Le gay sacerdoce

« La messe est finie », de l’écrivain et journaliste colombien Gustavo Álvarez Gardeazábal, raconte l’histoire de Martín Ramírez, qui entre dans les ordres sans vocation et trouve dans le séminaire le lieu idéal pour vivre pleinement son homosexualité avec le jeune Rogelio. « En parallèle, note Mauricio Giraldo dans les colonnes du Diario Occidente, le roman narre les vies de Casimiro Rangel, curé ambitieux qui sait user de son charme et de son corps pour progresser dans la hiérarchie (jusqu’à devenir cardinal), et d’Antonio Viazzo, un évêque argentin homophobe qui se livre à une véritable chasse aux sorcières contre les curés pécheurs. »

« Je voulais écrire sur les amours homosexuelles au sein de l’Église catholique et révéler au public l’existence d’un lobby gay, qui lutte pour imposer ses évêques et ses cardinaux, afin que l’un des siens se voie un jour élire pape », explique l’auteur lui-même dans un entretien au quotidien Prensa libre. L’ouvrage, qui a relancé le débat au sujet du célibat des prêtres et de la condamnation de l’homosexualité, est en tête des ventes.

Le crépuscule des philosophes

Intitulé « Pourquoi le monde existe-t-il ? », le livre de Jim Holt est une galerie de portraits de grands philosophes contemporains. L’auteur a rencontré chacun d’eux, en leur expliquant qu’il venait les voir pour discuter d’une seule question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Il rapporte leurs réactions, et entrecoupe leurs propos de digressions sur les habitudes et la personnalité de chacun. Les réponses qu’il reçoit nous offrent de saisissants éclairages sur ses interlocuteurs, mais ne résolvent pas l’énigme de l’existence.

Les philosophes sont plus intéressants que leur philosophie. Ce sont pour la plupart des personnages excentriques qui se sont hissés au sommet de leur profession. Ils élaborent leurs pensées profondes dans des lieux d’une rare beauté, comme Paris ou Oxford. Ils sont les héritiers d’une vieille tradition de hiérarchie académique, venue d’une époque où les disciples s’asseyaient aux pieds de maîtres sages qui les éclairaient en prononçant des paroles oraculaires. Les universités de Paris et d’Oxford ont perpétué cette tradition durant huit siècles. Les grandes religions mondiales l’ont maintenue plus longtemps encore. Les universités et les religions sont les plus durables des institutions humaines.

Selon Holt, les deux philosophes les plus influents du XXe siècle sont Martin Heidegger et Ludwig Wittgenstein. Heidegger occupe la première place en Europe continentale, Wittgenstein dans le monde anglophone. Le premier est l’un des fondateurs de l’existentialisme, une école qui séduisit particulièrement les intellectuels français (1). Il perdit toute crédibilité en 1933 en acceptant le poste de recteur de l’université de Fribourg, peu après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et en adhérant au parti nazi. L’existentialisme continua de prospérer en France après s’être éteint en Allemagne.

Wittgenstein, contrairement à Heidegger, ne fonda pas d’école. Il écrivit très peu, et toujours dans une langue simple et claire. Le seul livre qu’il publia de son vivant est le Tractatus logico-philosophicus, écrit à Vienne en 1918 et paru en Grande-Bretagne en 1922, accompagné d’une longue introduction de Bertrand Russell. L’œuvre s’étend sur moins de deux cents pages d’une édition de poche bilingue anglais-allemand. Au lycée, j’eus la chance de recevoir un exemplaire du Tractatus comme cadeau de prix. Je le lus en une nuit, pris d’un enthousiasme extatique d’adolescent. L’ouvrage traite pour l’essentiel de logique mathématique, et les questions spécifiquement humaines ne sont évoquées que dans les cinq dernières pages. Le texte est divisé en sections numérotées, chacune consistant en une ou deux phrases. Par exemple, on peut lire à la section 6.521 : « La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème. (N’est-ce pas la raison pour laquelle les hommes à qui le sens de la vie, après de longs doutes, est devenu clair, ceux-là n’ont pu dire alors en quoi ce sens consistait ?) » La phrase la plus célèbre est la section 7, qui conclut l’ouvrage : « Ce dont on ne peut rien dire, il faut le taire. »

Ce livre m’apparut lumineux, libérateur. Il affirmait que la philosophie était simple et de portée limitée. Elle avait pour domaine propre la logique et l’usage correct du langage. Toute spéculation s’aventurant au-delà de ce cadre limité s’apparentait à du mysticisme. La section 6.522 nous dit : « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le mystique. » Puisque le mystique est ineffable, il n’y a rien de plus à en dire. Holt résume ce qui différencie Heidegger et Wittgenstein en quelques mots : « Witt­genstein était courageux et ascétique, Heidegger trompeur et prétentieux. » Ces mots s’appliquent aussi bien à leur personnalité qu’à leur production intellectuelle.

 

Croiser Wittgenstein dans l’escalier

L’ascétisme intellectuel de Wittgen­stein exerça une grande influence sur les philosophes du monde anglophone. Il eut pour effet de réduire le champ de la discipline en en excluant l’éthique et l’esthétique (2). Dans le même temps, son mode de vie austère renforçait sa crédibilité. Durant la Seconde Guerre mondiale, il voulut s’engager concrètement au service de son pays d’adoption. Trop vieux pour entrer dans l’armée, il abandonna son poste de professeur à Cambridge et rejoignit un hôpital où il exerça les fonctions d’aide-infirmier. Quand je suis entré à Cambridge, en 1946, Wittgenstein était tout juste de retour après six ans de travail à l’hôpital. J’avais pour lui le plus grand respect et j’eus la joie d’apprendre que sa chambre était située à l’étage au-dessus de la mienne et donnait sur le même escalier. Je le croisais souvent en montant ou en descendant, mais j’étais trop timide pour engager la conversation. Je l’entendis plusieurs fois marmonner, en s’adressant à lui-même : « Je deviens chaque jour plus stupide. »

Un jour enfin, peu avant la fin de mes études, je trouvai le courage de lui adresser la parole. Je lui dis que j’avais pris beaucoup de plaisir en lisant le Tractatus, et lui demandai s’il défendait encore les positions qu’il avait formulées vingt-huit ans plus tôt. Il resta silencieux un long moment et finit par me dire : « Vous travaillez pour quel journal ? » Je lui expliquai que j’étais un étudiant et non un journaliste, mais ma question n’obtint pas de réponse.

La réaction de Wittgenstein était humiliante, mais il était pire encore avec les jeunes filles qui voulaient assister à ses cours. S’il repérait dans les rangs une personne de sexe féminin, il restait debout silencieux jusqu’à ce qu’elle sorte. J’en conclus que cet homme était un charlatan qui cherchait à attirer sur lui l’attention par son comportement scandaleux. Je le détestai pour sa grossièreté. Cinquante ans plus tard, en me promenant dans un cimetière des environs de Cambridge par un beau matin d’hiver, je tombai par hasard sur sa tombe, une dalle recouverte d’une fine couche de neige légère. La pierre ne portait, pour toute inscription, que « WITTGEN­STEIN ». Je m’aperçus avec surprise que mon ancienne haine s’était éteinte et avait cédé la place à davantage de compréhension. Il reposait en paix, et j’étais moi aussi apaisé, dans cette blancheur silencieuse. Je ne voyais plus en lui un charlatan mal luné, mais une âme torturée, le dernier rejeton d’une famille à l’histoire tragique, qui avait mené une vie solitaire entouré d’étrangers, cherchant jusqu’à la fin à exprimer quelque chose d’inexprimable.

Les philosophes interrogés par Holt couvrent un champ considérable. Leurs discussions sont principalement structurées par l’opposition entre deux catégories de penseurs que j’appelle les matérialistes et les platoniciens. Le monde que se représentent les matérialistes est constitué d’atomes. Celui des platoniciens est fait d’idées. Cette division est une simplification grossière qui mélange des penseurs ayant des conceptions très différentes. Les observateurs de la scène philosophique, un peu comme des taxonomistes classifiant les espèces, peuvent ou bien diviser ou regrouper. Les amateurs de divisions se plaisent à nommer un grand nombre d’espèces, les « regroupeurs » un petit nombre.

Holt est un diviseur ; je suis plutôt un regroupeur. Les philosophes sont généralement des diviseurs : ils différencient leurs manières de penser en les rangeant dans d’étroites spécialités telles que le théisme, le déisme, l’humanisme, le panpsychisme ou l’axiarchisme. On retrouve des exemples de tous ces « -ismes » dans l’aréopage sélectionné par Holt. Je trouve pour ma part plus simple de les répartir en deux ensembles, le premier obsédé par la matière, le second par l’esprit. L’auteur demande à ses philosophes d’expliquer pourquoi le monde existe. Pour les matérialistes, la question concerne l’origine de l’espace, du temps, des particules et des champs de forces, et la science pertinente est la physique. Pour les platoniciens, la question porte au contraire sur l’origine du sens, de la finalité et de la conscience, et la science pertinente est la psychologie.

 

Le mythe à la rescousse de la logique

Le platonicien qui fait la plus forte impression est John Leslie, qui passe sa retraite sur la côte ouest du Canada. Il se désigne lui-même comme un axiarchiste radical. Le terme « axiarchisme » vient du grec, et signifie « règles de valeur » ; selon l’axiarchisme, le monde est constitué d’idées, et l’idée platonicienne du Bien confère sa valeur à tout ce qui existe. Leslie prend au sérieux l’allégorie platonicienne de la caverne, métaphore de l’existence humaine. Nous vivons dans une caverne, et ne voyons que les ombres projetées sur la paroi par la lumière venant de l’entrée, située derrière nous. Les objets réels situés hors de la caverne sont les idées, et tout ce que nous percevons à l’intérieur sont des images imparfaites de ces idées (3). Le mal existe parce que ces images sont déformées. La réalité ultime cachée à notre vue est le Bien, une force suffisamment grande pour faire exister tout l’univers. Leslie admet que son explication de l’existence des choses est davantage un mythe poétique qu’une démonstration logique. Le mythe vient à la rescousse quand la logique ne suffit plus. Toute l’étendue de la pensée de Platon est contenue dans ses dialogues, reconstructions dramatiques des entretiens de son maître Socrate. Ils reposent sur l’imagination, pas la logique.

En 1996, Leslie publia un livre intitulé « La fin du monde (4) » où il exprimait des vues pessimistes sur la situation de l’humanité. Il y calculait la durée future probable de l’espèce humaine en fondant sa démonstration sur le principe copernicien d’après lequel la situation des observateurs humains dans le cosmos n’est en rien exceptionnelle. Copernic a donné son nom à ce principe quand il délogea la Terre de la position centrale qu’elle occupait dans l’univers aristotélicien, et l’installa à une place plus modeste, celle d’une planète en orbite comme d’autres autour du Soleil.
Leslie soutient que le principe copernicien doit s’appliquer aussi bien à notre position dans le temps qu’à notre situation dans l’espace. En tant qu’observateurs du passage du temps, nous ne devons pas conférer un statut privilégié à l’époque où nous vivons, et supposer que l’histoire de notre espèce en est encore à ses débuts. Le principe copernicien nous incite au contraire à croire que nous sommes à un moment intermédiaire de notre histoire, plutôt que proches du commencement. Nous devrions donc nous attendre à ce que l’avenir de l’espèce ne soit guère plus long que son passé. Puisque nous savons que l’homme est apparu voici environ cent mille ans, nous devrions nous attendre à voir l’espèce s’éteindre dans environ cent mille ans.

Quand Leslie publia cette prédiction, je pris fermement parti contre elle, en soutenant qu’elle reposait sur un usage fallacieux de la théorie des probabilités. En fait, la démonstration de Leslie était techniquement correcte. Si je n’aimais pas l’argumentation, c’était à cause de sa conclusion. Je pensais que l’univers avait une finalité, dont la conscience humaine faisait partie. Or, puisque la bonté de l’univers se manifeste dans notre existence en tant qu’observateurs conscients, j’estimais que l’univers offrait une base à notre confiance dans la survie de l’espèce. Bref, si je n’acceptais pas la démonstration de Leslie, c’est parce que j’étais meilleur platonicien que lui.

À l’extrême opposé, on trouve David Deutsch, l’auteur de « Le commencement de l’infini (5) ». Holt rend visite à Deutsch chez lui, dans un village situé à quelques kilomètres d’Oxford. Le chapitre s’intitule « Le magicien du multivers ». Deutsch est un physicien de formation qui utilise sa discipline comme base pour la spéculation philosophique. Contrairement à la plupart des philosophes, il comprend la mécanique quantique et est parfaitement à l’aise dans l’univers qu’elle décrit. Il affectionne tout particulièrement une certaine interprétation de la mécanique quantique, qui postule l’existence d’une multitude d’univers parallèles ; c’est Hugh Everett, alors étudiant à Princeton, qui mit au point cette variante de la théorie. Everett se représentait l’univers quantique comme l’assemblage d’une infinité d’univers ordinaires existant simultanément, et donnait à cet assemblage le nom de « multivers ».

L’essence de la physique quantique est l’imprévisibilité. À chaque instant, les objets présents dans notre environnement physique (les atomes dans nos poumons, la lumière qui entre dans nos yeux) font des choix imprévisibles déterminant ce qu’ils feront ensuite. Selon Everett et Deutsch, le multivers contient un univers pour chaque combinaison de choix possible. Il existe un si grand nombre d’univers que toute séquence de choix possible se produit dans l’un au moins d’entre eux. Chaque univers se scinde constamment en de nombreux univers alternatifs, et ces derniers fusionnent à nouveau lorsqu’ils parviennent au même état après avoir emprunté des chemins différents. Le multivers est un immense réseau d’histoires possibles qui divergent et convergent au cours du temps. L’« étrangeté quantique » que nous observons dans le comportement des atomes, cette « fantomatique action à distance », dont on sait qu’elle déplaisait à Einstein, résulte de recombinaisons inattendues entre plusieurs univers.

Selon Deutsch, chacun de nous est représenté dans le multivers par une foule d’individus presque identiques, qui avancent ensemble dans le temps en empruntant des parcours étroitement intriqués, se dédoublant et se recombinant sans cesse comme les atomes qui les constituent. S’il ne répond pas à la question « Pourquoi le multivers existe-t-il ? », Deutsch nous annonce en revanche un long avenir d’explorations patientes, qui nous permettront de répondre à des questions philosophiques que nous ne sommes pas encore en mesure de poser. L’une des questions que nous savons formuler sans pouvoir y répondre est celle-ci : « Le calcul quantique joue-t-il un rôle essentiel dans l’émergence de la conscience ? » Pour Deutsch, la physique du calcul quantique est la voie la mieux à même de conduire à une compréhension plus profonde de notre existence.

Mais il existe, outre la version imaginée par Everett, bien d’autres types de multivers. Ces modèles connaissent une certaine vogue dans les théories cosmologiques récentes. Holt est ainsi allé à la rencontre du cosmologiste russe Alex Vilenkin, à l’université Tufts de Boston. Contrairement à Deutsch, Vilenkin pense que les multiples univers sont coupés les uns des autres, et demeurent bien séparés. Chacun émerge ex nihilo par un mécanisme connu sous le nom d’« effet tunnel », franchissant spontanément et sans dépense d’énergie la frontière de l’être et du non-être. Les univers surgissent du néant avec une énergie totale égale à zéro, l’énergie positive de la matière étant égale et opposée à l’énergie négative de la gravitation. La masse ne coûte rien parce que l’énergie est nulle.

Le titre du chapitre consacré à Vilenkin est « L’ultime repas gratuit ? ». Holt fait référence à une conversation qu’auraient eue le jeune physicien George Gamow et son aîné Albert Einstein lorsqu’ils enseignaient tous deux à Princeton. Gamow, l’inventeur du concept d’effet tunnel, expliqua à Einstein cette hypothèse du « repas gratuit ». Einstein en fut tellement étonné qu’il s’arrêta au beau milieu de la rue et failli être renversé par une voiture.

 

Faiseur d’étoiles

Les avis divergent fortement sur la question des limites propres de la science. À mes yeux, le concept de multivers ne relève pas de la science mais de la philosophie. La science s’occupe de théories susceptibles d’être testées, et de mystères qu’on peut éclaircir ; or je ne vois pas comment on pourrait tester l’hypothèse du multivers. La philosophie traite quant à elle d’idées issues de l’imagination, et d’histoires que nous nous racontons. Je fixe d’étroites limites à la science, mais j’admets qu’existent, au-delà de son domaine, d’autres sources de sagesse humaine. Y figurent par exemple la littérature, l’art, l’histoire, la religion et la philosophie. C’est en philosophie ou en littérature que le multivers trouve la place qui lui revient.

Ma version préférée du concept de multivers apparaît dans un récit du philosophe Olaf Stapledon, mort en 1950, qui enseignait la philosophie à l’université de Liverpool. En 1937, il publia un roman, Star Maker, pour illustrer sa conception du multivers. Vendu par l’éditeur comme un ouvrage de science-fiction, ce livre a davantage à voir avec la théologie qu’avec la science. Le narrateur est sujet à une vision au cours de laquelle il voyage dans l’espace et découvre des civilisations extraterrestres passées et futures. Son esprit fusionne par télépathie avec celui de certains de ces êtres, qui le suivent dans son odyssée. À la fin, cet « esprit cosmique » rencontre le « Star Maker » [« faiseur d’étoiles »], un « esprit éternel et absolu » qui a donné naissance à tous ces mondes l’un après l’autre, en une succession d’expériences. Chaque expérience aboutit à la création d’un univers, dont l’échec amène le créateur à concevoir un peu mieux le suivant. Sa première expérience avait été un simple morceau de musique, une pulsation rythmique explorant la texture du temps. Bien d’autres œuvres suivirent, explorant de manière toujours plus complexe les possibilités de l’espace et du temps. Notre propre univers se situe quelque part au milieu : il marque un grand progrès par rapport à ses prédécesseurs, mais il est destiné à échouer. Ses défauts le condamnent à une fin tragique. Les expériences ultérieures dépassent de beaucoup les ressources de notre entendement et sont exemptes des erreurs commises par le « faiseur d’étoiles » lorsqu’il créa notre univers – et ainsi de suite jusqu’à la perfection ultime. Le multivers de Stapledon, imaginé à la veille des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, est une tentative ingénieuse pour saisir le problème du bien et du mal.

Les philosophes ont joué un rôle majeur au cours de la plupart des vingt-cinq siècles de l’histoire écrite. Deux groupes de penseurs, Confucius et Lao Tseu en Chine, Socrate, Platon et Aristote en Grèce, furent des figures dominantes dans les civilisations d’Asie et d’Europe pendant deux mille ans. Confucius et Aristote ont défini le style de pensée des sociétés orientales et occidentales. Ils ne s’adressaient pas seulement aux savants, mais aussi aux hommes d’État. Ils exercèrent une influence profonde dans les domaines de la politique et de la morale, tout comme dans ceux de la science et des savoirs.

Et les philosophes ont continué de présider aux destinées humaines au cours des derniers siècles. Descartes et Montesquieu en France, Spinoza en Hollande, Hobbes et Locke en Angleterre, Hegel et Nietzsche en Allemagne imposèrent leur marque sur les différents styles de nations au moment où le nationalisme s’affirmait comme la force motrice de l’histoire européenne. À travers toutes les vicissitudes des temps, de la Grèce classique à la Chine jusqu’à la fin du XIXe siècle, les philosophes furent des géants jouant un rôle prééminent dans le monde de l’esprit.

Les penseurs interrogés par Holt appartiennent aux XXe et XXIe siècles. Comparés aux géants des siècles passés, ils forment une triste ribambelle de nains. Ils élaborent des théories complexes et donnent des conférences savantes devant des publics d’universitaires, mais c’est à peine si quelqu’un leur prête attention hors du monde académique. Ils sont historiquement insignifiants. À un certain moment, les philosophes ont déserté la vie publique. Comme le Snark dans le poème de Lewis Carroll, ils ont brusquement et silencieusement disparu. Pour le grand public, les philosophes sont devenus invisibles.

La décadence de la philosophie attira mon attention en 1979, quand je participai à l’organisation d’une conférence en l’honneur du centième anniversaire d’Einstein. La rencontre devait se tenir à Princeton, où le physicien avait vécu, et notre plus grande salle était trop petite pour accueillir tous ceux qui souhaitaient participer. Un comité fut créé pour sélectionner les intervenants. Quand la composition du comité fut annoncée, ceux qui s’en trouvèrent exclus émirent de vives protestations. Après d’aigres débats, on s’accorda pour créer trois comités, chacun étant chargé d’inviter un tiers des participants. L’un regroupait des scientifiques, un autre des historiens des sciences, et le troisième des philosophes.

 

Une relique inoffensive

Quand les trois comités eurent achevé leur sélection, nous avions trois listes de noms de personnes à inviter. J’y jetai un œil et fus immédiatement frappé par leur différence. À quelques exceptions près, je connaissais personnellement tous les chercheurs figurant sur la liste scientifique. Sur celle des historiens, je connaissais les noms sans connaître personnellement les individus. Quant aux philosophes, j’ignorais jusqu’à leurs noms.

Au cours des siècles précédents, des scientifiques, des historiens et des philosophes se seraient mutuellement connus. Newton et Locke étaient amis et collègues au sein du Parlement anglais de 1689, et ils participèrent ensemble à la mise en place d’un gouvernement constitutionnel après la révolution pacifique de 1688. Les passions sanglantes de la guerre civile anglaise furent finalement apaisées grâce à l’avènement d’une monarchie constitutionnelle aux pouvoirs limités, système de gouvernement inventé par des philosophes. Au XXe siècle, en revanche, la science, l’histoire et la philosophie sont devenues des cultures séparées. Nous formions trois groupes de spécialistes vivant dans des communautés distinctes et discutant rarement les uns avec les autres.

Quand et pourquoi la philosophie a-t-elle perdu sa pertinence ? Comment est-elle devenue cette relique inoffensive d’une gloire passée ? Voilà les questions désagréables que le livre de Jim Holt nous incite à poser. Les philosophes sont devenus insignifiants quand la philosophie est devenue une discipline séparée, distincte de la science, de l’histoire, de la littérature et de la religion. Les grands penseurs d’hier couvraient toutes ces disciplines. Jusqu’au XIXe siècle, on donnait à la science le nom de « philosophie naturelle » et on la reconnaissait officiellement comme une branche de la philosophie. Le mot « scientifique » [« scientist »] fut créé par William Whewell, un philosophe de Cambridge du XIXe siècle qui devint le directeur de Trinity College et inscrivit son nom sur le bâtiment où Wittgenstein et moi logions en 1946. Whewell introduisit ce mot dans la langue anglaise en 1833. Il faisait activement campagne pour établir la science comme une discipline académique distincte de la philosophie.

Cette campagne fut couronnée de succès. La science acquit par la suite une position dominante dans la vie publique, et la philosophie déclina. Elle déclina même encore davantage quand elle se sépara de la religion et de la littérature. Les grands philosophes du passé ont écrit des chefs-d’œuvre littéraires, comme le livre de Job ou les Confessions de saint Augustin. Les derniers chefs-d’œuvre dus à un philosophe furent probablement Ainsi parlait Zarathoustra en 1885 et Par-delà bien et mal en 1886.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 novembre 2011. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

 

Des mères et des farfadets

Tu arrives tôt et arpentes en silence la maison de ton enfance. Cela fait des mois que tu n’es pas venue, peut-être même plus d’un an, et beaucoup de choses arrêtent ton regard : les douces alvéoles agréables au toucher du tambour de la machine à laver, sur lesquelles tu aimais passer les doigts ; l’horloge biscornue que tu avais confectionnée à l’école ; les vases remplis uniquement d’eau. Pourquoi ta mère a-t-elle toujours des vases vides ? Tu ne le lui as jamais demandé.

Tu déposes ton sac sur le tapis et grimpes à l’étage pour la trouver. Tu veux la surprendre. Elle sera probablement occupée à tout préparer pour ta visite : en train, peut-être, de mettre un livre susceptible de te plaire sur la table de chevet ; ou d’épousseter le guéridon en donnant de petits coups secs. C’est toujours ainsi que tu l’imagines : arrosant les plantes devant la fenêtre sombre de la cuisine ; grattant la glace du freezer, avec les petits flocons qui viennent fondre autour de ses genoux ; ou assise tout simplement, tôt le matin, près du radiateur et de sa collection d’œufs décorés. Tu imagines qu’elle les collectionne parce qu’elle est, d’abord et avant tout, une mère. Tu ne sais pas que ton père, bien avant de partir, lui avait offert le premier œuf sans réfléchir, sur un coup de tête, et que tout le monde après cela avait suivi le mouvement, lui refilant des œufs pour son anniversaire ou à Noël, comme on donne une seconde part de dessert.

En arrivant sur le palier, tu l’entends dans la salle de bains. Elle parle toute seule. Aussi loin que tu te souviennes, elle l’a toujours fait – tu ne le remarques même presque plus. Tu réfléchis au meilleur moyen de signaler ta présence, à l’affût d’une idée fantasque et pleine d’esprit, quelque chose qui lui fasse vraiment plaisir. Ce que tu veux, c’est bannir tous ces moments de silence et de solitude, que tu te figures comme des toiles d’araignées nichées dans chaque recoin de la maison. Quel serait le meilleur moyen ?

À présent, te voilà juste dans l’embrasure de la porte, mais elle ne t’a pas vue. Elle a pris un petit pot bleu dans l’armoire et en dévisse le couvercle. Elle est complètement absorbée – si tu toussais, elle ne te remarquerait sans doute pas. Tu as déjà vu ce pot. Il a toujours été conservé sur l’étagère la plus haute, avec son rasoir et ses ordonnances. Tu la regardes puiser un peu de crème épaisse et l’étaler lentement sur ses paupières.

L’onguent y laisse un étrange chatoiement bleuté, semblable à celui des écailles de poisson ou au reflet arc-en-ciel d’une tache d’essence sur une flaque d’eau. Tout en grimaçant, elle frictionne jusqu’à ce que toute la crème ait pénétré. Quand elle rouvre les yeux, tu te figures pendant une seconde que le blanc a pris une teinte vert tendre, mais ils redeviennent blancs presque aussitôt. Elle cligne des yeux dans le miroir et quand elle se retourne enfin et te voit, ta mère ne sursaute même pas. « Te voilà », dit-elle. Tu opines en guise d’acquiescement, te sentant soudain énorme, envahissante, sur le seuil de cette salle de bains. Quand elle met sa main sur le creux de tes reins pour te guider vers le rez-de-chaussée, vers la bouilloire, vers tes biscuits préférés, tu sens abolie ta propre solitude, comme sauvée, ce qui ne te paraît pas exactement le bon ordre des choses. Ce n’est pas exactement ainsi que tu l’avais envisagé. Quoi qu’il en soit, tu es arrivée.

Il fait encore assez chaud pour aller s’asseoir au jardin. Tu penches les chaises en plastique pour en retirer l’eau et faire tomber les feuilles d’érable. Ta mère te pose des questions sur ton boulot. Tu lui parles du projet que tu viens juste de boucler, un rapport sur la satisfaction des clients d’une chaîne hôtelière. Ils étaient nombreux à n’avoir pas apprécié leur séjour. Certains s’étaient retrouvés enfermés dans leurs chambres, obligés de tambouriner sur la porte pour appeler à l’aide. D’autres avaient déniché les chips, les chaussettes ou les touffes de cheveux d’un d’autre. Ils étaient déçus par la vue de leur fenêtre ou le buffet du petit déjeuner. « Votre grille-pain ne grille pas ! », écrivaient-ils sur les questionnaires. « J’ai dû remettre la tranche quatre fois ! » Chaque année, tu échafaudes des plans d’action pour cette chaîne d’hôtels. L’année dernière, tu avais suggéré de changer les grille-pains. Cette année, tu as suggéré de changer les grille-pains. C’est dans ce genre de petits moments que tu te prends à douter de la valeur de ton travail. Une peur secrète, une peur dont tu ne parles pas à ta mère. « Au boulot, tout baigne », dis-tu (tu ne dis jamais « tout baigne » qu’avec ta mère).

Un voisin dont tu as oublié le nom passe devant la clôture et se penche par-dessus. Il sourit à ta mère et rit beaucoup. Il a des cheveux blancs épais et l’une de ces mines rougeaudes qui trahissent l’amateur de grand air ou l’ivresse. Tu te demandes s’il va lui demander de sortir avec lui. Peut-être l’a-t-il déjà fait, même si, pour autant que tu saches, elle n’est pas sortie avec qui que ce soit depuis le départ de ton père il y a neuf ans. Aujourd’hui, ton père est sur le point de se marier avec une certaine Rhea, qu’il a rencontrée à l’aquarium. Elle y travaille, t’a-t-il expliqué quand il a appelé pour t’annoncer la nouvelle. Rhea a une passion pour les poissons. « Et ma mère, dans tout ça ? » as-tu hurlé avec à peu près sept ans de retard.

« Myopia ? » a-t-il demandé. La ligne téléphonique s’est mise à grésiller à cause des parasites – la liaison est mauvaise, vous vous entendez mal sur cette ligne, avec des conversations pleines de blancs et de silences que vous passez ensuite des heures à essayer de combler.

Tu t’inquiétais de savoir comment le dire à ta mère, mais quand tu l’as enfin fait, elle les a invités à déjeuner pour fêter ça. Voilà pourquoi tu es de retour ce week-end. Le déjeuner est prévu pour demain et, heureusement, tu es entre deux projets. Tu présumes qu’elle a besoin de soutien moral – l’invitation doit être une sorte de geste compliqué, masochiste. Il l’a quittée ! Elle ne devrait pas faire la cuisine pour lui ; elle devrait, au minimum, acheter une sorte de repas tout préparé. Tu es prête à livrer une espèce de bataille. « Tu devrais te trouver un petit ami pour ce déjeuner », dis-tu après le départ du voisin. Ta mère marmonne une réponse inaudible et commence à débarrasser la table. Le froid et l’humidité de l’air ont coloré ses pommettes et le bout de son nez de rose foncé. À tes yeux, ta mère est toujours le plus bel être à avoir jamais vécu. Tu ne le dis pas. À la place, tu lances : « En louchant un peu, cet homme pourrait presque être séduisant. Une sorte de Steve Martin. » Roxanne est son film préféré (1). Elle te frappe avec le torchon.

Vous préparez le dîner ensemble – quelque chose avec des spaghettis, de la crème et une flopée de pain à l’ail. « Les clients disent que leurs dîners sont 68 % plus savoureux quand il y a du pain à l’ail », apprends-tu à ta mère. La télévision passe un film que vous voulez toutes les deux regarder, alors vous vous asseyez sur le canapé les jambes repliées, et vous partagez le plaid. Vos orteils se touchent presque. Le film n’est pas à la hauteur du souvenir que tu en as. Il t’avait semblé plus réaliste. Il devrait y avoir plus de films sur les couples qui s’éloignent lentement l’un de l’autre, sans vraiment s’en apercevoir, jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’ils se mettent à prononcer des phrases comme : « Lequel de nous deux a acheté cette rallonge ? Non sérieusement, c’est toi qui as acheté cette rallonge, ou c’est moi ? Parce qu’on va en avoir besoin l’un et l’autre. »

Après que ta mère est partie se coucher, tu rôdes dans la maison. Tu bois quelques verres de divers breuvages dénichés dans le placard. Enfant, tu avais l’habitude de t’asseoir sous la table de la cuisine pendant des heures, alors tu te glisses là et t’assois les jambes croisées, la tête recourbée. Ce n’est pas aussi relaxant que dans ton souvenir, alors tu te déplies, rampes pour sortir et montes jusqu’à la salle de bains.

La robe de chambre de ta mère est suspendue derrière la porte et tu l’enfiles. Les manches sont trop courtes pour toi. C’est une vieille robe de chambre et elle a cette odeur propre à ta mère que tu n’arrives pas à bien situer – des fleurs que tu ne reconnais pas, ou un parfum qu’elle ne semble pas réellement porter. Ses affaires sont éparpillées à travers la pièce, tu les examines. Des shampoings, des savons et des crèmes. Voilà ta mère, en produits. Tu passes sur les tiennes sa crème pour les mains et brosses tes dents avec son dentifrice. À un moment donné, tu attrapes le pot bleu et ouvres le couvercle. Tu en prends un peu et l’étales sur tes yeux, dans l’attente du charmant reflet bleuté qu’elle avait laissé sur ses paupières. Quand tu les rouvres, c’est soudain une douleur aiguë. Tes yeux coulent. Tes sourcils semblent tirer. Paniquée, tu t’éclabousses le visage avec de l’eau et, après un petit moment, la brûlure disparaît et tu peux rouvrir les yeux. Ils semblent virer au vert pâle pendant une seconde, puis redeviennent blancs. Tu dois être allergique aux ingrédients. Peut-être qu’il y a dedans de l’extrait d’orange, ou des noix.

Tu décides d’aller te coucher. Dans le couloir, tu passes devant l’un de ses vases vides, sauf qu’il n’est plus vide. Il explose de feuillage flamboyant. Tu as dû boire davantage que tu ne le pensais. Tu n’as jamais supporté l’alcool, et c’est ce que tu continues à te dire en t’avisant que les autres vases sont eux aussi remplis de feuilles et de fleurs et que du lierre court, maintenant, sur la rampe d’escalier.

Le matin, tu es bien décidée à dire à ta mère de jeter cette crème pour le visage. Elle est probablement périmée – ta mère ne jette jamais rien. En fouillant dans la boîte à pharmacie de bonne heure pour trouver du paracétamol, tu découvres un sirop pour la toux dont la date de péremption est dépassée depuis sept ans et un vieux sachet de poudre pour les pieds toute desséchée avec une étiquette de prix en centimes.

Tu enfiles un pull-over et descends à la cuisine. Tu t’arrêtes net sur le pas de la porte. Elle est en train de remuer du thé et te tourne le dos. Il y a une main posée sur son épaule et ce n’est pas ta main. Il y a un homme dans la cuisine avec sa main sur l’épaule de ta mère. Il est plus petit qu’elle, avec des cheveux bruns bouclés. Il porte un gilet. Ses vêtements sont faits d’un matériau étrange qui semble parfois vert, parfois argent. Tu émets une sorte de son et ils se retournent tous les deux pour te regarder. Ta mère sourit de son sourire normal et demande si tu veux du thé. Elle te demande si tu as bien dormi. Elle verse deux tasses, pas trois : une pour elle et une pour toi. Tu attends qu’elle dise quelque chose. Tu attends qu’il dise quelque chose. Elle ne dit rien. Il ne dit rien. L’homme ne te regarde même plus. Tu tripotes tes manches, tes oreilles ; tu noues et renoues la ceinture de ton pyjama. Ta mère te tend une tasse de thé. Tu avales d’un trait une grosse gorgée en te brûlant la gorge et les lèvres. Ta mère fait comme si l’homme n’était pas là, donc elle ne peut évidemment pas le voir, et donc tu es évidemment en train de devenir folle ; ou bien quelque chose a endommagé une partie de ton cerveau. Tu n’as pris qu’une seule fois de la drogue, de peur d’en arriver là justement, alors c’est du gâchis que cela se soit produit quand même – tu aurais tout aussi bien pu en consommer davantage.

L’homme reste près de ta mère pendant qu’elle te parle du déjeuner qu’elle va préparer. Sans s’arrêter, elle passe son bras derrière son dos et l’homme au gilet vert le prend. Elle fait cela si doucement, si naturellement, que tu comprends qu’elle le fait depuis longtemps.

Tu ne sais pas bien si tu mets quelques secondes ou quelques minutes à comprendre, mais cela te frappe soudain : tout cela a un rapport avec la crème. Tu montes prendre une douche et t’habiller. Quand tu retournes en bas, ta mère est debout devant le four en train de couper des pommes au-dessus d’une tarte. L’homme au gilet vert est derrière elle avec une main sur sa hanche. Sa hanche ! Tu essaies de ne pas les fixer des yeux. Tu essaies de te comporter normalement. Tu ne veux pas qu’ils sachent que tu sais.

Tu t’assois sur le canapé et réfléchis. Il y a toujours eu cette histoire à laquelle tu n’as jamais vraiment prêté l’oreille, l’histoire sur ta mère quand elle était plus jeune, sur sa disparition pendant des mois et son retour comme si de rien n’était. Deux fois, ton amie Michelle a essayé d’en parler : « Ma mère et la tienne ont été choisies pour aller là-bas et s’occuper de tous les petits bébés.

– Où ça ?

– Je ne sais pas. Dans les bois, je crois.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas. Ils ne peuvent pas s’en occuper eux-mêmes. Quelqu’un doit le faire à leur place. Ce sont de toutes petites personnes. Je ne crois pas qu’on puisse s’occuper de bébés quand on est si petit. »

Ta mère ne s’était jamais occupée d’autres bébés que toi ! Tu as lancé un regard furieux à Michelle en crevant l’œil de sa poupée.

La sonnette. C’est ton père et Rhea. Oh zut, tu avais presque oublié ton père et Rhea. L’homme au gilet vert serre l’épaule de ta mère en geste de soutien. Tu vas ouvrir. C’est la première fois que tu rencontres Rhea. Elle tripote séance tenante ta nouvelle coupe de cheveux, tout courts, et déclare que tu ressembles à Betty Boop.
À quoi tu réponds : « C’est plutôt David Hasselhoff (2). »

Elle éclate de rire et répète « Betty Boop ». Elle donne l’impression d’être une femme sympathique. Quant à ses cheveux, ce sont les plus longs que tu aies jamais vus ; elle pourrait sans doute s’asseoir dessus. Ils sont châtains et un peu secs, avec des mèches grises derrière les oreilles. Quand elle prend ta mère dans ses bras, sa haute silhouette élancée la dépasse largement et ses cheveux l’entourent de chaque côté, la recouvrant comme une tente. Ta mère et ton père s’embrassent du bout des lèvres sur les joues. Il a pris un peu de poids et porte un pull large, bleu vif avec un poisson orange dessus. Il se trouve que Rhea tricote, énormément. Elle te fera sans doute quelque chose pour Noël, murmure ton père d’un air de conspirateur. Adossé aux placards de la cuisine, l’homme au gilet vert observe. Il ne fait aucun bruit.

Quand tout le monde va s’installer sur les canapés et les fauteuils du salon, il s’assoit dans le coin sur la chaise du téléphone. Elle est recouverte de cuir souple, mais il n’y laisse aucune empreinte. Il bouge quand ta mère bouge, comme un ballon vert attaché à son poignet.

À présent, l’homme au gilet vert est debout derrière la chaise de ta mère, avec les mains sur ses épaules. Il lui masse le cou avec ses pouces. Et ta mère passe les mains sur ses pouces. Comme si elle avait mal au cou. Tu as toujours pensé qu’elle avait mal au cou. Tu lui as acheté un coussin cervical parfumé à la lavande pour son dernier anniversaire, à faire chauffer au micro-ondes. Il sent la levure, mais elle l’utilise quand même.

« Tu as toujours mal au cou ? » demande ton père.

« J’ai connu des jours meilleurs », dit-elle. Tu vas chercher le coussin à la lavande, le fait chauffer trente secondes, et le passe autour de son cou, par-dessus les mains de l’homme étrange, pour l’obliger à les déplacer. Il retourne s’asseoir dans le coin.
Puis quelqu’un propose une promenade. C’est un bel après-midi d’automne. L’air est humide mais il fait soleil. Le ciel est clair. Partout il y a des feuilles mouillées. Tu marches le long de la route, puis coupes par un sentier qui mène au bois. Les couples se tiennent par la main. Tu es l’exception : la cinquième roue du carrosse, la gosse qui vient déranger la baby-sitter et son petit ami en réclamant un peu de lait. Tu te demandes ce qui se passerait si tu marchais sur les pieds de l’homme au gilet vert. Le sentirais-tu ? Le sentirait-il ? Il est juste devant toi, mais tu ne le fais pas. Parfois, tu crois voir le chemin à travers lui.

Le sentier pénètre dans le bois. Ce n’est pas une immense étendue, mais, une fois à l’intérieur, on peine à en imaginer les limites. La forêt se fait plus profonde à chaque pas. Les arbres vivent leurs derniers moments somptueux de couleurs automnales. Le sol est mouillé, et la mousse omniprésente pousse en épais coussins. Le bois sent l’humidité, le froid et la décomposition, mais il flotte aussi là une odeur plus douce – une odeur vaguement familière dont tu comprends que c’est celle qui imprègne les vêtements de ta mère.

L’homme au gilet vert sourit. Il a quitté le sentier et patauge dans les parties denses et broussailleuses. Tu peux incontestablement voir les arbres à travers lui maintenant, et la matière de son gilet est veinée comme une feuille. Ta mère quitte le sentier pour aller vers lui. Elle se déplace facilement à travers bois. Une feuille marron s’est entortillée dans ses cheveux. Elle disparaît derrière un tronc et tu l’entends rire – à moins que ce ne soit un oiseau qui roucoule, tu n’es pas sûre.

L’atmosphère est froide et tranquille. Ton père enlace Rhea. Ta mère apparaît et souffle sur un pissenlit dont les graines se mettent à voleter à travers bois. Elle se trouve maintenant près de toi et l’homme au gilet vert la tient par la main. Tu la rejoins et ôtes la feuille de ses cheveux. Elle se retourne et te sourit. Une lumière vert et or filtre à travers la canopée et les rayons s’enracinent dans le sol comme le font les arbres.

Tu te demandes quand l’effet de la crème se dissipera. Commenceras-tu, à un certain moment, à voir l’homme au gilet vert s’estomper comme le négatif d’une photo en développement ? Durcir le lierre qui court sur la rampe pour redevenir un morceau de bois peint en blanc ? Tu regardes ta mère attentivement. Pour tous les autres, elle semble seule, les bras passés autour de sa propre taille. Tu as pris à tort pour de la tristesse ce qui était de l’amour.

Tu la fixes ainsi pendant un certain temps avant de détourner les yeux. Quand tu regardes à nouveau, le pouce de l’homme touche la courbe tendre de sa gorge. Tu regardes encore et ils sont partis – il n’y a plus que le bruissement des feuilles et le balancement des branches dans le vent. Tu peux entendre les pas de ta mère tout près mais non la voir. Tu l’entends qui rit, à moins que ce ne soit simplement un oiseau qui roucoule, tu n’es pas tout à fait sûre.

 

Cette nouvelle est extraite du recueil Diving Belles, paru au Royaume-Uni en 2012 (Bloomsbury). Elle a été traduite de l’anglais par Sandrine Tolotti.

Cauchemar éveillé

Parfois, au milieu de la nuit, après deux ou trois heures de sommeil paisible, il se réveille en sursaut. Il ignore si c’est à cause d’un mauvais rêve ou d’un bruit dans la rue, mais il s’extrait du sommeil brutalement et se sent rempli d’effroi.

L’appartement est calme, Sara dort, le dos tourné. À ce moment, il est suffisamment conscient pour se savoir éveillé, mais pas assez pour observer le monde comme si tout était normal. Ça y est, ils sont entrés, songe-t-il, et cette formule, ça y est, marque la fin d’une attente, l’accomplissement de ce qui devait arriver. Ils sont entrés. D’autres fois, ses pensées ont recours à un adverbe : encore. Il se réveille apeuré et se demande s’ils sont encore là. Dans son lit, il scrute la pénombre du couloir et, tout au fond, le vague reflet sur un meuble de la lumière des lampadaires qui filtre à travers les volets du salon. Il laisse passer quelques secondes, le temps d’être tout à fait lucide et, quand il a recouvré ses esprits, il a moins peur, la crainte a repris sa forme habituelle, il se tranquillise. Ils ne sont pas entrés. Ils ne peuvent pas être entrés. Il se lève et, tout en longeant le couloir en direction du salon, il se remémore une de ses peurs les plus concrètes et les plus anciennes : une sorte de cauchemar raisonné, car ce n’est pas un rêve, c’est une pure production mentale. Le moment où, après quelques pas dans l’obscurité, il constate que l’angle du couloir, la partie qu’il n’a pas encore parcourue, est illuminé par une clarté qui provient de la porte d’entrée, grande ouverte sur la cage d’escalier. Il pense ne jamais avoir rêvé une telle scène, il y a seulement songé, il l’a imaginée, mais sa fantaisie a la force visuelle d’un rêve récurrent ou même d’un souvenir d’enfance difficile à dater : il avance un pied, passe tout juste la moitié de la tête derrière l’angle, il aperçoit la porte ouverte et, dehors, l’extérieur dont il ne sait à cet instant si c’est une menace ou un salut : la cage d’escalier sombre, avec pour seule lumière celle de l’ascenseur arrêté à l’étage, un rectangle vertical et jaunâtre qui suffit à illuminer un coin de l’entrée de son appartement. Il a recréé ce moment de nombreuses fois, une façon de se préparer en vue du jour où il viendra, tout en sachant qu’alors il n’y aura aucune préparation qui vaille.

En premier lieu, il faudrait s’assurer qu’ils sont encore à l’intérieur. Il emploie le pluriel, car les nouvelles évoquent d’ordinaire plusieurs assaillants qui entrent par la porte, même si l’on connaît des cas d’hommes-araignées solitaires qui grimpent jusqu’aux premiers étages des immeubles ou descendent des toits vers les étages supérieurs. Il est à souhaiter qu’ils soient partis, qu’ils en aient vite fini, un travail propre, de professionnels, et qu’ils aient simplement oublié de refermer la porte en sortant, ou encore qu’ils aient préféré la laisser ouverte pour ne pas faire de bruit, ne pas réveiller les occupants de l’appartement, un geste de courtoisie à souligner. Mais alors pourquoi l’ascenseur est-il arrêté à l’étage ? C’est curieux qu’ils l’aient pris pour monter, le plus logique eût été de prendre l’escalier, malgré les six étages, jamais ils ne courraient le risque d’alarmer quelque insomniaque avec le bruit de la machine. Ce sont des spécialistes, ils ne commettraient pas une telle maladresse. Le plus probable, c’est qu’il est arrêté là depuis qu’un dernier voisin, qui rentre généralement tard, est monté chez lui, après quoi plus personne ne l’a pris cette nuit. En réalité, la présence lumineuse de l’ascenseur n’est pas nécessaire, c’est un détail injustifié, tiré de l’habituelle mise en scène cinématographique. Le plus logique serait que la porte de l’appartement soit fermée, qu’ils soient encore à l’intérieur ou déjà partis. Une porte grande ouverte provoquerait un appel téléphonique à la police et compliquerait leur fuite. Carlos décide de réorganiser son cauchemar, d’éliminer cette erreur, qui non seulement n’est pas digne de professionnels mais est par ailleurs gratuite, comme si les assaillants tentaient de l’effrayer avec ce type de détails, or il n’est pas normal qu’ils veuillent lui faire peur, ils n’en ont pas besoin.

L’étape suivante consiste à pénétrer dans le salon, qu’on peut s’attendre à trouver sens dessus dessous. Jamais il n’a vu dans quel état est une pièce après un cambriolage, mais il a une certaine familiarité avec les romans policiers et les séries télévisées : tout est retourné, les tiroirs renversés, les livres au sol, les papiers en désordre, les chaises par terre. Néanmoins il vaut mieux envisager une scène moins spectaculaire, plus douce. L’absence de certains appareils électroménagers, un vide poussiéreux à la place du téléviseur, de l’ordinateur et de la chaîne hi-fi. Des tiroirs délicatement ouverts. Peu de papiers pas à leur place, car ces hommes ne recherchent que des objets faciles à écouler, pas de produits financiers ni de mot de passe pour accéder à des comptes bancaires, plutôt des bijoux, de l’argent liquide, des objets en or, du matériel technologique en bon état. Dans ce cas, ils ne se contentent généralement pas du salon, le plus intéressant se trouve dans les chambres. Les bijoux, l’argent du loyer, les alliances, un butin toujours proche du lit.
Dès lors, passons à la seconde version de son cauchemar conscient. La pire. Celle qui fait qu’il préfère ne pas ouvrir les yeux lorsqu’il se réveille en sursaut : ils sont là, dans la chambre. Il conserve, lui, les paupières baissées, la tête sous l’édredon, et il est tourné vers la table de chevet. Il tend l’oreille sans succès : il n’entend aucun bruit de pas, ni respiration ni discussions, nul bruissement de vêtements. Enfin il ouvre les yeux. Personne. Il s’est souvent demandé ce qu’il ferait s’il y avait quelqu’un. Il imagine ouvrir les yeux en pleine nuit et, dès que ses pupilles se sont accoutumées à la pénombre de la chambre, il repère un homme, deux hommes vêtus de noir, au visage recouvert d’une capuche ou d’un passe-montagne, qui fouillent dans les tiroirs de la commode, glissent une main entre les culottes et les chaussettes, et, de l’autre, dirigent une petite lampe de poche qui émet un peu de lumière. Mieux vaut faire mine de dormir, se dit-il. Mieux vaut dormir, même. Ne pas se réveiller, ne rien entendre. Il leur serait reconnaissant s’ils choisissaient de le droguer, une ampoule ou un mouchoir imbibé qu’ils placent sous son nez, de sorte qu’il ne se réveille que cinq ou six heures plus tard, la tête lourde et la bouche sèche. Qu’ils finissent leur œuvre et s’en aillent, et, le lendemain matin seulement, après quelques gestes quotidiens (aller aux toilettes, enfiler son pantalon et même prendre son petit déjeuner), remarquer les disparitions, où sont les boucles d’oreilles que j’avais laissées sur la table, je ne trouve pas les clés de la voiture, tu as vu mon sac à main. Mais s’ils sont toujours là lorsqu’il ouvre les yeux, s’il les surprend au plus mauvais moment, que faire ? Il est exclu qu’il les affronte, qu’il se jette sur eux. Ils sont deux contre un, ce sont des durs, ils savent se battre et sont sans doute armés, alors qu’il est encore à moitié endormi, privé de forces, que c’est une personne pacifique, incapable de donner un coup de poing, et que le sol est froid quand il y pose son pied nu. Par ailleurs il ne dispose d’aucun objet contondant à portée de la main, il ne peut les frapper avec la lampe de chevet à l’abat-jour en papier, ni leur lancer une pantoufle ou un journal plié. Il peut crier, espérant ainsi leur faire peur et les mettre en fuite. Que doit-on crier dans pareille situation ? « Au secours » semble bien théâtral, de même que « à l’aide », sans parler de « aux voleurs ». « Police ! » ne paraît guère opportun, c’est le mot à ne pas prononcer, celui qui les rendrait nerveux et plus agressifs. Peut-être simplement crier, sans rien articuler. Un « Ah ! » rauque et prolongé, dans l’espoir qu’un hurlement si fort les pousse à fuir. Mais s’il crie, leur priorité ne sera plus de fuir, n’imaginons pas des voleurs si lâches, des amateurs. La première chose à faire sera de le réduire au silence, de le frapper, de le bâillonner, de lui coller un oreiller sur le visage, et alors Sara se réveillera, il leur faudra aussi s’occuper d’elle : Fais taire le gueulard, moi je me charge de cette poupée.

Il vaudra toujours mieux qu’ils ne le sachent pas éveillé, car tout ce qu’il peut espérer, c’est une agression. Et continuer à dormir n’est pas une garantie non plus. Il a lu des histoires de cambrioleurs allègrement violents qui semblent préférer le tabassage au butin, dépeints dans la rubrique des faits divers comme des sauvages qui, déçus par la maigre valeur des biens rassemblés, s’acharnent sur les occupants afin qu’ils avouent où se trouvent cachettes, coffres-forts et codes secrets de leurs cartes de crédit ; parfois décrits comme des sadiques, qui ne laisseraient jamais passer l’occasion de terroriser une famille, de briser les doigts du mari, de le forcer à assister au viol de sa femme, voire de ses enfants. En pareil cas, on attend de lui un peu plus qu’un hurlement hystérique qui, en pleine panique, ne sortirait peut-être même pas de sa gorge. On attend un sacrifice, de l’héroïsme, qu’il se jette sur les assaillants et leur résiste assez longtemps pour que Sara et l’enfant gagnent la cage d’escalier et appellent à l’aide, mais il y aura toujours un troisième malfrat en retrait pour empêcher leur fuite, et alors ce sera à Sara de se sacrifier pour que l’enfant au moins se sauve. Si, cette nuit, nous avons eu la malchance de tomber sur des pervers, des délinquants de métier, endurcis par de longs séjours en prison, troublés par la chair fraîche encore assoupie, qu’ils ne nous réveillent pas, qu’ils nous frappent tandis que nous dormons, que nous perdions conscience sans ouvrir l’œil et, ainsi anesthésiés, que nous soyons à la merci de leurs excès mais sans ajouter la terreur consciente à la douleur physique et à ses séquelles. Si l’on veut noircir le tableau de ce cauchemar, on peut imaginer des agresseurs malades, davantage bons pour l’asile psychiatrique que pour la prison, qui jouissent de la souffrance d’autrui et ne prendront même pas la peine de réveiller le couple en le frappant ou en arrachant violemment les draps, mais choisiront de le faire en douceur, voire avec délicatesse, en serrant à peine le poing, les doigts qui caressent les cheveux, et lui murmureront à voix basse : Allez, debout, feignasse, on est là.

Mais ils ne sont pas là. Il ouvre enfin les yeux, se lève, longe le couloir, vérifie la serrure de la porte, les stores, va border l’enfant, urine, boit un peu d’eau puis se recouche, sans savoir s’il a davantage honte de son imagination inépuisable ou de sa lâcheté potentielle, avant de se rendormir pour de bon.

 

Ce texte est extrait du roman Le Pays de la peur, à paraître le 3 avril 2014 chez Christian Bourgois éditeur. Il a été traduit de l’espagnol par Vincent Raynaud.

Dans les camps de Poutine

Après mes huit ans et demi d’emprisonnement, des dizaines de journalistes me poseront la même question : « Qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous pendant votre séjour carcéral ? » Je ne l’ai jamais avoué, mais le plus horrible fut ce premier pas à l’intérieur de la cellule. La porte qui se referme. La clé qui tourne deux fois dans la serrure. Et le sentiment de désolation qui vous envahit.

Je regarde autour de moi. C’est un local exigu aux murs couverts de graffitis, avec une couche en bois sans literie, pour que le détenu ne puisse pas dormir dans la journée. Dans un coin, un seau pour faire ses besoins.

Les graffitis sont éloquents : « Ripoux chiens », « Nique les poulets », des dates, des adresses, des noms, et même un message d’amour. Chaque personne qui passe ne serait-ce qu’une heure ici se soumet à ce rituel, comme s’il était important que le suivant, quel qu’il soit, sache qu’il n’est ni le premier ni le dernier. Vous n’êtes encore ni inculpé, ni jugé, ni condamné, mais on vous parle déjà comme à un criminel endurci, vous n’êtes déjà plus personne, vous êtes pris dans les griffes de ce système, vous êtes un loser, un perdant.

Je m’assois par terre et commence à pleurer, le visage enfoncé dans la manche de ma veste, pour que personne n’entende mes sanglots ni ne voie ma faiblesse.

Dès la première nuit que vous passez ici, vous devenez une personne différente. La porte qui a claqué dans votre dos sépare à tout jamais votre vie d’avant de celle d’après : plus rien ne sera comme avant ; et cet instant, vous ne pourrez jamais l’oublier. Un monde nouveau s’ouvre devant moi, c’est un saut dans le vide, du haut d’une falaise…

Je ne sais pas combien de temps a duré cette crise d’hystérie, mais voici que la porte s’ouvre. Une voix aboie :
« Sors ! »

Quelqu’un a dit que l’espoir meurt en dernier. Va-t-on me relâcher ? Je me rue dehors. Mais une lumière forte m’aveugle : « Bonjour, nous sommes une équipe de tournage de l’émission “Événements extraordinaires (1)”. On vous a arrêtée près d’un hôtel sur l’avenue Vernadski, en possession d’explosifs. Qu’avez-vous à déclarer ? » Les paroles du journaliste me font l’effet d’une décharge électrique. Je ne comprends pas de quoi il parle. Quel hôtel ? Pourquoi l’avenue Vernadski, alors qu’on m’a arrêtée dans le centre-ville ? Comment se fait-il que la télévision soit au courant ? Qui l’a appelée ? Mille questions me tourmentent, mais je sais que je n’obtiendrai aucune réponse.

Je ne me souviens pas de ce que j’ai répondu. Après une courte séance de tournage, on me pousse de nouveau dans ma cellule, où je reste pendant quarante-huit heures. Ensuite, sur décision d’un juge qui ordonne ma détention préventive à cause de ma « dangerosité » pour la société, on m’amène au 38, rue Petrovka (2).

Il s’agit de l’une des pires prisons de la Fédération de Russie, connue pour les tortures et les humiliations systématiques qu’y subissent les prisonniers. On m’y amène menottée et c’est encore un choc : ces bracelets qui se referment autour de vos poignets et dont le contact vous glace la peau.

Nous y allons en voiture, je suis de nouveau serrée sur le siège arrière entre deux flics. Pendant tout le trajet, interminable à cause des embouteillages, mes accompagnateurs et le conducteur bavardent gaiement et se racontent des blagues. Dans cette compagnie joyeuse, je suis la seule à être plongée dans mes pensées amères. En regardant les rues qui défilent devant mes yeux, je suis obsédée par une idée unique : « Que va-t-il m’arriver ? »

Personne ne me dit où nous allons. La voiture s’arrête devant un immeuble imposant et austère, stalinien, avec des arcades et des colonnes. On me fait pénétrer à l’intérieur avec les mots : « Soyez la bienvenue ! » L’humour noir des agents du 38, rue Petrovka ne fait pas rire ceux qui franchissent le seuil de cet établissement pour la première fois. Après, on s’y habitue et on est même parfois capable de leur répondre du tac au tac.

À l’intérieur, le sentiment d’angoisse ne me lâche pas. Je suis accueillie par quelques gardiens. Leur chef est un maigrichon aux yeux fuyants, la quarantaine passée. Il donne l’ordre de m’emmener à la fouille corporelle. Nous longeons un couloir faiblement éclairé qui sent l’humidité et l’eau stagnante. Personne ne parle. On ne me demande même pas mon nom. Apparemment, tout le monde a été prévenu. Lors de la fouille, une femme en uniforme examine mes habits sous toutes les coutures, comme si j’avais su qu’on allait m’arrêter et que j’avais pu m’y préparer en dissimulant des objets interdits dans mes vêtements. Je dois enlever mes bijoux, vider mes poches. On me palpe partout. Si j’avais su que ce n’était que le début de mon calvaire, je me serais retenue et n’aurais pas rudoyé la femme qui explorait mon anus. Ce n’est qu’avec le temps qu’on s’habitue. Comme le disent les zek en plaisantant, c’est dur pendant les cinq premières années, ensuite on s’y fait.

Après la fouille, on m’amène à la douche, dans un local aux carrelages sales et aux murs défraîchis. Je n’y prête plus attention. Cela fait du bien de se laver, même si l’eau est à peine tiède. J’arrive à mon premier interrogatoire plutôt en forme. Pendant que nous y allons, des portes claquent dans mon dos. À chaque bruit de serrure, on s’arrête. Mon guide aboie : « Arrêt, visage face au mur, les bras derrière le dos ! » C’est pour éviter tout contact, même oculaire, avec un autre prisonnier. Ainsi commence la vie en prison : il y a des règles écrites dans le Code d’exécution des peines, des règles instaurées par telle ou telle administration carcérale, et enfin d’autres règles, établies par les détenus eux-mêmes. Pour survivre en détention, il faut tâcher de respecter toutes ces règles. Je saurai rapidement que j’en suis incapable.

 

* * *

 

Le gardien ouvre la porte et me fait entrer la première. La pièce est un bureau spacieux et bien éclairé. Un homme est assis à une table. Il feuillette un dossier dans une chemise marron. Sans en détacher les yeux, il me dit quelques mots :
« Approche, on va discuter. Gentiment ou méchamment, ça dépend de toi. Chez nous, le client est roi ! »

Ravi de sa bonne blague, l’agent éclate de rire.

Un autre homme est assis dans un coin de la pièce, à ma droite, que je n’avais pas remarqué de prime abord. Il m’observe en silence.

« Elle n’a pas tellement le choix », articule-t-il d’une voix sombre. Et soudain il bondit de sa chaise, et hurle : « Les bras derrière le dos, salope ! »

Jusque-là, je n’avais aucune idée de ce qu’est un interrogatoire. J’allais vite le découvrir. Souvent, les agents de police russes, comme leurs collègues partout dans le monde, aiment jouer au gentil et au méchant flic. Deux enquêteurs se partagent les rôles. Celui qui incarne le parfait salaud vous traite comme un suspect qu’il peut menacer, faire chanter, cogner, torturer…

L’autre, qui tient le rôle du noble serviteur de la loi, essaie de vous convaincre de collaborer avec l’instruction et de rédiger des aveux pour faire cesser vos souffrances. Mais ce jour-là, je vois rapidement que les deux ont endossé l’habit du méchant.

« Tu les reconnais ? » On pose devant moi une pile de photos. « Ce sont tous tes frères, les guerriers de l’islam, des assassins comme toi. Au mieux, les filles comme toi sont leurs putes. » Je regarde les photos en silence. Derrière chacune d’entre elles, il y a un destin, un drame, un passé criminel, que sais-je ? Ces gens sont peut-être morts, peut-être en prison. On me dit que ce sont des terroristes ; je n’en connais aucun.

« Je ne comprends pas ce que vous voulez de moi. Je n’ai aucun rapport avec ces gens, je ne les connais pas.

– Tiens donc, elle ne les connaît pas ! Mais réfléchis un peu. » Le type assis à ma droite vient se placer derrière mon dos : « Peut-être que t’en connais quelques-uns. Tu étais peut-être à l’école ou à la fac avec eux. On sait comment ça se passe chez vous, en Tchétchénie.

– Tous ces salopards barbus se cachent dans la montagne, postent des messages sur Internet et envoient chez nous des raclures de ton genre pour faire sauter nos citoyens, gronde celui qui est assis à son bureau.

– Je ne comprends pas de quoi vous parlez. Je ne connais personne, vous ne m’avez même pas demandé comment je me suis retrouvée ici. »

J’entends ma voix et il me semble que c’est quelqu’un d’autre qui parle. Mais la discussion tourne court. Lorsque vous refusez d’accepter l’absurde, on passe à des méthodes d’explication très simples. Les hommes se mettent à me frapper, comme si j’étais un punching-ball, avec un grand professionnalisme. Lorsqu’on me ramène dans ma cellule, chaque pas est un supplice. Je me jette sur ma couche, une planche sale recouverte d’un drap crasseux qui sent la sueur de la victime précédente. Je ne peux m’arrêter de pleurer, la prison entière entend mes sanglots. Finalement, un gardien invisible s’approche du judas et crie : « Ta gueule, guenon ! »

La sensation d’impuissance, de solitude et d’humiliation qui m’envahit est si forte que j’ai envie de mourir.

Le lendemain, personne ne vient me déranger. Enfermée, seule, je commence à croire que je ne sortirai pas vivante d’ici. Cette idée me plonge dans l’apathie, dans l’indifférence. Lorsque vous vous persuadez que rien n’a de sens, vous êtes en quelque sorte soulagé. Car si c’est la fin, cela ne vaut pas la peine de se battre. De toute façon, vous serez condamné. Reste à subir, comme un naufragé emporté par les vagues.

Pourtant, cette apathie est une forme de combat. Lorsque les policiers, pour toute réponse à leurs menaces, entendent toujours la même rengaine : « Cela m’est égal », ils sont désorientés. Ils ne savent pas quoi faire d’une personne à qui tout est indifférent. J’en aurai bientôt la confirmation.

Le jour suivant, un maton hurle à travers le judas : « Sors ! » Un frisson parcourt mon corps. Sous l’escorte du garde, j’avance dans le couloir sinistre et ne peux m’empêcher de penser que ma vie est désormais aussi sinistre que ce couloir. Et quand le couloir fait un zigzag, j’y vois une allégorie de mon destin…

On me pousse dans le même bureau que l’avant-veille. Le dressage est rapide en prison : je me mets face au mur, les bras derrière le dos, en attendant qu’on prononce mon nom. Les deux flics qui m’ont tabassée sont là. Ils me posent les mêmes questions que lors de notre première entrevue. Ils les répètent encore et encore, à tel point que je commence à croire qu’on m’a jetée dans un asile psychiatrique. Le comportement des enquêteurs pendant l’instruction défie la logique normale d’une personne brusquement arrachée à son milieu. Tout d’un coup, je comprends leur jeu : ils me font répéter mon récit et me montrent à plusieurs reprises les mêmes photos pour me faire craquer et me confondre. Si je mens, je dois nécessairement finir par m’embrouiller, et c’est là-dessus qu’ils comptent. Mais je ne mens pas… et ils le savent !

« T’en n’as pas marre ? Ça suffit, tes simagrées ! crie l’un d’eux. Écris que tu te reconnais coupable et tu te sentiras mieux. Et tu ne nous verras plus. À qui veux-tu prouver ton héroïsme ? De toute façon, tu vas aller en taule ; mais si tu coopères avec nous, tu écoperas d’une sentence moins lourde. Par contre, si tu continues à faire des façons, on va te coffrer pour quinze ans. Tu connais notre dicton ? Quand on tient quelqu’un, on trouve toujours un article du Code pénal à lui coller. »
Il rugit. Son regard hostile, scrutateur, me met très mal à l’aise.

« Vous avez tous des yeux de fauves, reprend-il. Vous êtes des bêtes féroces !
– Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? renchérit l’autre. Tu es têtue comme une mule. Vous avez tellement l’habitude de vivre avec des mules que vous êtes devenus comme elles ! »

Chaque enquêteur veut se faciliter le travail. Si vous endossez un forfait imaginaire, il n’a pas besoin d’inventer des pièces à conviction et de falsifier des preuves ; pour lui, la vie est belle. En revanche, si vous ne voulez pas avouer, cela l’irrite prodigieusement, car vous l’empêchez de remplir son plan de travail, qui ne prévoit pas les échecs. Aussi va-t-il essayer de vous briser en employant divers moyens de coercition.

Je ne sais plus combien de temps ces interrogatoires ont duré. Une semaine ou deux, ou peut-être seulement trois ou quatre jours ? Pour moi, ce fut une descente aux enfers.

En prison ou en camp, le temps ne s’écoule pas de manière linéaire : parfois il accélère, parfois il ralentit. Si vous attendez un rendez-vous avec vos proches, les mois vous paraissent longs comme des années. Mais si l’administration d’une colonie décide d’accorder aux détenus un jour de repos, ce jour passe comme une seconde.

 

Ce texte est extrait de Huit ans et demi, à paraître le 23 avril chez Books éditions/Les moutons noirs. Il a été traduit du russe par Galia Ackerman.

Les Américains à l’école de la médecine parisienne

Outre la qualité des hôpitaux, le nombre de patients, le talent et l’éminence de la faculté ainsi que la diversité de l’enseignement, la formation médicale parisienne présentait deux autres avantages importants sur celle qui était dispensée aux États-Unis. Tous deux étaient presque exclusivement liés à la façon différente de voir les choses d’un pays à l’autre.

Le premier est que les étudiants qui faisaient la tournée des services dans les hôpitaux parisiens avaient l’occasion de voir des femmes aussi bien que des hommes. Ce n’était pas le cas en Amérique, où la plupart des femmes eussent préféré mourir que de laisser un médecin – un homme – examiner leur corps. C’était là une « délicatesse » presque impossible à surmonter et, de ce fait, bon nombre d’Américaines mouraient tandis que les jeunes hommes qui étudiaient la médecine en Amérique avaient rarement l’occasion d’étudier l’anatomie féminine autrement que dans les livres.

Tel n’était pas le cas en France. « La Française, au contraire, ne connaît pas cette sensibilité délicate. Elle n’hésite pas non seulement à décrire, mais aussi à permettre à son médecin de voir tout ce qui ne va pas », écrivit Augustus Gardner, chirurgien de Philadelphie venu observer la pratique et la formation médicales à Paris : « De ce point de vue, le médecin formé à Paris jouit d’avantages supérieurs à l’homme formé chez nous. »

La seconde grande différence tenait à l’abondance de cadavres à disséquer. Aux États-Unis, du fait des lois et de l’opinion publique, il était difficile, donc coûteux, de s’en procurer pour les études médicales. Le commerce des cadavres était demeuré illégal au Massachusetts jusqu’en 1831, ce qui dans le passé avait conduit bon nombre d’étudiants en médecine, dont le père de Mason Warren, à piller les tombes (1). La nouvelle législation du Massachusetts ne permettait que l’utilisation de corps inhumés aux frais de la collectivité – c’est-à-dire essentiellement les corps de personnes mortes en prison. L’État de New York aussi avait une loi de cette nature, et d’autres – le Connecticut, le Maine, le New Hampshire, l’Illinois et le Tennessee – devaient suivre. Dans le Sud, on s’accordait généralement à penser que, avec l’aval du propriétaire, le corps de tout esclave pouvait être disséqué.

À Paris, il n’y avait pas le moindre préjugé contre la dissection. Dans les hôpitaux, même les patients à l’article de la mort, « conscients de leur sort » et sachant que les deux tiers des défunts finissaient dans les salles de dissection, ne semblaient pas s’en inquiéter. Hors des hôpitaux, en grande partie du fait des ravages de la maladie et de la pauvreté, les cadavres étaient aisément accessibles et bon marché ; autour de 6 francs pour un adulte, moins encore pour un enfant.

John Sanderson, après s’être trouvé une chambre au Quartier latin, où il « menait un peu une vie d’étudiant » près des hôpitaux, a décrit les charrettes qui arrivent et « déposent une douzaine d’hommes et de femmes nus, comme on décharge un stère de bois sur la chaussée », afin de les distribuer aux salles de dissection (2).

À l’amphithéâtre d’anatomie, rue d’Orléans près de la Pitié, la livraison se faisait à midi. Wendell Holmes (1) a raconté comment un étudiant suisse et lui se partagèrent les frais de leur « sujet » : le soir venu, ils l’avaient « découpé en petits bouts ». Toutes les parties du corps humain – nerfs, muscles, organes, vaisseaux sanguins, os – pouvaient être étudiées : et cela, insistait Holmes, n’était guère possible ailleurs qu’à Paris.

L’amphithéâtre dallé était si vaste que six cents étudiants pouvaient officier en même temps dans une puanteur terrible. Augustus Gardner, le chirurgien de Philadelphie en visite à Paris, en a laissé une description saisissante.

On peut voir ici l’étudiant zélé avec sa blouse souillée et sa tête couronnée d’un calot fantastique. D’une main il tient un scalpel, de l’autre un traité d’anatomie. Il porte à la bouche un cigare dont les fumées toxiques, si délétères la plupart du temps, le rendent insensible à l’odeur de vingt corps en décomposition qui se putréfient autour de lui. […] Ici aussi, le savant professeur se prépare à une difficile opération en rafraîchissant son anatomie, répétant son rôle dans la tragédie qui se jouera demain. Quant au sang et aux bouts de chair qui traînent par terre, il les considère comme un sculpteur les fragments de marbre autour de la statue inachevée.

 

On se débarrasse des morceaux en les donnant à des chiens élevés dans des cages à l’extérieur. La dissection était suspendue en été : avec la chaleur, les corps se décomposaient trop vite.

Malgré tout ce que le travail aux tables de dissection pouvait avoir de morbide et de déplaisant – la puanteur et la fumée –, il valait infiniment mieux, chaque étudiant le mesurait, pratiquer sur les morts que sur les vivants. Si le travail était laborieux, c’est qu’ils avaient choisi une profession laborieuse. Il eût été assez facile à un Américain de renoncer et de rentrer au pays, mais rien n’indique qu’aucun d’eux l’ait fait.

Pour les medicals, Paris n’était pas moins une source d’inspiration que pour les Américains venus écrire, peindre, étudier ou se pénétrer des idées en d’autres domaines. À Paris, ils avaient le sentiment grisant de se trouver au cœur des choses. Tel est ce que Wendell Holmes essaya de faire partager à son père :

 

Je n’ai jamais été aussi occupé de ma vie. La salle où nous suivons les cours contient près d’un millier d’étudiants et, tous les jours, elle est pleine à craquer […]. Tout autour de l’école, les murs sont recouverts d’annonces de cours. […] Dans tous les grands hôpitaux résonne la voix des professeurs en cours. Les étudiants de tous horizons sont rassemblés […].

 

« Il ne se passe pas un jour, déclara James Jackson (1), sans que je gagne quelque chose de neuf en soi ou d’ancien avec une force renouvelée. »

Outre les hôpitaux et les cours, il y avait l’importante bibliothèque de l’école avec ses trente mille volumes. (En comparaison, la bibliothèque du College of Physicians and Surgeons de New York ne possédait que mille deux cents volumes ; celle de la Harvard Medical School, encore moins.) Il y avait aussi les expositions et les conférences renommées dans le monde entier du Muséum d’histoire naturelle, au Jardin des Plantes. Un étudiant en médecine enthousiaste, Levin Joyce, de Virginie, compara ledit musée à un grand buffet de savoir. « Quel festin y est offert […] ! »
« Par la grâce de Dieu, vous n’aurez jamais lieu de vous repentir de m’avoir envoyé ici », écrivit à ses parents un Henry Bowditch reconnaissant (1). Comme Warren, Holmes et divers autres étudiants en médecine, il se faisait un devoir de suivre également les cours en Sorbonne.

Bowditch s’était lancé dans la médecine sans certitude d’être fait pour cette carrière. Quand il entra à la Harvard Medical School, ses doutes se mêlaient d’une répugnance à la pensée de certaines tâches tout aussi élémentaires qu’indispensables. Le changement s’était amorcé quand un instructeur d’anatomie, à Harvard, lui avait montré, lors d’une dissection, l’arrangement des muscles de l’avant-bras.

Bowditch avait lui aussi un père illustre : l’astronome et mathématicien autodidacte Nathaniel Bowditch qui en 1802, après avoir parcouru à la voile une bonne partie du monde, avait publié The New American Practical Navigator, qui le fit connaître dans le monde entier. Jeune homme bien élevé à l’air intelligent, il était doué d’un grand sens de l’humour, travaillait dur et comprenait vite. La nausée qu’il avait pu éprouver à propos des dissections avait disparu de longue date. Une fois, en fin de journée, constatant qu’il y avait encore sur la table de dissection des choses qu’il voulait examiner, il fourra un poumon sous son chapeau et sortit sous les yeux du gardien. Il suivit son chemin à travers les rues, jusqu’à ce que le sang se mît à goutter sur son visage.

L’amitié de James Jackson fut une aubaine pour Bowditch. Jackson était le pionnier, le guide, celui qui, tout le monde en était sûr, devait marquer son temps. Jackson « se consacre cœur et âme à sa profession, écrivit-il. Je l’aime beaucoup ».
Jackson veilla à ce que Bowditch s’engageât dans la bonne voie, insistant tout particulièrement pour qu’il s’attache à Pierre Louis (3). Si grande que fût l’admiration de Jackson pour l’éloquent Gabriel Andral, il en était arrivé à idolâtrer Louis, le « maître de l’époque » en matière de diagnostic (4). Jackson veilla à ce qu’il fût présenté à Louis et pût suivre ses tournées à la Pitié, moins courues que celles de médecins plus populaires. Quand ils étaient des centaines à suivre Dupuytren à l’Hôtel-Dieu, quinze au plus accompagnaient Louis à la Pitié, et ce dernier commençait bien plus tard, quand la lumière était meilleure (5).

Quand Holmes arriva au printemps de 1833, Jackson s’occupa aussi de lui.

 

* * *

 

Le travail laissait rarement du répit, et il y avait toujours d’autres choses à faire.  « Les jours sont tellement occupés qu’ils filent presque comme des ombres », écrivit Mason Warren pour qui ses progrès en français avaient tout changé. Avec tous ces champs d’étude qui s’ouvraient à lui, il se dépensa sans compter. Il suivit des cours sur la syphilis, observa des opérations à l’hôpital des Vénériens. Il se rendit plusieurs fois à l’hôpital des Enfants-Malades pour entendre parler de coqueluche, de rougeole et de varicelle. Les maladies des enfants étaient un « champ d’examen entièrement nouveau », écrivit un Warren enthousiaste. Il assista à des cours de chimie à la Sorbonne. Un mois durant, il prit part à des « expérimentations fort intéressantes » sur les intestins des chiens. Il se lança dans l’étude des maladies de peau à Saint-Louis et suivit avec un intérêt croissant le travail d’un médecin allemand, Jules Sichel, sur les maladies des yeux. « Je suis allé à une soirée chez lui hier soir, on y parlait quatre langues », écrivit-il à son père.

Et surtout il s’inscrivit à un cycle de cours donnés par une sage-femme, Mme Marie-Louise La Chapelle, où les étudiants apprenaient à examiner de leurs doigts la matrice de femmes enceintes au point de finir par comprendre mieux que jamais les douleurs de l’accouchement et la naissance d’un enfant. Ses étudiants tenaient Mme La Chapelle en haute estime. Bowditch devait avouer en avoir appris plus long dans ses cours privés qu’en trois ans à la Harvard Medical School. Pour Wendell Holmes, elle était la meilleure preuve qu’il ne fallait pas exclure les femmes de la formation médicale.

Pendant ce temps, Warren se faisait connaître des librairies médicales, des fabricants d’instruments de chirurgie et des préparateurs de spécimens anatomiques qu’on trouvait dans les rues latérales et sinueuses du Quartier latin. Il achetait surtout pour son père : « Je vais t’envoyer directement à Boston deux caisses : une grande contenant entre cinquante et soixante spécimens d’os morbides, quelques crânes […] ainsi que des os de la tête séparés. » Et une autre fois : « Tu me diras dans quelle mesure je dois poursuivre mes achats. J’ai déjà dépensé 80 dollars pour les os. »

 

* * *

 

Apparemment, Warren ne se détournait du travail pour les plaisirs de Paris que le dimanche, quand Jackson, Bowditch, Holmes lui-même et d’autres traversaient la Seine pour aller à l’opéra ou au théâtre et dîner dans leur restaurant favori, Les Trois Frères provençaux, où, « gorgés de sang chaud, de gaieté et de commérages » (suivant les mots de Warren), ils se régalaient de « soupe à la Ture », de « côtelettes à la provençale » ou d’autres spécialités arrosées de leur bourgogne préféré.

Warren prit même des libertés avec la teneur professionnelle habituelle de ses lettres pour dire que la performance de Taglioni dans La Sylphide était si merveilleuse qu’elle défiait toute velléité de description. Un autre soir, il assista à un grand bal donné par le banquier américain le plus éminent de Paris, le Bostonien Samuel Welles, dans un hôtel particulier de la place Saint-Georges : jamais le jeune homme n’avait vu tant d’éclat. L’hôte n’était autre que le Welles de Welles & Co., rue Taitbout, où Warren et les autres Bostoniens postaient leur courrier.

Un dimanche, Warren se joignit à la foule rassemblée pour voir une statue de Napoléon hissée au sommet de la colonne Vendôme. Un autre jour, en milieu de semaine, il suivit une séance à la Chambre des députés ; présent, La Fayette avait l’air « très triste d’être ainsi dupé par le roi » ; et d’expliquer à son père :

 

Nul doute que, s’il l’avait voulu, La Fayette aurait pu être élu président et instaurer une république. Même si, à présent, il fait son possible pour montrer son attachement au parti républicain, beaucoup le considèrent d’un sale œil.

 

Si la vie politique française n’empiétait guère sur le quotidien des étudiants en médecine américains, certains, comme Warren et Holmes, firent l’effort de suivre ce qui se disait dans la presse et la montée des « ronchonnements » contre Louis-Philippe, entre autres choses parce qu’ils savaient combien on s’y intéressait chez eux. « On dit que le vieux monsieur, réputé habile, a perdu un peu de sa ferveur pour les principes libéraux », écrivit Holmes à propos de Louis-Philippe. « La presse parle sans cérémonie aucune de sa défection au regard des principes de la révolution de Juillet » :

Le roi est caricaturé sans merci. Si vous avez jamais vu son portrait, vous savez qu’il a un front étroit et de grosses joues. On l’a ingénieusement transformé en poire, si bien que la moitié des murs de Paris sont couverts de poires tracées à la craie ou au charbon de bois.

 

Il était très probable, estimait Holmes, que le moment venu les Français connaîtraient une « révolution tranquille » et se doteraient d’une république.
Pour se détendre et prendre un peu d’exercice, Holmes aimait à vadrouiller, histoire de « se servir de ses yeux pour voir tout ce que la vie avait à montrer ». Il aimait les grandes allées et le ciel dégagé du jardin du Luxembourg, mais aussi les marches le long de la Seine, où il se sentait au plus près de l’essence de Paris. Se poster sur le Pont-Neuf et regarder la Seine, les péniches et les bateaux qui passaient était tout ce qu’on pouvait demander pour occuper une heure de loisir.

Bowditch préférait le Jardin des Plantes où, par beau temps, il se promenait matin et soir, souvent en lisant Virgile. Bowditch, auquel on prêtait une « nature impulsive, ardente et romantique », fut le seul des Bostoniens à avoir eu, à notre connaissance, une histoire d’amour sérieuse à Paris. Son cœur avait été conquis par une Anglaise, Olivia Yardley, qui terminait son éducation à Paris et habitait tout près, dans le Quartier latin.

Le seul signe que Holmes ait jamais prêté la moindre attention aux nombreuses jeunes femmes du Quartier latin est un petit poème mélancolique, « La Grisette », sans qu’on sache trop s’il l’écrivit à l’époque ou plus tard :

 

Ah Clémence ! Quand je t’ai vue
Descendre la rue de Seine
Et tourner, que ta silhouette eut disparu
Je me suis dit, « À la prochaine ».

J’ai rêvé non pas de ce regard d’absence
Ta toute dernière image est passée
Et dans ma mémoire en transe
Une ombre et un nom a laissés.

 

Ce texte est extrait de Le Voyage à Paris, de David McCullough, à paraître le 28 mars à la Librairie Vuibert. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Il était une fois le Texas

Chef de file d’un genre littéraire qui a fait ses premiers adeptes dans les années 1960 – le comics alternatif –, le dessinateur texan Jack Jackson fut le pionnier de la bande dessinée historique. Après son décès en 2006, nombreux sont les maîtres actuels du genre, tel l’Américain Joe Sacco, à lui avoir rendu hommage.

Dans Une autre histoire de l’Amérique, que traduisent les éditions Delcourt et qui réunit deux de ses principaux ouvrages, Los Tejanos, paru pour la première fois en 1981, et Lost Cause (1998), Jackson retrace une période méconnue de l’histoire des États-Unis, et en particulier du Texas. En 1835, le territoire est encore une province mexicaine, mais déjà la révolte gronde. Des Texans de plus en plus nombreux contestent l’autoritarisme croissant du pouvoir central mexicain. Certains d’entre eux, les « Tejanos », commencent même à soutenir des positions indépendantistes, quitte à s’allier aux « Yankees », ces colons américains partis à la conquête de l’Ouest et qui viennent s’installer sur leurs terres. Les affrontements ne s’achèveront qu’en 1870, avec le rattachement définitif du Texas aux États-Unis. Au cours de ces décennies troubles, le Texas connaîtra même l’indépendance, de 1836 à 1845.
Mais « si les dessins de Jack Jackson sont en noir et blanc, précise Nora Varty dans le Texas Monthly, ce n’est pas le cas de sa vision de l’histoire ». Car « Jackson ne raconte pas seulement cette épopée du point de vue strictement américain, à travers les yeux d’un Davy Crockett, d’un Jim Bowie ou encore d’un William Travis [tous trois des leaders du soulèvement des colons américains contre le gouvernement de Mexico], il donne aussi la parole aux combattants mexicains et aux insurgés tejanos », écrit Margaret Moser dans The Austin Chronicle. À ceux-là, on pourrait ajouter tous ceux dont les témoignages sont habituellement exclus des manuels : les femmes, les enfants, les métis.

Dans la préface à l’édition américaine du livre, l’historien et conservateur de Fort Alamo, Richard Bruce Winders, souligne combien « le passé, mais aussi le fait qu’on en parle, qu’on le raconte encore et encore, joue un rôle essentiel et fait de nous qui nous sommes ». Une autre histoire de l’Amérique explore l’identité complexe des Texans et exhume la question des racines de l’Amérique d’avant la fédéralisation.

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Village au bord de l’explosion

Depuis la parution en 2005 de Servir le peuple, l’écrivain chinois Yan Lianke s’est assuré, au moins à l’étranger, une incontestable renommée. Car, en Chine, ce paysan formé par l’armée a vu la plupart de ses livres censurés ou interdits, qu’il s’agisse du Rêve du village des Ding, qui revient sur l’épidémie de sida dans le Henan suite à une affaire de sang contaminé au début des années 1990, ou bien des Quatre Livres, qui évoque la famine provoquée par le Grand Bond en avant. Pourtant, « Chroniques d’une Explosion », son dernier roman, a non seulement été publié sans problème, mais il s’est déjà vendu à des centaines de milliers d’exemplaires sur le territoire chinois.

À travers une série de chroniques qui remettent au goût du jour la longue tradition chinoise de la tenue des registres locaux, Yan Lianke raconte l’histoire d’un village fictif des montagnes Balou. Surnommé par métaphore le « Village de l’Explosion », il se transforme en métropole tentaculaire en l’espace de trente ans. L’auteur dénonce par ce biais les ravages et les absurdités de l’urbanisation sauvage qui a défiguré la Chine de ces dernières décennies. « L’histoire illustre, en les grossissant, les maux de la société contemporaine, estime le critique littéraire du quotidien Zhonghua Dushu bao. Yan Lianke privilégie une fois de plus ce style qui a fait sa marque de fabrique et que l’écrivain qualifie, en référence au courant latino-américain du “réalisme magique”, de “réalisme mythique” – une façon de rendre les personnages et les situations plus symboliques et abstraites, de leur conférer une portée spirituelle (et sans doute aussi de moins prêter le flanc à la censure). Plus que l’histoire d’un village, c’est l’évolution des mentalités et des psychologies qu’il nous raconte. »

Dans « Chroniques d’une Explosion », le maire Kong Mingliang avoue ainsi avoir deux maîtres dans la vie : les femmes et l’argent. « Bien sûr, Yan Lianke utilise le registre de l’absurde pour dénoncer l’urbanisation sauvage, peut-on lire dans les colonnes du Shidai Zhoubao, mais aussi et surtout pour dire la vérité sur l’argent, les abus de pouvoir et les inégalités de plus en plus criantes dans notre pays. Le culte de l’argent a dégradé la Chine. Elle est désormais gangrenée par une population qui vénère le bien-être matériel et un gouvernement incapable de lutter contre la corruption. Cette fable du Village de l’Explosion fait le portrait d’un peuple pourri par le matérialisme. »

Ma vie d’angoisse

Claustrophobie, acrophobie (peur des hauteurs), aérophobie (peur de prendre l’avion), émétophobie (peur de vomir), crises de panique, problèmes de digestion, angoisse incontrôlable à l’idée de parler en public… La liste des troubles anxieux dont souffre Scott Stossel a de quoi donner le tournis. Toute personne légèrement sujette au stress y trouvera aussi de bonnes raisons de relativiser. « Il lui est arrivé de partir en trombe au beau milieu d’une interview ou d’une intervention en public. Il s’est parfois souillé en prenant l’avion… Lors de son premier baiser, il eut un mouvement de recul, persuadé qu’il allait vomir sur la jeune fille », relève Nathan Heller du New York Times. Ballotté d’un médecin à l’autre depuis l’enfance, Stossel a tout essayé ou presque en matière de thérapies (plus ou moins loufoques) et de médicaments psychotropes – en vain. La persistance de ses troubles témoigne de l’embarras de la médecine face à une maladie dont la nature exacte et les causes sont encore débattues. « Depuis des décennies, explique Heller, des recherches ont (malheureusement) établi un lien entre le comportement de la mère et le degré d’anxiété que connaîtra son enfant au cours de sa vie. On ignore toujours, toutefois, s’il faut mettre cela sur le compte de l'éducation ou si les mères transmettent génétiquement leurs prédispositions. »

Tout ceci n’a pourtant pas empêché Stossel de faire une belle carrière : à 45 ans, il est l’un des rédacteurs en chef du prestigieux magazine américain The Atlantic. C’est son psychiatre qui l’a convaincu de raconter son calvaire dans un livre, sans négliger les épisodes pénibles et les antécédents familiaux. Ce « coming-out » ne fut pas, on s’en doute, du goût de certains de ses proches. Quoi qu’il en soit, c’est un immense succès de librairie : sorti début janvier, My Age of Anxiety s’est rapidement hissé dans le top  20 des meilleures ventes d’essais du New York Times. Cet engouement ne surprend pas, dans un pays où quarante millions de personnes sont traitées chaque année pour des troubles relevant de l’anxiété. « Stossel, note Heller, n’est pas le seul à soupçonner que les chiffres sont en réalité bien plus élevés, compte tenu des nombreux malades qui supportent leurs troubles au quotidien, sans jamais parler de leurs symptômes. »

Si Stossel consacre une bonne part du livre au récit de ses déboires personnels, il « se sert aussi de son expérience, écrit Heller, comme d’un fil conducteur pour étudier sa maladie, et recenser les explications qui en ont été données dans l’histoire de la pensée et de la culture ». Croisant habilement les approches, il convoque Sartre, Kierkegaard et Freud, mais aussi la génétique et la neurologie, persuadé qu’aucune approche n’est en mesure d’apporter une explication unique et satisfaisante. Agacé par le ton « plaintif » et les « séances d’autoflagellation » qui émaillent l’ouvrage, Heller salue toutefois un livre « ambitieux et d’une intimité courageuse ».

Sagesse 2.0

C’est la dernière mode de la jet set branchée américaine : prendre conscience de son addiction à Internet, savoir se débrancher et en profiter pour méditer. Le mot qui fait fureur est « mindfulness », qui veut dire à peu près « souci de soi » ; mais Evgeny Morozov, qui se moque de ce mouvement, y voit surtout un mot attrape-tout, sans signification précise. Time Magazine y a très sérieusement consacré une couverture (« The Mindful Revolution »). Des colloques s’intitulent « Wisdom 2.0 » (« Sagesse 2.0 »). Les technologues ont développé de nouvelles applications aidant à la « désintoxication numérique », comme GPS for the soul (« GPS pour l’âme »). Eric Schmidt, le patron de Google, est de la partie : il a annoncé fermer son mobile pendant les repas. Tout cela est ridicule et assez malsain, juge Morozov sur le site de The New Republic. C’est un nouveau « racket ». Les « mindful people » ne voient pas, selon lui, que leur addiction n’est pas seulement le résultat de leur faiblesse : elle est pilotée par les entreprises du Net.