« Si vous ne lisez que les livres que tout le monde lit, vous ne pouvez penser que ce que tout le monde pense. »
Haruki Murakami, La Ballade de l’impossible, 10/18, 2011.
« Si vous ne lisez que les livres que tout le monde lit, vous ne pouvez penser que ce que tout le monde pense. »
Haruki Murakami, La Ballade de l’impossible, 10/18, 2011.
• La moitié de la population brésilienne est privée de tout-à-l’égout.
• Le racisme était politiquement correct aux États-Unis dans les années 1920.
• Les individus ont découvert qu’ils n’étaient pas aussi uniques qu’ils le pensaient.
• La morale pourrait être bien plus ancienne que l’humanité elle-même.
• La moitié des Américains pensent que Dieu joue un rôle dans le résultat des matchs sportifs.
• L’ouléma de Cordoue brûla tous les textes scientifiques et médicaux en 1194.
• La croyance en un créateur tout-puissant n’a en soi aucune implication morale.
• Parler de nos préjugés nous conduit à reconnaître nos insuffisances.
• Un consensus sur la validité d’un raisonnement mathématique n’est pas une preuve de sa validité.
• Le ciblage « pattern of life » permet à un drone de viser des individus dont l’identité n’est pas connue.
• La musique de Wagner est souvent complexe, jamais compliquée.
• Un kilo de corne de rhinocéros vaut 60 000 dollars, plus que la cocaïne ou l’or.
• Aucun empereur romain d’Occident n’était illettré.
• Manger des fruits et des légumes ne prémunit pas contre le cancer.
• La langue française est moins présente sur le Web que le russe ou le japonais.
• Les plantes ne sont ni plus ni moins intelligentes que les amibes.
« Non seulement Dieu est mort, mais essayez de trouver un plombier le week-end », ironise Woody Allen. On est loin du pathos de Nietzsche : « Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. » (Lire l’encadré de l’article « Que la joie soit avec vous« .) Loin aussi de la spiritualité d’Einstein : « De savoir que ce qui nous est impénétrable existe réellement et se manifeste comme la plus haute sagesse et la beauté la plus rayonnante […], un tel savoir, un tel sentiment sont au cœur de la véritable religiosité. » (Lire l’article « Athées, mais religieux« .) Loin encore de l’athéisme didactique d’un Richard Dawkins, lequel a jugé utile de réécrire les Dix Commandements pour exalter la vie bonne et la bonne vie, fondées notamment sur la morale, la joie et l’esprit critique. Plus proche peut-être, mais pas de beaucoup, d’un Alain de Botton, qui milite pour ériger au centre de Londres une tour de 46 mètres de haut, un « temple de l’athéisme », devant lequel les passants se prosterneraient pour révérer « l’amour, l’amitié, le calme, la mise en perspective ».
Dans L’Avenir d’une illusion (1927), Freud écrivait : « Nous avons entendu l’aveu que la religion n’a plus sur les hommes la même influence que jadis (il s’agit ici de la culture euro-chrétienne). Cela, non parce que ses promesses sont devenues plus modestes, mais parce qu’elles apparaissent aux hommes moins crédibles. Reconnaissons que la raison de cette transformation est le renforcement de l’esprit scientifique dans les couches supérieures de la société humaine. » Notez la parenthèse : dans « la culture euro-chrétienne ». La langue chinoise traditionnelle n’a pas de mot pour désigner un Dieu unique comparable à celui du monde chrétien. La question religieuse se pose donc tout différemment dans la culture confucéenne. Quant au Bouddha, il est certes une divinité, mais non le Dieu tout-puissant et castrateur que Nietzsche ou Dawkins ont en tête. Et si le monde chrétien vit en effet de manière de plus en plus prégnante la « mort de Dieu » (et s’en accommode plutôt bien), cela ne vaut que pour les pays nantis. Dieu est plus vivant que jamais en Amérique latine et ailleurs dans le monde pauvre. Et partout en terre d’islam, Allah est grand.
Viktor Mayer-Schönberger est professeur de gouvernance et de régulation de l’Internet à Oxford. Auteur de The Virtue of Forgetting in the Digital Age, il est membre des comités consultatifs de Microsoft et du Forum économique mondial.
Kenneth Cukier est journaliste, chargé du suivi de la révolution des données au magazine The Economist.
Amazon s’est vu accorder un brevet pour l’« expédition anticipée » de colis, avant même que le client passe commande. C’est un nouvel indice de l’explosion du « big data », cette « mise en données » de tous les aspects de la vie. Comment est-ce possible ?
K. C. C’est une évolution naturelle. Amazon cherche à tirer de la masse des données recueillies des informations qui lui permettent d’améliorer son efficacité. L’entreprise possède une mine de renseignements sur ce que les gens ont tendance à acheter. Elle s’offre donc là un moyen d’exploiter ces éléments mieux que ses concurrents. Le client adore lire : « Commandez maintenant et recevez tout de suite. » Aucune firme n’avait jusqu’à présent la capacité opérationnelle de faire cela, avec un volume de transactions suffisant pour en assurer la rentabilité. Mais pour Amazon, qui ne peut offrir ce plaisir immédiat que l’on trouve dans les librairies – avoir le produit au moment où on l’achète –, c’est très important. La seule chose surprenante, c’est l’obtention d’un brevet. Cela va créer un malaise dans le secteur : est-ce le type d’innovation qui justifie d’être protégé pendant vingt ans ?
Peut-on imaginer que la prochaine pandémie soit prédite par Google ?
K. C. Probablement, et j’emploie ce mot dans son sens le plus sophistiqué. Je m’explique. Le système Google Flu Trend est probabiliste (1). Il ne dit pas avec certitude que les cas de grippe augmentent ou diminuent, ni à quel point. Il exprime uniquement la probabilité pour que certaines recherches soient corrélées avec des cas de maladie. Par ailleurs, le système a été rodé sur une épidémie passée. Rien ne dit que les recherches faites par les internautes lors d’une nouvelle pandémie auront la même configuration. Il suffit que les symptômes (et donc les mots clés) soient différents. Cela dit, le mécanisme peut être adapté rapidement et déployé presque en temps réel. Ce ne seront encore que des corrélations, mais utiles pour comprendre les voies de propagation de la pandémie.
Pensez-vous que le « big data » permettra de prédire les cours des marchés financiers ?
K. C. Sans aucun doute. Il y a quelques années, les ingénieurs de Google se sont rendu compte, pendant une réunion, qu’ils pourraient utiliser leurs données pour prédire les évolutions du marché, mais que ce serait probablement illégal et qu’il valait donc mieux s’abstenir. La firme pourrait par exemple regarder quelles recherches (en volume ou en fréquence) sont corrélées à une hausse à la clôture. Hausse d’une Bourse, d’un indice, voire de valeurs individuelles. Les sociétés financières n’ont pas accès à une quantité de données suffisante pour établir ce type de corrélation. Celles qui ont cherché à exploiter les informations de Twitter n’ont pas obtenu de bons résultats. Ce n’est donc pas si facile. Ce sera sans doute possible pour certains types de mouvements. Mais sans garantie : ne pariez pas votre maison !
Vous dites que le contenu de sites d’information comme le Huffington Post doit davantage à l’analyse des données qu’au jugement de la rédaction en chef. Jusqu’à quel point ?
K. C. Nous écrivons que le contenu est « régulièrement déterminé par les données, pas seulement le jugement des responsables humains ». Je ne pense pas que les médias soient prêts à abandonner leur autorité et à laisser les algorithmes devenir les arbitres de l’information. La technologie n’est pas prête et, même si elle l’était, les rédacteurs en chef ne sont pas encore assez humbles pour abdiquer leur responsabilité. Ils ne le seront peut-être jamais, et c’est très bien ainsi. Les humains peuvent se tromper lourdement, mais leur jugement peut être surprenant, provocant, stimulant. Nous prenons des risques que le système « big data » ne prendra pas. Nous tentons d’être inventifs, d’innover, alors que les décisions fondées sur des algorithmes exploitant des données passées peinent à mettre en évidence ce qui est unique.
Cependant, le « big data » peut être à bien des égards plus performant que les journalistes, ou les assister efficacement. Les algorithmes sont plus doués pour recommander la lecture d’articles. Les sites de médias suivent le nombre de visites : si un sujet ne retient pas l’attention, il sera remplacé par un autre qui fait mieux. Une entreprise du secteur a constaté que le moment optimal pour qu’un tweet soit lu était le dimanche à 18 heures. Elle a donc adapté son système pour que le tweet annonçant sa newsletter arrive à 18 heures pour tout lecteur, où qu’il se trouve dans le monde.
Beaucoup de gens pensent que le téléphone portable est cancérigène. Or « big data » a permis de démontrer que c’est faux. Peut-on espérer d’autres résultats de ce type ?
V. M.-S. L’analyse d’un très grand nombre de données a en effet permis de montrer l’absence de corrélation entre un usage intensif du portable et le cancer. Et il est vraisemblable que la collecte et l’analyse des « big data » contribueront à démonter des croyances, des superstitions et des mythes solidement implantés dans les esprits, qui ne perdurent qu’en raison du volume insuffisant de données exploitables.
Le phénomène « big data » est-il autre chose qu’une simple extension des méthodes statistiques, appliquées à une énorme quantité de données ?
V. M.-S. Oui, il est bien davantage que cela. De même que le cinéma est autre chose qu’une simple extension de la photographie. Si vous prenez une photo d’un cheval au galop toutes les dix secondes et les montrez en séquence rapide, ce sont toujours les photos d’un cheval. Mais si vous prenez quinze photos par seconde et les montrez en séquence rapide, vous voyez un film. Le surcroît de quantité (ici de photos) crée une qualité nouvelle (ici de perception), et nous voyons les mouvements du cheval imperceptibles autrement. Il en va de même avec le « big data » : une explosion de la quantité d’informations crée une nouvelle qualité d’appréhension du réel.
Dans votre livre, vous analysez surtout l’effet du « big data » sur le monde des affaires. Mais vous écrivez que son impact sera plus fort sur les individus. Que voulez-vous dire ?
V. M.-S. Son effet majeur portera sur la façon dont nous autres humains donnons du sens au réel, au monde qui nous entoure. Dans le passé, nous l’avons fait en procédant par essais et erreurs, de manière très fastidieuse. Désormais nous pouvons exploiter les analyses du « big data » non seulement pour mieux tester telle ou telle hypothèse, mais aussi pour en formuler de nouvelles. Cela nous donnera une vision beaucoup plus précise de la réalité.
Vous écrivez : « Bientôt “big data” nous permettra peut-être de dire si nous sommes en train de tomber amoureux. » Vraiment ?
V. M.-S. Peut-être. De bien des façons, les individus ont découvert récemment qu’ils n’étaient pas aussi uniques qu’ils le pensaient sur le plan des valeurs et des préférences. Ainsi Amazon peut offrir des recommandations d’achat étonnamment justes – pas toujours, mais souvent. L’entreprise le fait en comparant les choix passés de ses clients. À partir du moment où l’ampleur des données le permet, nos comportements sont donc plus facilement analysables et donc prévisibles que nous le pensions. Cela vaut aussi pour le fait de tomber amoureux (après tout, les sites de rencontres en ligne connaissent un beau succès).
K. C. J’aime bien votre question parce qu’elle souligne votre scepticisme, ce qui est sain. Or la chose est peut-être plus facile que vous l’imaginez. D’abord, une analogie. On peut prédire que quelqu’un va être malade s’il a de la fièvre. Mais, avant l’invention du thermomètre, on ne pouvait pas le mesurer. Quels sont donc les nouveaux outils permettant de mesurer la naissance du sentiment amoureux ? Probablement le téléphone portable et des bracelets comme Fitbit ou Nike Fuel (2). Imaginez : après avoir collecté des données sur des millions de gens pendant des années, nous pourrions être capables d’identifier les changements du corps et du comportement les plus corrélés au fait de tomber amoureux (peut-être une accélération du pouls ; la sécrétion d’une hormone ; les deux personnes se tiennent un peu plus proches l’une de l’autre et interagissent un peu plus longtemps, alors qu’elles viennent de se rencontrer ; tout cela est détecté par les portables et les bracelets).
Est-ce de la science-fiction ? Non. En 2010, des chercheurs du MIT, en analysant les profils de mobilité et d’appels, ont été capables de prédire qui allait contracter la grippe avant même que les personnes ne le sachent. Encore au stade de la recherche, cette technologie est amenée à être commercialisée. Nous ne serons pas sûrs à 100 % que nous sommes en train de tomber amoureux. Mais nous serons en mesure d’appréhender un faisceau d’indices convergents, aussi sûrement que le désir éprouvé pour une personne lors d’une soirée.
Que pensez-vous de l’affirmation de Chris Anderson : « Le déluge des données va rendre la méthode scientifique obsolète (3) » ?
V. M.-S. Il a tort, et l’a d’ailleurs reconnu peu après l’avoir écrit. La méthode scientifique n’est pas rendue obsolète mais transformée par le déluge de données. Au lieu de se servir de théories pour formuler des hypothèses concrètes, nous pouvons générer par algorithmes des centaines de millions d’hypothèses légèrement différentes afin de trouver la plus pertinente. Bien exploitée, cette méthode permettra d’accélérer le processus de découverte scientifique et d’étendre son champ d’application aux sciences sociales et même aux humanités.
Vous prédisez que « l’expert d’un domaine, le spécialiste, perdra de son lustre face au statisticien et à l’analyste des données ». Cela signifie-t-il la « mort de l’expert » ?
V. M.-S. Cela signifie que l’expert autoproclamé qui pontifie sans disposer des éléments empiriques lui permettant d’étayer son point de vue va sans doute se heurter à une opposition de plus en plus coriace. Nous nous sommes trop souvent dans le passé reposés sur les conceptions de « savants » plus éloquents que rigoureux. Ce sera la mort des experts arrogants à l’ancienne.
Pensez-vous que le « big data » va révolutionner les sciences sociales ?
V. M.-S. Oui. Nous étudions depuis plus d’un siècle les dynamiques à l’œuvre dans la société avec des méthodes empiriques. Mais la collecte de données était difficile et coûteuse, parfois même impossible. Les chercheurs en sont venus à exploiter des enquêtes sur échantillons et des expériences menées avec un nombre limité de participants, pour ensuite extrapoler ces maigres informations à l’ensemble de la population. Le raccourci fonctionne, dans une certaine mesure, mais ses limites sont sévères. Le « big data », nous permettra de « voir » les dynamiques sociales à la bonne échelle, et peut-être en temps réel.
Vous décrivez, en somme, une refonte totale de notre manière de penser ?
V. M.-S. Oui. Les humains voient le monde comme une articulation de causes et d’effets. Cela les réconforte, leur donne l’impression de comprendre. Mais, comme le prix Nobel Daniel Kahneman l’a montré, les relations de causalité que nous percevons d’emblée sont parfois fausses. Plutôt que de croire à des explications non démontrées, le système « big data » incite à porter un regard plus humble sur la réalité, pour appréhender le « quoi » sans aller tout de suite au « pourquoi ». En acquérant un meilleur sens du « quoi », nous pouvons aussi mieux sélectionner le petit nombre de relations causales qui valent la peine d’être explorées plus avant, au lieu de nous contenter de supposer qu’elles existent en attendant de les voir réfutées.
À la fin de votre livre, vous mettez en garde contre certains dangers. L’un d’eux est ce que vous appelez la « police prédictive ». Un danger réel ?
V. M.-S. Il existe un risque certain de voir les analyses du « big data » faire l’objet d’abus, que ce qu’elles nous apprennent du « quoi » soit interprété à tort comme indiquant le « pourquoi ». Le résultat serait la production de prédictions probabilistes sur les individus, aboutissant à les rendre responsables non de ce qu’ils ont fait, mais de ce qu’ils pourraient faire (4). Ce serait un déni du libre arbitre, et il nous faut être très attentifs à mettre en place rapidement les garde-fous nécessaires, pour empêcher un avenir aussi sombre.
L’un de vous a écrit un livre sur « la vertu de l’oubli dans le monde numérique ». Aujourd’hui, vous exaltez les vertus de la conservation des données. Comment conciliez-vous ces deux positions ?
V. M.-S. L’oubli est essentiel à l’être humain. Il purge notre mémoire des informations non pertinentes. Sans l’oubli, nous encombrons notre esprit et entravons notre faculté de généraliser et d’abstraire, de voir la forêt et non seulement les arbres. Mais cela concerne les données non pertinentes, le risque étant que les outils numériques viennent sans cesse nous confronter avec des souvenirs anciens. Pensez à Google Search (5) ! « Big data » doit se concentrer sur les données pertinentes et éviter de nous confronter avec les détails de notre passé. Bien conduite, l’analyse par le « big data » doit précisément produire les résultats que notre faculté d’abstraction nous conduit à rechercher.
Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.
« Plus d’un million de Portugais ont visité l’exposition. Un grand nombre – sans doute la majorité – sont venus l’air guilleret, animés du même esprit joyeux et décontracté qu’à la fête foraine, au théâtre, à la corrida ou au stade. Certains disaient : allons voir les Nègres ! » Un an après la première (et dernière) Exposition coloniale portugaise, qui s’était tenue à Porto en 1934, l’album commémoratif de l’événement dressait en ces termes le bilan positif de la manifestation, vantant son succès auprès d’un public issu de « toutes les classes sociales ». Les visiteurs avaient été attirés par les nouveautés – notamment par la reproduction d’un village d’« indigènes guinéens » –, mais avaient été particulièrement « émus » et « fiers » des faits coloniaux portugais, mis en valeur grâce à de multiples procédés visuels.
Le jardin du palais de Cristal, situé au cœur de la première ville industrielle du Portugal, avait ainsi accueilli temporairement des reproductions de monuments de Goa et de Macao, des échantillons de la faune africaine, un cinéma projetant des films sur les colonies, des défilés militaires de soldats mozambicains, une fanfare de soldats angolais, et une librairie où l’on vendait des livres coloniaux tout en en faisant la promotion. Il avait également abrité un salon industriel avec six cents exposants, venus proposer des produits portugais destinés au marché colonial, ou des produits coloniaux susceptibles d’intéresser la métropole, et de nombreuses autres expositions qui présentaient l’artisanat africain ou les derniers succès de la colonisation en matière d’éducation, de transports ou de médecine.
Les « reconstitutions ethnographiques » furent incontestablement les plus populaires de tous les « spectacles » proposés, auxquels s’ajoutaient les divertissements d’un parc d’attractions (un train permettait notamment au public de voyager sans se fatiguer entre l’Angola et le Mozambique). En 1933, le ministre des Colonies, Armindo Monteiro, avait écrit une lettre à tous les gouverneurs portugais en leur demandant d’envoyer « leurs indigènes » à Porto, où ils seraient hébergés dans des « villages ou habitations typiques ». Trois cent vingt-quatre femmes, hommes et enfants venus du Cap-Vert, de Guinée, d’Angola, du Mozambique, d’Inde, de Macao et du Timor furent ainsi exhibés. Le groupe des Balantes de Guinée-Bissau fut le plus photographié par l’appareil officiel de Domingos Alvão, et leurs portraits furent reproduits sur des cartes postales vendues en guise de souvenir. Ces femmes suscitèrent particulièrement l’intérêt de la presse, qui attira un public plus nombreux par sa couverture exhaustive de l’événement.
L’Exposition coloniale de 1934 est emblématique d’une nouvelle phase du colonialisme portugais – davantage tourné vers l’Afrique, soucieux d’inciter les Portugais à émigrer vers ces territoires et de s’affirmer parmi les grandes puissances impériales d’Europe. L’exposition de Porto était directement calquée sur l’Exposition coloniale de Paris en 1931, tant sur le plan esthétique qu’idéologique.
Sur une île au milieu d’un lac, où une fontaine lumineuse apportait une touche de modernité (métaphore des expéditions portugaises en Afrique), on avait installé des dizaines de Guinéens et recréé leur quotidien dans un village de paillotes, sous le regard des visiteurs. Le public pouvait ainsi adopter, même pour une courte durée, le regard et le point de vue du colonisateur. Un colonisateur qui, dans la sécurité d’un parc en plein centre de Porto, jouissait déjà des résultats des « campagnes de pacification » en Afrique, y compris en Guinée- Bissau, l’une des plus tardives. Ainsi désignées par les Portugais parce qu’elles visaient à éliminer la résistance africaine à l’occupation lusitanienne, ces campagnes militaires ne faisaient bien évidemment pas partie du discours de l’exposition. En 1934, l’accent était mis sur une autre phase de la colonisation portugaise – l’occupation des territoires africains par des colons. La manifestation, conçue à des fins de propagande et de pédagogie, visait à rappeler à la population que le « Portugal n’était pas un petit pays ». Il fallait occuper et mettre en valeur cet espace impérial, aux dimensions gigantesques, pour lui permettre de redevenir ce qu’il avait été au temps glorieux des grandes découvertes. Un passé que l’exposition évoquait de différentes manières, en s’adressant à ceux qui savaient lire comme à la majorité de ceux qui ne savaient que voir. On ne peut donc comprendre l’idéologie distillée par les expositions sans analyser la culture visuelle de l’époque, de la photographie aux cartes postales, des magazines illustrés au cinéma, des musées ethnographiques aux livres de propagande coloniale.
Une ode aux conquêtes à venir
Et comment transformer à nouveau l’empire en un objet de désir ? Comment inciter les « forts navigateurs portugais » que chantait Camões à repartir ? En réalité, l’exposition était conçue tout à la fois comme une ode aux conquêtes à venir, un bilan des réalisations récentes, et elle annonçait le thème du Portugal d’outre-mer qui serait bientôt au cœur de l’idéologie politique du régime Salazar. L’exhibition d’« indigènes », surtout des femmes, était le symbole le plus tangible de cet empire érotisé où la virilité lusitanienne devait à nouveau se répandre.
Bien sûr, les métaphores liées au genre ont toujours fait partie des discours impérialistes, chez les Portugais, comme chez les Français ou les Britanniques. Les espaces coloniaux ont très tôt été présentés comme féminisés, sauvages et constitués d’une nature désordonnée que la masculinité impériale européenne allait dompter. La conquête territoriale fut d’emblée décrite avec le vocabulaire de la conquête sexuelle, le Blanc exerçant doublement sa domination sur la femme colonisée : suprématie ethnique et suprématie sexuelle allaient de pair. Mais ce langage, banalisé par l’abondance des écrits produits dans le contexte impérial européen du xixe siècle, a connu un regain extraordinaire grâce aux possibilités de reproduction offertes par la photographie. Inventée vers le milieu du xixe siècle, se développant au moment où se consolidaient les empires, cette technique est devenue l’un des principaux instruments de la propagande coloniale.
Promenade dominicale
L’« objet » le plus décrit, photographié et reproduit de l’Exposition coloniale de 1934 fut une femme, noire et nue. Rosa, Rosinha, ou Rosita, un nom sûrement plus simple à retenir que son vrai nom islamique, était une Balante de Guinée, devenue depuis peu « portugaise » (1). Photographiée par Alvão dans différentes poses et mises en scène selon les codes visuels de l’érotisme féminin (parfois les bras levés pour mieux montrer ses seins), Rosita a personnifié ce que l’empire devait être – le royaume des femmes sexuellement disponibles pour les hommes portugais que l’exposition incitait à partir. Parce qu’elles étaient noires, ces jeunes filles pouvaient sans problème être observées, nues, lors d’une promenade dominicale en famille. Pour les visiteurs, comme les organisateurs de l’événement qui ont conçu la rhétorique du « métissage d’outre-mer » sur laquelle s’est ensuite fondée l’idéologie coloniale portugaise, ces corps nus ne transgressaient pas la morale en vigueur car ces femmes n’étaient pas blanches comme leurs mères, leurs épouses et leurs sœurs.
Par « métissage » – cela allait sans dire –, il fallait comprendre la relation entre les colons blancs et les femmes africaines. Il n’était jamais question de la possibilité – du tabou – d’une relation sexuelle entre une Portugaise et un Noir. Ce concept de métissage connaîtrait par la suite sa théorisation la plus légitime avec le concept de « lusotropicalisme » forgé par l’anthropologue brésilien Gilberto Freyre (2). Mais il était déjà présenté comme une caractéristique du colonialisme portugais depuis qu’Afonso de Albuquerque, gouverneur des Indes de 1509 à 1515, avait promu à Goa les mariages avec des hindoues converties au christianisme.
Tous les empires coloniaux européens du xixe siècle ont justifié leur entreprise impériale en la disant « exceptionnelle » et moins violente que celle des autres. Si les Portugais invoquaient leur capacité de se mêler aux « indigènes » face aux Britanniques qui avaient fait de la séparation raciale un précepte, ces derniers dénonçaient de leur côté la violence religieuse des Portugais, qui contrastait avec leur tolérance envers l’hindouisme. Plus tard, au début du xxe siècle, les Britanniques dénonceront encore la pratique du travail forcé dans les campagnes de São Tomé, à une époque où l’« esclavage » était supposé aboli. Les « autres » colonisateurs étaient toujours pires ; ils ne méritaient pas leurs possessions. Lire les politiques de métissage qui ont marqué la colonisation portugaise comme un signe de « non-racisme des Portugais », c’est ainsi reproduire sans recul critique le discours colonisateur. C’est, surtout, ne pas prendre en compte la profonde inégalité entre les sexes qui fondait ces relations.
Car, à la base de ces politiques de colonisation, on trouve la distinction entre, d’une part, la sexualité masculine – libre de choisir l’objet de son désir, ici comme là-bas (mais davantage là-bas qu’ici), dont la supériorité était indiscutable – et la sexualité de la femme blanche d’autre part – régie par les injonctions légales, culturelles et sociales d’une société patriarcale. Sans oublier, enfin, la sexualité de la Noire, passive et sans pouvoir, disponible pour l’homme blanc qui, en occupant la place de l’homme africain, le dominait lui aussi, de manière métaphorique et littérale.
Mais le sexe ne suffisait pas. Le colon portugais devait encore être bien nourri et bien vêtu. Dans un autre pavillon de l’exposition coloniale, un gigantesque spectacle son et lumière avec des personnages grandeur nature montrait des femmes noires apprenant à cuisiner et à coudre sous le regard patient des missionnaires portugaises. Elles incarnaient les progrès de l’évangélisation portugaise à travers la rencontre de deux types de femmes.
Bien que beaucoup se soient violemment opposés à toute idée de mixité entre Blancs et Noires (y compris certains anthropologues célèbres), le métissage est devenu l’idéologie centrale de la politique coloniale de Salazar, et Rosita était là pour l’illustrer : son nom portugais, probablement issu de sa conversion au christianisme, la rendait plus proche et même mariable ; son diminutif « inha » ou « ita » la rendait familière ; et sa sexualité pouvait être exposée à l’envi, afin que l’empire se donne aussi à voir comme une conquête sexuelle. Les hommes guinéens, venus pour l’événement, ont été interviewés par la presse. Mais on n’a pas jugé nécessaire d’écouter la voix des femmes. Il était plus important de les regarder que de les entendre. Ici comme ailleurs, les concepts de « race » et de « genre » se sont vite révélés indissociables. La combinaison du féminin et du noir cristallisait une double hiérarchie – celle du Blanc sur le Noir, celle du colonisateur, en l’occurrence portugais, sur la colonisée, en l’occurrence la Guinée-Bissau, et, pour finir, celle de l’homme sur la femme. L’exposition mettait en scène d’une manière ludique et authentique le projet colonial. Entre partir et devenir colon, il y avait un océan à franchir. Dans le jardin de Porto, seul un lac séparait les hommes portugais de l’Afrique, qui n’avait plus rien de menaçant.
La presse et les photographies diffusées sous forme de cartes postales ont démultiplié les discours de l’exposition, qui ont ainsi pu toucher également les non-visiteurs. Un livre publié à Luanda en 1934 célébrait la province d’Angola et sa présence dans la première Exposition coloniale portugaise (3). À la page réservée à la Banque d’Angola, deux images de « son propre stand magnifique, luxueux et somptueusement décoré » étaient accompagnées de deux clichés de femmes à moitié nues : une « beauté noire d’Huíla », la bouche mi-ouverte et les bras levés comme ceux de Rosita, dressant sa poitrine nue, à la connotation érotique non dissimulée ; et la « négresse Mucancala », qui relevait d’un autre type d’image, également très populaire – la photographie « ethnographique », prise en plein air et in situ (ou dans des décors reconstitués par les expositions coloniales ou universelles). Le texte d’accompagnement soulignait le contraste avec un Portugal moderne et novateur qui voulait se transplanter dans les tropiques : cette « curieuse tribu » angolaise était « l’une des plus basses espèces sur l’échelle de l’humanité ».
Racisme scientifique
Dans l’Europe raciste des années 1930, comme au xixe siècle, le corps de la femme noire pouvait donc être exhibé, de manière légitime, au contraire du corps nu de la femme blanche, qui renvoyait quant à lui aux photographies transgressives d’une pornographie destinée à la consommation privée des hommes. Parce qu’un racisme scientifique justifiait les discours qui l’infériorisaient. Les lieux de cette exposition légitime du corps étaient innombrables : les expositions universelles et coloniales, les photos des cartes postales qui jouaient sur l’ambiguïté entre la légitimité scientifique de l’anthropologie et l’érotisme, ou encore les images des journaux qui illustraient les coutumes de ces peuples « étranges et lointains ».
À partir des années 1960, les études culturelles se sont développées, qui analysent et mettent en question la violence avec laquelle on a fait du corps des Noires un objet, pour mieux les déshumaniser. De Saartjie Baartman – celle que l’on appelle la « Vénus hottentote », exhibée au début du xixe siècle à Londres et à Paris, tant dans les milieux scientifiques que dans les spectacles de foire – aux nombreux hommes et femmes qui, pendant la seconde moitié du xixe siècle, ont été montrés comme des « sauvages » ou des « indigènes » au jardin d’acclimatation de Paris, dans les expositions européennes ou le cirque américain Barnum. Pourtant, ce même phénomène a continué d’être négligé longtemps par l’Université. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les « zoos humains » ont commencé d’être étudiés dans le cadre de l’histoire du colonialisme.
Que reste-t-il de tout cela dans la culture visuelle du Portugal d’aujourd’hui ? À la faveur de la démocratisation du pays, avec la nouvelle préoccupation des droits de l’homme, mais parce que les questions de l’immigration et du postcolonialisme ont structuré le débat intellectuel des dernières décennies, une conscience antiraciste s’est diffusée dans la société : conscience qui rejetterait, à n’en pas douter, nombre des textes et images du colonialisme portugais des xixe et xxe siècles. Pourtant, il existe encore de nombreuses formes de racisme associé au genre. L’humour machiste, qu’on entend encore trop souvent se référer dans les conversations masculines à la sexualité des femmes africaines ou brésiliennes, en dit long sur la persistance de préjugés et de stéréotypes primaires chez les Portugais d’aujourd’hui.
Cet article est paru dans le quotidien Público le 25 août 2013. Il a été traduit du portugais par Émilie Audigier.
Aucun compositeur, dans l’histoire de la musique, n’a davantage que Richard Wagner cherché à combiner dans ses œuvres des éléments aussi manifestement incompatibles. Les traits qui enthousiasment tant ses admirateurs sont aussi ceux qui rebutent le plus ses détracteurs – comme sa quête de l’extrême dans tous les aspects de la composition. Mais s’il a poussé jusqu’au point de rupture les limites de l’harmonie et des formes de l’opéra, il a aussi formulé ses idées musicales avec une extraordinaire économie de moyens. Paradoxalement, c’est cette parcimonie même qui donne à ses compositions leur envergure incomparable. Peut-être jugeait-il nécessaire de faire un usage particulièrement frugal de certains éléments isolés pour que l’effet du Gesamkunstwerk – l’œuvre d’art totale – soit encore plus puissant et inattendu (1).
On trouve un bon exemple de cette économie au début du premier acte de La Walkyrie, où se déchaîne une terrible tempête. Beethoven, pour évoquer l’orage dans sa Sixième Symphonie, a utilisé tous les instruments de l’orchestre ; étant donné la richesse instrumentale dont disposait Wagner, on pouvait s’attendre à ce qu’il donne à son orage une envergure plus impressionnante encore. Au lieu de cela, il laisse aux seules cordes le soin de déployer toute la puissance des éléments déchaînés. Avec pour résultat un son beaucoup plus direct, dépouillé, compact que n’en aurait produit un orchestre wagnérien au grand complet, avec cuivres et percussions. C’est la précision des indications portées sur les partitions concernant la dynamique des mouvements qui confère à la musique de Wagner sa charge émotionnelle. Il aura été le premier à calculer et imposer très consciemment le rythme des développements. Quand il veut produire un moment d’extrême intensité, il choisit en général entre deux techniques : soit laisser le crescendo se développer graduellement de manière organique, soit laisser le même motif musical grossir deux ou trois fois pour le faire exploser à la troisième ou quatrième reprise.
Il arrive souvent, dans les opéras de Wagner, que le thème enfle et faiblisse sur deux mesures la première fois qu’il apparaît. La seconde, Wagner laisse ce même thème se développer sur deux mesures, immédiatement suivies d’un piano subito – un silence soudain. C’est la troisième qui conduit au sommet de l’intensité, après quatre mesures de crescendo. C’est donc d’une équation mathématique que surgissent ardeur et sensualité. Un habile calcul de l’esprit donne cette impression de spontanéité, cette sensation d’émotion pure.
Une autre caractéristique du savoir-faire musical unique de Wagner se révèle dans le prélude de Tristan et Isolde, avec la reprise du fameux « accord de Tristan (2) » au début de l’œuvre. Un compositeur possédant un moindre génie et une plus piètre compréhension du mystère de la musique se serait cru obligé de dissiper la tension ainsi créée. Mais c’est précisément la sensation née d’une dissolution inachevée qui permet au compositeur de créer toujours plus d’ambiguïté et toujours plus de tension à mesure que le processus se poursuit ; chaque accord non résolu est un recommencement.
La musique de Wagner est souvent complexe, parfois simple, mais jamais compliquée. Le distinguo peut sembler subtil, mais la complication, ici, renvoie notamment à l’usage de techniques ou mécanismes superflus qui menacent d’obscurcir le sens de la musique. Ces chichis sont absents chez Wagner. La complexité, quant à elle, se manifeste toujours par le caractère multidimensionnel de la composition : celle-ci est faite de nombreuses strates, dont chacune peut être simple, mais qui, ensemble, forment un édifice complexe. Quand Wagner modifie un thème ou y fait un ajout, c’est toujours dans le sens du multidimensionnel. Pour simples que soient parfois ces transformations prises isolément, elles ne sont jamais primaires. En d’autres termes, la complexité wagnérienne est toujours un moyen, jamais une fin en soi. Elle est aussi toujours paradoxale, car elle sait provoquer une émotion intense, renversante même. Dans son livre L’Opéra et le Drame, Wagner écrit : « Dans le drame, nous devons accéder au savoir par le Sentiment. Quand l’entendement nous dit : “C’est ainsi”, c’est que le Sentiment nous a dit : “Qu’il en soit ainsi.” »
Jaloux de Mendelssohn ?
Il est d’autant plus important à mes yeux de dissiper certains malentendus ou méprises concernant Wagner que nous avons souvent de lui une perception très confuse et contestable. Cela m’amène à discuter de certains aspects extramusicaux de sa personnalité, à commencer par ses célèbres et intolérables déclarations antisémites.
La haine des Juifs n’avait rien d’inédit dans l’Allemagne du xixe siècle. Les Israélites avaient obtenu en 1671 seulement le droit de circuler plus ou moins librement dans Berlin et aux alentours ; et, même alors, les riches de la communauté étaient les seuls autorisés à y résider en permanence. Les Juifs de passage devaient pénétrer dans la ville par la porte Rosenthal, réservée au bétail, et étaient assujettis à la même taxe que les fermiers ou les marchands sur leurs bêtes ou leur camelote. Au contraire des huguenots, les Juifs avaient interdiction de posséder des terres, de faire le commerce de la laine, du bois, du tabac, du cuir et du vin, ou d’exercer le métier d’artisan. Pour chaque événement de la vie – voyages, mariages, naissances, etc. –, ils devaient s’acquitter d’une taxe.
C’est dans ce contexte qu’il faut envisager les déclarations de Wagner. L’antisémitisme était une maladie répandue depuis la nuit des temps, même si les Juifs étaient acceptés, respectés, honorés même dans certains milieux. Dans l’Europe de la fin du xixe siècle, les mouvements nationalistes étaient teintés d’une forte dose d’antisémitisme, sans que l’on s’en indigne. Il n’y avait rien d’extraordinaire à rendre les Israélites responsables de tous les maux politiques, économiques et culturels du temps. Outre la haine immémoriale dont la religion faisait l’objet, l’antisémitisme de la fin du xixe siècle se fondait aussi sur des critères de « lignée » et de « race » et visait une population pourtant généralement émancipée et assimilée. Vienne en était l’épicentre.
Comme on le sait, ces sentiments se sont perpétués et intensifiés au xxe siècle. Le chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet a écrit dans un article à propos d’Artur Schnabel qu’il était peut-être un grand pianiste et un magnifique musicien, mais que son jeu trahissait son appartenance au peuple hébreu, car il manipulait la musique comme les Juifs manipulaient l’argent.
Ce contexte ne change rien au fait que Richard Wagner était un antisémite de la pire espèce, dont les propos sont impardonnables. Le succès de ses contemporains juifs Felix Mendelssohn et Giacomo Meyerbeer explique en partie sa haine. Il possédait d’ailleurs lui-même certains des défauts qu’il prêtait aux Israélites, comme l’égotisme et le souci de son seul intérêt – ce qui l’amena à faire quelques exceptions à sa propre règle. Sans Hermann Levi, Wagner n’aurait pas trouvé un chef d’orchestre aussi brillant pour diriger Parsifal. Sans Joseph Rubinstein, la partition pour piano de Lohengrin n’aurait sans doute pas vu le jour de son vivant.
Le compositeur a d’abord fait paraître son article « Le judaïsme dans la musique » en 1850 sous le pseudonyme de K. Freigedank (« K. Librepensée ») dans la Neue Zeitschrift für Musik de Leipzig. En 1869, il l’a republié sous forme d’opuscule et sous son propre nom. On peut y lire : « Le Juif, qui a un Dieu bien à lui, nous frappe à première vue par son aspect extérieur, et cela à quelque nationalité qu’il appartienne, et nous nous sentons, de ce fait, devant un étranger. Involontairement, nous désirons n’avoir rien de commun avec un pareil homme (3). »
« Le judaïsme est en train de nous détruire »
La seule révision qu’il ait apportée à ce jugement, c’est une remarque qu’il fit à sa femme Cosima au soir de sa vie : « Si je devais à nouveau écrire sur les Juifs, je dirais que je n’ai rien contre eux, qu’ils se sont simplement imposés trop tôt à nous autres Allemands, et nous n’étions pas encore prêts à les absorber. »
Mais, en public, ses prises de position étaient encore plus véhémentes. « Je tiens la race juive, écrivait-il, pour l’ennemie née de l’humanité et de tout ce qui est noble (4). »Et d’affirmer : « Le judaïsme est en train de nous détruire, nous les Allemands, et je suis peut-être le dernier qui sache s’opposer résolument à lui, alors qu’il s’est déjà rendu maître de tout. »
Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, qui dut affronter la montée de l’antisémitisme en Autriche et en France en tant que journaliste couronné de succès, avait d’abord pris position pour l’assimilation complète. Or, et ce n’est pas sans intérêt, les mots qu’il a choisis pour décrire la situation des Juifs dans la société allemande ne différaient pas fondamentalement de ceux de Wagner. En 1893, il écrit : « Pour éradiquer le mal », les Juifs doivent « se débarrasser des défauts qu’on leur attribue à juste titre ». Il conviendrait de « baptiser les enfants juifs » pour leur épargner « une vie inutilement difficile ». « Untertauchen im Volk ! » – « Nous devons nous dissoudre dans la masse du peuple » : voilà le conseil qu’il donnait à la population juive (5).
Wagner parlait aussi d’« Untergang », d’« anéantissement » : « Mais considérez qu’il n’y a qu’un seul moyen de conjurer la malédiction pesant sur vous : la rédemption d’Ahasvérus, l’anéantissement. »
La réponse du compositeur au problème juif ne ressemblait pas à celle d’Herzl uniquement sur le plan du langage : tous deux prônaient l’émigration. Le fondateur du sionisme voulait créer un État juif – inspiré de la tradition du libéralisme européen – parce que l’antisémitisme européen l’inquiétait. Dans son roman Altneuland (1902) (6), Herzl décrit ce à quoi pourrait ressembler une communauté juive établie en Palestine ; les habitants arabes y auraient les mêmes droits politiques. En d’autres termes, quand Herzl a conçu l’idée d’un État pour les Juifs d’Europe, il n’avait pas oublié la présence d’Arabes sur la terre. En 1921, lors du XIIe Congrès sioniste à Karlsbad, le philosophe Martin Buber avait prévenu qu’il faudrait trouver une solution politique à la « question arabe » : « Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple. »
La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.
Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif : « C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée. » Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément : l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.
Un concert scandaleux
Jouer des œuvres de Wagner dans le pays est un autre des tabous qu’entretient Israël. À cet égard, je dois dénoncer le mythe, toujours enraciné dans les esprits plus de dix ans après les faits, selon lequel j’ai provoqué un scandale en donnant en 2001 avec la Staatskapelle de Berlin le Prélude et le Liebestod (7) de Tristan et Isolde. Ces deux morceaux ont été joués en bis après quarante minutes d’échanges avec le public. J’ai invité les spectateurs qui voulaient partir à le faire. Seules vingt ou trente personnes qui ne souhaitaient pas écouter du Wagner ont quitté la salle. Le reste du public a applaudi l’orchestre avec un tel enthousiasme que j’ai eu le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien. C’est le lendemain seulement que le conflit a éclaté, quand un certain nombre d’hommes politiques ont qualifié ce concert de scandale, alors qu’ils n’y avaient pas assisté.
Sous le IIIe Reich, la musique de Wagner était encore jouée par des Juifs à Tel-Aviv, en particulier par l’Orchestre symphonique de Palestine de l’époque, l’ancêtre de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand on a appris que les condamnés avaient été envoyés à la chambre à gaz au son de certains morceaux de Wagner, l’exécution de sa musique a été déclarée taboue, à juste titre. Par respect pour les survivants et les parents des victimes. On l’a fait non en raison de l’antisémitisme de Wagner, mais en raison de l’usage ignoble qu’avaient fait les nazis de sa musique.
Il se peut que Wagner ait été le principal modèle personnel et idéologique d’Adolf Hitler, une sorte de « précurseur », comme l’écrit Joachim Fest dans sa biographie. Hitler l’appelait « le plus grand prophète que les Allemands aient jamais eu » et avait intégré la mythologie wagnérienne à l’idéologie nazie. Néanmoins, aussi révoltant qu’ait été l’antisémitisme de Wagner, il n’est pas responsable de l’instrumentalisation par le chef du IIIe Reich de sa musique et de ses conceptions politiques. Le compositeur juif Ernest Bloch, quant à lui, refuse de laisser Wagner être la propriété des nazis : « La musique des nazis, ce n’est pas le prélude des Maîtres chanteurs, mais plutôt le Horst-Wessel-Lied (8). Ils ne méritent rien de mieux, on ne peut pas et on ne doit pas leur faire plus d’honneur. »
Quiconque veut repérer dans les opéras de Wagner d’infâmes attaques contre les Juifs peut bien sûr le faire. Mais est-ce vraiment justifié ? Par exemple, dans Les Maîtres chanteurs, le personnage de Beckmesser, en qui d’aucuns veulent voir une caricature de Juif, était un greffier municipal de l’an 1500 – une fonction interdite aux Juifs. En ce qui me concerne, si les mélodies inélégantes de Beckmesser font penser aux chants dans les synagogues, alors c’est une parodie du chant juif et non une attaque raciste.
Tout le débat sur Wagner en Israël tient au fait qu’aucune mesure n’a été prise pour forger une identité juive spécifiquement israélienne. Tous les intéressés continuent de s’accrocher à d’anciennes analogies, parfaitement compréhensibles et justifiées en leur temps. Comme s’ils voulaient, ce faisant, se rappeler leur propre judaïsme. Peut-être est-ce aussi pourquoi de nombreux Israéliens ne parviennent pas à considérer les Palestiniens comme des citoyens égaux.
Maintenir le tabou Wagner aujourd’hui en Israël, c’est, d’une certaine façon, laisser à Hitler le dernier mot, reconnaître que Wagner était effectivement un prophète et un précurseur de l’antisémitisme nazi, et qu’il peut être tenu pour responsable, même indirectement, de la solution finale.
C’est indigne des mélomanes juifs. Ils feraient mieux de s’inspirer de la tradition critique des grands philosophes juifs comme Spinoza, Maïmonide et Martin Buber plutôt que de dogmes qui ne tiennent pas debout.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 20 juin 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
L’étranger de passage dans cette mégalopole mondialisée qu’est Séoul s’y sentira à bien des égards en terrain connu. Par exemple, dans une librairie de grande chaîne. Ces lieux à l’éclairage agressif, où l’on vend autant d’accessoires de smartphones que de livres et où la clientèle a des petites habitudes roublardes, lui rappelleront sans doute quelque chose. « Je jette un œil aux couvertures », explique Claire, la jeune Sud-Coréenne qui me fait visiter les lieux. « Si j’en trouve une qui me plaît, je rentre chez moi et j’achète le livre en ligne. »
Claire et moi sommes en train de flâner au Kyobo Book Center de Gangnam, un quartier de la capitale coréenne. Celui que parodie le chanteur PSY dans Gangnam Style, tournant en ridicule le matérialisme et l’opulence de son pays. C’est là, sur ce vaste damier de grands boulevards, que se trouve le siège de Samsung ; là aussi que se donnent rendez-vous les noctambules, dans une atmosphère saturée de néons ; là enfin que les grandes marques internationales ont installé leurs avant-postes. Gangnam est l’emblème d’une Corée aseptisée et cosmopolite.
Le reste de la ville, plus anarchique et populeux, semblera quant à lui moins familier. Les rues se perdent dans un dédale que se disputent sans relâche poulets, motos et taxis. L’architecture semble n’avoir que deux manifestations possibles, les tours d’habitation grises et les villas massives, généralement construites immédiatement après la guerre de Corée, quand une Séoul en développement rapide avait davantage besoin de construire vite que de construire beau… Les plus vieux habitants de la ville déambulent fièrement, et leur petite taille rappelle que la vie en Corée était jusque très récemment marquée par la pénurie plus que par l’abondance. Des adolescents se hâtent vers leurs hagwons, ces établissements privés où tous suivent des cours du soir après l’école. Les panneaux lumineux et les affiches publicitaires bavardent dans un charmant « Konglish ». Je garde notamment en mémoire ce slogan de Skin Food, une chaîne de cosmétiques très populaire ici : « Alimentation beauté pour mignonne urbaine » (Beauty food for urban sweetie).
À Gangnam, les panneaux sont plus précis : « Bienvenue à Gangnam, ville mondiale ». Le Kyobo Book Center y occupe le sous-sol d’un impressionnant gratte-ciel de brique et de verre. Claire, habillée comme la plupart des habitants de Séoul d’une vingtaine d’années dans un style Harry Potter sexy, attire mon attention sur un rayon occupé par des tables entières de manuels de préparation aux examens. « Les parents coréens sont tellement exigeants que les enfants n’ont même plus le temps de lire, me dit-elle. Ils travaillent surtout l’anglais. »
K-pop, films violents et séries télé
La jeune femme est allée perfectionner le sien dans une université canadienne – c’est là aussi qu’elle a occidentalisé son prénom – et elle travaille à présent pour l’Institut coréen de la traduction littéraire, une agence gouvernementale que tout le monde appelle « LTI Korea ». Mais à mesure qu’elle me la fait découvrir, même cette librairie à première vue si familière commence à me paraître étrange. Les employés portent d’extravagants uniformes, des sortes de costumes de stewards avec des pulls indigo et des cravates dorées étincelantes. Sur l’étagère des bestsellers, je remarque une pile d’exemplaires de Lolita : pendant des années, le roman de Nabokov avait végété dans une traduction qui maniait l’ambiguïté et l’euphémisme. Mais une nouvelle édition rétablit à présent les détails inavouables de l’original et Lolita se vend comme des petits pains.
À propos de littérature, le drame du pays est de n’avoir encore aucun écrivain célèbre dans le monde entier. Le prix Nobel n’a jamais été décerné à un Coréen. Cela étant, la rumeur donne depuis quelques années Ko Un, cet ancien moine bouddhiste devenu le poète le plus connu du pays, parmi les finalistes. Chaque mois d’octobre, les journalistes campent devant chez lui dans les jours qui précèdent la fameuse annonce. Les Coréens se soucient du prix Nobel pour deux raisons : d’abord parce qu’ils s’inquiètent de la façon dont le monde les perçoit ; ensuite parce qu’ils savent si bien exporter d’autres produits culturels. Le pays inonde la planète des chansons sirupeuses de la K-pop, de films violents, de séries télévisées aussi mièvres que populaires. L’une des plus prisées des dix dernières années, Dae Jang Geum, raconte la vie d’une femme, médecin du Roi, au xvie siècle. La rumeur court que le programme comptait parmi ses plus grands fans l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Un jour, alors que les deux pays négociaient une visite officielle, celui-ci aurait demandé à rencontrer durant son séjour l’héroïne de la série. Comme elle était en voyage, la Corée proposa d’organiser un rendez-vous avec l’autre vedette de l’histoire. L’Iran envoya son vice-président.
En 2006, le New Yorker a publié des poèmes de Ko Un, et les traductions de Kim Young-ha et Shin Kyung-sook, deux jeunes écrivains, l’un l’expérimental, l’autre réaliste, ont été plutôt bien accueillies aux États-Unis. Le roman de Shin, Prends soin de maman (1), qui évoque le sentiment de culpabilité d’une fratrie après la disparition d’une mère au dévouement conforme au modèle traditionnel, s’est même classé dans la liste des bestsellers du New York Times, suscitant les commentaires enflammés de la presse coréenne. Et, à l’automne dernier, la maison d’édition Dalkey Archive Press s’est associée à LTI Korea pour publier la Bibliothèque de la littérature coréenne, une collection de vingt-cinq œuvres récemment traduites qui constitue l’introduction à la littérature coréenne la plus complète à ce jour. Il n’en reste pas moins qu’en matière de reconnaissance américaine le pays a encore beaucoup de chemin à faire. Charles Montgomery, un Californien qui enseigne aujourd’hui à Séoul et tient un blog littéraire très vivant, résume ainsi le problème : « Imaginons : nous sommes en train de boire un verre avec un groupe d’intellos et je demande : “Quel est votre auteur japonais préféré ?” Une bonne dizaine de noms leur viendront immédiatement à l’esprit. “Quel est votre auteur français préféré ?” Idem. Mais si je les interroge sur leur auteur coréen préféré, vous les verrez tous se défiler sous prétexte d’aller chercher un autre verre. »
Le primat du collectif
Il est facile d’oublier, en arpentant Gangnam aujourd’hui, que tout cela était à peu près recouvert de rizières il y a quelques décennies à peine, et que la Corée du Sud était alors en ruine et misérable. Ce pays a connu d’infinis tourments. Coincée entre le Japon et la Chine, la Corée les a combattues l’une et l’autre tout au long de la dynastie Choson, qui a régné sur le pays de 1392 à 1910. Elle n’en est pas moins restée indépendante jusqu’en 1910, quand les troupes nippones l’ont finalement colonisée, imposant pendant trente-cinq ans au pays un impérialisme d’une violence inouïe. Après la défaite japonaise, la guerre de Corée fit des millions de morts et provoqua la séparation de millions de familles. Puis vint une succession de dictateurs, à commencer par le général Park Chung-hee, celui-là même qui fit décoller l’économie coréenne (avant de devenir un géant technologique, le pays était un géant sidérurgique grâce à des entreprises publiques comme POSCO), tout en emprisonnant et massacrant son propre peuple.
Le plus difficile à comprendre, peut-être, c’est à quel point tout ceci fut ramassé dans le temps. En Corée, les sujets dont débattent les historiens – capitalisme contre communisme, industrie contre agriculture – peuvent être discutés dans les repas de famille, chaque génération invoquant son expérience particulière.
L’autre chose qu’il faut avoir à l’esprit, c’est la tradition communautaire coréenne. Enracinée dans le confucianisme, elle élève la famille, la collectivité et la société en général au rang de « hiérarchie sans honte », selon l’expression forgée par Bruce Cumings dans son excellent ouvrage, Korea’s Place in the Sun (2). Mais le conformisme qui en découle est souvent surestimé. Dans le métro de Séoul, d’une efficacité à faire se consumer de jalousie l’Occidental de passage, j’ai vu un jeune homme à l’air revêche et couvert de piercings de la tête aux pieds monter dans l’indifférence. Mais quand, à l’arrêt suivant, une mère est montée avec deux jeunes enfants, il s’est levé d’un bond pour lui laisser sa place.
Tant de choses, dans la Corée d’aujourd’hui, sont l’expression mêlée du passé tragique, facteur de division, et de la tradition confucéenne, facteur de consensus. La littérature est de celles-là. Le pays a toujours tenu ses poètes et ses lettrés en haute estime. Dans l’enceinte du palais Changdeokgung à Séoul, on voit encore courir à travers les arbres et les pavillons le ruisseau artificiel où les rois Choson et leurs courtisans venaient composer de la poésie. Ils déposaient dans l’eau une coupe de vin, et celui devant lequel elle s’arrêtait après avoir été portée par le courant devait la boire, puis écrire un poème sur-le-champ. S’il échouait, il lui fallait vider trois coupes de plus.
Mais c’est sous l’occupation japonaise que les écrivains coréens se sont tournés vers le roman et la nouvelle. Paru en 1917, « Le cœur en deuil » de Yi Kwang-su est considéré comme l’œuvre majeure de cette période, celle qui a marqué un tournant. Yi appartenait à une génération de penseurs et d’écrivains qui avaient vu leur pays s’effondrer. Ils voulaient épouser les idées occidentales, comme l’éducation moderne et le mariage d’amour.
« Le cœur en deuil » transpose ces idées nouvelles dans un triangle amoureux, formé par un homme coréen typique, une épouse traditionnelle et une femme plus occidentalisée. À vrai dire, transposition est un bien grand mot, Yi Kwang-su donnant la priorité au message sur les personnages et les descriptions. Après lui, les écrivains ont épousé d’autres causes – certains appelant à plus de changement, certains pleurant le monde perdu – tout en participant, dans son sillage, à la production d’un corpus littéraire fondamentalement didactique. Ko Un a ainsi qualifié l’une des veines de son œuvre de « poésie antigouvernementale, de résistance politique ». Mais comment aurait-il pu écrire des textes qui ne soient pas politiques ? Adolescent, il a assisté à la destruction de son foyer par la guerre de Corée ; dissident sous la dictature, on l’a jeté en prison et tabassé jusqu’à faire éclater ses tympans.
Aujourd’hui, Kim Young-ha peut écrire un roman sombre et ludique comme La Mort à demi-mots, traduit dans une multitude de langues. Mais il fait exception. La plupart des écrivains continuent d’explorer l’histoire récente du pays et respectent les conventions et les habitudes de son système éditorial. « C’est un système absolument coréen et absolument confucéen, m’explique Charles Montgomery. Une succession d’examens. » À commencer par la batterie de concours organisés par la presse pour les jeunes auteurs. En Corée du Sud, il est quasiment impossible de publier avant d’avoir remporté l’un de ces concours annuels, grâce auxquels on fait ses débuts en bonne et due forme. Les apprentis écrivains évitent donc la littérature de genre (on trouve par exemple peu de science-fiction dans ce pays parmi les plus connectés du monde) et font le maximum pour satisfaire les critiques plus âgés, qui composent souvent le jury. « C’est seulement une fois cette étape franchie, raconte Montgomery, que vous pouvez entrer dans le milieu, vous mettre à la recherche d’un agent, d’une maison pour vous publier et commencer à travailler dans un monde où on ne lit plus beaucoup. »
Mais on n’en finit jamais vraiment avec les examens. Même les écrivains reconnus visent des prix plus prestigieux comme le Yi Sang Literary Award. En 2004 – que les journalistes appellent son « année d’or » –, Kim Young-ha a remporté bon nombre de ces concours. Peut-être s’agit-il du seul moyen de faire décoller sa carrière sur une scène littéraire qui se réduit comme peau de chagrin. (L’an passé, même en comptant les e-books, la somme moyenne consacrée aux livres par les ménages a atteint son plus bas niveau historique.) Mais cela conduit les auteurs coréens à se concentrer sur leur pays. « Très peu d’entre eux, confie Montgomery, songent, lorsqu’ils écrivent, au marché international. »
Le reste de la Corée, lui, s’inquiète de voir ses œuvres littéraires suivre les traces de la Chine et du Japon, deux pays qui ont reçu des prix Nobel de littérature. « On ne peut pas attendre qu’un expert de la traduction sorte de la boîte comme ça », déclarait un professeur dans le Korea Times en 2000. « Nous devons former des jeunes talents pour créer un corps d’élite.
Plus d’ironie et d’expérimentation
Voilà qui décrit assez bien ce qui se passe à LTI Korea. L’Institut, qui dépend du ministère de la Culture, dispose d’un budget annuel de 8,1 milliards de wons (environ 5,5 millions d’euros). Son siège, un immeuble de cinq étages situé près du fleuve Han, est dans l’une des parties les plus calmes de Gangnam et évoque plus le bureau bien organisé que le salon littéraire. Outre son école de traduction, LTI Korea attribue de généreuses bourses et fournit aux traducteurs des assistants (c’est le travail de Claire). Il finance également les tournées à l’étranger des auteurs coréens et leurs séjours dans des endroits comme l’université d’Iowa [célèbre pour son atelier d’écriture, NdlR]. Et loue des stands dans des foires du livre comme celle de Francfort.
Kim Seong-kon est le président de LTI Korea. Le jour de notre rencontre, dans son bureau du cinquième étage, il porte un cardigan et un costume à fines rayures, chouette mélange de look enseignant et d’élégance coréenne. Rien d’étonnant, puisque Kim a enseigné dans des universités du monde entier, dont Harvard et Oxford. Alors que nous sommes assis l’un en face de l’autre dans nos sièges en cuir, il m’expose son plan en deux volets pour permettre aux auteurs coréens de percer sur les marchés étrangers.
Le premier volet concerne les auteurs. « Nous avons d’excellents écrivains, mais la plupart n’ont pas changé de techniques ou de sujets depuis la période postcoloniale. Ils vivent dans un univers littéraire très étriqué », m’explique-t-il. Kim souhaite qu’ils revoient leurs ambitions à la hausse, et écrivent non plus pour le seul lectorat national mais aussi pour les lecteurs du monde entier. « Ils devraient lire en permanence les auteurs étrangers, pour comprendre les sujets et les préoccupations qui assurent le succès. » La littérature coréenne a besoin de plus d’ironie, d’ambiguïté, d’expérimentation. « Il faut cultiver l’art de la dissonance. »
Dès lors que les auteurs coréens traiteront de thèmes plus universels – « universel » est LE mot à la mode dans les locaux de LTI Korea –, rien ne les empêchera d’y ajouter quelques fioritures couleur locale. Kim énumère des modèles comme Orhan Pamuk, Umberto Eco et même Dan Brown. « On peut adopter des thèmes similaires à ceux qu’utilise Dan Brown dans ses romans, mais avec un arrière-plan spécifiquement coréen – un ancien royaume, par exemple. »
Après le passage d’un photographe venu immortaliser la visite du journaliste américain que je suis, Kim évoque le second volet de son plan. Pendant des années, LTI Korea a confié aux critiques du pays le choix des œuvres à traduire et proposer aux maisons d’édition occidentales. « Mais ils ne se préoccupaient pas de leur caractère universel. » Et préféraient choisir des romans plus traditionnels. « Lorsqu’on essaie de commercialiser ces œuvres-là à l’étranger, cela ne fonctionne pas. Les éditeurs ne les aiment pas et les lecteurs ne leur trouvent aucun intérêt. »
Kim a donc mis au point une nouvelle stratégie : les éditeurs étrangers sont d’abord consultés au sujet des œuvres que LTI Korea envisage de subventionner. La collaboration entre la Bibliothèque de la littérature coréenne et Dalkey Archive Press est un bon exemple de cette nouvelle donne. Le patron de Dalkey, John O’Brien, ayant contacté Kim, ils ont travaillé ensemble à la sélection des livres et au financement de la série, dont le coût est estimé à 750 000 dollars (un peu plus de 500 000 euros). O’Brien s’est rendu à Séoul et a plaidé pour que davantage de romans expérimentaux soient traduits – le genre de chose que Kim souhaitait de toute façon encourager. Parallèlement, Dalkey s’est engagé à maintenir une gamme de titres disponibles, pour offrir au public un accès sans précédent à l’histoire de la littérature coréenne. « Les lecteurs peuvent désormais s’en faire une image d’ensemble », explique Kim.
Le petit marchand de journaux
Dix titres sont sortis en novembre 2013, les autres paraîtront cette année en anglais. La première fournée offre déjà une vue d’ensemble. Le lecteur peut commencer avec « La terre », un autre roman de Yi Kwang-su, d’abord publié en feuilleton en 1932, mais il trouvera aussi When Adam Open His Eyes, un roman de Jang Jung-il qui a fait scandale lors de sa parution en 1990, avec ses descriptions explicites de la sexualité gay et hétéro. Mais, en lisant le plus ancien après le plus récent, je me suis surpris à nourrir une pensée qui déplairait sans doute à Kim : ce sont les romans les plus imprégnés de tradition qui me touchent le plus.
Comme The House with a Sunken Courtyard de Kim Won-il, paru en 1989. L’histoire commence à la fin de la guerre de Corée lorsque Gilnam, un jeune garçon et alter ego de l’auteur, dont la famille a été séparée par le conflit, abandonne l’école pour aider sa mère. « Tu es l’aîné de cette famille qui n’a plus de père », lui explique-t-elle dans l’un des nombreux monologues fastidieux du roman. Gilnam vend des journaux pour contribuer à payer la nourriture et le loyer. Dans une maison surpeuplée qui abrite vingt-six personnes, il s’entasse avec sa mère et ses trois frères et sœurs dans une seule pièce. Comme les autres réfugiés, la famille a si souvent dû bouger que les souvenirs des lieux habités s’embrouillent dans les mémoires. Gilnam ne se souvient de celui-ci que grâce à sa cour intérieure.
Les personnages de Kim sont des archétypes – le chef de famille alcoolique, le déserteur en cavale, la prostituée au grand cœur au service des soldats américains… Et l’intrigue est pour le moins ténue : Gilnam vend ses journaux à travers la ville, et semble tomber systématiquement sur ces personnages à la vie si dure et si riche d’enseignements. La prose peut paraître incroyablement aride. (Voici comment Gilnam décrit le départ de son père : « Mon père est passé au Nord seul parce qu’il avait perdu le contact avec nous. Cela s’est révélé être une séparation définitive. ») Pourtant, The House with a Sunken Courtyard reste un livre d’une grande puissance grâce à ses détails implacables. La mère de Gilnam coud pour les prostituées mais cela rapporte peu. Son plus jeune fils, né juste au moment du déclenchement de la guerre, mange si peu que « des veines bleues sont apparues sur son ventre gonflé ». Pendant l’hiver, l’eau que la famille garde pour boire gèle dans la pièce. On utilise la lampe à pétrole si et seulement si la mère a une commande à finir ou la fille doit étudier.
Kim décrit aussi la maison – un hanok, une habitation traditionnelle avec une porte imposante et un toit de tuiles soigneusement emboîtées – comme un endroit fascinant et contradictoire. C’est l’arrière-grand-père du propriétaire qui l’a construite à la fin de la dynastie Choson ; son père travaillait pour les Japonais. Mais désormais, écrit Kim, « l’herbe poussait entre les tuiles du toit ». Les nombreux locataires doivent construire des latrines dans la cour, où ils font aussi la cuisine. Pourtant, lorsque l’épouse hautaine du propriétaire sort dans ses luxueux costumes traditionnels, ils s’arrêtent et sourient : « Voilà notre dame. » Le roman propose peut-être l’une des fins les plus attendues de la littérature mondiale : le hanok est détruit et remplacé par une maison de style occidental. Néanmoins, l’auteur critique subtilement l’admiration des résidents pour leur dame et ressuscite un moment de l’histoire et un état d’esprit mieux que ne saurait le faire n’importe quel ouvrage savant.
Il est difficile d’imaginer plus grand contraste que celui qui sépare Kim et Lee Ki-ho, un écrivain plus jeune dont le style sobre et l’humour absurde rappellent un peu Kurt Vonnegut. Dans son roman obsédant, At Least We Can Apologize (« Au moins, on peut s’excuser »), le narrateur est un adulte sans nom que sa famille a fait interner. Avec Si-bong, un mystérieux personnage que l’on croise dans plusieurs œuvres de Lee, il passe ses journées à avaler des cachets en rangeant des boîtes et des boîtes de chaussettes.
« Tolstoï et moi »
Quand l’hôpital psychiatrique ferme ses portes, les deux hommes se retrouvent libres mais sans but. Lee parvient à faire rire le lecteur avec ces personnages simples, ingénus et d’une stupéfiante courtoisie. Le narrateur raconte un entretien d’embauche : « Il nous a demandé si nous avions déjà travaillé dans une supérette. Si-bong et moi avons répondu en même temps : “Nous avons fait beaucoup de paquets.” »
Finalement, les deux hommes se tournent vers leur autre domaine de compétence. À l’hôpital, deux gardes abrutis par l’abus de films porno les tabassaient quotidiennement, comme ça, juste pour rire. Un jour, le narrateur prend conscience qu’ils seront moins durs s’il invente et avoue toute une série de méfaits. « On commençait toujours par les aveux, explique-t-il. Parce que nous étions moins battus pour avouer que pour ne pas avouer. » Une fois dehors, Si-bong et lui créent un service personnel d’excuses au nom d’autrui. Dans leur passivité, les personnages et leurs clients semblent refléter la rigidité des nombreuses hiérarchies qui pèsent sur la société coréenne.
À moins que… Lee laisse planer un doute, en donnant à son roman un caractère de fable, où ne figure aucun détail, et sa satire trouvera un écho partout où l’on souffre des pesanteurs de la vie de bureau et de l’accélération technologique. Les deux héros de Lee – c’est un gag récurrent – parlent continuellement et fièrement d’eux-mêmes comme des « piliers de l’hôpital ». La première fois que je l’ai lu, cela m’a fait penser à un autre monologue de The House with a Sunken Courtyard. Quand sa mère demande à Gilnam de devenir le « pilier de notre famille ». Mais le roman de Kim parle de la Corée. Celui de Lee pourrait se dérouler n’importe où.
La première fois que Charles Montgomery a rencontré Kim Young-ha, il a demandé au romancier pourquoi son pays abordait le reste du monde littéraire avec ce mélange d’application dans le travail et de contrôle hiérarchique. « Il a sorti son iPad, se souvient Montgomery, et il a dessiné un schéma – un gros bloc qu’il a appelé “la stratégie POSCO”, du nom de l’entreprise, avec une grappe d’autres blocs émanant d’elle. Et il a dit “Vous devez comprendre que la réussite de la Corée a été fondée sur ce modèle : on lance un projet soutenu par le gouvernement, puis on inonde le marché.” »
C’est vrai, les entreprises coréennes sont moins connues pour leurs innovations que pour leur capacité d’imiter et d’améliorer. (Même le nom « Samsung » qui signifie « trois étoiles » est un petit hommage à la marque japonaise Mitsubishi qui signifie « trois diamants ».) C’est vrai aussi : historiquement, les auteurs coréens ont toujours beaucoup aimé la littérature occidentale, et n’ont cessé de s’en inspirer. Yi Kwang-su a même publié un essai intitulé « Tolstoï et moi ».
Mais ce désir méthodique de succès international pourrait un jour compromettre des auteurs qui le méritent, et cela m’inquiète. Un roman tel que The House with a Sunken Courtyard peut paraître étrange à un lecteur occidental, mais il y a dans cette étrangeté quelque chose de puissant. La Corée du Sud et sa population continuent de changer et de se différencier à une vitesse incroyable. Nous avons peut-être beaucoup à apprendre de ce changement. Il offre aussi une matière infinie pour l’écrivain.
Cet article est paru dans The American Prospect le 13 novembre 2013.
Personne ne soupçonnait l’existence d’une quelconque « route de la soie » avant 1877, date à laquelle le géographe allemand Ferdinand von Richthofen forgea l’expression. Chargé de dessiner le tracé d’une future voie de chemin de fer entre l’Allemagne et sa zone d’influence en Chine, il avait effectué des recherches à cette occasion. La carte qu’il établit alors accrédita, au moins dans l’esprit des Européens, l’idée qu’une route commerciale avait dès l’Antiquité et le Moyen Âge relié l’Orient et l’Occident. Depuis, notamment à la suite des expéditions menées il y a environ un siècle par des archéologues (ou des pillards, comme les Chinois préfèrent les appeler) tels qu’Aurel Stein ou Sven Hedin, l’image s’est imposée : une voie marchande florissante traversait de longue date toute l’Asie. Et cette idée a inspiré de nombreux livres, de qualité très inégale.
Celui de Valerie Hansen se penche sur sept villes-étapes de cette route supposée : Niya, Kucha, Tourfan, Samarkand, Xi’an, Dunhuang et Hotan. Toutes se trouvent à l’intérieur des frontières modernes de la Chine, à l’exception de Samarkand, située en Ouzbékistan. L’auteure embrasse une période, du iie siècle av. J.-C. au xie, plus courte que chez d’autres spécialistes. Elle ne nous dit donc pas grand-chose de celui que la tradition considère comme le plus illustre voyageur de la route de la soie : Marco Polo n’a fait son voyage devenu légendaire qu’au xiiie siècle. En outre, tandis que bon nombre de livres sur le sujet évoquent les admirables vestiges découverts tout au long de l’itinéraire, Valerie Hansen exploite plutôt ce que nous enseignent les documents écrits.
Les spécialistes ne seront sans doute pas surpris par l’essentiel du propos de l’auteure. Mais ses révélations sont dévastatrices pour l’image populaire de la route de la soie. Par exemple, la soie semble n’avoir pas été, la plupart du temps, une marchandise très importante. Le cuir ou le papier étaient au moins aussi présents. En revanche, la précieuse étoffe servait souvent de monnaie d’échange. L’une des illustrations du livre montre un rouleau de soie du iiie ou du ive siècle, « utilisé pour payer les dépenses des soldats chinois de la garnison de Loulan ». Un moyen de paiement encombrant, à première vue, à ceci près qu’à valeur égale les pièces de bronze chinoises étaient bien plus lourdes ! En outre, la dimension et la valeur d’un rouleau de soie sont restées stables durant plusieurs siècles – une vertu que ne possédait pas la monnaie.
Mais le plus frappant dans ce livre, c’est la thèse tout à fait convaincante que développe Hansen : la route de la soie, si l’on entend par là un axe unique qui allait de la Chine à Antioche via la Perse et toute l’Asie centrale, n’a jamais vraiment existé. Certaines marchandises ont cheminé d’un bout à l’autre, mais probablement aucun voyageur. Surtout, le terminus occidental semble avoir été la Perse, et non l’Empire romain : aucune monnaie impériale romaine n’a été retrouvée en Chine. Comme l’écrit l’auteure, « la route de la soie fut l’un des itinéraires les moins parcourus de l’histoire ». Les chercheurs qui ont étudié telle ou telle localité du parcours ont montré que, dans leur cas particulier, il n’existait quasiment aucune trace d’échanges commerciaux à longue distance, sans préjuger de ce qu’il en était des autres sites. Puisque cela semble être le cas pour tous, conclut Hansen, force est de reconnaître qu’il n’y avait en réalité pas d’axe commercial majeur à travers l’Asie. Ce qui est attesté, ce sont des réseaux d’échanges locaux, et le passage, à différentes époques, d’émissaires officiels. D’autres groupes, aussi, parcouraient les routes de la soie, le plus influent étant selon l’auteure celui des réfugiés. Mais c’est à peu près tout.
La route de la soie ne serait donc rien d’autre qu’un mirage ? Tout de même pas. Car ces réfugiés, précisément, révèlent sans doute ce que fut sa signification réelle : « Sans avoir jamais été un itinéraire commercial important, écrit Hansen, la route de la soie a néanmoins compté dans l’histoire : ce réseau de routes est devenu la plus célèbre artère culturelle de la planète, permettant à l’Orient et l’Occident d’échanger leurs croyances religieuses, leurs productions artistiques, leurs langues et leurs technologies nouvelles. » Ce sont les hommes, et la culture qu’ils transportaient avec eux, qui ont donné à cette voie son importance historique.
Valerie Hansen ne fait donc pas disparaître la mythique route ; elle propose de rompre avec l’idée singulièrement douteuse d’axe de commerce à longue distance pour lui préférer l’idée, bien plus probante, d’axe d’échange culturel majeur. Son livre s’arrête juste avant le début de la domination mongole. Mais ses recherches sont en phase avec celles des grands spécialistes actuels du sujet, tel Thomas Allen : à long terme, l’effet le plus important de ces invasions fut moins l’ampleur des destructions causées (bien réelles pourtant), que l’ampleur des échanges culturels est-ouest et ouest-est qui eurent lieu sous les auspices des Mongols.
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 20 décembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
Ces dernières années, à de nombreuses reprises, mes explorations de Roundstone Bog, la tourbière de Roundstone, m’ont mené à un endroit du nom de Scailp. Depuis le village de Roundstone, au bord de la mer, il existe plusieurs chemins distincts pour s’y rendre, dont aucun n’est facile. Les tourbières constituent un terrain enclin à l’obstruction, aux discussions, aux chicanes, aux contestations ; elles exigent des négociations pied à pied. L’exploit que représente un aller et retour jusqu’à Scailp en un seul après-midi me laisse fourbu, mais grisé ; je me prends à admirer ma capacité d’avancer aussi vite sur une surface aussi traîtresse et je dois me rappeler que ce n’est qu’un prêt de la bonne fortune, qui ne tardera pas à m’être retiré. Dans l’idéal, me semble-t-il, on devrait entreprendre une randonnée avec autant de respect pour ses impératifs horaires, ses structures et ses cérémonies d’humeur qu’on en accorde à l’audition d’un morceau de musique. La conversation, dès qu’elle ne concerne pas ce qu’on a autour de soi ou sous les pieds, est aussi redondante qu’inopportune. La solitude est préférable. Je ne sais pas danser, peut-être parce que la danse se déroule sur le plat, une surface qui ne m’inspire aucun rythme et laisse ma volonté embourbée dans ma gaucherie naturelle ; au lieu de danser, j’aspire à un talent compensatoire pour la marche, non pas en prenant le dessus sur le terrain à parcourir, mais en tenant compte de chaque accident de terrain et de chaque essence dans mon équilibre corporel et ma compréhension. Quelquefois, cependant, après une de ces marches quasi cérémoniales ou rituelles, je suis déçu de m’apercevoir que mon sac à dos mental est pour ainsi dire vide ; je n’ai couvert la distance qu’avec mes jambes, pas avec mon esprit. Mais peut-être cela vaut-il mieux dans le cas d’une randonnée à destination d’un endroit tel que Scailp, où il n’y a rien ou presque ; je m’en vais là-bas pour me colleter avec le vide, et le succès consisterait à ne strictement rien rapporter à la maison, pas même un catalogue de découvertes et d’observations, ni cette bouffée égocentrique, assez excitante, ma foi, de sueur et de nature sauvage.
Du fait que Roundstone s’est étalé si loin dans les deux directions, le long de la route du bord de mer, le chemin le plus court pour sortir du village est de partir droit vers l’intérieur des terres ; on remonte la venelle qui part du port, en passant devant l’entrée de service du bar O’Dowd, puis devant Fair Green, le petit groupe d’HLM construit par les autorités municipales dans les années 1980. Bientôt, je dois choisir entre aller tout droit en direction des versants raides et dépenaillés d’une colline, Errisbeg Hill, ou bien tourner à droite pour suivre une piste qui gravit lentement les flancs de deux éminences moins hautes et plus arrondies, Roundstone Hill et Letterdife Hill. Cette fois-ci, je vais aller tout droit. La route passe devant quelques cottages éparpillés et quelques bungalows plus récents, avec abondance de lucarnes et de pelouses bien tondues, alternant étrangement avec des champs en friche envahis par des buissons d’ajoncs ; le village a clairement revendiqué la possession de ce triangle de terre agricole sous-exploitée, entre la zone côtière très construite et la ligne des collines. Des poteaux télégraphiques s’appuient contre les branches des aulnes, à la lisière d’un petit bois sombre ; il émane de ce décor une rusticité ébouriffée par le vent ; il a besoin de se repeigner et de faire disparaître ses pans de chemise dans son pantalon avant de regagner la grand-rue. Les fossés d’écoulement, le long de la route, regorgent d’une vie végétale où se mêlent des plantes indigènes et des intruses sauvages ; de hautes rangées de roseaux, qui ploient, se prosternent et chuchotent entre eux, sur votre passage, alternent avec les fourrés denses que forment les tiges brinquebalantes de la renouée du Japon, assez proches des bambous ; c’est une espèce invasive dont les jeunes branches sont capables de s’insinuer dans les fissures du béton. Je me rappelle être passé devant un homme âgé, armé d’un râteau à long manche, péniblement occupé à extraire des fossés qui bordaient un champ très humide, au bord de la route, des masses de végétation détrempée ; il épongeait son front rembruni, en pestant : « C’est bien la dernière fois que je coupe des roseaux et que je les laisse repousser derrière moi ! », voulant dire par là qu’à l’avenir, il les traiterait avec un désherbant toxique. Mais l’année suivante, il a été admis dans la maison de retraite de Clifden et son champ est de nouveau envahi par les roseaux. Le petit agriculteur est en voie de disparition et de grands buissons d’ajoncs étiques poussent sur les anciens pâturages ; parfois, quelqu’un y met le feu et noircit un arpent ou deux, mais dès le mois de juin suivant, ils sont aussi dorés qu’avant ; il ne reste plus rien d’autre à faire qu’à vendre les lieux comme terrains à bâtir.
Un peu plus haut, la petite route devient un de ces étroits sentiers que les Irlandais appellent un boreen, bordé de fuchsias et d’épine-vinette, qui grimpe jusqu’à une vieille barrière branlante, faite de morceaux de bois attachés ensemble avec de la ficelle de jardin, laquelle barrière donne accès à un terrain communal marécageux, la « montagne », comme on appelle ces endroits dans le Connemara, qu’ils fassent partie des basses-terres ou des hautes-terres. Devant l’un des derniers cottages, il m’arrivait souvent de croiser Tommy O’Donnell, un éleveur de moutons, et de m’efforcer d’établir les noms de lieux et les histoires locales, avec l’aide de son irlandais presque oublié et de son anglais à la prononciation hermétique. Tommy avait une demi-tête de plus que moi, les joues creuses, n’ayant plus guère que la peau sur les tendons et les os. Dans sa tenue de travail noircie par les intempéries, il présentait une silhouette effrayante, aussi haute qu’anguleuse, entièrement dépourvue d’épaisseur, un memento mori venu des époques les plus dures, une apparition échappée des tombes où dormaient les victimes de la Grande Famine, creusées, m’avait-il révélé, au milieu des buissons derrière son cottage. Lorsqu’il se tenait devant moi, un bras efflanqué tendu à quatre-vingt-dix degrés pour tenir sa longue houlette, il encadrait comme un chambranle de porte une vue sur la colline au-delà. Je le prenais pour l’éleveur idéal, car il connaissait chacun de ses moutons individuellement et se rappelait sa mère et ses grands-mères ; c’était en tout cas ce qu’il m’avait dit un jour où je l’avais trouvé en train de pester contre le renard descendu de la colline pour égorger un agneau. (Il me soupçonnait d’avoir tendance à prendre le parti du renard, ce qui était faux, car il avait aussi égorgé toutes les pintades que je m’efforçais d’élever à l’époque.) On m’a dit, cependant, qu’au cours des dernières années de sa vie ses moutons avaient affreusement souffert, soit parce que l’arthrose et le gâtisme l’empêchaient de s’en occuper convenablement, soit parce que les subventions agricoles, conçues pour prolonger de manière artificielle le mode de vie moribond de l’ouest du pays, l’avaient incité à acheter trop de bêtes. Un jour qu’une petite Londonienne passait ses vacances chez nous, je l’avais amenée jusque-là, dans l’espoir qu’elle serait charmée par le spectacle et les sonorités de la vie rurale. Nous nous étions arrêtés pour bavarder avec Tommy, tandis que les chiens de berger aux yeux jaunes flairaient la petite d’une truffe soupçonneuse, et l’éleveur avait décrit avec un luxe d’horribles détails l’état d’une brebis coincée dans un fossé, qu’il avait retrouvée, après plusieurs jours de pluie incessante, la toison gorgée d’eau et grouillant d’asticots ; je m’étais félicité de constater que l’indifférence de cette enfant à la vie campagnarde l’avait rendue en tout état de cause sourde et aveugle.
Le sentier qui s’élève depuis la clôture de O’Donnell vous met sur la bonne voie, en direction du col qui sépare Errisbeg Hill, à l’ouest, de Roundstone Hill, au nord, mais très vite, il devient impossible à distinguer des nombreux petits ruisselets qui descendent entrelacés à la rencontre du grimpeur. La marche devient difficile, l’allure étant tantôt heurtée et abrupte, tantôt molle et glissante, et même bien souvent les deux à la fois. Les zones centrales du col – An Gleann Mór, la grande vallée – sont traversées, de loin en loin, par les fronts de taille éboulés d’anciens tourbages, abandonnés depuis longtemps, et elles sont en général si boueuses qu’il vaut mieux rester à flanc de colline d’un côté ou de l’autre. Sur la gauche, cramponné aux jupes d’Errisbeg Hill qui, à cet endroit, s’abaisse progressivement, sous forme de petits précipices, c’est le sentier qu’on appelle the Path of Afola, le sentier d’Afola ; du moins, John King, un autre éleveur de moutons avec qui j’ai souvent parcouru les collines, m’assure que c’est un sentier, mais on ne le distingue pas aisément des encoches capricieuses et intermittentes que les troupeaux ont pratiquées au milieu des bruyères. J’ai noté le nom d’oreille ; le deuxième élément est sans doute le mot irlandais athbhuaile, « ancien lieu de traite », car, comme je l’expliquerai plus loin, dans le temps, à la saison de l’estivage, on faisait paître le bétail sur les étendues d’herbe isolées des hautes-terres comme celles-ci. La langue irlandaise possède une charmante expression pour désigner un retour nostalgique quelque part : Cuairt an lao ar an athbhuaile, le veau regagne l’ancien lieu de traite, et j’y repense chaque fois que je prends ce chemin pour me rendre à Scailp.
En haut du col – fort mal défini, sur un terrain aussi irrégulier – la vue commence à s’élargir, révélant, au-delà, un fouillis de terres assez basses et d’eau. Une noue, parcelle spongieuse plantée de sphaignes, récoltant les divers ruissellements du versant de la colline, alimente un tout petit ruisseau dont le volume et la volubilité vont vite croissant, à mesure qu’il tombe, vers le nord, en direction du premier des cent et quelques lacs de Roundstone Bog. À une centaine de mètres en contrebas, quelques touffes de bruyère plus haute que l’espèce commune apparaissent sur ses rives, et à l’endroit où le cours d’eau fait un coude vers l’est, entre deux monticules, avant de se précipiter jusqu’au bas de la colline, il est bordé d’un dense collier de bruyère d’un mètre ou un mètre trente de haut. Cette plante est une des célèbres raretés de notre tourbière, la bruyère méditerranéenne, Erica erigena, qui pousse ici dans le Gleann Mór et dans quelques lieux côtiers dispersés de l’ouest du comté de Mayo, mais que l’on ne trouve en revanche nulle part ailleurs en Europe au nord de la péninsule Ibérique. On peut douter qu’elle soit vraiment indigène en Irlande, étant donné qu’à la différence d’autres bruyères rares du Connemara, on n’a pas retrouvé son pollen dans les dépôts de tourbe datant de l’époque préchrétienne, et que le premier à l’avoir signalée est Edward Lhwydd, un Gallois passionné par tout ce qui était celte, venu dans le Connemara aux environs de 1700. Il est fort possible qu’elle soit, en réalité, arrivée en Irlande parce qu’elle faisait partie de l’enveloppe protectrice dont on entourait les tonneaux de vin pour les faire voyager ; aussi bien les O’Flaherty, du Connemara, que les O’Malley, famille de marins de l’ouest du comté de Mayo, se livraient à une fructueuse contrebande de vin en provenance du Portugal et de l’Espagne. Notre bruyère fut redécouverte par J. T. Mackay, professeur de botanique du Trinity College de Dublin, en 1830, et bien qu’il ait noté que le lieu était « une déclivité, près d’un cours d’eau, en terrain marécageux, au pied de la montagne d’Urrisbeg… sur son versant occidental », je pense que le creux situé dans le Gleann Mór, sur le flanc nord-est de la colline, est son locus classicus, comme disent les botanistes, car les quelques rares personnes qui, de nos jours, donnent des noms à des endroits aussi éloignés des sentiers battus (et aussi notoirement dépourvus de classicisme) l’appellent French Heath Tamhnóg, ou Tamhnóg de la bruyère française. Un tamhnóg est une petite parcelle herbeuse ou anciennement cultivée dans une tourbière, et l’autre partie du nom est sans doute due à un souvenir erroné de ce qu’avait pu dire un botaniste en visite, quant à la remarquable bruyère qui l’avait envahi. Mackay expédia cent cinquante spécimens de cette plante au maître botaniste des jardins de Kew, à Londres, Sir W. J. Hooker, et l’année suivante il envoya un de ses jeunes amis en remplir une charrette entière ; tout cela dut convaincre la population de Roundstone de l’importance de cette bruyère. D’ailleurs, les autochtones avaient eux aussi leur raison de s’y intéresser : comme le découvrit un botaniste en visite en 1900, « la bruyère avait été en de nombreux endroits déracinée sans pitié et gisait en tas flétris », car on la récoltait pour en faire des balais et des brosses, à la fois pour nettoyer les maisons et pour disperser, dans les champs de pommes de terre, une solution de sulfate de cuivre contre le mildiou. Aujourd’hui, plus personne ne s’en prend aux bruyères, plus personne ne recherche French Heath Tamhnóg, qui, tout à fait indépendamment du charme de son nom étrange, est un des plus délicieux petits coins cachés de Roundstone Bog. Lorsque je m’y suis rendu récemment, par une journée ensoleillée de la mi-février, la bruyère, d’un vert pâle lumineux, se détachait contre les gris hivernaux des pentes environnantes, et quelques monticules étaient déjà couverts de minuscules fleurs lilas. Ces fleurs tubulaires ne mesurent que quelques millimètres de long et, à l’aide d’une loupe, on peut discerner les anthères chocolat qui pointent à peine hors de leur ouverture, comme le bout de doigts gantés de velours. Cependant, pour examiner la bruyère, il vaut mieux se cantonner au bord oriental du creux et ne jamais la fouler aux pieds, car le terrain est des plus traîtres : à cet endroit, le cours d’eau, coulant dans un lit de rochers complètement caché par des buissons qui vous arrivent à la taille, se divise à de multiples reprises pour s’insinuer entre des crevasses où l’on enfonce jusqu’en haut de la jambe.
Au-delà du tamhnóg, le cours d’eau rassemble ses ruisselets épars et, même lorsqu’il reste invisible, il est de plus en plus audible, car il se jette devant lui comme pour se délecter de son propre nom, le Róig, c’est-à-dire l’attaque ou la ruée. En ce jour de février, le lac au pied de la colline était d’un noir bleuté, aussi sombre et luisant que de l’encre, et deux cygnes chanteurs voguaient parmi ses entrelacs de roseaux. Le Loch Roisín na Róige, ou lac de la petite pointe du Róig, est bien connu des pêcheurs à la ligne locaux, mais je n’y ai jamais rencontré quiconque. Après avoir contourné ses rives, ourlées d’une frange délicate de petits buissons de bruyère méditerranéenne et de myrte des marais, on traverse sur un peu plus de cinq cents mètres une crête rocheuse assez basse qui le sépare du lac suivant, le Loch Bólard, un lac immense (selon l’échelle de la région) qui étend des bras dans toutes les directions. Une colline, qui n’a pas de nom sur les cartes de l’Ordnance Survey, le service cartographique national, s’élève vers l’est depuis ses rives. Selon un recueil de souvenirs populaires, publié en 1941, à l’époque où les Lois pénales (1) étaient en vigueur, on célébrait la messe en secret dans ce lieu retiré. Le responsable de la publication, Seán Mac Giollarnáth, cite le nom de cette colline avec l’orthographe «Cnoc na gCorrbhéal », mais sans expliquer ce qu’il signifie (corrbhéal semble vouloir dire « embouchure en saillie »), et parmi les documents afférents aux peuplements cromwelliens, on trouve le nom « Knocknagurveele » ; peut-être le dernier mot est-il plutôt corrmhíol, auquel cas le nom signifie « la colline aux moucherons », seulement comme les moucherons sont une véritable plaie pour les bergers, pêcheurs et autres coupeurs de tourbe dans la région entière, on ne voit pas très bien pourquoi ils seraient spécialement associés à cet endroit particulier. Scailp, le terminus de mon expédition, se trouve sur les pentes les plus basses de cette colline, à quelque quatre ou cinq cents mètres au-dessus des rives du lac.
Ce texte est tiré de Connemara. Porté par le vent, à paraître aux éditions Hoëbeke le 5 mars. Il a été traduit par Béatrice Vierne.
Le printemps est la saison silencieuse qui précède le début de la pêche au saumon. Mais il n’est pas encore tout à fait là, et, le long de la jetée, les vieux pêcheurs de San Francisco sont occupés à repeindre leurs bateaux et à réparer leurs filets. D’autres sont simplement assis au soleil et bavardent tranquillement entre eux tout en observant les allées et venues des touristes. Ils sourient lorsqu’une jolie fille s’arrête pour les prendre en photo. Âgée d’environ vingt-cinq ans, les yeux bleus et l’allure tonique, elle porte un pull à col roulé rouge et a de longs cheveux blonds qu’elle repousse en arrière avant d’appuyer sur le déclencheur. Les pêcheurs qui la regardent font des commentaires flatteurs qu’elle ne peut pas comprendre, car ils s’expriment en dialecte sicilien. Elle n’a pas non plus remarqué derrière elle, au deuxième étage du restaurant, DiMaggio, l’homme aux cheveux gris qui l’observe du haut de sa grande taille depuis une baie vitrée surplombant le quai.
Il la voit s’éloigner et se perdre dans un groupe de touristes tout juste arrivés du sommet de la colline par le funiculaire. Puis il s’assied à une table pour finir son thé et allume une autre cigarette. C’est la cinquième en l’espace d’une demi-heure. Il est 11 h 30, et toutes les autres tables sont vides. Les seuls bruits que l’on entend proviennent du bar, où un vendeur de boissons alcoolisées rit de ce que lui a dit le chef des serveurs. Peu après, le même vendeur se dirige vers la sortie sa serviette sous le bras, s’arrête un instant pour jeter un coup d’œil dans la salle à manger et lance : « À bientôt, Joe. » Joe DiMaggio se retourne et lui fait un signe de la main. Puis la pièce est de nouveau plongée dans le silence.
À cinquante et un ans, DiMaggio est un homme d’apparence très distinguée. Il vieillit avec cette élégance qui caractérisait son jeu sur un terrain de baseball. Son costume est impeccablement coupé, il est manucuré, et du haut de son mètre quatre-vingt-huit il paraît aussi mince et agile que le jour où il a posé pour le portrait accroché dans le restaurant et qui le montre, il y a vingt ans, faisant face au lanceur, suivant de tout son corps le mouvement de sa batte. Ses cheveux gris commencent tout juste à s’éclaircir sur le dessus du crâne, et son visage a de petites rides aux bons endroits. Autrefois, aussi crispé et soucieux que celui d’un matador, son visage est maintenant plus détendu, même si, comme c’est le cas aujourd’hui, la tension peut à tout moment resurgir. Il fume alors cigarette sur cigarette, et fait par moments les cent pas en observant les gens qui passent sous la fenêtre. Quelque part dans cette foule, il y a un homme qu’il ne souhaite pas rencontrer.
Cet homme a fait la connaissance de DiMaggio à New York. Cette semaine, il est à San Francisco et a laissé plusieurs messages par téléphone. Mais DiMaggio ne l’a jamais rappelé car il soupçonne que, sous couvert d’un projet sociologique fumeux pour lequel il est censé faire des recherches, cet homme veut en réalité fouiller dans sa vie privée et celle de son ancienne femme, Marilyn Monroe, ce que DiMaggio n’acceptera jamais. La blessure est encore vive quand il pense à la disparue, mais comme il garde cela pour lui, certains le croient indifférent. Un soir qu’il dînait dans un club, une femme qui avait bu s’est approchée de sa table, et voyant qu’il ne l’inviterait pas à se joindre à lui, elle lança : « D’accord, j’imagine que je ne suis pas Marilyn Monroe. »
Il l’ignora. Mais comme elle insistait, il lui répondit en dominant mal sa colère : « Non. J’aimerais que ce soit le cas, mais ça ne l’est pas. »
Le ton de sa voix la calma, et elle lui demanda :
« Est-ce que je vous dis des choses qu’il ne faut pas dire ?
— Le mal est déjà fait, répondit-il. Alors s’il vous plaît, pourriez-vous me laisser tranquille maintenant. »
Ses amis du quai le comprennent. C’est pourquoi ils restent très prudents quand ils parlent de lui avec des étrangers. Ils savent bien que s’ils trahissaient un secret par inadvertance, il ne leur en ferait pas reproche, mais ne leur adresserait plus jamais la parole. Cette attitude est la conséquence du sentiment de jalousie possessive qu’il éprouve encore, d’où aussi les instructions qu’il a données après la mort de Marilyn pour que des fleurs fraîches soient « à jamais » placées sur sa tombe.
Les quelques pêcheurs plus âgés qui connaissent DiMaggio depuis sa naissance se rappellent le petit garçon qui aidait son père à nettoyer son bateau, et le jeune homme qui s’éclipsait pour aller jouer au baseball sur les terrains couverts de sable des environs, en utilisant en guise de batte un aviron cassé. Son père, petit homme moustachu surnommé « Zio Pepe », oncle Pepe, piquait alors une colère, le traitant en italien de fainéant et de bon à rien. Mais en 1936, oncle Pepe était au milieu de la foule venue acclamer Joe DiMaggio lors de son retour à San Francisco après une première saison dans l’équipe des New York Yankees. Ce jour-là, il fut porté en triomphe par les pêcheurs tout le long de la jetée.
Ces mêmes pêcheurs se souviennent également qu’en 1951, après sa retraite sportive, DiMaggio revint vivre avec Marilyn, sa deuxième épouse, tout près de leur quai. De temps en temps, tôt le matin, ils apercevaient le couple pêcher dans le bateau de DiMaggio, le Yankee Clipper, aujourd’hui sagement attaché à son anneau dans la marina ; le soir, Joe et Marilyn s’asseyaient sur la jetée pour bavarder. Ils se disputaient parfois aussi, les pêcheurs le savaient, et une nuit, sur la route venant de la jetée, certains virent Marilyn courir en larmes, en pleine crise d’hystérie, et Joe qui tentait de la rattraper. Mais les pêcheurs avaient fait semblant de ne rien voir, ce n’était pas leurs affaires. Ils savaient à quel point Joe insistait pour qu’elle reste à San Francisco, hors de portée des requins de Hollywood. Mais à l’époque elle était perdue et incapable de choisir. « C’était une enfant », disent-ils. À ce jour encore, DiMaggio déteste Los Angeles et la plupart des gens qui y vivent. Il n’adresse plus la parole à son ancien ami Frank Sinatra. Il bat froid à Dean Martin, Peter Lawford et surtout à l’ancienne femme de ce dernier, Pat, coupable d’avoir un jour donné cette réception au cours de laquelle elle présenta Marilyn Monroe à Robert Kennedy. Durant cette soirée, ils dansèrent beaucoup ensemble, et quelqu’un le rapporta à Joe qui le prit mal. D’après ses amis proches, il était alors particulièrement jaloux car Marilyn et lui avaient fait le projet de se remarier cette même année. Mais avant qu’ils aient pu mettre leur projet à exécution, elle était morte. DiMaggio interdit aux Lawford, à Sinatra et à plusieurs autres personnalités du Tout-Hollywood d’assister à son enterrement. Quand l’avocat de Marilyn se plaignit que ses amis à elle soient tenus à l’écart de la sorte, DiMaggio lui répondit d’un ton glacial : « Sans ces amis qui l’ont persuadée de rester à Hollywood, elle serait toujours en vie. »
Joe DiMaggio passe maintenant la plus grande partie de l’année à San Francisco, et il ne se passe pas un jour sans que des touristes, remarquant le nom inscrit au fronton du restaurant, demandent aux hommes qui sont sur le quai s’il leur arrive de le voir. Bien sûr, disent-ils, pratiquement tous les jours ; non, ils ne l’ont pas encore vu ce matin, ajoutent-ils, mais il devrait arriver bientôt. Les touristes reprennent alors leur promenade le long du quai, flânent devant les étals des vendeurs de crabes, sous les mouettes qui tournoient dans le ciel, devant la baraque de fish’n’chips. Parfois ils s’arrêtent pour contempler un gros bateau fonçant à toute vapeur vers le pont du Golden Gate, lequel, à leur grand désarroi, est peint en rouge. Ils visitent ensuite le musée de cire, où l’on peut voir une effigie grandeur nature de DiMaggio en uniforme, puis ils traversent la rue et insèrent vingt-cinq cents dans le télescope argenté braqué sur l’ex-pénitencier fédéral de l’île d’Alcatraz. Ils retournent alors demander aux hommes s’ils ont aperçu DiMaggio. Pas encore, répondent-ils bien qu’ils aient tous noté la présence de la Chevrolet Impala bleue sur le parking jouxtant l’établissement. Quelquefois, des touristes pénètrent dans le restaurant, y déjeunent, et le voient tranquillement assis dans un coin, signant des autographes et se comportant de manière extrêmement courtoise avec tout un chacun. Certains autres jours, comme ce matin assez particulier où cet homme arrivé de New York a décidé de venir, il est tendu et sur ses gardes.
Ce texte est tiré de Sinatra a un rhume, à paraître aux éditions du Sous-sol le 6 mars. Il a été traduit par Michel Cordillot.