Lula l’envoûteur

En 2013, le Parti des travailleurs (PT) brésilien fêtait à la fois son trentième anniversaire et ses dix ans de pouvoir. Une année de célébrations que les éditeurs ont marquée en publiant une multitude d’ouvrages, universitaires ou de vulgarisation. L’un d’entre eux, sans doute le plus polémique, connaît un succès qui ne se dément pas depuis sa sortie fin novembre 2013. Década perdida (« La décennie perdue »), de l’historien Marco Antonio Villa, est une condamnation sans appel de la politique menée par Lula, et poursuivie par Dilma Rousseff.
Chef de file des intellectuels « néocons », apparus ces dernières années sur la scène médiatique brésilienne, « Villa est un adversaire féroce du PT et de la gauche en général », rappelle Gabriel Manzano dans O Estado de São Paulo. « Son ouvrage ne dresse pas un bilan détaillé des grandes politiques initiées ces dix dernières années », mais préfère évoquer les affaires de corruption à répétition et vilipender chaque action entreprise. Depuis le programme Faim Zéro (dispositif multiforme de lutte contre la pauvreté et la malnutrition, dont la Bolsa Família est le volet le plus connu) jusqu’au grand projet de TGV entre Rio et São Paulo (qui, à quelques mois de la Coupe du monde, n’a toujours pas vu le jour), des grandes valeurs éthiques chantées dans les discours à la réalité des alliances avec les vieilles élites, de l’« improvisation en matière d’économie » au « démantèlement de l’industrie », Marco Antonio Villa ne sauve rien.

En réalité, « les critiques de l’auteur portent surtout sur les attitudes, le style, le modus operandi », précise Manzano. « Et ce qu’il retient de ces dix années de règne du PT, c’est l’improvisation comme méthode, beaucoup de propagande, la personnalisation du pouvoir et la confusion de l’État, du gouvernement et du Parti. » Lula a « infantilisé la politique et privatisé l’État », explique Villa lui-même dans un long entretien au magazine Época. « Il a anéanti le débat d’idées, y compris au sein du PT, en ramenant tout à des querelles de personnes. Et il les gagnait toutes, parce que le pays était comme envoûté par son charisme. » « L’ère du PT a été celle du discours et de l’illusion. Mais les paroles n’ont été suivies d’aucune réalisation concrète, soutient l’historien. Personne ne nie le besoin de mettre en place des programmes d’aide, mais l’essentiel, c’est de se donner les moyens de combattre la misère. Le gouvernement consacre 0,5 % du PIB à la Bolsa Família, mais il ne transforme pas la vie des gens. La moitié du pays est privée du tout-à-l’égout ; les infra­structures sont dans un état lamentable ; l’analphabétisme ne cesse d’augmenter. »

Et quand on lui rappelle les records de popularité de Lula et Dilma Rousseff, quand on mentionne la longévité du PT au pouvoir, après trois victoires électorales successives, Villa se contente de renvoyer « à la redoutable propagande gouvernementale, au désintérêt des Brésiliens pour la politique et à la mollesse d’une opposition quasi inexistante », conclut O Estado de São Paulo.

Le phénomène Yahya Hassan

La star du dernier salon du livre de Copenhague était un jeune poète de 18 ans, dont l’ouvrage s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires – un chiffre stratosphérique pour de la poésie. Depuis l’automne, le Danemark ne parle que de lui. Ses vers ont valu à Yahya Hassan des menaces de mort, une agression et des accusations de racisme. Il est désormais protégé par la police et porte un gilet pare-balles.

Car ce jeune homme d’origine palestinienne fustige dans ses textes l’islam et le comportement des immigrés musulmans. La génération de ses parents n’a jamais cherché, dit-il, à s’intégrer et vivrait essentiellement d’aides sociales. « Ce qui l’énerve le plus, rapporte Peter Urban-Halle du Neue Zürcher Zeitung, c’est l’hypocrisie de ses coreligionnaires, qui imposent le voile à leurs filles et à leurs sœurs, mais sortent avec des Danoises. » Ces positions exaspèrent les musulmans mais en désolent aussi beaucoup d’autres, tant elles révèlent les crispations de la société danoise : « Ceux qui félicitent Yahya Hassan ne sont généralement pas des amateurs de poésie mais des populistes d’extrême droite et ceux qu’il appelle les “junkies de la liberté d’expression” », confie au Guardian la romancière anglaise Liz Jensen (qui vit au Danemark).

Meilleures ventes en Israël – La grande évasion

1 Parnassus al galgalim (« Parnasse sur roues »), de Christopher Morley, Zikit

2 Hayoréchèt mi-Delhi (Pour quelques milliards et une roupie), de Vikas Swarup, A’houzat Baït

3 Hanout hasfarim harédoufa (« La librairie hantée »), de Christopher Morley, Zikit

4 Hamétikout chébachikhra (« La douceur de l’oubli »), de Kristin Harmel, Yédiot Sfarim

5 Hanéara chéhicharta méha’hor (« La jeune fille que tu as laissée derrière toi »), de Jojo Moyes, Yédiot Sfarim

6 Hanéara mé-hadoar (Ivresse de la métamorphose), de Stefan Zweig, Modan

7 Haémet al parachat Harry Quebert (La Vérité sur l’affaire Harry Quebert), de Joël Dicker, Modan

8 Korban émtsa ha’horef (Hiver), de Mons Kallentoft, Pen, Yédiot Sfarim

9 Chtaïm Doubi (« Deux ours »), de Meïr Shalev, Am Oved

10 Tsavaato chel moukion (Le Testament d’un blagueur), de Jules Vallès, Zikit

Haaretz, le 23 décembre 2013.

 

En Israël, comme dans bien d’autres pays, la distribution des livres fait l’objet d’un processus de concentration accéléré autour de grandes chaînes  au détriment des librairies indépendantes, dont le nombre ne cesse de diminuer. Haaretz propose, chaque semaine, le palmarès des meilleures ventes dans ces deux réseaux.

Une chose saute immédiatement aux yeux, à la lecture du classement des librairies privées – a priori moins suspectes de pousser à la consommation des produits du marketing éditorial : il compte un seul ouvrage rédigé en hébreu, celui de Meïr Chalev, « Deux ours », au titre inspiré par l’histoire du prophète Élisée, racontée dans le livre des Rois. Comme à son habitude, cet écrivain confirmé se penche, avec humour et dans une langue somptueuse, sur le passé du pays, celui des localités agricoles et kibboutzim d’avant la création de l’État. En comparaison, les grandes chaînes vendent à profusion « Le dernier bain rituel en Sibérie » de Eshkol Névo, un Israélien familier des listes de bestsellers. L’auteur (traduit en français pour Quatre maisons et un exil et Le cours du jeu est bouleversé), se nourrissant des tensions de la société israélienne, enchevêtre de manière incongrue les difficultés rencontrées par les immigrants russes d’une ville paumée et le regain religieux que connaît le pays.

Pour le reste, la liste des meilleures ventes consacre l’hégémonie quasi absolue des ouvrages étrangers : Vikas Swarup, Kristin Harmel, Jojo Moyes, mais aussi Stefan Zweig (Ivresse de la métamorphose), Joël Dicker (La Vérité sur l’affaire Harry Quebert) ou même Jules Vallès (Le Testament d’un blagueur). En tête du classement, « Parnassus sur roues », de Christopher Morley, un roman américain de 1917, raconte les tribulations cocasses d’un vendeur ambulant de… livres, justement.

Le marché israélien se distingue en effet par l’abondance des traductions, qui vont des derniers succès planétaires aux trouvailles dénichées dans les archives de la littérature mondiale. Nombre de critiques nationaux voient dans ce phénomène le reflet de la tendance de plus en plus tangible à l’« escapisme », une attitude où se mêlent hédonisme et désir d’évasion rassurante par les livres, afin de fuir la réalité politique et sécuritaire étouffante créée par l’interminable – et toujours insoluble – conflit avec les Palestiniens. En somme, et pour paraphraser Baudelaire : « N’importe où, hors de cette région… »

Jean-Luc Allouche, ancien rédacteur en chef à Libération, est l’auteur de Les Jours redoutables (Denoël, 2010). Collaborateur de Books, il est aussi traducteur de l’hébreu.

Fergie le magnifique

Le foot, c’est violent – sur le terrain (souvent), dans les gradins (parfois) et au sein des clubs (toujours). C’est ce qui ressort de l’autobiographie de l’ancien entraîneur de Manchester United, Sir Alex Ferguson, « la figure la plus importante du football moderne », selon Jim White, du Telegraph. L’emblème de la médiatisation du coach, et des jeux de pouvoir désormais au cœur du football. Célèbre pour ses coups de gueule et ses coups de poing, « Fergie » livre ici le secret de ses vingt-six ans de règne sans partage : « Tout contrôler, avant comme après le coup de sifflet », explique Julian Coman dans The Observer. Tout savoir, guetter les signes de trahison, attendre le moment idoine, et frapper sans hésitation. Était-ce le prix à payer pour, comme l’explique Jim White, « transformer le Manchester United, un petit club de province, en une marque commerciale internationale » ? Le livre, lui, s’en ressent, qui se résume à un « mélange décousu de mesquineries et de vociférations contre les trahisons des joueurs, les coups tordus, les manquements des uns et des autres », écrit David Runciman dans la London Review of Books.

L’incroyable été 1927

À première vue, l’été 1927 aux États-Unis est un curieux sujet pour un livre. Nous savons tous ce qui s’est passé en 1914, ou en 1929, mais qu’a donc de si remarquable le 86e anniversaire de cet été-là, dans ce pays-là ? On imagine les éditeurs étrangers se grattant la tête à la lecture du résumé du livre de Bill Bryson. Et qui était donc ce Jack Dempsey ? Babe Ruth, c’est une femme ou un enfant ? Calvin Coolidge, c’est un personnage de BD, non ? Herbert Hoover a inventé l’aspirateur ? Sacco et Vanzetti, c’est un grand magasin ? Charles Lindbergh : ah, celui-là, on le connaît.

En fait, c’est une excellente idée de livre, parce que Bryson a ainsi une excuse pour faire ce dans quoi il excelle : écrire de petites biographies, raconter des anecdotes, peindre des tableaux en mots et glisser quelques traits d’esprit en aparté. Le résultat est une fascinante tranche d’histoire, qui entre de mille manières en résonance avec notre époque.

L’Amérique de 1927 donne l’impression d’être un pays très moderne, en transformation rapide, comme aujourd’hui, par bien des côtés. Elle a ses nouvelles technologies : la radio, l’automobile et l’aviation. Elle a son culte des célébrités : après avoir survolé l’Atlantique en mai, Lindbergh attire des foules immenses partout où il va. Elle a sa fusillade en milieu scolaire, quand quarante-deux personnes, principalement des enfants, sont tuées par un fou dans le Michigan. Elle a aussi ses scandales politiques : le président Warren G. Harding meurt aussitôt après qu’ont été révélées l’ampleur stupéfiante de la corruption de son administration et celle, non moins stupéfiante, de ses appétits sexuels. Tout en entretenant une liaison avec la meilleure amie de sa femme, Harding rencontre la jeune Nan Britton, de trente et un ans sa cadette, qui devient sa maîtresse dès qu’elle a atteint l’âge adulte, et avec qui il aura une fille. Quand la pension qu’il versait à cet enfant illégitime cesse après sa mort, Miss Britton rédige un ouvrage palpitant sur leurs nombreux rendez-vous galants dans le petit placard d’une antichambre de la Maison-Blanche, où, « dans l’obscurité d’un espace d’à peine 1,50 mètre de côté, le président des États-Unis et sa bien-aimée faisaient l’amour ». Il se vendit 50 000 exemplaires de ce livre en six mois, au cours de l’été 1927, même si la plupart des journaux refusèrent d’en rendre compte. Dorothy Parker s’en chargea néanmoins pour le New Yorker et écrivit : « Quand Miss Britton en vient aux révélations, mon Dieu, comme elle révèle ! »

Cette année-là, l’Amérique se passionne pour le sport, permettant au joueur de baseball Babe Ruth et au boxeur Jack Dempsey de gagner des fortunes. Le pays est fasciné par les crimes violents, notamment l’affaire Dumb-Bell, dans laquelle Ruth Snyder et son amant tuèrent le mari de la dame et cachèrent leurs traces de manière particulièrement stupide. On est terrorisé par les terroristes, aussi, au moment où les bombes anarchistes visent quantité de personnalités éminentes (1). L’Amérique est en pleine – et vaine – « guerre contre la drogue », cette prohibition qui remplissait les poches d’Al Capone et consorts. Elle a même ses phénomènes météorologiques extrêmes : ce printemps-là, les crues du Mississippi furent une catastrophe naturelle bien plus grave que celles de ces dernières années, mais personne ne songe alors à invoquer la responsabilité humaine.

Ces ressemblances étonnantes côtoient des différences frappantes. La vie semble être de peu de prix en 1927. On est tué par les incendies, les bombes, l’effondrement de stades, les accidents d’avion, les inondations, les stérilisations forcées décidées par des tribunaux eugénistes ou sur la chaise électrique, en suscitant moins d’angoisse et de questionnements que ne le feraient ces morts aujourd’hui. Tout aussi étrangère nous paraît l’attitude d’alors face aux questions raciales. Dans les années 1920, le racisme est non seulement acceptable, mais aussi politiquement correct. Bryson souligne que si la boxe était jugée malsaine avant 1920, c’est parce qu’elle n’était pas un sport raciste. C’était le seul que les Noirs pouvaient pratiquer sur un pied d’égalité. Il deviendra respectable et populaire uniquement lorsque Jess Willard puis Jack Dempsey en feront un sport dominé par les Blancs, comme tous les autres.

Cette époque est aussi marquée par une simplicité que nous avons perdue. Quand Lindbergh atterrit à Paris, non seulement la foule immense le porte sur ses épaules mais elle grimpe aussi sur son avion, qu’elle endommage. Calvin Coolidge apprend la mort de Harding, et du même coup son accès à la présidence, par un messager arrivé en courant, après un appel téléphonique reçu à l’épicerie du village où il séjournait avec son père, dans le fin fond du Vermont. Nous croyons vivre une époque désinvolte, mais en dehors des styles vestimentaires, ce n’est pas le cas.

De tous les personnages exquis que nous présente Bryson dans son livre (Babe Ruth, incontinent sur les plans sexuel et financier, le froid Lindbergh, l’ambitieux Hoover, l’obsessionnel Henry Ford), aucun n’est aussi hilarant que Calvin Coolidge. « Cal le Silencieux » était notoirement taciturne et inactif, à un point qui confinait à l’« indolence calculée ». Une fois président, il travaillait quatre heures par jour et passait le plus clair de son temps à faire la sieste. Coolidge avait toutefois un sens de l’humour très acéré, bien qu’un peu curieux, contrairement à son secrétaire au Commerce, l’hyper­actif et sérieux Herbert Hoover, qu’il n’aimait guère. Un jour, Coolidge annonça à la presse que Hoover ne serait pas nommé secrétaire d’État. Comme le premier concerné n’avait pas brigué ce poste, et que son titulaire, Frank B. Kellogg, n’avait pas l’intention d’y renoncer, cette annonce stupéfia le pays. C’était, semble-t-il, l’une des plaisanteries de Coolidge.

Cela nous amène à l’un des seuls reproches que j’ai à formuler à l’encontre de ce beau livre. Les personnages que Bryson dépeint sont tellement vivants, hauts en couleur et excentriques qu’on en vient à se demander s’il existait des gens normaux dans l’Amérique de 1927. Étaient-ils tous des caricatures dignes de Rabelais ou de Hogarth ? Certainement pas.

Dans son acharnement à fouiller les biographies en quête d’excentricités, Bryson finit par être un tantinet injuste. Il faut se rappeler que ces gens, avec leurs étranges petites manies, ont accompli d’étonnants exploits. Lindbergh a bel et bien survolé l’Atlantique en solo alors que des équipes sur lesquelles on pariait davantage y laissèrent leur vie ; Babe Ruth a bel et bien réussi plus de home runs cet été-là que personne ne l’a fait avant ni après lui ; Henry Ford a bel et bien rendu la voiture accessible à toutes les bourses ; et Calvin Coolidge est bel et bien devenu très populaire en présidant une administration irréprochable durant une période d’expansion économique prolongée.

Bryson nous donne un avant-goût du krach en décrivant la rencontre de quatre responsables de grandes banques centrales, cet été-là, à Long Island. Chacun fait inévitablement figure d’excentrique, surtout Montagu Norman le névrosé, gouverneur de la Banque d’Angleterre. C’est lors de cette réunion que l’Américain Benjamin Strong Jr accepta de baisser le taux d’escompte de la Réserve fédérale, de 4 à 3,5 %. Ce fut l’« étincelle qui allait incendier la forêt », en créant l’année suivante une bulle du crédit intenable, le cours des actions étant multiplié par deux et les prêts des courtiers aux investisseurs par quatre. L’existence d’une banque centrale, nous suggère-t-on au passage, est plus une cause qu’une solution à l’instabilité financière.

Bryson, auteur de récits de voyage devenu imprésario de la non-fiction, vient d’inventer ce qui pourrait être un genre entièrement neuf : la brève histoire d’une époque, racontée à travers la biographie d’un été. C’est un livre dont vous pourrez tirer de nombreux enseignements, ou dont vous savourerez tout simplement l’écriture.

Cet article est paru dans le Times, le 21  septembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

 

Heureux enfants de Staline

« Ce livre est une potion amère. Difficile de l’avaler d’un trait, on ne peut le consommer qu’à petites gorgées. » C’est ainsi que Maya Koutcherskaïa, du quotidien Vedomosti, décrit le dernier ouvrage de la romancière Ludmila Oulitskaïa, Detstvo 45-53 (« Enfance 1945-1953 »).
Oulitskaïa, très populaire en Russie – dans tous les milieux –, a eu l’idée de lancer un appel à témoignages sur « l’enfance dans l’après-guerre ». Elle a reçu plus d’un millier de lettres de tous les coins du pays, qu’elle a ensuite réunies dans ce recueil en y intégrant ses propres textes. « Une véritable encyclopédie de la vie soviétique », résume Andreï Mirochkine dans les pages de la Nezavisimaïa Gazeta. « D’un tas de notes privées, Oulitskaïa a su tirer le roman collectif d’une époque tout à la fois joyeuse, étrange et terrifiante. » La terreur, c’est en effet le mot qui, selon Oulitskaïa elle-même, caractérise le mieux cette période où Staline était encore au pouvoir. C’est évidemment pour cela que l’année 1953, celle de la mort du dictateur, a été prise pour date butoir.

« Aucune rupture dans la vie politique du pays n’avait eu lieu. Les soldats rentrés de la guerre, qui avaient vu l’Europe pillée et dévastée, se sont rendu compte que la vie des vainqueurs en temps de paix était encore pire que celle des vaincus », explique l’auteure elle-même dans un entretien à la Novaïa Gazeta. Voilà peut-être pourquoi Oulitskaïa, qui se considère ici plutôt éditrice qu’écrivain, est tellement impressionnée par ces gens qui finissent toujours leurs lettres remplies de détails effrayants par une phrase telle que : « C’était une époque très heureuse. Quelle belle enfance on a eue ! »

Ces enfants de l’après-guerre, rappelle Maya Koutcherskaïa, « rêvaient d’un morceau de pain, s’enthousiasmaient devant un vieil oignon trouvé par hasard comme si c’était une friandise rare. Ils portaient les guenilles et les vareuses reprisées de leur père, se lavaient dans les bains publics et jouaient avec de simples bâtonnets et autres briques ».

Le livre s’offre ainsi comme une fresque historique précieuse, dans laquelle chaque témoignage fait office de document. « On peut déformer l’histoire officielle, la faire tourner à 90, 180 ou même 360 degrés ; l’histoire personnelle, elle, est toujours vraie », conclut Ludmila Oulitskaïa à la Novaïa Gazeta.

Faillite au village

Les conséquences sociales de la crise fournissent un « terreau fertile aux romanciers » irlandais, observe Catherine Taylor dans le Telegraph. The Spinning Heart, de Donal Ryan, en offre un bel exemple. En tête des ventes à Dublin depuis sa sortie fin 2012, ce premier roman brosse le portrait d’un petit village irlandais dans la tourmente après la faillite d’une entreprise du bâtiment, principal employeur local. Le patron est parti avec la caisse, laissant sur le carreau des employés trahis et ruinés. Ryan fait alterner les points de vue des différents personnages (plus d’une vingtaine), à la fois témoins et victimes de la catastrophe : on croise une mère célibataire prisonnière de sa maison hypothéquée, des jeunes rêvant de partir pour Londres ou l’Australie, ou encore un immigré russe coincé loin de chez lui. Tout en appréciant le « style polyphonique » de ce roman, primé en 2013 par le Guardian, Catherine Taylor y voit surtout un « pamphlet contre ceux qui, durant le décollage économique, ont encouragé une folle spéculation, et qui s’en sont tirés par la suite ».

Il était une fois le Pendjab

Pas étonnant que ce livre marque les esprits : l’histoire du Pendjab écrite par le politologue Rajmohan Gandhi, petit-fils du Mahatma, apparaît aussi, avant tout, comme un symbole politique. Depuis sa parution en août dernier, cet ouvrage de recherche pour public motivé connaît un étonnant succès en Inde. Il a fait l’objet de plusieurs conférences : après Chandigarh, capitale moderne de l’État indien du Pendjab, l’universitaire installé aux États-Unis s’est rendu à Islamabad, puis à New Delhi.

Il n’est évidemment pas anodin de parler de l’histoire séculaire du Pendjab dans les capitales des deux grandes puissances rivales, le Pakistan et l’Inde, qui, en 1947, se sont partagé la région au prix de massacres et d’un exode massif. Il s’agit bien, explique Meena Menon dans le quotidien indien The Hindu, de « comprendre le Pakistan et l’Inde à travers le prisme d’un Pendjab unifié », depuis la mort de l’empereur moghol Aurangzeb en 1707 jusqu’au départ mouvementé des Britanniques deux cent quarante ans plus tard. En effet, déclarait Rajmohan Gandhi lors d’une intervention au sujet des tensions actuelles entre l’Inde et le Pakistan, « nous exigeons trop de nos dirigeants : ils ne peuvent trouver de solution que s’il existe un consensus assez large ».

Ce consensus, l’auteur espère contribuer à le créer en rappelant par exemple que, même en 1947, année meurtrière entre toutes, « de nombreux Pendjabis se sont protégés les uns les autres. En réalité, au sein des deux communautés concernées (les hindous et les musulmans), ceux qui ont sauvé les autres ont été plus nombreux que ceux qui ont tué. Il y a eu bien des actions courageuses » : c’est là un pan méconnu de l’histoire, sur lequel insiste le petit-fils Gandhi.

« Quoique n’étant pas lui-même pendjabi, précise Syeda Shehrbano Kazim dans le quotidien pakistanais Dawn, Rajmohan Gandhi n’a pu échapper aux événements traumatisants de cette période : l’assassinat de son grand-père en janvier 1948 est étroitement lié au carnage de la Partition. » Un sujet politiquement ultrasensible donc, abordé ici dans un esprit d’apaisement : loin de se concentrer sur 1947, l’ouvrage explore les différentes facettes de l’identité pendjabie, la littérature de Iqbal et Saadat Hasan Manto, l’enseignement spirituel des gourous sikhs, celui des saints soufis, et surtout les témoignages des habitants.

L’ensemble dessine, pour Syeda Shehrbano Kazim, le journaliste de Dawn, « l’inoubliable portrait d’un Pendjab unifié ».

Ces Françaises, quand même…

À part les frasques éculées d’une ou deux monarchies, les journalistes de la plupart des pays anglo-saxons n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent côté incartades d’État. Alors, dès que l’occasion s’en présente, tous leurs regards se tournent vers la patrie (selon eux) de la gaudriole, Paris. C’est dire s’ils se sont réjouis de l’affaire Hollande-Trierweiler-Gayet. Même si, pour des raisons de bienséance, ils l’ont plutôt abordée de biais, par le respect de la vie privée (« laissez-le manger ses croissants en paix », fait mine de s’insurger le Financial Times) ; le mensonge au sommet ; l’amorce d’une dérive mitterrandienne et sociale-démocrate ; l’impact sur la popularité du président (« Au point où elle en est… »), etc.

L’inconduite au sommet n’a pourtant rien d’une spécificité gauloise (Clinton et son cigare, Berlusconi et ses soirées bunga-bunga). Mais cette réputation, flatteuse ou non, semble bien l’apanage des Français. À moins qu’il ne s’agisse des Françaises ?

À en juger par le torrent d’ouvrages récents qui recommandent d’imiter les femmes françaises « dans leur tête, dans leur corps, et dans toutes leurs manières », la réponse ne fait guère de doute, écrit Lucy Wadham dans le magazine Prospect. La commentatrice ne relève pas moins d’une dizaine de bestsellers (« une sous-catégorie du lucratif secteur éditorial du développement personnel ») invitant les Occidentales à prendre exemple sur les Françaises, à grands coups de stéréotypes et même de contre-vérités.

Dernier en date : celui de la « pionnière du genre », Mireille Guiliano, dont Ces Françaises qui ne grossissent pas (1) avait déjà fait le désespoir de millions d’Anglo-Saxonnes « chroniquement insatisfaites et/ou en surpoids», écrit Lucy Wadham. Mireille Guiliano récidive en propageant une nouvelle illusion : « La femme française ne fait pas de chirurgie esthétique » (faux : les Françaises ne sont pas les dernières à remodeler leurs courbes ou l’arête de leur nez, même si elles ne se classent qu’au neuvième rang mondial en la matière).

Sur quoi donc, s’interroge alors Lucy Wadham, se fonde ce mythe désormais universel de la féminité française ? « Alors que la culture et les idées de ce pays n’ont jamais eu aussi peu d’importance qu’aujourd’hui, pourquoi nous incite-t-on à nous tourner vers la France pour trouver des réponses aux grandes questions féminines. »

Sa réponse, parfaitement cohérente avec l’image passéiste de la France dans les médias anglo-saxons, est que « le succès de la Française – du moins dans sa version bourgeoisie et parisienne – vient de ce qu’elle ressemble bien plus à ses ancêtres que l’Américaine ou l’Anglaise ne ressemblent aux leurs ». Plus précisément, « ses trucs – se vêtir pour séduire, cacher ses petits secrets cosmétiques, aguicher – sont exactement ceux de ses mères et grands-mères ». Et, plus méchamment : « Le féminisme à la française, quelque chose d’ésotérique en soi, n’a pas vraiment remodelé le rôle traditionnel des hommes et des femmes. »

L’affaire Trierweiler vient à point nommé conforter ce plaisant sophisme. En France, écrit Melanie McDonagh dans The Spectator, le concept de « partenaire » possède un sens beaucoup moins conjugal que dans sa tristounette version anglo-saxonne. La Française se satisferait toujours, selon cette journaliste, du « vénérable statut de maîtresse… C’est-à-dire d’une relation sexuelle dénuée des privilèges du mariage mais dotée du charme de la liberté mutuelle ». Cela s’applique aussi à François Hollande, techniquement et juridiquement célibataire, qui « n’a jamais scellé de lien avec quiconque (ce qui en dit long sur lui !) ». L’important serait que les apparences de la monogamie, même temporaire, soient sauves ! Dans The Spectator, Melanie McDonagh compare l’affaire Hollande et l’affaire Mitterrand (Mazarine) et conclut que les Français sont en réalité devenus plus puritains.

Mais la commentatrice du très sérieux magazine Prospect refuse de s’en tenir au simple constat d’échec, en France, de la « déconstruction féministe ». Derrière « l’idéalisation de l’éternelle femme-enfant, façon Vanessa Paradis », se tapirait une raison beaucoup plus substantielle : en France, la honte détermine le comportement, bien plus que la notion, toute protestante, de culpabilité. « Le code social, postule hardiment Lucy Wadham, y compte plus que la conscience individuelle, la morale personnelle moins que le qu’en-dira-t-on. » Comment s’étonner, donc, que pour un peuple qui privilégie l’apparence et la norme sociale, la forme – et les formes – l’emportent ainsi sur le fond ? 

1. J’ai Lu, 2007.

La conscience (presque) expliquée

Le neurobiologiste français Stanislas Dehaene présente dans son dernier livre l’interprétation « la plus sophistiquée » qui soit aujourd’hui disponible des bases neuronales de la conscience, écrit avec admiration son collègue américain Chris Frith dans Nature. Sa théorie de l’« espace de travail global » fournit « la meilleure tentative réalisée jusqu’ici de répondre aux deux questions » formulées naguère (en 1874) par Thomas Huxley : « Comment caractériser les processus nerveux qui sous-tendent la conscience, et à quoi sert la conscience ? » Pour donner un exemple, Dehaene montre que la reconnaissance des mots, par une région spécifique du cerveau, ne suffit pas pour générer la conscience de cette reconnaissance. L’expérience consciente dépend d’interactions entre les régions sensorielles et les aires pariétales et frontales. Frith n’est « pas totalement convaincu » que la théorie de Dehaene soit « suffisante » pour expliquer la conscience, mais elle lui paraît manifestement nécessaire.