Les contradictions de Saint-Ex

Longtemps correspondant à Paris de plusieurs grands quotidiens allemands, le Suisse Joseph Hanimann publie une biographie « très convaincante » d’Antoine de Saint-Exupéry, écrit Lena Bopp dans le Frank­furter Allgemeine Zeitung. Hanimann y rappelle les étapes bien connues de l’existence de ce rejeton d’une famille aristocratique, son enfance heureuse, sa scolarité médiocre, puis sa double passion : pour la littérature et l’aviation. Mais il propose aussi une thèse plus originale. Selon lui, explique Bopp, « malgré son penchant pour l’écriture, Saint-Exupéry n’était pas un véritable intellectuel ». « Du moins, précise la critique, pas au sens où le furent ses compatriotes André Gide ou même André Malraux, qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, s’engagèrent ouvertement pour la France libre de Charles de Gaulle. » Exilé à New York, Saint-Ex plaida, lui, (en vain) pour une réconciliation entre partisans et adversaires du régime de Vichy. Mais, surtout, il brûlait de voler.

Hanimann montre les déchirements de son héros, « homme partagé entre, d’un côté, sa mélancolie, sa rêverie et sa quête d’un idéal humain utopique et, de l’autre, son goût du plaisir, du jeu et des femmes. Cette tension l’empêcha à jamais de formuler de manière plus sophistiquée que dans Le Petit Prince sa vision de la communauté humaine », note Bopp. Elle regrette de ne pas en apprendre davantage sur la genèse du Petit Prince, écrit à New York dans des conditions encore assez mal connues. « Les manuscrits sont dispersés et on ne peut les étudier de façon systématique. Difficulté renforcée par le fait que Saint-Exupéry travaillait en même temps à Citadelle, œuvre bien plus importante à ses yeux. »

Dessins de captivité

Gare de Celle (Basse-Saxe), le 8 avril 1945. Jusqu’alors, ils avaient réussi à transporter les cartons à dessin avec eux. Mais voilà que, quelques jours à peine avant leur libération, les deux Français Camille Delétang et Armand Roux perdent ce qui était si important pour eux : des notes manuscrites et à peu près 150 portraits, exécutés dans le plus grand secret, de détenus du « Kommando Hecht », un camp satellite de celui de Buchenwald, situé à Holzen, en Basse-Saxe.

Ce jour-là, des avions américains attaquent la gare de Celle. Les pilotes ignorent que, dans les wagons de marchandises qu’ils bombardent, se trouvent trois mille détenus qui devaient être déplacés dans le camp voisin de Bergen-Belsen. Plusieurs centaines d’entre eux succombent à l’attaque et cent soixante-dix autres seront tués par les SS, la Wehrmacht, la police et les bons citoyens de Celle lors de la chasse aux fuyards qui suivra.

Camille Delétang et Armand Roux, lequel avait servi de médecin aux détenus d’Holzen, survécurent au massacre (et à la guerre), mais, dans la confusion, le paquet contenant leurs documents leur fut arraché. Depuis, on pensait les dessins définitivement perdus. À l’été 2012, plus de soixante-sept ans plus tard donc, ils ont resurgi de manière complètement inattendue. Un vieil homme de Celle s’est présenté au Mémorial du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Lorsque, à l’été 1945, il était revenu de captivité, sa belle-mère lui avait remis des documents qui venaient manifestement d’un camp de concentration.

Lorsque l’archiviste a ouvert ces cahiers reliés en lin, elle n’en a pas cru ses yeux : pliés avec soin, s’y trouvaient cent cinquante portraits de détenus et des esquisses, ainsi que des notes manuscrites et un journal rédigé d’une écriture serrée, en français, avec des entrées commençant à l’automne 1944. C’étaient les documents perdus de Camille Delétang et Armand Roux.

Le juriste Camille Delétang était chef de la Résistance au Mans quand il fut arrêté, au début de l’année 1944. Dans le courant de l’été, il fut transféré du camp de Buchenwald à Holzen. (Plus tard, il devait devenir président de la Fédération nationale André Maginot, une association d’anciens combattants.)

Le médecin Armand Roux avait refusé, en tant que maire de la petite commune de Latillé, non loin de Poitiers, d’afficher les avis de l’occupant, et il avait, en outre, caché des armes pour les Alliés. Lui aussi fut arrêté début 1944 et déporté à Holzen. C’est là-bas qu’il écrivit le journal qui vient de réapparaître.

Dans cette ville où même le cimetière militaire est caché dans une forêt, peu de choses rappellent le camp de concentration. Dans toute la région, pendant la dernière année de la guerre, des sites de production furent aménagés dans des galeries souterraines, notamment pour l’usine Volkswagen qui avait prévu d’y monter des bombes volantes V1. Jusqu’à dix mille personnes durent y accomplir des travaux forcés à partir de l’été 1944, parmi lesquelles des détenus de camps de concentration, des prisonniers de guerre soviétiques et italiens, des forçats allemands, des pensionnaires de la maison de correction d’Hamelin et ceux que l’on appelait les « Juifs par alliance (1) ». Pour les héberger, les autorités installèrent plusieurs camps côte à côte. Le « Kommando Hecht », à Holzen, était l’un d’eux.

Delétang et Roux firent partie des premiers détenus à le rejoindre, à la mi-septembre 1944. Parmi les documents retrouvés du médecin se trouve une note manuscrite du 22 octobre 1944 qui donne une idée des conditions de vie : « Le bétonnage, le terrassement, la maçonnerie entraînent chez les hommes qui ne sont pas habitués à ce genre de travaux des blessures aux mains et des accidents », signale Roux à l’infirmerie du camp principal de Buchenwald. Et il poursuit : « Les chaussures des travailleurs leur blessent les pieds, car ils n’ont pas de chaussettes. En outre, le manque de nourriture cause des œdèmes, du scorbut et des problèmes de digestion. Il n’y a pas de médicaments contre la bronchite, la pleurésie, pas d’analgésiques, pas de fortifiants cardiaques. »

Les dessins de Delétang illustrent eux aussi cette misère. À la fin de l’année, le camp d’Holzen comptait à peu près cinq cents détenus, avant tout français, polonais et tchèques. En février 1945 s’y ajoutèrent de nombreux prisonniers juifs, qui venaient du camp de concentration d’Auschwitz tout juste évacué. Avec leur arrivée, le nombre de détenus atteignit les 1 100. Et celui des morts augmenta. Au moins trente prisonniers périrent sur place. Mais en réalité le taux de mortalité était bien plus élevé, car les SS emmenaient sans cesse à Buchenwald ceux qu’ils jugeaient inaptes au travail, pour les y échanger contre de la main-d’œuvre « fraîche ». Là-bas, ils mouraient en quelques jours.

Les images de Delétang montrent le travail forcé dans les galeries ou les séances d’appel dans le camp. La plupart sont des portraits de ses codétenus – plusieurs esquissés en hâte au crayon, d’autres consciencieusement coloriés. À quelques rares exceptions près, il s’agit de Français et de Polonais. Delétang les a presque tous dessinés avec leur numéro de prisonnier sur leur vêtement, il a aussi souvent indiqué les noms et les adresses. On peut donc presque tous les identifier.

Des recherches dans les archives du Mémorial de Buchenwald et au Service international de recherches de Bad Arolsen ont révélé que plus de la moitié n’ont pas survécu. Plus d’un prisonnier a été dessiné par Delétang quelques jours à peine avant sa mort. Ces images sont leur dernier signe de vie.

Il va de soi que Delétang ne pouvait dessiner qu’en secret et au risque de sa vie. L’écrivain polonais Czeslaw Ostankowicz, qui a survécu au camp d’Holzen et a écrit plus tard un livre sur son expérience, raconte avoir été envoyé par les SS dans une librairie de la ville voisine d’Escherhausen afin d’en ramener de quoi écrire pour le greffe du camp. Il aurait secrètement détourné du papier et des crayons à l’intention de Delétang. Pour beaucoup de ses dessins, le Français utilisa aussi le verso de formulaires et des paquets de cigarettes. Certains de ses portraits ont même été tracés sur des lambeaux de papier qu’il avait découpés sur des sacs de ciment.

Il a dessiné quelques hommes célèbres comme le peintre et écrivain Mieczyslaw Lurczynski qui, dès 1946, publia à Hanovre une pièce de théâtre sur le camp d’Holzen. Ou le comédien Fryderyk Jarosy, très populaire dans la Pologne des années 1930, et le Français Delphin Debenest qui joua un rôle actif au Tribunal de Nuremberg et finira président de chambre à la cour d’appel de Paris.

Kazimierz Tyminski en fait aussi partie. En tant qu’ingénieur mineur, il dirigeait le travail dans les galeries souterraines. Dans ses Mémoires, « Pour apaiser mes rêves », ce musicien passionné parle de Delétang avec lequel il s’était lié d’amitié. Alors qu’ils étaient encore à Holzen, il avait obtenu de lui quarante de ses dessins, presque exclusivement des portraits de prisonniers polonais. En 1970, il les a offerts au musée d’Auschwitz.

Les cent cinquante autres dessins étaient considérés par Delétang et Roux comme perdus. Les deux hommes survécurent à la marche de la mort vers Bergen-Belsen et à l’épidémie de typhus qui y sévit. Ils purent rentrer en France à l’été 1945.

Ce qu’ils ignoraient, c’est que le jour même du massacre, une habitante de Celle avait trouvé la chemise avec les documents dans son jardin, près de la gare. À l’été 1945, elle la confia à son beau-fils Richard Pfeiffer-Blanke, conseiller artistique au théâtre de Celle, qui reconnut immédiatement l’importance de cette trouvaille. Ce qui ne l’empêcha pas de remettre sans cesse à plus tard la restitution des dessins.

Ce n’est qu’à 91 ans qu’il s’est enfin décidé à le faire. Ils ont été présentés au public d’avril à juillet 2013 à Nordhausen (2). Lors de l’inauguration de l’exposition, la petite-fille de Camille Delétang et trois petits-fils d’Armand Roux étaient présents aux côtés de Pfeiffer-Blanke. C’était la première fois qu’ils venaient dans le pays des bourreaux.

Cet article a été publié dans le Zeit le 25 avril 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Oublie-moi Luanda

Le monde a presque oublié Ludovica, et Ludovica a appris à oublier le monde : « Les jours s’écoulent comme s’ils étaient liquides. Je n’ai plus de cahier où écrire. Je n’ai plus non plus de stylo. J’écris des vers succincts sur les murs, avec des bouts de charbon de bois. J’économise la nourriture, l’eau, le feu, et les adjectifs. »

Ludovica, le personnage de Théorie générale de l’oubli, le dernier ouvrage de l’écrivain Eduardo Agualusa, est portugaise. Depuis son enfance, la jeune femme a peur : elle a peur des autres, et des espaces vides. Quand sa sœur s’est mariée à un colon, « Ludo » est partie vivre avec eux en Afrique, à Luanda. C’était en 1975, à la veille de l’indépendance. Après seulement quelques mois, le vent de la révolution emporte sa sœur et son beau-frère, livrant Ludovica à elle-même. Pour échapper au chaos qui s’empare des rues de la capitale angolaise, raconte Isabel Lucas dans le supplément littéraire du quotidien Público, « elle se barricade chez elle, dans un des appartements de l’édifice le plus cossu de la ville, “l’Immeuble des Enviés” comme on avait coutume de l’appeler ». C’est le début de « l’incroyable lutte pour l’oubli de ce surprenant personnage, qui fait de l’inexistence sa stratégie de survie », poursuit Lucas. Ludovica veut qu’on l’oublie. Et pour être certaine que personne ne vienne un jour la trouver, la jeune femme construit un mur afin de dissimuler la porte de chez elle, aménage sa terrasse en potager, se nourrit des pigeons qu’elle dispute à son chien Fantôme, et transforme le lieu de vie en véritable abri de guerre – une guerre dont ne lui parviennent que de rares bribes par la radio, au gré des coupures d’électricité. C’est là, emmurée, que Ludovica va vivre pendant près de trente ans.

L’écrivain angolais Eduardo Agualusa entremêle son histoire avec les aventures rocambolesques d’autres personnages entraperçus dans la rue – et tous plus ou moins englués dans le marasme de la guerre civile.

« Cela faisait longtemps que je voulais écrire sur la révolution et sur la guerre d’indépendance », affirmait l’auteur dans un entretien au quotidien brésilien O Globo lors de la sortie de son ouvrage en portugais. « Cet épisode de l’histoire est fascinant, inépuisable. C’était une époque de transition : les colons en fuite, les mercenaires américains, anglais et portugais qui débarquaient, s’unissant aux militaires sud-africains pour combattre les troupes cubaines et angolaises. Le pays vivait dans un tourbillon. Un monde s’achevait, et un autre commençait déjà de se bâtir sur ses ruines. »

Parole d’esclave

Solomon Northup était un Noir libre de l’État de New York : kidnappé et emmené de force en Louisiane, il y resta esclave douze ans. Publiés aux États-Unis en 1853, ses Mémoires n’ont été traduits en français qu’en 1980 et le livre était depuis longtemps épuisé. Sa réédition ne doit rien au hasard : le film qui a en été tiré est l’un des événements cinématographiques de ce début d’année.

Parce qu’il était né émancipé et savait lire et écrire, Northup n’était pas un esclave comme les autres, et son témoignage se démarque des autres ouvrages du genre : il portait sur sa condition un regard d’homme libre. « Il décrit sa vie d’esclave avec une précision presque chirurgicale, note Alex Hannaford dans le Telegraph : les asticots qui infestent souvent le lard qu’il mange ; la peur de s’endormir parce qu’il risque de ne pas se réveiller avant le lever du soleil, ce qui lui vaudra des coups de fouet. Mais aussi : le plaisir simple du “café”, fabriqué à partir de farine de maïs qu’on faisait roussir dans une casserole, mixture à laquelle on ajoutait de l’eau ; et puis, la joie d’avoir quelques jours de libres à Noël. »

Des collabos ordinaires

« Nir Baram n’aime pas se sentir à l’étroit, il n’aime pas être mis dans une case et faire ce qu’on attend de lui », estime Peter Munch dans le Süddeutsche Zeitung. Dans son dernier roman, ce jeune auteur israélien ne parle donc pas d’Israël ni du Moyen-Orient : Le Jeu des circonstances se déroule à Berlin et Leningrad, Varsovie et Lublin, et s’achève à Brest-Litovsk. L’ouvrage se déroule entre les années 1930 et 1940, et raconte les destins parallèles de l’Allemand Thomas et de la Russe Alexandra. Le premier, jeune homme apolitique, se met, après avoir perdu sa mère et son emploi, au service du régime nazi. La seconde devient, après l’arrestation de ses parents, fonctionnaire de la police politique stalinienne et, pour sauver sa vie et celle de son frère, trahit des membres de son entourage. « Ce ne sont pas les Eichmann, les exécutants aveugles, qui intéressent Nir Baram, note le Tageszeitung. Ce sont les Albert Speer. » Ces gens tout à fait normaux, intelligents, cultivés qui, le plus souvent par opportunisme, parce qu’il faut bien continuer à vivre, ont collaboré avec les régimes totalitaires.

Cessons d’excuser les barbares !

Le politiquement correct aurait-il gagné le milieu universitaire à propos de la chute de l’Empire romain ? L’historien de Cambridge Bryan Ward-Perkins le pense, et la « nouvelle orthodoxie » qui en résulte travestit profondément la réalité qu’a connue l’Europe occidentale du début du Ve siècle au couronnement de Charlemagne comme empereur du nouveau « Saint Empire romain », en l’an 800.

« La vision dominante aujourd’hui […] prétend que la “chute de Rome” fut une évolution essentiellement pacifique vers la domination germanique, une période de transformation culturelle positive », affirme la quatrième de couverture de l’édition anglaise. Le réquisitoire est un peu exagéré. Mais une importante école de pensée s’est indéniablement développée au cours des trente dernières années. Selon elle, la chute de l’Empire romain d’Occident ne fut pas un événement aussi traumatisant qu’on le prétend ; et ceux qui l’envisagent autrement sont victimes d’un biais « proromain » et de la conviction mal-pensante qu’il existe des civilisations supérieures aux autres. Ward-Perkins prend pour preuve de cette « nouvelle orthodoxie » l’ouvrage paru en 1971 de Peter Brown, Le Monde de l’Antiquité tardive (1), ainsi que les travaux qui se sont ensuite appuyés sur sa thèse : il n’y a pas eu, entre l’Empire romain tardif et les « âges sombres », une « catastrophe intermédiaire » ; tout cela forme une période de transition sans rupture qu’il nomme l’« Antiquité tardive ». Ward-Perkins cite notamment ce passage d’un ouvrage collectif de 1999, codirigé par le même Peter Brown : « La période qui va de 250 à 800 environ [devrait être considérée] comme une période historique distincte et tout à fait décisive, qui possède une dynamique propre », et non comme « une période d’effondrement d’un état de civilisation jadis glorieux et “plus élevé” (2) ». On devine au titre du livre de Ward-Perkins que l’auteur ne partage pas ce point de vue.

Que serait un ouvrage sur la chute de l’Empire romain sans un peu de théorie sur la cause de cette chute ? Bien que ce ne soit pas l’objet de son livre, Ward-Perkins s’autorise donc une brève discussion sur le sujet. Selon lui, la clé du succès et de l’échec de Rome, sur le plan interne, était la prospérité de ses contribuables. Parce que la sécurité de l’empire reposait sur une armée professionnelle, qui dépendait elle-même du budget qu’on lui allouait. On accorde trop d’importance, selon l’auteur, au déclin démographique et à l’abandon des terres agricoles pendant les IIIe et IVe siècles, car le phénomène fut plus limité qu’on ne le pense généralement. Il préfère se concentrer sur les grandes invasions du début du Ve siècle qui détruisirent l’économie occidentale, aidées en cela par un leadership politique défaillant et une guerre civile presque permanente (l’empereur d’Occident, durant l’essentiel de cette époque cruciale où les crises se succédèrent, était le faible et incompétent Honorius qui se retrouva aux prises avec au moins six usurpateurs importants au cours son règne, de 395 à 423). Ward-Perkins ne souscrit pas cependant à la thèse selon laquelle la chute de l’Empire romain d’Occident était inévitable. Il épouse plutôt la perspective de J. B. Bury, pour qui ce fut d’abord la « conséquence d’une suite d’événements contingents » (3).

Ironie du sort, le premier d’entre eux se produisit en Orient. En 378, l’empereur d’Orient Valens décida d’engager le combat contre une importante armée goth, non loin d’Andrinople, en Thrace, sans attendre l’arrivée de renforts envoyés par l’Occident. Une erreur qui lui coûta plus des deux tiers de son armée, et sa propre vie. Mais cette partie de l’empire bénéficiait d’une géographie favorable – la cité forteresse de Constantinople et la marine romaine barraient le Bosphore, empêchant les Goths d’envahir les provinces les plus prospères ; cela a permis à l’empire d’Orient de se redresser, et même de s’enrichir pendant les Ve et VIe siècles. L’empereur Théodose Ier (379 – 395), qui succéda à Valens à Constantinople et gouverna aussi l’Occident pendant une grande partie de son règne, réussit un temps à intégrer les tribus goths comme alliées « fédérées » qui servaient de troupes auxiliaires dans les armées impériales. Mais bien des Barbares n’étaient pas satisfaits de cette vie au service de l’empire, et prirent le chemin de l’Occident. Au moment où, pour couronner le tout, celui-ci était déjà aux prises avec les Alamans, les Vandales, les Suèves et les autres, qui enfonçaient allègrement les défenses délabrées de la frontière Rhin-Danube.
Personne ne conteste vraiment le fait que les invasions germaniques du Ve siècle furent souvent brutales et destructrices. Mais la chute officielle de l’empire d’Occident en 476 ne marqua-t-elle que le passage en douceur d’une domination à l’autre, les nouveaux maîtres germains singeant souvent les coutumes romaines ? Ou fut-elle, en effet, une catastrophe économique et culturelle ? Ward-Perkins fonde sa défense de la seconde hypothèse avant tout sur les restes archéologiques, en particulier les poteries, les tuiles et les pièces.

En Occident, à partir du début du Ve siècle, les vestiges trahissent une baisse spectaculaire de la qualité de la poterie et de la vaisselle. Les tuiles, répandues même pour les habitations les plus modestes, disparaissent presque, remplacées par des matériaux meilleur marché et moins solides. Les bâtiments importants, comme les églises, deviennent plus petits et leur construction perd en qualité. La monnaie disparaît quasiment elle aussi. Tout cela signifie que la chute de l’empire d’Occident anéantit un vaste réseau de production et de distribution. L’instabilité et la montée de l’insécurité à l’intérieur des frontières de l’ancien empire firent s’effondrer le commerce, en particulier des échanges à longue distance, et réduisirent du même coup la spécialisation, bourgades et cités ayant besoin de gagner en autosuffisance. Le résultat fut une perte de compétences, une baisse du nombre et de la qualité des produits, et un appauvrissement général. De fait, l’examen des carottes glaciaires montre que le niveau de pollution, produit par la fonte de plomb, de cuivre et d’argent, a baissé de façon spectaculaire à l’époque postromaine, pour retrouver celui de la préhistoire. On n’atteindra de nouveau le niveau romain qu’aux XVIe et XVIIe siècles.

Mais l’effondrement des Ve et VIe siècles ne fut pas qu’économique. Bien qu’ils soient moins probants, Ward-Perkins fait valoir que les restes de graffitis reflètent un taux d’alphabétisation à l’époque romaine assez élevé, même au sein du petit peuple. Un argument étayé par le fait établi qu’aucun empereur d’Occident n’était illettré, quand bien même il était d’extraction modeste. Parallèlement, nous savons que l’illettrisme était courant, même dans l’aristocratie des royaumes germaniques ultérieurs – le meilleur exemple étant Charlemagne. Ward-Perkins conclut que « les siècles post-romains connurent un déclin spectaculaire de la prospérité et de la complexité économique, et que ce déclin frappa l’ensemble de la société, de la production agricole à la haute culture, et des paysans jusqu’aux rois. Un effondrement démographique se produisit très probablement, et l’ample circulation des marchandises de qualité cessa tout à fait. Des outils culturels de haut niveau, tels que l’écrit, disparurent de certaines régions et se raréfièrent dans toutes les autres ».

Ward-Perkins développe ces arguments dans un ouvrage bref mais passionnant. Sa focale resserrée pourra en limiter l’intérêt pour le non-spécialiste, mais soulignons qu’il ne se contente pas de traiter la question de la santé économique et culturelle de l’Europe occidentale durant la période romaine tardive et les âges sombres. Il donne aussi une idée des difficultés auxquelles fait face l’historien de l’Antiquité et de la manière dont les vestiges archéologiques sont utilisés pour brosser le tableau de la vie des civilisations anciennes. Si vous cherchez un récit historique ample et majestueux, passez votre chemin. Mais si voulez vous coltiner avec quelques-uns des détails pratiques qui permettent de bâtir des théories historiques, La Chute de Rome est faite pour vous.

Cet article est paru le 17 août 2006 dans The American Spectator. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

La peur du kamikaze

« Existe-t-il des stéréotypes plus tenaces sur la Seconde Guerre mondiale que ceux concernant les pilotes kamikazes : ces patriotes acharnés qui se seraient jetés avec leurs avions contre les navires alliés, de leur plein gré, joyeusement même, faisant montre d’une loyauté inébranlable envers leur empereur adoré ? » s’interroge le chercheur James L. Huffman dans The Asia-Pacific Journal. Ce sont précisément à ces stéréotypes qu’Emiko Ohnuki-Tierney entend régler leur compte. Cette Japonaise, qui enseigne aux États-Unis, a épluché les écrits fort nombreux des futurs kamikazes. Il en ressort que ces jeunes (parfois très jeunes) hommes instruits firent souvent preuve de fatalisme beaucoup plus que de fanatisme. Leur amour pour l’empereur n’a rien d’évident, pas plus que leur désir de mourir. Ils étaient en quelque sorte volontaires sous contrainte, tant la pression psychologique et la propagande étaient puissantes. « Les officiers supérieurs leur confiaient des missions qu’il était impossible de refuser », note Huffman qui ajoute que l’un des sentiments les plus partagés par les kamikazes était une « très banale peur de la mort ».

L’écume des jours d’un philosophe

Peu de philosophes s’intéressent encore aux grandes questions, celles qui se posent dans la vie de chacun et ne sont pas l’apanage des universitaires : « Quelle est notre place dans l’ordre des choses ? Quelle attitude adopter face à la souffrance et à la mort ? Qu’est-ce que vivre en homme de bien ? » Pour Thomas S. Hibbs, de la Chronicle of Higher Education, Stanley Cavell est l’un d’eux. Son autobiographie, Si seulement j’avais su…, vient raviver le débat sur les formes et les champs dont la philosophie doit se nourrir, qui est aujourd’hui prise au piège entre « certitudes péremptoires et désespérant scepticisme ».

Partant de ses origines de Juif américain, trimbalé par son père entrepreneur et sa mère musicienne entre la Géorgie et la Californie, éveillé à la philosophie par la musique et le théâtre, c’est « le lien entre la pensée et le vécu que l’auteur met clairement en avant » dans cette drôle d’autobiographie. En digne penseur de l’ordinaire, Cavell propose de replacer l’épopée personnelle et le quotidien au cœur de la méthode, participant ainsi à « la refonte du paysage philosophique contemporain ».

Le postier en totem

Durant les années 1980-1990, il n’était pas rare qu’un employé de la poste américaine soit pris d’un accès de folie furieuse et se mette à tirer sur ses collègues. La faute, selon la presse unanime, à une atmosphère de travail à la fois déprimante et tendue, des horaires difficiles, une pression excessive sur le personnel. Ce phénomène a donné naissance à une expression : « Going postal ». Le héros du roman de J. Robert Lennon n’en est pas loin, même si, comme le remarque Theo Tait dans la London Review of Books, il est « au fond plus timide qu’homicide, un pauvre bougre plutôt qu’un milicien ». Bien qu’il ait un nom (Albert Lippincott), l’auteur l’appelle « Mailman » tout au long du roman. Mailman, donc, officie dans la petite ville de Nestor. Il a une fâcheuse habitude : avant de le livrer, il ouvre, lit et photocopie le courrier des autres. Mais voilà qu’un usager dépressif se suicide avant que Mailman, trop occupé à l’examiner, ait pu lui apporter la lettre réconfortante d’un ami…

« Lennon fait du postier un totem, estime Theo Tait. Mailman est l’emblème d’un mode de vie dominé à la fois par les communications et le manque de communication – par les visions et les distorsions qu’imposent les mass media, l’isolement de la vie urbaine et les liens qui s’effilochent au sein de familles malheureuses. »

Les âmes noires de l’Italie

Dans l’Italie de la fin des années 1960, les Rouges n’étaient pas les seuls à venir grossir les rangs des manifestations étudiantes, les Noirs aussi y étaient. Pour la première fois, Alberto Garlini retrace dans Les Noirs et les Rouges ce « moment d’histoire de l’Italie, vu à travers les yeux d’un de ceux qui ont gardé le cœur noir, minorité parmi la minorité, en marge de leur propre parti de référence, fils et rebelles du Mouvement social italien [le parti fasciste] », écrit Vittorio Macioce dans Il Giornale.

L’auteur suit le périple d’un jeune Italien qui, pris dans les affrontements de Villa Giulia sur le campus universitaire de Rome, commet l’irréparable et tue un étudiant. Une histoire de violence, de rédemption et de voyage à travers l’Europe des années 1970, qui pose la question de l’usage de la violence en politique et qui, « racontant ce qui est encore difficile à raconter dans un roman, part d’une interrogation toujours vive : qui étaient vraiment les Noirs ? »