Peu après la sortie de Moisson d’or en Pologne en 2011, raconte Marc Parry dans le Chronicle of Higher Education, la maison d’édition « a vu ses boîtes mail bombardées de messages, a reçu des menaces de boycott, et des graffitis hostiles sont apparus autour des bureaux ». Et pour cause : comme dans ses deux précédents livres, l’historien polonais Jan Tomasz Gross y évoque crûment la participation de ses compatriotes à la Shoah durant la guerre. Un sujet tabou dans ce pays où 90 % des Juifs (plus de trois millions avant 1939) furent assassinés, et qui continue de se penser comme une victime impuissante de la barbarie nazie.
Gross, qui vit aux États-Unis depuis 1968 et enseigne l’histoire à Princeton, s’intéresse en particulier dans ce dernier livre au sort des Juifs qui, pour échapper aux camps de la mort, tentèrent de se cacher dans les campagnes. Peu en réchappèrent, comme l’explique John Connelly dans The Nation : « La police allemande et les chefs de village polonais recrutèrent des paysans pour passer les forêts au peigne fin et trouver les Juifs qui tentaient de survivre dans des trous et des bunkers creusés à la main. Une fois découverts, ils étaient en général exécutés sur place, souvent par les policiers allemands, mais parfois aussi par les Polonais. Ceux qui cherchaient refuge auprès des paysans étaient eux aussi poursuivis et tués. » Or Gross met en évidence l’acceptation sociale qui entourait ces chasses à l’homme, y voyant un indice de l’antisémitisme profond des paysans. Zofia Stemplowska observe même, dans le Times Literary Supplement, que « la plupart de ceux qui, envers et contre tout, avaient caché des Juifs, dissimulèrent ces actions à leurs voisins après la guerre. Si ces faits étaient sus de tous, certains préféraient quitter leur village ».
Mais les sentiments antijuifs n’expliquent pas tout : l’appât du gain était, selon Gross, une autre motivation. « Après avoir déporté les Juifs des ghettos, raconte Connelly, les Allemands confisquèrent et expédièrent en Allemagne la partie la plus précieuse du butin – mais ce qu’ils laissèrent derrière eux était suffisant pour tenter les Polonais. Quand on annonçait que l’occupant allait vider un ghetto, les paysans des villages voisins venaient avec leurs charrettes pour emporter tout ce qu’ils pouvaient. » Plusieurs années après la libération, des paysans munis de pelles rôdaient encore sur les sites des camps d’extermination à la recherche de bijoux ou de dents en or.
De nombreuses critiques se sont élevées, à Varsovie, contre ce nouveau livre de Gross, accusé de nourrir des sentiments « antipolonais ». L’excellent accueil reçu par l’ouvrage dans le monde anglophone renforce cette rancœur. D’autres reprochent à Gross, plus sobrement, de ne pas assez tenir compte, dans son réquisitoire, de certaines circonstances atténuantes. Zofia Stemplowska en cite quelques-unes, rappelant que « les nazis punissaient de mort ceux qui aidaient les Juifs », qu’il « fallait nourrir sa famille alors que l’occupant réduisait à la famine la population entière », et cela dans un contexte de « brutalisation générale, où la vie ne valait pas cher ».