Kennedy l’épistolier

« Deux millions de lettres furent envoyées ou reçues par la Maison-Blanche durant la présidence Kennedy », nous apprend le New York Times en écho à une sélection de cette vaste correspondance parue aux États-Unis pour le cinquantième anniversaire de son assassinat. Elles offrent bien sûr une vision inédite de la gestion des grands dossiers de l’époque (les droits civiques évoqués avec Martin Luther King, la Guerre froide avec Nikita Khrouchtchev) ou de ses relations avec certaines personnalités du monde de l’art (Joséphine Baker, Pablo Casals). Mais, surtout, « elles parviennent à révéler certains aspects de la personnalité du Président que nous ne connaissions pas, ou que nous avions oubliés », écrit Simon Schama dans le Financial Times. Témoin sa puissante réflexion sur la guerre, que dévoilent ses lettres à sa maîtresse danoise durant la bataille du Pacifique. Ou, à l’autre pôle de sa sensibilité, ses échanges avec des enfants, nombreux à lui écrire. Le président leur répondait volontiers, avec la « chaleur qui le caractérisait » selon Schama : « J’ai lu avec plaisir la lettre dans laquelle tu me demandais de protéger le Père Noël en empêchant les Russes de bombarder le pôle Nord », lit-on dans l’une d’elles. Sur tous les sujets, le jeune président fait montre d’une subtilité et d’une intelligence prodigieuses, ainsi que d’une plume « à faire pâlir d’envie n’importe quel homme politique aujourd’hui », souligne The Observer de Londres.

Le naufrage d’Air India

Gabegies, absence de vision stratégique, gestion hasardeuse… L’image que donne Jitender Bhargava d’Air India est proprement désastreuse. C’est peu dire que cet ancien cadre dirigeant connaît bien la compagnie nationale indienne : il y a travaillé durant plus de vingt ans, dont treize au poste de directeur exécutif, jusqu’à sa retraite, en 2010. Si Bhargava a décidé de tout déballer dans un livre retentissant, c’est qu’il estime de son devoir d’informer ses concitoyens du gaspillage de l’argent public consacré à cette entreprise moribonde, à peine capable de verser les salaires de ses employés. Sans se faire le chantre de la privatisation – « Il existe des compagnies nationales qui se portent bien », précise-t-il au quotidien Economic Times –, c’est bien d’une certaine économie administrée, héritage des années Nehru/Ghandi qu’il se désole. Particulièrement malmené dans ces pages, l’ancien ministre de l’Aviation civile Praful Patel a intenté une action en justice contre le livre et son auteur. Sans attendre le procès, l’éditeur (Bloomsbury) a préféré passer un accord par lequel il s’est engagé à retirer le livre de la vente et à présenter ses excuses au ministre. Ce qui n’a pas découragé Bhargava, lequel a annoncé son intention de republier son ouvrage en format e-book. D’après un autre quotidien, Business Line, l’ancien cadre est assailli de demandes sur Facebook de la part de citoyens qui l’exhortent à rejoindre l’Aam Aadmi, le nouveau parti anticorruption en Inde.

Li Bai, poète moderne

En exagérant un peu, on pourrait dire que Li Bai (aussi transcrit Li Bo) est une sorte de Jean de La Fontaine chinois : une icône de la poésie classique dont tous les écoliers ont un jour appris au moins quelques vers. Proposer une approche renouvelée concernant un tel monument ne s’annonçait donc pas chose aisée. Pourtant, c’est bien ce que semble avoir réussi l’écrivain et journaliste taiwanais Zhang Dachun, dans un livre publié à l’automne à Hong Kong et à Taiwan. Avant même sa parution sur le continent, cet ouvrage s’annonçait comme un succès critique, objet de commentaires élogieux sur les blogs et les réseaux sociaux chinois.

L’un des mérites de ce travail est de remonter à la source du moindre fait rapporté au sujet de Li Bai. « Davantage que son œuvre elle-même, poétiquement inférieure à celle de son contemporain Du Fu, estime l’auteur, ce sont les détails de sa vie qui font de ce poète l’une des figures majeures de l’histoire littéraire chinoise. » Confronté à la rareté des témoignages directs, Zhang, un ancien responsable des pages littéraires du China Times, a amassé une documentation considérable pour évoquer au plus juste les années de jeunesse du poète dans le Hubei, sa vie à la cour de l’empereur Xuanzong, et son exil dans le sud de la Chine après la révolte d’An Lushan. Mais il n’entend pas enfermer son sujet dans les contraintes du genre biographique. À Li Bai, personnage haut en couleur dont la légende veut qu’il se soit noyé par une nuit d’ivresse en voulant attraper le reflet de la lune dans une rivière, rien ne semble mieux convenir que le roman. Poussant la licence poétique jusqu’à réécrire certains vers « ratés » du maître (en fait, des fragments probablement inachevés, que la tradition a maladroitement rendus), Zhang prend soin de devancer les critiques : « Si vous craignez d’être dupés à la lecture de mon livre, je préfère vous avertir qu’en effet vous allez être dupés », déclare-t-il à l’hebdomadaire Nanfang Zhoumo. « Ainsi, en faisant jouer l’imagination, j’espère éveiller la curiosité des lecteurs, au-delà des querelles de spécialistes. »

Zhang dit avoir été particulièrement frappé par la modernité de Li Bai. Celui que l’on surnommait « l’immortel en exil » était le plus cosmopolite des écrivains de la dynastie Tang. Certains lui prêtent du sang turc, ce que dément l’auteur de ce livre. En revanche, ses nombreux voyages à l’intérieur et aux frontières de la Chine de l’époque ont certainement favorisé ses contacts avec des locuteurs allophones. Une ouverture qui pourrait expliquer, selon Zhang, l’aisance avec laquelle Li Bai maîtrise des genres poétiques variés et s’affranchit du formalisme de ses contemporains.

Le poète était aussi « le seul de son époque à offrir ses œuvres en cadeau », lit-on encore dans le Nanfang Zhoumo. Une caractéristique qui en fait, aux yeux de Zhang, « un précurseur de ce qu’on appelle aujourd’hui un “we-media” », un individu diffusant lui-même ses productions, sans intermédiaires et sans contraintes. Un « poète 2.0 » en Chine médiévale, en somme.

La débâcle du français sur Internet

Du Bellay s’indignait déjà, au XVIe siècle, que la France ne tire plus gloire de « l’amplification de son langage ». Qu’eût-il dit face à la déroute du français sur le Web ? Notre langue n’a conquis que 4 % de ce nouveau territoire, où se joue l’avenir des cultures – c’est peu, très peu face à l’anglais (56 %) ; et moins que le russe, le japonais, l’allemand, ou l’espagnol.

Si l’anglais est devenu le latin d’Internet, c’est évidemment parce qu’il en est la langue maternelle. Mais aussi parce que cet idiome, à la syntaxe plutôt facile et composée d’un très riche vocabulaire de mots compacts, convient particulièrement bien au monde numérique. Le français au contraire, réputé difficile, jouit certes du « privilège unique » d’une structure « fidèle à l’ordre direct de la pensée » (disait Rivarol) ; mais ceci le rend mieux adapté au maniement des concepts qu’à la diffusion des informations. Pas de quoi, pourtant, baisser les bras : bien des langues marginales, comme le romani, et même, oui, le latin, ont entrepris une reconquista numérique – mais pas le français. Why ?

Parce que nous n’avons jamais cessé, en dépit des anciennes objurgations de Du Bellay, d’être en la matière « iniques à nous-mêmes ». Pour suivre et décrire le foisonnement d’idées nouvelles et d’inventions technologiques, l’anglais élargit constamment son vocabulaire : il croît de 5 % par an, et viendrait de dépasser le million de mots. Or le français – déjà « de toutes les langues des peuples civilisés du monde (celle) possédant le plus petit nombre de mots », comme gémissaient les frères Goncourt – s’est doté d’une ceinture de chasteté légale et culturelle qui le contient bien en dessous des 100 000 termes.

Il en va de même avec les textes français. Quand la BNF a pris l’initiative de numériser son fonds, on l’a accusée de « brader le patrimoine », et Google, son partenaire dans l’affaire, a été bombardé de critiques techniques, juridiques ou idéologiques. Résultat : sur un total de 130 millions de livres existants de par le monde, les 30 millions déjà scannés par Google sont essentiellement des ouvrages en anglais. En comparaison, le projet intereuropéen Gutenberg n’aurait à ce jour numérisé que 44 000 livres (dont 3 000 peut-être en français), et l’initiative purement française, Gallica, aux alentours de 400 000. Même retard à l’allumage du côté du livre numérique commercial : sur les 2 millions de titres accessibles par Kindle, on n’en compte que 120 000 en français. Quant à l’offre numérique franco-française, elle ne se chiffre qu’« en milliers d’ouvrages », de l’aveu de son principal distributeur.

Une langue est un outil d’expression, mais aussi un territoire de textes. Or, sur le territoire du Web, la position du français n’est vraiment pas à la hauteur d’une langue « à vocation universelle ». Il faudrait mettre les bouchées doubles, comme la Norvège qui entreprend de diffuser en ligne gratuitement l’intégralité de sa littérature, ancienne comme récente. Mais même le plus véloce des lièvres, s’il n’est pas parti à point, restera toujours en arrière. Qu’au moins le français, sur la piste de course numérique, ne se fasse pas rattraper dans quelques décennies par le nynorsk.

 

Traduction manquante – Mademoiselle Homère

Samuel Butler, fameux et sulfureux auteur de Ainsi va toute chair, n’était pas vraiment un grand connaisseur (ni un amateur) de femmes. C’est pourtant lui qui a proposé, en pleine période machiste et victorienne, cette théorie sacrilège : L’Odyssée aurait pour auteur non pas le mythique Homère, mais une dame. Plus précisément : « Une jeune femme, célibataire et très déterminée », probablement de condition royale. La demoiselle aurait vécu « plusieurs générations après l’auteur de L’Iliade », en Sicile, dans les environs de Trapani (très exactement décrits dans le texte) et se serait dépeinte elle-même sous les traits de la généreuse et proprette Nausicaa qui s’occupe si diligemment des vêtements d’Ulysse au chant VI.

Cette proposition scandaleuse, qui a précipité Homère de son piédestal et les hellénistes anglais de leur chaire, Butler n’a pour la fonder que son érudition et sa lecture ultra attentive et empathique du poème. Il fait valoir que L’Odyssée, à la différence de L’Iliade, regorge de détails révélateurs d’un point de vue féminin, voire féministe. Par exemple, la nourrice d’Ulysse, Euryclée, « vaut » vingt bœufs dans L’Odyssée, alors que dans L’Iliade une jeune femme en bon état ne coûte que quatre bœufs, soit trois fois moins qu’un trépied ! Dans L’Odyssée, certains bateaux ont aussi deux gouvernails, l’odeur du poisson est une torture pour les narines des marins, les animaux ont des comportements étranges, et ainsi de suite.

Aujourd’hui, l’idée que L’Iliade et L’Odyssée émanent d’auteurs différents écrivant à des époques différentes est assez largement admise. Mais quant à attribuer une moitié de l’œuvre à une femme… Pourtant Butler fait remarquer avec raison que la Grèce antique abondait en poétesses d’envergure (Sappho, bien sûr, mais aussi ses rivales Gorgo et Andromède, et bien d’autres). Et que les neuf Muses étaient-elles aussi des demoiselles.

Traduction manquante – Le Prêtre Jean sentait le fagot

L’avènement de l’islam a aussi eu pour conséquence de séparer le royaume du mythique Prêtre Jean, l’Éthiopie, du reste de la chrétienté. Alors, dès que les Portugais surent contourner l’Afrique par la mer, ils voulurent tirer leurs présumés coreligionnaires, « oublieux du monde qui les avait oubliés » (Edward Gibbon), de leur isolement séculaire – et prendre les musulmans à revers, du même coup. Ils débarquèrent donc sur la côte abyssine, en 1520, une petite ambassade dont le chapelain, le Padre Francisco Alvares, a relaté les péripéties dans un texte fameux, hélas jamais réédité en français depuis le XVIe siècle.

Pourchassant le négus de camp en camp à travers les immensités inconnues, le père Alvares se prit d’amour pour le peuple abyssin. Au point de vouloir obstinément le décrire comme quasi catholique, en dépit de manifestes incongruités religieuses : les prêtres mariés, parfois polygames, qui dansent à la messe et rossent leurs ouailles ; ou les fidèles qui se déchaussent, « comme des mahométans », font circoncire leurs enfants (des deux sexes…), et sont rebaptisés tous les ans, en plongeant tout nus dans un bassin…

Mais la tâche du bon Padre se révéla impossible quand il lui fallut se rendre à cette triste évidence : ses chers Abyssins étaient, ô horreur, des monophysites acharnés, complètement réfractaires à l’idée d’un Christ humain et divin à la fois, et aux diktats de Rome. De son côté, le jeune négus, Lebna Dengel, théologien tout aussi rigoureux, s’offusquait que l’on osât doter le Christ d’une nature qui ne soit pas exclusivement et 100 % divine. La mission faillit capoter. Heureusement, l’aggravation de la menace musulmane contraignit le Négus à plus de souplesse doctrinale. La realpolitik avait déjà pris le pas sur la théologie.

Le rationalisme moral lucide de Bernard Williams

Dans un livre satirique publié il y a plus de quarante ans brocardant l’envahissement de la langue française par ce jargon pseudo-intellectuel et technocratique qui ne nous surprend plus guère, tant il est aujourd’hui répandu et devenu familier, l’écrivain et journaliste Robert Beauvais affirmait ironiquement de la philosophie, grande pourvoyeuse, à son opinion, d’expressions ridicules, prétentieuses et dépourvues de sens, qu’elle était « la littérature de ceux qui n’ont pas de lettres et la science de ceux qui n’ont pas de mathématiques ». À tous ceux qui ont besoin de se convaincre que ce jugement cruel, malheureusement pertinent dans de nombreux cas, ne s’applique pas à tous, que la philosophie, par conséquent, n’est pas fatalement condamnée à n’être que l’expression pompeuse et sans grâce d’une ignorance qui s’ignore, on conseillera de lire les récents Essays and Reviews (1959-2002) de Bernard Williams.

Aux côtés de la merveilleuse sélection de lettres de l’historien Hugh Trevor-Roper qui vient également de paraître, feu d’artifice d’érudition légère agrémenté de commérages universitaires si brillamment écrits qu’on les lit sans (presque) y prendre de plaisir coupable, ce recueil d’articles constitue le second magnifique cadeau fait d’au-delà de la tombe par un intellectuel anglais en ce début de 2014. Compilation, pour l’essentiel, de recensions de livres parues dans The New York Review of Books, The London Review of Books, The Times Literary Supplement et quelques hebdomadaires et quotidiens, cet ouvrage est en effet un nouveau recueil posthume, le cinquième à ce jour, de textes d’un homme généralement considéré, à juste titre, comme un des plus remarquables et influents philosophes de langue anglaise de la seconde moitié du XXème siècle.

Une figure singulière et inclassable

Tout au long d’une carrière de plusieurs décennies qui l’a mené de Londres à Oxford en passant par Cambridge et Berkeley, où il avait émigré quelques années en guise de protestation publique contre la politique universitaire du gouvernement de Margaret Thatcher, (il reviendra en Grande-Bretagne au bout de trois ans, pour des raisons privées), Bernard Williams, que son collègue Colin McGinn a justement décrit comme un « philosophe analytique doté de l’âme d’un humaniste », s’est affirmé comme une figure singulière et inclassable de la vie intellectuelle anglophone. De la philosophie analytique, qui a longtemps représenté le plus courant le plus important de la philosophie anglo-saxonne du XXème siècle, Williams partageait la conviction que la tâche de la réflexion philosophique est de clarifier la pensée et le langage. Il s’en distinguait toutefois sur plusieurs points fondamentaux. Le premier est son intérêt pour la réflexion morale, qu’il s’est employé à ressusciter dans un environnement où elle avait perdu tout son sens. « S’il est vrai que la plus grande partie de la philosophie morale à toutes les époques s’est révélée vide et ennuyeuse » faisait-il sarcastiquement observer, « la philosophie morale contemporaine a trouvé une façon originale d’être ennuyeuse, qui est de ne plus discuter du tout des questions morales ».

L’apport de Bernard Williams à la philosophie morale est avant tout critique. « Bien trop intelligent et sophistiqué pour faire quelque chose d’aussi naïf et grossier que de proposer une analyse du discours moral » (McGinn), résolument réfractaire à l’idée de construire une théorie morale, mais par contre très sensible à la complexité des situations face auxquelles, dans la vie ordinaire, le jugement moral se trouve confronté, Williams est notamment fameux pour la manière brillante dont il a mis en lumière, sur des exemples concrets, les limites de deux systèmes de philosophie morale opposés : l’utilitarisme, selon lequel la valeur morale d’un acte est mesuré par sa capacité à assurer le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible de personnes, et la philosophie morale de Kant, pour qui le caractère bon ou mauvais d’un acte est exclusivement défini par l’intention dans lequel il est commis. Aux yeux de Williams, de telles vues souffrent de leur caractère rigide et théorique. Loin de chercher à bâtir un système de règles de portée générale et d’ambition universelle, la tâche de la philosophie morale, selon lui, dans le prolongement de la conception qu’en avaient les penseurs de l’Antiquité, doit plutôt être de nous à aider à déterminer comment, dans un monde plein d’aléas et « violemment et passionnément déraisonnable », nous pouvons arriver à mener une « vie bonne ».

Contrairement à la plupart des philosophes anglo-saxons de son époque, Bernard Williams accordait par ailleurs la plus grande importance à l’histoire de la philosophie et, plus largement, à l’histoire des idées et l’histoire politique et sociale. « Le fait que la philosophie néglige souvent sa propre histoire », relève-t-il ainsi dans un article rédigé à la fin de sa vie et repris dans ce recueil, « n’est pas le plus important. De nombreux philosophes éprouvent du respect pour l’histoire de la philosophie : ce qui importe davantage est qu’ils négligent une autre histoire – celle des concepts que la philosophie essaie d’éclairer. » De la même façon que l’atome tel qu’il est décrit par la physique quantique n’a rien à voir avec ce que les philosophes de la Grèce antique désignaient par ce mot, les concepts philosophiques ont une histoire, au cours de laquelle leur signification a souvent varié. Mais s’il est possible de faire aujourd’hui de la physique sans se préoccuper de ce que Lucrèce entendait par « atome », on ne peut en dire autant de la réflexion sur des questions comme celles de de la justice ou de la liberté : pour bien appréhender les problèmes que soulève de telles idées, nous devons comprendre les différentes interprétations dont elles ont fait l’objet dans l’histoire.

La question du style

Une troisième différence significative avec la plupart des philosophes analytiques est l’insistance sur la question du style. Bernard Williams est légitimement renommé pour l’extrême clarté de sa langue et la grande élégance de son style, son étonnante capacité à résumer en quelques phrases limpides et compréhensibles des questions passablement compliquées. Les philosophes anglo-saxons ont l’habitude de dénoncer le langage opaque et lourd des philosophes « continentaux », allemands ou français influencés par la philosophie allemande. Mais il faut reconnaître qu’à force de technicité, ils ont souvent fini par s’exprimer eux-mêmes dans un idiome impénétrable et dépourvu de grâce, parfois à peine moins rébarbatif que la langue de Hegel et d’Habermas. Admirateur avoué du style de Descartes et grand lecteur de Nietzsche, aussi convaincu de la nécessité de la clarté dans l’expression des idées que du respect du bon sens et du sens commun dans leur formulation, Bernard Williams écrivait à l’opposé une prose extrêmement lisible, qui rend chez lui l’exposé des questions les plus ardues aisé et passionnant à suivre.

Ces caractéristiques de la pensée de Williams et de sa façon de réfléchir et d’écrire se reflètent fidèlement dans les Essays and Review 1959-2002. Une bonne partie des textes de ce recueil est consacrée à la discussion de livres d’autres philosophes anglo-saxons, le plus souvent de philosophes analytiques, dont plusieurs de sensibilité politique social-démocrate comme il l’était lui-même : John Rawls pour la philosophie politique, Ronald Dworkin pour la philosophie du droit, Amartya Sen pour celle de l’économie. Tout en soulignant l’intérêt des thèses qu’ils défendent et la rigueur de leur argumentation, Williams tend à regretter le caractère à ses yeux trop abstrait de leurs vues, et la façon dont elles demeurent déconnectées des réalités sociales et politiques : si Rawls a le mérite d’avoir renouvelé en profondeur la réflexion sur la justice, les principes d’allure kantienne sur lesquels il appuie sa théorie ont une « audacieuse et irréaliste pureté » ; parce qu’il prend pour point de départ la loi et ne témoigne guère d’intérêt envers la sociologie des institutions politiques, Dworkin « a tendance à tenir pour acquis que le modèle américain de cour constitutionnelle constitue un instrument à même de garantir le maintien et le progrès des droits individuels » ; la remarquable théorie de l’égalité de Sen comme égalité dans la liberté « fournit trop ou trop peu » pour permettre sa traduction au plan politique.

Bernard Williams fait des observations du même type au sujet du livre « extraordinairement intelligent » mais « extrêmement théorique » de Robert Nozick Anarchy, State and Utopia, ainsi que de l’analyse, par Christopher Lasch, de l’émergence du narcissisme comme force dominante dans la société américaine contemporaine, dont il déplore le caractère anhistorique : « Pour étayer [une telle] critique, il faudrait faire un lien entre la description psychologique et certains traits significatifs de la société américaine contemporaine ; et puisque le contraste fondamental oppose la façon dont les choses se présentent [aujourd’hui] et celle dont elles se présentaient auparavant, une explication historique des changements concernés de la société américaine est nécessaire. »

Aversion pour le scientisme

Le champ couvert par Essays and Reviews 1959-2002 est loin de se limiter à la critique d’ouvrages philosophiques. Sa diversité donne une idée de la variété des centres d’intérêts de Bernard Williams. Plusieurs articles du recueil portent par exemple sur des ouvrages de réflexion sur la science, comme celui d’Hubert Dreyfus sur l’intelligence artificielle ou Le Gène égoïste de Richard Dawkins. Comme la plupart des philosophes analytiques, Williams ressentait la plus vive admiration pour la science, qu’il considérait comme « une des grandes réalisations de l’humanité ». Trop respectueux d’elle pour oser penser que les philosophes sont en position d’apprendre leur métier aux scientifiques, il éprouvait d’un autre côté une forte aversion pour le scientisme, cette doctrine décrétant que tous les problèmes auxquels fait face l’humanité en général, et chaque homme en particulier, sont exprimables, explicables et résolubles en termes scientifiques. Bien qu’il soit profondément stupide disait-il ainsi ironiquement d’un ouvrage du psychologue behavioriste B. F. Skinner, il ne s’agit pas d’un livre vraiment nuisible : « Son jargon désinvolte est si pitoyablement coupé de toute réalité sociale qu’il peut en pratique difficilement produire beaucoup de mal, directement en tous cas, même si son ton réductionniste et arrogant est susceptible d’encourager certains ennemis de la liberté et de la dignité. » Ici comme toujours, la position de Bernard Williams se situe dans la zone de sens commun établie entre les vues les plus extrêmes. La mission de l’éducation, déclare-t-il ainsi dans le contexte d’une réflexion sur la question des « deux cultures » (la culture scientifique et la culture humaniste, distinguées dans un célèbre essai par C. P. Snow), « est de montrer clairement que la science par elle-même ne nous livre pas la clé de l’avenir de la société, [mais aussi] que, sans un minimum de connaissance de la science et de sympathie envers elle, on ne peut prétendre se faire une idée de cet avenir ».

Dans plus d’un cas, Williams, qui était fameux pour sa verve féroce, se montre d’une dureté sans concession. Le linguiste et théoricien politique Noam Chomsky, déplore-t-il par exemple, « passe avec une vitesse et une simplicité dangereuses de ses préoccupations théoriques aux idéaux politiques pour lesquels il s’est toujours battu ». Williams s’exprime avec moins d’indulgence encore à l’égard des penseurs dont il juge la pensée et le style impénétrables : « Heidegger est le seul philosophe du XXème siècle mondialement célèbre dont on peut sérieusement affirmer qu’il était un charlatan, non parce qu’il était obscur, mais parce que [chez lui] l’obscurité est fonctionnelle, et que la combinaison de terminologie métaphysique abstraite et d’images triviales [qui caractérise ses écrits] opère comme un substitut délibéré à la pensée ». Dans le dernier article repris dans le livre, celui dans lequel Williams défend la thèse que la philosophie ne saurait se passer de l’histoire, on trouvera un résumé de l’ouvrage au ton polémique qu’il publia peu de temps avant sa mort, en 2003 à l’âge de 73 ans, dans lequel il dénonçait vigoureusement l’abandon et la critique, par des philosophes comme Richard Rorty, Michel Foucault ou Jacques Derrida, du concept de vérité et de l’idée que celui-ci a un rôle central à jouer dans la réflexion philosophique.

Athée sans état d’âme, Bernard Williams a souvent débattu des questions religieuses, ce qu’il faisait toujours sur un ton serein et en témoignant à l’égard des croyants d’une compréhension très éloignée du militantisme des athées de combat : « La question « la science est-elle compatible avec la religion ? » est généralement posée dans des termes trop vagues. Ce qui est hors de doute est que certains arguments en faveur de la religion, ceux qui reposent sur l’appel à l’inexplicable, se sont effondrés sous l’effet du progrès des connaissances ».

Umberto Eco et Richard Wagner

Dans une recension sévère de l’ouvrage de Paul Johnson sur les intellectuels, une suite de portraits à charge de penseurs et d’écrivains chez qui l’historien conservateur s’ingénie à mettre en lumière le gouffre séparant leurs idées généreuses et la mesquinerie de leur conduite privée, on trouvera une réflexion sur ce qui constituait pour Williams la vraie question, manquée, dit-il, par Johnson, celle de la nature et de l’origine de l’autorité des intellectuels. Si les intellectuels sont indispensables dans la société, déclare-t-il, c’est « parce que des idées sont nécessairement impliquées en politique, particulièrement lorsqu’on prétend que ce n’est pas le cas ; [et] que les idées politiques ont besoin de l’environnement, de la critique et de la vie fournies par d’autres idées ». Dans un long article, dans l’ensemble admiratif, au sujet d’Umberto Eco, il se livre à de fines observations sur l’appétit « boulimique » du sémiologue italien et de beaucoup de ses collègues spécialistes des études littéraires pour ces paradoxes et ces contradictions que les philosophes s’épuisent au contraire à essayer de réduite et faire disparaître, à ses yeux avec raison : « Les contradictions ne font pas en elles-mêmes la vie plus riche. La plupart du temps elles ne la rendent même pas plus intéressante ». Un autre long article est consacré à la dimension politique de l’œuvre de Richard Wagner, écho d’un livre de Bernard Williams sur l’opéra (le quatrième recueil posthume d’articles), dont le philosophe Jerry Fodor disait qu’il faudrait chercher loin et longtemps avant d’en trouver un autre sur le sujet qui soit « aussi informé, plein d’intuitions, érudit et civilisé ».

La notoriété de Bernard Williams n’était pas circonscrite au milieu universitaire. À plusieurs reprises, le gouvernement britannique lui a demandé de présider des commissions d’experts mises en place sur des questions de société. L’un des rapports les plus fameux au bas duquel se soit trouvé sa signature est celui de la commission sur l’obscénité et la censure, qu’il a en grande partie rédigé lui-même. Dans un esprit de tolérance inspiré par le libéralisme de John Stuart Mill, sa conclusion était que, pour autant que les enfants soient protégés d’une exposition à ce matériel, il n’y avait pas lieu d’interdire et de condamner la production d’œuvres pornographiques à destination du public adulte. Jugées choquantes, ces conclusions ne furent appliquées que très progressivement, et Williams dut attendre 15 ans avant de se voir confier la présidence d’une autre commission. Parmi celles qu’il dirigea figuraient des commissions sur le jeu et l’usage des drogues, ce qui lui faisait dire avec humour qu’il s’était ainsi occupé de tous les vices.

Une vision réaliste et lucide

Bernard Williams était réputé pour la vitesse fulgurante de son esprit. « Il comprend ce que vous êtes sur le point de dire mieux que vous ne le comprenez vous-même », disait son collègue d’Oxford Gilbert Ryle, « il voit toutes les objections possibles à ce que vous affirmez, et toutes les réponses possibles à ces objections avant même que vous n’ayez terminé votre phrase ». Il était aussi connu pour son sens de la répartie et ses mots d’esprit souvent acerbes. À côté de l’aventure qu’il a eue avec celle qui allait devenir sa deuxième femme, et des tensions engendrées par le fait que la première était catholique, une des raisons pour lesquelles celle-ci et lui se sont séparés, aux dires de l’intéressée en tous cas, est la difficulté croissante qu’elle éprouvait à supporter la propension irrésistible du philosophe à exécuter sans pitié par des plaisanteries méchantes les gens qu’il trouvait stupides.

Bernard Williams avait une conception tragique de l’existence et une vision réaliste et lucide de la condition humaine. C’était aussi quelqu’un dont on a pu dire qu’à l’instar des penseurs antiques, il vivait sa philosophie autant qu’il l’a formulait théoriquement. S’il fallait résumer l’intention de celle-ci en quelques lignes, on pourrait dire que la question à laquelle il s’est efforcé de répondre toute sa vie, dans l’esprit d’une certaine tradition de philosophie ancienne prolongée par des moralistes modernes comme Montaigne, était la suivante : de quelle manière, dans un environnement complexe, imprévisible et changeant, et dans des situations le plus souvent ambiguës, des êtres humains nécessairement faibles et imparfaits, et qui se comprennent mal, peuvent-il malgré tout, en s’appuyant sur leur intuition et en faisant recours à leur capacité de raisonner, déterminer comment se comporter de manière décente et parvenir à vivre ensemble le mieux possible ? Ne s’agit-il pas là d’une excellente question ?

Michel André

Anglophobie en Chine ?

En 2008, le réalisateur singapourien Lian Pek avait tourné à Pékin un documentaire intitulé Mad about English. On était en pleine folie olympique, et l’État encourageait les citoyens chinois de toutes les catégories professionnelles à apprendre l’anglais pour accueillir les visiteurs étrangers ; le film avait notamment suivi un écolier de 11 ans, un chauffeur de taxi, mais aussi un policier, un médecin traditionnel et un retraité. Aujourd’hui, cinq ans après, les autorités chinoises semblent vouloir mettre un terme à cette anglomanie, notamment en détricotant la part jadis prépondérante de l’anglais dans les épreuves du Gaokao, le baccalauréat chinois. Est-on entré dans une « ère de refroidissement », comme se le demande, sous couvert de l’anonymat, une enseignante interrogée par l’hebdomadaire des intellectuels chinois, le Nanfang Zhoumo ?

Malgré une histoire de plus de cent cinquante ans, l’enseignement de l’anglais en Chine est régulièrement remis en question. Même pendant les années de préparation olympique, la polémique ne s’était pas entièrement tue dans les cercles du pouvoir : en 2005, un vice-ministre de l’éducation avait publiquement pointé les dangers de l’utilisation de l’anglais dans les réunions de travail, susceptible selon lui d’altérer la maîtrise du chinois chez leurs locuteurs. Ce débat peut sembler familier aux observateurs de la politique de la francophonie par exemple, mais il est en Chine assombri par des présupposés idéologiques plus lourds.

Tordons d’abord le cou à une idée reçue : si l’enseignement de l’anglais dans le système éducatif officiel chinois est apparu plusieurs décennies après la création d’une chaire de chinois à l’École des Langues Orientales par exemple, ce n’est pas si tardif que cela ; malgré les résistances des conservateurs chinois, les réformistes avaient réussi dès 1862 à l’imposer. Et en 1902, alors que l’empire Qing est enfin entré dans une ère de renouveau et de réformes gigantesque que seule la révolution de 1911 viendra arrêter et jeter dans l’oubli, l’anglais entre à l’école primaire, pour devenir jusque dans les années 1950 la première langue étrangère apprise en Chine. En 1954, pour des raisons purement idéologiques liées à la guerre froide, l’enseignement de l’anglais est complètement arrêté et remplacé par le russe. En raison de son opposition à la déstalinisation et de la brouille avec l’Union soviétique qui en résulte, Mao autorise à nouveau l’apprentissage de l’anglais en 1964. Mais la Révolution culturelle y met rapidement fin. En 1978, quand le baccalauréat chinois est à nouveau organisé après une décennie d’éclipse, l’anglais est une option uniquement passée par ceux qui se destinent à l’étude des langues étrangères. Cependant, et cela montre que l’ouverture internationale est intimement liée dès le début à la révolution anti-maoïste que mène l’équipe de Deng Xiaoping, l’anglais devient l’une des trois matières principales de l’enseignement secondaire (avec les mathématiques et le chinois) dès 1983. Et en 1987, l’anglais devient la seule matière dont l’enseignement est continuellement obligatoire de la primaire à l’université.

« Crazy English »

Dans les années 1990, alors que le nombre d’étudiants à l’étranger s’accroît rapidement, l’anglais devient également une matière obligatoire pour entrer dans le service public. Les écoles pour apprendre la langue de Shakespeare fleurissent partout, Li Yang lance sa fameuse méthode intitulée « Crazy English » qui consiste à faire crier des foules pour apprendre la langue de manière désinhibée, et remplit des stades entiers. Les premières maternelles anglophones pour riches ouvrent au début des années 2000. Bientôt, des collèges et lycées privés commencent à ne plus préparer au baccalauréat chinois, mais à des examens d’entrée à des écoles européennes ou américaines.

Néanmoins, cette longue anglomanie n’a pas forcément été très efficace. L’opinion des Occidentaux sur l’aptitude des Chinois à parler l’anglais est d’ailleurs souvent biaisée – les interprètes ou traducteurs qu’ils rencontrent sont souvent des diplômés de filières linguistiques d’élite qui ne sont pas représentatifs des masses. Zhang Lianzhong, professeur à la prestigieuse Université des Langues étrangères de Pékin, se rappelle des cours qu’il avait dans son enfance : « On apprenait à crier “Long Live Chairman Mao” – et c’était pratiquement tout – les enseignants étaient incapables même de comprendre et d’expliquer la grammaire de cette phrase simple. Bref, l’enseignement de l’anglais avait été “sinisé”, et ce n’est pas sûr que cela soit totalement différent aujourd’hui. » Qi Luxia, professeur à l’université de langues étrangères et de commerce international du Guangdong raconte que jusque dans les années 1990, l’enseignement de l’anglais en Chine ne consistait en général que par la répétition d’un petit nombre de phrases types tout au long de l’année.

Liu Daoyi, responsable de l’édition des manuels scolaires d’apprentissage de l’anglais dès 1978, témoigne : « Au début, on était obligé d’y aller très graduellement, avec de nombreux exercices structuralistes proposant des substitutions ad libitum de vocabulaires plaqués sur des modèles grammaticaux – au point que la première méthode publiée en 1978 a rapidement été surnommée “L’anglais stupide”. Ce n’est que dans les années 1990 qu’on a pu concevoir un manuel incluant une approche pédagogique fondée sur la communication avec des locuteurs étrangers. L’atmosphère était encore très conservatrice, et il était par exemple impossible d’introduire des dialogues entre personnages de sexe différent. La communication émotionnelle qu’on enseignait ne dépassait pas le niveau infantile. Cependant, la nouveauté que ce manuel apportait, et aussi le fait que la différence culturelle des étrangers y était caractérisée à la fois dans les illustrations (les étrangers étaient représentés de façon moins formelle, en jeans, alors que leurs homologues chinois restaient habillés de façon conservatrice), et dans les dialogues (les étrangers étaient un peu espiègles) a été difficilement acceptée par les enseignant conservateurs, et il y a eu beaucoup de débats. Avec un tirage total de 200 millions d’exemplaires au cours de sa décennie d’utilisation, ce manuel est entré dans le Livre Guiness des records. »

En 2000, la situation semble évoluer : l’enseignement est partiellement décentralisé, et les écoles sont autorisées à choisir le manuel de leur choix, pourvu qu’il ait été approuvé par le ministère. Il y aura donc rapidement une trentaine de manuels scolaires d’anglais dans toute la Chine. Pourtant, cette floraison n’entraîne pas de changement des méthodes d’enseignement, en raison de l’importance écrasante des examens au cœur du système, qui sont la clef à l’accession aux bonnes écoles et aux bonnes filières. Or, les examens restent fondés sur des questionnaires à choix multiples – mode adoptée en 1984 pour à l’époque pouvoir unifier plus facilement les niveaux dans toute la Chine, et qui reste très commode pour le traitement des épreuves par ordinateur. Résultat, critique le professeur Qi Luxia, « l’enseignant perd du temps à expliquer pourquoi trois des réponses du choix multiple sont mauvaises, ce qui est anti-pédagogique, car il n’y a qu’une bonne réponse, et que c’est surtout celle-ci qui devrait être expliquée. Les professeurs, au lieu d’enseigner l’anglais, font bachoter leurs élèves en exploitant toutes les failles des QCM – c’est un non-sens linguistique ». Quand aux devoirs à la maison, très stéréotypés, ils sont en général aujourd’hui complètement pollués par les modèles type de composition que l’on trouve sur Internet.

Fêtard blindé de thunes

Bref, malgré son importance dans le système, l’enseignement public de l’anglais en Chine produit des résultats très décevants, et est socialement très discriminant : les élites envoient leurs rejetons faire des études à l’étranger dès l’adolescence – une étude a montré que 98 % des petits-enfants des ministres chinois avaient la nationalité des américaine ; la fille du président Xi Jinping fait actuellement ses études aux États-Unis et n’est pas pressée de revenir ; le fils de Bo Xilai hiérarque arrêté l’an dernier, après avoir écumé Cambridge au Royaume-Uni, continue sa vie de fêtard blindé de thunes à Harvard (il est – selon ses professeurs – absolument nul).

Cela justifie t-il, s’interroge l’hebdomadaire Nanfang Zhoumo, la baisse de l’importance de l’anglais dans le baccalauréat ?

En octobre 2013, la municipalité de Pékin a annoncé qu’à partir de 2016, la part de l’anglais dans le baccalauréat, aujourd’hui à 150 points, baissera à 100 points, tandis que le chinois passera de 150 à 180 points. Le niveau de difficulté des épreuves sera également revu à la baisse.

Cela s’inscrit dans une réforme du « Gaokao » commencée dès 2011, et dont la feuille de route est sommairement décrite dans le « document numéro 1 » du ministère de l’Éducation, publié en janvier 2012, immédiatement après, fait malicieusement remarquer le Nanfang Zhoumo, le XVIIIe Congrès du Parti Communiste Chinois qui a consacré une nouvelle équipe à la tête du pouvoir chinois, dirigée par Xi Jinping – c’est une manière d’écrire que les deux événements sont liés et que le ministère de l’Éducation a attendu la sanction du nouveau Bureau politique pour sortir son document.

Pour autant, les promoteurs de la réforme s’appuient surtout sur des arguments « techniques ». Ils sont de trois ordres : tout d’abord, alors que le consensus est qu’il faut réformer le Gaokao, mais que, à l’image de ce qui se passe en France, toute réforme de l’éducation se heurte à de fortes résistances et est menacée de se faire détricoter ou enterrer, commencer par réformer la place de l’anglais, qui est la pierre angulaire de l’édifice, est l’approche la plus efficace qui servira de laboratoire pour à terme changer tout le système ; ensuite, qu’il faut faire baisser la pression exagérée que subissent les élèves chinois, et enfin qu’une trop grande suprématie de l’anglais serait non seulement discriminatoire pour les garçons (moins bons en langues que les filles selon les statistiques du système chinois), mais menacerait aussi la maîtrise du chinois par leurs locuteurs.

Polémique

Si le premier argument paraît sensé à la plupart des experts, le deuxième est déjà plus polémique. Un chercheur en anglais de l’institut de pédagogie d’un des arrondissements de Pékin s’interroge : « on dit qu’on veut faire baisser la pression sur les élèves – très bien ! Mais les points qu’on enlève à l’anglais, on les met au chinois, cela ne fait que déplacer le problème ! » Le troisième argument (trop d’anglais menace la langue chinoise), s’il peut paraître risible à certains internautes (« Comment oublierais-je ma langue ? » s’exclament certains), est en revanche pris au sérieux par d’autres locuteurs qui pointent certaines spécificités du chinois mandarin : non seulement ce n’est pas la langue maternelle de tous les Chinois, une grande partie parlant encore un dialecte chez eux, et l’écriture idéographique demanderait plus d’efforts de mémorisation. « Imaginez la honte si un étranger arrive et demande à un Chinois le sens d’un caractère et que celui-ci est incapable de répondre ! » affirme un internaute soutenant la réforme. En tout cas, l’étendard du « sauvetage de la langue chinoise » est brandi haut et fort par les autorités, et les media du pays reprennent l’antienne : si l’on « décapite » l’anglais, c’est pour lui rendre sa place originelle « d’outil », et de « faire de la place à la langue et à la culture nationale ».

Ce qui amène à une lecture politique de la réforme… Celle-ci est privilégiée par une partie des intellectuels chinois, qui la voient exprimée parfois assez directement dans le « document numéro 1 ». Le texte préconise en effet de renforcer les cours de chinois et d’histoire et de les « infiltrer » avec une « éducation idéologique morale ». Or, à l’image de bon nombre de ses confrères linguistes, Gong Fuya, ancien député et président de la commission « Langues étrangères » de l’Association Chinoise de Pédagogie souligne : « On veut nous faire croire que les langues ne sont que des outils, mais ce sont aussi et peut-être surtout des humanismes. » Cheng Ming, chef du groupe de recherche sur l’enseignement de l’anglais à l’université normale de Nankin tente lui aussi une explication idéologique : « Peut-être est-ce parce que le pays est devenu riche et puissant, et qu’il lui semble que l’anglais n’est plus aussi important qu’avant. » Nombre de Chinois qui étaient jeunes dans les années 1980 et 1990 se souviennent avec émotion de l’ouverture intellectuelle apportée par les cours d’anglais de leur époque, qui a accompagné la fin du totalitarisme maoïste et l’essor économique de la Chine.

De là à voir dans cette réforme une reprise en main idéologique qui aurait pour but de mener la Chine vers un isolement nationaliste, il n’y a qu’un petit pas, et c’est bien cette idée que, malgré la censure, un certains nombre d’éditorialistes chinois essayent de faire passer discrètement pour alerter l’opinion et polariser le débat – c’est typique des luttes de factions et de courants au sein du pouvoir chinois.

Néanmoins, pour la plupart des commentateurs, il n’y a en réalité que peu de craintes à avoir sur le futur impact de ces mesures sur les capacités anglophones des Chinois ou leur degré d’ouverture.

Bidonnages

D’abord, fait remarquer au Nanfang Zhoumo un correcteur d’anglais qui a tenu à rester anonyme, « Le niveau du bac en anglais était déjà nul – la moyenne de la note était de 100 sur 150, et en 2013, on nous a demandé de l’élever à 120. Comment peut-on encore rendre l’épreuve plus facile ? » Il est connu depuis longtemps que le Gaokao se prête bien à toutes sortes de bidonnages, ce qui explique en partie l’immense décalage entre les notes et le niveau réel, surtout en anglais. Les défauts majeurs du système, comme le fait que tout l’enseignement n’a que pour seul objectif de préparer à l’examen, ne sont pas encore corrigés, ce qui fait que tout changement dans les coefficients n’a que peu de chance d’influer sur le niveau ou la popularité d’une matière.

Ensuite, comme le fait remarquer Alan Macfarlane, anthropologue iconoclaste de Cambridge qui vient de publier en Chine un ouvrage intitulé « L’invention du monde moderne » reprenant les conférences qu’il a prononcé l’an dernier à Tsinghua, l’une des meilleures université chinoise, il est impossible d’oblitérer l’importance de l’anglais dans le monde globalisé actuel. Dans un long entretien qu’il a accordé à l’hebdomadaire Nanfang Zhoumo – et que celui-ci a malicieusement ajouté aux pages « culture » du numéro faisant sa « une » sur la réforme de l’enseignement de l’anglais, le chercheur britannique explique comment pratiquement tous les aspects de la modernité viennent, via les États-Unis, du Royaume-Uni. Tout le monde pense à la langue anglaise devenue lingua franca internationale, mais la plupart des machines utilisées actuellement, de l’automobile à l’ordinateur, ont aussi été inventées en Angleterre, pays d’où la révolution industrielle est d’ailleurs partie. Tout comme le capitalisme, la liberté des marchés, les grandes banques internationales, le football, les bars, les associations, la démocratie parlementaire… « Que veulent les Chinois actuellement ? Des habits de meilleure qualité, des voitures plus belles, des iPad plus cools, et encore plus de démocratie, de liberté, de pédagogie occidentale, d’humour occidental, et même des sports occidentaux. Même ceux qui sont contre cela ne peuvent nier ce désir quasiment universel ici. Et ceci dit sans ethnocentrisme, condescendance, ni jugement de valeur. Bien que cela puisse énerver certaines personnes, force est de constater que le monde entier suit désormais des modèles anglo-saxons. »

L’expérience chinoise semble donner raison à Alan Macfarlane : cela fait déjà cinq ans que la province du Jiangsu expérimente un système de baccalauréat avec diminution des coefficients d’anglais dans les même proportions que ce qui est prévu pour Pékin en 2016. Or, personne n’y a remarqué de changement, ni dans le niveau des élèves, ni dans l’attractivité de la matière.

Renaud de Spens

Hitler, l’homme

« Si l’on retranche tout ce qui touche à la politique chez lui », expliquait l’historien Ian Kershaw lors de la parution du premier volume de sa célèbre biographie d’Hitler en 1998, « il ne reste pratiquement rien. C’est en quelque sorte une coquille vide. » Pas si vide, en réalité. Le vide apparent tient pour une bonne part à l’obstination avec laquelle le Führer, jusqu’à la veille de sa mort, a éliminé les traces de son passé, et avec laquelle il s’est forgé, épaulé par Goebbels, l’image d’un homme sans vie privée. Ce « vide » a été fabriqué de toutes pièces, soutient l’historien allemand Volker Ullrich, dont le premier volume d’une nouvelle biographie fleuve vient de paraître en Allemagne. S’appuyant sur des archives récemment découvertes et une relecture des témoignages déjà connus, Ullrich entend cerner l’homme derrière le politique.

Hitler était fou, mais le mot est vague, et pour ceux qui ne partageaient pas sa folie et l’ont rencontré ou côtoyé, il ne le paraissait guère. Un homme « simple, doux, presque timide, à la voix chaleureuse », découvre un ambassadeur de France. Un petit bourgeois insipide, jugent certains. Poli, discret, aimant les enfants et la vie de famille (celle d’autrui), mais aussi capable de déployer un « charme envoûtant » et même d’amuser. Un amant prudent (pour le moins), mais fidèle, allant jusqu’à organiser son mariage avant son suicide à deux. Un gros travailleur, pourvu d’une mémoire impressionnante, qui préparait à fond ses discours, y compris les plus échevelés. Un psychologue hors pair, qui sondait les cœurs, capable de retourner n’importe quelle assemblée et passé maître dans l’art d’exploiter les points faibles de chacun, de diviser et corrompre pour régner. Un être fondamentalement double, sûr de son talent, qui se décrivit un jour comme « le plus grand acteur d’Europe ». Proprement diabolique.

 

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