14 faits & idées à glaner dans le numéro 51

• Hitler était sans doute atteint de schizophrénie paranoïde.

• Les idéologies mondialistes sont condamnées.

• Les gens ne croient pas aux idées, ils croient aux gens qui ont des idées.

• Il existe au total 120 864 880 livres différents.

César, d’après Pline l’Ancien, se vantait d’avoir tué 1 192 000 Gaulois.

• Pour empêcher qu’on fouille dans son passé, Hitler fit proclamer zone interdite une partie
de sa région d’origine.

• « Cela me console de penser que quelqu’un quelque part est en train de faire l’amour. »

• Au Brésil, seuls 5 % à 8 % des assassinats sont élucidés.

• Les trafiquants de drogue brésiliens ont désormais des lance-roquettes.

• Sur Internet, on ne trouve jamais que ce qu’on cherche.

• L’État-providence est une kleptocratie.

• Parler d’une solitude essentielle de l’être humain n’a aucun sens.

Patricia Highsmith vivait de vodka, de céréales et d’œufs au bacon.

• La critique littéraire n’apporte aux auteurs que ce que l’ornithologie apporte aux oiseaux : rien.

Sur la pathologie d’Hitler

« Le 10 novembre [1918], un pasteur vint à l’hôpital militaire pour nous faire une petite allocution ; alors nous apprîmes tout. J’étais ému au plus haut point en l’écoutant […] Je ne pus plus y tenir […]. Brusquement la nuit envahit mes yeux, et en tâtonnant et trébuchant je revins au dortoir où je me jetai sur mon lit et enfouis ma tête brûlante sous la couverture et l’oreiller […]. Tout ceci ne s’était-il passé que pour qu’une poignée de criminels pût mettre la main sur le pays ? […] Misérables ! Dépravés ! Criminels ! […] Dans ces nuits naquit en moi la haine, la haine contre les auteurs de cet événement […] Avec le Juif, il n’y a point à pactiser, mais seulement à décider : tout ou rien ! Quant à moi, je décidai de faire de la politique. »

C’est ainsi qu’Hitler raconte, dans Mein Kampf, l’effet produit sur lui par l’annonce de l’armistice. Ayant été gazé et touché aux yeux, il était en convalescence à l’hôpital de Pasewalk.

Beaucoup a été écrit sur la folie d’Hitler. Le psychanalyste Erich Fromm a vu en lui une personne restée au « stade anal » en raison d’un Œdipe non résolu, qui a transféré son désir incestueux à l’égard de sa mère sur l’Allemagne, sa patrie, et transformé son animosité à l’égard de son père en haine des Juifs. Plus sérieusement, trois jeunes universitaires irlandais, reprenant l’ensemble de la littérature sur le sujet, jugent que le diagnostic de schizophrénie paranoïde, décrit par les manuels de psychiatrie, s’applique très bien1. La maladie se caractérise notamment par des « idées délirantes de persécution ou mégalomaniaques, ou les deux, qui d’habitude s’organisent autour d’un thème cohérent. Cette pathologie est le plus souvent associée à l’anxiété, la colère, une attitude hautaine et la quérulence [délire de revendication] ». Ces facteurs « prédisposent l’individu à la violence », les idées de persécution pouvant engendrer un « comportement suicidaire ». La personne manifeste souvent un complexe de supériorité dans les relations interpersonnelles. La schizophrénie paranoïde n’implique pas de déficiences cognitives et « n’empêche pas de très bien fonctionner dans la vie quotidienne ». Les auteurs pensent qu’en apprenant la nouvelle de l’armistice à l’hôpital de Pasewalk, Hitler a été victime d’une véritable hallucination, caractéristique de la schizophrénie.

 

 

Hitler, le plus grand acteur d’Europe

En novembre 1938, deux semaines après la Nuit de cristal – au cours de laquelle des synagogues avaient été incendiées sur tout le territoire du Reich –, le nouvel ambassadeur de France en Allemagne se rendit au Berghof sur l’Obersalzberg, la résidence secondaire du Führer, pour lui remettre ses lettres de créance. Robert Coulondre se souvient, une décennie plus tard, qu’il s’attendait à trouver un Jupiter tonnant dans son château. Au lieu de cela, il fit la rencontre d’« un homme simple et doux, presque timide, dans sa maison de campagne ». Le diplomate en fut tout décontenancé. « J’avais entendu à la radio la voix rauque, criarde, menaçante, revendicatrice du Führer et je me retrouve face à un Hitler à la voix chaleureuse, calme, amicale. Lequel était le vrai ? Ou l’étaient-ils tous deux ? »

Une étrange question, nous semble-­t-il aujourd’hui. Car nous savons, et jusqu’à la nausée, qui était cet homme, responsable d’avoir massacré des peuples entiers et précipité le monde dans une guerre qui fit des dizaines de millions de morts. Nous avons tout lu, tout vu sur lui.

Et pourtant. Ce personnage historique, presque soixante-dix ans après son suicide dans son bunker berlinois, n’est-il pas depuis longtemps ravalé au rang de spectre monstrueux ? De synonyme du mal absolu ? Quand on n’en fait pas, au contraire, une figure risible, comme dans les bandes dessinées et les petits films d’animation de Walter Moers, ou dans le surprenant bestseller de Timur Vernes « Il est de retour » (1) ?

1. Un être double

Des bibliothèques entières ont été écrites sur le régime meurtrier instauré par les nazis, sur la guerre et l’Holocauste, mais les auteurs ont eu tendance à faire de la personne d’Adolf Hitler un stéréotype et, par là même, curieusement, à l’escamoter. Car il n’était ni le Mal incarné, ni un épouvantail grotesque, comme l’artiste Jonathan Meese veut nous le faire croire quand il imite le salut hitlérien au cours d’une « performance » (2). Il n’était pas davantage une simple figure dans laquelle se projetaient des masses déchaînées, ni une marionnette animée par l’esprit d’une époque frappée du traumatisme de la Première Guerre mondiale.

Peut-on vraiment comprendre la catastrophe, unique dans l’histoire, que fut le nazisme sans comprendre Hitler lui-même ? Sans expliquer la manière dont il fonctionnait : ses techniques pour prendre le pouvoir, sa pensée – et, surtout, sa personnalité ?

C’est peut-être plus difficile que pour d’autres personnages historiques – notamment parce que le dictateur a fait disparaître la quasi-totalité des documents personnels le concernant. Dès les années 1930, il ordonna de mettre en sécurité tout ce qui pouvait apporter des informations sur son enfance et son adolescence à Linz, sa jeunesse à Vienne et à Munich ou son expérience de soldat pendant la Première Guerre mondiale. En avril 1945, quelques jours avant son suicide, il ordonna de brûler en urgence les papiers personnels qui se trouvaient encore dans les armoires blindées de la chancellerie, dans son appartement munichois et sur l’Obersalzberg. Ne subsistent que quelques lettres et autres documents écrits de sa main, et une poignée de témoignages de contemporains, qui se contredisent les uns les autres [lire ci-dessous « Des sources inexploitées »].

Hitler est une énigme, il l’était même pour ses plus proches collaborateurs. Otto Dietrich, chef du service de presse du Reich, le qualifie dans ses Mémoires de « personnalité impénétrable », de « sphinx ». De son côté, Ernst Hanfstaengl, qui fit partie du premier cercle d’Hitler dans les années 1920, se souvient n’avoir jamais réussi à « découvrir une clé permettant d’accéder aux tréfonds du psychisme de cet homme ».

Déchiffrer le caractère d’Hitler comme un code génétique – c’est sans doute impossible. Aussi impossible qu’une psychanalyse post mortem ou une pathogenèse qui ne tienne pas compte des théories sur le fascisme. En revanche, il est possible de rassembler tous les fragments qui nous sont parvenus pour former une image de sa personnalité. Il ne s’agit pas de révéler, à la manière des ouvrages sensationnalistes, un « Hitler privé », mais de comprendre comment il agissait et fonctionnait.

Et, surtout, d’entrevoir comment Hitler a pu galvaniser tant de personnes et en faire des complices enthousiastes de ses crimes effroyables. Car, s’il n’avait vraiment été que ce « dément », ce braillard fanatique, ce vulgaire trublion, ce clown grotesque qu’on nous sert aujourd’hui jusqu’à plus soif, il aurait très vite disparu de la scène, comme tant d’autres agitateurs populistes qui, dans les années 1920, gravitaient autour de la droite radicale.

Jusqu’à présent, les biographes ont fait de nécessité vertu en déduisant du caractère apparemment insondable de la psyché hitlérienne la vacuité de son existence en dehors de la politique. Le journaliste Joachim Fest parlait, en 1973, du « vide humain » qui l’entourait et certifiait : « Il n’avait pas de vie privée (3). »L’historien britannique Ian Kershaw enfonça le clou : « Si l’on retranche tout ce qui touche à la politique chez lui, expliquait-il lors de la parution du premier volume de sa biographie, en 1998, il ne reste pratiquement rien. C’est en quelque sorte une coquille vide (4). »

À y regarder de plus près, il apparaît cependant que ce vide lui-même était fabriqué de toutes pièces. Hitler a cherché à dissimuler les détails concernant sa vie pour se construire l’image d’un homme politique en parfaite adéquation avec son rôle de « Führer », qui avait renoncé à tout bonheur privé, à toute attache avec qui que ce soit, pour pouvoir se consacrer à sa mission de régénération du peuple allemand. Si l’on ne veut pas être dupe de cette mise en scène, il faut regarder derrière le rideau qui sépare l’image officielle d’Hitler, le rôle qu’il avait endossé, de sa personne réelle.

Le brillant journaliste Konrad Heiden, qui, en 1936-1937, publia en exil la première biographie du leader nazi, le décrit comme un « être double (5) ». Hitler, selon lui, aurait, tel un médium, créé un second lui-même : « Au repos, celui-ci se tenait tapi dans le Hitler normal ; dans les moments d’exaltation, il surgissait et le recouvrait d’un masque plus grand que nature. » D’anciens compagnons de route du dictateur ont confirmé l’existence de cette double personnalité si particulière.

Car ceux qui se sont trouvés en sa présence n’en ont généralement pas été très impressionnés. À l’issue d’une rencontre en 1931, l’industriel Günther Quandt le qualifie de « Monsieur Tout-le-Monde ». La journaliste américaine Dorothy Thompson, à qui le Führer accorda une interview dans sa suite de l’hôtel Kaiser­hof, à Berlin, en novembre de la même année, vit en lui « le prototype de l’homme de petite taille ». Et même le comte Lutz Schwerin von Krosigk, resté à son poste de ministre des Finances après le 30 janvier 1933, lui trouvait une apparence plutôt quelconque : « Ses traits n’avaient rien d’harmonieux, mais pas non plus cette irrégularité qui témoigne d’un esprit singulier. Ses mèches retombant sur son front, et son bout de moustache large d’à peine deux doigts lui donnaient l’air d’un cabotin. »

2. Un évangéliste devant ses ouailles

C’était en somme un homme insipide avec une curieuse petite moustache. Mais, à la tribune, il se métamorphosait en un démagogue tel que l’histoire allemande n’en avait encore jamais connu.

Hitler, qu’on a volontiers caricaturé (à tort) comme un agitateur de bistrot, était un faux impulsif. Aucune place n’était laissée, dans ses discours, à l’improvisation. Même dans les moments de transe apparente, il calculait froidement l’effet de ses phrases. « C’était peut-être le talent le plus étonnant de ce tribun-né : le mélange de feu et de glace », observe Schwerin von Krosigk.

D’innombrables documentaires télévisés nous montrent ces scènes bien connues où on le voit beugler. Dans les faits, pourtant, il commençait la plupart de ses allocutions sur un ton calme, presque hésitant, comme s’il cherchait à prendre le pouls du public. Lorsqu’il était sûr de son approbation, et alors seulement, il se détendait, son ton et son vocabulaire gagnaient en agressivité. Et plus les applaudissements et les acclamations lui confirmaient que la mayonnaise avait pris, plus il accélérait le rythme et haussait la voix. Son excitation apparente se transmettait à l’assemblée, jusqu’à ce que la salle entière, après un ultime et sauvage crescendo, se retrouve dans un état d’ivresse extatique. Le résultat obtenu reste incompréhensible lorsqu’on se contente de regarder les dernières minutes de ses discours. Konrad Heiden parlait d’un « incomparable baromètre à mesurer l’état d’esprit des masses », Ernst Hanf­staengl d’un « virtuose quand il s’agissait de jouer sur ce clavier qu’est l’âme des masses ».

Au cours de la période fiévreuse qui s’étend des années 1920 au début des années 1930, Hitler n’eut pas son pareil pour exprimer ce que son public pensait et ressentait, en se servant de ses peurs ou en jouant sur ses aspirations, ses préjugés et ses ressentiments. Un jour de la fin 1931, le journaliste américain Hubert R. Knickerbocker n’avait vu en Hitler, rencontré le matin à la Maison brune, le quartier général du Parti nazi, qu’un homme politique poli et discret ; il fut estomaqué de l’entendre haranguer la foule le soir même au cirque Krone, la plus grande salle de Munich. « C’était un évangéliste devant ses ouailles, note Knickerbocker. Avec lui, la foule conspuait les Français. Avec lui, elle sifflait la République. Ces huit mille personnes étaient un instrument sur lequel Hitler jouait une symphonie de passion nationale. »

L’orateur ne prêchait pas seulement des convertis. L’assemblée qui se tint le soir du putsch du 8 novembre 1923 au Bürgerbräukeller est particulièrement révélatrice de sa force de conviction (6). La plupart des personnes présentes, parmi lesquelles se trouvaient de nombreux hommes politiques bavarois de premier plan et des bourgeois fortunés, firent clairement savoir que l’occupation de la salle par les nazis les indignait. Jusqu’à ce qu’Hitler les retourne en sa faveur par son discours véhément. « C’était presque comme un abracadabra, un coup de baguette magique », se souvient l’historien Karl Alexander von Müller, témoin de la scène.

Rudolf Hess, secrétaire particulier du Führer à partir de 1925, a décrit l’effet produit par Hitler sur une assemblée de patrons de la Ruhr. La rencontre eut lieu en avril 1927 à Essen. Les entrepreneurs l’accueillirent d’abord par un « silence glacial ». Deux heures plus tard, il les avait si bien gagnés à sa cause que la salle éclatait en un tonnerre d’applaudissements enthousiastes. « On se serait cru au cirque Krone et non parmi de respectables hommes d’affaires. » Même un observateur aussi froid qu’André François-Poncet, le prédécesseur de Coulondre au poste d’ambassadeur de France, fut frappé lorsqu’il assista au congrès de Nuremberg de 1935 par l’« intuition merveilleuse » avec laquelle Hitler saisissait les sentiments du public : « Pour chacun il avait un mot adéquat. Tour à tour mordant, pathétique, familier et impérieux, il donnait dans tous les registres. »

L’orateur Hitler savait aussi se mettre lui-même en scène. Il avait créé précisément à cet effet la moustache qui le symbolise encore aujourd’hui, comme une marque distinctive. Dès ses débuts à Munich, il prophétisait qu’elle deviendrait à la mode.
« Dans l’un de ses rares accès de spontanéité, il a affirmé un jour qu’il était le plus grand acteur d’Europe », se souvient Schwerin von Krosigk. C’était de la pure mégalomanie, mais il n’en demeure pas moins qu’Hitler maîtrisait l’art de se glisser dans des rôles différents, aussi bien lors de vastes rassemblements que dans des cercles plus intimes.

3. Le « sympathique monsieur Hitler »

Dans le salon berlinois d’Helene Bechstein, la femme du fabricant de pianos, ou dans le palais du couple d’éditeurs munichois Hugo et Elsa Bruckmann – des soutiens de la première heure – il se fondait dans le décor et jouait le rôle du bon bourgeois en costume-cravate. Lors des rassemblements et des congrès du Parti, il endossait sa chemise brune et se présentait en guerrier ne faisant pas mystère de son dédain, précisément, pour ce genre de salon.

D’homme à homme, il pouvait se montrer extrêmement aimable. Il pouvait déployer, dans le but de séduire quelqu’un, un charme tout simplement envoûtant. Même lorsqu’il s’entretenait avec des personnes qu’il méprisait profondément, il n’avait aucune difficulté à feindre une authentique sympathie, vis-à-vis des Hohenzollern par exemple. En octobre 1931, il embobina si habilement la seconde épouse de Guillaume II, l’« impératrice » Hermine, que celle-ci s’enticha du « sympathique monsieur Hitler ». Le Führer ne rechignait pas non plus à affubler d’un « Sa Majesté impériale » le prince Auguste-Guillaume. Auwi, comme on surnommait ce quatrième fils de l’ancien empereur, rendit d’ailleurs avant 1933 d’utiles services aux nazis, en incitant l’aristocratie à adhérer au « mouvement ». Après son arrivée au pouvoir, le chancelier nazi n’eut plus besoin de ce prince particulièrement naïf et ne tarda pas à le marginaliser.

Hitler pouvait aussi verser des larmes à volonté, comme lorsque, au mois d’août 1930, il regagna à sa cause les SA de Berlin en révolte contre lui, à l’issue d’une impressionnante mise en scène devant 2 000 d’entre eux. Ou lorsque, au matin du 30 janvier 1933, peu avant de prêter serment comme nouveau chancelier, il accourut, apparemment très ému, auprès de Theodor Duesterberg, l’un des principaux dirigeants de la puissance organisation paramilitaire du Stahlhelm (7), pour s’excuser de ce que les organes de presse du Parti lui avaient reproché son origine juive.

On a pu qualifier Hitler de « maître ès tromperies », et c’est bien ce talent de dissimulateur hors du commun qui rend si difficile de saisir la vérité profonde de cet homme.

En authentique comédien, Hitler maîtrisait également le répertoire comique. Il aimait imiter la façon de parler précipitée et souvent répétitive, ainsi que l’accent bavarois, de Max Amann, directeur de la maison d’édition nazie Eher, qui avait notamment publié Mein Kampf [en 1925]. Son don pour les mimiques et les imitations n’épargnait pas les chefs d’État étrangers. Albert Speer, l’architecte chéri du Führer, qui plus tard fut aussi son ministre de l’Armement, se souvient en ces termes  de la manière dont le dirigeant nazi parodia les attitudes du Duce après la visite de Mussolini à Berlin en septembre 1937 : « Le menton en avant, la main droite appuyée contre la hanche, l’affectation dans le maintien. Là-dessus il se mit à hurler, au milieu des rires zélés de l’assistance, quelques mots italiens ou sonnant italiens, comme “Giovinezza”, “Patria”, “Victoria”, “Makkaroni”, “Bellezza”, “Belcanto” et “Basta”. C’était très drôle. »

Autant Hitler pouvait se montrer flexible dans son répertoire, autant il devait, jusqu’à la fin, se montrer d’une intransigeance absolue dans sa ligne idéologique. Celle-ci avait pris la forme, à partir du début des années 1920, d’une « vision du monde » rigide. En faisaient partie son antisémitisme fanatique et son expansionnisme – qui allait bien au-delà de la simple révision du traité de Versailles. Il lui arriva, bien entendu, de mettre son obsession antisémite en sourdine, pour des raisons tactiques, par exemple pendant la campagne électorale de 1932 ; mais « éloigner » les Juifs d’Allemagne demeurait l’un des buts de sa vie. Il en allait de même pour son deuxième objectif, qu’il poursuivit lui aussi opiniâtrement : la conquête d’un « espace vital à l’Est ». Cela signifiait l’annexion des pays voisins, la colonisation de l’Union soviétique et la réduction en esclavage, ou plutôt l’anéantissement, de la « race slave ».

C’était un fanatique borné – il rejetait tout ce qui n’obéissait pas à sa vision préconçue du monde. Comme le remarque Karl Alexander von Müller, « le savoir pour le savoir lui était étranger ». Et l’on peut sans doute dire : cela ne l’intéressait pas.

Hitler avait peu fréquenté l’école, encore moins l’université. Il tentait de rattraper ses lacunes par des lectures compulsives [lire « Quand le diable est-il entré en lui ? » p. 36]. C’était l’autodidacte par excellence, qui aimait faire étalage de sa culture devant les diplômés de son entourage. Sa mémoire d’éléphant lui était d’une grande utilité. Il lisait les livres et les journaux et en absorbait le contenu avec une rapidité stupéfiante. Sa mémoire des chiffres était tout aussi impressionnante – et redoutée des militaires –, qu’il fût question du calibre, du mécanisme et de la distance de tir d’une pièce d’artillerie ou de la taille, de la vitesse et du blindage d’un navire de guerre.

Hitler avait acquis d’« énormes connaissances » dans tous les domaines, s’enthousiasmait Rudolf Hess. Et même Goebbels, un adorateur certes inconditionnel du Führer, faisait montre d’un émerveillement toujours renouvelé : « Il lit beaucoup et en sait beaucoup. C’est un esprit universel. » Mais la culture d’Hitler avait beau être étendue, elle n’en demeurait pas moins lacunaire et sélective.

Le complexe d’infériorité de l’ancien cancre était profondément enraciné en lui et le rendait ombrageux vis-à-vis de tous ceux qui disposaient d’un vrai savoir de spécialiste et le lui faisaient sentir. Son aversion pour les intellectuels, les professeurs et les enseignants était particulièrement prononcée. « La grande majorité de ceux qui se nomment les “lettrés”, maugréait-il au début des années 1930, sont des esprits superficiels qui appartiennent au demi-monde, des incapables prétentieux et arrogants qui n’ont pas même conscience du ridicule de leur nullité. »

Il prétendait constamment en savoir davantage que les savants, et les traitait avec mépris. Durant ses années munichoises, il était très délicat de lui faire remarquer les lacunes de sa formation. Hanfstaengl s’efforça en vain, après qu’Hitler eut été libéré de la prison de Landsberg fin 1924, de le convaincre d’apprendre l’anglais. Bien qu’il proposât de le lui enseigner lui-même deux après-midi par semaine, Hitler n’en démordit pas : « Ma langue, c’est l’allemand, et elle me suffit. »

Même les tentatives pour le pousser à voyager et à découvrir le monde sous un autre jour échouèrent. En 1928, des membres du Parti installés en Argentine l’invitèrent à se rendre en Amérique du Sud. « Comme ce serait excitant, comme son regard s’élargirait », s’enthousiasma Rudolf Hess. Mais Hitler trouvait toujours de nouveaux faux-fuyants. Un jour, il prétendait ne pas avoir de temps pour ce genre de choses, un autre que ses adversaires pourraient profiter de son absence pour fomenter un putsch contre lui. Voilà pourquoi l’homme qui arrive au pouvoir en 1933 n’a absolument rien vu du monde – à l’exception de ses quatre années de guerre en France.

4. Hanté par la crainte du faux pas

Le parvenu Hitler vivait dans la crainte de n’être pas pris au sérieux ou de se ridiculiser. Lors de la réception organisée par le président Hindenburg, le 9 février 1933, pour le corps diplomatique, le comportement mal assuré et même maladroit du nouveau chancelier sauta aux yeux de tous. « L’ancien caporal, quelque peu gauche et renfrogné, semblait se sentir assez mal à l’aise dans son rôle, remarqua Bella Fromm, la journaliste du Vossische Zeitung. Ses basques le gênaient. Il n’arrêtait pas de porter sa main là où se situe d’ordinaire le ceinturon de l’uniforme, et chaque fois sa mauvaise humeur augmentait, car il ne trouvait pas l’appui frais et réconfortant dont il avait l’habitude. »

Même quand les premiers succès de son régime, à l’intérieur comme à l’extérieur, lui eurent donné de l’assurance, il resta nerveux avant les réceptions officielles. Il était hanté, comme le reconnaît sa secrétaire Christa Schroeder, par la « crainte du faux pas ». Aussi s’occupait-il du moindre détail, vérifiait la mise de table, contrôlait lui-même la disposition des fleurs. Ce manque d’aisance explique sans doute aussi ce besoin compulsif qu’il avait de parler. Souvent, un simple mot suffisait : il rebondissait dessus et se lançait dans l’un de ces monologues qui étaient aussi redoutés de ses collaborateurs du Parti que, plus tard, de ses généraux. De son auditoire, Hitler n’attendait qu’un intérêt approbateur, on pouvait tout au plus hasarder de temps en temps une petite objection, prétexte à de nouvelles envolées interminables.

En privé, Hitler pouvait néanmoins montrer un visage différent. Il lui arrivait de raconter de manière soudain divertissante son expérience de la guerre – son thème favori – ou les débuts modestes du Parti [lire « La métamorphose du petit soldat », p. 34]. Il se transformait alors en un père de famille plein de sollicitude, d’humeur taquine, et tout à fait réceptif aux anecdotes et bons mots d’autrui.

Cela ne changeait rien au fait que, d’une suspicion maladive, il ne s’ouvrait jamais aux autres et n’accordait sa confiance à personne. Speer se souvient qu’il lui arriva de croire, pendant leur collaboration, s’être rapproché d’Hitler, mais découvrait à chaque fois que c’était illusoire. « Par crainte qu’on accueille ses manières plus cordiales avec réserve, il érigeait aussitôt un mur infranchissable pour se défendre. »

Ce besoin de garder ses distances faisait écho à sa conviction d’être un élu de la Providence. Il voulait s’envelopper d’une aura d’inaccessibilité. Peu de membres de son entourage le tutoyaient. Il n’eut jamais de véritable ami, uniquement des complices. C’est parmi ses camarades des premières luttes, ceux qui se réunissaient au café Heck de la Galeriestrasse à Munich, qu’il se sentait le mieux. En leur compagnie, il pouvait tenir sa cour en toute décontraction. Mais, après son arrivée au pouvoir, il coupa les ponts. Le ton de franche camaraderie que, par habitude, ses vieux compagnons affichaient avec lui ne convenait plus à son nouveau rôle. Désormais, il était le Sauveur de l’Allemagne.

5. Familles de substitution

Après 1933, Hitler ne cessa de déplorer qu’il n’avait « plus de vie privée depuis longtemps ». Mais ces jérémiades étaient une manifestation supplémentaire de son hypocrisie et de sa mise en scène permanente de soi. Il s’agissait en fait de soustraire la réalité de son existence à la curiosité du public pour corroborer le mythe d’un Führer solitaire consacrant ses journées et ses nuits au service de son peuple. Car, quelle que fût la distance qu’il maintenait avec autrui, certains cercles n’en jouaient pas moins le rôle de familles de substitution. Ainsi du foyer de son photographe personnel Heinrich Hoffmann, dont il continua à fréquenter assidûment la villa munichoise, même après 1933.

C’est également comme un ami de la maison qu’Hitler était reçu par les Wagner à Bayreuth. Il affichait une grande familiarité non seulement avec la toute-puissante Winifred Wagner, qu’il tutoyait depuis 1926, mais aussi avec ses quatre enfants (8). Il se laissait volontiers photographier par eux, les emmenait en balade dans sa grosse Mercedes et leur racontait des histoires le soir au coucher. « Il était tout à fait touchant avec les petits », se souvient Winifred Wagner, qui resta toute sa vie une incorrigible admiratrice.
À Berlin, c’est à la famille Goebbels que se joignait Hitler. À la fin de l’été 1931, il avait fait la rencontre de Magda Quandt à l’hôtel Kaiserhof et aussitôt noué avec elle une intense amitié amoureuse. Il ne tarda cependant pas à apprendre que, même si elle était séparée de l’industriel Günther Quandt, Magda était déjà liée à son Gauleiter de Berlin, Joseph Goebbels. Après leur mariage, on trouva un arrangement : Hitler pouvait en quelque sorte se considérer comme le troisième membre de l’association et, en tant qu’ami du ménage, faire le plein de chaleur humaine. Avant 1933, il passa de nombreuses soirées dans la demeure berlinoise des Goebbels et continua de s’y rendre souvent ensuite. Il ne manqua pas, le 19 décembre 1936, cinquième anniversaire de mariage du couple, de leur apporter en personne, à une heure avancée, des fleurs et tous ses vœux de bonheur. « Nous sommes très heureux et très touchés. Il se sent si bien chez nous », nota le ministre de la Propagande. Lorsqu’à l’automne 1938, à cause de sa liaison avec la jeune star du cinéma tchèque Lída Baarová, Goebbels envisagea de divorcer, Hitler lui opposa son veto – dans l’intention il est vrai peu altruiste de conserver ses habitudes au sein du foyer de son ami.

Mais l’espace privé le plus important restait le Berghof, sa résidence alpine de Berchtesgaden. C’est là, sur l’Obersalzberg, que le retrouvaient les fidèles d’entre les fidèles, comme le couple Speer ou son médecin personnel Karl Brandt, avec sa femme, la nageuse Anni Rehborn. Pour être admis dans ce cercle, le principal critère n’était pas le rang que l’on occupait dans la hiérarchie nazie, mais la sympathie que vous vouait Hitler. Laquelle dépendait fort des bonnes relations que l’on entretenait avec sa maîtresse Eva Braun, et du respect que l’on avait pour son rôle au « nid d’aigle ».

La jeune Munichoise occupait en effet dans la vie d’Hitler une place plus grande qu’on ne l’a longtemps admis. En septembre 1934, Hitler chassa du jour au lendemain sa demi-sœur Angela Raubal, qui tenait sa résidence de l’Obersalzberg depuis 1928 : elle avait eu pour Braun des propos méprisants. Et c’est bien « Mademoiselle Eva Braun, à Munich » qu’il coucha à la première place de son testament manuscrit daté de mai 1938. Cela ne l’empêcha pas de prendre toute une série de mesures pour cacher l’existence de sa maîtresse. Le personnel de service et tous les membres de l’entourage étaient contraints au silence le plus strict. Lors des réceptions et des visites de dignitaires étrangers, Eva Braun devait se retirer dans ses appartements, et même pour les congrès du Parti nazi et la visite d’État qu’accomplit le Führer en Italie au début du mois de mai 1938, elle voyageait séparément et ne descendait pas dans le même hôtel que lui [lire ci-dessous « Je suis Mlle Pas de Vie Privée »].

6. Un tigre en cage

Dans le choix de ses collaborateurs, en revanche, le dictateur ne se laissait pas guider par les sentiments, mais uniquement par le froid calcul de son intérêt. Si quelqu’un avait un « défaut de tissage », un point noir donc, dans sa biographie, il ne s’en formalisait pas outre mesure. Au contraire : comme tout parrain mafieux qui se respecte, il savait qu’il pourrait d’autant plus facilement s’attacher la personne, et ensuite la laisser tomber. Il était capable de repérer les forces et les faiblesses d’autrui. Une brève rencontre lui suffisait souvent pour percer un individu à jour. Il possédait un flair infaillible pour sentir si quelqu’un lui était entièrement dévoué ou gardait des préventions secrètes contre lui. Son instinct l’avertissait. « Je n’aime pas ce type », avait-il coutume de dire.

Sa méfiance viscérale s’éveillait dès que l’on essayait de s’immiscer dans sa vie privée, si soigneusement occultée – ce qui se manifestait parfois par des accès de paranoïa : dès l’annexion de l’Autriche en 1938, il fit proclamer zone militaire interdite une partie de la région d’où il était originaire et déplacer ses habitants, pour empêcher qu’on puisse fouiner dans son histoire familiale. Quiconque l’avait connu faible un jour ou mis dans l’embarras devait compter sur sa rancune mortelle. Ainsi profita-t-il de la sanglante Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934 pour régler de vieux comptes. Entre autres, son compagnon de route de la première heure Gregor Strasser fut victime d’un commando de la mort SS : en se retirant de toutes les instances du NSDAP début décembre 1932, un mois après une élection présidentielle désastreuse, il avait encore aggravé la situation du Parti.

L’amour-propre ultrasensible d’Hitler ne tolérait aucune objection. Avant 1933, il était encore disposé à entendre calmement les remarques qu’on lui faisait en tête à tête et à se corriger le cas échéant, mais, dans un cercle plus large, il ne souffrait dès cette époque aucune remise en cause. « Il fulminait alors comme un tigre en cage qui cherche à en briser les barreaux », rapporte Otto Wagener, qui dirigeait au début des années 1930 le département de politique économique du Parti. Les colères du Führer n’étaient « pas très belles » à voir : « La salive gouttait littéralement du coin de ses lèvres sur son menton fuyant », observe le Gauleiter de Hambourg Albert Krebs à la fin des années 1920. Lequel se demande néanmoins si la plupart de ces manifestations de rage n’étaient pas simulées. Car Hitler, à l’en croire, perdait rarement le contrôle de lui-même, pour rester « dans les bornes du rôle qu’il avait choisi de jouer ».

Le leader nazi édifia et organisa avec machiavélisme son système de pouvoir. Avant même 1933, il était rompu à la technique consistant à diluer les compétences et à dédoubler certains postes afin de susciter des rivalités et renforcer sa propre autorité. Une stratégie du « diviser pour mieux régner » que le dictateur allait transposer, en la perfectionnant, à l’État allemand lui-même. Albert Speer parle, dans les notes préparatoires à ses Mémoires, d’un « système soigneusement conçu d’inimitiés contradictoires ». Aucun lieutenant, quelle que fût l’importance de ses fonctions, ne devait être à même de s’imaginer que « son pouvoir allait de soi ».

Hitler utilisait, pour s’assurer de la loyauté de ses partisans, des procédés parfois singuliers : début 1931, il fit rassembler les SA berlinois et des groupuscules associés dans le Palais des sports. « Nous restâmes debout pendant des heures. Puis il apparut enfin avec une petite escorte, se souvient Speer. Mais au lieu de monter à la tribune, comme nous nous y attendions, Hitler parcourut les rangs des hommes en uniforme. Chacun retenait son souffle. Il se mit à passer en revue les colonnes. Dans la salle gigantesque, on n’entendait que ses pas. Cela dura des heures. Il arriva enfin à ma rangée. Ses yeux fixaient chaque homme, il semblait vouloir se l’attacher par la force de son regard. Lorsqu’il s’approcha de moi, j’eus l’impression qu’une paire d’yeux grands ouverts prenait possession de ma personne pour un temps indéterminé. » Ce rituel du regard fixe, Hitler le pratiquait aussi de temps en temps en petit comité, lorsqu’il souhaitait tester l’un de ses proches.

Le Führer exigeait de ses collaborateurs une fiabilité absolue et un dévouement au travail presque sans limite. Mais lui-même ne donnait guère l’exemple en la matière. Dans son cabinet de travail de la Maison brune, le siège du Parti inauguré en mars 1931, sur la Brienner Strasse à Munich, on trouvait un portrait de Frédéric II accroché au mur, mais l’éthique sévère du monarque prussien restait passablement étrangère à son admirateur. Hitler était allergique aux horaires rigides et peu regardant sur la ponctualité. Son bureau est « toujours resté vide », se souvient Otto Wagener. Il lui arrivait de dessiner pendant que d’autres parlaient, mais Wagener ne l’a jamais vu écrire. « Il réfléchissait en parlant. »

Pendant ses premières semaines à la chancellerie, un changement sembla s’amorcer. « Le chef est d’une ponctualité inouïe !!! Toujours quelques minutes en avance !!! […] C’est le début d’une nouvelle ère, d’un nouveau rapport au temps », se réjouit Rudolf Hess le 31 janvier 1933. Mais notre homme ne devait pas tarder à retomber dans ses vieux travers et à se dérober aux devoirs routiniers de sa fonction.

Cependant, rien n’est moins fondé que l’idée, répétée ad nauseam, selon laquelle ses penchants bohèmes l’empêchaient de se concentrer pour travailler. Il pouvait se montrer très discipliné quand quelque chose lui tenait à cœur, la préparation de ses grands discours par exemple. Il se retirait alors des jours entiers. « Sa puissance de travail était très impressionnante dans ces moments-là. Il y passait la moitié de ses nuits », raconte son aide de camp personnel Fritz Wiedemann. Même quand il fut devenu chancelier, Hitler continua à écrire ses discours tout seul : il dictait lui-même son texte à l’une de ses secrétaires.

7. L’ascète multimillionnaire

S’il n’était donc pas un dilettante, le Führer n’était pas davantage l’ascète qu’on a souvent voulu voir en lui. Il ne mangeait pas de viande, ne fumait pas et buvait peu, ce qui semble conforter ce cliché. Mais, une nouvelle fois, cette prétendue simplicité était pour l’essentiel mise en scène, partie intégrante de l’image qu’il s’agissait de construire d’un « homme ordinaire issu du peuple ». Une image que bien des éléments viennent contredire : sa prédilection pour les Mercedes dernier cri (les plus chères) – que, dans les dernières années, les dirigeants de l’entreprise s’empressaient de mettre à sa disposition –, son appartement de neuf pièces dans le quartier résidentiel de Bogenhausen, à Munich, où il emménagea en 1929, ou encore ses séjours dispendieux à l’hôtel Kaiserhof de Berlin dans les années qui précédèrent son arrivée au pouvoir.

Il appréciait le luxe. Même sa garde-robe n’était sobre qu’en apparence. En vérité, tout cela était, une fois encore, calculé : « Ce qui m’entoure doit être grandiose. Cela mettra en valeur ma simplicité. »

Le frugal monsieur Hitler : il aimait se présenter ainsi. Devant des ouvriers, il se vantait volontiers d’être le seul chef d’État au monde à ne pas posséder de compte en banque. En fait, sa fortune n’a cessé de s’accroître à partir de la fin des années 1920 grâce aux ventes mirobolantes de Mein Kampf. Elle était gérée par Max Amann, le fidèle directeur des éditions Eher. Dès le début du mois de février 1933, Hitler renonça avec ostentation à son traitement de chancelier ; mais il revint sur cette décision un an plus tard, en catimini. Après la mort de Paul von Hindenburg début août 1934, il s’attribua le traitement de président du Reich, assorti d’une indemnité annuelle de représentation.

À partir de 1937 jaillit une nouvelle source de revenu : il touchait un pourcentage sur la vente des timbres à son effigie ; les sommes ainsi perçues s’élevaient chaque année à plusieurs dizaines de millions. Le ministre de la Poste apportait le chèque en personne tous les 20 avril, pour l’anniversaire du Führer.

Mais il y avait plus lucratif encore : le « don de l’économie allemande à Adolf Hitler », créé en juin 1933 à l’instigation de l’industriel Gustav Krupp von Bohlen und Halbach. Les employeurs acquittaient chaque trimestre un montant équivalent à 0,5 % des coûts salariaux de l’année précédente – une somme qu’ils pouvaient déduire des impôts. L’argent était placé sur un fonds privé dont Hitler disposait à sa guise.

Le dictateur, non soumis à la fiscalité, était multimillionnaire. La plupart de ses lieutenants s’étaient également exemptés d’impôts, et offert de somptueuses propriétés. « Le niveau de corruption de la classe dirigeante est sans exemple », constatait Sebastian Haffner dans son ouvrage « Allemagne : Jekyll & Hyde », publié pendant son exil en Angleterre (9). Durant la guerre, cette prévarication s’étendit aux généraux de la Wehrmacht, qu’on amadoua et encouragea à croire en la « victoire finale » par d’énormes donations.

Le pouvoir de persuasion d’Hitler, les nombreux rôles dans lesquels il pouvait se glisser selon ses besoins, son charme calculé, sa dissimulation roublarde, ses techniques machiavéliques pour dresser ses partisans les uns contre les autres et les corrompre avec des cadeaux – tout cela n’avait en fin de compte qu’un seul but : accroître et consolider son pouvoir pour s’attaquer à ses deux principaux objectifs : l’« éloignement » des Juifs – qui, dans les premières années, signifiait leur expulsion, pas encore leur anéantissement physique – et la conquête d’un nouvel « espace vital ».

Son impatience et sa radicalité augmentèrent à partir du milieu des années 1930. Cela ne tenait pas à sa folie, mais à une peur qui le hantait. Il craignait, à l’instar de ses parents, de ne pas vivre très vieux et de ne pas avoir le temps de réaliser ses « projets politiques ». « “Quand je ne serai plus là !” – C’est une formule qui revient sans cesse dans sa bouche. Quelle horreur, rien que d’y penser », notait Goebbels en février 1927. Même après son arrivée au pouvoir, Hitler continua de répéter qu’il « ne vivrait plus très longtemps ».

Tout en redoutant ainsi la mort, il l’a toujours également envisagée comme une option. Très tôt, cette tête brûlée fut prête à employer les moyens les plus extrêmes pour parvenir à ses fins, même si cela devait lui coûter la vie. Dès l’époque de sa fulgurante ascension, il avait plusieurs fois parlé de se suicider, et cette résolution latente ne devait plus le quitter.

En juillet 1933, le philosophe Hermann von Keyserling confia au mécène et diplomate Harry Kessler [lire « Le rêve grec d’un esthète allemand », Books, n° 45, été 2013, p. 50] qu’il avait « étudié Hitler de près ». Celui-ci, « d’après sa graphie et sa physionomie, était un suicidaire type ». Une personne qui recherchait la mort. Hitler incarnait ainsi, à l’en croire, « un trait fondamental du peuple allemand, éternel amoureux de la mort, dont l’expérience fondatrice récurrente [était] la détresse des Nibelungen (10) ». « Je crois, commente, de son côté, Kessler dans son journal, que Keyserling a fait là une remarque très profonde et pertinente. »

Peu de personnes, hélas, se montrèrent aussi clairvoyantes en Allemagne. Au contraire : sitôt nommé à la chancellerie, le 30 janvier 1933, Hitler put se féliciter de jouir d’une popularité comme aucun homme politique allemand n’en avait jamais connu. « C’est l’un des miracles de notre temps, déclara-t-il aux masses ferventes rassemblées à Nuremberg en 1936, que vous m’ayez trouvé parmi des millions. Et que je vous aie trouvés, moi, ça, c’est la chance de l’Allemagne ! »

Cet article est paru dans le Zeit le 26 septembre 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La métamorphose du petit soldat

Que fait un soldat qui sort d’une guerre perdue et n’a aucune perspective ? Qui n’a pas de formation, pas de famille, pas d’amis ? Il reste soldat. Le 21 novembre 1918, dix jours après l’armistice, le caporal Adolf Hitler se retrouve à la garnison de son régiment à Munich ; il y obtient de la nourriture gratis, un traitement d’à peu près 40 marks par mois et un lit au chaud – ce qui durant l’hiver 1918-1919 n’est pas négligeable.

Des années plus tard, Hitler prétendra qu’il avait décidé de se lancer dans la politique dès l’armistice (1). La vérité est qu’à la fin 1918 il voulait rester soldat aussi longtemps que possible. Il faut attendre encore presque un an et demi pour le voir quitter l’armée. C’est la période la moins étudiée de la vie du futur dictateur.

Cela fait des décennies que les historiens tentent de découvrir comment un peintre médiocre au visage émacié a pu devenir un tyran meurtrier : quand a eu lieu la transformation décisive du jeune Hitler ? Dès Linz, où ce fils d’un douanier brutal a grandi ? À Vienne, où, artiste raté, il a vécu la plus grande partie des années 1908 à 1913 dans un foyer ? [Lire « Quand le diable est-il entré en lui ? », p. 36.] Ou pendant la Première Guerre mondiale au cours de laquelle, sur le front de l’Ouest, il vit des cadavres déchiquetés ? [Lire ci-dessous « Derrière les tranchées »]

L’historien autrichien Othmar Plöckinger, lui, met l’accent sur un autre moment de son existence. « Le tournant dans la vie d’Hitler, assure-t-il, furent les années 1918-1920, qu’il passa à Munich, dans un milieu militaire. » C’est là, d’après les conclusions de l’historien, que sa vision antisémite du monde se cristallisa. C’est là qu’il devint un antibolchevique acharné. C’est là qu’il fit les expériences « que plus tard il saura mettre à profit, quand il deviendra propagandiste, puis chef du Parti nazi ».

À l’appui de ce point de vue, Othmar Plöckinger a rassemblé tout un faisceau d’arguments solides. En devenant membre d’une commission d’enquête de son régiment, le caporal Hitler apprit à ce titre à combattre des adversaires politiques. Il suivit des cours de sensibilisation antibolchevique, où de véritables formateurs, qui espéraient la fin de la démocratie en Allemagne, l’abreuvèrent de propagande. Et, grâce au cadre que lui offrait l’armée, il eut l’occasion de parfaire ses talents d’orateur devant un public conséquent. Bref : lui qui avait quitté l’école à 16 ans acquit, grâce à cette formation accélérée, « les compétences clés pour diriger un mouvement ».

La carrière politique du soldat Hitler commence donc au début de l’année 1919, lorsque la situation dégénère à Munich. Le 7 avril, des socialistes radicaux proclament la République des conseils [l’équivalent allemand des soviets] de Bavière et veulent mettre sur pied une « Armée rouge », sur le modèle russe. La plupart des soldats de l’entourage d’Hitler refusent d’adhérer aux troupes révolutionnaires. Le caporal autrichien est certes élu à l’un des conseils de soldats de son régiment, mais, selon Plöckinger, il reste un adversaire résolu de la République des conseils.

Ennemi de la révolution

Au début du mois de mai 1919, les troupes régulières, épaulées par des corps francs, occupent la capitale bavaroise au terme de combats sanglants. Des centaines de sympathisants de la République des conseils sont exécutés sommairement, la vague de représailles s’étend sur toute la ville.

Ennemi déclaré de la révolution, Hitler obtient le poste de commissaire de son régiment. Ancien homme de confiance de son bataillon, il le connaît bien. Il aide à dresser des listes de noms et enquête sur ses camarades soupçonnés d’avoir pactisé avec l’Armée rouge.
De simples présomptions, de simples rumeurs menaient souvent à une accusation. Ainsi le tribunal soupçonne-t-il l’officier suppléant August Klumpf, qui a l’âge d’Hitler, d’avoir « encouragé les agissements des ennemis du gouvernement ». En vérité, Klumpf avait rejeté la République des conseils. Il sera réhabilité par la suite.

Plöckinger montre comment, devenu commissaire, Hitler fait pour la première fois l’expérience de l’instrument qu’il devait utiliser ensuite de façon ciblée pour éliminer ses adversaires : l’épuration politique. C’est l’arme qui lui permettra, deux ans plus tard, d’établir un pouvoir sans partage sur le Parti des travailleurs allemands, première mouture du futur Parti national-socialiste. Il devait transformer ce groupuscule en une formation d’audience régionale, évinçant petit à petit tous les camarades qui osaient s’opposer à lui.

Parce que le commissaire Hitler passe pour fiable politiquement, son régiment l’envoie en juillet 1919 suivre une formation antibolchevique, dispensée par le « service de sensibilisation et de propagande » de l’état-major de l’armée en Bavière. Ce service est dirigé par l’antisémite Karl Mayr. Les conférences auxquelles Hitler assiste portaient des intitulés anodins : « Éducation et politique » ou « Évolution de la vie économique allemande depuis 1871 ». Mais les conférenciers étaient des antibolcheviques antisémites, fervents ennemis de la République de Weimar.

Le commandement militaire mettait son point d’honneur à paraître politiquement neutre. En réalité, il encourageait l’idéologie antirépublicaine au sein de ses propres rangs. En août 1919, Hitler s’engage comme « propagandiste  » dans une « unité de sensibilisation » de l’armée. Il y noue de nombreux contacts qui contribueront plus tard, comme il l’écrit dans Mein Kampf, à « construire la base du nouveau mouvement ».

Désormais ouvertement d’extrême droite, notre propagandiste prononce des discours dans le camp de transit de Lechfeld, devant des camarades revenus de captivité « contaminés par le bolchevisme et le spartakisme ». À peu près cent cinquante personnes écoutent les exposés d’Hitler sur « les conditions de la paix et la reconstruction », ou sur le capitalisme, exposés dans lesquels il traite aussi de la « question juive ». À Munich, il distribue les tracts du service de la propagande parmi les soldats.

Parallèlement, il rédige des pamphlets politiques, par exemple sur la « question de la colonisation », ainsi qu’une lettre dans laquelle il s’en prend au judaïsme : ce dernier est « une race et non pas une communauté religieuse », écrivait-il. Il défend un antisémitisme qui, par « une lutte méthodique et légale », devait mener à l’« abolition des privilèges des Juifs ».

À partir de ce genre de sources, Plöckinger conclut que la transformation d’Hitler en raciste fanatique était achevée à l’automne 1919 : jusqu’alors latent, son antisémitisme s’est mué en une haine ouverte et radicale.

Début septembre, ses supérieurs l’envoient auprès du Parti des travailleurs – afin d’être l’oreille des militaires, à en croire Plöckinger. Hitler y trouve un effet positif immédiat : il peut rester soldat plus longtemps encore et continue de jouir du gîte et du couvert, ainsi que d’une solde. C’est l’armée qui rend ainsi possible son ascension politique.

Peu après, des journalistes s’intéressent pour la première fois à l’ambitieux propagandiste : le Donau Zeitung du 22 février 1920 écrit que, lors d’une « réunion informelle » à Passau, Hitler a tenu « un discours accueilli par une tempête d’applaudissements ».

Cet article est paru dans le Spiegel le 18 février 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

De l’intérêt de l’ennui

« L’ennui est contre-révolutionnaire », décrétait un slogan de Mai 68.

Sans aller jusque-là, l’ennui a incontestablement mauvaise réputation, même dans son étymologie latine (« inodiare » : nuire, haïr, se haïr). Sous sa forme monastique – l’acédie –, c’est carrément un péché capital. Quant à Baudelaire, expert en dérèglements, il en a fait l’hôte de marque de  la «ménagerie infâme de nos vices ». L’ennui, sous la plus extrême de ses cinq formes recensées, peut conduire jusqu’au désespoir, au suicide : il est – littéralement – mortel.

Bonne nouvelle, nos sociétés auraient virtuellement eu raison de l’ennui. Quiconque possède un smartphone (soit un être humain sur sept) peut toujours et presque partout se replonger, d’un adroit geste du pouce, dans un flux constant d’informations et de distractions. « Le lobby anti-ennui, écrit Evgueni Morozov, gourou et critique des nouveaux médias, a établi son QG dans la Silicon Valley… Google y répugne d’ailleurs tellement qu’il semble changer son logo d’accueil tous les jours. »

L’ennui pourrait cependant posséder quelques vertus – notamment celle de nous faire lire. Les rapports entre lecture et ennui sont ambigus, voire circulaires : celle-là est censée soulager celui-ci, mais souvent elle le provoque. Bien des esprits chagrins, si on les y poussait, n’hésiteraient pas à gémir comme le philosophe allemand Johann Georg Hamann, héraut du mouvement Sturm und Drang : « Toutes mes lectures ne servent à rien d’autre qu’à me rendre plus stupide, à augmenter mon ennui, à me rendre plus désespéré. »

Mais, en général, on accorde à la lecture le pouvoir d’atténuer la neurasthénie. Pourquoi ? Tout simplement parce que la lecture concentre l’attention, alors que « l’ennui, lui, implique toujours un déficit d’attention », selon le psychologue John Eastwood (1). Plus exactement, ce serait le triste produit de la combinaison d’un excès d’énergie disponible et de l’incapacité à la focaliser. Or, poursuit John Eastwood, « les iPhones et les applications et les médias sociaux et tout le merveilleux foutu bazar du techno show pulvérisent notre capacité d’attention ; du coup, on ressent plus facilement l’ennui, et l’on va regarder des vidéos de chats jouant au piano ». Cercle éminemment vicieux.

La lecture en revanche – et notamment la lecture lente, chérie de saint Augustin comme de Jacques Derrida – provoque l’enchaînement inverse : « La lecture d’une seule ligne, en profondeur et complètement, apportait à saint Augustin l’écho de toutes nos bibliothèques passées, présentes et à venir, chaque mot renvoyant à Babel ou annonçant la trompette du Jugement dernier », écrit Alberto Manguel (2). Bref, en nous déconnectant, la lecture nous permet de nous reconnecter avec nous-mêmes.

Main dans la main, les deux comparses, lecture et ennui, nous emmènent donc loin du tohu-bohu, là où fleurissent l’introspection, l’imagination, la créativité. « J’aime les choses ennuyeuses », disait l’hypercréatif Andy Warhol. Et c’est l’ennui qui pousse la jeune Alice à suivre un lapin jusqu’au « pays des merveilles ». On commence d’ailleurs à voir apparaître sur le Net des outils de « déconnexion » volontaire, comme le site Stayfocusd : « Il faut bien que la technologie serve à nettoyer le foutoir qu’elle a créé », commente placidement Sherry Turkle, autre gourou et critique des nouvelles technologies . Au Québec, des parents bien intentionnés vont jusqu’à inscrire leurs enfants dans des « camps de l’ennui ». Mallarmé avait sans doute ses raisons pour écrire que « la chair est triste, hélas » ; mais de soutenir dans la foulée que la neurasthénie est indissoluble dans la lecture (« et j’ai lu tous les livres ») – ça, en revanche, non !

 

 

Traduction manquante – La poésie du caractère chinois

L’insondable mystère de la poésie a été percé à jour depuis belle lurette, mais seuls les lecteurs anglo-saxons en ont été prévenus. Deux Américains, le sinologue Ernest Fenollosa et le poète Ezra Pound ont conjointement démontré, à partir de poèmes chinois anciens, comment l’idéogramme, réunion de plusieurs symboles et d’un son, produit un « effet d’image ». Qui serait au fondement de l’émotion poétique – voire « de toutes les esthétiques » s’enthousiasme Pound.

À vrai dire, la théorie philologique derrière cette théorie poétique est tout à fait bancale. Selon Fenollosa, le caractère chinois décrit l’essence d’une chose en réunissant les symboles qui la constituent. Ainsi le caractère pour « rouge » se compose des symboles visuels de : la rose, la cerise, la rouille et le flamant rose. La lecture de ce caractère déclencherait instantanément une explosion d’images concrètes, identiques à travers les siècles. Et comme le caractère véhicule aussi l’« idée verbale d’une action », il est investi en sus d’une énergie propre, d’une « vibration ». Accessoirement, le caractère produit aussi, en harmonie avec d’autres, de la beauté visuelle et sonore. « Un langage qui s’écrit de cette façon est nécessairement poétique », s’émerveille Ezra Pound, par ailleurs fer de lance de la poésie « imagiste ».

Problème : ce caractère pour « rouge » est totalement inconnu au bataillon. Les linguistes ne cachent donc pas leur dédain : « Il est très rare, commente l’un d’entre eux, qu’un même individu puisse cumuler les qualités de philologue et de poète. » La preuve est pourtant là : la théorie poétique d’Ezra Pound, même si elle se fonde sur une analyse scientifiquement suspecte, a bel et bien produit des merveilles, notamment ses fameux Cantos.

Traduction manquante – Le voyage par les mots

Le récit de voyage, spécialité littéraire anglo-saxonne, connaît bien des avatars. Voici celui qu’a imaginé l’Américaine Susan Brind : le voyage avec les mots – par et à travers eux. L’auteure a longuement parcouru l’Égypte comme archéologue, naturaliste, amoureuse, poète, traquant les habitants du monde des sables et, surtout, les termes qui s’y rapportent : « Les mots sont des prismes qui véhiculent les nuances cachées de la pensée. Il faut les tourner entre ses doigts jusqu’à ce que la lumière éclate à travers eux, avec une couleur inattendue. »

« Tourner les mots entre ses doigts », c’est ce qu’elle fait dans son étrange petit opus, devenu une sorte de livre culte pour initiés du « travel writing ». Le langage de l’Égypte ? D’abord les hiéroglyphes, bien sûr, qui « ont fait passer la nature dans le langage », et peut-être même créé la poésie car, « dans les anciens textes égyptiens, les choses pouvaient être décrites simultanément de plusieurs façons, toutes également vraies ». Puis l’arabe, dont les sonorités – « Allah yanawer alleik, que Dieu vous baigne de lumière » – inondent le désert et les pages du livre. Emporté par un tourbillon de synesthésie, le lecteur découvre du même mouvement les sons, les coutumes, les odeurs et les couleurs du désert : « Le Soudan, c’est la terre des Noirs (« Elbelad asswadeen ») ; mais « les Soudanais n’utilisent pas le mot noir pour décrire la couleur de la peau de quelqu’un – plutôt jaune ou rouge (pour les tribus Maha et Danagla), vert (les habitants du Kordofan), et bleu (Dinkas et Shilluks) ». Y a-t-il façon plus totale de voyager ?

Livre oublié – Le point d’orgue de la critique littéraire

Ce gros livre, qui embrasse trois mille ans de littérature occidentale, le philologue-philosophe-historien allemand d’origine juive Erich Auerbach l’a écrit pendant la guerre, à Istanbul, où, il s’abritait des fureurs nazies. Avec beaucoup de temps mais peu d’ouvrages de référence à disposition (sa grande chance, disait-il), il a produit une « explication de texte » patiente et très personnelle de vingt extraits clés puisés dans vingt « monuments précieux de la littérature occidentale », rappelle le critique Terry Eagleton dans la London Review of Books à l’occasion de la réédition du livre en anglais. Auerbach arpente en solitaire un musée littéraire imaginaire, avec pour seules armes une érudition immense (il connaissait huit langues anciennes et modernes) et une sensibilité du même acabit. Grâce à elles, « il dissèque chaque passage jusqu’aux tendons et aux cartilages – le tissu conjonctif qui fait tenir ensemble le corps et sa métaphysique », explique l’écrivain Jim Lewis dans Slate. L’un des rares livres, selon lui, qui apportent un démenti à sa propre conviction qu’en règle générale la critique n’apporte aux auteurs eux-mêmes « que ce que l’ornithologie apporte aux oiseaux » – c’est-à-dire rien du tout !

Mais le plaisir de lire Auerbach n’est qu’une des composantes de son exceptionnelle – et durable – influence. Au fil de ces pages, le lecteur développe peu à peu une perception du temps long de la littérature, de sa lente évolution à travers les millénaires et les systèmes. Non pas simplement une banale vision diachronique, façon Lagarde & Michard, mais une appréhension des textes littéraires comme expression de leur temps. Car « le monde change sous nos pieds, et il faut le considérer d’un point de vue rétrospectif, le seul qui permette de discerner comment les évolutions s’inscrivent dans un mouvement d’ensemble », explique Arthur Krystal dans le New Yorker. Pour Krystal, Mimésis est « le point culminant de la critique humaniste européenne ».

Livre oublié – Mise en garde à l’Europe

« La puissance militaire et politique ne donne aucun avantage commercial à une nation ; il est impossible pour une nation de s’emparer ou de détruire la richesse d’une autre ; ni pour une nation de s’enrichir en en soumettant une autre. » Cet avertissement adressé aux Européens en 1910 a eu un énorme retentissement, mais bien sûr aucun effet. Publiée d’abord en anglais, La Grande Illusion fut traduite en vingt-cinq langues et se vendit à plus de deux millions d’exemplaires. Né en Angleterre en 1872, Norman Angell fut élève dans un lycée français et étudiant à l’université de Genève avant d’émigrer à l’âge de 17 ans aux États-Unis, où il devint journaliste. Revenu en Europe à la fin du siècle, il s’installa à Paris, où il suivit l’affaire Dreyfus. La première version de La Grande Illusion parut en 1909 sous un autre titre. De multiples éditions révisées devaient suivre, jusqu’à celles de 1933 et 1938, remaniées à la lueur de la montée du nazisme. Angell publia quarante et un livres au total et reçut le prix Nobel de la paix en 1933. Sa théorie a été baptisée par dérision le « norman angélisme ».

Quand le diable est-il entré en lui ?

Dans sa biographie parallèle des deux bouchers les plus sanguinaires, des pires monstres du XXe siècle, Staline et Hitler (mais Mao n’est-il pas du nombre ? Et Pol Pot ne vaut-il pas un détour ?), l’historien Alan Bullock reproduit côte à côte des photos de classe des jeunes Joseph et Adolf prises respectivement en 1889 et 1899, quand chacun avait environ dix  ans (1). En scrutant ces deux visages, on se surprend à essayer de déceler quelque essence, un halo de noirceur, comme l’annonce cachée des horreurs à venir. Mais les photographies sont anciennes, la définition médiocre, on ne peut être certain, et puis l’appareil photo n’est pas un instrument divinatoire.

Le test de la photo de classe – quel sera le destin de ces enfants ? Lequel ira le plus loin ? – a un sens particulier dans les cas de Staline et d’Hitler. Est-il possible que certains d’entre nous soient mauvais dès qu’ils quittent le ventre de leur mère ? Sinon, quand le mal entre-t-il en nous, et comment ? Ou, pour poser la question sous une forme moins métaphysique, comment se fait-il que certains ne développent jamais une conscience morale qui les réfrène ? Concernant Hitler et Staline, la faute incombe-t-elle à la manière dont ils ont été élevés ? Aux méthodes d’éducation pratiquées en Géorgie et en Autriche à la fin du XIXe siècle ? Ou bien les deux garçons ont-ils en réalité développé une conscience morale qu’ils ont ensuite perdue : Joseph et Adolf étaient-ils encore, au moment de la photographie, de gentils gosses comme les autres, qui ne se sont transformés en monstres que plus tard, peut-être à cause des livres qu’ils ont lus, de leurs fréquentations, ou des tensions de leur temps ? Ou bien n’y avait-il finalement rien de spécial chez eux, que ce soit tôt ou tard : peut-être l’écriture de l’histoire exigeait-elle simplement deux bouchers, un Boucher d’Allemagne et un Boucher de Russie ; et si Joseph Djougachvili et Adolf Hitler ne s’étaient pas trouvés au bon endroit au bon moment, l’histoire aurait sans doute trouvé une autre paire d’acteurs, tout aussi bons (c’est-à-dire mauvais) pour jouer ce rôle ?

Ce n’est pas le genre de question auxquelles les biographes aiment se confronter. Il y a des limites à ce que nous tiendrons jamais pour sûr concernant le jeune Staline et le jeune Hitler, leur cadre familial, leur éducation, leurs premières amitiés et les influences précoces qui se sont exercées sur eux. Qui veut passer des maigres données disponibles à la vie intérieure doit faire un pas de géant, auquel répugnent les historiens et les biographes (le biographe comme historien de l’individu), et on les comprend. Si donc nous voulons savoir ce qui se passait dans ces âmes d’enfants, il faut nous tourner vers le poète, la forme de vérité qu’offre le poète, d’une autre nature que celle de l’historien.
C’est ici que Norman Mailer entre en scène. Celui-ci n’a jamais considéré la vérité poétique comme une vérité d’ordre inférieur. Depuis Un rêve américain et Publicités pour moi-même jusqu’aux Armées de la nuit et Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? en passant par Le Chant du bourreau et Marilyn, il s’est senti libre de suivre l’esprit et les méthodes de l’enquête romanesque pour accéder à la vérité de notre temps, une entreprise sans doute plus risquée que celle de l’historien mais plus gratifiante. Son dernier livre a pour sujet Hitler. Hitler a beau appartenir au passé, le passé auquel il appartient est toujours vivant ou du moins nous hante encore. Dans Un château en forêt, Mailer a écrit l’histoire du jeune Adolf, plus précisément l’histoire de la façon dont il en vint à être possédé par les forces du mal.

L’ascendance d’Adolf Hitler est confuse et pas totalement casher au regard des lois de Nuremberg (2). Son père, Aloïs, était le fils illégitime de Maria Anna Schicklgruber. Le meilleur candidat à la paternité d’Aloïs, Johann Nepomuk Hiedler, était aussi le grand-père, par une autre liaison, de Klara Pölzl, la nièce d’Aloïs et de sa troisième femme, la mère d’Adolf. Aloïs Schicklgruber s’est légitimé lui-même en tant qu’Aloïs Hitler (l’orthographe de son choix) à l’âge de 40 ans, quelques années avant de se marier avec la beaucoup plus jeune Klara. Mais la rumeur prétendant que le père véritable d’Aloïs, et donc le grand-père d’Adolf, était un Juif du nom de Frankenberger, ne s’est jamais vraiment éteinte. De méchantes langues ont même insinué que Klara était la fille naturelle d’Aloïs.

Une fois entré dans la vie politique, à partir des années 1920, Hitler fit tout ce qu’il put pour cacher et même falsifier sa généalogie. Parce qu’il pensait avoir un ancêtre juif ? Impossible à dire. Au début des années 1930, les journaux d’opposition tentèrent de discréditer Hitler l’antisémite en affirmant qu’il cachait un Juif dans sa famille ; leurs efforts cessèrent du jour au lendemain quand les nazis prirent le pouvoir.

Fils rebelle

Issu de la paysannerie, Aloïs Hitler avait accédé à un rang honorable dans les douanes autrichiennes. Il eut trois enfants avec Klara ; auxquels il fallait en ajouter deux autres, issus d’un mariage précédent. L’un d’eux, Aloïs junior, s’enfuit pour vivre une existence d’errance, en partie délinquante – il était aussi bigame. William Patrick Hitler, fils d’Aloïs junior et d’une mère irlandaise, tentera sans succès de faire chanter le Führer sur ses secrets de famille avant d’émigrer aux États-Unis où, après un cycle de conférences en tant qu’expert de son oncle, il entra dans la Navy.

Dans Mein Kampf, le livre qu’il écrivit en prison en 1924 (3), Hitler donne une version aseptisée de ses origines. Pas question d’inceste ni d’illégitimité, rien bien entendu sur des ancêtres juifs, pas même un mot sur ses frères et sœurs (4). On lit l’histoire d’un brillant petit garçon qui résiste à la volonté d’un père dominateur (mais bien-aimé) de le voir suivre ses traces dans le service public. Résolu à devenir artiste, il échoue volontairement à ses examens, ruinant ainsi les projets de son géniteur. Celui-ci meurt providentiellement et le garçon, soutenu par sa mère encore plus aimée, est libre de suivre son destin. Le récit de son échec scolaire volontaire est clairement une rationalisation. Adolf était un garçon intelligent, mais pas le génie qu’il se plaisait à croire. Persuadé que le succès lui était dû simplement parce qu’il était lui, il dédaigna l’étude. Une fois passé de l’école primaire au Realschule, le lycée technique, il tomba de plus en plus bas dans le classement et finit par être renvoyé.

Le monde aurait été meilleur si Aloïs avait eu gain de cause et si Adolf était devenu un obscur scribouillard dans la fonction publique autrichienne. Mais il n’en fut pas ainsi. Hitler senior battait certainement son fils, comme le faisaient la plupart des pères à cette époque, et les biographes aiment gloser sur ces châtiments corporels. Tabassé par son géniteur, un cordonnier illettré, Staline en aurait conçu un furieux désir de vengeance dont le peuple russe aurait fait les frais. Dans le cas d’Hitler, si l’on accepte l’analyse d’Erik Erikson, les coups et autres manifestations de la puissance paternelle ont induit chez le garçon la volonté farouche de ne pas devenir lui-même un paterfamilias mais d’incarner dans l’imaginaire du peuple allemand la figure du fils implacablement rebelle, concentrant sur sa personne l’admiration de millions d’autres fils et filles rongés par le souvenir des humiliations subies dans l’enfance (5). Dans les deux cas, la leçon serait que les châtiments corporels sont néfastes, qu’une culture dans laquelle la fierté masculine du jeune est vivement humiliée risque de favoriser un retour du refoulé, à la puissance mille.

Tout le conflit entre Aloïs senior et Adolf irrigue le roman de Mailer, mais il est vu pour une fois autant du côté du père que de celui du fils. Aloïs, le tyran domestique d’habitude si décrié, est présenté de manière sympathique comme un officier des douanes madré, un mari fier de sa virilité malgré son âge, un apiculteur amateur dévoué mais malchanceux, un homme peu instruit soucieux de grimper l’échelle sociale. Les scènes où Aloïs s’efforce de ne pas paraître ridicule dans les réunions avec d’autres notables de sa petite ville sont dignes de Bouvard et Pécuchet.

L’Adolf de Mailer est, à l’inverse, un enfant ingrat, pleurnichard, manipulateur, tourmenté par des désirs incestueux, des jalousies œdipiennes et dénué de toute forme de pitié. Il dégage une mauvaise odeur dont il ne peut se débarrasser. Il a aussi l’habitude de déféquer quand il a peur. Son action la plus choquante est d’inoculer délibérément la rougeole à son jeune frère Edmund, beau et choyé :

« Pourquoi tu m’embrasses ?, demanda Edmund.

– Parce que je t’aime.

[…] Puis il couvrit Edmund de baisers, des baisers de gamin, bien baveux, et Edmund à son tour l’embrassa. Il était tellement heureux d’apprendre qu’au fond Adi [Adolf] l’aimait bien. »

Edmund meurt, comme le voulait le plan. Adolf triomphant reste seul maître du nid.

Quand, jeune, il déclara vouloir être artiste, ce n’était pas en raison d’un amour de l’art dévorant mais par désir d’être reconnu comme un génie. Devenir un grand créateur lui paraissait le moyen le plus rapide d’obtenir cette reconnaissance pour un jeune comme lui d’extraction obscure, désargenté et sans relations. Au moment où il entra en politique dans les années 1920, il avait abandonné ses prétentions artistiques et s’était trouvé un modèle plus approprié. Frédéric II de Prusse, Frédéric le Grand, était devenu son idole (6) : dans les derniers mois de la guerre, assiégé dans son bunker à Berlin, il se faisait lire [par Goebbels] des passages de la biographie de Frédéric le Grand par le Britannique Thomas Carlyle, historien antidémocrate et germanophile, propagandiste en chef de la théorie du grand homme comme acteur de l’histoire.

Hitler était obsédé par sa place dans ladite histoire, plus précisément par la question de savoir comment ses actions seraient jugées par la postérité. « Pour moi, il n’y a que deux possibilités, confia-t-il à Albert Speer : faire aboutir mes projets ou échouer. Si je réussis, je deviendrai l’un des plus grands hommes de l’histoire. Si j’échoue, je serai condamné, rejeté et maudit. »

L’idée du grand criminel

On trouve dans les romans de Dostoïevski deux âmes qui errent aux marges de la société russe, Raskolnikov dans Crime et Châtiment et Stavroguine dans Les Démons, convaincus de pouvoir accéder directement au statut de grand homme en distinguant le bien de la grandeur et en commettant ce qu’ils se figurent être de grands crimes : tuer des vieilles dames à la hache, par exemple, ou violer des enfants.

La rencontre de l’idée du génie – l’être humain doué d’un pouvoir créateur quasi divin – et de l’idée du grand homme, celui qui incarne et porte au plus haut les qualités de son temps, qui écrit l’histoire plutôt qu’il n’est écrit par elle, contaminée de surcroît par l’idée du grand criminel, le rebelle dont les actes diaboliques défient les normes de la société, contribua puissamment à former le caractère d’Hitler. Un passage de Mein Kampf suggère qu’il fut initié à la théorie du grand homme par un professeur d’histoire. À 15  ans, sa conviction d’être un génie était faite. Quant aux grands crimes (au statut desquels de petits crimes peuvent prétendre, reconnaît Stavroguine, à condition d’être suffisamment sordides, empreints de méchanceté, pervers et abominables), la vie dans la famille Hitler – du moins dans la version qu’en donne Mailer – fournissait au jeune Adolf moult occasions d’en commettre.

Hitler n’avait ni la culture historique ni la distance nécessaire à l’égard de lui-même pour admettre à quel point son esprit était sous l’empire de la théorie romantique du grand homme. Quand bien même il l’aurait admis, on doute qu’il eût voulu s’en libérer.

Le marxisme, on le sait, conteste l’idée que les acteurs individuels puissent imposer leur volonté à l’histoire. Cette thèse précise n’étant pas à sa convenance, Staline, qui aspirait autant qu’Hitler à la célébrité, réintégra la théorie du grand homme au sein de la doctrine marxiste, sous la forme de ce qu’on appellera le culte de la personnalité. Et emprunta pour accéder au sommet de la grandeur une voie plus directe qu’Hitler. Aux yeux de Staline, le verdict de l’histoire dépendait essentiellement des auteurs de manuels. Aussi utilisa-t-il l’édition 1948 de son Histoire du Parti communiste de l’URSS, dont la lecture était obligatoire à l’école, pour prononcer le jugement de l’histoire sur lui-même. En tant que commandant en chef des forces armées soviétiques, écrit-il, « [son] génie [lui] a permis de prévoir les plans de l’ennemi et de les déjouer » à chaque occasion. Concernant les arts de la paix, « bien qu’[il] accompl[ît] la tâche de chef du Parti avec un savoir-faire consommé et bénéfici[ât] du soutien sans réserve de l’ensemble du peuple soviétique, [il] ne laiss[a] jamais [son] travail entaché par la moindre trace de vanité, de suffisance ou d’adulation de soi ».

N’ayant plus de père pour le gêner, avec une mère docile pour subvenir à ses besoins, Adolf s’offre deux années de répit après le lycée, reste à la maison, lit toute la nuit (Karl May, auteur allemand de sagas du Far West, était l’un de ses écrivains préférés), se lève tard, gribouille des dessins, pianote sans esprit de suite. Là s’arrête Un château dans la forêt.

Mailer avait l’intention d’en faire une trilogie couvrant toute la vie d’Hitler. Le deuxième volume devait nous emmener dans les années 1930, et se concentrer sur l’aventure qu’il eut avec sa nièce Angelika (Geli) Raubal. Le sujet a déjà été traité par Ron Hansen dans La Nièce d’Hitler, un roman qui ploie dangereusement sous le poids d’une recherche historique mal digérée, mais dont un épisode – sur les penchants sexuels (imaginés) d’Hitler – est digne de Mailer dans ses moments les plus scabreux (7). Ce deuxième volume se serait sans doute aussi intéressé aux années passées dans la Vienne d’avant guerre et à son séjour dans l’armée, au moment de son éveil politique. Quoi qu’il en soit, Un château en forêt laisse entendre que la cellule maligne du désastre qui allait se répandre sur le monde était déjà bien développée en 1905, quand Adolf avait 16 ans. Si l’on recherche la vérité d’Hitler, la vérité poétique, semble dire Mailer, les années qui vont de sa conception à la fin de sa scolarité offrent tout le matériau nécessaire.
C’est bien sûr un truisme que le caractère se forge dès nos premières années, que l’enfant est père de l’homme. Mais des milliers de petits garçons en Autriche aimaient leur maman, en voulaient à leur père, étaient mauvais élèves et n’en sont pas pour autant devenus des meurtriers de masse. À moins d’être prêt à faire un saut du même genre que celui qu’accomplit Mailer, en passant de la fidélité au réel à l’intelligence intuitive, on aura beau fouiller à nouveau les maigres données disponibles sur l’enfance d’Hitler, rien ne révélera ce qu’il avait de spécial, ce qui en fit un être à part.

Errance viennoise

Mais quand il quitte la province pour la capitale en 1906, la donne change. Le dossier s’épaissit. Nous pouvons suivre ses mouvements, identifier les personnes qu’il fréquentait, lire les livres et les journaux qu’il lisait, entendre la musique qu’il écoutait. Un autre type de roman biographique devient possible.

En 1907, Hitler se présente à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Vienne. À sa surprise et à son déplaisir, il échoue. « Test de dessin insatisfaisant », tel est le verdict des examinateurs, qui lui conseillent d’essayer plutôt l’architecture. Faute du bagage technique nécessaire, il ne peut suivre leur conseil et passe l’année suivante à errer à travers Vienne, vivant dans des pensions, écrivant à sa mère des lettres où il entretient la fiction qu’il est étudiant aux Beaux-Arts, lisant beaucoup, allant à l’opéra dès qu’il peut se le permettre. Wagner est son compositeur favori. Il dit avoir assisté à trente représentations au moins de Tristan et Isolde. Côté sexualité, il reste chaste ou du moins autosuffisant : il avait une peur panique de la syphilis.

Rappelé à Linz au chevet de sa mère atteinte d’un cancer, il la soigne jusqu’à son agonie. Et retourne à Vienne après sa mort, où il échoue une seconde fois à l’examen d’entrée aux Beaux-Arts. Il passe un hiver difficile, sans argent, obligé de dormir dans un abri pour clochards. Après quoi, avec l’aide d’une de ses connaissances, il commence à vendre ses tableaux, et l’avenir paraît plus souriant (8). Il s’installe dans un foyer de travailleurs, menant une vie d’artiste à temps partiel pour l’approvisionnement des touristes. En 1913, il quitte Vienne pour Munich, où il s’installe dans le quartier bohème. Ce déménagement a peut-être été provoqué par un appel sous les drapeaux de l’armée autrichienne, on ne sait pas.

Ces années viennoises appellent un roman d’un certain type, un roman qui fera pour la Vienne d’Hitler ce que Les Carnets de Malte Laurids Brigge ont fait pour le Paris de Rilke ou La Faim pour l’Oslo de Hamsun : mêlant expérience intérieure et réaction aux circonstances, nous montrant non seulement le monde dans lequel le sujet était immergé mais aussi la façon dont il le ressentait et y répondait. S’appuyant sur les recherches des spécialistes, comme La Vienne d’Hitler de Brigitte Hamann (9), le romancier qui relèvera le défi ne se contentera pas de suivre les fils de l’idéologie nationale-socialiste jusqu’à l’origine, il nous permettra aussi de comprendre comment et pourquoi ils se sont peu à peu entrelacés dans l’esprit d’Hitler.

Voici trois aspects de la période viennoise sur lesquels pourrait broder un romancier en veine de récit historique. D’abord, bien que parfois tenaillé par la faim et même réduit à la misère, Hitler méprisait le travail manuel. Ensuite, il détestait Vienne. Enfin, dans cette phase de sa vie, il peut à bon droit être qualifié d’artiste et d’intellectuel, aussi médiocre fût-il.

Hitler dédaignait le travail manuel parce qu’il le jugeait incompatible avec son rang – un rang précaire, étant donné son faible niveau d’instruction et l’origine paysanne de ses parents – de membre de la petite classe moyenne. Son hostilité au socialisme s’est nourrie de la crainte parfaitement fondée d’être englouti dans le Lumpenproletariat (« prolétariat en haillons ») des migrants ruraux sans travail qui affluaient vers la capitale depuis les quatre coins de l’empire.

Il détestait Vienne parce que c’est à Vienne qu’il comprit pour la première fois que, Allemand de souche, il appartenait à une minorité – certes puissante – dans un État multiethnique. Dans la rue, il devait frayer et, parfois, entrer en concurrence avec des populations au langage incompréhensible, à l’accoutrement différent et à l’odeur bizarre : Slovènes, Tchèques, Slovaques, Hongrois, Juifs. D’une xénophobie d’abord soupçonneuse et défensive, la défiance d’un jeune provincial à l’égard des étrangers se radicalise alors pour devenir intolérante, agressive et finalement génocidaire.
Hitler ne valait sans doute pas grand-chose comme artiste (il a toujours eu de la peine à dessiner les visages, une faiblesse révélatrice), mais on ne saurait nier qu’il était, au moins dans les premières années de sa vie, une sorte d’intellectuel. Il lisait sans cesse (mais seulement ce qu’il aimait), s’intéressait aux idées (mais seulement celles qui épousaient ses préjugés) et croyait en leur pouvoir, s’impliqua vraiment dans le monde de l’art (même si ses goûts étaient obstinément provinciaux et prématurément conservateurs). Il fit, dans la profusion d’idées nouvelles qui s’offraient à lui, une sélection qu’il agrégea pour forger la philosophie du national-socialisme. La pseudo-anthropologie de Guido von List lui fit forte impression. List divisait l’humanité en une race aryenne des maîtres, originaire des régions les plus nordiques de l’Europe, et une race d’esclaves avec lesquels les Aryens s’étaient hélas mélangés au cours des siècles. Il appelait à la restauration d’une lignée de sang aryen pur par la stricte ségrégation sexuelle avec la race des esclaves, la création d’un État composé de maîtres aryens et d’esclaves non aryens gouvernés par un Führer au-dessus des lois (10).

Un autre des charlatans sous l’influence duquel tomba Hitler s’appelait Lanz von Liebenfels, fondateur de l’ordre des Nouveaux Templiers et éditeur du magazine Ostara, dont le futur Führer était un lecteur avide. Liebenfels était un misogyne extrémiste qui voyait dans la femme un être inférieur qu’attiraient, de par sa nature, « les hommes des races inférieures au teint foncé et à la sensualité primitive ». Ce qu’Hitler savait de la science raciale et de l’eugénisme et ce qu’il a introduit plus tard dans la politique nationale-socialiste ne venait pas de lectures scientifiques mais d’auteurs populaires et de vulgarisateurs comme Liebenfels.

Tout bien considéré, les incursions d’Adolf Hitler au royaume des idées ont valeur d’avertissement sur ce qu’il en coûte de laisser à un jeune homme impressionnable toute liberté de se faire sa propre instruction. Sept années durant, Hitler a vécu dans une grande ville européenne en une époque effervescente qui a vu naître une partie de la pensée la plus passionnante, la plus révolutionnaire du xxe siècle naissant. D’un œil sûr, il en a choisi non le meilleur mais le pire. N’ayant jamais été étudiant, avec des cours auxquels assister, des listes de lectures à respecter, des camarades de promotion avec qui discuter, des devoirs à faire et des examens à passer, les idées mal digérées qu’il fit siennes ne rencontrèrent pas de critique appropriée. Les gens qu’il côtoyait étaient aussi peu instruits, aussi versatiles et indisciplinés que lui. Personne, dans son entourage, n’avait l’autorité intellectuelle nécessaire pour mettre ses mentors à la place qui leur revenait : celle de bonimenteurs douteux, comiques même.

Un fatras de racisme mystique

D’ordinaire, une société peut très bien tolérer et même accepter avec bienveillance une population d’autodidactes et de charlatans aux marges de ses institutions intellectuelles. La carrière d’Hitler a ceci de singulier que celui-ci fut à même, à la faveur d’une convergence d’événements où la chance a joué son rôle, non seulement de diffuser sa philosophie absurde auprès de ses compatriotes allemands mais de l’appliquer dans toute l’Europe, avec les conséquences que l’on sait.

Si l’on en croit son propre récit, Hitler ne se tourna vers la politique qu’à la fin de 1918, quand, voyant que sa patrie s’était rendue dans des termes humiliants, il jura de consacrer sa vie à lui rendre sa place légitime en Europe, quel qu’en soit le prix. Pour assurer ce réveil, décida-t-il, l’Allemagne devait se doter d’un chef puissant capable en premier lieu de purger le Volk (peuple) des Juifs, communistes, homosexuels et autres êtres inférieurs. Avant 1918, Hitler était l’un de ces milliers d’utopistes à demi instruits dont la tête était farcie d’un fatras de racisme mystique ; après 1918, il devint un danger pour l’humanité. Est-il alors possible de dire qu’à la fin de 1918, quand il fit son vœu, quel qu’en soit le prix, il contracta un pacte avec le diable et que le diable entra dans son âme ?

Pour l’historien, une telle question n’a guère de sens. Mais pour qui scrute le visage du petit garçon sur la photo de 1899, et connaît les souffrances que ce même petit garçon, avec le temps, devait répandre de sang-froid sur le monde, elle a la force de l’évidence. « Beaucoup de gens cultivés, fait dire Mailer à son porte-parole anonyme, répugnent à envisager la notion d’une entité comme le Diable. […] Il n’y a donc aucune raison de s’étonner si le monde comprend si mal la personnalité d’Adolf Hitler. On le déteste, ça oui, mais on ne le comprend pas, après tout il est l’homme le plus mystérieux de ce siècle. »

La question Quand le diable est-il entré dans l’âme d’Hitler ? a donc une signification tout à fait précise aux yeux de Mailer. Sa réponse est : À l’instant de sa conception ; à peu près de la même façon que Dieu, dans le dogme chrétien, était présent à la conception de Jésus et est entré en lui. Dans le récit de Mailer, le diable avait pris possession d’Adolf Hitler dès la conception, neuf mois avant sa naissance en avril 1889, jusqu’au jour de sa mort en 1945, pour exécuter ses ordres dans le monde.

Une réponse de ce type requiert quelques prémisses théologiques et métaphysiques, que Mailer n’hésite pas à fournir (avec un clin d’œil à John Milton (11)). Tout comme il y a un Dieu, chez Mailer, il y a aussi un diable en chef, que ses sous-fifres appellent le Maestro. Chacun a sa vision de ce que notre monde doit être, mais comme aucun des deux n’est tout-puissant, aucun ne peut imposer son point de vue. Les douze années du IIIe Reich représentent l’un des triomphes du Maestro ; nul doute que Dieu enregistre aussi des victoires, mais on n’en voit pas dans le livre de Mailer.

L’histoire du jeune Adolf est racontée par l’un des diables de rang intermédiaire dans l’organisation de l’Enfer, un fonctionnaire chargé de le surveiller, de s’assurer qu’il ne s’écarte pas des voies de la perversité. Adolf n’est pas la seule mission de ce diable : en 1895, il doit s’interrompre pendant quarante-cinq pages pour déjouer le projet bienveillant de Dieu pour les Romanov en Russie, puis à nouveau, plus brièvement, en 1898, pour superviser l’assassinat de l’impératrice Élisabeth d’Autriche (Sissi).

En dépit de ces interventions surnaturelles, Mailer n’a pas écrit un roman gothique. Adolf demeure indéniablement humain, il est l’un de nous. Mais en quoi Un château en forêt fait-il progresser notre compréhension de « l’homme le plus mystérieux de ce siècle » ? En nous faisant pénétrer dans l’esprit d’un enfant impossible à aimer, qui s’excite à la vue d’abeilles incinérées vivantes et se masturbe au son de la toux hémorragique de son père, Mailer affirme-t-il que nous commençons à comprendre Hitler lorsque nous voyons que les actions maléfiques de l’homme adulte sont de même nature – bien que d’une tout autre ampleur – que celles de son moi d’enfant, les unes et les autres étant l’expression d’une psychopathologie complexe, démoniaque à force d’être répugnante ? Mailer reformule-t-il à nouveaux frais l’opinion de Dostoïevski, qu’il n’y a pas de grands crimes, que les fantasmes de grandeur du criminel ne sont qu’une forme d’hérésie athée parmi d’autres ? Tout mal est-il par essence banal, et tombons-nous dans l’un des pièges habilement tendus par le diable quand nous traitons le mal avec respect, quand nous le prenons au sérieux ?

La leçon à tirer du cas Adolf Eichmann, écrit Hannah Arendt en conclusion d’Eichmann à Jérusalem, est celle de « la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal » (les italiques sont les siennes). Depuis 1963, quand elle l’a conçue, la formule « banalité du mal » a acquis une vie propre. Elle est devenue un cliché, comme le « grand criminel » du temps de Dostoïevski.

Mailer a souvent exprimé son scepticisme à l’égard de l’expression. Laïque de gauche, Arendt est aveugle devant le pouvoir du mal dans l’univers. « Affirmer […]que le mal lui-même est banal témoigne à mes yeux d’une prodigieuse pauvreté d’imagination. » « Si Hannah Arendt a raison et que le mal est banal, la réalité est alors bien pire que l’autre possibilité, qui veut que le mal soit satanique » – pire au sens où il n’y a pas de lutte entre le bien et le mal, et donc pas de sens à la vie.

Il n’est pas exagéré de dire que la querelle entre Mailer et Arendt est implicite tout au long du Château dans la forêt. Mais l’écrivain rend-il justice à la philosophe ? En 1946, Arendt eut un échange avec Karl Jaspers, qui l’avait provoquée en utilisant l’adjectif « criminel » pour qualifier la politique nazie. Arendt n’était pas d’accord. Comparée à la culpabilité des simples criminels, lui écrivit-elle, la culpabilité d’Hitler et de ses complices « dépasse et abolit toute forme de droit ».

Jaspers se défendit : si l’on affirme qu’Hitler était plus qu’un criminel, dit-il, on risque de lui conférer la « grandeur satanique » même à laquelle il aspirait. Arendt s’empara de cette critique. Quand elle écrivit son livre sur Eichmann, elle s’efforça de sauvegarder ce paradoxe : bien que les actions d’Hitler et de ses complices paraissent défier notre entendement, il n’y avait pas dans leur conception de profondeur de pensée, pas de grandeur d’intention. Eichmann, un homme sans intérêt du point de vue humain, un bureaucrate jusqu’au bout des ongles, n’a jamais compris ce qu’il faisait au sens philosophique du terme, de quelque manière que ce soit. Mutatis mutandis, on peut en dire autant des autres membres du gang.

Prendre la formule « banalité du mal » pour symbole du verdict d’Arendt sur les méfaits du nazisme, comme Mailer semble le faire, c’est donc passer à côté de la complexité de la réflexion qui la sous-tend  : ce qu’il y a de particulier dans la banalité quotidienne d’une politique d’extermination de masse administrée bureaucratiquement, organisée de manière industrielle, c’est aussi qu’elle est « indicible et impensable », qu’elle se situe au-delà de notre pouvoir de compréhension et de description.

Devant la dimension de l’hécatombe, des souffrances et des destructions dont le personnage historique Adolf Hitler est responsable, l’entendement humain recule, abasourdi. D’une façon différente, notre entendement peut reculer quand Mailer nous dit qu’Hitler n’était responsable du IIIe Reich qu’en tant que médiateur, que la responsabilité ultime incombe à un être invisible appelé le diable ou le Maestro. Le problème, ici, tient à la nature de l’explication offerte : « C’est le diable qui le lui a fait faire » n’en appelle pas à notre entendement, mais à une forme de foi. Si l’on prend au sérieux la lecture que Mailer fait de l’histoire comme une guerre entre le bien et le mal, dans laquelle les êtres humains sont le jouet de forces surnaturelles – si l’on prend cette lecture au pied de la lettre et non comme une extension de la métaphore pas très originale sur le conflit non résolu et insoluble qui affecte la psyché –, alors le principe selon lequel les êtres humains sont responsables de leurs actes se trouve subverti, et avec lui l’ambition du roman de débusquer et exprimer la vérité de notre vie morale.

Fort heureusement, Un château en forêt n’exige pas d’être lu au pied de la lettre. En profondeur, on peut considérer que Mailer se débat avec le même paradoxe qu’Arendt. En invoquant le surnaturel, il peut sembler affirmer que les forces animant Hitler n’étaient pas seulement criminelles ; et, cependant, le jeune Adolf qu’il fait vivre dans ces pages n’est pas satanique, pas même démoniaque, il est simplement de la sale engeance. Conserver au paradoxe infernal-banal toute son angoissante impénétrabilité est peut-être la réussite suprême de cette impressionnante contribution au roman historique.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 15 février 2007. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.