Marina, mon amie brésilienne, et moi étions passés prendre à son hôtel près de Paulista, la plus prestigieuse avenue de São Paulo, une vieille connaissance new-yorkaise de passage dans la ville. Il était 19 h 30, en ce vendredi soir animé d’octobre 2012. Nous avons marché jusqu’à un taxi stationné devant l’hôtel. Je me suis assis à l’avant pour laisser les deux femmes bavarder à l’arrière. Marina m’a demandé de googliser la carte du restaurant où nous allions. C’est ce que j’étais en train de faire quand j’ai vu un adolescent courir vers la voiture et faire de grands gestes à travers ma vitre ouverte. J’ai pensé qu’il s’agissait d’un mendiant. Puis j’ai vu le pistolet qui faisait la navette entre ma tête et le téléphone portable.
« Donne-lui le téléphone », m’a lancé Marina depuis la banquette arrière.
J’ai donné le téléphone. Il n’est pas parti.
« Dinheiro, dinheiro ! »
Je ne voulais pas lui filer mon portefeuille. Le garçon hurlait des obscénités. « Dinheiro, dinheiro ! »
Le corps de l’adolescent s’est soudain écarté, quand le bras d’un homme enserrant son cou l’a littéralement fait décoller de terre. L’homme, en chemise noire, hurlait ; il avait sauté sur le garçon par-derrière. Et s’est mis à le frapper. À mes côtés, le chauffeur de taxi restait imperturbable. Il assurait que rien de tel ne lui était jamais arrivé, mais on aurait difficilement trouvé plus blasé.
L’image suivante, ce fut celle du garçon et d’un autre adolescent, sans doute son complice, qui déguerpissaient à toute allure. L’homme à la chemise noire les a pourchassés un peu, avant de revenir en haletant vers la voiture. « Est-ce que ce salaud a réussi à tirer quelque chose ? » a demandé notre sauveur, que nous n’allions pas tarder à surnommer Batman. Ce n’était pas un policier en civil, comme je l’avais d’abord pensé, mais juste un citoyen lambda qui en avait marre des délinquants.
« Un téléphone », a répondu Marina.
« Fils de pute. Ces enfoirés, ils sont toujours à deux. Les lâches ! »
Le chauffeur de taxi nous a emmenés jusqu’au commissariat le plus proche. Où deux flics léthargiques étaient les seules âmes qui vivent. « On en a dix comme ça par jour, uniquement dans le secteur », a lâché l’un d’eux. L’autre est allé vérifier dans le registre : « Trois avant vous aujourd’hui. »
Il y a 319 vols à main armée chaque jour à São Paulo.
Tout le monde, dans ce pays, a une histoire à raconter. Priscilla, que j’ai rencontrée le lendemain, s’est fait dépouiller dix fois. Un gamin lui a un jour mis sous le cou un tesson de bouteille. Un autre, elle est restée quarante minutes avec un revolver braqué sur la tempe, alors qu’elle se trouvait dans une maison investie par des gangsters. Avec un simple vol de téléphone, je m’en sortais bien. Grâce à Batman, mon portefeuille était toujours là, et je n’avais été ni tabassé, ni tué, ni enlevé.
Les villes brésiliennes sont parmi les zones les plus violentes de la planète. On compte plus de personnes assassinées au Brésil que presque partout ailleurs. En 2010, il y eut dans ce pays 40 974 meurtres, 21 pour 100 000 habitants, selon l’Office de l’ONU contre la drogue et le crime, quand la moyenne mondiale est de 6,9. L’Inde détient certes le record mondial en chiffre absolu, avec 41 726 assassinats. Mais, six fois plus peuplée que le Brésil, elle affiche un taux d’homicide de 3,4 pour 100 000 habitants seulement (il est de 0,9 en Italie) (1). Le chiffre dépassait même, en 2010, 100 pour 100 000 dans quatre villes brésiliennes. Et seuls 5 % à 8 % des assassinats sont élucidés – contre 65 % aux États-Unis et 90 % en Grande-Bretagne [et en France]. La plupart des victimes sont des hommes pauvres, âgés de 15 à 29 ans. Le taux d’homicide ôte aux habitants des favelas de Rio sept ans d’espérance de vie.
Une autre forme de violence a commencé de faire les gros titres en 2013, avec la médiatisation de plusieurs cas de viols commis à Rio, dont celui d’une Américaine dans un minibus en circulation. Les viols ont augmenté de 24 % en 2012 dans la métropole, avec près de 2 000 cas (2).
L’urbanisation la plus rapide du monde
La violence n’a pas empêché le Brésil d’émerger sur la scène mondiale comme la première puissance d’Amérique latine. Le pays accueillera cet été la Coupe du monde de football ; ainsi que les Jeux olympiques dans deux ans. Entre 2003 et 2011, Luiz Inacio Lula da Silva, « Lula », a lancé réforme sur réforme pour améliorer la situation économique. Sans connaître une croissance aussi rapide qu’avant la crise de 2008, le pays est toujours la septième puissance économique mondiale. Dans les années 1950, 85 % de la population du Brésil était rurale et 15 % urbaine. Aujourd’hui, c’est l’inverse : les citadins représentent 87 % des habitants. C’est le processus d’urbanisation le plus rapide qu’ait récemment connu le monde.
Le Brésil fait également office de modèle pour les autres pays en développement désireux de venir en aide aux plus démunis. Le programme « Bolsa Familia » (« bourse familiale »), créé par Lula en 2003, a connu un succès saisissant : l’État verse par ce biais directement de l’argent aux familles pauvres. Mais certaines prestations sont soumises à conditions, notamment envoyer ses enfants à l’école. Le dispositif couvre un quart de la population, cinquante millions de personnes. Et les disparités de revenus ont baissé de 20 % au Brésil depuis 2001, époque où le pays comptait parmi les plus inégalitaires du monde. Grâce à « Bolsa Familia », la classe moyenne est passée de 40 à 105 millions de personnes au cours de la dernière décennie. C’est la classe moyenne inférieure la plus vaste de la planète.
Or les révolutions commencent souvent par la formation d’une classe moyenne, comme l’ont rappelé les événements du printemps 2013. En juin, des manifestations à São Paulo contre une hausse de 10 % du tarif des bus ont très vite pris une ampleur telle qu’elles ont donné naissance au mouvement social le plus important depuis la chute de la dictature : des millions de personnes sont descendues dans les rues de toutes les grandes villes. Elles protestaient contre les dépenses somptuaires faites pour la Coupe du monde et d’autres événements sportifs aux dépens des infrastructures de base en matière de transport et d’éducation ; contre la corruption endémique au sein du Parti des travailleurs (3) ; contre le ralentissement de l’économie ; contre le niveau de violence. La plupart des manifestants étaient jeunes, diplômés et sans affiliation politique.
Trente bidonvilles pacifiés
Le gouvernement de Dilma Rousseff, qui a succédé à Lula, s’est efforcé de répondre à leurs nombreux griefs. Les maires de São Paulo et de Rio ont reculé sur le tarif des bus. La présidente a promis un référendum sur une palette de réformes, dont le passage de la représentation proportionnelle au scrutin d’arrondissement, susceptible de mieux servir la population des favelas. Cela n’a pas suffi à contenter les manifestants, dont certains revendiquaient l’annulation pure et simple de la Coupe du monde. La cote de popularité de Dilma Rousseff s’est effondrée (4).
La colère des manifestants est née en partie des injustices qui ont marqué toute l’histoire brésilienne. La « Bolsa Familia » a contribué dans une large mesure à résoudre le problème de l’inégalité, pas celui de la race. La moitié de la population du pays est noire, mais les Noirs représentent 70 % des plus pauvres. Selon des études fondées sur le recensement 2000, un jeune homme blanc de 18 ans a, en moyenne, 2,3 années de formation de plus qu’un jeune homme noir de 18 ans. Le père d’un garçon blanc a lui aussi 2,3 années d’instruction de plus que le père d’un garçon noir. Presque tout le reste a changé dans le pays, mais l’écart entre le niveau scolaire des Blancs et celui des Noirs est enkysté depuis trois générations.
Les Brésiliens aiment se penser comme une société multiraciale, mais une tournée dans les favelas déboulonne ce mythe. La plupart des habitants ont la peau foncée, bien plus foncée que celle de la plupart des riches qui vivent en bord de mer ou dans les banlieues résidentielles, et plus foncée que celle de la plupart des jeunes manifestants du printemps 2013. Depuis un an et demi, je séjourne à São Paulo et surtout à Rio pour observer le processus de « pacification », par lequel l’État entend pénétrer les zones les plus violentes et restaurer son autorité sur ces enclaves dominées par les traficantes, les gangs de la drogue, ou par les organisations de policiers corrompus, les milices. Jusqu’en 2008, au moment du lancement de la stratégie de pacification, les traficantes contrôlaient à peu près la moitié des favelas, et les milices l’autre moitié. Les uns et les autres règnent toujours sur la plupart d’entre elles. Le but ultime du plan de l’État de Rio, fondé sur les Unités de police pacificatrice (UPP), est de chasser les deux groupes et de les remplacer par l’État (5).
Aujourd’hui, sur les 6,3 millions d’habitants de Rio, 1,4 million vivent dans les 630 favelas, qui abritent plus d’un millier de « communautés ». Le gouvernement carioca veut en « pacifier » quarante d’ici à la Coupe du monde – qui attireront, par leur valeur d’exemple, l’attention des visiteurs. Depuis le début du programme en 2008, trente des plus grands bidonvilles ont été pacifiés : ils sont aujourd’hui sous le contrôle de la police officielle, et non des trafiquants ou des milices. Autrefois, la police aurait lancé un raid sur telle ou telle favela, arrêté ou tué les barons de la drogue, et serait repartie. D’autres trafiquants auraient bientôt remplacé les précédents, et la violence aurait continué. « La nouvelle stratégie ne vise pas tel ou tel trafiquant. Elle vise à reprendre possession du territoire », m’explique un haut responsable de la police.
Dans le cadre du programme de pacification, des unités d’élite – et dans certains cas des troupes de l’armée de terre et même de la marine – occupent les favelas et y restent jusqu’à trois mois. [Parfois beaucoup plus, NdlR.] Elles sont alors remplacées par la police régulière et des escadrons des UPP. Dans leur sillage, les fonctionnaires implantent des écoles, organisent le ramassage des ordures, font venir des entreprises privées et publiques pour installer l’électricité ou le réseau de télévision, et délivrent des documents administratifs tels que certificats de travail et de résidence. Dans les zones sous leur contrôle, les UPP ont mis en place des conseils de sécurité de quartier, qui s’efforcent de jouer le rôle de médiateur dans les conflits entre les têtes brûlées du cru avant qu’ils ne dégénèrent. Le message est le suivant : l’État est là pour longtemps. Jusqu’à présent, le programme a généralement été considéré comme un succès.
Walter Mesquita, un photographe de rue, m’emmène un soir au Baile Funk de la favela non pacifiée d’Arara à Rio, gigantesque fiesta en plein air organisée par les trafiquants de drogue du quartier. Le spectacle est extraordinaire : à minuit, les traficantes avaient mis en place un cordon de sécurité autour de nombreux pâtés de maisons, transformant la favela en une immense boîte de nuit à ciel ouvert. À un bout de la rue, un mur géant composé de dizaines de haut-parleurs hurlait des chansons où il était question d’assassinats de policiers et de sexe entre mineurs. Des adolescents déambulaient la kalachnikov en bandoulière ; des filles prépubères fumaient du shit en se trémoussant. À certains coins de rue, la cocaïne était vendue dans de grands sacs en plastique. Tout le monde dansait : les grands-mères dansaient, les enfants dansaient, je dansais. La soirée s’est poursuivie jusqu’au bout de la nuit, à huit heures du matin.
Bien que ces fêtes soient officiellement interdites dans les favelas pacifiées en raison des multiples violations de la loi qu’elles engendrent, qu’il s’agisse du tapage nocturne ou de l’appel au meurtre – même la musique qu’on y joue s’appelle baile funk probidão –, l’État et ses représentants restaient ici invisibles. Les gangs rivaux représentaient manifestement une pire menace que la police. Trois organisations contrôlent de manière à peu près stable depuis deux décennies l’essentiel de Rio : le Commando rouge, le Troisième commando et les Amis des amis. Selon un responsable de la police, la ville compte quelque trente à quarante mille membres de gangs.
Le lendemain du Baile Funk, j’ai survolé Rio dans un hélicoptère de police. Il nous a emmenés au-dessus d’Ipanema, célèbre quartier chic sur la côte, et de la favela récemment pacifiée de Rocinha. Quand j’ai demandé à passer au-dessus d’Arara, le pilote a montré le bidonville du doigt, au loin, et répondu qu’il ne pouvait pas s’approcher. Il craignait d’être abattu en vol. Deux ans plus tôt, les traficantes avaient pilonné un appareil de la police avec des batteries antiaériennes. L’État ne peut donc investir en toute sécurité une grande partie de Rio, que ce soit par voie terrestre ou aérienne. Et tel est aussi l’avenir qui attend de nombreuses mégalopoles du tiers monde, de Nairobi à Caracas. Où les organes légitimes de l’État se partagent de fait le pouvoir avec les gangs et les milices paramilitaires. Bien des gens mourront pendant que se négocieront les limites précises dudit partage.
Mon ami Luiz Eduardo Soares me raconte une histoire de pouvoir dans les favelas. Cet anthropologue fut en 2003 secrétaire national à la Sécurité publique. Il est aussi le coauteur d’Elite da tropa, une étude sur la brutalité et la corruption de la police dont a été tiré le film du même nom, le plus populaire de l’histoire du cinéma brésilien. Il s’est fait de nombreux ennemis chez les policiers et les politiciens véreux. En 2000, on a découvert des plans d’assassinat de Luiz et de ses filles – avec des notes sur le lieu et l’heure où elles allaient à l’école. C’était l’œuvre d’officiers corrompus. Luiz a dû fuir avec sa famille, d’abord vers les États-Unis, puis, après son retour au Brésil, dans un État du sud du pays.
Une nuit, il reçoit un appel d’un certain « Lulu », l’un des barons de la drogue de Rio. À l’approche de la trentaine, il se faisait un peu vieux pour le trafic et voulait se rendre ; quitter le gang et vivre pour voir grandir ses enfants.
300 000 reals pour les flics
Luiz a dit à Lulu que s’il venait le voir, il lui faudrait l’arrêter. On l’enfermerait ensuite dans une prison du genre de Carandiru [fermée en 2002], où la police avait en 1992 ouvert une à une les portes des cellules et tiré à vue sur les détenus pour réprimer une mutinerie, massacrant 111 d’entre eux (6). Luiz espérait que tout se passerait bien pour Lulu. Mais, recherché à la fois par la police et par les gangs rivaux, son horizon ne paraissait pas franchement dégagé.
Quelque temps plus tard, Luiz visitait un temple traditionnel de l’extrême nord du pays consacré à d’anciens dieux, ceux qui étaient là avant les Portugais. Il était en train de prier quand il a senti une petite tape sur son épaule. Et s’est retourné pour découvrir un Lulu tout sourire.
« Mais qu’est-ce que tu fais là ? »
« Je suis venu voir ma mère. Je suis parti. »
Peu après cette rencontre, la police de Rio a retrouvé Lulu. C’était stupide : le domicile de sa mère est le premier endroit où se précipite un homme traqué. Des agents sont arrivés dans une Jeep et, sans l’arrêter, l’ont ramené. À Rio, dans sa favela, au commissariat.
Selon Luiz, le chef de la police locale a imploré Lulu : « Nous voulons que tu reviennes. C’est l’enfer depuis que tu es parti. Tu maintenais la paix entre les gangs. Et puis, j’ai besoin de ton argent pour faire ma campagne. Il faut te remettre au travail, sinon… »
Alors Lulu s’est remis au travail, vendant de la coke et des méthamphétamines à la jeunesse dorée des boîtes de nuit de Copacabana et d’Ipanema. Mais il avait essayé de tirer sa révérence… Les gars du coin ne lui faisaient plus confiance, ne le respectaient plus comme avant. Il n’arrivait pas à réunir les 300 000 reals (environ 93 000 euros) qu’exigeaient les flics chaque semaine.
Alors un jour ils sont revenus voir Lulu, me raconte Luiz, l’ont fait asseoir sur un siège de pierre dans un terrain vague du bidonville et, sous le regard toute la favela, lui ont tiré une balle dans la tête. Il était utile à la police tant qu’il avait du pouvoir à partager. Sans cela, c’était un homme mort.
Mario Sergio Duarte est le commandant de la police militaire qui a coordonné l’occupation d’Alemão, l’une des favelas les plus vastes et les plus dangereuses de Rio. Au cours de cette opération qui a duré huit jours en 2010, les autorités ont découvert plus de 500 armes à feu – carabines, lance-roquettes, bazookas et mitrailleuses antiaériennes Browning.
« La pacification a commencé avec moi », me confie-t-il, alors que nous sommes installés au bar de mon hôtel. La mère de Duarte était couturière ; son père a été assassiné en 1972 suite à un « conflit personnel ». À la fac, Mario Sergio a fait des études de physique, mais il a préféré entrer dans la police.
C’est dans les années 1980 que la cocaïne venue de Colombie et de Bolivie a débarqué dans les favelas, en compagnie des kalachnikovs est-européennes, venues elles du Paraguay. Un fusil-mitrailleur comme l’AK-47 ou le M15 coûte aujourd’hui entre 15 000 et 20 000 reals [entre 4 500 et 6 000 euros]. Les traficantes ont désormais des lance-roquettes, confie Duarte, « ils sont mieux armés que la police », avec ses revolvers 9 millimètres. Chaque année, une cinquantaine de flics et environ 1 500 trafiquants sont tués. En 2012, plus d’une centaine de policiers de São Paulo ont été assassinés par les trafiquants de drogue, et leurs collègues ont promis de tuer cinq « méchants » pour chaque flic abattu.
Dans la seule favela de Rocinha, poursuit Duarte, le commerce de la drogue génère environ un million de reals par semaine. Mais il n’y a pas que la drogue. Les trafiquants gèrent aussi tout un business parallèle de télévision par câble pirate, de téléphones et de motos-taxis, et possèdent leur propre système judiciaire.
« Nous n’espérons pas en finir avec la drogue, ajoute Duarte, seulement la violence qui l’accompagne. » Les stupéfiants qui circulent ces temps-ci ? L’ecstasy, le PCP et la méthamphétamine, en provenance d’Europe. Santa Maria est à ses yeux l’exemple de la favela pacifiée où le trafic continue, mais où les armes ont disparu de la vue, où il n’y a pas de « roi du pétrole ».
Le gouvernement de Rio a fait passer les effectifs de la police armée de 36 000 à 42 000 agents, l’objectif étant de 50 000 (10 000 autres sont membres de la « police civile » qui ne porte ni arme ni uniforme). Un policier affecté à une zone pacifiée touche une prime pour l’aider à combattre la tentation de toucher des pots-de-vin ou d’intégrer une milice.
Des milices que Duarte qualifie de « fruit pourri de l’ordre officiel ». Il estime à 2 000 le nombre de policiers dans leurs rangs, aux côtés de pompiers et d’anciens militaires. Le phénomène a commencé… « … en 2006 ! », intervient un serveur de Rocinha qui écoutait tout en nous apportant nos verres.
Les milices n’autorisent pas le commerce des stupéfiants par les traficantes, mais tirent leurs revenus de la protection, de la télévision par câble, du transport, de l’usure. « Un trafiquant, c’est l’enfer ; un milicien, c’est le purgatoire », affirme Duarte. Ces groupes paramilitaires édictent des règles non écrites, très respectées dans les quartiers. On ne quitte pas sa maison après une certaine heure. Les violeurs font l’objet d’une exécution publique qui donne lieu à un cérémonial. Pas question de mettre la radio trop fort ; l’infraction est souvent punie par la torture ou la peine de mort. Les milices vendent aussi des armes aux trafiquants ; au besoin, elles font elles-mêmes commerce de la drogue ; et emploient pour gros bras d’anciens trafiquants exclus des gangs. L’ennemi des milices, c’est le BOPE, le commando d’élite de la police, créé durant la dictature pour combattre les marxistes mais ensuite formé à la pacification (l’unité dont parle Elite da tropa) (7).
Cambriolages dans les quartiers huppés
En compagnie de Marina, je suis allé voir certains « méchants » dans le quartier Parque União de la favela Maré, près du port. Deux d’entre eux nous retrouvent dans un bar en plein air, un ancien traficante de 21 ans et un beau gosse du même âge, chanteur dans une boîte de nuit où il joue le rôle de maître de cérémonie. Le trafiquant de drogue porte un tatouage sur l’avant-bras droit où l’on peut lire « Emilly ». « Minha filha », explique-t-il, « ma fille ». Elle a 7 ans, et il ne veut pas qu’elle aille au Baile Funk où il ramasse ses nanas. « J’aimerais qu’elle échappe aux statistiques. »
À l’époque où il était membre actif du gang, il a tué des hommes lors de fusillades, et n’en conçoit aucun remords. « Dans ces moments-là, on ne peut pas se permettre de penser qu’il est peut-être père, comme moi. Je préfère voir couler les larmes de sa mère sur sa tombe que les larmes de ma mère sur la mienne. » Il participe également à des cambriolages dans les quartiers huppés de Rio. Après chaque crime, lui et sa bande interceptent une série de voitures qui les ramènent, sains et saufs, dans la favela. Là, à l’intérieur du bidonville, il ne vole jamais. Seuls le font les consommateurs de crack. Voilà pourquoi je me sens plus en sécurité ici, maintenant, que la nuit dernière, sur la plage d’Ipanema.
Quand la favela veut organiser un baile, on fauche deux bus dans l’entrepôt situé de l’autre côté de l’Avenida Brasil, pour bloquer la rue. Au baile, on entendra peut-être parler de quelqu’un qui sera tué avant la fin de la soirée – quelqu’un qui a insulté le « propriétaire de la favela » – le chef des traficantes.
Les deux jeunes gens insistent pour nous raccompagner jusqu’à notre van garé au bord de la route. À un certain endroit, trois bornes de métal blanc enfoncées dans la chaussée, la transformant de fait en zone piétonne. « C’est pour les BOPE », explique le trafiquant. Les voitures de police auront une surprise quand elles essaieront d’investir les lieux. Leur favela, disent-ils, doit être pacifiée d’ici la fin de la semaine. Ce n’est pas tant que les jeunes trafiquants ont peur de ne pas trouver d’autres possibilités d’emploi. C’est qu’ils ne pourront plus jouir du même luxe, et se payer « une chaîne en or large comme le bras d’un bébé ».
Le BOPE a bien investi Maré – mais pas au titre de la pacification des UPP. Au cours des manifestations de juin dernier, des cambrioleurs de la favela ont commencé à piller les boutiques de l’Avenida Brasil. Le BOPE a été appelé, et un sergent qui poursuivait les voleurs à l’intérieur du bidonville a été abattu. Ses collègues se sont déchaînés. Quand la poussière est retombée, huit habitants du quartier étaient morts – certains jeunes traficantes semblables à celui que j’avais récemment rencontrés, d’autres, simples spectateurs.
Ce qui se passe dans les favelas de Rio ne relève pas tant de la pacification que de la légalisation. La dictature au pouvoir de 1964 à 1985 a été renversée au terme de longues années et d’immenses sacrifices. Tout Brésilien sans lien avec la junte en a été victime. On se dépêchait de dépenser son salaire dès réception, conscient qu’il aurait perdu beaucoup de sa valeur dès l’après-midi. Lors de l’avènement de la démocratie, toute la population – les riches de Leblon comme les pauvres de Rocinha – a eu le sentiment qu’elle allait en bénéficier. Et, pendant un temps, ce fut en effet le cas pour la plupart des gens.
Mais la transition démocratique n’a pas eu lieu dans les favelas. Les trafiquants ont continué d’y faire régner leur propre tyrannie ; la population continuait d’avoir le plus grand mal à accéder au tribunal ou à l’isoloir. La pacification est une tentative de mettre un terme à ce despotisme. Elle représente, pour les ouvriers du bâtiment et les vendeuses de feijoada – le ragoût de haricot noir – des bidonvilles, la chute finale de la dictature.
Au cours des vingt dernières années, les narcotrafiquants ont pris le contrôle informel de l’essentiel de la vie dans les favelas, y compris, et c’est le plus important, de la musique, l’âme culturelle du Brésil. « Le vrai défi, c’est ce qui se passera après la pacification », m’explique Ricardo Henriques, qui était jusqu’en 2012 le directeur de l’Instituto Pereira Passos, le think tank de politique urbaine de l’État de Rio, qui a conçu les UPP.
Corps en sueur et fumée de marijuana
Si l’on en croit Henriques, qui voit la chose avec un certain optimisme, la prise de contrôle des favelas se fera en trois étapes : d’abord l’entrée de la police, qui prive les trafiquants de la capacité de faire ce qu’ils veulent, sur le plan juridique comme sur le plan culturel ; puis la phase : « c’est un peu ennuyeux, les policiers sont là » ; enfin, la phase qui voit l’État substituer à la culture interdite une culture officiellement avalisée, ou du moins une culture qui ne glorifie pas le viol et le meurtre. « On le fait d’une manière créative, explique Henriques. Sans fusils. De façon moins érotique mais vraiment créative. La musique n’est pas proibidão. »
Pendant des décennies, les favelas ont vécu dans un pays parallèle. « L’idée de l’État est de s’installer pour le long, long terme », affirme encore Henriques, qui veut réduire l’écart entre la favela et le reste de la cité. « Notre défi est d’intégrer ces zones à la ville. »
Je me rends un soir dans un club de jazz de la favela de Tavares Bastos, pacifiée depuis un an. Au pied du quartier général du BOPE. Les salles du club étaient saturées de corps en sueur et l’air alourdi par la fumée de la marijuana. Si le BOPE voulait trouver de la drogue, il n’aurait pas à aller bien loin. Mais il ne viendra jamais dans cet endroit que fréquentent les habitants des riches quartiers blancs d’Ipanema et de Leblon. Le saxophoniste et mon guide, le photographe de rue qui vit dans le quartier, étaient les seuls Noirs à la ronde.
« Les habitants des favelas ne peuvent s’imaginer ici », explique le photographe. On jouait du be-bop et de la bossa nova, cette idée américaine du jazz qu’écoutent les Brésiliens. Pas de samba, encore moins de funk.
Le club est ouvert depuis cinq ans. Une jeune et belle économiste blanche qui travaille pour une banque, vêtue d’une robe de marque, me confie qu’elle s’ennuie déjà. « Il y a deux ans, on trouvait plus de gens intéressants. Aujourd’hui, ce sont uniquement ceux que je verrais de toute façon près des plages. »
L’entrée coûte 50 reals et la bière, 15. Sur le chemin du club, je suis passé devant d’innombrables petits cafés, où des habitants du voisinage sirotaient une canette qui en coûtait le tiers. Dans l’un d’eux, des couples d’une aimable corpulence dansaient la samba collés-serrés. Toutes les lumières étaient éteintes dans les maisons ; il était plus de minuit. Mais les clients blancs en route pour le club de jazz faisaient du tintamarre en riant, excités par le frisson de l’aventure vers cette destination clandestine.
À Tavares Bastos, et dans des favelas comme Cantagalo, d’où l’on accède facilement aux quartiers riches du sud de Rio et devenus plus sûrs depuis la pacification, les habitants sont chassés non par la violence, avec laquelle ils peuvent vivre, mais par les loyers élevés, qui les en empêchent. Leur droit d’habiter là était protégé tant que c’était illégal. Après la pacification, la principale menace pour les vieux habitants des favelas de Rio viendra non des trafiquants de drogue mais des agents immobiliers (8).
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 15 août 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.