Iktsuarpok

« Quand un ami a un quart d’heure de retard, me confie Tonino, j’ai peur qu’il soit mort.
– Classique, dis-je. Syndrome d’iktsuarpok.
– Je ne crois pas, car si l’ami en question a une demi-heure de retard, je souhaite qu’il le soit.  »

Iktsuarpok, mot inuit désignant l’émotion qui vous conduit à sortir dehors pour espérer voir arriver la personne attendue.

D. P.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant. Il désigne un bruit de pas sur la neige gelée.

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Le mot du mois

Martin Zimmermann : « La cruauté des empereurs romains est une fiction »

 

Martin Zimmermann est historien de l’Antiquité et enseigne à l’université de Munich. Il s’intéresse aux questions de la violence et de la propagande dans l’Antiquité, ainsi qu’à l’histoire de l’Asie Mineure.

 

Au début de votre ouvrage, vous mentionnez l’œuvre de Norbert Elias La Civilisation des mœurs. Pensez-vous, comme lui, que la violence a eu tendance à diminuer au fil des siècles ?

On constate effectivement une tendance à davantage de contrôle à l’époque moderne. Le monopole de la violence par l’État s’est imposé dans la plupart des pays. Quand on considère l’histoire à plus long terme, cependant, il est permis d’être sceptique. Contrairement à ce qu’a pu suggérer un émule d’Elias comme Steven Pinker (1), on ne constate pas une diminution relative du nombre de morts – notamment parce que nous ne disposons pas de chiffres fiables concernant les époques reculées. Et, malgré le progrès apparent des derniers siècles, de brutales régressions restent toujours possibles, comme nous l’a prouvé le XXe siècle, qui a porté à son apogée la violence humaine aux yeux de nombreux historiens. En réalité, dès que les cadres qui régissent notre vie en commun évoluent, le risque d’assister à des explosions de sauvagerie est grand. Pendant la Seconde Guerre mondiale, de bons pères de famille ont pu se transformer en machines à tuer : il a suffi que les Juifs soient représentés comme des êtres indignes menaçant la communauté. L’homme n’est pas intrinsèquement violent, mais son environnement peut le rendre tel. Rappelons que, avant la révolution néolithique, il n’y a pas trace d’acte de violence à grande échelle : c’est la sédentarisation et le développement de sociétés plus complexes qui ont engendré des conflits, pour le contrôle des terres agricoles en particulier.

 

Vous vous êtes intéressé plus précisément à l’Antiquité. Était-ce une époque plus violente et cruelle que la nôtre, comme on se la représente souvent ?

L’homme antique n’était certainement pas plus violent et cruel que nous. Mais il vivait dans des sociétés où la violence était plus présente (sans doute moins, cela dit, que dans l’Europe de la fin du Moyen Âge) : l’esclavage était généralisé, la condition des femmes souvent déplorable (un mari avait le droit de tuer son épouse adultère), l’abandon des nouveau-nés non désirés sur la voie publique couramment pratiqué, et la torture faisait partie des procédures judiciaires courantes. Contre l’ennemi, enfin, on n’avait pas d’états d’âme. Les Romains fêtaient le massacre de populations entières en grande pompe. Au IIe siècle avant notre ère fut introduite à Rome la règle selon laquelle un général devait avoir exterminé au moins cinq mille adversaires pour avoir droit à un triomphe. César, d’après Pline l’Ancien, se vantait d’avoir tué 1 192 000 Gaulois.

 

Le légionnaire était-il une machine à tuer, assoiffée de sang ?

Son but était moins de tuer que de survivre, on s’en doute, et il était moins souvent engagé dans des combats sanglants qu’on ne le croit. Dans les batailles antiques, il s’agissait avant tout de rompre les lignes ennemies et de mettre l’adversaire en fuite ; une petite partie seulement de l’armée prenait effectivement part au combat. On a calculé qu’un quart seulement des soldats, généralement la cavalerie, participait au bain de sang qui suivait une bataille. À quelques exceptions près, les vaincus comptaient 16 % de pertes et les vainqueurs, 4 % seulement. À l’époque de l’armée professionnelle permanente, sous l’Empire2, le risque de succomber à une maladie infectieuse due aux mauvaises conditions d’hygiène dans le camp était au moins aussi grand que celui d’être tué au combat (de l’ordre de 0,3 à 0,5 %). Enfin, pendant son service, qui durait deux décennies, un légionnaire était impliqué dans des combats pendant peut-être deux ans. N’oublions pas que la fameuse Paix romaine, ce furent deux cents années sans guerre !

 

Les Romains se sont tout de même distingués par une institution qui peut sembler terrifiante aujourd’hui : la gladiature.

Certes, mais il ne faut pas croire que les gladiateurs étaient massacrés par fournées successives, comme on le voit dans les films. Leur formation et leur entretien coûtaient des sommes astronomiques. C’était un gros investissement qu’on ne pouvait pas se permettre de dilapider. On a calculé qu’un duel sur dix (un sur vingt, même, selon d’autres estimations) se terminait par le décès d’un des combattants. Il est vrai cependant que ce ratio a augmenté de façon significative durant l’Empire, et, au IIe siècle de notre ère, un combat sur deux était mortel.

En revanche, entre ces combats de gladiateurs, l’arène était le théâtre d’exécutions, qui, elles, pouvaient être de véritables massacres. Mais il est difficile de dire combien de personnes ont ainsi été mises à mort. Les textes ne nous ont transmis aucun chiffre crédible.

 

À la lecture de votre livre, on s’aperçoit qu’il est très difficile de se faire une idée précise de la violence dans l’Antiquité…

L’historien dispose de quelques sources, notamment archéologiques, de quelques inscriptions ou papyrus, mais les auteurs antiques ne parlent quasiment jamais de la violence telle qu’elle s’exerçait effectivement. La réalité de la guerre et des exécutions ne nous est jamais montrée. On se doute bien que le sac d’une ville, quand on décidait de ne pas faire de quartier, devait être une affaire épouvantable : il fallait surveiller les milliers d’hommes que l’on allait exécuter, se relayer à cause de la fatigue, s’encourager à poursuivre le massacre, déblayer les cadavres. Les membres amputés jonchaient les rues, des litres de sang étaient répandus, il régnait une odeur épouvantable de chair en décomposition et d’excréments, il y avait les cris des femmes que l’on violait… Mais de tout cela nous n’avons qu’une idée relativement floue : ce n’est jamais vraiment raconté ou alors à grand renfort de clichés et de généralités.

 

Pourquoi ?

Parce que cela n’avait rien de foncièrement exceptionnel, que ce n’était pas ressenti comme une transgression de l’usage normal de la force.

 

Les auteurs antiques parlent pourtant de violences et de cruautés en tout genre !

Oui, mais elles n’ont en général rien à voir avec la réalité. On touche là à l’une des idées centrales de mon livre : les récits de violences que l’on trouve chez les historiens antiques – notamment pour les plus horribles et les plus spectaculaires d’entre eux – sont, dans l’immense majorité des cas, fictifs. Ils ne concernent presque jamais la violence quotidienne, réelle, mais indiquent qu’une limite a été franchie par rapport à l’exercice habituel et accepté de la violence physique par le pouvoir.

 

Pourquoi dites-vous qu’elles sont fictives ?

Prenez les cruautés commises par Néron, telles que nous les ont rapportées des historiens aussi estimés par ailleurs que Suétone et Tacite. Ce ne sont absolument pas des faits avérés, mais clairement des lieux communs littéraires. Tacite raconte par exemple que l’empereur aurait tué son épouse Poppée, enceinte de lui, d’un coup de pied. Or c’est exactement de la même manière que, d’après Hérodote, le tyran de Corinthe Périandre aurait tué la sienne… Suétone, quant à lui, affirme que Néron aurait fait rejouer dans l’arène le mythe du Minotaure. À cette fin, une femme aurait été enfermée dans un châssis de bois, puis violée et tuée par un taureau. Or sa source est une épigramme de Martial extrêmement allusive à partir de laquelle il a brodé un récit sans doute imaginaire.

 

Mais pourquoi ces auteurs déformaient-ils ainsi la vérité ?

À des fins politiques. Il ne faut pas oublier que ces histoires étaient toujours écrites par des hommes de la classe dirigeante. Sous l’Empire romain, en l’occurrence, elles sont le fait d’un groupe politique – les sénateurs – qui voyait son influence diminuer inexorablement. Les récits d’excès de violence commis par les empereurs étaient un moyen de propagande. Écrits souvent des générations après la mort des intéressés, ils entendaient démontrer qu’ils s’étaient comportés en monstrueux tyrans.

 

Néron et Caligula étaient donc peut-être de bons empereurs ?

Oui. Leur situation était très compliquée. Depuis cinq siècles, la royauté était honnie à Rome et ils devaient faire semblant de ne pas détenir le pouvoir absolu tout en l’exerçant effectivement. Les conjurations étaient une réalité à laquelle ils devaient faire face. Sénèque raconte des orgies de violence commises par Caligula (son ennemi politique, qui l’avait exilé en Corse) contre des sénateurs. On sait aujourd’hui qu’une conspiration avait été ourdie, contre laquelle l’empereur a sévi en recourant à des exécutions. Elles n’avaient certainement pas le caractère sadique que leur prête Sénèque.

 

Peut-on toujours démêler le vrai du faux ?

Non. Parfois, l’accumulation des méfaits que l’on attribue à un souverain est telle que l’on ne peut plus discerner ce qui s’est vraiment passé. Il est impossible de savoir si, derrière les crimes atroces et souvent absurdes dont on l’accuse pour illustrer sa cruauté, il existe un fond de vérité. Cela dit, plus la violence est outrancière, plus il faut se méfier.

Ce qui est décrit est même parfois tout simplement impossible. Prenons un cas d’école tiré de l’histoire grecque : le taureau de bronze dans lequel le tyran Phalaris d’Agrigente aurait fait enfermer et rôtir ses victimes. Comment aurait-on pu, au VIe siècle avant notre ère, fondre une statue de bronze de cette taille ? Les seules sculptures d’une dimension comparable que l’on connaisse sont toujours en pierre.

 

Le lecteur de l’époque était-il dupe ?

Il appartenait à la même classe dirigeante que les auteurs et connaissait les codes du genre. Il avait lu les mêmes manuels de rhétorique enseignant la manière de représenter éloquemment un acte violent. Il était conscient d’avoir affaire avant tout à des conventions littéraires. Car même quand l’auteur prétend être objectif et s’en tenir à la plus stricte vérité, il ne faut jamais le croire sur parole ! Songeons à l’historien Polybe, l’un des plus virulents critiques de ces exagérations, et un auteur par ailleurs bien plus sérieux que beaucoup d’autres, qui n’hésite pas à inventer d’épouvantables absurdités. Il raconte que le roi de Sparte Nabis aurait conçu une sorte de robot avant l’heure ressemblant à s’y méprendre à sa femme pour faire poignarder ses débiteurs défaillants…

 

La violence telle qu’elle apparaît dans les textes antiques serait donc avant tout affaire de conventions ?

Oui, et ce depuis Hérodote. Le « père de l’histoire » ne se souciait pas uniquement de rapporter des faits attestés. Il avait un objectif politique – glorifier les Grecs et dénigrer leurs adversaires perses – et une vraie ambition littéraire. Son Enquête, aussi grandiose soit-elle, est un mélange de rumeurs non vérifiées, d’hypothèses hasardeuses et de pures inventions. Il décrit à l’envi les cruautés commises par les monarques achéménides et fournit tout un répertoire d’actes violents, largement emprunté aux mythes ou à la tragédie, dans lesquels les auteurs ultérieurs iront allègrement puiser. On notera que son entreprise de désinformation a parfaitement réussi : quand on imagine un souverain oriental, ce sont toujours les mêmes images qui, en Occident, sont convoquées depuis deux millénaires et demi, celles d’un despote efféminé et cruel.

Par la suite, ces motifs ont été repris, enrichis et adaptés à d’autres contextes. Les auteurs ont voulu rivaliser d’invention. Cela atteint des sommets sous l’Empire romain avec des écrivains comme Sénèque et son neveu Lucain. Dans sa Pharsale – qui certes est une épopée, mais entend malgré tout rendre compte de la guerre civile du siècle précédent – ce dernier imagine des morts complètement irréalistes. Un exemple : un soldat se tient au navire ennemi avec la main droite. On la lui tranche mais il reste accroché au cordage grâce à son tendon. Lorsqu’il tente de remonter avec sa main gauche, on la lui tranche aussi, et tout son bras avec. Qu’à cela ne tienne, avec sa cage thoracique il intercepte d’innombrables lances et protège héroïquement ses camarades. Finalement, il se jette de tout son poids en avant, transperce les planches et coule le navire ennemi… Mais on est là dans ce que l’Antiquité a produit de plus « haut en couleur » en termes de représentation de la violence…

 

C’est effectivement complètement invraisemblable…

D’autres motifs sont plus subtils bien entendu. Par exemple, lorsqu’un opposant politique meurt sans avoir reçu de châtiment, on lui en invente un. On raconte ainsi que le dictateur Sylla est décédé à la suite d’une maladie atroce, que son corps s’est décomposé de l’intérieur et qu’il a été dévoré par les vers. Ce motif est promis à une grande fortune car il sera repris plus tard par les chrétiens qui l’appliqueront à leurs persécuteurs. Autre exemple : ce qu’on a appelé l’exitus illustrium virorum (« mort des hommes illustres »), genre qui apparaît à l’époque hellénistique et qui, là encore, sera allègrement repris par la propagande chrétienne pour faire l’apologie de ses martyrs. On montre l’exécution parfaitement injuste d’un homme parfaitement juste, qui reste inébranlable face à la mort. Sénèque raconte ainsi, dans son ouvrage De la tranquillité de l’âme, la fin du philosophe Julius Canus, condamné par Caligula. Sans se douter que plus tard son propre suicide (ordonné par Néron) occupera une place de choix parmi les exempla servant à illustrer la fermeté stoïcienne face à la tyrannie…

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey.

L’étrange Monsieur Fuks

Ladislav Fuks, l’un des plus grands écrivains tchèques, est aussi l’un des plus énigmatiques. Vingt ans après sa mort, « il circule encore à son propos toutes sortes de rumeurs qu’il lançait parfois, et ne démentait que rarement », rapporte le quotidien pragois Dnes. Par exemple, « on a raconté que Fuks dormait dans un cercueil – une hypothèse que ne contredit pas le caractère macabre de ses livres »…

Les thèmes de la mort et du mal dominent en effet cette œuvre aux accents kafkaïens, où se mêlent l’horreur et le grotesque. Dans Monsieur Mundstock (1) – son premier roman, qui rencontra un grand succès lors de sa parution en 1963 –, Fuks raconte l’histoire pathétique d’un Juif de Prague sous l’occupation nazie. Résigné, l’homme attend sa déportation en parlant à son ombre et à une poule imaginaire. Pour conjurer la peur, il entreprend de se préparer à l’épreuve des camps. Comment porter sans trop peiner sa valise de cinquante kilos ? Dix pas dans une main, dix dans l’autre… Il dort sur une planche, s’entraîne à avoir faim et même, un soir, à mourir.

Tout aussi hallucinant est l’autre grand roman de Fuks, L’Incinérateur de cadavres, brillamment adapté au cinéma en 1968 par Juraj Herz. Le personnage principal, directeur d’un crématorium, se persuade peu à peu qu’il a des origines germaniques. Acquis à l’idéologie nazie, il décide de mettre en œuvre la Solution finale au sein même de son établissement, et d’exterminer sa propre famille au nom de la pureté de la race…

C’est ce roman qui a inspiré à l’écrivain tchèque Jan Polácˇek le titre de son dernier livre, « Histoire de l’incinérateur de cadavres ». L’ouvrage se veut un portrait de Fuks en deux parties : la première, à caractère fictif, intègre des éléments de sa vie et de celle de ses proches, tandis que la seconde, de facture biographique, tente de revenir à la « réalité » du personnage, dégagée du mythe qu’il avait lui-même forgé. On sait ainsi que Fuks est né à Prague en 1923, que son père était froid et dominateur, sa mère obsédée par les bonnes manières, et qu’il a découvert son homosexualité à l’adolescence. Ce qui ne l’empêcha pas de convoler, et de belle manière, avec une riche Italienne ; Polácˇek nous apprend que le pape Paul VI en personne bénit l’union. Mais elle fut de courte durée, puisque le marié succomba le soir même de la noce aux charmes d’un serveur, avec lequel il s’enfuit. L’idylle fut tout aussi brève, et l’écrivain finit par se réfugier à Prague dans un hôpital psychiatrique. Lui qui devait toute sa vie cacher son homosexualité, sa foi chrétienne et son désaccord avec le régime communiste (membre de la très officielle Union des écrivains tchèques, il est nommé « artiste émérite » par les autorités en 1978) était convaincu d’être schizophrène.

« C’est dans mes livres, et seulement dans mes livres, que je montre mon vrai visage », disait l’auteur de « Mes frères aux cheveux noirs », autre ouvrage retentissant, paru en 1964. Dans ce recueil de récits (non traduit en français), Fuks s’inspire pour raconter la Shoah de ses anciens camarades de lycée, disparus pendant la guerre. Le livre sidéra la critique : comment un non-Juif pouvait-il exprimer avec tant de justesse les sentiments de la population décimée ? « La tristesse est jaune et elle a six branches, comme l’étoile de David », lit-on dans l’un de ces textes.

Sans prétendre percer totalement le mystère fuksien, le livre de Polácˇek peut se prévaloir d’une grande victoire : il apporte la preuve que l’auteur dormait bien dans un lit, et non dans un cercueil ! « On continue de raconter ça ? » s’étonne Fuks dans un document déniché par Polácˇek. « On ne peut même pas se retourner dans un cercueil, on ne peut y dormir que sur le dos ou alors sur le côté, et encore, à condition de ne pas bouger. Car nos cercueils ne sont pas très stables et ils se renversent facilement, ce qui en pleine nuit n’est pas tellement agréable. Non, vraiment, cet objet est conçu pour un tout autre usage. »

 

 

Le Noir qui voulait être Blanc

On connaît bien l’histoire de l’« underground railroad », ce réseau clandestin grâce auquel des dizaines de milliers d’esclaves fuyant le Sud américain rallièrent le Canada au début du XIXe siècle. Mais l’auteur ontarien Wayne Grady, jusqu’alors connu pour ses livres de science et d’environnement, apporte dans son premier roman un éclairage nouveau sur cet aspect de l’histoire raciale du pays. S’inspirant de son histoire familiale, Grady a inventé le personnage de Jack Lewis, un joueur de trombone amateur aux faux airs de Sinatra. Au début du roman, en pleine Seconde Guerre mondiale, Jack est stationné sur une base navale à Terre-Neuve. Il y rencontre une fille de la région, Vivian, qu’il épouse. Mais le malaise s’installe lorsque Jack emmène la jeune femme en visite dans sa ville natale de Windsor. Le dandy « s’irrite lorsqu’on l’appelle par son prénom complet, Jackson ; sa mère porte une épaisse couche de fond de teint ; et jamais, lors de ce séjour, Vivian n’aura l’occasion de rencontrer le père de Jack », relève le Globe and Mail. Et pour cause : celui-ci est noir, quand Jack a hérité d’une carnation étonnamment claire lui permettant de se faire passer pour un « authentique » Blanc. Adolescent, il s’est astreint à une série de « tests » destinés à mettre à l’épreuve cette blancheur (par exemple en s’asseyant dans les espaces réservés aux Blancs au restaurant ou au cinéma). Tant et si bien qu’il a fini par intérioriser les goûts du groupe dominant, jusqu’à rejeter le be-bop (ce « jazz tribal pour nègres ») au profit des big bands, réputés plus « blancs »… Un bon rappel, pour le National Post, de ce que le thème de la « blancheur noire », s’il traverse l’œuvre de grands écrivains des États-Unis, de Mark Twain à Philip Roth, « n’est pas strictement américain » – pas plus que le phénomène de la ségrégation ne s’est arrêté à la frontière canadienne.

Portrait de l’Oural en eldorado

« Aujourd’hui encore, dans l’Oural, tout commence par une usine », confie Alexeï Ivanov à la Novaïa Gazeta. Pour les besoins d’un beau livre tout juste paru en Russie, cet écrivain en vue a sillonné une centaine de villes et villages de sa région natale, accompagné de photographes. Le résultat est un panorama, à la fois documentaire et visuel, de cette immense étendue aux contours mal définis, qui marque la frontière entre l’Europe et l’Asie. Comme le rappelle Ivanov, le socle de l’identité ouralienne réside dans son passé industriel et minier. Riche en fer et en cuivre, l’Oural fut au XIXe siècle l’une des régions les plus industrialisées d’Europe. Un âge d’or dont témoignent les paysages photographiés, où des usines en friche en jouxtent d’autres, flambant neuves, qui marquent l’effort de reconversion en cours. Autre vestige de ce passé, on raconte encore dans l’Oural des légendes héritées des chercheurs de pierres précieuses, qui croyaient aux « esprits des mines » et vénéraient leur terre au point de lécher l’argile entourant les émeraudes, persuadés de son caractère divin.

Autopsie d’une banqueroute

De l’avis général, le livre de Iain Martin est le meilleur de tous ceux qui ont été consacrés à ce jour à la quasi-faillite, en 2008, de la Royal Bank of Scotland (RBS). Cet ancien rédacteur en chef au Scotsman connaît parfaitement les arcanes de l’establishment écossais. Il fut un témoin privilégié de l’euphorie qui régnait à Édimbourg à l’aube des années 2000. Siège d’un nouveau Parlement autonome, la ville grouillait d’investisseurs ; les magasins de luxe fleurissaient et l’immobilier flambait. « On aurait dit qu’un nouvel âge d’or était sur le point de commencer, soutenu par les banques », écrit Martin. C’est à cette époque que Fred Goodwin, entré comme numéro 2 à la RBS en 1998, entreprit de dépoussiérer l’institution. À coups d’acquisitions (dont celle, ruineuse, d’ABN Amro, en 2007), il fit du vénérable établissement l’une des plus grandes banques du monde. « Obsédé par des détails insignifiants, Goodwin n’a jamais pleinement saisi les risques encourus par sa banque », rapporte The Economist, qui décrit un manager brutal, venu sur le tard au métier de banquier, dont il n’avait qu’une connaissance limitée. Goodwin pouvait humilier le plus chevronné de ses cadres pour des broutilles, mais il aurait été incapable, selon Martin, d’expliquer les mécanismes des produits dérivés complexes, à l’origine de la crise. Si lourde qu’ait été la responsabilité du dirigeant (RBS a été renflouée à hauteur de 45 milliards de livres par l’argent du contribuable), elle n’était certainement pas unique. Comme le relève le Sunday Times, à chaque étape de son ascension, les régulateurs ont eu « quantités d’occasions de juguler Goodwin » – qu’ils n’ont jamais saisies.

Charles Manson à nu

Aussi surprenant que cela puisse paraître, personne avant le journaliste Jeff Guinn n’avait écrit de véritable biographie de Charles Manson. Alors que les principaux ouvrages parus sur le sujet se concentraient soit sur les meurtres de l’été 1969 (parmi lesquels celui de Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski), soit sur le procès de Manson, Guinn a recueilli les témoignages de certains proches du meurtrier (dont sa demi-sœur et une cousine) qui avaient toujours refusé de s’exprimer.

À travers leurs récits se dessine l’histoire d’un gamin tourmenté, très tôt séparé de sa mère – incarcérée pour vol à main armée –, puis celle d’un jeune homme qui glisse vers la délinquance avant de basculer dans la dérive criminelle que l’on sait. Ce portrait contredit la thèse du pouvoir de fascination qu’aurait exercé Manson. Comme l’écrit Guinn, « il n’y avait rien chez lui de mystique ou d’héroïque ». Au lieu d’un gourou charismatique, l’homme apparaît comme un « sociopathe opportuniste », à qui la fréquentation des maquereaux en prison avait appris à repérer des proies faciles (des jeunes filles « abîmées, mais pas encore brisées », lit-on dans un autre article du New York Times), qu’il savait assujettir. Quant aux valeurs hippies, dont Manson est censé incarner les dérives, elles lui étaient totalement étrangères, précise Guinn, qui souligne : « Manson se désintéressait de la guerre du Vietnam ; tout ce qui maintenait les Noirs et les femmes sous domination lui allait très bien ; et il ne se préoccupait de liberté d’expression que s’il était question de la sienne propre. »

Meurtrières favelas du Brésil

Marina, mon amie brésilienne, et moi étions passés prendre à son hôtel près de Paulista, la plus prestigieuse avenue de São Paulo, une vieille connaissance new-yorkaise de passage dans la ville. Il était 19 h 30, en ce vendredi soir animé d’octobre 2012. Nous avons marché jusqu’à un taxi stationné devant l’hôtel. Je me suis assis à l’avant pour laisser les deux femmes bavarder à l’arrière. Marina m’a demandé de googliser la carte du restaurant où nous allions. C’est ce que j’étais en train de faire quand j’ai vu un adolescent courir vers la voiture et faire de grands gestes à travers ma vitre ouverte. J’ai pensé qu’il s’agissait d’un mendiant. Puis j’ai vu le pistolet qui faisait la navette entre ma tête et le téléphone portable.

« Donne-lui le téléphone », m’a lancé Marina depuis la banquette arrière.

J’ai donné le téléphone. Il n’est pas parti.

« Dinheiro, dinheiro ! »

Je ne voulais pas lui filer mon portefeuille. Le garçon hurlait des obscénités. « Dinheiro, dinheiro ! »

Le corps de l’adolescent s’est soudain écarté, quand le bras d’un homme enserrant son cou l’a littéralement fait décoller de terre. L’homme, en chemise noire, hurlait ; il avait sauté sur le garçon par-derrière. Et s’est mis à le frapper. À mes côtés, le chauffeur de taxi restait imperturbable. Il assurait que rien de tel ne lui était jamais arrivé, mais on aurait difficilement trouvé plus blasé.

L’image suivante, ce fut celle du garçon et d’un autre adolescent, sans doute son complice, qui déguerpissaient à toute allure. L’homme à la chemise noire les a pourchassés un peu, avant de revenir en haletant vers la voiture. « Est-ce que ce salaud a réussi à tirer quelque chose ? » a demandé notre sauveur, que nous n’allions pas tarder à surnommer Batman. Ce n’était pas un policier en civil, comme je l’avais d’abord pensé, mais juste un citoyen lambda qui en avait marre des délinquants.

« Un téléphone », a répondu Marina.

« Fils de pute. Ces enfoirés, ils sont toujours à deux. Les lâches ! »

Le chauffeur de taxi nous a emmenés jusqu’au commissariat le plus proche. Où deux flics léthargiques étaient les seules âmes qui vivent. « On en a dix comme ça par jour, uniquement dans le secteur », a lâché l’un d’eux. L’autre est allé vérifier dans le registre : « Trois avant vous aujourd’hui. »

Il y a 319 vols à main armée chaque jour à São Paulo.

Tout le monde, dans ce pays, a une histoire à raconter. Priscilla, que j’ai rencontrée le lendemain, s’est fait dépouiller dix fois. Un gamin lui a un jour mis sous le cou un tesson de bouteille. Un autre, elle est restée quarante minutes avec un revolver braqué sur la tempe, alors qu’elle se trouvait dans une maison investie par des gangsters. Avec un simple vol de téléphone, je m’en sortais bien. Grâce à Batman, mon portefeuille était toujours là, et je n’avais été ni tabassé, ni tué, ni enlevé.

Les villes brésiliennes sont parmi les zones les plus violentes de la planète. On compte plus de personnes assassinées au Brésil que presque partout ailleurs. En 2010, il y eut dans ce pays 40 974 meurtres, 21 pour 100 000 habitants, selon l’Office de l’ONU contre la drogue et le crime, quand la moyenne mondiale est de 6,9. L’Inde détient certes le record mondial en chiffre absolu, avec 41 726 assassinats. Mais, six fois plus peuplée que le Brésil, elle affiche un taux d’homicide de 3,4 pour 100 000 habitants seulement (il est de 0,9 en Italie) (1). Le chiffre dépassait même, en 2010, 100 pour 100 000 dans quatre villes brésiliennes. Et seuls 5 % à 8 % des assassinats sont élucidés – contre 65 % aux États-Unis et 90 % en Grande-Bretagne [et en France]. La plupart des victimes sont des hommes pauvres, âgés de 15 à 29 ans. Le taux d’homicide ôte aux habitants des favelas de Rio sept ans d’espérance de vie.

Une autre forme de violence a commencé de faire les gros titres en 2013, avec la médiatisation de plusieurs cas de viols commis à Rio, dont celui d’une Américaine dans un minibus en circulation. Les viols ont augmenté de 24 % en 2012 dans la métropole, avec près de 2 000 cas (2).

L’urbanisation la plus rapide du monde

La violence n’a pas empêché le Brésil d’émerger sur la scène mondiale comme la première puissance d’Amérique latine. Le pays accueillera cet été la Coupe du monde de football ; ainsi que les Jeux olympiques dans deux ans. Entre 2003 et 2011, Luiz Inacio Lula da Silva, « Lula », a lancé réforme sur réforme pour améliorer la situation économique. Sans connaître une croissance aussi rapide qu’avant la crise de 2008, le pays est toujours la septième puissance économique mondiale. Dans les années 1950, 85 % de la population du Brésil était rurale et 15 % urbaine. Aujourd’hui, c’est l’inverse : les citadins représentent 87 % des habitants. C’est le processus d’urbanisation le plus rapide qu’ait récemment connu le monde.

Le Brésil fait également office de modèle pour les autres pays en développement désireux de venir en aide aux plus démunis. Le programme « Bolsa Familia » (« bourse familiale »), créé par Lula en 2003, a connu un succès saisissant : l’État verse par ce biais directement de l’argent aux familles pauvres. Mais certaines prestations sont soumises à conditions, notamment envoyer ses enfants à l’école. Le dispositif couvre un quart de la population, cinquante millions de personnes. Et les disparités de revenus ont baissé de 20 % au Brésil depuis 2001, époque où le pays comptait parmi les plus inégalitaires du monde. Grâce à « Bolsa Familia », la classe moyenne est passée de 40 à 105 millions de personnes au cours de la dernière décennie. C’est la classe moyenne inférieure la plus vaste de la planète.

Or les révolutions commencent souvent par la formation d’une classe moyenne, comme l’ont rappelé les événements du printemps 2013. En juin, des manifestations à São Paulo contre une hausse de 10 % du tarif des bus ont très vite pris une ampleur telle qu’elles ont donné naissance au mouvement social le plus important depuis la chute de la dictature : des millions de personnes sont descendues dans les rues de toutes les grandes villes. Elles protestaient contre les dépenses somptuaires faites pour la Coupe du monde et d’autres événements sportifs aux dépens des infrastructures de base en matière de transport et d’éducation ; contre la corruption endémique au sein du Parti des travailleurs (3) ; contre le ralentissement de l’économie ; contre le niveau de violence. La plupart des manifestants étaient jeunes, diplômés et sans affiliation politique.

Trente bidonvilles pacifiés

Le gouvernement de Dilma Rousseff, qui a succédé à Lula, s’est efforcé de répondre à leurs nombreux griefs. Les maires de São Paulo et de Rio ont reculé sur le tarif des bus. La présidente a promis un référendum sur une palette de réformes, dont le passage de la représentation proportionnelle au scrutin d’arrondissement, susceptible de mieux servir la population des favelas. Cela n’a pas suffi à contenter les manifestants, dont certains revendiquaient l’annulation pure et simple de la Coupe du monde. La cote de popularité de Dilma Rousseff s’est effondrée (4).

La colère des manifestants est née en partie des injustices qui ont marqué toute l’histoire brésilienne. La « Bolsa Familia » a contribué dans une large mesure à résoudre le problème de l’inégalité, pas celui de la race. La moitié de la population du pays est noire, mais les Noirs représentent 70 % des plus pauvres. Selon des études fondées sur le recensement 2000, un jeune homme blanc de 18 ans a, en moyenne, 2,3 années de formation de plus qu’un jeune homme noir de 18 ans. Le père d’un garçon blanc a lui aussi 2,3 années d’instruction de plus que le père d’un garçon noir. Presque tout le reste a changé dans le pays, mais l’écart entre le niveau scolaire des Blancs et celui des Noirs est enkysté depuis trois générations.

Les Brésiliens aiment se penser comme une société multiraciale, mais une tournée dans les favelas déboulonne ce mythe. La plupart des habitants ont la peau foncée, bien plus foncée que celle de la plupart des riches qui vivent en bord de mer ou dans les banlieues résidentielles, et plus foncée que celle de la plupart des jeunes manifestants du printemps 2013. Depuis un an et demi, je séjourne à São Paulo et surtout à Rio pour observer le processus de « pacification », par lequel l’État entend pénétrer les zones les plus violentes et restaurer son autorité sur ces enclaves dominées par les traficantes, les gangs de la drogue, ou par les organisations de policiers corrompus, les milices. Jusqu’en 2008, au moment du lancement de la stratégie de pacification, les traficantes contrôlaient à peu près la moitié des favelas, et les milices l’autre moitié. Les uns et les autres règnent toujours sur la plupart d’entre elles. Le but ultime du plan de l’État de Rio, fondé sur les Unités de police pacificatrice (UPP), est de chasser les deux groupes et de les remplacer par l’État (5).

Aujourd’hui, sur les 6,3 millions d’habitants de Rio, 1,4 million vivent dans les 630 favelas, qui abritent plus d’un millier de « communautés ». Le gouvernement carioca veut en « pacifier » quarante d’ici à la Coupe du monde – qui attireront, par leur valeur d’exemple, l’attention des visiteurs. Depuis le début du programme en 2008, trente des plus grands bidonvilles ont été pacifiés : ils sont aujourd’hui sous le contrôle de la police officielle, et non des trafiquants ou des milices. Autrefois, la police aurait lancé un raid sur telle ou telle favela, arrêté ou tué les barons de la drogue, et serait repartie. D’autres trafiquants auraient bientôt remplacé les précédents, et la violence aurait continué. « La nouvelle stratégie ne vise pas tel ou tel trafiquant. Elle vise à reprendre possession du territoire », m’explique un haut responsable de la police.

Dans le cadre du programme de pacification, des unités d’élite – et dans certains cas des troupes de l’armée de terre et même de la marine – occupent les favelas et y restent jusqu’à trois mois. [Parfois beaucoup plus, NdlR.] Elles sont alors remplacées par la police régulière et des escadrons des UPP. Dans leur sillage, les fonctionnaires implantent des écoles, organisent le ramassage des ordures, font venir des entreprises privées et publiques pour installer l’électricité ou le réseau de télévision, et délivrent des documents administratifs tels que certificats de travail et de résidence. Dans les zones sous leur contrôle, les UPP ont mis en place des conseils de sécurité de quartier, qui s’efforcent de jouer le rôle de médiateur dans les conflits entre les têtes brûlées du cru avant qu’ils ne dégénèrent. Le message est le suivant : l’État est là pour longtemps. Jusqu’à présent, le programme a généralement été considéré comme un succès.

Walter Mesquita, un photographe de rue, m’emmène un soir au Baile Funk de la favela non pacifiée d’Arara à Rio, gigantesque fiesta en plein air organisée par les trafiquants de drogue du quartier. Le spectacle est extraordinaire : à minuit, les traficantes avaient mis en place un cordon de sécurité autour de nombreux pâtés de maisons, transformant la favela en une immense boîte de nuit à ciel ouvert. À un bout de la rue, un mur géant composé de dizaines de haut-parleurs hurlait des chansons où il était question d’assassinats de policiers et de sexe entre mineurs. Des adolescents déambulaient la kalachnikov en bandoulière ; des filles prépubères fumaient du shit en se trémoussant. À certains coins de rue, la cocaïne était vendue dans de grands sacs en plastique. Tout le monde dansait : les grands-mères dansaient, les enfants dansaient, je dansais. La soirée s’est poursuivie jusqu’au bout de la nuit, à huit heures du matin.

Bien que ces fêtes soient officiellement interdites dans les favelas pacifiées en raison des multiples violations de la loi qu’elles engendrent, qu’il s’agisse du tapage nocturne ou de l’appel au meurtre – même la musique qu’on y joue s’appelle baile funk probidão –, l’État et ses représentants restaient ici invisibles. Les gangs rivaux représentaient manifestement une pire menace que la police. Trois organisations contrôlent de manière à peu près stable depuis deux décennies l’essentiel de Rio : le Commando rouge, le Troisième commando et les Amis des amis. Selon un responsable de la police, la ville compte quelque trente à quarante mille membres de gangs.

Le lendemain du Baile Funk, j’ai survolé Rio dans un hélicoptère de police. Il nous a emmenés au-dessus d’Ipanema, célèbre quartier chic sur la côte, et de la favela récemment pacifiée de Rocinha. Quand j’ai demandé à passer au-dessus d’Arara, le pilote a montré le bidonville du doigt, au loin, et répondu qu’il ne pouvait pas s’approcher. Il craignait d’être abattu en vol. Deux ans plus tôt, les traficantes avaient pilonné un appareil de la police avec des batteries antiaériennes. L’État ne peut donc investir en toute sécurité une grande partie de Rio, que ce soit par voie terrestre ou aérienne. Et tel est aussi l’avenir qui attend de nombreuses mégalopoles du tiers monde, de Nairobi à Caracas. Où les organes légitimes de l’État se partagent de fait le pouvoir avec les gangs et les milices paramilitaires. Bien des gens mourront pendant que se négocieront les limites précises dudit partage.

Mon ami Luiz Eduardo Soares me raconte une histoire de pouvoir dans les favelas. Cet anthropologue fut en 2003 secrétaire national à la Sécurité publique. Il est aussi le coauteur d’Elite da tropa, une étude sur la brutalité et la corruption de la police dont a été tiré le film du même nom, le plus populaire de l’histoire du cinéma brésilien. Il s’est fait de nombreux ennemis chez les policiers et les politiciens véreux. En 2000, on a découvert des plans d’assassinat de Luiz et de ses filles – avec des notes sur le lieu et l’heure où elles allaient à l’école. C’était l’œuvre d’officiers corrompus. Luiz a dû fuir avec sa famille, d’abord vers les États-Unis, puis, après son retour au Brésil, dans un État du sud du pays.

Une nuit, il reçoit un appel d’un certain « Lulu », l’un des barons de la drogue de Rio. À l’approche de la trentaine, il se faisait un peu vieux pour le trafic et voulait se rendre ; quitter le gang et vivre pour voir grandir ses enfants.

300 000 reals pour les flics

Luiz a dit à Lulu que s’il venait le voir, il lui faudrait l’arrêter. On l’enfermerait ensuite dans une prison du genre de Carandiru [fermée en 2002], où la police avait en 1992 ouvert une à une les portes des cellules et tiré à vue sur les détenus pour réprimer une mutinerie, massacrant 111 d’entre eux (6). Luiz espérait que tout se passerait bien pour Lulu. Mais, recherché à la fois par la police et par les gangs rivaux, son horizon ne paraissait pas franchement dégagé.

Quelque temps plus tard, Luiz visitait un temple traditionnel de l’extrême nord du pays consacré à d’anciens dieux, ceux qui étaient là avant les Portugais. Il était en train de prier quand il a senti une petite tape sur son épaule. Et s’est retourné pour découvrir un Lulu tout sourire.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ? »

« Je suis venu voir ma mère. Je suis parti. »

Peu après cette rencontre, la police de Rio a retrouvé Lulu. C’était stupide : le domicile de sa mère est le premier endroit où se précipite un homme traqué. Des agents sont arrivés dans une Jeep et, sans l’arrêter, l’ont ramené. À Rio, dans sa favela, au commissariat.

Selon Luiz, le chef de la police locale a imploré Lulu : « Nous voulons que tu reviennes. C’est l’enfer depuis que tu es parti. Tu maintenais la paix entre les gangs. Et puis, j’ai besoin de ton argent pour faire ma campagne. Il faut te remettre au travail, sinon… »

Alors Lulu s’est remis au travail, vendant de la coke et des méthamphétamines à la jeunesse dorée des boîtes de nuit de Copacabana et d’Ipanema. Mais il avait essayé de tirer sa révérence… Les gars du coin ne lui faisaient plus confiance, ne le respectaient plus comme avant. Il n’arrivait pas à réunir les 300 000 reals (environ 93 000 euros) qu’exigeaient les flics chaque semaine.

Alors un jour ils sont revenus voir Lulu, me raconte Luiz, l’ont fait asseoir sur un siège de pierre dans un terrain vague du bidonville et, sous le regard toute la favela, lui ont tiré une balle dans la tête. Il était utile à la police tant qu’il avait du pouvoir à partager. Sans cela, c’était un homme mort.

Mario Sergio Duarte est le commandant de la police militaire qui a coordonné l’occupation d’Alemão, l’une des favelas les plus vastes et les plus dangereuses de Rio. Au cours de cette opération qui a duré huit jours en 2010, les autorités ont découvert plus de 500 armes à feu – carabines, lance-roquettes, bazookas et mitrailleuses antiaériennes Browning.

« La pacification a commencé avec moi », me confie-t-il, alors que nous sommes installés au bar de mon hôtel. La mère de Duarte était couturière ; son père a été assassiné en 1972 suite à un « conflit personnel ». À la fac, Mario Sergio a fait des études de physique, mais il a préféré entrer dans la police.

C’est dans les années 1980 que la cocaïne venue de Colombie et de Bolivie a débarqué dans les favelas, en compagnie des kalachnikovs est-européennes, venues elles du Paraguay. Un fusil-mitrailleur comme l’AK-47 ou le M15 coûte aujourd’hui entre 15 000 et 20 000 reals [entre 4 500 et 6 000 euros]. Les traficantes ont désormais des lance-roquettes, confie Duarte, « ils sont mieux armés que la police », avec ses revolvers 9 millimètres. Chaque année, une cinquantaine de flics et environ 1 500 trafiquants sont tués. En 2012, plus d’une centaine de policiers de São Paulo ont été assassinés par les trafiquants de drogue, et leurs collègues ont promis de tuer cinq « méchants » pour chaque flic abattu.

Dans la seule favela de Rocinha, poursuit Duarte, le commerce de la drogue génère environ un million de reals par semaine. Mais il n’y a pas que la drogue. Les trafiquants gèrent aussi tout un business parallèle de télévision par câble pirate, de téléphones et de motos-taxis, et possèdent leur propre système judiciaire.

« Nous n’espérons pas en finir avec la drogue, ajoute Duarte, seulement la violence qui l’accompagne. » Les stupéfiants qui circulent ces temps-ci ? L’ecstasy, le PCP et la méthamphétamine, en provenance d’Europe. Santa Maria est à ses yeux l’exemple de la favela pacifiée où le trafic continue, mais où les armes ont disparu de la vue, où il n’y a pas de « roi du pétrole ».

Le gouvernement de Rio a fait passer les effectifs de la police armée de 36 000 à 42 000 agents, l’objectif étant de 50 000 (10 000 autres sont membres de la « police civile » qui ne porte ni arme ni uniforme). Un policier affecté à une zone pacifiée touche une prime pour l’aider à combattre la tentation de toucher des pots-de-vin ou d’intégrer une milice.

Des milices que Duarte qualifie de « fruit pourri de l’ordre officiel ». Il estime à 2 000 le nombre de policiers dans leurs rangs, aux côtés de pompiers et d’anciens militaires. Le phénomène a commencé… « … en 2006 ! », intervient un serveur de Rocinha qui écoutait tout en nous apportant nos verres.

Les milices n’autorisent pas le commerce des stupéfiants par les traficantes, mais tirent leurs revenus de la protection, de la télévision par câble, du transport, de l’usure. « Un trafiquant, c’est l’enfer ; un milicien, c’est le purgatoire », affirme Duarte. Ces groupes paramilitaires édictent des règles non écrites, très respectées dans les quartiers. On ne quitte pas sa maison après une certaine heure. Les violeurs font l’objet d’une exécution publique qui donne lieu à un cérémonial. Pas question de mettre la radio trop fort ; l’infraction est souvent punie par la torture ou la peine de mort. Les milices vendent aussi des armes aux trafiquants ; au besoin, elles font elles-mêmes commerce de la drogue ; et emploient pour gros bras d’anciens trafiquants exclus des gangs. L’ennemi des milices, c’est le BOPE, le commando d’élite de la police, créé durant la dictature pour combattre les marxistes mais ensuite formé à la pacification (l’unité dont parle Elite da tropa) (7).

Cambriolages dans les quartiers huppés

En compagnie de Marina, je suis allé voir certains « méchants » dans le quartier Parque União de la favela Maré, près du port. Deux d’entre eux nous retrouvent dans un bar en plein air, un ancien traficante de 21 ans et un beau gosse du même âge, chanteur dans une boîte de nuit où il joue le rôle de maître de cérémonie. Le trafiquant de drogue porte un tatouage sur l’avant-bras droit où l’on peut lire « Emilly ». « Minha filha », explique-t-il, « ma fille ». Elle a 7 ans, et il ne veut pas qu’elle aille au Baile Funk où il ramasse ses nanas. « J’aimerais qu’elle échappe aux statistiques. »

À l’époque où il était membre actif du gang, il a tué des hommes lors de fusillades, et n’en conçoit aucun remords. « Dans ces moments-là, on ne peut pas se permettre de penser qu’il est peut-être père, comme moi. Je préfère voir couler les larmes de sa mère sur sa tombe que les larmes de ma mère sur la mienne. » Il participe également à des cambriolages dans les quartiers huppés de Rio. Après chaque crime, lui et sa bande interceptent une série de voitures qui les ramènent, sains et saufs, dans la favela. Là, à l’intérieur du bidonville, il ne vole jamais. Seuls le font les consommateurs de crack. Voilà pourquoi je me sens plus en sécurité ici, maintenant, que la nuit dernière, sur la plage d’Ipanema.

Quand la favela veut organiser un baile, on fauche deux bus dans l’entrepôt situé de l’autre côté de l’Avenida Brasil, pour bloquer la rue. Au baile, on entendra peut-être parler de quelqu’un qui sera tué avant la fin de la soirée – quelqu’un qui a insulté le « propriétaire de la favela » – le chef des traficantes.

Les deux jeunes gens insistent pour nous raccompagner jusqu’à notre van garé au bord de la route. À un certain endroit, trois bornes de métal blanc enfoncées dans la chaussée, la transformant de fait en zone piétonne. « C’est pour les BOPE », explique le trafiquant. Les voitures de police auront une surprise quand elles essaieront d’investir les lieux. Leur favela, disent-ils, doit être pacifiée d’ici la fin de la semaine. Ce n’est pas tant que les jeunes trafiquants ont peur de ne pas trouver d’autres possibilités d’emploi. C’est qu’ils ne pourront plus jouir du même luxe, et se payer « une chaîne en or large comme le bras d’un bébé ».

Le BOPE a bien investi Maré – mais pas au titre de la pacification des UPP. Au cours des manifestations de juin dernier, des cambrioleurs de la favela ont commencé à piller les boutiques de l’Avenida Brasil. Le BOPE a été appelé, et un sergent qui poursuivait les voleurs à l’intérieur du bidonville a été abattu. Ses collègues se sont déchaînés. Quand la poussière est retombée, huit habitants du quartier étaient morts – certains jeunes traficantes semblables à celui que j’avais récemment rencontrés, d’autres, simples spectateurs.

Ce qui se passe dans les favelas de Rio ne relève pas tant de la pacification que de la légalisation. La dictature au pouvoir de 1964 à 1985 a été renversée au terme de longues années et d’immenses sacrifices. Tout Brésilien sans lien avec la junte en a été victime. On se dépêchait de dépenser son salaire dès réception, conscient qu’il aurait perdu beaucoup de sa valeur dès l’après-midi. Lors de l’avènement de la démocratie, toute la population – les riches de Leblon comme les pauvres de Rocinha – a eu le sentiment qu’elle allait en bénéficier. Et, pendant un temps, ce fut en effet le cas pour la plupart des gens.

Mais la transition démocratique n’a pas eu lieu dans les favelas. Les trafiquants ont continué d’y faire régner leur propre tyrannie ; la population continuait d’avoir le plus grand mal à accéder au tribunal ou à l’isoloir. La pacification est une tentative de mettre un terme à ce despotisme. Elle représente, pour les ouvriers du bâtiment et les vendeuses de feijoada – le ragoût de haricot noir – des bidonvilles, la chute finale de la dictature.
Au cours des vingt dernières années, les narcotrafiquants ont pris le contrôle informel de l’essentiel de la vie dans les favelas, y compris, et c’est le plus important, de la musique, l’âme culturelle du Brésil. « Le vrai défi, c’est ce qui se passera après la pacification », m’explique Ricardo Henriques, qui était jusqu’en 2012 le directeur de l’Instituto Pereira Passos, le think tank de politique urbaine de l’État de Rio, qui a conçu les UPP.

Corps en sueur et fumée de marijuana

Si l’on en croit Henriques, qui voit la chose avec un certain optimisme, la prise de contrôle des favelas se fera en trois étapes : d’abord l’entrée de la police, qui prive les trafiquants de la capacité de faire ce qu’ils veulent, sur le plan juridique comme sur le plan culturel ; puis la phase : « c’est un peu ennuyeux, les policiers sont là » ; enfin, la phase qui voit l’État substituer à la culture interdite une culture officiellement avalisée, ou du moins une culture qui ne glorifie pas le viol et le meurtre. « On le fait d’une manière créative, explique Henriques. Sans fusils. De façon moins érotique mais vraiment créative. La musique n’est pas proibidão. »

Pendant des décennies, les favelas ont vécu dans un pays parallèle. « L’idée de l’État est de s’installer pour le long, long terme », affirme encore Henriques, qui veut réduire l’écart entre la favela et le reste de la cité. « Notre défi est d’intégrer ces zones à la ville. »

Je me rends un soir dans un club de jazz de la favela de Tavares Bastos, pacifiée depuis un an. Au pied du quartier général du BOPE. Les salles du club étaient saturées de corps en sueur et l’air alourdi par la fumée de la marijuana. Si le BOPE voulait trouver de la drogue, il n’aurait pas à aller bien loin. Mais il ne viendra jamais dans cet endroit que fréquentent les habitants des riches quartiers blancs d’Ipanema et de Leblon. Le saxophoniste et mon guide, le photographe de rue qui vit dans le quartier, étaient les seuls Noirs à la ronde.

« Les habitants des favelas ne peuvent s’imaginer ici », explique le photographe. On jouait du be-bop et de la bossa nova, cette idée américaine du jazz qu’écoutent les Brésiliens. Pas de samba, encore moins de funk.

Le club est ouvert depuis cinq ans. Une jeune et belle économiste blanche qui travaille pour une banque, vêtue d’une robe de marque, me confie qu’elle s’ennuie déjà. « Il y a deux ans, on trouvait plus de gens intéressants. Aujourd’hui, ce sont uniquement ceux que je verrais de toute façon près des plages. »

L’entrée coûte 50 reals et la bière, 15. Sur le chemin du club, je suis passé devant d’innombrables petits cafés, où des habitants du voisinage sirotaient une canette qui en coûtait le tiers. Dans l’un d’eux, des couples d’une aimable corpulence dansaient la samba collés-serrés. Toutes les lumières étaient éteintes dans les maisons ; il était plus de minuit. Mais les clients blancs en route pour le club de jazz faisaient du tintamarre en riant, excités par le frisson de l’aventure vers cette destination clandestine.

À Tavares Bastos, et dans des favelas comme Cantagalo, d’où l’on accède facilement aux quartiers riches du sud de Rio et devenus plus sûrs depuis la pacification, les habitants sont chassés non par la violence, avec laquelle ils peuvent vivre, mais par les loyers élevés, qui les en empêchent. Leur droit d’habiter là était protégé tant que c’était illégal. Après la pacification, la principale menace pour les vieux habitants des favelas de Rio viendra non des trafiquants de drogue mais des agents immobiliers (8).

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 15 août 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Ainsi mentent les Italiens

Chaque automne, la maison d’édition milanaise Guanda rassemble dans un almanach dessins, nouvelles et essais autour d’un thème emblématique de l’année écoulée. En 2013, « le mensonge » était à l’honneur, que les éditeurs présentent comme « un art italien ». Si l’on n’y ment pas nécessairement plus qu’ailleurs, il semble bien que cette pratique soit particulièrement bien tolérée en Italie. Comme le rappelle Il Sole 24 Ore, « en Allemagne, un ministre de la Défense a démissionné au motif qu’il avait plagié sa thèse de doctorat, et le président de la République, Christian Wulff, a dû renoncer à ses fonctions pour une histoire de note d’hôtel réglée par un ami homme d’affaires ». Autant de situations « inimaginables » dans la Péninsule, où l’on ne compte plus les hommes politiques impliqués dans des affaires autrement plus graves. Si « le faux est un moment du vrai », dans la patrie de Pinocchio, « celui-ci fait partie intégrante de la politique », ironise Il Sole. Quant aux origines du phénomène – est-ce un avatar de la culture catholique qui aurait vu le pardon virer à l’impunité, ou bien l’héritage de Machiavel ? –, elles demeurent incertaines. Une chose cependant est indéniable pour l’acteur Paolo Poli, auteur d’un texte du recueil : sans le mensonge, il n’y aurait « ni romans, ni films, ni comédies à l’italienne ». Ce qui lui confère au moins une indéniable vertu.