Du shampooing sur la brosse à dents

Mego a toujours été une grande étourdie ; le genre de femme à mettre du bacon dans son tiroir à chaussettes ou à ranger ses collants au réfrigérateur… Aussi ses proches – parmi lesquels sa fille, l’actrice écossaise Phyllida Law, et sa petite-fille, l’actrice et scénariste Emma Thompson – ne se sont-ils d’abord pas trop inquiétés de voir leur charmante aïeule, à quatre-vingt-dix ans passés, appeler son médecin (un certain monsieur Esakowitz) « Dr Escalope » et se brosser les dents avec du shampooing. Rapidement, pourtant, il fallut se rendre à l’évidence : Mego, qui vivait seule dans un petit village à l’ouest de Glasgow, était en train de sombrer dans la démence. Phyllida Law relate ce naufrage dans un livre d’une grande subtilité, qui parvient selon le Telegraph à « faire d’une histoire tragique une comédie sensible ». Elle y développe une poignante chronique de la maladie, cet Alzheimer dont Mego croit au départ qu’il s’agit « encore de l’un des amis de sa fille au nom bizarre ». Du diagnostic (le titre « Combien de chameaux y a-t-il en Hollande ? » fait référence à une question posée par les médecins afin d’évaluer la condition de la patiente) à la mort de Mego, quelques années plus tard, Law dit avec humour et pudeur son combat pour maintenir sa mère à domicile, les journées éreintantes passées à prendre soin d’elle, les moments de désespoir et ceux de communion avec cette femme dont l’intelligence et le courage surnagent malgré la maladie. Lettre d’amour autant que témoignage, ce livre offre, selon The Spectator, un précieux « guide pour affronter ce mal effrayant ».

Voyage en librairies

Comme le voyageur qui collectionne les tampons de visas sur son passeport, l’écrivain et essayiste Jorge Carrión a conservé des librairies qu’il a fréquentées ici un marque-page, là un dépliant, parfois la carte. Il a photographié la plupart d’entre elles. Librerías est une sorte de safari des librairies rencontrées au fil des années de sa passion voyageuse. C’est sa façon à lui de faire le tour du monde. Parmi les pays importants, il ne lui manque que la Russie et l’Inde.

« Je me suis toujours senti en sécurité dans les librairies », affirme-t-il, plutôt satisfait de son œuvre, singulier mélange où se croisent l’histoire du livre, celle de ces lieux et les fragments de sa propre vie d’écrivain. Une œuvre particulière sur des objets « systématiquement oubliés par les études culturelles », explique l’auteur, lauréat du prix Anagrama pour cet essai.

Nul besoin pour le lecteur d’être un amoureux des librairies : la fascination est garantie. Plus personne ne pourra dire que les librairies sont des endroits ennuyeux, sans attrait, où rien ne se passe, excepté dans les livres. Carrión raconte ainsi l’histoire de la librairie Foyles, à Londres, fondée en 1903, où les livres étaient rangés par maisons d’édition et où l’usage de la machine à calculer fut interdit durant de nombreuses années. Les employés, qui veillaient sur ses 50 kilomètres de rayonnages, envoyèrent un jour une lettre à Hitler pour lui proposer d’acheter les ouvrages qu’il voulait brûler. Le dictateur ne répondit pas, mais les libraires de la Foyles eurent plus de succès auprès des autorités soviétiques concernant les livres sur la Russie tsariste et les premières années incertaines de la Révolution. Par la suite, la librairie devait se venger du dictateur nazi : des sacs remplis de sable et d’exemplaires de l’édition anglaise de Mein Kampf protégèrent l’immeuble durant les bombardements allemands.

La librairie Stanfords, londonienne elle aussi – fondée en 1901 –, a un charme plus littéraire : la légende dit que Bruce Chatwin, l’écrivain voyageur par excellence, y achetait ses cartes. Ce n’est pas sûr, mais elle aurait aussi compté parmi ses clients l’explorateur polaire Robert Scott et Sherlock Holmes en personne, qui y commanda la carte de la lande sur laquelle régnaient les Baskerville depuis des temps immémoriaux.

Carrión mêle à son récit des réflexions sur les mésaventures de Salman Rushdie, les stratégies narratives dans l’œuvre de Coetzee (un des trois auteurs, avec Paulo Coelho et García Márquez, dont les livres sont les plus volés dans la librairie sud-afri­caine The Book Lounge), ou encore les conséquences culturelles des mutations technologiques en cours. Autour de l’incroyable escalier de la Lello, à Porto – la plus belle librairie du monde selon Enrique Vila-Matas –, a été tournée une scène de Harry Potter, où le jeune magicien achète ses livres scolaires. Et si la librairie des Colonnes, à Tanger, a dû supporter, en 1949, les « emprunts » de l’Américaine Jane Bowles (épouse de l’écrivain Paul Bowles) pendant ses longues périodes d’instabilité psychologique, ce fut pire pour les propriétaires des librairies où le poète beatnik Gregory Corso fauchait des exemplaires qu’il tentait de leur revendre le lendemain. Selon Carrión, les écrivains de la Beat Generation n’étaient pas de grands clients des librairies, mais ils étaient, en revanche, très doués pour le marketing : ainsi ont-ils réussi à faire de la mythique City Lights de San Francisco un véritable lieu de pèlerinage pour autobus de beatniks, tout émoustillés de visi­ter le temple de Kerouac et Burroughs.

 

L’ère des librairies cathédrales

Mais cet ouvrage nous apprend aussi que, derrière chaque grand dictateur, on trouve une librairie. Terrible paradoxe. Pour ne pas laisser de traces dans les regi­stres des bibliothèques publiques et faciliter la répression tsariste, le jeune Staline trouvait en effet un refuge intellectuel dans la librairie Tchitchinadze de Saint-Pétersbourg. Là, il avait accès à Marx et, comme il était à court d’argent, lui et ses camarades recopiaient subrepticement à tour de rôle les textes interdits. Une bonne école, en définitive, pour organiser ensuite la répression culturelle. Le jeune Hitler, lui, allait lire à la Société d’éducation populaire de la Bismarckstrasse, et on sait que sa bibliothèque atteignit les 1 500 volumes. Mao alla plus loin : il monta sa propre librairie, la Société culturelle des livres, où il employait six personnes.

Shakespeare & Company, la librairie des librairies, que Sylvia Beach dut fermer sous l’Occupation suite aux menaces de l’officier allemand auquel elle avait refusé de vendre un exemplaire de Finnegans Wake, de Joyce, fut, avec ses allures de bibliothèque, tout à la fois une galerie d’art, un hôtel, une ambassade et un centre culturel. Shakespeare & Company représente en quelque sorte un sommet de ce commerce si particulier, qui commença à muter bien plus tôt qu’on ne l’imagine, probablement dès 1848, quand, à la gare d’Euston, à Londres, ouvrit une librairie, propriété de W.H. Smith – peut-être la première grande chaîne de ce type de magasins dans l’histoire. Cela faisait déjà quelques années que l’on parlait de livres jouissant d’un véritable succès « commercial », tels ceux de Walter Scott (1) (suivis par ceux de Dickens et William Thackeray, l’auteur des Mémoires de Barry Lyndon). C’est à cette époque aussi que le produit « livre » est devenu plus accessible : entre 1840 et 1870, son prix en France fut réduit de moitié. Avec les années, l’empire de Barnes & Noble allait prendre son essor, avec ses 600 boutiques implantées sur les campus américains et 700 autres dans les centres-villes du pays. Ce n’est pas par hasard si Barnes & Noble a été la première librairie à faire de la publicité à la télévision, relève Carrión.

Nous entrons à présent dans l’ère des librairies-cathédrales, comme l’illustre la spectaculaire Ateneo de Buenos Aires (installée dans un majestueux ciné-théâtre), ou La Central del Callao, à Madrid (un ancien palais du XIXe siècle). Il s’agit d’entrer en compétition avec les grands phénomènes culturels du moment et d’entrer sans complexe dans le circuit touristico-culturel. Cette tendance n’implique pas qu’on laisse de côté l’expé­rience de la lecture, mais les établissements lui adjoignent désormais la vente de souvenirs et la cafétéria-restaurant. Ces librairies n’ont plus besoin d’être habitées par l’histoire ni hantées par tel ouvrage mythique ou le fantôme de tel auteur ; c’est aussi le cas des boutiques virtuelles qui se sont fait une place dans le paysage à leurs côtés. Tandis qu’en fouinant sur les rayonnages « on trouve souvent ce qu’on ne cherchait pas, sur Internet, on ne trouve jamais que ce qu’on cherche », s’amuse Carrión.

Cinq des enseignes citées dans son essai ont disparu depuis qu’il en a terminé la rédaction. Ce texte s’apparente en grande partie à un exercice de mélancolie. Adolescent, l’écrivain aimait à passer ses samedis entre les rayonnages de la librairie d’occasion Rogés Llibres, dans la petite ville catalane de Mataró où il a grandi. Il fréquentait aussi les bibliothèques privées des clients de son père, employé de la compagnie nationale de téléphone le jour, et vendeur à domicile des ouvrages du Círculo de Lectores le soir [l’équivalent espagnol du club de livres France Loisirs, NdlR]. Le monde que nous raconte Carrión est bien éloigné de nos e-books, qu’on peine à se représenter comme des objets précieux et pourvus de valeur sentimentale. Au XIIe siècle, à l’inverse, les prêteurs sur gages acceptaient les livres en garantie de remboursement.

 

Cet article est paru dans El País en octobre 2013. Il a été traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Avec les hommes de « la Nueve »

En vingt ans de carrière, le dessinateur Paco Roca s’est imposé comme l’un des maîtres du roman graphique espagnol. Consacré en 2007 pour son travail sur la vieillesse et la maladie d’Alzheimer (La Tête en l’air, paru chez Delcourt), l’auteur a récemment publié un nouvel album sous le titre Los surcos del azar (« Les coups du hasard »). Applaudie par toute la presse ibérique, l’œuvre, « qui n’admet d’autre qualificatif que celui de magistral », a aussitôt été proclamée « meilleure bande dessinée de l’année 2013 » par l’influent critique d’El País, Alvaro Pons – « et sans doute l’une des meilleures de toute l’histoire de la BD espagnole ».

« Los surcos del azar aborde l’histoire méconnue de la centaine d’Espagnols qui, après avoir combattu dans les rangs républicains et s’être exilés pour échapper à la répression franquiste, ont intégré “la Nueve”, la neuvième compagnie de la division Leclerc », rapporte Herme Cerezo dans les colonnes du Diario Siglo XXI. Ces hommes, précise-t-il, « furent parmi les premiers à entrer dans Paris libéré le 24 août 1944 ». Dans son récit, Roca enchevêtre le passé (les années 1939-1945) et le présent, mettant en scène son voyage dans une petite ville de province française où il va interviewer le dernier Espagnol de « la Nueve » encore vivant. « Non seulement Roca accomplit un travail de mémoire salutaire, écrit Cerezo, mais il livre une puissante réflexion sur le rapport ambigu qu’entretiennent la réalité et la fiction, sur la façon dont un auteur cannibalise une personne pour en faire un personnage, s’arrogeant pour cela tous les droits sur cette vie qu’il s’approprie. »

Les débuts difficiles de Shining

Le cerveau illusionniste

En février 1758, un certain Charles Lullin, 90 ans, ancien fonctionnaire suisse dont la vue n’avait cessé de baisser depuis une opération de la cataracte cinq ans plus tôt, se mit à visualiser bien plus de choses qu’il n’en avait jusque-là l’habitude. Des personnages silencieux, invisibles au reste du monde, venaient lui rendre visite : un défilé de jeunes gens vêtus de capes magnifiques, de femmes parfaitement coiffées portant des cassettes sur la tête et de jeunes filles dansant en agitant soies et rubans. Les visions de Lullin ont été consignées. Son petit-fils, le naturaliste Charles Bonnet, les fit publier en 1760. C’est lui qui, bien plus tard, donna son nom au syndrome par lequel on désigne les hallucinations chez certains sujets âgés malvoyants.

C’est sur le cas de Lullin que s’ouvre le livre d’Oliver Sacks, qui annonce ainsi la manière particulière dont il entend aborder son sujet. Cette histoire a le mérite d’abord, parce qu’elle précède l’apparition dans le vocabulaire médical du mot « hallucination », d’échapper en partie à la pression idéologique qui allait s’exercer sur le phénomène à partir du XIXe siècle. Ensuite, et c’est le plus important, il s’agit d’un exemple d’hallucinations sans lien avec une maladie mentale : Lullin avait des problèmes de vue, mais ses facultés cognitives étaient intactes et il admettait sans problème l’irréalité de ses visions. La principale originalité du livre consiste en effet à exclure de son propos les hallucinations schizophréniques, au motif qu’elles « doivent êtres considérées isolément ». Il faudrait leur consacrer « un livre entier », écrit Sacks, car elles sont « inséparables des profondes altérations de la vie intérieure (…) dont s’accompagne la schizophrénie ». Il reste néanmoins à L’Odeur du si bémol un champ d’étude considérable : la catégorie des « hallucinations des sujets sains d’esprit », terme forgé au XIXe siècle et qui semble paradoxal à nos oreilles.

Malgré les progrès considérables de la science, la vieille question demeure : qu’ont à nous dire ces hallucinations ? Quel que soit leur message, si message il y a, elles l’émettent régulièrement, de façon cohérente, et pour toute une variété de raisons. Par exemple, les patients atteints du syndrome de Charles Bonnet (SCB) ont tendance à voir des personnages miniatures. Sacks se souvient d’une patiente à qui étaient apparues durant deux ou trois semaines « de petites créatures coiffées de toques vertes – des sortes de fées ou d’elfes hauts de quelques centimètres à peine – [qui escaladaient] les côtés de son fauteuil roulant ». De pareilles visions ont souvent été rapportées chez des personnes souffrant de migraines, d’épilepsie, ou de la maladie de Parkinson, ainsi que chez les consommateurs de psychotropes comme le DMT (diméthyltryptamine) et de champignons hallucinogènes, sans oublier les personnes en période de sevrage alcoolique ou sédatif. Les elfes en question partagent d’autres caractéristiques curieuses : une tendance à apparaître en groupe ou en cohorte (la « numérosité »), à porter un couvre-chef ou des vêtements exotiques, et à vaquer à leurs occupations sans se soucier des tentatives du patient d’entrer en relation avec eux.

 

Syndrome d’Alice au pays des merveilles

Du point de vue des neurosciences, ces manifestations offrent un aperçu précieux, aussi énigmatique soit-il, du fonctionnement de notre cerveau profond : le fait que les hallucinations puissent être générées par tant de pathologies sans aucun rapport entre elles laisserait entendre qu’elles sont le produit des structures de perception situées dans cette zone.

Mais les hallucinations ont aussi une vie culturelle. Et une histoire sociale remarquablement bien cernée pour un phénomène mental privé par excellence. Car chaque civilisation leur donne un sens différent. Dans bien des contrées, leur apparition récurrente est considérée comme une preuve non pas de leur fondement neurologique, mais de leur existence propre dans un autre monde, celui des esprits. Leurs résonances littéraires et culturelles sont si familières qu’elles ont imprégné le vocabulaire clinique : les « hallucinations lilliputiennes » et le « syndrome d’Alice au pays des merveilles » comptent parmi les nombreuses façons de désigner les cas d’apparition de petits personnages. Et le phénomène semble être constant au cours de l’histoire. L’exemple le plus ancien rapporté par la littérature est celui des « petits étrangers » qui rendaient visite à saint Macaire l’Ancien dans la solitude du désert, autour de l’an 350 de notre ère. En revanche, son expression culturelle a beaucoup varié : on parlera de « leprechauns » en Irlande, de trolls en Norvège, etc. Se peut-il que tous ces archétypes révèlent un paysage psychique certes intime, mais universel ? Dans ce cas, nous pourrions résoudre la quadrature du cercle nature/culture en supposant que de telles hallucinations ont bien une origine neurologique, mais que leur sens varie au gré des époques : les fées de jadis prennent plus volontiers désormais la forme d’extraterrestres.

Le mot « hallucination » est étonnamment récent. C’est un médecin français, Jean-Étienne Dominique Esquirol, qui l’a forgé en 1817 pour regrouper sous une même dénomination l’ensemble des troubles sensoriels. Les termes utilisés jusqu’alors – « vision », « apparition », « illusion spectrale » – avaient tous trait à la vue. Or Esquirol cherchait un mot qui puisse également s’appliquer au fait d’entendre des voix ou de sentir de petites bêtes sous sa peau. Il voulait aussi faire une distinction, fondamentale à ses yeux, entre les perceptions fausses – ce qu’il appelait « illusions » – et les perceptions entièrement fabriquées par l’esprit. Prendre une ombre fugace pour une personne, déceler une voix dans le bruit d’un ruisseau, voilà des illusions ; mais « un homme qui a la conviction intime d’une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n’est à portée de ses sens, est dans un état hallucinatoire : c’est un visionnaire », écrivait Esquirol.

L’application du mot « visionnaire » aux victimes d’hallucinations surprend aujourd’hui. Précisément en raison des profondes transformations provoquées par l’invention de cette nouvelle catégorie. Les événements sensoriels privés, pour utiliser un terme neutre, avaient toujours fait partie intégrante de la sphère publique, souvent comme sources d’informations légitimes – oracles, messages des ancêtres, voix de Dieu. Mais, à partir de la fin des années 1830, la diffusion du mot « hallucination », d’abord dans le vocabulaire clinique, puis dans le langage courant, fit planer une ombre médicale sur les territoires jusqu’alors revendiqués par l’« âme » ou par l’« esprit ». L’ambiguïté présente dans le terme « visionnaire » fut écrasée par l’idée implicite que les hallucinations n’étaient pas des messages venus d’au-delà du moi, mais le fruit de dysfonctionnements mentaux. En tant que telles, elles étaient par définition pathologiques, et de plus en plus souvent considérées comme des symptômes de démence.

 

Le syndrome du membre fantôme

Les débats qui animaient la psychiatrie française au milieu du XIXe siècle reflétaient ces hypothèses. Les hallucinations relevaient-elles d’un dérèglement des organes sensoriels, ou bien d’un phénomène « central » situé dans le cerveau lui-même, comme le soutenait Esquirol ? Pouvaient-elles cohabiter avec la raison ? Fallait-il considérer tous les états mystiques comme des hallucinations ? Ces questions, Jacques-Joseph Moreau de Tours, le protégé d’Esquirol, entreprit d’y répondre à grand renfort de haschisch, qu’il consommait en compagnie d’un demi-monde littéraire où se côtoyaient Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Charles Baudelaire. Il en conclut que, même au plus fort de son emprise, la substance ne produit guère que des illusions fondées sur une distorsion des sens. Point là d’hallucinations « véritables », construites de toutes pièces par le cerveau. « L’état hallucinatoire, affirmait Moreau de Tours en 1845, est un des symptômes les plus fréquents, un des faits fondamentaux », du « délire », de l’« aliénation mentale » et de l’« état de folie caractérisée ». Quant au médecin et théoricien des rêves Alfred Maury, il assimilait sans hésiter hallucinations et folie.

Comme la médecine s’emparait d’elles, les expériences visionnaires se firent plus discrètes dans la vie de tous les jours. Maintenant qu’elles portaient la marque de la démence, on hésitait à faire part publiquement des sensations anormales que l’on éprouvait en privé. Les douleurs ressenties dans leur membre disparu par les personnes amputées en sont l’un des meilleurs exemples. Comme le rappelle Sacks, cet étrange phénomène était connu depuis longtemps – au moins depuis Descartes, qui le mentionne dans ses Méditations métaphysiques. Pourtant, il fallut au neurologue américain Silas Weir Mitchell des années et d’infinies précautions pour recueillir le témoignage d’invalides de guerre et publier, en 1872, un premier récit complet de ce « syndrome du membre fantôme » : les soldats amputés préféraient garder pour eux leurs sensations bizarres, de peur d’être expédiés à l’asile.

C’est dans ce contexte que la Society for Psychical Research (SPR) lança, en 1889, une vaste enquête visant à recenser les « hallucinations éveillées chez les sujets sains » (1). Ses objectifs et ses résultats furent communiqués dans une série d’allocutions de son président, le philosophe de Cambridge Henry Sidgwick, dont on trouve des extraits dans un recueil édité en 2012 par le chercheur Shane McCorristine (2). Sidgwick entendait prouver que les personnes victimes d’hallucinations ne sont pas folles. Mais ce mot même d’« hallucinations » lui donnait du fil à retordre, puisqu’il sous-entend, admit-il, au mieux des « croyances erronées et illusoires », au pire des manifestations « entièrement fausses et morbides ». Pour autant, Sidgwick n’avait aucun autre terme à lui substituer. Parce qu’il souhaitait comme Esquirol aborder, en plus du phénomène des visions, ceux des voix et des sensations tactiles inexpliquées ; mais aussi parce qu’il voulait éviter tout terme susceptible de faire référence au surnaturel et d’exclure les sceptiques de l’échantillon. La formulation pour laquelle Sidgwick opta finalement contournait le problème en évitant le mot « hallucination » : les personnes interrogées devaient dire si, oui ou non, elles avaient déjà eu « la nette impression de voir un être vivant ou un objet inanimé, d’être touchées par lui, ou d’entendre une voix sans que cette impression eût, pour autant que l’on pût en juger, une cause physique externe ».

Le questionnaire fut transmis aux 700 membres de la SPR, avec instruction de le diffuser à leur réseau. L’objectif était d’obtenir 35 000 réponses. Au final, il y en eut 6 481, dont 727 répondaient par l’affirmative à la question posée. L’enquête laissait donc entendre que 11 % environ de la population saine d’esprit avait déjà eu la « nette impression » susdite.

Mais le projet implicite de la SPR biaisa considérablement l’interprétation des résultats : malgré son souci affiché de n’écarter ni les spiritualistes ni les matérialistes, Sidgwick était en réalité bien plus proche des premiers. Son enquête s’inscrivait dans un programme de recherches sur la télépathie et la transmission de pensée. Ce qui intéressait surtout le philosophe, c’était de réussir le cas échéant à démontrer par ses résultats la réalité des forces en question, et la possibilité d’une vie après la mort. Le premier cas qu’il rapporta était celui d’une « silhouette aux cheveux d’or, portant une robe brune et un grand col de dentelle », que trois personnes avaient aperçue en trois occasions différentes. Les exemples d’hallucination collective passionnaient particulièrement Sidgwick, qui les analysait méthodiquement pour leur trouver une explication logique : relevaient-elles de la coïncidence, de la télépathie, ou d’une intervention surnaturelle ?

Le philosophe différenciait certes les hallucinations de la maladie et de la folie. Mais il continuait d’y voir la manifestation d’autre chose, plutôt qu’un phénomène en soi. Bon nombre des participants de l’enquête partageaient d’ailleurs cette croyance : leurs « nettes impressions » ont presque toujours figure humaine, typiquement des parents décédés ou de mystérieuses silhouettes noires apparaissant et disparaissant comme dans les histoires de fantômes en vogue à l’époque. Si l’enquête de Sidgwick démontre une chose, c’est qu’il existe, dans le domaine des hallucinations, des tendances aussi repérables qu’en matière de mode ou de littérature.

Il y a tout lieu de trouver passionnante l’enquête de la SPR, notamment parce qu’elle donne à voir les contours fantomatiques de la psyché victorienne de la fin du XIXe siècle. Mais elle n’a pas permis de générer ce vaste panorama d’une réalité cachée que les membres de la Société espéraient faire entrer dans le champ de la science ; elle n’en fournit pas même un aperçu. Les hallucinations n’étaient peut-être pas un signe de démence, mais rien ne prouvait qu’elles soient porteuses d’un message clair, ni de la moindre preuve d’un monde qui les transcende. Au XXe siècle, à la suite des travaux de Freud et de Pierre Janet sur l’hypnose, la médecine se les réappropria, moins intéressée par leur contenu que par les mécanismes biologiques à l’œuvre.

 

Explorateur psychédélique

On soupçonnait depuis longtemps l’existence de ces mécanismes, dont on avait même pu observer ponctuellement des manifestations. Au cours d’une promenade en ville, en 1758, Lullin s’arrêta pour admirer un gigantesque échafaudage. De retour chez lui, il l’aperçut en miniature dans son salon. L’épisode l’incita à faire une expérience avec le carré bleu qui flottait souvent dans son champ de vision. Lullin se rendit compte que, lorsqu’il regardait quelque chose au loin, le carré lui apparaissait de la taille d’une grande étoffe. En revanche, lorsqu’il fixait des objets plus proches de lui, il devenait de la taille d’un mouchoir. Des recherches menées depuis amènent à penser que les hallucinations lilliputiennes pourraient être liées à un dérèglement de la fonction de « constance de grandeur » dans le cortex associatif visuel (3).

Aujourd’hui, les recherches les plus en pointe commencent à isoler les différentes aires cérébrales et voies nerveuses impliquées, pour associer à chacune un type d’hallucination particulière. Les travaux de Dominic ffytche, pour ne citer qu’eux, laissent entendre en outre que le SCB est lui-même une illusion. Depuis son identification en 1936, ce syndrome a brouillé la frontière entre déficience visuelle et sénilité. Or il semble qu’il recoupe en fait deux maladies distinctes, voire plus. On en vient à se demander si la catégorie de l’« hallucination » est pertinente, ou relève du pot-pourri de symptômes mal compris, aux causes aussi hétérogènes que la dégénérescence maculaire, le prélude à la crise d’épilepsie, les effets du sevrage alcoolique ou encore les voix entendues durant la phase d’endormissement.

Si la catégorie « hallucination » se dissout à l’examen, sa puissance idéologique reste intacte. La définition qu’en donne le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) n’est pas différente de celle d’Esquirol. À savoir : « Les hallucinations sont des expériences de type sensoriel qui surviennent sans stimulus externe. Elles sont saisissantes et claires, avec la force et l’impact des perceptions normales, et sans contrôle de la volonté. » Une telle présentation ne laisse guère de doute quant à la réalité objective de ladite perception. Au XXe siècle, de fait, les héritiers de la SPR ont évolué aux marges de la science. Les plus en vue parmi eux étaient les expérimentateurs de drogues, comme John Lilly. Ce renégat des neurosciences avait développé une théorie de l’esprit à onze niveaux. Il entendait ainsi expliquer sa capacité de se connecter à un ordinateur cosmique lorsqu’il prenait du LSD enfermé dans un caisson d’isolation sensorielle. On peut aussi citer l’explorateur psychédélique Terence McKenna, à qui des lilliputiens faisaient des révélations sous DMT et champignons ; des créatures qu’il décrivait comme « des machines auto-transformatrices (…) transhumaines, hyperdimensionnelles et extrêmement extraterrestres ». Comme à l’époque de la SPR, cependant, le message était moins fascinant que le messager : les elfes de McKenna le plongeaient en plein délire tout en lui enjoignant de rester rationnel (« Ne te laisse pas aller à la surprise ! Prête attention à ce que nous sommes en train de faire ! »), mais la seule révélation à peu près cohérente qu’il pût jamais en tirer était que « quelque chose d’énorme, de nature à bouleverser la réalité » allait se produire autour du 21 décembre 2012…

Sacks rapporte lui aussi ses expériences avec la drogue, qui n’ont pas cette prétention à la vérité objective, mais qu’on peut difficilement réduire à de simples symptômes de déficience neurologique. Les épisodes en question sont racontés franchement, de façon aussi lucide et plausible que la réalité elle-même : quand, après avoir ingéré une quantité massive d’Artane (un médicament prescrit aux parkinsoniens, qui, à forte dose, provoque des délires), Sacks voit et entend ses parents arriver en hélicoptère dans son jardin, il ne ressent que surprise et joie immense ; quand tout cela disparaît brusquement, écrit-il, « la conjonction de ce vide silencieux et de ma déconvenue me fit fondre en larmes ». Peut-être ces expériences ne s’apparentent-elles qu’à des débris neurologiques. Mais on ne peut les écarter d’un revers de la main. Il convient de les aborder comme si elles étaient réelles, de même que les malades de Parkinson et les personnes atteintes du SCB doivent apprendre à vivre avec la présence persistante, et finalement banale, de leurs petits compagnons. Ceux-là ne sont la preuve ni de leur folie, ni de l’existence d’un monde occulte : le défi est de les intégrer au reste de notre vie mentale. Ce que les hallucinations ont à nous dire est peut-être ceci : les rouages de nos sens relèvent d’un carnaval endiablé, mené par un moteur d’une puissance phénoménale dont la plus spectaculaire illusion est la réalité elle-même.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 7 mars 2013. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Shanghai, la ville qui ne dort jamais

Présent dans la première sélection du prestigieux Man Booker Prize, Five Star Billionaire, troisième roman de l’auteur anglo-malaisien Tash Aw, s’est attiré de flatteuses comparaisons de la part d’un influent critique du New York Times. Dwight Garner lui trouve en effet des points communs avec des œuvres d’Edith Wharton ou de Tom Wolfe, pour son approche « sociologique » et son insistance sur les angoisses de classe, ou encore avec Kazuo Ishiguro, pour le style « vif mais sobre ». Cinq personnages se côtoient ici, dont les histoires s’entremêlent dans une trame resserrée au fil des pages. Tous sont des Chinois de Malaisie, et tous ont émigré à Shanghai, qui pour faire des affaires, qui pour devenir une star ou échapper à la misère. À travers eux, Tash Aw décrit une mégapole sous tension, où rien ne dure et où chacun (la fille de millionnaire, le promoteur immobilier, la jeune ouvrière) « semble danser au bord d’un précipice » ; un lieu emblématique de cette « Chine nouvelle », où « s’arrêter ne serait-ce qu’un instant signifie être laissé sur le bord du chemin », précise Garner, pour qui Tash Aw fait indéniablement partie, à 43 ans, des « écrivains à suivre ».

Un monde sans journaux ?

Entre 2000 et 2012, les recettes publicitaires des journaux américains ont été divisées par plus de trois, et le nombre d’emplois en leur sein a diminué d’environ 40 %. La situation n’est guère plus réjouissante dans l’Union européenne, où les recettes des quotidiens baissent en moyenne de 10 % par an. « Difficile de trouver une industrie dont l’effondrement soit aussi soudain », écrit Nicholas Lehmann dans le Times Literary Supplement. Dans ce contexte, les analyses oscillent entre les prédictions à la Cassandre qui annoncent la mort prochaine du journalisme, et celles d’une poignée d’optimistes qui veulent encore croire à l’avènement d’un nouveau modèle. George Brock, ancien reporter au Times, devenu professeur de journalisme, offre une lecture dépassionnée des bouleversements en cours. Fondé sur une perspective historique longue, son livre intitulé Out of Print ébranle quelques mythes bien ancrés.

Tout d’abord, il faut selon lui tordre le cou à l’idée d’un âge d’or de la presse écrite après 1945. À l’époque, les journaux étaient déjà confrontés à une érosion de leur lectorat sous l’effet de la concurrence de la radio et de la télévision. Mais cet effritement était masqué par la croissance démographique et la concentration des entreprises du secteur (beaucoup de petits journaux ont alors disparu), qui donnèrent aux journalistes des grands titres l’illusion d’évoluer dans un environnement économique stable.

Autre mythe : celui d’un temps où l’essentiel de la production journalistique aurait consisté dans des informations de première importance pour la vie démocratique, traitées de façon sobre et impartiale. En réalité, écrit Brock, « à aucun moment, il n’y eut une audience de masse pour les informations dites sérieuses ». Celles-ci ont toujours été accompagnées, pour être rentables, d’articles plus triviaux, parfois sensationnalistes. Comme le résume Lehmann, même à la grande époque, « le contenu socialement utile était financé par du contenu économiquement viable ». À noter encore que le journalisme en tant que profession n’existait pas en Grande-Bretagne avant les années 1830.  Autant de constats qui font dire à l’auteur de ce livre que le métier de journaliste tel qu’aiment à se le représenter ceux qui l’exercent (à savoir, un complément nécessaire, économiquement valorisé, de la vie démocratique) est un phénomène marginal et limité dans le temps.

S’il met en évidence sa contingence historique, Brock ne pense pas que le journalisme de haut niveau soit voué à disparaître. Des expériences récentes, tel le succès de certains sites communautaires locaux outre-Manche, l’amènent à croire à un possible renouveau, à condition pour la profession de s’en donner les moyens intellectuels et managériaux. Au minimum, il faut abandonner l’idée d’un modèle unique de la presse, encourager l’innovation, valoriser des profils plus créatifs au sein des entreprises, et concevoir des contenus réellement originaux. Faute de quoi, prévient Lehmann, journaux, sites et agences « deviendront des organisations purement commerciales, débarrassées de la partie la plus noble du métier ».

Conte de fées pour adultes

« Ce livre est un festin, une table ployant sous le poids de mets délicieux, concoctés avec soin », écrit l’historienne Diane Purkiss dans The Independent à propos du dernier roman de Lawrence Norfolk. Il y est question de « l’intrusion de l’éternel et du mythique » dans un milieu bien circonscrit, celui de la fête romaine des saturnales (qui avaient lieu vers le 25 décembre) dans la cuisine d’un manoir anglais du XVIIe siècle.

Le héros, John, a trouvé refuge là après la mort de sa mère, accusée de sorcellerie, à l’aube de la guerre civile entre Charles Ier et les puritains. Lui qui ne possède que son talent extraordinaire de cuisinier et un savoir mystérieux légué par sa mère s’éprend de la fille du seigneur des lieux, promise à son cousin, homme lâche et grossier. Dans ce « conte de fées pour adultes », écrit Mark Sanderson dans le Telegraph, Norfolk a su mêler tous les « ingrédients » du roman efficace : « On y trouve du courage, de l’amour, des épreuves, des trahisons à foison », note Helen Brown dans le même Telegraph. Et surtout, ajoute Justine Jordan du Guardian, des descriptions culinaires « aussi sensuelles que précises ».

Sloterdijk, la majesté d’un provocateur

Au début de son essai controversé Règles pour le parc humain (1999) (1), le philosophe allemand Peter Sloterdijk cite le poète Jean Paul, qui définissait les livres comme de « longues lettres adressées à des amis ». Avec ses plus de 600 pages, Bulles est assurément une bien longue lettre. Et encore, il ne s’agit que du premier volume d’une trilogie, intitulée Sphères (1998) (2). Chacun des trois tomes développe le motif de la sphère sous un angle particulier (et complémentaire des deux autres), pour décrire les « espaces de coexistence » qu’habitent les êtres humains. Bulles se concentre sur les « microsphères », à la fois les plus intimes et les plus originels de ces espaces, à l’image de l’utérus, du lien qui unit deux amants ou de celui qui relie le sujet humain à Dieu. Les deuxième et troisième volumes étudient d’autres types de sphères : il y a d’abord le monde, considéré comme une « macro-sphère » cosmopolite, puis le réseau décentralisé des diverses sphères sociales et culturelles contemporaines, dans lequel a sombré le concept d’une totalité centrale et autostructurante (qu’il s’agisse de la Religion, du Mythe, de la Science ou des Lumières). Notre vie consiste dès lors à évoluer dans un océan de sphères fragmentaires et pourtant contiguës, que Sloterdijk compare à de l’« écume ».

Voilà qui rappelle d’autres analyses de ce qu’on est convenu d’appeler la condition postmoderne. Mais Sloterdijk récuse la thèse postmoderniste proclamant, avec Jean-François Lyotard, que l’ère des « grands récits » serait révolue et que les systèmes conceptuels totalisants auraient perdu leur pouvoir explicatif sous le regard sceptique du sujet postmoderne. Dans son petit livre Dans le même bateau (1995), Sloterdijk évoque avec mépris le « soulagement » de ceux pour qui les grands récits ne sont plus possibles. Et l’on comprend vite à la lecture de Bulles que sa trilogie n’est rien d’autre qu’un gigantesque métarécit, une tentative d’une prétention héroïque de proposer une histoire universelle du type le plus outrageusement, le plus monstrueusement démodé.

Dans son Allemagne natale, on ne présente plus Peter Sloterdijk. De 2002 à mai 2011, il fut l’animateur de Das Philosophische Quartett (« Le quatuor philosophique »), émission de télévision dont la popularité reflète la place éminente qu’occupe la vie des idées sur le continent. Sloterdijk n’est pas pour autant un simple vulgarisateur : en 1983, la parution de son premier essai majeur, Critique de la raison cynique, lui attira la célébrité et le respect de la critique. Il se vendit mieux qu’aucun autre ouvrage de philosophie depuis la guerre. Mais Sloterdijk suscita la controverse par ses attaques contre ce qu’il appelle la « fausse conscience éclairée », l’attitude de mauvaise foi cynique engendrée selon lui par notre longue tradition de dévoilement et de démystification, qui fut inaugurée par les Lumières et atteignit son apogée avec l’école de Francfort (3). Ses très nombreux écrits sur la religion, la culture, la politique, les médias, la psychologie humaine et la mondialisation ont suscité à la fois de l’admiration pour l’originalité avec laquelle il croise les disciplines mais aussi des accusations de dilettantisme et de manque de rigueur.

 

Abolir l’impôt

Sloterdijk n’a jamais eu peur de la polémique. Dans Règles pour le parc humain, il prétend ainsi que la littérature n’est plus capable de jouer le rôle civilisateur qui était autrefois le sien ; les textes littéraires sont devenus de simples « objets d’archives », ce ne sont plus des « missives à d’éventuels amis ». Il soutient que le projet humaniste a échoué et que les biotechnologies en sont le substitut. Il nous invite, pour le bien futur de l’humanité, à nous convertir à l’« anthropotechnique », et à ne pas craindre ses conséquences en termes bioéthiques. La force des tabous qui pèsent, en Allemagne, sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’eugénisme se comprend aisément, étant donné l’histoire récente du pays. Sloterdijk, en suggérant que la manipulation et la sélection génétiques peuvent être dans l’intérêt de l’homme, attira sur lui un torrent de protestations qui dépassèrent le cadre des revues savantes pour s’afficher en « une » des quotidiens et des magazines. Une vive querelle l’opposa par la suite à Jürgen Habermas, personnalité plus imposante encore de la philosophie allemande contemporaine, au milieu des réactions outragées, des invectives et des accusations de crypto-fascisme. [Lire ci-dessous « L’affaire Sloterdijk »].

Plus récemment, sa charge contre l’État-providence comme « kleptocratie d’État » (prise de position qui, vue de l’Amérique post-reaganienne ou de l’Angleterre post-thatchérienne, relève du discours de droite le plus convenu) a fait scandale en Allemagne, où règne, du centre droit jusqu’à la gauche, un large consensus social-démocrate. Sloterdijk appelle à l’abolition de l’impôt sur le revenu et à son remplacement par des contributions volontaires. On pourrait déceler dans cette profession de foi libertarienne le pendant d’un individualisme grossier, mais ce serait une erreur. Bulles s’ouvre en effet sur un rejet explicite de l’individualisme. Avant d’examiner les concepts étonnants que veut lui substituer le philosophe, il convient de mesurer la radicalité de cette démarche et de se demander pourquoi chacun de nous pourrait la juger nécessaire.

 

Ne pas confontre individu et personne

La conception du sujet humain comme individu fondamentalement et essentiellement solitaire, qui naît seul et meurt seul (expression qu’on a attribuée à la fois à Orson Welles et à Hunter S. Thompson (4)), est omniprésente dans la pensée contemporaine. Au gré d’un processus amorcé par Cervantes (analysé en profondeur par Georg Lukacs dans sa Théorie du roman), le sujet héroïque de l’épopée fut supplanté, dans le genre romanesque, par l’antihéros, le bouffon et le solitaire. Cette transformation est étudiée avec brio dans les travaux de l’universitaire italien Franco Moretti, pour qui l’essor de la forme romanesque en littérature est contemporain du développement de l’idéologie de l’autonomie chez le citoyen bourgeois. La pensée dominante est aujourd’hui si puissamment individualiste qu’on en est venu à employer le terme d’« individu » pour dire « personne ». Cet amalgame suppose que notre séparation d’avec autrui est une composante essentielle de notre humanité ; elle exclut d’autres conceptions de la personne qui font de la vie en commun le socle de ce qui nous rend humains. Il est difficile de penser l’individualisme, tant il fait partie de nous-mêmes.

Pourtant, le sol sur lequel il se tient, en particulier l’idée d’un moi cohérent capable d’action autonome, s’est érodé de toutes parts au cours du siècle dernier. La théorie critique attire l’attention sur les pièges de la fausse conscience et du conditionnement idéologique, qui nous empêchent de voir la réalité telle qu’elle est ; les biologistes de l’évolution expliquent que nos gènes déterminent notre comportement ; la psychanalyse a mis à nu les obscures pulsions libidinales qui sous-tendent l’apparente rationalité de nos actes ; les neurosciences nous apprennent que l’unité de l’esprit est une illusion ; enfin, à en croire les poststructuralistes, nous ne sommes que des vaguelettes à la surface d’un océan de tendances sociales et linguistiques qui s’expriment à travers nous. Tout cela s’accompagne du désir pressant de trouver une façon de sortir de cet état d’aliénation (vis-à-vis de nous-mêmes et vis-à-vis des autres) qu’engendre l’individualisme moderne : pour la gauche radicale, la solution se situe du côté de l’avenir (sous la forme d’une subjectivité collective postrévolutionnaire) ; l’extrême droite préfère regarder vers le passé (avec une nostalgie pour les vérités simples d’antan et le holisme des sociétés féodales) ; les centristes d’obédience libérale ou libertarienne de droite choisissent quant à eux de doubler la mise et se posent toujours en militants enthousiastes (ou en partisans tacites) d’un individualisme de plus en plus difficile à défendre.

Dans Bulles, Sloterdijk amorce sa tentative de penser au-delà de l’individualisme en commençant par rejeter l’idée de notre solitude essentielle : ce n’est pas là, selon lui, un attribut de la condition humaine. « Comme observateurs vivants – on pourrait aussi dire : comme témoins intérieurs de leur propre vie –, les individus reprennent dans l’individualisme naissant l’optique d’une vision étrangère à eux-mêmes, et complètent ainsi leur ouverture sphérique interfaciale par une deuxième paire d’yeux qui, curieusement, leur appartient là encore en propre. » Autrement dit, l’individualisme exige une sorte d’objectivation de soi paradoxale. L’individu surgit lorsque le moi se dédouble en un sujet et en l’objet qu’il devient pour lui-même. Son indivisibilité n’est rendue possible que par une division préalable, une séparation entre le moi voyant et le moi vu. La cohérence de l’esprit individualiste moderne repose sur une schizophrénie fondatrice.

Le présupposé de la solitude fondamentale de l’homme est pour Sloterdijk une lourde erreur, qui nous empêche de comprendre les véritables conditions de possibilité de notre existence. Notre situation réelle est de vivre en commun au sein d’un même monde ; elle se définit comme l’« empêtrement extatique du sujet dans l’espace intérieur commun ». Contre la représentation d’un intellect isolé se frayant un chemin dans le monde par la seule force de la pensée (que l’on songe au célèbre cogito désincarné de Descartes démontrant sa propre existence en usant de la seule pensée), Sloterdijk soutient, comme le résume le sociologue Bruno Latour, que « définir les êtres humains revient à définir les enveloppes, les systèmes de support de vie, l’Umwelt [en allemand, « milieu », « environnement »] qui leur permet de respirer ».

L’affirmation peut paraître triviale : qui nierait que le contexte fait tout ? Mais, Sloterdijk en est bien conscient, penser hors du paradigme libéral-individualiste au niveau ontologique n’est pas sans danger. Il a conçu sa trilogie des Sphères comme un manuel d’accompagnement et une suite à Être et Temps de Martin Heidegger, mais aussi comme un correctif apporté aux défauts qu’il repère dans cet ouvrage. Là où Heidegger fait fausse route, c’est précisément lorsqu’il insiste sur l’idée de solitude essentielle et qu’il abandonne l’« espace existentiel ». Son erreur, d’après Sloterdijk, tient à ce qu’il tente de répondre à la question « qui ? » avant d’avoir répondu à la question « où ? ». Le penseur estime qu’en négligeant la dimension spatiale de l’être au monde au profit de questions relatives à l’authenticité, Heidegger se donne à lui-même un point aveugle qui altère l’équilibre de sa démarche philosophique et, plus grave, explique qu’il ait cédé à l’aveuglement politique du nationalisme radical. Bulles tente de remédier à cette négligence, en se proposant de penser jusqu’au bout les implications de l’existence conçue comme un « être avec » – c’est-à-dire le fait d’exister comme une partie de la sphère qui nous englobe.

 

Nommer l’innommable

Pour Sloterdijk, parler d’une « solitude essentielle » de l’être humain n’a aucun sens. Nous ne naissons pas seuls ; toute personne qui a mis au monde un enfant, ou assisté à cet événement bruyant et intensément physique, sait que rien n’est moins vrai. La solitude primordiale de la condition humaine est une fiction moderne : les relations qui nous unissent aux autres ne sont pas « secondes et fortuites, mais au contraire fondamentales et immémoriales ». Avant la naissance, nous nous trouvons dans un état de « bi-unité », de fusion totale : le fœtus est encastré dans le corps de sa mère, dont il partage le sang, et il jouit d’une conscience que Sloterdijk appelle « présubjective ». Critiquant les analyses anatomiques et psychanalytiques de cet état premier, trop réifiantes à son goût, le philosophe examine tour à tour une série de tentatives pour nommer l’innommable (écrits de mystiques, iconographie préhistorique, poésie d’avant-garde) en quête de représentations de ce que peut être cet état.

Un homme écrivant sur l’« immanence utérine de tout être » dégage forcément un certain pathos. Cela apparaît très clairement dans les passages que l’auteur consacre à la relation entre la mère et l’enfant. Les femmes (celles en tout cas qui deviennent mères) sont les mailles d’un réseau intergénérationnel fait de continuité physique ininterrompue ; chacune d’elles est le maillon d’une chaîne maternelle continue remontant, par-delà les premiers hommes, jusqu’aux océans qu’habitaient nos lointains ancêtres mammifères. Si chaque enfant est un nœud où aboutissent et se croisent les lignées de ses aïeux, s’il est l’avatar matériel de cette ascendance ombilicale, tous les enfants n’y participent pas à égalité : les garçons sont des fins de lignée. Qu’ils soient pères ou non, ils ne peuvent devenir à leur tour un maillon de cette chaîne ombilicale. Voilà peut-être ce qui donne aux comportements grossièrement individualistes leur parfum de masculinité. En dépit de notre corps plus lourd et moins délicat, c’est nous autres hommes qui sommes les fleurs du grand banian matrilinéaire de notre espèce : avides d’attention, nécessaires à la reproduction, mais exubérants, éphémères.

La manière dont le nouveau-né est séparé du placenta, jusqu’alors son compagnon le plus intime, détermine fortement sa relation ultérieure au monde, estime Sloterdijk. Dans un passage étrange et néanmoins convaincant, le philosophe développe longuement l’idée que l’essor de l’individualisme moderne correspond à une « profonde dévalorisation du placenta », qui aurait débuté au XVIIIe siècle. Énumérant brièvement les pratiques rituelles qui entourent le placenta dans différentes cultures (il peut être enterré, séché, brûlé ou pendu à la branche d’un arbre), il leur oppose la procédure moderne, qui consiste à s’en débarrasser comme d’un vulgaire déchet. Évitant le vocabulaire anatomique (et la réification qu’il implique), l’auteur détourne la préposition « avec » pour en faire le nouveau nom du placenta, puis laisse entendre que le nombril, qui signalait autrefois un « espace de l’avec » fait de brassage interpersonnel, a perdu son pouvoir de signification. Sloterdijk voit dans ce phénomène, qu’il déplore, la raison pour laquelle le fait de se « regarder le nombril » passe dans les sociétés modernes pour une activité inutile et synonyme de repli sur soi : « L’individualisme des temps modernes, écrit-il, est un nihilisme placentaire. » Selon lui, en niant l’importance du placenta, nous nions en fait le lien fondamental qui nous relie au monde.

Les amateurs de philosophie sobre et sans fioritures trouveront au mieux déroutantes de telles hyperboles. Meilleur bricoleur que logicien, Sloterdijk confectionne ses arguments à partir de matériaux fort divers : on peut citer, pêle-mêle, la théorie du magnétisme animal de la fin du XVIIIe siècle, la psychanalyse de Freud et Lacan, la Genèse, des peintres de la Renaissance (Giotto) et du XXe siècle (Magritte), les positions théologiques des pères de l’Église, ou encore l’histoire d’Orphée et Eurydice. Même pour des lecteurs qui apprécient le style digressif de Bulles, et pour qui les idées qu’il contient sont puissantes et évocatrices, ce livre ressemble plus à une mine qu’à de l’or pur : il y a de des pépites, mais on n’y accède qu’après avoir beaucoup creusé. Le nombre de néologismes par page ne peut être simplement mis sur le compte de la propension germanique à créer de nouveaux mots composés. Quand on suit Sloterdijk sur ce chemin qui n’appartient qu’à lui, il y a bien sûr des moments d’éblouissement ; mais il lui arrive aussi de dévaler des pentes qui conduisent à l’absurde, comme lorsqu’il soutient que ce n’est pas le langage, mais le chant (en particulier le chant polyphonique, dans des chœurs ou des groupes) qui différencie l’homme de l’animal. En quoi il parvient à marier anthropocentrisme exagéré (que fait-il des dauphins et des baleines, chez qui le chant est une forme de communion ?) et dévalorisation du genre humain : le langage structurant à la fois pensée et communication, une communauté humaine sans langage est littéralement impensable.

 

Tant pis pour les faits !

Jongler avec les disciplines, et avec un tel aplomb, est toujours un peu risqué dans ce monde où la carte des connaissances humaines fourmille de pièges tendus aux auteurs généralistes. Ainsi quand Sloterdijk définit rapidement la période néolithique européenne comme le passage de la vie nomade à la vie sédentaire, transition au terme de laquelle « la fascination pour l’utérus a pu se développer pour devenir une puissance mondiale ». Quoi qu’on pense de ce dernier point, le pinceau dont il use pour brosser le tableau de nos connaissances de la préhistoire, complexes et sujettes à controverse, est bien trop large. La prétendue « révolution néolithique » ne fut pas un événement unique, intervenant dans un paysage culturellement homogène, mais un ensemble de processus distincts selon les lieux, couvrant de nombreux siècles, et résultant de contacts et de heurts entre des sociétés radicalement différentes par leurs cultures, leurs technologies et leurs visions du monde. Plus loin, il décrit l’évolution du dogme de la Trinité comme « inéluctable et explosif », et y voit une route sur laquelle « le christianisme précoce… ne pouvait plus faire le moindre pas en arrière ». À moins d’embrasser une conception mécaniquement déterministe de la causalité, cette thèse flirte dangereusement avec la téléologie, et semble en tout cas élever un processus contingent à la dignité de développement nécessaire. Le christianisme ancien s’est bel et bien « écarté » de nombreuses positions qui furent dénoncées a posteriori comme hérétiques, mais ce fut au prix de querelles, de schismes et de purges dans les rangs des pères de l’Église ; on peut aussi mentionner le processus d’institutionnalisation impériale par lequel le concile de Nicée donna la solidité d’une doctrine à de simples croyances, et peut-être (comme l’ont soutenu Edward C. Hobbs et d’autres historiens) l’influence sous-jacente d’une structure conceptuelle tripartite héritée de la tradition gréco-romaine. Ce ne fut donc pas, en d’autres termes, le résultat du déploiement inexorable d’une logique interne.

Au regard de la grande richesse des thèmes abordés dans Bulles, ces chicaneries peuvent sembler mesquines ou grossières. Quand Sloterdijk se réfère à l’histoire, il ne le fait pas à la manière empiriste, pour éprouver une théorie, mais pour y mettre en scène des idées. Si les faits ne corroborent pas la théorie, comme il l’écrit dans un passage de Dans le même bateau, citant Hegel, eh bien tant pis pour les faits. On peut craindre qu’une telle attitude ne soit pas accueillie avec bienveillance par des lecteurs davantage habitués à la logique terre à terre de la philosophie analytique, mais la rejeter en bloc serait laisser passer une chance. Ce livre est à la fois remarquable et précieux. Même quand il échoue à convaincre, il stimule ; son but n’est pas d’avoir le dernier mot, mais d’apporter de nouvelles idées au débat. À l’image des meilleures œuvres de la tradition phénoménologique, il nous amène, par effet de surprise, à redécouvrir ce qui nous paraissait aller de soi comme si nous le voyions pour la première fois.

 

Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 21 août 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Les petites routines des grands esprits

Erik Satie a beau avoir porté des costumes en velours, mangé des omelettes de trente œufs et fondé l’Église métropolitaine d’art de Jésus Conducteur, ce n’était là que poudre aux yeux bohème. Il marchait aussi 19 kilomètres par jour pour aller jusqu’à Paris et en revenir, composant en chemin. Dans l’introduction de son petit livre formidable et divertissant, Mason Currey cite l’écrivain V. S. Pritchett : « Tôt ou tard, tous les grands hommes finissent par se ressembler. Ils n’arrêtent jamais de travailler. Ils ne perdent jamais une minute. C’est tout à fait déprimant. »

Ainsi, il n’est peut-être pas surprenant d’apprendre que la plupart des artistes de génie, ceux qui ont légué au monde une œuvre impérissable, n’étaient pas le moins du monde bohèmes. Ils ont suivi le fameux conseil de Flaubert : « Soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos œuvres. »

La nourriture, ce simple carburant du cerveau, a souvent peu d’importance. Patricia Highsmith vivait de vodka, de céréales, et d’œufs au bacon. Au déjeuner, Ingmar Bergman mangeait une sorte de bouillie pour bébé répugnante, faite de yaourt et de confiture de fraises qu’il mélangeait avec des céréales. Le soir, il aimait regarder Dallas.
Peu d’entre eux s’illustrent par une activité intense ou de longues heures de travail, même si le pauvre Mozart fut de ceux-là. À 20 ans, sa routine quotidienne à Vienne était la suivante : coiffé à 6 heures, habillé à 7, il composait jusqu’à 9. Puis donnait des leçons jusqu’à 13 heures. Ensuite, déjeuner. L’après-midi, soit il dirigeait un concert, soit il continuait de composer jusqu’à 21 heures. Là, visite à sa chère Constance, retour au bercail à 23 heures, encore un peu de composition, et enfin au lit à 1 heure du matin. Cinq heures de sommeil et tout recommençait.

Beethoven avait la vie plus facile : debout à l’aube, un café (60 grains par tasse exactement), puis au boulot. Un déjeuner léger, une promenade tout l’après-midi et dans la soirée, dîner à l’extérieur suivi d’un spectacle ou souper tranquille à la maison. Il était au lit à 22 heures au plus tard. On retrouve chez d’autres cette routine élémentaire qui consiste à travailler le matin et à marcher tout l’après-midi. Benjamin Britten en faisait autant, ainsi que Mahler, au grand dam de la pauvre Alma, son épouse, qui devait s’occuper de tout et se plaignait d’être reléguée à la fonction de gouvernante.

 

Murakami écrit le matin

L’inspiration vient souvent en marchant. Beethoven emportait toujours avec lui un stylo et du papier dans les bois des environs de Vienne, et, lorsque Kierkegaard rentrait de promenade, il se mettait souvent à griffonner, sans même prendre le temps de retirer son chapeau et son manteau. Certains, comme Hemingway, écrivaient toujours debout. Nabokov commençait debout, puis s’asseyait et finissait couché. Peu semblent avoir pratiqué un sport plus violent que la marche, à l’exception de Byron qui boxait et montait à cheval et, plus étonnamment, de Miró. Le surréaliste rêveur était un fervent adepte de la boxe, de la course et du « yoga méditerranéen ». Il détestait écumer les soirées, confiant à un journaliste : « ça me casse les couilles. »

L’un des principaux ingrédients du génie est l’énergie pure, ce qui suppose santé et autodiscipline. Haruki Murakami écrit le matin, court ou nage (voire les deux) l’après-midi et se met au lit à 21 heures chaque jour. Selon lui, « la force physique est aussi indispensable que la sensibilité artistique ». Les artistes bohèmes au tempérament autodestructeur peuvent écrire quelques exquises Fleurs du mal, mais ils sont rares.

Pour ce qui est des stimulants, c’est invariablement thé et café, rarement de l’alcool, encore moins autre chose. Balzac buvait quinze tasses de café par jour, tout comme Voltaire. À son médecin qui le mettait en garde contre ce poison lent, le philosophe répondait avec malice n’en pas douter, puisqu’il en buvait depuis soixante-dix ans. Il aimait aussi travailler au lit. Tout comme Descartes, qui détestait se lever tôt, mais accepta hélas le poste de professeur de philosophie de la reine Christine de Suède : on lui ordonna de se tenir prêt à commencer ses leçons à 5 heures, et il mourut de pneumonie quelques semaines plus tard. Thomas Mann adorait manifestement dormir : levé à 8 heures, il s’octroyait une bonne sieste d’une heure dans l’après-midi et se couchait à minuit. Richard Strauss aurait roupillé une bonne dizaine d’heures par nuit. Les résultats de toute cette autodiscipline bourgeoise et de cette vie de couche-tôt sont clairs : nombre de ceux qui ont suivi ce régime furent aussi prolifiques que géniaux, de Bach à Balzac en passant par Dickens. J’ai été étonné d’apprendre que Francis Scott Fitzgerald écrivait jusqu’à trente pages par jour. Ce n’est pas loin du niveau de Barbara Cartland, mais cela semble avoir beaucoup moins nui à sa prose.

Proust, de manière singulière, dormait toute la journée et écrivait la nuit, allongé dans son lit, appuyé sur un coude, à la lueur d’une lampe verdâtre. La recette parfaite du mal de dos, de la fatigue oculaire et autres douleurs. « Au bout de dix pages, je suis brisé », écrivit-il d’ailleurs. Peut-être aurait-il mieux fait d’aller faire une balade, malgré son asthme ? Samuel Johnson était aussi un auteur nocturne, tout comme Kafka – par nécessité – et Flaubert. Celui-ci ne commençait à écrire qu’à 21 heures, passant le reste de sa journée à déjeuner, dîner, déambuler, être assis ou appliquer sur sa tête une lotion censée lui épargner la calvitie. Il était heureux d’écrire deux pages par semaine. James Joyce – plongé dans la rédaction d’Ulysse – semble avoir été le seul à travailler l’après-midi.

Daily Rituals est un délicieux petit livre, érudit et scrupuleusement annoté, rempli des excentricités et des étrangetés de la comédie humaine. N’est-il pas étonnant que Milton comme Richard Strauss, tout à fait indépendamment l’un de l’autre, aient comparé leur créativité à une vache à traire ? Le principal enseignement de l’ouvrage peut être résumé simplement : levez-vous, prenez un café, installez-vous à votre bureau et commencez !

 

Cet article est paru dans la Literary Review en décembre 2013. Il a été traduit par Serena Borbotti.