Mourir à Okinawa

« Si le débat sur l’enrôlement des enfants dans la guerre est relativement nouveau, la pratique, elle, est vieille comme le monde », note d’emblée Mark Ealey de l’Asia-Pacific Journal dans l’article qu’il consacre à un roman d’Akira Yoshimura qui paraît ces jours-ci en français. Yoshimura y fait le récit de la bataille d’Okinawa à travers les yeux d’un garçon de 14 ans. Un volontaire prêt, comme l’indique le titre, à « mourir pour la patrie ». « À peu près deux mille lycéens d’Okinawa furent mobilisés pour soutenir l’armée impériale japonaise et défendre leur île. La moitié seulement survécut », rappelle Ealey, qui ajoute qu’on devrait plutôt constater que la moitié survécut « quand même ». La bataille dura des semaines et fut l’une des plus meurtrières de la Seconde Guerre mondiale, où 250 000 Japonais perdirent la vie. Et, comme le montre le roman, ce fut surtout une bataille de civils : 150 000 d’entre eux périrent, soit un quart de la population de l’île. Yoshimura peint dans son livre leurs insupportables souffrances. Leur fanatisme aussi, qui poussa les Américains à mener une véritable guerre d’extermination.

Plus qu’un polar ghanéen

En poursuivant un bel oiseau à la tête bleue, une jeune femme découvre des restes humains. Nous sommes dans un village perdu du Ghana et l’affaire pourrait en rester là. Sauf que la jeune femme est la petite amie – désormais traumatisée – du ministre des Transports et que de grands moyens sont mobilisés pour élucider le crime. Un inspecteur ambitieux et retors débarque de la capitale, Accra, qui ne tarde pas à embrigader (plus ou moins de force) un jeune médecin légiste, Kayo Odamtten. Dans Notre quelque part, le Ghanéen Nii Ayikwei Parkes confronte ce personnage sophistiqué, rationnel et cosmopolite (il a fait ses études en Grande-Bretagne) avec les coutumes et les croyances villageoises qu’incarne le vieux chasseur Yao Poku. Le résultat est, à en croire Jonathan Gibbs de The Independent, un « ouvrage délicieux qui mêle le suspense du polar aux plaisirs plus élégants du roman littéraire ».

Un islam des Lumières est-il possible ?

Quand j’étais étudiant, voici près d’un demi-siècle, nul ne jugeait utile de s’initier à l’islam, sinon dans le cadre universitaire. Ce culte nous paraissait aussi éloigné de nous que la religion des Aztèques. Et, contrairement au marxisme, il paraissait n’avoir rien d’intéressant à dire au monde moderne ou à son sujet. Si l’on nous avait interrogés, nous aurions évoqué un anachronisme voué soit à s’éteindre, soit à devenir une simple conviction personnelle, un peu comme le catholicisme en France. Même pour des non-marxistes, le triomphe final de la sécularisation paraissait inéluctable.

En voyage dans les pays musulmans, nous ne décelions aucune menace, seulement une différence exotique de mode de vie qui irait forcément en s’atténuant avec le temps. La Révolution blanche du shah d’Iran était non seulement à nos yeux la voie de l’avenir, mais aussi, indépendamment du sort que l’avenir réserverait à Sa Majesté impériale, une trajectoire irréversible : on ne fait pas d’œufs avec une omelette.

Plusieurs décennies plus tard, notre appréhension est tout autre. Il ne se passe pas une semaine sans que paraissent de nouveaux livres sur l’islam et les pays musulmans. J’ai découvert il y a peu dans une librairie de l’aéroport de Roissy une section entière dédiée au sujet. Ce qui, je suppose, reflète le goût du public. Même à l’aéroport de Birmingham, ville dont l’une des deux principales mosquées s’appelait encore récemment la mosquée du président Saddam Hussein (et a bénéficié d’une importante subvention municipale pour la construction d’un parking), à côté d’étals croulant sous les romans semi-pornographiques et les autobiographies de footballeurs, j’ai pu acheter The Arab Uprisings (« Les soulèvements arabes ») de James L. Gelvin et Islamophobia (« Islamophobie ») de Deepa Kumar (1). Le premier (l’auteur est professeur d’histoire du Moyen-Orient à Los Angeles) affirme d’emblée qu’« il n’y a aucune de raison de supposer que l’islam est ni plus ni moins compatible avec la démocratie que le christianisme ou le judaïsme ». Comme un quotidien acheté le jour même racontait une manifestation de masse organisée par des islamistes à Dacca, contre la démocratie (2) – phénomène tout de même plutôt rare dans le monde moderne –, cette affirmation m’a semblé légèrement péremptoire.

 

 

Quant à Islamophobia, écrit par une jeune professeure d’études moyen-orientales à l’université Rutgers, il s’ouvre sur une anecdote à double tranchant. Deepa Kumar, d’origine indienne mais non musulmane, raconte qu’elle a fait l’objet, après les attentats du 11 Septembre, de remarques désobligeantes de la part de personnes qui la supposaient musulmane et en inféraient qu’elle approuvait l’attentat. L’auteure en déduit que de nombreux islamophobes sont incapables de faire la distinction entre musulmans, hindouistes et sikhs. Mais, paradoxalement, l’histoire donne des munitions aux islamophobes, tout du moins en Grande-Bretagne, où le taux d’incarcération et le taux de chômage des jeunes musulmans d’origine pakistanaise ou bangladaise sont plus élevés que la moyenne, alors qu’ils sont moins élevés (beaucoup moins en ce qui concerne le taux d’incarcération) chez les hindouistes et les sikhs. Les préjugés ne peuvent évidemment expliquer ces différences, qui suggèrent plutôt – sans pour autant en apporter la preuve – une difficulté particulière des musulmans à s’intégrer dans une société occidentale.

Quoi qu’il en soit, il est clair que l’islam s’est imposé de manière extraordinaire à la conscience du monde non islamique en relativement peu de temps, sans que cela tienne, me semble-t-il, aux mérites intellectuels propres à cette religion. L’intérêt du public est donc plus politique qu’intellectuel. Ce dont témoigne un article du premier numéro de Noor, « revue pour un islam des Lumières », publiée en France en mai 2013, en montrant que l’engouement pour l’islam chez les Noirs américains est de nature toute politique et n’a rien à voir avec la vérité supposée transcendante de la religion qu’ils adoptent (dans une version syncrétique).

 

Prosélytisme islamiste

Aucun citoyen instruit d’Europe ou d’Amérique ne peut désormais se permettre d’ignorer les évolutions à l’œuvre dans le monde musulman. Pour des raisons évidentes. D’abord, les principaux pays occidentaux comptent tous une population substantielle d’immigrés musulmans, parfois assez nombreuse pour avoir une influence électorale considérable. Ensuite, bien que pauvre en moyenne, le monde islamique abrite des enclaves rentières d’une richesse inouïe, capables de financer le prosélytisme islamiste sur l’ensemble de la planète. Enfin, la chute de l’URSS, l’effondrement du communisme et la perte de prestige consécutive du marxisme ont fait de l’islamisme le seul mouvement politique encore susceptible de satisfaire les désirs utopistes des jeunes déçus par l’état du monde. Bien sûr, il n’attire guère que les musulmans ; mais ceux-ci représentent un cinquième de la population de la planète, et une proportion plus grande encore de la jeunesse.
Le public français désireux de s’informer sur l’islam et l’islamisme a l’embarras du choix. Reste à savoir si la lecture d’un échantillon des titres disponibles lui permettra de clarifier ses idées ou ne fera que les embrouiller un peu plus. Le lecteur de bonne volonté est en proie à deux peurs opposées. La première ? Succomber au type de préjugé dont l’histoire est riche : les protestants jugés traîtres dans la cité catholique et inversement (en 1959, l’élection de Kennedy était jugée peu probable, en raison de son catholicisme), ou les Juifs inassimilables, hypocrites et dominateurs, incapables de vraiment apprécier Racine bien qu’ils le prétendent… L’odieux et désormais ridicule exemple de Drumont et de son bestseller La France juive sert d’avertissement contre l’islamophobie.
La seconde peur est d’être berné par des gens qui souhaitent vraiment et ardemment la chute des sociétés libérales occidentales, et font tout leur possible pour y instiller, puis y imposer, leurs valeurs rétrogrades. Contrairement aux Protocoles des Sages de Sion, un faux grossier, les textes qui prêchent en ce sens ne sont que trop authentiques. L’un de mes amis, traducteur pour les services secrets britanniques, me raconte des histoires à glacer le sang sur les atrocités qui sont planifiées (et déjouées par les Renseignements). Il me décrit aussi les fantasmes sanguinaires et le matériel de propagande des extrémistes, fort heureusement pas bien malins en général.

Comment le lecteur de bonne foi va-t-il naviguer entre ces deux peurs, celle de verser dans l’intolérance et celle d’être une dupe, un idiot utile, partie prenante d’une sorte d’accord de Munich avec l’islamisme pour la sauvegarde d’une paix illusoire ? On trouve tous les livres qu’il faut pour nourrir ces deux craintes. Témoin les textes de quatrième de couverture de deux livres, Le Mythe de l’islamisation : essai sur une obsession collective et Islam, l’épreuve française (3). Lisons le premier : « Depuis le milieu des années 2000, un mot s’est immiscé dans les débats : islamisation (…). L’imaginaire du complot déborde ainsi peu à peu le cadre de l’islamophobie ordinaire. Si cette perception paranoïaque était restée l’apanage d’une poignée d’extrémistes, elle ne ferait pas question, mais elle envahit aujourd’hui l’espace public, imprègne les discours de politiciens écoutés et les analyses d’auteurs réputés sérieux. »

Lisons le second : « Pour la première fois, avec une liberté de regard revendiquée, un livre rassemble les pièces éparses d’un puzzle que personne ne souhaite reconstituer : la pénétration progressive de la France par l’islamisme et son prodigieux écho dans la “génération islam”. Après des mois d’investigation, l’auteur démonte la mécanique adaptée aux forces et aux faiblesses de notre État laïc et républicain : port du niqab pour les femmes, infiltration de l’enseignement, construction de mosquées, formation d’imams et de jihadistes pour façonner des martyrs (tel Merah), utilisation de l’associatif à outrance et conversions sur fond de déshérence sociale et de délitement identitaire. »

 

Faute de lieux de culte…

C’est à se demander si ces livres parlent du même pays, traitent du même phénomène ? Je présume qu’aucun des auteurs ne ment ni ne fait preuve de malhonnêteté. Pour Liogier, « le niveau basique et vulgaire [de l’imaginaire du complot] repose sur la croyance en une guerre secrète (…) pour occuper Paris, à commencer par la rue Myrha où [les masses musulmanes] prient sur la chaussée pour faire sentir leur présence, prévenir qu’elles sont prêtes à l’attaque ». Interprétation évidemment ridicule, juge-t-il, la prière collective rue Myrha étant simplement la conséquence du manque d’espaces de culte au centre de Paris. Et voici ce qu’écrit Schemla : « À Paris, rue Jean-Pierre-Timbaud dans le XIe arrondissement, rue Myrha et rue Polonceau dans le XVIIIe, les voies publiques sont en quelque sorte privatisées pour la prière du vendredi à laquelle se rendent des fidèles, loin d’être tous des résidents puisqu’une bonne partie vient de banlieue “pour faire pression”. Les militants intégristes y distribuent des tracts. »

Il n’est pas nécessaire à mes yeux d’être un adepte de la théorie du complot pour penser que les prières de la rue Myrha ne relèvent pas de la simple manifestation d’une piété en quête d’espace. Le croire, c’est être prêt à croire n’importe quoi, comme le répondit le duc de Wellington à un passant qui le saluait d’un « M. Jones, je crois (4) ? » Et les efforts de Liogier pour n’entendre, ne voir et ne penser aucun mal me semblent quelque peu acrobatiques. Je suis enclin à ne pas me fier à quiconque voit dans L’Orientalisme d’Edward Said (1978) une œuvre de savant, et non le pamphlet mensonger qu’analyse Robert Irwin dans son livre For Lust of Knowing (5). Pour donner un exemple, Liogier justifie la fameuse (ou infâme) proposition de moratoire sur la lapidation des femmes adultères, faite par Tariq Ramadan (6) (bien qu’il se soit affirmé opposé, personnellement, au châtiment), en arguant que si l’islamologue avait pris position pleinement et sans équivoque contre la lapidation, il aurait perdu son audience dans le monde musulman, laissant le champ libre aux fondamentalistes. Qu’aurait pensé Liogier de l’honnêteté ou du courage d’un homme qui, avant l’abolition de la peine de mort, aurait dit : « Personnellement, je suis contre la guillotine, et c’est pourquoi je propose un moratoire sur les exécutions jusqu’à ce que la majorité de l’opinion se persuade que c’est un mal » ?

Aucun événement en ce bas monde n’est justiciable d’une interprétation unique. Ainsi la petite guerre engagée par la France au Mali est-elle interprétée différemment par deux des livres que j’ai trouvés récemment. Pour les auteurs de Notre guerre secrète au Mali (7), l’enjeu était clairement la sécurité nationale de la France et la destruction de l’islamisme militant qui la menaçait : « Depuis 2009, cinq attentats ont été déjoués en France, attribués à des mouvances diverses. Les juges antiterroristes ont été saisis d’une quinzaine de dossiers directement liés au Sahel (…). Des jeunes des banlieues partent au Sahel pour y mener la “guerre sainte” contre les “mécréants.” Depuis que des groupes liés à AQMI [Al-Qaïda au Maghreb islamique] ont pris le contrôle du Nord-Mali au printemps 2012, la zone est devenue un pôle d’attraction pour les candidats européens au jihad, notamment des Français convertis ou d’origine subsaharienne, qui se sont radicalisés dans les cités au sein de groupes salafistes. » Dans La Guerre au Mali (8), on lit au contraire : « À travers le trafic de drogue, d’armement, d’essence, de cigarettes et les rapts d’étrangers, la nature réelle du groupe [AQMI] se révèle rapidement. Une lucrative économie politique du terrorisme se met en place avec des kidnappeurs-revendeurs et des intermédiaires intervenant de façon financièrement intéressée dans les négociations de libération. » Le principal auteur est « professeur invité à l’Institut des hautes études internationales et du développement et directeur du Programme régional au Centre de politique de sécurité de Genève ». Je suppose que, pour lui, Staline était « réellement » un braqueur de banques géorgien.

Il existe peu de sujets qui se prêtent plus difficilement à la brutale franchise que le rôle de l’islam dans le monde moderne. Gilles Kepel, l’un des plus célèbres spécialistes français du monde arabe, pense que l’islamisme est plus un signe de déclin que de renaissance de la religion. Dans sa Passion arabe (9), il écrit, au moment où la révolution égyptienne pouvait inviter à l’optimisme : « C’est la grande agora cathodique où la parole libérée se déploie dans tous les sens, en une joyeuse logorrhée qui veut brûler la langue de bois des six décennies écoulées. »

Dans tous les sens ? « Vous avez dit tous ? Tous (10) ? » Je n’y étais pas, mais je doute que quiconque se soit senti libre de prononcer en public le genre de commentaire critique sur le personnage de Mahomet que l’on trouve couramment sous la plume des spécialistes occidentaux de l’histoire de l’islam depuis le XIXe siècle (en se fondant uniquement sur des sources islamiques, au demeurant), de contester les mérites du Coran ou de lui appliquer le type de critique philologique par lequel nous savons qu’il n’est pas tombé du ciel d’un bloc mais a été rédigé par des sources variées. Des sujets loin d’être anecdotiques dans un pays où une grande partie de la population croit qu’un retour aux principes de l’islam des quatre califes « bien guidés (11) » (dont trois ont été assassinés) résoudra les problèmes du pays.

 

Ghettoïsation

Ce qui nous amène au sujet de l’islam et de la démocratie. L’islam est-il compatible avec la démocratie ? C’est la question posée par Philippe d’Iribarne dans L’Islam devant la démocratie – question à laquelle les gens intelligents qui ne souhaitent pas consacrer leur vie à l’étude de l’islam aimeraient obtenir une réponse tranchée : oui ou non. Oui, répond Nadia Marzouki dans L’Islam, une religion américaine ? (12). Elle souligne que les musulmans sont bien mieux intégrés à la société américaine qu’ils ne le sont en Europe, pour en conclure que l’islam n’a aucun problème avec la démocratie. Cette conclusion me paraît hâtive. La ghettoïsation des musulmans est nettement moins prononcée aux États-Unis qu’en Europe, à la fois parce que ceux-là étaient en moyenne plus instruits à leur arrivée dans le pays, et parce qu’ils n’y trouvent pas la généreuse protection sociale qui, sur le vieux continent, entretient ladite ghettoïsation. Ils sont en outre plus nombreux qu’en Europe à avoir fui un État islamique (c’est le cas des Iraniens qui, bien que musulmans, sont hostiles à l’islam politique), et moins nombreux à être venus au titre du regroupement familial. Enfin, la démocratie est plus profondément enracinée aux États-Unis que dans une bonne partie du vieux continent, et toute tentative de la renverser serait non seulement dangereuse mais ridicule. Ce n’est pas le cas dans plusieurs pays européens, où les racines historiques de la démocratie plongent moins profondément ; où la dictature était monnaie courante jusque très récemment ; où le totalitarisme séduisait il n’y a pas si longtemps une grande partie des intellectuels ; et où les mécontentements actuels encouragent les extrémismes de tout poil. Enfin, l’Amérique a culturellement beaucoup plus confiance en elle-même, avec moins de squelettes antidémocratiques dans son placard.

Le titre du livre d’Iribarne risque d’induire en erreur ceux qui tendent à n’entendre le mot « démocratie » qu’au sens d’exercice des procédures électorales. Mais, contrairement à ce que croient de façon simpliste les néoconservateurs américains, les élections ne constituent qu’une petite partie de nos libertés. La bonne question, celle qu’en réalité d’Iribarne a en tête, serait plutôt : « L’islam est-il compatible avec la liberté, en particulier la liberté intellectuelle ? » Or, à cette question plus précise, la plupart des Occidentaux, s’ils comparent l’histoire de l’Inde et du Pakistan depuis l’indépendance, soupçonnent que la réponse est non (13).

C’est aussi la conclusion de Philippe d’Iribarne, qui explore la question en étudiant la théorie de la connaissance proposée par le Coran. Le texte sacré ne cesse de répéter qu’il ne saurait être mis en doute. Si Descartes part du doute, le Coran part de la certitude. « Le doute et le débat n’y ont pas leur place », écrit d’Iribarne. Or là où le Coran est reçu comme le verbe de Dieu, direct et sans médiation (raison pour laquelle il ne peut faire l’objet d’un doute), il est difficile de concevoir que puisse s’épanouir la liberté de penser. Les peines sévères encourues pour l’apostasie ou l’incroyance ne sont pas les meilleures amies de la quête intellectuelle. D’Iribarne affirme son scepticisme quant à la possibilité, pour une forme quelconque d’islam politique, de coexister avec une liberté étendue.

C’est d’ailleurs ce que reconnaît implicitement le titre même de la revue Noor (« Lumière »), évoquée plus haut. La présenter comme un organe « pour un islam des Lumières » revient à reconnaître que l’islam d’aujourd’hui est majoritairement obscurantiste. Ce premier numéro forme un ensemble plutôt curieux. Ainsi deux articles sont signés d’athées. Il est tout à fait bienvenu que des musulmans soient disposés à publier le point de vue de non-croyants, mais un islam éclairé ne saurait au mieux que tolérer l’athéisme ; il ne peut l’intégrer. Le premier article du numéro, signé Gilles Siouffi, spécialiste de la langue française des XVIIe et XVIIIe siècles, jette un doute sur le concept même de Lumières. À lire son texte, on pourrait en tirer ce syllogisme : « Les Lumières n’existent pas ; donc l’obscurantisme n’existe pas ; donc il n’est nul besoin d’un “islam des Lumières”. »

Je soupçonne les fondamentalistes musulmans, au vu même de l’histoire du christianisme, de parfaitement comprendre qu’un « islam des Lumières » signerait la fin de l’islam comme force politique majeure. C’est la raison pour laquelle ils s’y opposent. Le Coran nous dit : « Bienheureux sont les croyants (…) qui préservent leur sexe [de tout rapport] si ce n’est avec leurs épouses ou les esclaves qu’ils possèdent (14). » Si le Coran est reçu comme la parole de Dieu, directe et parfaite, ne requérant nulle exégèse, nulle invocation de la métaphore, il est absolument incompatible avec la liberté et la modernité. Mais s’il requiert une telle exégèse, la porte est grande ouverte à un rejet pur et simple, ce qui est arrivé au christianisme. Tel est le dilemme rencontré par l’islam.

 

Ce texte a été traduit par Laurent Saintonge.

Ecce homo

L’histoire de Bethléem ne tient pas debout. Jésus n’est pas né dans une étable, ni d’une vierge. Les miracles qu’il a accomplis ? Non avérés. Mais toutes ces guérisons ? D’origine psychosomatique, à la rigueur. L’eau transformée en vin, la tempête apaisée ? Impossible. Sa résurrection ? Un contresens. Dans Jésus, « Hans Küng rassemble les résultats des recherches menées sur le Christ depuis le XVIIIe siècle », résume Bernhard Lang dans le Neue Zürcher Zeitung. Le livre est une version remaniée de l’ouvrage monumental Être chrétien, qui, lors de sa parution outre-Rhin en 1974, avait fait grand bruit et attiré sur l’éminent théologien suisse les foudres de l’épiscopat allemand.

Le Christ y est abordé comme une figure concrète, éminemment humaine, loin, très loin de l’image divinisée défendue par le dogme catholique – un prophète et réformateur juif avant tout, qui remet en question les vieilles traditions religieuses, les institutions, les hiérarchies.
Mais Küng ne se contente pas de brosser un tableau aussi fidèle que possible à la réalité historique, il veut aussi rendre compte de la signification de Jésus pour les chrétiens, d’hier comme d’aujourd’hui. Car « pour les croyants, note Lange, Jésus n’est pas seulement, comme Bouddha, Confucius et Socrate, l’un de ces hommes décisifs du monde antique. Il est bien plus : celui qui, modèle de la vie chrétienne, lui donne sa direction, sa cohérence interne et son identité ».

Secret de famille chinoise

Enfant, elle était fascinée par le fait qu’on pût attirer l’attention des autres, simplement en écrivant quelques mots. Hong Ying est donc devenue écrivain. Elle qui ne comprenait ni ce sentiment qu’elle avait d’être une étrangère dans sa propre famille, ni la froideur de sa mère, ni les dérobades de ses frères et sœurs, est devenue l’une des voix féminines les plus « audacieuses de Chine », selon les termes du Global Times. Une fille de la faim (Le Seuil) était consacré à son enfance misérable dans un quartier pauvre de Chongking. Hong Ying y racontait comment, à l’âge de 18 ans, elle avait quitté son foyer après avoir découvert le secret de sa naissance illégitime. Enfants des fleurs constitue la seconde partie de ses Mémoires. L’ouvrage, écrit comme une longue adresse à sa mère morte, s’ouvre sur la préparation de ses funérailles. Une mère adultère, dont l’auteure estime, dans le Global Times, qu’« elle était l’une des personnes les plus représentatives de sa génération, qui a souffert de pauvreté, d’impuissance, et de solitude ».

Place à la « génopolitique »

Les électeurs du Front national et ceux qui voteraient aujourd’hui encore pour François Hollande ont-ils une telle différence, dans la structure de leur personnalité, qu’elle pourrait suggérer une base génétique ? C’est la question que posent depuis quelques années des politologues et des généticiens américains, qui ont assez logiquement déclenché une vive controverse. L’article fondateur remonte à 2005. Signé de trois politologues, principalement John Gribbin, de l’université du Nebraska, il se fondait sur des études comparant des cohortes de jumeaux « vrais » (monozygotes) et « faux » aux États-Unis et en Australie. Conclusion : « La génétique joue un rôle important dans le formatage des idéologies et des attitudes politiques. » En 2007, un politologue également spécialisé en génétique humaine, Peter Hatemi, faisait paraître dans une revue spécialisée un article intitulé « La génétique du vote », également fondé sur l’analyse de jumeaux. Le débat est monté sur le devant de la scène en 2008, le New York Times relayant un article paru dans la célèbre revue Science. Signé principalement du généticien et politologue californien James Fowler, il invitait solennellement généticiens et politologues à « travailler ensemble pour faire avancer une nouvelle science de la nature humaine ». Il s’appuyait sur une étude qu’il venait de publier avec deux de ses collègues, établissant selon eux qu’« une part significative des variations dans le taux de participation électorale peut s’expliquer par les gènes ».

En mars 2012, j’observais dans Books qu’il manquait un livre sur le thème « Pourquoi est-on de droite ? Pourquoi est-on de gauche ? » et suggérais un titre : « Gènes et hormones de droite et de gauche ». Le livre existe désormais. Écrit par Avi Tuschman, un jeune auteur pourvu d’un doctorat en « anthropologie évolutionniste » acquis à l’université Stanford, il fait remonter le débat aux travaux de psychologues de la fin des années 1960. Jack et Jeanne Block, de l’université de Berkeley, ont étudié le comportement d’enfants en maternelle et les ont retrouvés vingt ans après. Leur faisant passer une nouvelle batterie de tests, ils ont conclu à une étroite correspondance entre leur tempérament au cours de leur quatrième année et leur orientation politique d’adultes. Dans les années 1990, le psychologue canadien Thomas Bouchard constata que des vrais jumeaux élevés séparément avaient en moyenne une orientation politique étonnamment proche. Tuschman s’appuie aussi sur l’imagerie cérébrale, en particulier une analyse menée par des chercheurs londoniens concluant à une forte corrélation entre les opinions politiques et la taille de certaines structures du cerveau. En se fondant sur un questionnaire conçu par le psychologue Robert Altemeyer, il estime que la biologie joue un rôle dans la détermination de trois groupes de caractères corrélés à l’orientation politique. Le premier rassemble la propension au tribalisme ou à la xénophilie, la préférence pour la religion ou le sécularisme et la tolérance à l’égard de la sexualité non reproductive. Le deuxième groupe concerne l’attitude à l’égard des inégalités et à l’égard de la hiérarchie. Le troisième groupe a trait aux perceptions de la nature humaine, considérée comme plus ou moins coopérative ou au contraire compétitive.

Le livre tourne court, juge The Economist, parce que l’auteur ne parvient pas vraiment à étayer le déterminisme biologique qu’il entend illustrer. Tuschman n’a rien à dire, par exemple, sur l’attitude des centristes, ni sur les raisons pour lesquelles les moments d’extrême polarisation de la vie politique sont souvent de courte durée. Quant aux travaux des politologues qui tendent à prouver l’héritabilité génétique de l’orientation politique, ils ont été sérieusement malmenés par un politologue par ailleurs spécialiste du cerveau, Evan Charney, de l’université Duke, et le généticien William English, de Harvard. Ils pensent avoir démontré que les études de Fowler liant tel ou tel gène à la participation politique ne valent rien. Evan Charney s’en prend particulièrement aux études sur les jumeaux. Très convaincante à première vue, la méthode comparant jumeaux vrais et faux est trompeuse, soutient-il. Même dans ce cas, le rôle de l’environnement est en effet beaucoup plus important qu’il ne paraît. Des jumeaux vrais élevés ensemble ne sont pas traités de la même façon que les faux jumeaux. Et quand on analyse les cohortes de jumeaux dits séparés, on s’aperçoit qu’ils ont tous été élevés ensemble dans les premières années. Fowler a publié en 2013 une contre-attaque intitulée « En défense de la génopolitique », estimant que sa discipline a été injustement décriée et que ses perspectives sont sérieuses. Wait and see. Un aspect amusant du débat n’est pas évoqué par les participants : les partisans du déterminisme biologique sont généralement plutôt de droite, ses opposants plutôt de gauche…

 

Une prophétie

Je sais qui tu es, Sandro Veronesi, je connais ton âme, et je te dis que tu mettras tout en œuvre et que tu feras tout ton possible pour que ton père ne meure pas dans un lit d’hôpital mais, selon ses volontés, dans le sien, au cœur de sa demeure, au premier étage du petit hôtel particulier du 3 de la via Bruno Buozzi à Prato, qu’il a lui-même conçu en 1968, où tu as vécu adolescent. Tu feras cela pour lui, quelques mois après l’avoir fait pour ta mère. Je sais aussi, par conséquent, que tu veilleras à ce qu’il bénéficie de toutes les thérapies à domicile dont il aura besoin, y compris celles pour faire face aux fréquentes urgences provoquées par ses graves maladies concomitantes, et je te dis que tu t’engageras à faire tout cela sans jamais t’adresser au 15, afin de conjurer la menace d’une hospitalisation, sauf au cas où il s’agirait d’une question de vie ou de mort, et donc je suis en train de te dire que, quoique sans aucune compétence médicale, tu assumeras la responsabilité de faire la distinction entre ce type d’urgences et les cas où il serait question de vie ou de mort – par exemple un blocage intestinal –, et que tu feras cela quelques mois après l’avoir fait pour ta mère. Je te dis que, malgré l’inéluctabilité du mal qui l’afflige, tu t’efforceras de soutenir ton père, son esprit et son intelligence, tu chercheras à faire en sorte qu’il ne pense jamais qu’il est un homme mort, et tous les vendredis après-midi tu continueras à l’accompagner au centre oncologique de l’hôpital de Pescia pour qu’il fasse sa chimiothérapie, selon les protocoles établis par le Dr Filippo de Braud, de Milan, et pratiqués là-bas par le responsable de la structure, le Dr Fabio Battaglini. Je sais et je dis que tu feras cela quelques mois après l’avoir fait pour ta mère. Et quand il n’y aura plus rien à faire, je sais que tu te consacreras à l’application correcte des traitements contre la douleur, suivant d’autres protocoles que d’autres spécialistes établiront, afin que ton père n’ait pas à mourir dans les souffrances et les tortures du corps. Cela aussi tu le feras juste après l’avoir fait pour ta mère, et t’être rendu compte combien le débat sur l’euthanasie n’est qu’une vaste foutaise, car la vérité que tu découvriras à cette occasion, c’est que l’euthanasie est pratiquée ordinairement, du moins pour les malades au stade terminal, et tu le comprendras au naturel avec lequel le Dr Ciulli, anesthésiste chargé de calmer les douleurs de ta mère, te consultera à propos de l’intensité de son intervention, si c’est au niveau qu’il appellera A ou au niveau plus profond qu’il appellera B, en précisant que pour les deux niveaux la couverture antalgique à base de morphine sulfatée sera bien entendu assurée et que la différence ne concernera que la durée – dira-t-il – de l’agonie, et pendant la lente et sans doute comique prise de conscience de ce que le médecin est effectivement en train de te demander, tu éprouveras une surprenante – pour toi, étant donné les convictions que tu croyais nourrir – horreur scandalisée, après quoi, en recourant au même naturel que celui avec lequel tu pourrais opter pour la fenêtre plutôt que pour le couloir, tu répondras que tu préfères le niveau A, et quand, malgré ton choix, à peine trois jours plus tard ta mère mourra dans tes bras, et que tu lui murmureras à l’oreille « tu es très belle » mais qu’elle ne pourra pas t’entendre à cause du protocole de morphine sulfatée qui l’aura rendu inconsciente. Et si tu avais choisi le niveau B – Combien de temps aurait-elle duré ? Un jour ? Douze heures ? Six heures ? –, et en conclusion, après être sorti sonné de cette expérience de la thérapie antidouleur appliquée à ta mère, pour ne pas dire traumatisé, je sais et je te dis que tu commettras l’erreur de tout raconter à ton père, voué à se retrouver sous peu dans des conditions identiques à celles de ta mère, mais pour l’instant encore lucide et vigilant, si bien qu’il voudra immédiatement que pour lui on choisisse sans hésiter le niveau B, et sur l’instant tu ne te rendras même pas compte que ta réponse affirmative équivaut pour ton père à une promesse solennelle, et tu t’achemineras avec légèreté vers le moment où il faudra la tenir, allant même jusqu’à l’oublier quelques jours après, car distrait, pour ainsi dire, par les mille tâches qui, dès lors, ne cesseront de s’accumuler, ne serait-ce que parce que, après la mort de son épouse, l’état de ton père subira une soudaine, fatale aggravation, et toi, son fils, tu seras accaparé par la tentative d’y faire face, encore que, au début, puisque je sais qui tu es et que je connais ton âme, je dis que tu te sentiras perdu face à une tâche qui te semblera décidément plus grande que toi, puisqu’il ne s’agira plus seulement de gérer le quotidien ordinaire des maladies de ton père, c’est-à-dire la chimiothérapie avec tous ses effets collatéraux, la thérapie insulinique pour le diabète sucré et l’aggravation de la pancréatite, mais aussi la charge extraordinaire que représente un organisme qui aura cessé de s’opposer à sa propre désagrégation, et toujours parce que je sais qui tu es et que je connais tes œuvres, je te dis que tu endosseras aussi la tâche scélérate de truquer les résultats des examens cliniques de ton père, et que cela aura lieu lorsque tu constateras que le volume de toutes les lésions tumorales enregistré lors du premier scanner après la mort de ta mère sera brutalement augmenté d’un inavouable mille pour cent par rapport à la moyenne des quatre années précédentes, et que cela aura lieu parce que, t’étant toi-même rendu au centre de diagnostic pour retirer l’enveloppe avec le verdict, il te revient la tâche de le communiquer à ton père – par téléphone, puisqu’il sera en dehors de la ville, en bateau, à la pêche –, tu te rendras compte que tu ne parviens tout simplement pas à lui dire la vérité et donc tu supprimeras un zéro de ces chiffres, transformant les centimètres en millimètres, et les millimètres en dixièmes de millimètre, et ce faisant – écoute bien ce que je te dis, Alessandro –, tu te couillonneras toi-même, car la communication téléphonique à peine terminée tu retourneras au centre de diagnostic pour demander au responsable qui vient juste de signer le bilan – le dénommé Dr Lastrucci – de te faire la charité d’imprimer un second bilan pour ainsi dire – tu ne trouveras pas le mot – domestiqué – voilà, c’est le mot que tu utiliseras – qui concorde avec ces chiffres, et, méprisant, il refusera et se lancera dans une diatribe contre la rédaction de bilans ad usum delphini – parce que c’est comme ça qu’on les appelle –, ce qu’il qualifiera de pratique indigne. Alors tu devras courir à l’autre bout de la ville demander l’aide de ton ami Fabrizzino, graphiste web avec deux zed, pour falsifier le bilan, en scannant le papier à en-tête du centre de diagnostic et cette foutue signature du Dr Lastrucci, après avoir entre-temps téléphoné à un autre ami, Paolo, médecin aux urgences, pour trouver avec lui les mots appropriés qui accompagneront les faux chiffres, qu’il va falloir choisir et soupeser un à un avec beaucoup de soin pour qu’ils ne disent pas à ton père la vérité dévastatrice, mais sans engendrer non plus chez lui la moindre illusion sur un quelconque processus de guérison miraculeux, et tu devras ensuite apporter à ton père, de retour de ce que l’on saura bientôt avoir été la dernière partie de pêche de sa vie, le bilan bidon, et tu devras rester auprès de lui pendant qu’il le lira, dans la crainte que son œil géométrique s’aperçoive de la falsification, et au contraire, il ne s’en apercevra pas, même si, sa lecture achevée, il dira également que ces chiffres – même avec un zéro en moins, et accompagnés de ces mots soupesés un à un – signifient qu’il est bel et bien un homme mort, alors, tu te repentiras d’avoir conservé l’augmentation, quoique minimale, du volume des lésions, tu regretteras de ne pas l’avoir effacé, son cancer, tant qu’à débiter des conneries (et entre parenthèses, Alessandro, je dis que tu te reconnaîtras dans ton effort maladroit pour être sincère alors que tu es en train de mentir), et alors, constatant que ton père est à mille lieues d’envisager l’hypothèse que tu puisses avoir falsifié les bilans, tu seras ému, et tu te souviendras de la raison pour laquelle ton père a confiance en toi, cela remonte à quelques mois plus tôt, lorsque, face au verdict catastrophique du dernier examen subi par ta mère, et donc à l’éventualité de solliciter auprès du responsable du centre de diagnostic (ce même Dr Lastrucci, soit dit en passant) un faux bilan que tu apprendras à cette occasion se nommer ad usum delphini, ce fut toi, justement, qui chassas cette tentation de l’esprit de ton père et de ton frère, en soutenant qu’une famille ne peut se dire unie que dans la vérité, et qu’en revanche dans l’imposture elle ne trouve que sa destruction, amen, tout en sachant qu’en réalité ta mère n’aurait jamais exigé de lire les résultats de ses examens, qu’elle se serait comme toujours nichée, pour ainsi dire, dans ce que ses chères voix lui auraient murmuré, et donc tout en sachant que la falsification du bilan ne serait pas nécessaire avec elle, tandis qu’au même moment ton père est peut-être déjà, et cela depuis quatre ans, en train de gérer algébriquement les bilans de ses scanners et de ses résonances magnétiques en se servant d’un graphique abscisses/ordonnées sur lequel il a régulièrement mis à jour la ligne brisée de la croissance de ses nodules, tant dans l’absolu que regroupés par organes frappés, se vantant de pouvoir ainsi prédire en temps réel et avec une précision d’ingénieur ce qui lui reste à vivre. Et, en conclusion, mon cher Alessandro, je te répète qu’avec cette combine consistant à falsifier le bilan tu te couillonnes toi-même, et comme en plus, à la surprise générale, ton père survivra beaucoup plus longtemps que prévu, au point d’exiger une nouvelle batterie d’examens, et que tu seras obligé de courir à nouveau chez Fabrizzino pour falsifier aussi ces bilans-là, et cette fois tu décideras de ne pas intervenir, plus d’augmentation minimale, les lésions auront progressé de façon non seulement inavouable mais même inconcevable, les organes auraient dû cesser de fonctionner depuis longtemps, alors que, au contraire, ils continuent mystérieusement à pomper, filtrer, sécréter, et cependant toujours un peu plus mal, c’est pourquoi je sais et je te dis que tu verras le corps de ton père se corrompre jour après jour et perdre ce qui lui restait de son indépendance, et que tu te retrouveras d’un seul coup à devoir le soigner, quand enfin fera son apparition la douleur aiguë au thorax qui poussera le Dr Battaglini à suspendre la chimiothérapie, et à entamer les soins palliatifs et la morphine à domicile, pour l’obtention de laquelle, en tapant avec agilité sur les touches d’une vieille Olivetti Lettera 22, puisqu’il n’a jamais ressenti la nécessité de doter son cabinet d’un ordinateur, il rédigera la demande que toi, Alessandro, fils miséricordieux, tu présenteras à l’ASL compétente, et cela toujours quelques mois après l’avoir fait pour ta mère, demande qui sera accueillie par l’attribution conséquente d’un anesthésiste de référence, qui toutefois ne sera plus le Dr Ciulli, mais le Dr Benenato, sous la conduite duquel tu commenceras donc à administrer de la morphine sulfatée à ton père – d’abord en comprimés, MS Contin de 30 mg, un toutes les douze heures, puis toutes les huit, puis toutes les six, puis de 60 mg, donc en ampoules, Oramorph solution orale en flacon monodose de 10 ml, une toutes les huit heures, puis toutes les six, toutes les quatre –, et tu te surprendras à entretenir avec son corps drogué un rapport bien plus étroit et profond que celui qu’il entretiendra lui-même, tu devras manipuler, laver et essuyer, masser, stimuler et frictionner ce corps, et de ce corps malade, tu deviendras le gardien, tu raseras son visage avec le Braun à quatre têtes pivotantes que tu lui as offert pour Noël, et puis, vu les résultats décevants, avec le rasoir jetable à quatre lames – celui à cinq lames n’ayant pas encore été inventé –, et tu tenteras sans succès de lui couper les ongles des pieds, et tu remarqueras avec stupeur que ses ongles repoussent tous les assauts des petits ciseaux, et enfin, devant leur jaune impénétrabilité, tu céderas, tu auras recours aux services de Giorgia, la pédicure, et tu l’observeras au travail avec ses instruments de professionnelle pendant qu’elle réussit là où tu as échoué, ramenant ses ongles à un aspect et à une couleur et à des dimensions pour ainsi dire normaux, et à partir d’un certain temps, sur l’indication du médecin soignant la Dr Baroncelli, je sais et je te dis, Alessandro Veronesi, que tu commenceras à administrer des clystères à ton père, en utilisant la solution rectale Clisma-Lax, et tu l’assisteras et le soutiendras dans son trajet de la chambre à coucher à la salle de bains et tu l’installeras délicatement sur la cuvette du water, te glissant aussitôt hors de la salle de bains, dans une attente pleine de discrétion, quand tout se passe comme il faut, tandis que si, au contraire, cela ne se passe pas comme il faut, c’est-à-dire si ton père ne parvient pas à s’asseoir à temps sur la cuvette et vide ses intestins dans son pyjama, je sais et je te dis que tu le consoleras et tu le purifieras avec l’éponge imbibée de savon neutre Johnson, et que devant son expression dont c’est peu dire qu’elle sera humiliée – mortifiée est encore trop faible –, reflétée dans le miroir de la salle de bains – terreuse est le terme qui convient –, tu lui diras ce n’est rien, je l’ai fait tant de fois avec mes enfants… et d’autres conneries de ce genre, et je te fais remarquer que tu lui feras tout cela sans l’avoir jamais fait à ta mère, puisque le corps de ta mère a été amoureusement assisté jusque dans ses nécessités extrêmes par sa sœur aînée, tante Anna – elle, et non toi, en a été la bergère et l’a gardé toujours frais et propre et même parfumé tel que tu l’as trouvé dans tes bras au moment fatal, alors que pour celui de ton père les seuls soins possibles seront les tiens, en sus de ceux épisodiques de quelques aides à domicile à l’essai qui ne parviendront jamais à conquérir sa confiance et donc son intimité parce que, souviens-toi de ce que je te dis à présent, Alessandro, celui qui t’a engendré n’acceptera jamais d’être assisté par un étranger, et il soulèvera donc toutes sortes d’objections contre les personnes que tu amèneras chez lui avec pour tâche de le soigner, les hommes comme les femmes, et au début ce seront des objections de nature raciale, tant que tu lui amèneras des personnes étrangères, car tactiquement il se proclamera raciste, dans le but de t’inciter à chercher du personnel auxiliaire de nationalité italienne, plus difficile à trouver, et puis, quand tu auras déniché des aides à domicile italiennes disponibles hors de prix, ses objections seront de nature comportementale – l’une parlera trop, l’autre se permettra une familiarité excessive, l’autre rira de façon vulgaire –, et en conclusion je sais et je te dis qu’il fera en sorte que toutes les semaines d’essai que tu auras négociées avec tout(e) candidat(e) pour prendre soin de son corps à ta place soient des échecs, et j’affirme aussi que face à cela il te sera impossible de te mettre en colère car tu auras bien conscience qu’il s’agit du rugissement de rage provoqué par son veuvage inattendu, puisqu’il est inutile de dire qu’il n’acceptera jamais d’avoir survécu à ta mère, il n’acceptera jamais que ce ne soit pas elle qui réponde à ses besoins de moribond, et il n’acceptera que tes soins, comme ersatz des siens, et au bout d’un certain temps ceux de l’infirmière de nuit du nom de Lina, après que tu lui auras recommandé de ne pas s’adresser à lui avec trop de familiarité ni trop froidement, d’une voix ni trop haute ni trop basse, en évitant de trop parler de ses propres affaires ou de trop s’occuper des siennes, et surtout sans rire de manière vulgaire et sans s’adresser à lui comme s’il était un vieux gâteux, et je sais donc et je te dis, Alessandro, pour que dès maintenant tu en sois conscient, qu’en aucun cas il ne mourra sereinement, et que la tâche qui te reviendra se limitera à faire en sorte qu’il devienne le moins méchant possible, et ce sera dans ce but que tu te concentreras sur les doses de morphine sulfatée administrées à son corps agressé par la douleur, mais dans un premier temps je sais et je te dis que tu devras faire part au Dr Benenato du résultat toujours insatisfaisant des protocoles qu’il a adoptés, car, abstraction faite des dosages, ton père continuera à se plaindre d’une douleur au thorax semblable à celle que produit – dira-t-il – la piqûre d’un scorpion, si bien que le Dr Benenato affirmera que les réponses de ton père aux protocoles algologiques internationaux doivent être considérés comme anormaux, et quand il osera les violer, ces protocoles, en y ajoutant une quantité modique de benzodiazépine, c’est-à-dire un demi-comprimé d’Halcion, à titre expérimental, je sais et je te dis que ton père sombrera dans un sommeil très profond pareil à un coma, dont il émergera trente-six heures plus tard sans se souvenir de rien, avec une faim de loup et l’habituelle douleur au thorax, et à ce moment-là tu penseras que cette balade en dehors des protocoles est le premier pas vers le tristement célèbre niveau B dont tu te souviendras soudain, ainsi que de la promesse faite à ton père –, tu en toucheras alors un mot au Dr Benenato, tu lui demanderas si le recours à ce somnifère ne permet pas d’affirmer qu’en un certain sens on a atteint le niveau B, et en disant cela tu éprouveras le même frisson d’horreur que tu avais éprouvé quand le niveau B avait été évoqué à propos de ta mère, et maintenant écoute-moi bien, Alessandro, sais-tu quelle sera la réponse du Dr Benenato à ta question ? Les mots exacts dont il va se servir, je les connais bien, et les voilà : quel niveau B ? Ce à quoi tu répondras en répétant confusément ce que soutenait son collègue le Dr Ciulli concernant les deux profondeurs différentes de l’intervention algologique, et comme Ciulli tu les appelleras niveau A et niveau B, et comme lui tu feras allusion à ce qui les différencie concernant la durée de l’agonie, et le Dr Benenato t’écoutera en silence et puis en souriant il te dira qu’il n’existe aucun niveau B, et devant ta perplexité il te le répétera en te regardant droit dans les yeux, il n’existe aucun niveau B, et il te dira que sa tâche se limite à ce que ton père ne souffre pas et non de décider si son agonie devra être longue ou brève, et que de toute façon ton père pour le moment n’est pas entré en agonie, et tout cela il le dira avec une grande pureté de cœur, en ajoutant que si jusque-là les douleurs ont persisté, que la réponse de ton père au protocole officiel a été – et il le répétera – anormale, cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de solution, et il se remettra immédiatement au travail, et il trouvera effectivement un nouveau traitement grâce auquel la douleur au thorax de ton père cessera enfin, et je sais et je te dis que cela vous offrira quarante-huit heures très belles, Alessandro, sereines, au cours desquelles il passera son temps à se reposer, ou à manger, ou à parler avec toi ou au téléphone avec ton frère ou même à travailler au modèle réduit du Pen Duick IV, assez hébété, c’est évident, à cause des drogues, mais sans souffrir, et tu auras enfin le sentiment d’être un bon gardien pour son corps, et la paix descendra enfin sur vous mais, malheureusement, je sais et j’ai le devoir de te dire que, passé ces quarante-huit heures, la réponse de ton père au protocole recommencera à être anormale, puisqu’il plongera d’un seul coup dans la plus sombre des paranoïas et il commencera à invectiver de manière obsessionnelle, le jour contre toi en t’accusant d’être un traître, un menteur, un salopard, et la nuit contre l’infirmière Lina – salope, voleuse –, et en obligeant Benenato à modifier de nouveau le protocole, et en vitesse, bien que la douleur physique ait disparu, puisque la douleur mentale engendrée par la paranoïa sera de loin moins supportable, mais malheureusement – attention, maintenant, à ce que je te dis – à partir de là, et jusqu’à la fin, et quel que soit le protocole, la paranoïa ne disparaîtra plus, même si la douleur réapparaît, et pour couper court et aller droit à l’essentiel de cette prédiction, commencera alors pour tous les trois – ton père, toi, Benenato –, mais surtout pour ton père et pour toi, une période terrible, pour ton père parce qu’il oscillera toujours entre douleur et paranoïa, avec de très rares moments de lucidité sans souffrance, et pour toi parce que, en persévérant dans ton intention de lui apporter du réconfort, tu continueras à échouer et à le voir souffrir, même si dans l’un des très rares moments de paix sans douleur ni paranoïa tu auras le temps d’admirer une dernière fois son intelligence flamboyante, lorsque tu le surprendras vers onze heures du matin en train de regarder un programme à la télévision sur Rete 4, de ceux qu’il n’a jamais regardés durant toute sa vie, et tu lui demanderas : « Mais pourquoi regardes-tu ce programme que tu n’aimes pas ? Pourquoi ne profites-tu pas de ce moment de paix pour achever la maquette du Pen Duick IV, puisque tu as presque terminé, ou alors pour imprimer d’autres photos de maman, ou pour travailler aux petits films de quand vous étiez jeunes, ou pour écrire, ou pour faire l’une des nombreuses autres choses que tu aimes faire ? », et sa réponse sera mémorable, Alessandro, prépare-toi à t’en souvenir pour en témoigner auprès des autres, car je sais et je te dis qu’il te fixera avec ce regard rendu plus subtil encore par la maladie, et il te dira : « Mon fils, je regarde ces programmes de merde pour avoir l’illusion que la vie est à ce point pitoyable ; qu’elle n’est ni amour, ni beauté, ni génie, ni défis, ni conquêtes, ni nature, ni mer, ni vent, ni voiliers mais une misérable affaire de rancune, de cancans, de peur et d’odeur de renfermé, ce à quoi ils la réduisent. Aussi, tu comprends, il est pour moi plus naturel de la quitter », et il recommencera à regarder la télé, et ces mots te transperceront, car tu te rendras compte que tu n’avais jamais pensé combien il pouvait être utile, pour celui qui est en train de quitter ce monde, d’assister à l’un de ces spectacles si pitoyables, et que l’on pouvait donc dire de ce programme qu’il remplissait la fonction (de manière parfaitement involontaire, à mille lieues d’effleurer l’esprit de ceux – qu’ils soient maudits, à propos – qui écrivent et produisent et réalisent et exploitent commercialement ces programmes) la fonction disais-je d’exit strategy pour les malades au stade terminal propre à rendre moins douloureux leur départ et à le transformer en un fondu miséricordieux – mais, Alessandro, je te dis ici que sa lucidité ne durera que quelques heures, et qu’après le petit somme de l’après-midi il se réveillera souffrant dans son corps et dans son âme et il t’accusera en rugissant d’en être la cause et il t’ordonnera de l’emmener ailleurs, loin d’ici, loin, loin, et malheureusement je dois aussi te dire que tu ne comprendras pas, que tu le prendras à la lettre, et lui répondras avec toute la douceur possible que tu ne peux pas l’emmener loin, qu’ici est sa maison, et tu lui rappelleras qu’il a toujours dit ne pas vouloir la quitter, et cetera, et il s’exaspérera, et pleurera presque, en voyant que son fils s’obstine à ne pas comprendre, et il criera, et soutiendra que tu le lui avais promis, et toi tu continueras à ne pas comprendre et tu arrêteras de le contredire pour qu’il ne se mette pas encore plus en colère mais tu continueras à le prendre à la lettre et tu ne comprendras toujours pas ce qu’il te demande, et pourtant tu feras quand même la chose qu’il voulait que tu fasses, c’est-à-dire que tu téléphoneras à Benenato et tu lui diras qu’il y a urgence, et Benenato se trouvera dans les parages et viendra en quelques minutes, et ton père te remerciera et il s’apaisera tout de suite, et il se calmera encore plus lorsque Benenato décidera de lui injecter la morphine en intramusculaire, et quand il sera parti, en te disant que si ton père ne se calme pas et ne s’endort pas après cette injection, il jettera à la poubelle tous les livres avec lesquels il a étudié, ton père te remerciera et te demandera de t’allonger près de lui, et il prendra ta main, et il demandera à ce que l’on veille à ce que ses cendres – qu’à ce moment, qui sait pourquoi, il appellera sables – soient disséminées au même endroit où quelques mois auparavant vous avez dispersé en mer celles de ta mère, et d’un seul coup tu comprendras – enfin – tu comprendras ce qu’il voulait dire lorsque, désespéré, il te demandait de l’emmener loin, et sur vous descendra un silence profond et solennel, pendant lequel, sans te le dire, lui te bénira, tandis que toi, Alessandro, fils désorienté, tu n’en reviendras pas de ne pas avoir compris, de ne pas t’être souvenu, et tu réaliseras que tout ce que ton père souhaitait pour son corps, pendant que tu t’efforçais d’en prendre soin, était la mort, et que tout ce qu’il attendait de toi, depuis qu’il avait commencé à s’exprimer de manière disons si symbolique, était l’application du protocole de niveau B dont tu lui avais parlé, et que tu lui avais promis d’adopter à son endroit, et ensuite tu finiras par observer ton père en ce moment qu’il croira être le dernier de sa vie, reconnaissant envers toi, de le lui avoir enfin procuré et absorbé par une ultime, selon lui, pensée, et je suis désolé, en revanche, de devoir t’annoncer que ce que tu penseras à ce moment-là sera stupide, et inopportun, voire obscène, car en voyant ton père s’installer sur son lit près de toi pour perfectionner sa position de moribond, les yeux fermés et sa main dans les tiennes, tu penseras à Oliver Hardy, oui, à cette scène où il croit avoir été atteint par un coup de fusil alors qu’en réalité il n’a pas été atteint du tout, et où il s’affale, très lentement, et s’installe à son aise par terre, toujours très lentement, en gémissant, cherchant la bonne position pour mourir, et ce sera à quoi tu penseras dans le silence de ce que ton père croira être sa dernière heure, silence que d’ailleurs il brisera lui-même, à un moment donné, en disant « Bon ? Alors ? » – évidemment déjà prêt à protester, à polémiquer à nouveau sur le délai d’entrée en action de ce qu’il croit être l’overdose fatale de morphine sulfatée –, et toi alors tu le rassureras, tu lui diras que l’injection agit tout doucement, et tu l’assureras qu’il va s’endormir, bien que tu n’en sois pas certain du tout, surtout après les paroles de Benenato, qui envisageait de jeter les livres dans lesquels il avait étudié, et même si ton père t’obéira avec douceur et se détendra, en continuant à te remercier, et s’abandonnera à une sorte de méditation très profonde, tu continueras à craindre et à te faire du souci, et tu resteras tendu et inquiet jusqu’à ce que, je le sais et je te le dis, tu sois littéralement écrasé par cette paix qui est sienne et tu cesseras de te faire du souci, tu cesseras de craindre et de t’affliger, mais il y aura une nouvelle surprise, car lorsqu’il te semblera que ton père s’est enfin endormi, et à ton père qu’il s’en est enfin allé, loin, pour toujours, à nouveau sa voix pâteuse rompra le silence, et lui, allongé sur son lit de mort, les yeux fermés et sa main droite serrée entre tes mains, il commencera à raconter le moment où il a rencontré Frank Lloyd Wright, un an avant sa mort, à Milan, quand l’un de ses amis, un entrepreneur, l’avait convoqué pour lui faire une proposition, en lui payant un vol privé depuis Paris, et il te décrira cette apparition mythique à l’aéroport, l’écharpe blanche, le long manteau, le « petit chapeau aplati », comme il le qualifiera, dont tu sauras qu’il s’appelle Pork Pie Hat, ce chapeau rendu célèbre par Gene Hackman dans French Connection, après quoi tu auras du mal à saisir que le récit a fait un bond jusqu’au moment où l’entrepreneur de Milan demande à Wright de concevoir sa nouvelle usine et surtout au moment où Wright lui répond en lui réclamant cent millions d’honoraires, ce qui à l’époque était un chiffre fou, invraisemblable, impossible, disproportionné, plus élevé que la construction de l’usine elle-même. Son ami entrepreneur – il vient tout juste d’affirmer qu’il ne regarderait pas à la dépense – pâlit et esquisse une protestation que Wright interrompt brusquement, en lui expliquant avec une certaine impatience, comme s’il était en train de le faire pour la cent millième fois, que dès lors qu’il la concevrait, sa damnée usine, les produits qui en sortiraient, le lieu où elle surgirait et lui-même, le propriétaire, deviendraient non pas célèbres, mais immortels (comme la Johnson Wax grâce aux bureaux de Racine, comme Oak Park grâce aux seize prairie houses – y compris la sienne à lui – et à l’Unity Temple, comme monsieur Edgar J. Kaufmann, commerçant de Pittsburgh, grâce à la maison sur la cascade, comme Harold C. Price, pétrolier de Bartlesville, grâce à la tour homonyme), et que l’immortalité était la plus efficace des publicités, et qu’il ne faisait donc rien d’autre que se la faire payer, et là ton père, qui était déjà à moitié parti, ricanera, et tu ne pourras qu’imaginer qu’il est en train de penser à tous les caprices d’industriels que, lui, a dû satisfaire durant sa carrière, en y sacrifiant sa rigueur d’architecte sans pouvoir ne serait-ce qu’envisager la revanche prise par son dieu sous ses yeux au détriment de son ami milanais, et ce sera le rictus avec lequel il s’endormira, c’est-à-dire, de son point de vue, avec lequel il s’en ira, et il sera encore inscrit sur son visage lorsque tu quitteras la chambre, Alessandro, déjà projeté vers le moment où le lendemain il se réveillera, déjà angoissé à la perspective de devoir subir sa colère de père dont on se paie la tête, et en effet il dormira d’autant plus profondément, épargnant pour cette fois la bibliothèque professionnelle du Dr Benenato, que tu seras incapable de fermer l’œil de la nuit, concentré sur une excuse à lui fournir de sa non-mort, jusqu’à ce que, le matin suivant, avec une ébauche d’explication prête à être développée sur-le-champ, impromptue, selon la nature et l’importance de ses récriminations, tu te présenteras chez lui et tu entreras dans sa chambre et tu le trouveras en train de déguster un excellent petit déjeuner et de commander du foie à la vénitienne pour le déjeuner, alerte, frais, reposé, lucide et sans aucun souvenir de la grande scène vécue le soir précédent, ce qui donc – je te connais, Alessandro, je sais comment tu raisonnes – la rendra à tes yeux immédiatement très précieuse, étant donné qu’en cet instant, libéré des polémiques qui te préoccupaient, elle sera de fait la vraie mort de ton père, celle qu’il a voulue et choisie, et toi seul au monde en auras été témoin, je suis en train de te dire enfin que l’angoisse qui t’a ôté le sommeil se révélera inutile, car ton père ne se souviendra pas qu’il est mort en te tenant la main, ni qu’il a été reconnaissant envers toi, ni de ce qu’il t’a raconté à propos de Frank Lloyd Wright, et à son réveil il sera pimpant et pendant quelques heures même affectueux, et cependant, après ce court intervalle de paix, il recommencera à se plaindre de sa douleur au thorax, et tout reprendra son cours, avec de nouvelles paranoïas, de la souffrance, des rages et tu ne pourras pas t’empêcher de te demander pourquoi la mort de ta mère, si soudaine, si atroce et si lâche, elle l’avait acceptée avec autant de douceur et de simplicité tandis que celle de ton père, en revanche, si attendue, si annoncée, si préparée et que lui-même désirait désormais, était, à l’inverse, ainsi rageusement refusée, et au beau milieu de ces pensées le téléphone sonnera et ce sera l’infirmière Lina qui vous laissera tomber, car elle doit de toute urgence se consacrer aux soins de sa fille anémique, et les conflits à propos de l’assistance de nuit recommenceront, les refus ethniques et la recherche urgente d’un(e) infirmier(ère) italien(ne) que cette fois-ci pourtant on ne trouvera pas parce que ton frère prendra la situation en main et fera venir chez vous un rigoureux, surprenant, très jeune infirmier russe du nom de Vadim, que ton père acceptera sans broncher comme s’il savait depuis toujours qu’il faisait partie de son destin, qu’il s’installera dans la chambrette qui avait été celle de papi, où il dormira le jour pour être en mesure de prendre soin de ton père la nuit, même si le temps manquera pour savoir s’il est réellement aussi fort que ton frère l’affirme puisque l’état de ton père s’aggravera brusquement, et que tout s’accélérera, et Benenato augmentera la dose de morphine sulfatée jusqu’à obtenir une sorte de coma pharmacologique en toute honnêteté pas très éloigné de ce que tu avais compris lorsque Ciulli avait parlé de ce niveau B qui selon Benenato n’existe pas, et tu comprendras ainsi que pour les anesthésistes il y a plusieurs manières de définir la même chose, et surtout que ce sera la fin, et que Benenato ne fera que l’accompagner, même si ton père parviendra à le berner une dernière fois lorsque, bien qu’il ait été apaisé en dépit de tout protocole, il se réveillera, oui, c’est ça, et il redeviendra conscient pour dire adieu à ton frère que l’on aura fait revenir en toute urgence de Rome, pour reconnaître ton frère, et lui sourire, pour que ton frère aussi lui tienne la main, et pour lui dire adieu en lui chuchotant à l’oreille quelque chose que tu n’entendras pas, Alessandro, et que tu ne sauras jamais, et ce sera leur secret, tout comme l’histoire de Frank Lloyd Wright sera le vôtre, confirmant ainsi, c’est le cas de le dire, jusqu’à la mort, sa légendaire impartialité, son effort infatigable et scientifique pour ne jamais faire de différence entre ses fils et dont la devise pourrait être l’inoubliable « J’ai Un Fils Couillon, Et Même Deux ! », crié au cours d’une dispute avec toi, en bateau, à la barre dans le golfe de Lipari, ton frère étant tout à fait étranger à cette diatribe, impartialité dont vous ne comprendrez jamais jusqu’au bout combien elle a été essentielle pour faire de vous, les frères, deux hommes équilibrés, et que votre père enfourche en prenant congé pour toujours de ce monde, s’abandonnant au sommeil caverneux et irréversible prévu par le protocole de Benenato, et à ce moment-là il sera vraiment question d’heures, de quelques heures, puisque je sais que ton père restera dans cet état de lion apaisé jusqu’au cœur de la nuit, quand tu seras en train de dormir dans ton lit, ton frère dans le sien, et que Vadim, selon sa version personnelle, se sera rendu cinq minutes dans la cuisine pour boire une tasse de café, et en un instant solennel et solitaire il cessera de respirer, et tu seras réveillé par le coup de téléphone de ton frère, et il sera trois heures et demie du matin, et tu t’habilleras et tu iras chez ton père et tu le trouveras mort, et Vadim sera en train de pleurer, en train de sangloter, et voudra partir tout de suite, même si tu lui dis qu’à cette heure-là il n’y a pas de train, même s’il ne pourra pas se faire payer ces quelques jours de travail parce que ni toi ni ton frère vous n’aurez d’argent sur vous, et en conclusion ce Vadim aura une crise de nerfs, et puisque je sais qui tu es et que je connais ton âme je te dis que tu courras jusqu’à un guichet automatique pour lui, tu courras retirer l’argent pour lui permettre de fuir dans la nuit, et tandis que tu seras là en train de retirer les billets de banque de la fente de la machine tu te sentiras seul, et las, et abandonné, et orphelin, et l’aube sera encore lointaine, et tu lèveras les yeux vers le ciel, et le ciel sera aussi noir qu’un sac de crin.

 

Cette nouvelle est extraite de Un coup de téléphone du ciel, à paraître chez Grasset le 5 février 2014. Elle a été traduite de l’italien par Jean-Paul Manganaro.

La coopération, un art menacé

Les réseaux sociaux nous permettront-ils de coopérer plus et mieux qu’avant, comme le répètent à l’envi leurs promoteurs enthousiastes ? Pour le célèbre sociologue américain Richard Sennett, cette promesse est mensongère. Le Web 2.0 repose sur une multitude de communautés où les individus se rassemblent au gré de leurs goûts et de leurs opinions. Or ce jeu des affinités est l’exact contraire de ce qu’implique le travail en commun. Si rien n’est plus facile que de rejoindre ceux qui pensent comme nous, résume David Runciman dans le Guardian, « la coopération est au contraire difficile, car elle suppose d’apprendre à vivre avec ceux qui pensent autrement… Sennett nous rappelle qu’il s’agit d’un authentique savoir-faire, qui exige, comme n’importe quel autre, de la patience et de l’entraînement ». On aurait tort, cependant, de ranger Richard Sennett dans le camp des technophobes : le problème ne réside pas selon lui dans les nouveaux outils en tant que tels, mais dans le fait que les pratiques de collaboration évoluent moins vite qu’eux. « La Toile, note Runciman, tarde à engendrer ses propres formes de civilité, destinées à remplacer celles que nous sommes en train de perdre. Une bonne part de l’activité en ligne semble plutôt amicale et collaborative (les blogs, les wikis, Twitter…), mais, quand on y regarde de plus près, l’essentiel est encore dominé par le culte de la hiérarchie et de la performance », notions que Sennett estime incompatibles avec l’esprit de collaboration.

Avec Ensemble, le sociologue poursuit le travail entamé il y a cinq ans avec Ce que sait la main : une vaste fresque consacrée aux mutations en cours dans le monde du travail des sociétés occidentales. Des ouvriers qualifiés touchés de plein fouet par les délocalisations aux cols blancs de Wall Street licenciés en masse en 2008, Sennett montre que la crise a révélé une transformation amorcée depuis longtemps dans nos manières de travailler ensemble. Selon lui, la tertiarisation de l’économie a précipité le déclin des formes anciennes de sociabilité entre collègues, et distendu les « liens informels » qui permettaient jadis une collaboration plus fluide. Or, comme le note Frank Furedi dans le Times Higher Education, « c’est dans les situations d’urgence qu’on voit l’utilité de ces liens » : ce sont eux qui permettent de résoudre collectivement un problème sans s’en remettre aux règles en vigueur, et donc d’innover. À l’inverse, des rapports sociaux plus « formels » ne font que renforcer l’autorité et limiter les surprises. Un système qui montre ses limites en période d’incertitude.

Comme pour les précédents ouvrages de Sennett, la sortie de Ensemble a été saluée par une salve d’articles positifs dans la presse anglo-saxonne. Dans la London Review of Books, Jenny Turner va même jusqu’à comparer l’événement à la sortie d’un album de Bob Dylan. Moins convaincu, Edward Skidelski reproche à Sennett, dans le New Statesman, la manière un peu incantatoire dont il exalte les liens informels entre travailleurs : « Certaines de ses recommandations, écrit-il, flirtent dangereusement avec les poncifs du développement personnel. »

Tokyo au bout du rouleau

Shigeru Mizuki est une star au Japon. Le nonagénaire débonnaire est en effet l’un des pères fondateurs du manga, créateur de l’une des séries mythiques du genre : Kitaro le repoussant, qui prend pour héros un jeune chasseur de yokaï, êtres surnaturels qui peuplent le folklore japonais et dont Mizuki est devenu l’un des grands spécialistes. Initié dès l’enfance aux histoires de yokaï par Non Non Bâ, une vieille femme du village – à qui il a rendu hommage dans un album qui porte le même nom, prix du festival d’Angoulême en 2007 –, le dessinateur est fasciné par ces monstres ou esprits qui « pullulaient sous l’époque d’Edo et qui ont malheureusement disparu avec l’arrivée de l’électricité », explique-t-il, convaincu, dans un entretien au Japan Times.

Dans Vie de Mizuki, son autobiographie dessinée, dont les éditions Cornélius traduisent le troisième tome, le mangaka raconte ses débuts difficiles et la naissance de l’art du manga. Ce faisant, il livre aussi un témoignage à la fois riche et très drôle sur la société japonaise et l’une des périodes les plus complexes de l’histoire du Japon, celle de l’ère Showa (1926-1989), au cours de laquelle cette petite nation de pêcheurs devint l’une des premières puissances industrielles mondiales.

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* La politique de restructuration : du nom du bestseller du Premier ministre Kakuei Tanaka, « De la restructuration de l’archipel japonais ». Il s’agit d’un projet d’aménagement urbain et industriel, régional et national. L’objectif est de rééquilibrer le territoire en déconcentrant l’activité industrielle vers les campagnes. Ces projets se traduisent par la construction de chantiers d’industrialisation lourde, combinats pétrochimiques, aciéries, ainsi que de grandes infrastructures de transports et d’axes de communication. Le choc pétrolier de 1973 ainsi que le mécontentement de la population, refusant de se sacrifier au nom de la croissance, ralentirent cependant ces projets.

* Le choc pétrolier de 1973 : durant la guerre de Kippour, les 16 et 17 octobre 1973, les pays arabes membres de l’OPEP annoncèrent un embargo sur les livraisons de pétrole contre les États qui soutenaient Israël, et quadruplèrent le prix du pétrole, le baril passant de 3 dollars à près de 12 dollars. Cela poussa les États à diversifier leurs sources d’énergie, mais déclencha une grave crise économique. De nombreuses sociétés industrielles, consommatrices de pétrole, furent obligées de réduire leur production et leur personnel. Le chômage augmenta, la consommation diminua, ce qui entraîna de nouvelles baisses de production dans les industries moins dépendantes du pétrole.

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* Une pièce de six tatamis fait environ 9,72 m2.

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McEwan, maître espion

Espionnage, Cambridge, sexe, et ségrégationnisme social : le magistral McEwan nous sert un cocktail typiquement British – mais il l’agite tant dans son shaker, il en mélange si bien les ingrédients qu’on ne sait plus trop ce que contient le verre.

Un roman d’espionnage, comme le proclame l’incipit ? Presque tous les protagonistes sont en effet, peu ou prou, des salariés du MI 5 (les services secrets britanniques), et le récit se déroule pour l’essentiel dans les locaux de l’officine. Mais Serena, l’héroïne, passe son temps, lorsqu’elle n’est pas au lit avec son amoureux, à lire ou à parler littérature.

Et cette jolie jouvencelle – mathématicienne qui n’aime que les belles lettres, fille d’évêque avec le diable au corps – se retrouve, alors qu’elle n’a ni le bon pedigree ni les bons diplômes, étrangement recrutée par le misogyne MI 5, pour y faire des choses plus étranges encore. « Dans ce livre, comme toujours chez Ian McEwan, les apparences sont trompeuses, et le lecteur se demande de bout en bout de quoi il retourne, exactement », constate placidement Jonathan Yardley dans le Washington Post.

Le paradoxe, le secret, la supercherie sont en effet au cœur du dispositif que McEwan a savamment concocté, et où tout le monde trompe tout le monde. À commencer par Serena, qui, sur ordres, circonvient un jeune romancier prometteur, puis, contre les ordres, le précipite dans son lit et le couve d’un amour sincère tout en le trahissant sur 300 pages. Sans oublier McEwan lui-même, qui passe son temps à induire son lecteur en erreur, sous prétexte d’« explorer la relation entre auteur et lecteur », selon Nan Talese du Los Angeles Times, d’explorer aussi « les frontières poreuses entre le réel et l’imaginaire », selon Kurt Andersen du New York Times.

Le principal instrument de ladite exploration, c’est le héros masculin, le jeune romancier prometteur, qui « n’est pas moi mais n’est pas non plus complètement pas moi ! », comme l’explique McEwan dans une interview. Mieux encore, le « virtuose de la métafiction qu’est McEwan » (selon Catherine Taylor dans The Telegraph) fait aussi apparaître dans son récit multidimensionnel des personnages tout à fait réels : son véritable éditeur, son copain Martin Amis, et bien d’autres confrères écrivains plus ou moins pastichés, dont l’identité est plus ou moins transparente (pour le lecteur anglais du moins). Ce qui ne fait que compliquer la situation, car « la distinction entre le réel et l’imaginaire est elle-même irréelle, et sujette à constante redéfinition », écrit Adam Mars-Jones dans le Times Literary Supplement.

Prestement poussé par la curiosité jusqu’à la dernière page, où tout s’éclaire enfin, le lecteur se trouve aussitôt contraint, comme l’écrit Heller McAlpin dans NPR, de « reprendre le livre à la première page ». Pour comprendre où et comment il s’est laissé duper – notamment en croyant lire un bon vieux roman d’espionnage. Mais « tout roman n’est-il pas un roman d’espionnage, et tout écrivain un espion ? » se défend McEwan.