Des amours de babouchkas

Leningrad, début des années 1960 : tout juste débarquée de sa province, Antonina est devenue ouvrière. Pendant qu’elle travaille à l’usine, trois babouchkas, qui l’ont accueillie dans leur appartement communautaire, telles de bonnes fées, vestiges de l’esprit d’avant la Révolution, vont secrètement baptiser sa fille (une muette), lui apprendre le français et ne pas la laisser aller à l’école maternelle soviétique. « Bref, la protéger de la réalité mutilante », note Varvara Babitskaya du site Openspace.ru qui qualifie ce texte de « roman intime ». « Ce qui m’intéressait le plus, c’était de comprendre l’expérience de mes héroïnes, explique la romancière dans une interview à l’agence RIA Novosti. Cette expérience démontre comment on peut survivre dignement quand les temps sont durs. Je crois que ce savoir manque beaucoup dans le monde moderne. »

En 2009, Le Temps des femmes d’Elena Tchijova a reçu le Booker Prize russe. Mérité, estime Anna Narinskaya du quotidien Kommersant, qui salue ce texte où il n’y a « aucune folie des grandeurs, aucune tentative de répondre à toutes les éternelles questions russes ou d’expliquer l’histoire ».

Scènes de la rue Sedd el-Gaouani

Les habitants de la rue Sedd el-Gaouani considéraient que c’était leur devoir moral et religieux de réconcilier deux époux qui se disputaient. Dès que cela arrivait et quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, les voisins accouraient. Ils écoutaient avec soin l’objet du différend puis conseillaient une solution juste en prenant à témoin le Coran et les hadith. Ils ne lâchaient pas les époux avant que tout soit rentré dans l’ordre. La seule exception concernait les disputes entre Ali Hamama, l’épicier, et son épouse, Aïcha. Dans ce cas, personne n’intervenait jamais, sans doute parce que, malgré la violence de leurs altercations et le bruit qu’elles faisaient, elles ne se terminaient jamais comme avec d’autres par des coups ou des tentatives de meurtre ou de suicide. Sans compter tout ce que leurs querelles offraient de festif et de distrayant. Les insultes qu’ils échangeaient étaient outrageantes mais drôles et leurs gestes obscènes avaient quelque chose d’inédit. C’était comme s’ils présentaient un spectacle à leur public. Pour les habitants de la rue, Ali Hamama et sa femme, Aïcha, n’étaient pas tout à fait réels. Sous leur apparence ordinaire se cachait une autre réalité foisonnant d’anecdotes pittoresques qui faisaient d’eux des personnages du folklore populaire plus que de simples habitants de la rue.

Sur son acte de naissance, Ali Hamama s’appelait Ali Mohamed el-Hanafi. Pourquoi donc Hamama [« pigeon » en arabe] ? Il y avait plusieurs explications. Certains disaient que cela venait de ce que, en arrivant à l’âge de dix ans de son village d’Achmoun, dans le gouvernorat de Menoufia, pour travailler chez Younes, le marchand de brochettes de la place Sayyida Zeineb, il était devenu célèbre parmi les enfants de la rue pour sa rapidité exceptionnelle à la course. Cette version était concurrencée par une autre, qui faisait référence à un tatouage bleu en forme de colombe qu’il aurait eu sur la tempe, comme cela est fréquent chez les enfants des paysans. Devant les moqueries répétées des Cairotes, il serait allé chez un guérisseur pour l’effacer, sans que cela suffise pour faire disparaître son surnom. Quant à la troisième version – la plus répandue et la plus probable –, c’était qu’Ali Hamama, dans sa jeunesse, pratiquait la circoncision des enfants. Or, traditionnellement, c’est par ce nom d’oiseau qu’en Égypte on appelle le sexe des jeunes garçons. Il faisait des tournées en proposant ses services dans les villages proches du Caire avec sa trousse à instruments médicaux. Après avoir négocié ses honoraires, il faisait subir l’opération aux enfants des paysans pauvres. Un jour qu’il était allé circoncire un enfant de Qalioubia, il avait trop fumé de haschich, mais cela ne se voyait pas car il soignait avec des gouttes la rougeur de ses yeux. La maison, pour l’occasion, était pleine de lampes et de petits drapeaux. Dès qu’Ali Hamama passa la porte, il fut accueilli par une tempête de youyous. Dans l’entrée, sur la terrasse, à l’intérieur de la maison et dans la salle où Ali Hamama buvait un verre de délicieux sirop de rose avant qu’on le conduise à la chambre où l’attendait l’enfant, il y avait partout des femmes en liesse. On les fit sortir de la pièce, et le père de l’enfant aidé de l’oncle paternel se saisirent du petit corps, le jetèrent sur le lit et, malgré sa résistance opiniâtre, soulevèrent sa galabieh, enlevèrent son caleçon et lui écartèrent les cuisses. Ali Hamama, comme il le faisait toujours avant chaque opération, commença par invoquer le nom de Dieu. Il s’accroupit devant l’enfant, se saisit de son sexe avec la main gauche, tandis que son rasoir aiguisé brillait dans sa main droite. Il tira le membre vers lui, mais sous l’effet du haschich ses gestes avaient perdu leur assurance habituelle, et, au lieu d’enlever le prépuce d’un seul coup, avec virtuosité, le couteau s’enfonça dans le membre de l’enfant, qui hurla d’une manière déchirante. Le sang se mit à jaillir comme d’une fontaine en éclaboussant le lit et le sol de la pièce. Il y eut tout un remue-ménage. Rapidement, la nouvelle de l’hémorragie se répandit parmi les membres de la famille de l’enfant restés à l’extérieur, qui accoururent, tellement saisis d’épouvante que certaines femmes se mirent à pleurer et à se lamenter comme si l’enfant était mort. Ali Hamama essaya de les rassurer. Il fit un geste des deux mains pour les calmer, poussa un soupir, se fendit d’un large sourire puis hocha la tête comme si ce qui venait de se produire était tout à fait habituel. S’efforçant de prendre un ton enjoué, il leur dit :

– Votre fils a beaucoup de chance. Le prépuce descend en dessous. Savez-vous ce que cela veut dire ?

– Qu’est-ce que vous me racontez ? demanda le père de l’enfant, qui semblait fâché et dont les muscles du visage s’étaient contractés comme si quelqu’un venait juste de l’arracher à son sommeil.

Hamama éclata d’un rire complètement artificiel :

– C’est-à-dire que ce bienheureux aura un gros gland qui rendra les femmes folles. C’est bien connu.

Il secoua la tête en plaisantant, mais absolument personne ne sourit de ses pitreries. Les cris de l’enfant résonnaient de façon ininterrompue, comme une sirène d’incendie, et le sang continuait à se répandre en légers filets qui lui coulaient entre les jambes. Les visages des membres de la famille serrés autour de lui avaient un air revêche et Ali Hamama comprit que leur contrariété pouvait tout à coup se transformer en colère. Il leur demanda alors d’un ton calme et respectueux de préparer du café à la cuisine pour en mettre sur la blessure pendant que lui irait chercher un remède approprié à la pharmacie voisine. Il serait de retour en moins d’une minute. Lorsqu’ils lui proposèrent que l’un d’entre eux y aille à sa place, il refusa, prétextant qu’il y avait beaucoup de remèdes qui portaient le même nom et que lui seul était capable de choisir le meilleur. Puis, pour couper court à leurs appréhensions, il leur laissa sa trousse médicale avec tous ses instruments et se dirigea vers la pharmacie d’un pas lent et digne, pour le cas où quelqu’un l’aurait observé de la fenêtre. Mais dès qu’il fut loin de leurs regards, il prit ses jambes à son cou sans demander son reste. Il ne servait plus à rien de faire semblant. Ali Hamama courut aussi vite qu’il le put jusqu’à la station de taxis et prit une voiture pour Le Caire sans attendre d’autres passagers (ce qui représenta le sacrifice financier le plus exceptionnel de toute sa vie). Hamama rendit grâces à Dieu que la famille de la victime ne l’ait pas rattrapé. Peut-être avaient-ils essayé, mais sans succès. Pensant qu’il allait prendre le train, ils avaient dû se diriger vers la gare. De plus, ils ne connaissaient rien de lui, ni son nom complet, ni son adresse. Après cet incident regrettable, Ali Hamama abandonna ses activités chirurgicales et prit, pour ne plus la quitter, sa place dans sa petite et sombre épicerie du début de la rue Sedd el-Gaouani, face à la station du tram. Il y restait assis toute la journée derrière un bureau défoncé avec sur la tête un vieux tarbouche un peu éventré sur le dessus et une veste kaki qui le faisait ressembler à un policier en civil. Sous sa veste, il portait toujours une galabieh rayée. Il en possédait trois de la même sorte parce qu’il était persuadé, Dieu sait pourquoi, que ce tissu était le comble de l’élégance.

Ali Hamama reste silencieux pendant des heures. Il ne parle qu’en cas de nécessité absolue. Comme tous les fumeurs de haschich, il est plus enclin à la solitude et au recueillement qu’au bruit et à l’agitation. Son visage ne reflète aucune expression. Ses deux yeux étroits clignotent en permanence et de temps en temps son regard se braque avec intensité. Il fait des efforts pour voir ce qui se passe autour de lui (on raconte qu’il a perdu ses lunettes depuis des années et qu’il est tellement avare qu’il n’a pas voulu en acheter de nouvelles, ce qui a encore plus affaibli sa vue).

En dépit de son silence, de son isolement, de son impassibilité, en dépit de sa vue basse, de son âge avancé et de son aspect miteux, Ali Hamama n’ignore rien de ce qui se passe autour de lui. Il est aux aguets, à l’affût, à l’état latent, comme une bactérie. Il économise ses forces, en cas de besoin. Dans son magasin, il surveille le mouvement des affaires : la demande et la préparation des marchandises, leur pesée, leur emballage, leur remise au client, l’encaissement de l’argent puis son dépôt dans le tiroir, les appels des femmes des maisons voisines qui font descendre un panier de leurs fenêtres, le garçon qui court prendre l’argent, exécute la commande puis met la marchandise et la monnaie dans le panier. Tous ces mouvements, Ali Hamama les suit de sa place avec une attention aiguë en mobilisant tous ses sens pour compenser la faiblesse de sa vue. Au moindre incident, il intervient sur-le-champ. Ce qui, bien sûr, le met le plus hors de lui, c’est qu’un client essaie de différer un paiement. Pour éviter tout malentendu, il a accroché à l’entrée de la boutique une grande pancarte sur laquelle est écrit : “Ici on paie comptant et on ressort content.” Le client à problèmes n’explique généralement pas son intention au début. Il demande par exemple un quart de fromage roumi, ou de fromage au tonneau, ou un sandwich de halva et, une fois le paquet dans sa main, il sourit en prenant un air niais et dit :

– Je paierai demain, avec la permission de Dieu.

Alors, mettant d’un seul coup fin à son état de latence, Hamama entre en mouvement. Il bondit et crie d’une voix caverneuse qui fait sursauter les clients :

– Non, mon ami, on ne me la fait pas, à moi. Tu prendras la marchandise quand tu auras payé.

Au même moment, le commis bien entraîné enlève le paquet des mains du client. Si celui-ci est une fripouille, il argumente, il insiste. Ali Hamama dans ce cas doit intervenir pour trancher l’affaire, de gré ou de force.

Ali Hamama est célèbre pour son avarice et sa grossièreté. Il ne se préoccupe pas de faire des politesses aux gens et se moque de ce qu’ils peuvent penser. Bien qu’il veille à aller prier à la mosquée tous les vendredis, il ne rate pas une occasion de frauder sur la marchandise, que ce soit sur la qualité ou sur le poids. Sa balance est truquée et il a eu l’idée d’utiliser une sorte de papier renforcé, exceptionnellement épais, pour peser le fromage et la bastorma [viande de bœuf séchée], ce qui diminue d’autant la quantité livrée. Ces pratiques sordides le font détester des habitants de la rue Sedd el-Gaouani, qui lui souhaitent tous du fond de leur cœur toutes sortes de malheurs.

Au contraire d’Ali Hamama, sa femme, Aïcha, suscite parmi ses voisins un véritable engouement. Si l’on parle d’elle, c’est avec le sourire, avec dans les yeux une lueur qui reflète, en plus de l’admiration et de l’amitié, un peu d’amusement et d’ironie. Pour les hommes, Aïcha est un modèle de tentation, à la fois coupable et délicieuse, libertine, enjôleuse et indécente. Bien qu’ils affectent de condamner ses manières, tous, au fond de leur cœur, souhaiteraient que leurs épouses aient un peu de sa féminité. Quant aux femmes, elles aiment Aïcha parce qu’elle exprime ce qui les turlupine intérieurement et qu’elles n’osent pas s’avouer. La principale caractéristique d’Aïcha est son absence totale de timidité. De sa voix éraillée et avec son sourire réjoui, elle aime parler, avec les détails les plus intimes, de ses pratiques conjugales. Les femmes captivées l’entourent pour l’écouter et de temps en temps elles poussent un petit cri enjoué ou bien se cachent le visage de honte. Aïcha leur dit que le sexe est ce qu’il y a de plus beau dans l’existence. Elle leur décrit comment elle se baigne tous les soirs, comment elle adoucit sa peau, la parfume puis reste totalement nue sous sa chemise de nuit à attendre son mari.

Si les femmes présentes lui demandent : « Mais tu n’as pas froid, toute nue, comme ça ? », alors, toujours aussi théâtralement, Aïcha lâche un petit glapissement de désapprobation, remue rapidement de droite à gauche ses lèvres serrées en signe de désespoir, puis, en actrice expérimentée, elle attend que les rires fusent avant de déclarer crûment :

– C’est ce que lui donne son mari qui réchauffe une femme. La femme qui n’a pas cette chose-là ne connaît pas le goût du bonheur.

(Ce en quoi elle s’accorde parfaitement avec Sigmund Freud, bien qu’aucun des deux n’ait entendu parler de l’autre.)

 

Ce texte est extrait du roman Automobile Club d’Égypte, à paraître chez Actes Sud le 5 février. Il a été traduit par Gilles Gauthier.

La guerre en face

C’est pour immortaliser l’action de simples fantassins comme lui qu’Ernst Jünger écrivit Orages d’acier, sans doute le plus grand récit de guerre du xxe siècle. L’un des reproches adressés à l’ouvrage, paru en 1920, fut d’avoir esthétisé la barbarie des tranchées. Une accusation justifiée, si l’on en juge par le contenu du journal jusqu’alors inédit que tint Jünger entre 1914 et 1918 et qui fournit la matière de son chef-d’œuvre. « Après la lecture dérangeante, terrifiante, de ce journal, Orages d’acier se révèle une pâle copie de la réalité de la guerre, une stylisation plus ou moins malheureuse de l’incompréhensible », écrit Thomas Karlauf dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

D’après le critique, ces descriptions brutales furent « un moyen de surmonter la violence des traumatismes, de tenir la mort à distance ». De fait, la survie de Jünger, souvent en première ligne, relève de l’anomalie et chaque note qu’il eut le temps de griffonner dans ses rares moments de répit, du miracle. « Ce journal est un staccato d’instantanés qui, à chaque page, auraient pu soudain s’interrompre », rappelle Lothar Müller dans le Süddeutsche Zeitung.

Tout nu dans les bois

Un vent polaire souffle sur le mandala (1), s’engouffre dans mon écharpe et m’engourdit douloureusement la mâchoire. Le thermomètre est tombé à – 20 0C, et c’est compter sans l’action du vent. Dans ces forêts du Sud, de telles chutes de température sont inhabituelles. Les hivers méridionaux typiques oscillent entre redoux et gels légers, et chaque année les grands froids ne durent que quelques jours. Les températures d’aujourd’hui vont pousser la résistance des habitants du mandala jusqu’à ses limites physiologiques.

C’est alors que j’éprouve l’envie de sentir le froid comme le font les habitants de la forêt, sans la protection de mes vêtements. Sur un coup de tête, je jette mes gants et mon bonnet sur le sol gelé. L’écharpe suit. J’enlève rapidement ma parka, ma chemise, mon T-shirt et mon pantalon.

Les deux premières secondes de l’expérience sont étonnamment agréables, fraîcheur plaisante après avoir été engoncé dans mes vêtements d’hiver. Puis le vent chasse l’illusion et la douleur se répand comme un brouillard dans ma tête. Les vagues de chaleur qui s’échappent de mon corps me brûlent la peau.

Un chœur de mésanges de Caroline m’accompagne dans ce strip-tease ridicule. Telles les étincelles d’un feu de joie, elles dansent à travers les arbres, virant sur l’aile entre les rameaux. Elles ne se posent qu’un instant, puis repartent en flèche. En cette froide journée, le contraste entre la vivacité des mésanges et mon inaptitude physiologique flagrante semble défier les lois de la nature. Les petits animaux devraient être moins capables d’affronter le froid que leurs cousins de plus grande taille. Le volume de tout objet, y compris le corps d’un animal, augmente avec le cube de sa longueur. Si la quantité de chaleur qu’un animal peut produire est fonction du volume de son corps, la production de chaleur augmente aussi avec le cube de la longueur du corps. Mais la surface de celui-ci, par où se perd la chaleur, n’augmente qu’avec le carré de la longueur. Les petits animaux se refroidissent rapidement parce que la surface de leur corps est proportionnellement très supérieure à son volume.

La relation entre la taille des animaux et la vitesse à laquelle ils perdent leur chaleur a dessiné des tendances géographiques en fonction de la taille du corps. Lorsqu’une espèce animale occupe une vaste zone, ses membres sont en général plus grands au nord qu’au sud. C’est ce qu’on appelle la loi de Bergmann, du nom de l’anatomiste qui a été le premier à décrire cette relation au XIXe siècle. Les mésanges de Caroline du Tennessee vivent dans la partie nord de l’aire géographique de l’espèce, et sont dix à vingt pour cent plus grandes que leurs congénères de Floride, à la limite méridionale de l’aire. Les mésanges du Tennessee ont su faire pencher la balance entre surface et volume pour s’adapter aux hivers plus rigoureux de la région. Plus au nord, les mésanges de Caroline laissent la place à une espèce étroitement apparentée, la mésange à tête noire, dont la taille est encore supérieure de dix pour cent.

Maintenant que je suis tout nu dans la forêt, la loi de Bergmann me semble bien loin. Le vent souffle en rafales et la sensation cuisante sur ma peau augmente. Puis une douleur plus profonde se manifeste. Quelque chose à l’arrière-plan de ma conscience est acculé et alarmé. Au bout d’une minute seulement dans ce froid hivernal, mon corps flanche. Et je pèse pourtant dix mille fois plus qu’une mésange ; ces oiseaux auraient dû succomber en quelques secondes.

La survie des mésanges dépend en partie de leur plumage isolant, avantage certain par rapport à ma peau nue. La couche supérieure lisse du plumage est rembourrée par un duvet sous-jacent. Chaque plume du duvet est constituée de milliers de fines fibres protéiques. Ces minuscules poils forment à eux tous le duvet léger, capable de retenir dix fois plus de chaleur que la même épaisseur de poly-styrène. L’hiver, le nombre des plumes augmente de cinquante pour cent, accroissant ainsi leur pouvoir isolant. Les jours froids, les muscles à la base des plumes se contractent, ce qui a pour effet de faire bouffer le plumage et de doubler l’épaisseur de l’isolation. Cependant, cette impressionnante protection ne fait que retarder l’inévitable. La peau des mésanges ne brûle pas dans le froid comme la mienne, mais la chaleur s’échappe quand même. Un centimètre ou deux de duvet ne vaut que quelques heures supplémentaires de survie dans un froid extrême.

Je me penche pour lutter contre le vent. L’état d’alerte s’intensifie. Mon corps est secoué de spasmes incontrôlables.

Mes défenses chimiques génératrices de chaleur sont maintenant totalement insuffisantes et les tremblements paroxystiques de mes muscles sont la dernière parade contre une chute de la température interne. Mes muscles s’activent au hasard, tirant les uns sur les autres, et mon corps est parcouru de frissons. Dans l’organisme, l’oxygène et les molécules de substances nutritives sont brûlés, comme lorsque je cours ou soulève un poids, alors que maintenant cette combustion produit une bouffée de chaleur. Les violents tremblements de mes jambes, de ma poitrine et de mes bras réchauffent le sang, qui véhicule ensuite la chaleur jusqu’au cerveau et au cœur.

Les frissons sont aussi la principale défense des mésanges contre le froid. Pendant tout l’hiver, elles se servent de leurs muscles comme de pompes à chaleur, frissonnant dès qu’elles doivent rester inactives par basse température. Les puissants muscles de leur poitrine, ceux qui leur permettent de voler, sont leur principale source de chaleur. Ils représentent environ le quart du poids de l’oiseau et leurs frissons provoquent un gros afflux de sang chaud. Les humains ne possèdent pas de muscles similaires et leurs frissons sont comparativement faibles.

Tremblant, gelé sur pied, la peur surgit. Je panique et me rhabille aussi vite que possible. Les doigts gourds, je saisis mes vêtements avec peine et m’escrime maladroitement avec les fermetures Éclair et les boutons. J’ai mal à la tête comme si ma tension avait brusquement grimpé en flèche. Mon seul désir est de bouger, et vite. Je marche, fais des bonds et agite les bras. Mon cerveau m’avertit : de la chaleur, et que ça saute !

L’expérience n’a duré qu’une minute, un dix millième seulement de la durée de cette semaine de froid polaire. Et pourtant ma physiologie est chancelante. J’ai des battements de tête, mes poumons ne parviennent pas à inhaler assez d’air et mes membres sont comme paralysés. Si l’expérience s’était prolongée de quelques minutes, je me serais facilement retrouvé en état d’hypothermie. La coordination des muscles aurait flanché, puis j’aurais été pris de somnolence et d’hallucinations. Le corps humain se maintient normalement à 37 0C. Si la température corporelle chute de quelques degrés, à 34 °C, la confusion mentale s’installe. À 30 °C, les organes cessent de fonctionner. Nu face à des vents pareils, une heure à peine suffit à provoquer une telle baisse de température. Privé de mes ingénieuses adaptations artificielles au froid, je me révèle semblable à un grand singe tropical, totalement inadapté à la forêt hivernale. L’insouciance avec laquelle les mésanges maîtrisent les conditions climatiques du lieu a quelque chose d’humiliant.

Après avoir agité les bras et tapé du pied pendant cinq minutes, je me pelotonne dans mes vêtements, encore tremblant mais rassuré. J’ai l’impression d’avoir les muscles fatigués et je suis essoufflé comme si je venais de piquer un sprint. Je subis le contrecoup de l’effort produit pour me réchauffer. Lorsque les frissons durent plus de quelques minutes, cela peut rapidement épuiser les réserves d’énergie d’un animal. Pour les explorateurs comme pour les bêtes sauvages, l’inanition est souvent le prélude à la mort. Tant que durent les vivres, nous pouvons frissonner et nous accrocher à la vie, mais nous ne pouvons survivre l’estomac vide et nos réserves de graisse épuisées.

Je referai mes réserves une fois de retour dans ma cuisine bien chauffée, en profitant des techniques de conservation et de transport des aliments qui défient l’hiver. Mais les mésanges ne disposent pas de graines séchées, de viande d’élevage ou de légumes importés à grands frais. La survie dans la forêt hivernale exige de trouver assez de nourriture pour alimenter leur chaudière de cinq grammes.

L’énergie consommée par les mésanges a été mesurée aussi bien en laboratoire qu’à l’état sauvage. En hiver, leurs besoins en énergie pour se maintenir en vie peuvent s’élever à soixante-cinq mille joules par jour, dont la moitié est utilisée pour produire des frissons. Cette mesure abstraite devient plus parlante quand on la convertit en nourriture. Une araignée pas plus grosse qu’une virgule sur cette page ne fournit qu’un joule, et une centaine si elle est de la taille d’une lettre majuscule. Mettons qu’un scarabée fasse la taille d’un mot entier, il fournirait deux cent cinquante joules. Une graine de tournesol recèle plus de mille joules, mais, autour du mandala, les mésanges ne disposent pas d’une mangeoire pleine de graines. Elles doivent quotidiennement trouver des centaines de petits bouts de nourriture pour équilibrer leur budget énergétique. Or le garde-manger du mandala semble complètement vide. Pas un scarabée, pas une araignée, pas le moindre aliment d’aucune sorte en vue dans la forêt frappée par le gel.

Si les mésanges parviennent à dénicher de la nourriture dans la forêt apparemment dégarnie, c’est en partie grâce à leur vue exceptionnelle. Leur rétine est tapissée de photorécepteurs deux fois plus serrés que les miens. Elles ont donc une grande acuité visuelle et peuvent voir des détails que mes yeux ne perçoivent pas. Là où je ne vois qu’une petite branche toute lisse, la mésange distingue des fentes et des écailles susceptibles de recéler une nourriture cachée. Beaucoup d’insectes passent l’hiver bien installés à l’intérieur de minuscules fissures dans l’écorce des arbres ; le regard aiguisé de la mésange perce à jour ces cachettes. Il est impossible de connaître pleinement la richesse du monde visuel de ce petit oiseau, mais on peut en avoir une idée en regardant les choses à travers une loupe. Des détails d’ordinaire invisibles surgissent brusquement sous nos yeux. Les mésanges passent la majeure partie de leurs journées d’hiver à parcourir du regard les ramilles, les troncs d’arbre et la litière de feuilles mortes, à fouiner en quête de nourriture.

Les yeux des mésanges perçoivent en outre plus de couleurs que les miens. Mes yeux sont équipés de trois types de récepteurs chromatiques, ce qui me donne trois couleurs primaires et quatre combinaisons principales. Les mésanges disposent d’un récepteur chromatique supplémentaire, permettant de détecter la lumière ultraviolette. Cela leur donne quatre couleurs primaires et onze combinaisons principales, et élargit leur plage de vision chromatique au-delà de ce que l’homme peut connaître ou seulement imaginer. Les récepteurs chromatiques de l’oiseau sont également pourvus de gouttelettes d’huile teintée qui filtrent la lumière et ne laissent qu’une étroite gamme de couleurs stimuler chaque récepteur. Cela augmente la précision de la vision chromatique. De tels filtres nous font défaut, si bien que même dans le spectre de lumière visible par l’homme, l’oiseau est capable de distinguer de subtiles différences de couleurs. Les mésanges vivent dans une hyperréalité colorée inaccessible à nos faibles yeux. Ici, dans le mandala, elles mettent à profit cette capacité pour débusquer leur nourriture. Les baies de lambrusque séchées parcimonieusement disséminées sur le sol de la forêt réfléchissent la lumière ultraviolette. Les ailes des scarabées et des phalènes sont parfois teintées d’ultraviolet, comme le sont les chenilles. Même sans l’avantage de la vision ultraviolette, la vision précise des couleurs permet de démasquer le camouflage des insectes en y décelant de légères imperfections.

Les capacités visuelles des oiseaux et des mammifères diffèrent depuis le jurassique, il y a cent cinquante millions d’années. La branche qui a abouti aux oiseaux actuels s’est séparée alors du tronc commun des reptiles. C’est de là que vient leur quatrième récepteur chromatique. Les mammifères descendent aussi des reptiles, et s’en sont séparés avant les oiseaux. Cependant, contrairement aux oiseaux, nos ancêtres protomammifères ont passé la période jurassique sous la forme de créatures vivant la nuit, semblables aux musaraignes. Mais, dans ce monde nocturne, que faire d’une telle débauche de couleurs ? La sélection naturelle ne se préoccupe que d’utilité à court terme. Les mammifères ont donc perdu deux des quatre récepteurs chromatiques légués par leurs ancêtres. Aujourd’hui encore, la plupart d’entre eux n’en ont que deux. Certains primates, y compris ceux dont descend l’homme, se sont par la suite dotés d’un troisième.

Grâce à leurs talents d’acrobates, les mésanges font bon usage de leur acuité visuelle. Elles passent de branche en branche d’un coup d’aile. Leurs pattes s’accrochent à une ramille, puis elles se laissent choir et se balancent suspendues à son extrémité. Tandis que leur corps oscille ainsi, elles sondent l’écorce du bec, puis déploient brusquement leurs ailes et volettent jusqu’à un autre rameau. Aucune surface n’échappe à leur inspection. Elles passent autant de temps la tête en bas, à fureter sous les branchettes, que debout.

Malgré l’ardeur qu’elles mettent dans leur recherche, les mésanges n’attrapent aucune proie tout le temps que je les observe. Comme la plupart des oiseaux, elles font un petit mouvement en arrière de la tête quand elles avalent ou, si elles dénichent un gros morceau, elles le tiennent dans leurs pattes pour le becqueter. Pendant le quart d’heure où la volée est restée en vue, elles n’ont trouvé aucune nourriture. Peut-être vont-elles devoir puiser dans leurs réserves de graisses pour survivre au froid. Ces réserves sont essentielles à la survie hivernale et elles permettent aux mésanges de tirer parti des variations de l’hiver. Lorsque le temps se réchauffe ou qu’elles trouvent des araignées ou des baies en quantité, ce brusque apport d’aliments est converti en matières grasses qui leur permettent de tenir pendant les frimas et les périodes où la nourriture se fait rare.

La corpulence varie selon les individus. En matière de nourriture, les mésanges se rassemblent en volées socialement stratifiées, d’ordinaire composées d’un couple dominant et de plusieurs subalternes. Les oiseaux dominants disposent de toute la nourriture trouvée par la volée et mangent donc bien quel que soit le temps, mais restent minces. Les mésanges de rang inférieur, souvent des jeunes ou des individus qui n’ont pas réussi à se reproduire, supportent le gros des privations hivernales et ne mangent que par intermittence. Elles compensent les fluctuations de leur ration alimentaire en prenant du poids, contractant ainsi une assurance en prévision des périodes de disette. Mais cette surcharge pondérale a un prix. Les oiseaux rondelets sont des proies plus faciles pour les faucons. L’embonpoint de chaque mésange représente un délicat dosage entre risques d’inanition et risques de prédation.

Les mésanges complètent leurs réserves de graisses en fourrant des insectes et des graines sous l’écorce écaillée, engrangeant des vivres qu’elles récupéreront plus tard. Les mésanges de Caroline se plaisent particulièrement à cacher de la nourriture au revers des branches, habitude peut-être destinée à protéger leurs réserves des espèces de volatiles moins agiles. Toute cachette risque néanmoins d’être pillée et chaque volée de mésanges défend donc son territoire hivernal, d’où les voisins sont énergiquement évincés. Dans d’autres régions du globe, les mésanges qui n’ont pas cette habitude de cacher leurs réserves mettent moins d’ardeur à protéger leur territoire.

 

Ce texte est tiré de Un an dans la vie d’une forêt, à paraître aux éditions Flammarion le 5 février. Il a été traduit par Thierry Piélat.

Eloge des petites vies

« Que pourrais-je t’offrir, très cher, sinon quelques pages écrites où sont recueillis bien des souvenirs de l’époque où nous ne nous connaissions pas encore. Du temps qui a suivi, je n’ai pas grand-chose à te raconter que tu ne saches déjà. Rien d’étonnant : au fil des décennies nous avons mûri jamais l’un sans l’autre. C’est à peine si je peux dire “je”, la plupart du temps c’est nous. Sans toi, je serais quelqu’un d’autre. Mais je ne t’apprends rien. Les grands mots ne sont guère de mise entre nous. Juste ceci : j’ai eu de la chance. » Ce texte est daté du 28 juillet 2011. Christa Wolf l’adresse à son mari Gerhard. Elle est décédée six mois plus tard. Les « quelques pages » dont elle parle, c’est August, son dernier récit, pensé à l’origine comme un cadeau à Gerhard – pour leurs soixante ans de mariage – et publié à titre posthume en 2012 outre-Rhin.

« Tant qu’il y eut une Allemagne de l’Est, Wolf fut une auteure d’Allemagne de l’Est. Mais elle n’était pas que cela », rappelle dans le New Yorker Sally McGrane, qui se demande quand il y aura de nouveau « une romancière allemande capable d’attirer l’attention de tant de monde ». « Son influence résultait de la rencontre d’un contexte politique – les écrivains ne peuvent prendre une telle importance que dans un État autoritaire – et d’un sens aigu des préoccupations du jour, que ce soit la construction du Mur, la souffrance engendrée par le passé nazi, la quête d’une société nouvelle et meilleure, les droits de la femme et les problèmes écologiques », estime la critique. Wolf, devenue mondialement célèbre après la parution de son premier roman, Le Ciel divisé, en 1963, avait toujours refusé de passer en RFA, car, expliquait-elle, elle n’aurait alors plus eu de raison d’écrire.

Dans August, elle s’intéresse à un personnage déjà présent dans son grand roman autobiographique de 1976 Trame d’enfance, mais de manière très secondaire. Au lendemain de la guerre, le petit orphelin August y croisait l’héroïne dans un ancien château transformé en sanatorium, au bord de la côte balte et s’éprenait d’elle. L’écrivain imagine ce qu’a été sa vie depuis. Nous sommes au milieu des années 2000 et August ramène en car des touristes de Prague à Berlin. L’un de ses derniers trajets : bientôt, il sera à la retraite. Il est veuf et il se souvient. « C’est l’histoire touchante d’un homme simple qui a mené une existence modeste », résume Hannelore Piehler sur le site literaturkritik. Une existence sans beaucoup de hauts ni de bas, comme des milliers d’autres en ont vécu dans l’Allemagne d’après guerre : « August a rencontré Trude, son épouse, ils se sont mariés, se sont installés dans un petit appartement de Berlin-Est. Ils ont passé la plupart de leurs vacances sur le balcon – et en ont été satisfaits. Les grandes passions ne ressemblent pas à cela. Mais c’est le grand mérite de cet ouvrage que de présenter ce bonheur discret dans toute sa dignité. »

Le roman de l’antinazisme

« Le destin du dernier roman de Hans Fallada pourrait lui-même faire l’objet d’un livre, plein d’histoires bouleversantes et hanté par la mort », estime Jens Bisky dans le Süddeutsche Zeitung. Seul dans Berlin fut en effet écrit en vingt-cinq jours à peine, dans des conditions épouvantables, par un auteur à succès de 53 ans morphinomane au dernier degré. « Fallada rédigeait à la main de cinq heures du matin à sept heures du soir. Il notait son programme de travail sur un calendrier, s’interdisant d’écrire chaque jour moins que la veille. Une fois retranscrit, le manuscrit représentait 866 pages tapées à la machine – près de 35 pages par jour de travail. Qui en serait capable sans drogue ? », s’interroge Sebastian Hammelehle dans le Spiegel.
La vie de Hans Fallada (de son vrai nom Rudolf Ditzen) fut ponctuée par d’innombrables internements et cures de désintoxication depuis qu’il avait organisé avec un ami, à l’occasion du centenaire de la mort de Kleist, en 1911, un double suicide déguisé en duel. Lui seul survécut, malgré de graves blessures. En 1946, au moment de la rédaction de Seul dans Berlin, il habite avec sa seconde femme dans la petite pièce d’un appartement miteux qu’il partage avec des amis, au milieu de Berlin en ruines. Ses dettes se comptent en dizaines de milliers de marks.

Une société moralement épuisée

Son roman est un portrait terrible des Allemands sous le nazisme : « Il décrit, à partir d’un groupe de personnages, pour certains prolétaires, pour d’autres bourgeois, une société moralement épuisée où la suspicion domine toutes les relations », explique Jürgen Kaube dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’intrigue principale, inspirée de faits réels, met en scène un couple qui entre en résistance après la mort de leur fils unique lors de la campagne de France. Dénoncés, ils sont arrêtés puis exécutés. « Cet ouvrage montre que la domination nazie n’a pas duré douze ans du seul fait d’une petite clique de meurtriers au sommet de l’État. Elle n’a pu se maintenir que grâce à ces innombrables Allemands amoraux, corrompus et brutaux qui ont tiré profit des crimes du régime et grâce à ceux, plus nombreux encore, qui furent trop lâches pour s’y opposer », juge Claudius Seidl dans un autre article du même quotidien.
Fallada ne vivra pas assez longtemps pour voir son ouvrage publié : il succombe à une crise cardiaque le 5 février 1947. Le roman paraît peu après et connaît un énorme succès à l’Ouest comme à l’Est. On l’adapte à plusieurs reprises pour le petit et le grand écran. Primo Levi y voit « l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la résistance allemande antinazie ».

L’ouvrage tombe pourtant rapidement dans l’oubli. Jusqu’à ce qu’un petit éditeur américain le redécouvre par hasard, en achète les droits pour une bouchée de pain et le traduise pour la première fois en anglais. Sorti en 2009 aux États-Unis et en 2010 en Grande-Bretagne, il s’y est vendu respectivement à 200 000 et 300 000 exemplaires. En France, où l’ouvrage est paru à l’origine en 1967, les ventes ont atteint 100 000 exemplaires. Même succès en Israël. Cette résurrection mondiale a donné des idées à l’éditeur allemand qui vient d’en publier une version intégrale, puisque quelques passages, jugés défavorables aux communistes, avaient été supprimés de l’édition originale. Le roman est depuis au sommet des listes de bestsellers outre-Rhin.

Quand Machiavel s’habille en Casanova

Cette biographie de François Mitterrand, la première en anglais, annonce d’emblée la couleur : il s’agit d’une  « étude en ambiguïté ». Et des ambiguïtés, ce livre du très informé correspondant de la BBC à Paris dans les années 1980 en recueille, en 688 pages, des tombereaux. Ce qui permet aux nombreux critiques anglo-saxons de l’ouvrage d’énumérer à leur tour les équivoques mitterrandiennes, en produisant chaque fois une liste différente.
La déconcertante (double) vie privée de Mitterrand figure bien sûr en tête de ces palmarès : tous les critiques se délectent des acrobaties sentimentales de l’ancien président, tour à tour amoureux éperdu (deux mille lettres brûlantes à la jeune Marie-Louise Terrasse, qui au final le laissera tomber), séducteur irrésistible (« L’eût-il voulu, il eût été capable de séduire une pierre », disait Françoise Giroud), mari complaisant (qui partageait Danielle avec Jean Balenci, prof de gym corrigé en « cousin éloigné », chargé d’acheter les croissants du matin), et père exemplaire de Mazarine (ainsi prénommée en hommage au Cardinal, LE modèle mitterrandien).

Mais « l’odyssée politique de François Mitterrand est tout aussi trépidante », se réjouit David Bell dans le Guardian, qui énumère avec un plaisir gourmand les palinodies politiques de « ce menteur invétéré mais 100 % convaincant ». Et, là encore, il y a de quoi faire. Devenu quasi marxiste au moment où toute l’Europe prenait le chemin inverse, Mitterrand, une fois au pouvoir, s’empresse d’étrangler le PC. « Après avoir comme ministre de la Justice dans les années 1950 fait guillotiner 45 résistants algériens » et approuvé l’usage de la torture, rappelle pour sa part l’historien Robert Gildea dans la Literary Review, il prend ensuite le tournant de la décolonisation (et de l’abolition de la peine de mort). Enfin, « lui, le plus courageux des opposants au coup d’État gaulliste », aux yeux de Richard Davenport-Hines du Telegraph, « mettra en place à son tour sa propre officine de coups tordus » à l’Élysée, s’offusque John Lichfield dans The Independent.

Mais comment s’étonner de ces « cabrioles idéologiques » (aux dires d’Andrew Adonis dans le New Stateman) chez un politicien qualifié par The Economist de « cynique accompli… virtuose du secret et de l’art de survivre » ? Un candidat qui a réussi l’exploit de ressusciter après le faux attentat de la rue de l’Observatoire ? Un président qui a plus ou moins carbonisé sept Premiers ministres en quatorze ans, « chacun d’entre eux choisi selon des calculs politiques byzantins dont la subtilité échappait en général aux protagonistes », si l’on en croit le commentaire narquois d’Andrew Adonis ? « Les gens ne croient pas aux idées », écrivit un jour Jonathan Freedland dans le Guardian, « ils croient dans les gens qui ont des idées ». Et le fait est : « Mitterrand a bel et bien hypnotisé la France », constate John Lichfield dans The Independent – et cela, pendant presque cinquante années consécutives.

Pour autant, ni l’auteur de la biographie, ni a fortiori les divers commentateurs ne semblent au final savoir à quoi s’en tenir sur le personnage. Ils se contentent d’asséner des séries de qualitatifs plus ou moins antinomiques – par exemple, « brillant, exaspérant, reptilien » (The Economist), ou « titan politique, d’un charme, d’un courage, d’une intelligence exceptionnels, mais avec un côté louche » (Richard Davenport-Hines). On rencontre aussi : « monarchique », « anachronique », « homme de la Renaissance, pas vraiment à sa place dans une démocratie moderne »…

Mais cet épais sous-bois abrite quelques clairières, où viennent se retrouver la plupart des observateurs. Ainsi, ils reconnaissent presque tous en François Mitterrand, à l’instar d’Andrew Adonis, un « intellectuel affiché… qui non seulement doit lire deux heures par jour “pour s’oxygéner l’esprit”… mais écrivit aussi un livre à chacun de ses revirements idéologiques ». (Seules faiblesses intellectuelles : il ne comprenait rien à l’économie, sauf à professer un vague keynésianisme de base ; et il était totalement réfractaire à l’anglais). François Mitterrand est aussi, incontestablement, un leader-né. Sa passion de la politique est née en captivité, épisode peut-être fondateur du personnage public. Dans les sinistres baraquements, le futur président observe l’émergence sponta-née du « contrat social » entre les prisonniers pour la gestion du quotidien ; il noue des relations avec toutes les composantes de la France profonde ; il acquiert, surtout, « la duplicité et l’impitoyable dureté du détenu ». Enfin, ce meneur entretenait avec son pays une relation spéciale, forgée non seulement dans les camps mais surtout puisée dans une enfance caricaturalement idyllique et provinciale, à l’ancienne. Une relation plus prégnante même que celle du général de Gaulle : « Celui-ci était un visionnaire qui avait recréé la France ; Mitterrand s’est contenté de la refléter », estime Robert Gildea. Oui, mais avec quel talent : « Il la personnifiait de façon beaucoup plus réaliste que de Gaulle, avec toutes ses imperfections, ses turpitudes, ses tragédies, sa lâcheté et sa grandeur, sa faiblesse et sa force », complète l’auteur, lui-même avec un zeste de perfidie britannique.

Verrait-on émerger aussi quelque consensus à propos du bilan ? En relations internationales, sans doute. La plupart des commentateurs semblent souscrire à l’opinion d’Henry Kissinger qui jugeait François Mitterrand « le meilleur de tous les présidents français ». Certes, ce dernier a bien commis quelques faux pas – notamment l’affaire rwandaise, une « erreur quasi criminelle » selon John Lichfield. Et il « avait aussi une terreur obsessionnelle de la réunification allemande », selon The Economist. Mais, du point de vue anglo-saxon, il semble toujours avoir été un excellent allié, loyal et constructif, ce qui lui vaut le titre de « meilleur leader de gauche de l’Europe de l’Ouest » décerné par Andrew Adonis.

Sur le plan de la politique intérieure, en revanche, le bilan est moins brillant – on peut même parler, comme le fait Adonis, d’« occasions manquées ». Mitterrand, « toute clarté dans sa politique extérieure, toute ambiguïté dans sa politique intérieure », n’aura guère laissé sa marque ailleurs que sur le plan institutionnel (il a redéfini la présidence de la République et inventé la cohabitation) et dans l’architecture parisienne. Alors qu’il bénéficiait de tels talents, et d’un tel soutien, c’est maigre. Mais c’est toujours plus que ses successeurs socialistes. Car s’il est un point commun à tous les commentaires, c’est le regret que François Mitterrand n’ait jamais, ni hier ni aujourd’hui, eu d’héritier de sa trempe. Mais qui pourrait dignement succéder à quelqu’un en qui son propre médecin voyait l’héritier de Machiavel et Casanova à la fois ?

Hippolyte Rivail, une exportation française

« Quiconque a étudié les sciences avec sérieux ne peut que rire des ignorants. Il ne peut plus croire aux fantômes ni aux âmes de l’autre monde. » Voilà comment le professeur Hippolyte Léon Denizard Rivail, membre de neuf sociétés savantes et auteur d’une vingtaine de livres sur la pédagogie, résumait son scepticisme. Intellectuel respecté, il baignait dans un milieu scientifique en pleine effervescence, qu’agitaient les débats sur la théorie de l’électromagnétisme, les nouvelles machines à vapeur et la lampe à incandescence.

C’est pourtant ce même homme qui deviendra le fondateur du dogme spirite tel que nous le connaissons aujourd’hui, fondé sur la croyance en Dieu mais aussi en la réincarnation et en la communication avec les morts.

C’est l’histoire de cette mue que raconte l’ouvrage Kardec. A Biografia, que vient de publier le journaliste Marcel Souto Maior (1). « Il aura suffi d’à peine treize années à cet homme pour bâtir une doctrine tout entière », explique l’auteur. De 1857, date de sa conversion à l’âge de 53 ans, jusqu’à sa mort en 1869 des suites d’une rupture d’anévrisme, le positiviste français réussit à rassembler pas moins de sept millions de fidèles. Un chiffre considérable quand on sait que la planète comptait à l’époque 1,3  milliard d’hommes et possédait des moyens de communication relativement aléatoires. « Son succès venait de ce qu’il proposait un traitement scientifique des questions spirituelles et qu’il avait un vrai don pour la vulgarisation », écrit Souto Maior.
Le scientifique a commencé de s’intéresser au spiritisme en 1855. C’était l’époque où Paris connaissait la mode des tables tournantes. Au cours de réunions privées comme d’exhibitions publiques, les participants interrogeaient des tables, qui se mettaient à bouger – mouvements interprétés comme le signe d’une réponse donnée par les esprits des morts, anonymes ou illustres, qui avaient été convoqués. Curieux, Rivail fréquenta plusieurs groupes, cherchant d’abord où étaient cachées les poulies, les cordes et les câbles. Avant de conclure, convaincu de la bonne foi de certains, que « nous sommes bien loin de connaître tous les agents occultes de la nature ». Le scientifique se fit croyant.

Peu de temps après sa conversion, un fidèle lui raconta qu’il l’avait connu dans une vie antérieure, lors de la campagne de César en Gaule, en 58 avant Jésus-Christ. Il s’appelait Allan Kardec ; c’était un druide. Rivail prit dès lors ce nom pour pseudonyme (2). Et, en 1857, Allan Kardec publia Le Livre des esprits. Vinrent ensuite les quatre autres ouvrages majeurs du spiritisme : Le Livre des médiums (1861), L’Évangile selon le spiritisme (1864), Le Ciel et l’Enfer (1865), La Genèse selon le spiritisme (1868). Fondateur de la Société parisienne des études spirites, celui que l’on appelle « le grand codificateur de la doctrine » dirigea en outre, jusqu’à la fin de sa vie, La Revue spirite (3).

Mais Kardec ne fut pas seulement un théoricien. Il dirigea aussi plusieurs séances de spiritisme ; c’est au cours de l’une d’elles qu’il affirme avoir vu une jeune fille de 12 ans recevoir, plume à la main, les paroles de Louis IX, alias Saint Louis, roi de France mort six siècles plus tôt. Dans une autre, une assistance ébahie voit un médium recevoir – et jouer ! – une partition dictée par l’esprit de Mozart.

Pour écrire sa biographie, Marcel Souto Maior a écumé les archives et les bibliothèques parisiennes. Les journaux de l’époque témoignent de l’âpre bataille idéologique qui opposa les autorités catholiques au « pape » des spirites. En 1861, lors d’un événement connu sous le nom d’« autodafé de Barcelone », trois cents livres et documents spirites furent brûlés dans la capitale catalane. Parmi eux, Le Livre des esprits et la prétendue sonate de Mozart. Une campagne de dénigrement dont Kardec, en « fin politique », sut tirer profit, déclare Souto Maior. « Dans ses déclarations comme dans ses écrits, Kardec pesait chacun de ses mots à l’encontre de l’Église, conscient de la publicité que la polémique lui vaudrait. »

En 1865, deux jeunes Américains, les frères Davenport, vinrent à Paris pour une série de séances publiques de « jeu spontané d’instruments de musique et de lévitation d’objets sans contact ». Lors de l’une d’elles, un spectateur (un ingénieur de Rouen) monta sur la scène pour dévoiler les « trucs » des deux frères : une trappe secrète et des planches mobiles. La presse fit ses choux gras de la supercherie et tourna l’événement en objet de moquerie. Kardec se défendit, répétant que le canular ne remettait pas en cause la véritable science spirite, dédiée à l’évolution de l’être humain. « Hors la charité, point de salut » : telle est la maxime du spiritisme, rappela Kardec, qui est une philosophie profonde et ne se réduit pas aux spectaculaires « manifestations » des esprits. De plus en plus mis en cause, le chef de file des spirites avait déjà vu sa santé décliner, des problèmes cardiaques surgir. « L’événement de 1865 a déclenché le compte à rebours de sa mort », écrit Souto Maior.

Aujourd’hui, sur sa tombe du cimetière du Père-Lachaise, on lit plus de messages en portugais qu’en français. C’est que le Brésil est devenu le plus grand pays spirite du monde. Selon les derniers rapports de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE), le spiritisme y compte 3,8 millions de fidèles déclarés, et plus de 30 millions de « sympathisants ». Entre 2000 et 2010, le nombre de spirites à travers le pays aurait augmenté de 65 %. « La population brésilienne accepte très bien l’idée d’une vie après la mort », explique pour sa part Geraldo Campetti, vice-président de la Fédération spirite brésilienne. Quoi qu’il en soit, il existe un point sur lequel tous s’accordent, les dévots comme les chercheurs qui étudient cette religion et les biographes les plus sceptiques : le « kardecisme » est pour ainsi dire une création brésilienne. La doctrine est née en France comme par accident. C’est le Brésil qui lui a donné toute sa dimension. Trois facteurs y expliquent son expansion : le syncrétisme brésilien, qui favorise la coexistence des croyances, la proximité du spiritisme avec le christianisme, et un certain médium, venu de la ville d’Uberaba, dans l’ouest de l’État du Minas Gerais. « Le charisme exceptionnel de Chico Xavier est le principal facteur du succès du mouvement dans ce pays », affirme le sociologue Reginaldo Prandi, professeur à l’université de São Paulo et spécialiste du sujet. La doctrine spirite a gagné le Brésil en 1860 et s’y est développée grâce aux efforts d’Adolfo Bezerra de Menezes, un médecin et homme politique de Rio qui, en plus de propager la doctrine, a traduit plusieurs œuvres de Kardec en portugais. Mais c’est à Chico Xavier, mort en 2002, que revient le mérite de l’essor qu’a connu cette religion à partir des années 1970. Avec plus de 450 ouvrages à son actif [tous bestsellers, NdlR], c’est de loin le médium le plus célèbre de l’histoire du pays. Sa biographie, intitulée « Les vies de Chico Xavier » écrite il y a trois ans de cela par le même Marcel Souto Maior, s’est vendue à plus d’un million d’exemplaires (4). Trois millions et demi de spectateurs sont allés voir son adaptation au cinéma par le réalisateur Daniel Filho. Quant au scénario de l’histoire de Rivail-Kardec, il est déjà prêt, a annoncé Souto Maior dans ses entretiens à la presse. « Le film devrait sortir dans les salles en 2014. »

Disciple de Kardec, Chico Xavier en recommandait chacune des paroles à ceux qui venaient l’écouter. Si le conseil vaut aussi pour sa biographie et le film à venir, l’histoire d’Hippolyte Rivail est promise à un bel avenir au Brésil.

 

Cet article est paru dans Istoé, le 1er novembre 2013. Il a été traduit par Suzi Vieira.

 

L’avenir sera-t-il numérique ?

Commentant dans la parution en anglais du livre de la Française Arlette Farge Le Goût de l’archive, publié avant l’invention du Web, l’historien et bibliothécaire américain Robert Darnton en profite pour dénoncer quelques clichés contemporains. « Nous vivons à l’ère de l’information », lit-on partout. Certes. Mais ce n’est pas si nouveau. Spécialiste comme Arlette Farge du XVIIIe siècle français, il observe avec elle que l’ « opinion publique » était déjà à l’époque le fait de l’homme de la rue, et pas seulement d’une élite, comme le soutient Jürgen Habermas. Le « printemps arabe » déclenché après la mort du vendeur tunisien Mohamed Bouazizi, à grand renfort de Twitter, SMS et autres photos envoyées par smartphone, exprime finalement une « logique de la foule » (formule de Farge) très comparable à celle qui a déclenché le 14 juillet 1789. Bref, les « émotions populaires » n’ont pas attendu le numérique pour naître, enfler et se propager. Deuxième cliché mis à mal : « Toute l’information est disponible en ligne. » Faux. Nous n’avons numérisé qu’une petite partie des ouvrages contenus dans les bibliothèques. Google en a scanné vingt millions, mais, selon l’estimation d’un ingénieur du géant californien, il existe au total 120 864 880 livres différents. Des millions d’autres ne peuvent être retrouvés ou ont disparu, et l’essentiel de l’« information » n’a pas été consigné dans des livres. À elles seules, note Darnton, les Archives nationales françaises comptent plusieurs centaines de kilomètres de rayons ; encore ne comprennent-elles pas les archives militaires ni celles des affaires étrangères. Au total, les archives régionales françaises représentent quelque 2 000 kilomètres de rayons. « L’essentiel n’a jamais été lu, encore moins scanné », écrit-il. Troisième cliché : « L’avenir est numérique. » C’est négliger le fait que le livre papier se porte bien. Il s’en publie chaque année plus que l’année précédente. « Imaginer un avenir dans lequel le numérique détruit l’analogique, c’est se méprendre sur les tendances actuelles et l’histoire de la communication », écrit Darnton. « Les nouveaux médias ne font pas disparaître les anciens, du moins à court terme. Ils élargissent et enrichissent le paysage de l’information. »

Enfin seul

Les Britanniques sont tombés sous le charme de Sylvain Tesson, parti vivre seul un hiver dans une isba au bord du lac Baïkal. « Je pensais que j’allais expédier le livre. Je me suis rendu compte que ce n’était pas un objet à lire vite », écrit ainsi William Leith dans The Spectator. « Sa prose précise, méditative, parvient à ralentir le pouls », confie Blake Morrison dans le Guardian. Et Joanna Kavenna, de la Literary Review, salue quant à elle un livre « tour à tour émouvant, drôle, toujours d’une exceptionnelle qualité ». Ce qui plaît particulièrement, c’est l’honnêteté d’une réflexion qui ne cache rien des contradictions vécues par notre ermite : « Il célèbre la joie de ne rien faire, mais patine, pagaie, escalade, bivouaque », constate Blake Morrison (et se shoote à la vodka). Il réprouve la chasse mais ne voit aucun mal à pêcher. Il exalte les vertus du retour à la nature mais sait que c’est un privilège à préserver. « Il approuve le silence mais caquette comme un malade dans son journal ».