Affaire Gayet : la France, ton café fout le camp !

En juin 2000, au terme d’une présidence Clinton secouée par l’affaire Lewinsky, l’historien Robert Darnton publiait dans la New York Review of Books, un article magnifique intitulé, « Paris: The Early Internet ». Sa thèse : les médias du XVIIIe siècle ont aboli la monarchie française.

Pourtant, il n’y avait en France ni quotidiens, ni presse encartée, ni radio, ni Twitter… Darnton doit donc définir de façon intemporelle ce que sont les « nouvelles », les médias, l’opinion, les lecteurs, etc. Et montrer que la circulation – par les rumeurs, les bruits publics, les médisances, les pamphlets, les libelles, les cafés, les chansons – des récits de la vie privée de Louis XV, détruit le caractère sacré du pouvoir, la thaumaturgie millénaire théorisée par Marc Bloch.

Deux anecdotes illustrent cette thèse. La première est celle des trois sœurs, filles du marquis de Nesle, qui, de 1739 à 1744, furent successivement maîtresses de Louis XV. La première fit manquer au roi un toucher d’écrouelles. Il s’en lassa, passa à la seconde, laquelle mourut en couches. Lorsqu’il en fut à la troisième, le roi tomba malade, reçut l’extrême onction et répudia sa maîtresse : il survécut, mais elle mourut peu après. Il perdit alors ce que Darnton appelle « the royal touch » : plus jamais, lors des touchers royaux, il ne guérit d’écrouelles. L’opinion y vit le doigt de Dieu, punissant la consommation royale des trois sœurs considérée comme incestueuse.

La seconde histoire se passe 1773, alors que le roi vieillissant vit avec la Du Barry. Il aime à faire passer son café lui-même, si bien qu’un jour, distrait, il le laisse bouillir. La Du Barry lui aurait alors lancé : « La France, ton café fout le camp ! ». Reprise dans Les anecdotes sur Mme La comtesse du Barry, un libelle best-seller d’avant la Révolution, la rumeur fait alors le tour de France. Que le roi se comporte comme un robin, un individu « normal » au point que sa maîtresse l’affuble d’un nom de laquais achève de désacraliser les Bourbon.

Pour Darnton qui fut un temps journaliste, les « nouvelles » sont des histoires à propos de « ce qui arrive ». Car la lecture « produit du sens à partir de signes ajustables dans des cadres. Les histoires fournissent les cadres les plus attractifs… Les lecteurs du XVIIIe siècle, en France, faisaient signifier la politique en incorporant les nouvelles dans les cadres narratifs établis par les libelles. Lesquels voyaient leur interprétation renforcée par les messages venus des autres médias — ragots, poèmes, chansons, pamphlets, blagues, etc. »

Closer n’invente rien, pas plus qu’il n’attente à la règle du genre. La vie privée des hommes publics fait évidemment partie des « nouvelles » dont le cadre est la vie publique. Quant au « story-telling » dont on nous rebat les oreilles comme la grande nouveauté de ce temps, il existe depuis toujours. C’est le schème immuable des médias.

Olivier Bomsel

Aux origines d’un film de légende

Vue de l’intérieur d’une cabane rustique plongée dans l’obscurité, une porte s’ouvre sur un paysage sauvage baigné par la lumière du soleil. Son encadrement découpe un carré de clarté sur le fond sombre formé par les murs. La femme qui vient de l’ouvrir, qu’on aperçoit tout d’abord de dos en ombre chinoise, s’avance sur la terrasse en planches de la cabane. Elle s’abrite les yeux de sa main en visière et dirige son regard vers l’horizon. Entre deux énormes formations rocheuses de grès rougeâtre on distingue la silhouette grossissante d’un cavalier qui s’approche au pas lent de son cheval. Une autre porte, ouverte sur un autre paysage, tout aussi farouche et désertique que le premier, également illuminé et qu’on voit aussi de l’intérieur. Deux personnages, un homme et une femme jeunes, pénètrent dans la maison tandis qu’un troisième, plus âgé, le cavalier des images précédentes, reste sur le seuil. Il regarde brièvement à l’intérieur, demeure immobile quelques secondes, le bras gauche enserrant le coude droit, fait demi-tour et s’éloigne d’un pas lourd. La porte se referme.

Ces images, « trésors du cinéma », pour emprunter la formule utilisée à leur propos par le critique Roger Ebert, et que quasiment tout le monde a en tête, figurent parmi les plus célèbres et célébrées de l’histoire du septième art. Nourries du mythe du cowboy solitaire, qu’elles ont contribué plus que toute autre à renforcer, elles composent respectivement les premiers et derniers plans du film The Searchers de John Ford. Réalisé en 1956, The Searchers, diffusé dans d’autres langues sous des titres sans le moindre rapport avec l’original (La Prisonnière du désert, Centauros del desierto, Der Schwarze Falke, Sentieri Selvaggi), est largement considéré comme un des meilleurs westerns jamais tournés, un des plus puissants films de John Ford, un des plus grands films de tous les temps et celui qui a fourni à John Wayne l’occasion de sa plus formidable prestation. C’est à ce film qu’est consacré l’ouvrage du même titre que vient de publier Glenn Frankel, ainsi qu’à l’histoire qui a en partie inspiré le livre dont il est tiré.

Captive durant vingt-quatre ans

Cette histoire est celle de Cynthia Ann Parker, une jeune américaine, fille de colons établis au Texas, enlevée en 1836 à l’âge de neuf ans par une bande d’indiens Comanches, après que ceux-ci eurent massacré une bonne partie de sa famille. Dans le Texas d’alors, les enlèvements de blancs par les Indiens étaient une pratique très répandue. Vivant de rapines et d’exactions en tous genres, féroces et cruels, les Comanches, une des tribus indiennes les plus guerrières, se livraient à de tels actes pour de multiples raisons : afin de se procurer de la main d’œuvre pour garder leur bétail, dans le but d’extraire de leurs prisonniers des rançons, et pour pallier les pertes démographiques causées par de nombreux décès du fait des maladies, jusque-là inconnues de ces populations, que leur avaient apportées les blancs. Si les enfants en très bas âge qu’ils avaient capturés étaient le plus souvent tués, tout comme les adultes, le plus souvent après avoir été torturés (et les femmes violées), les enfants plus grands étaient fréquemment adoptés par des familles comanches qui les élevaient comme leurs propres enfants, avec la même affection. C’est ce qui arriva à Cynthia Ann Parker. Adoptée par une famille comanche, puis mariée au chef de la bande, elle demeura captive de celle-ci durant vingt-quatre ans.

Cynthia avait un oncle, James Parker, personnage excentrique et douteux. Décidé à arracher des mains des Comanches les membres de sa famille qu’ils détenaient, il se lança à leur poursuite pour les délivrer. Après plusieurs tentatives manquées, sa fille Rachel fut échangée contre rançon. Quelques années plus tard, ce fut le cas du fils de Rachel, alors âgé de sept ans, et du frère de Cynthia, qui en avait treize. Cynthia elle-même ne fut retrouvée qu’en 1850, parmi les membres d’un groupe de Comanches faits prisonniers par un détachement de soldats américains et de Texas Rangers. Le chef comanche avec lequel elle était mariée avait été tué, et elle fut forcée d’abandonner deux des trois enfants (deux garçons) qu’elle avait eus de lui. Elle ne parlait que la langue comanche. Son retour parmi les blancs fut difficile et douloureux. « Son sauvetage », résume très bien Geoffrey O’Brien dans sa recension du livre de Frankel, « ne fut guère une occasion de célébration. Il ressembla à une seconde captivité. Enfermée en elle-même, terrifiée, consumée de chagrin par la perte de son mari et de ses deux fils, elle passa des mains d’un de ses parents éloignés à celles d’un autre, personne ne sachant quoi faire d’elle ». Après avoir été exhibée un temps comme une curiosité, Cynthia Anna Parker, que son oncle décrivait comme « la personne la plus malheureuse [qu’il ait] jamais vue », mourut quelques années plus tard dans l’oubli.

Nettoyage ethnique

Glenn Frankel, qui a travaillé durant vingt-sept ans comme reporter au Washington Post et a notamment été chef de bureau de ce journal en Afrique du sud et à Jérusalem, à qui les terribles réalités de la haine raciale et des affrontements ethniques sont donc familière, fait le récit de cette triste histoire avec précision et rigueur, objectivement et sans parti pris. Il ne cherche pas à dissimuler la cruauté des Comanches qui écumaient en bandes le Texas, qui amputaient, éviscéraient, mutilaient, décapitaient et scalpaient leurs prisonniers. Mais il ne cache pas non plus la sauvagerie dont ont très souvent su faire faire preuve les soldats de la cavalerie américaine au cours d’opérations volontiers qualifiées par les historiens révisionnistes d’aujourd’hui comme des campagnes de nettoyage ethnique, « caractérisation difficile à réfuter », reconnaît Frankel, « en dépit du contexte émotionnellement chargé ». Dans la lutte sanglante et sans pitié auxquels blancs et Indiens se livraient, précise-t-il, aucun des deux côtés ne voyait l’autre comme pleinement humain : « Les Comanches voyaient les Texans comme des envahisseurs sans conscience qui occupaient leurs terres, détruisaient leurs terrains de chasse et violaient toutes leurs promesses. Les Texans voyaient les Comanches comme une race de vermines, brutale, sans pitié et sadique ».

Un des deux fils de Cynthia Ann Parker que la jeune femme avait dû laisser en compagnie des Comanches, Quanah Parker, allait rapidement faire parler de lui. Il devint en effet un chef prestigieux, le leader d’une des dernières bandes de Comanches à résister à la présence blanche au Texas. Son arrivée à sa tête coïncida avec le début de la période d’extermination des bisons sur le territoire américain. Décidé à arrêter le massacre, Quanah attaqua sans succès un camp fortifié de chasseurs. Relégué dans une réserve, il y devint une autorité respectée, un homme réputé pour sa compétence et un des plus riches Indiens de son époque. En ce que certains critiques ont justement appelé une trop longue digression éloignant de ce qui constitue le vrai sujet du livre, s’appuyant notamment sur l’ouvrage de S.C. Gwynne Empire of the Summer Moon, Glenn Frankel, dans une section entière de six chapitres, raconte en détail la vie et les exploits de Quanah en donnant d’abondantes informations sur les tueries de bisons. Quanah Parker était très attaché à sa mère, dont il s’employa à maintenir et fortifier le souvenir. Grâce à lui et aux membres survivants de la famille Parker, l’histoire de Cynthia Ann Parker se transforma peu à peu en légende. Elle et son fils devinrent les sujets d’un opéra et de pièces de théâtres en un acte. L’histoire de Cynthia Ann Parker inspira aussi plusieurs romans, dont le plus fameux est celui d’Alan Le May dont est tiré le film de John Ford.

Comme beaucoup d’écrivains américains, avant de devenir un auteur, Alan Le May avait exercé plusieurs métiers : soldat durant la première guerre mondiale (mais il ne quitta jamais le territoire des États-Unis), gardien de chevaux au Colorado, cantonnier dans le Wisconsin, pêcheur en Floride, géologue en Colombie, « sparring partner » d’un boxeur poids welter à Chicago. Bien qu’il ait toujours affirmé écrire des westerns pour des raisons strictement pécuniaires (le genre était populaire et à la mode), il est clair qu’Alan Le May, descendant de pionniers et familier de l’histoire des conflits entre les Indiens et la culture occidentale, traitait avec The Searchers d’un sujet proche de lui et qu’il connaissait très bien.

Depuis Le dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, les histoires de blancs captifs des Indiens n’étaient pas rares dans la littérature américaine. L’originalité de The Searchers est d’être « une histoire de captifs inversée » (Frankel). Le récit ne se concentre en effet pas sur les victimes (et leurs ravisseurs), mais sur ceux qui partent à leur recherche. Pour rédiger son roman, Alan Le May a utilisé l’histoire de Cynthia Ann Parker, mais aussi soixante-quatre autres histoires d’enlèvements de blancs par Indiens. Sélectionnant dans chacune d’elles les anecdotes qui l’intéressaient pour les intégrer dans celle de Cynthia Ann Parker, il créa plusieurs personnages de fiction à partir de modèles réels, par exemple Amos Edwards, dont certains traits (pas tous) rappellent James Parker. Il en inventa aussi de nouveaux, comme Martin Pauley, un jeune homme dont les parents ont été massacrés par les Comanches. Il transposa aussi l’histoire dans le temps en la situant après la fin de la guerre de sécession.

« Je fais des westerns »

The Searchers était le plus sérieux effort littéraire de Le May en dix ans. Son écriture lui demanda beaucoup de travail. Pour composer un livre de 200 pages, il en rédigea 2000. Mais le roman fut un succès. Le premier tirage se vendit à 14.000 exemplaires, et le livre est constamment réédité en format de poche depuis lors. Les droits d’adaptation furent vendus au milliardaire Cornelius Vanderbilt, qui venait de créer une société de production dont un des partenaires était John Ford. Comme Le May s’en doutait, Ford décida de confier le scénario à un de ses collaborateurs réguliers, Frank Nugent, et de tourner cette histoire, qui se passe pourtant dans les plaines du Texas, dans son décor favori de la Monument Valley, entre l’Arizona et le Nouveau-Mexique.

Au moment où il se lança dans cette aventure, Ford traversait une période difficile. Ses derniers films l’avaient laissé insatisfait, mécontent des studios, des acteurs et de lui-même. Un an auparavant, il avait été opéré d’une double cataracte et portait depuis lors un bandeau noir sur l’œil gauche. Alcoolique et gros fumeur, il avait pris l’habitude de boire sur les tournages, rompant avec une discipline qu’il avait réussi à s’imposer jusque-là. Sa santé était défaillante et son moral assez bas. The Searchers lui fournit l’occasion de se reprendre en réalisant un nouveau western, le genre qu’il affectionnait par-dessus-tout (« Je m’appelle John Ford et je fais des westerns » déclara-t-il un jour pour se présenter devant une assemblée de réalisateurs), et de produire un chef d’œuvre.

Une interminable quête

Le scénario élaboré par Frank Nugent s’éloigne quelque peu du roman de Le May. Amos a été rebaptisé Ethan, d’autres personnages ont été ajoutés, ainsi que des éléments de comédie dans ce qui était une histoire uniformément tragique. Les relations de Nugent et Ford n’ont pas été faciles. Ford était notoirement un homme au caractère difficile, qui ne laissait quasiment aucune marge de manœuvre à ses collaborateurs et s’appropriait autoritairement tous les aspects de ce qu’il considérait comme son film. Telle qu’elle résulte de leur double travail, l’histoire racontée dans The Searchers peut être résumée dans ses grandes lignes en quelques phrases. Elle s’ouvre sur l’arrivée d’Ethan, à l’issue de trois ans de pérégrinations, dans la maison de son frère. Ethan est un marginal qui a combattu dans les rangs des mercenaires américains au service de l’empereur Maximilien du Mexique et semble en délicatesse avec les autorités. On comprend rapidement que lui et sa belle-sœur Martha éprouvent l’un pour l’autre une attirance dont ils se sentent coupables et qu’ils cherchent à dissimuler. Partis en compagnie d’autres habitants du lieu s’enquérir d’un vol de bétail par les Indiens, Ethan et Martin réalisent trop tard avoir affaire à une ruse des Comanches, une diversion destinée à les éloigner de la maison dans le but d’attaquer celle-ci. Ils rebroussent chemin mais arrivent trop tard : la maison est en cendres, Aaron et Martha ont été tués, et cette dernière violée. Les deux petites filles du couple, Lucy et Debbie ont été enlevées. Accompagnés par d’autres colons, les deux hommes partent à leur recherche. Au bout d’un certain temps, ils retrouvent le cadavre de Lucy, qui a également été violée.

S’engage alors une interminable quête à la recherche de Debbie, qui conduit Ethan et Martin à poursuivre les Comanches à travers plusieurs États durant cinq longues années. Ils finissent par les retrouver, mais Debbie, qui est devenue une Indienne, refuse de les suivre. Attaqués par les Comanches, ils s’échappent. De retour chez eux, ils interrompent les noces de la jeune femme qu’aime Martin et avec laquelle il était engagé : au désespoir de le voir revenir, elle avait renoncé à lui. Une seconde rencontre avec les Indiens donne l’occasion à Ethan de tuer le chef comanche qui avait fait de Debbie sa femme. Depuis longtemps, on a compris qu’Ethan ne voulait plus sauver Debbie mais la tuer, parce qu’elle était devenue à ses yeux une sauvage, qu’il la considérait perdue et souillée par son union avec un Comanche, et pour venger par une sorte de crime d’honneur l’humiliation infligée à sa famille et à sa race. Au moment de passer à l’acte, il se ravise soudainement, prend Debbie dans ses bras et la soulève vers le ciel, comme on l’avait vu faire lorsqu’elle était encore une petite fille, en lui disant simplement : « Rentrons à la maison ». Ethan ramène Debbie chez elle sur son cheval en croupe derrière lui. Il la prend dans les bras et la dépose sur le seuil. Martin rentre dans la cabane, en compagnie de la femme qu’il aime et qu’il a définitivement retrouvée. Après quelques secondes d’immobilité songeuse, Ethan tourne les talons et s’éloigne. Sa place n’est pas là, il n’a pas de chez soi et ne peut que reprendre sa vie d’errance.

Maître des images

Comme c’est le cas de beaucoup de très grands films, The Searchers n’est pas sans défauts ou faiblesses. Plusieurs sous-intrigues d’intérêt réduit interfèrent inutilement avec l’intrigue principale, la quête d’Ethan et de Martin. Des scènes de comédie assez lourdes contribuent à altérer la pureté et l’intensité dramatique du récit. C’est par exemple le cas de toutes celles qui impliquent une jeune indienne au physique ingrat, avec laquelle Martin se retrouve malencontreusement marié, ou, lors des noces interrompues, une de ces interminable scènes de bagarre que Ford prisait tellement, dont celle, célèbre, qui clôture L’Homme tranquille est la plus mémorable. Dans ses films comme dans la vie, Ford trouvait hilarantes un certain nombre de choses (comme un coup de poing dans la figure ou un coup de pied dans le bas du dos) qui ne faisaient rire que lui. Ces fautes de goût et ces maladresses ont fait dire au critique Richard Schickel de The Searchers qu’il était « un chef d’œuvre gâché ». Gâché peut-être (le jugement est malgré tout un peu excessif), mais chef d’œuvre tout de même, tant le film dégage de force.

L’emprise qu’il exerce naît de la combinaison de plusieurs éléments. Le premier est la puissance expressive des images. Ford n’aimait guère les dialogues et détestait les scènes d’exposition, qu’il éliminait impitoyablement, rappelle Frankel, chaque fois qu’il en avait l’occasion : « Lorsqu’il avait le choix entre plus de mots et moins, il optait invariablement pour moins, et, rétrospectivement, il apparaît que c’était le bon choix ». C’est que Ford, qui s’était formé avec le cinéma muet, maîtrisait comme peu l’art de raconter une histoire quasiment à l’aide des seules images. La scène d’ouverture du film, celle des retrouvailles d’Ethan Aaron et Martha, est de ce point de vue exemplaire. Sans un mot, par le seul jeu des regards, le positionnement des acteurs dans le décor, les cadrages et les éclairages, Ford y fait comprendre la nature des sentiments de Martha et d’Ethan l’un pour l’autre et les états d’âme complexes que leur situation fait naître chez les trois protagonistes. Maître en la matière, Ford composait avec un art consommé des images éloquentes, en elles-mêmes et par la manière dont elles faisaient écho à d’autres images du film ; des images qui étaient aussi souvent d’une grande beauté, mais d’une beauté jamais gratuite (il était par exemple très attentif à ne pas abuser de la splendeur gothique de la Monument Valley), puisque fondamentalement au service de l’histoire. À côtés des célèbres plans d’ouverture et de fin du film, on citera à ce titre les fabuleuses images des Comanches chevauchant en deux files parallèles sur les crêtes d’une vallée de part et d’autre de la troupe des cavaliers bancs qui progresse au pas des chevaux, ou la séquence de la fuite de Debbie pourchassée à cheval par Ethan sur une haute dune de sable.

Un formidable acteur

Le deuxième élément est l’extraordinaire interprétation de John Wayne. Au moment où Ford l’a engagé pour The Searchers, John Wayne avait déjà tourné une bonne partie de la vingtaine de films qu’il allait faire avec lui, dont les trois célèbres westerns de cavalerie Le Massacre de Fort Apache, La Charge héroïque et Rio Grande. Le rôle qu’il allait interpréter dans he Searchers était bien plus difficile à jouer que ceux qu’il avait endossé pour ces réalisations, tant le personnage qu’il incarne est complexe. « Ethan Edwards », dira-t-il par après, « est le personnage le plus fascinant que j’ai jamais interprété dans un western de John Ford ». On a d’ailleurs pu soutenir que c’était un des personnages les plus complexes jamais vus à l’écran. Il a en tous cas fait une impression suffisamment forte sur Wayne pour l’inciter à appeler un de ses fils Ethan.

« L’image que nous avons aujourd’hui de Wayne » fait remarquer Glenn Frankel, « est distordue par la dernière décennie de sa carrière, lorsqu’il est devenu le symbole et le porte-parole d’une vision simpliste, militariste et machiste de l’Amérique à l’époque de la débâcle de la guerre du Vietnam […] Mais avant de devenir John Wayne, Inc., Wayne […] avait créé une série unique de rôles distinctement américains, et un personnage singulier plein de charme, de menace et de grâce physique ». Dans un remarquable portrait de l’acteur, l’historien Gary Willis souligne de fait l’étonnante aisance avec laquelle il mouvait son corps puissant avec quasiment l’élégance d’un danseur – il bougeait « comme un gros chat » disait le réalisateur Howard Hawks – et la saisissante présence physique que lui conféraient ses mouvements économiques et strictement contrôlés. Cette aisance ne lui était pas naturelle mais le produit d’années de travail et le fruit d’une volonté continue de perfectionnement. Wayne, pour reprendre la formule de Gary Willis, a fini par devenir son propre mythe. Ses prises de positions martiales et conservatrices et ses performances décevantes dans les films de la fin de sa carrière, lorsque qu’il n’a plus fait que s’auto-parodier, ne devraient pas faire oublier qu’il a souvent été un formidable acteur.

C’est le cas par exemple dans la scène où Ethan et Martin rencontrent deux jeunes femmes qui viennent d’être libérées des mains des Indiens et qu’ils souhaitent examiner pour vérifier si une d’entre elles ne serait pas Debbie. Le spectacle qu’elles offrent est pénible, difficile à soutenir. À l’évidence, elles ont perdu la raison, et on frémit à l’idée des horreurs qu’elles ont subies et dont elles ont été les témoins. « Difficile à croire qu’il s’agit de femmes blanches » dit quelqu’un. « Ce ne sont plus des blanches », lâche Ethan, « ce sont des Comanches ». Et la caméra montre son visage (« un sacrément bon plan » dira plus tard Wayne), visage où se lit un mélange « de détresse, de tristesse, de colère, de pitié, de résignation et peut-être de désespoir » (Glenn Frankel), « de haine, de douleur, de désespoir, de soif de vengeance, de tristesse et de pitié » selon l’écrivain Javier Marias, sentiments auxquels on pourrait d’ailleurs ajouter l’horreur, le dégoût et la révolte : une performance d’acteur qui vaut bien celle d’Orson Welles dans la scène, à la fin du Troisième Homme, où le personnage du trafiquant Larry Lime, qu’il interprète, poursuivi dans les égouts de Vienne et réalisant qu’il est pris, jette à son ami Martins (Joseph Cotten) qui le menace de son revolver un regard où se mêlent l’étonnement, le défi, l’amertume, la fureur, la résignation, l’ironie et l’amusement.

« Merveilleuse et somptueuse ambiguïté »

Le troisième atout du film est ce qu’on pourrait appeler à la suite de Robert Pippin « la merveilleuse et somptueuse ambiguïté » des personnages (à commencer par celui Ethan), des situations et du récit dans son ensemble. De multiples questions se posent à leur sujet que Ford a laissé ouvertes, parce qu’il ne souhaitait pas leur apporter de réponse claire, n’était pas en mesure de le faire ou se moquait d’y parvenir. Certaines de ces questions sont simples et sans trop de conséquences, d’autres touchent à des points fondamentaux. Ethan et Martha n’auraient-ils pas eu une liaison par le passé avant que Martha n’épouse Aaron ? Et Debbie ne serait-elle pas en réalité la fille d’Ethan ? On comprendrait mieux le comportement d’Ethan et sa rage (sur le tournage, Ford, semble-t-il a laissé entendre que ce pourrait être le cas).

Et qui est véritablement Ethan ? L’homme est délibérément présenté comme doté d’un passé mystérieux, comportant peut-être des aspects inavouables (« votre profil s’adapte à beaucoup de descriptions » lui dit un autre personnage). Ethan est avant tout un raciste impénitent, qui voue aux Indiens une haine inextinguible et un mépris profond qu’il exprime moins en paroles (il ne fait que peu de déclarations ouvertement racistes) que par son attitude. Mais c’est aussi un homme qui connaît très bien les Comanches, leurs mœurs et leurs coutumes, leurs croyances et leur langue, qu’il parle avec aisance. En un sens, il est aussi sauvage qu’eux et témoigne à leur égard de la férocité qui les caractérise. On le voit achever un Indien d’une balle entre les deux yeux, parce qu’il sait que selon leur croyance, une telle mort lui interdit l’accès aux paradis des chasses éternelles, massacrer des bisons au motif que les bêtes abattues sont autant de viande que n’auront pas les Indiens pour se nourrir en hiver, et tirer sur des Comanches occupés à ramasser leurs blessés. À de nombreux moments, les autres protagonistes doivent l’arrêter dans des accès de rage meurtrière et à la fin du film, après avoir abattu le chef comanche, dans un geste plein de fureur vengeresse et de folie haineuse, il le scalpe.

D’un autre côté, Ethan est le héros de l’histoire, une incarnation de cette figure mythique positive qu’est le cowboy errant et solitaire, expression de « l’irréductibilité de la figure du rebelle dans la légende américaine » pour utiliser la brillante formule du critique David Tompson. Et il y a en lui une grandeur tragique. Greil Marcus, Martin Scorsese et bien d’autres l’ont comparé au capitaine Achab, taraudé par l’image de Moby Dick et obsessionnellement lancé à la poursuite de la baleine blanche. Et on a pu dire de lui qu’il était un personnage shakespearien.

Ces réflexions conduisent à la question qu’on ne peut s’empêcher de se poser, celle de la signification du film, dans l’esprit de son auteur et en général, indépendamment de celle qu’il lui attribuait ou a voulu lui donner. The Searchers est-il un film raciste ou une dénonciation du racisme ? Dans la vie, John Ford était plutôt favorable à l’attribution de droits civiques aux populations indiennes, et il réalisera par après des westerns offrant des Indiens une image résolument positive. Mais le message émanant de The Searchers à cet égard n’est pas tout à fait clair.

D’un côté, tels qu’ils sont présentés, les Comanches se conforment totalement au stéréotype négatif de l’Indien, pillard sans scrupules, tueur sans remords et adepte réjoui de la torture. De l’autre côté, on notera que jamais les violences dont les Comanches se rendent coupables ne sont montrées à l’écran. On dira que c’est pour donner à leur évocation toute la force de la suggestion, et il y a certainement du vrai dans cette observation. « Veux-tu que je te fasse un dessin ? » répond brutalement Ethan à un de des compagnons qui lui demande si Lucy a été violée. Et le ton d’une incroyable violence avec lequel il lui lance cette réplique en dit long sur l’horreur du spectacle qu’il a eu sous les yeux. Mais il ne s’agit là que d’une partie de l’explication. Contrairement à celles perpétrées par les Indiens, les violences exercées par les soldats américains à leur encontre sont en effet, elles, très explicitement montrées, comme dans cette scène où l’on découvre les restes d’un village qu’ils ont massacré avec une férocité qui trouble à l’évidence Ethan. Et lors de la première rencontre d’Ethan avec le chef comanche, c’est moins au face-à-face d’un civilisé et d’un sauvage qu’on a l’impression d’avoir affaire qu’à celui de deux héros de tragédie antique, également brutaux et également convaincus de la justesse de leur cause. Au bout du compte, sans doute faut-il convenir avec Roger Ebert que ce que Ford a « maladroitement et nerveusement » essayé de faire est de dépeindre le racisme qui justifie le génocide. Mais pour peu que telle ait bien été son intention, le message n’est pas passé, à tout le moins pas immédiatement. « Le racisme était si endémique dans notre culture », observe Joseph McBride dans sa biographie de John Ford, que personne ne le nota […] John Wayne fut traité comme un héros classique de western, personne ne comprit ».

Des accents mexicains

Enfin, il y a la musique, composée par Max Steiner. Frankel ne la mentionne que pour signaler la façon dont, conformément à ses habitudes autoritaires, Ford l’a mutilée, sans que Steiner s’en formalise trop, avance-t-il, même si la lettre du producteur au compositeur qu’il cite semble indiquer que ce dernier avait quand même été assez contrarié et avait exprimé son mécontentement. À l’instar de la plupart des critiques, dont beaucoup ne prennent même pas la peine d’évoquer la bande sonore du film, Frankel omet complètement de souligner à quel point la musique de Steiner (compositeur prolifique et auteur notamment des musiques de King Kong, Autant en emporte le vent, Le Trésor de la Sierra Madre et Casabanca) contribue à la création de l’atmosphère du film et soutient la progression dramatique du récit. Comme le met bine en lumière Kathryn Kalinak dans How the West Was Sung, son livre sur les musiques dans les films de John Ford, la partition de The Searchers se distingue par l’usage qu’elle fait, à côté de passages symphoniques originaux et de thèmes repris d’autres westerns dont Steiner avait composé la musique (c’est le cas par exemple pour les thèmes « indiens »), de chansons populaires. Une d’entre elles est la chanson-leitmotiv du film, composée pour l’occasion par Stan Jones et interprétée par le groupe Sons of the Pionneers. On en entend quelques mesures au début, une strophe à la fin, et Steiner en reprend à de nombreuses reprises la mélodie, à certains moments de grande intensité dramatique ainsi que dans les scènes où l’on voit Ethan et Martin chevaucher dans le majestueux paysage de la Monument Valley.

Il y a aussi des chansons typiques du sud des États-Unis et de l’époque, par exemple « Lorena » (que Steiner avait déjà utilisée dans la partition d’Autant en emporte le vent), et « The Bonnie Blue Flag », deux airs qu’affectionnaient les soldats des troupes confédérées durant la guerre de sécession. L’instrumentation fait une grande place à la guitare, avec pour effet de donner à la musique des accents mexicains qui contribuent à créer une impression poignante de tristesse et de mélancolie, comme le font les orchestres de mariachi dans les films de Sam Peckinpah.

À sa sortie, The Searchers a été plutôt bien accueilli. La critique cinématographique du New Yorker Pauline Kael l’a certes dénoncé comme un film « statique », mais dans l’ensemble, il a été apprécié, essentiellement, toutefois, comme un bon western de plus de John Ford avec John Wayne dans le premier rôle. Ce n’est que progressivement qu’on s’est aperçu qu’il possédait une profondeur singulière et la dimension d’un chef d’œuvre. Peu à peu, le film s’est établi la réputation dont il jouit aujourd’hui. Il a été chaleureusement salué par de nombreux cinéastes, critiques et écrivains, par exemple le romancier Jonathan Lethem ou l’auteur Cubain Guillermo Cabrera Infante, un passionné de cinéma. Si François Truffaut, dans la fougue critique de la jeunesse, l’a éreinté, « plus tard » raconte Bertrand Tavernier, « lorsque j’en ai parlé avec lui, il a reconnu qu’il avait été aveugle devant Ford ». Jean-Luc Godard n’a pas hésité à comparer les retrouvailles d’Ethan et Debbie à celles d’Ulysse et Télémaque, avouant même – on s’en étonnera tout de même connaissant l’homme et sa vision très intellectuelle du cinéma – avoir pleuré au spectacle de cette scène.

Martin Scorsese, Steven Spielberg et George Lucas

Aux États-Unis, The Searchers a été placé au plus haut par toute une génération de réalisateurs, qui ont fait part de leur admiration envers le travail de Ford et reconnu leur dette à son égard. De la même manière que, selon Hemingway, toute la littérature américaine est sortie du roman de Mark Twain Huckleberry Finn, certains ont été jusqu’à prétendre que tout le cinéma américain postérieur était issu de The Searchers. C’est à l’évidence une terrible exagération. Il est toutefois incontestable que le film a exercé une profonde influence sur des cinéastes comme Martin Scorsese, Steven Spielberg, George Lucas, John Milius et Paul Schrader, influence dont on relève des marques ostensibles dans plusieurs de leurs films, par exemple Taxi Driver ou Stars Wars. À ces noms, que cite Frankel, on pourrait d’ailleurs ajouter ceux de Robert Aldrich, Clint Eastwood et Sam Peckinpah. L’influence en question se réduit souvent à un seul plan, mais ceux de Ford étaient si réussis qu’ils ne pouvaient qu’impressionner durablement tous ceux qui font le métier de raconter des histoires en images. Parmi ceux-ci figure notamment un immense réalisateur que Frankel ne mentionne pas, l’Anglais David Lean. On sait que celui-ci a visionné à de multiples reprises The Searchers lorsqu’il préparait le tournage de Lawrence d’Arabie, pour comprendre comment mettre en valeur et exploiter un paysage désertique. Et l’on trouve dans ce film plusieurs échos des images de celui de Ford : le célèbre plan dans lequel on aperçoit le Shérif Ali (Omar Sharif) surgir du fond du désert sur son dromadaire dans un tremblement d’air chaud rappelle l’arrivée d’Ethan au début de The Searchers, et la scène du raid de Lawrence et ses combattants arabes sur le camp militaire turc établi aux portes d’Akaba fait penser à celle de l’attaque du village comanche par Ethan.

« Quand la vérité devient la légende, imprimez la légende » déclare fameusement le directeur d’un journal à la fin de L’Homme qui tua Liberty Valance, un autre western de John Ford avec John Wayne, postérieur à The Searchers. John Ford, observe Glenn Frankel, aimait créer et manipuler des mythes. Avec L’Homme qui tua Liberty Valance, il s’est employé à les mettre en question. De ce film de la fin de sa vie de Ford, le réalisateur et critique Peter Bogadonovitch disait en effet qu’il nous apprend « que nos légendes sont fausses, notre histoire une tromperie, et que tout ce en quoi nous croyons est un mensonge ».

Un emboîtement de légendes

Avec The Searchers, on n’en est pas encore là. En un sens, ce film peut même être considéré comme une nouvelle version de la légende sur laquelle il est basé. « L’histoire de Cynthia Ann Parker », souligne Glenn Frankel, « a été racontée et racontée à nouveau, altérée et ré-imaginée par chaque génération en réponse à ses besoins particulier et en fonction de sa sensibilité propre, jusqu’à ce que faits et fiction fusionnent pour former un mythe américain fondateur de la conquête de l’Ouest ». Ce mythe a continué à s’enrichir et le film de Ford en constitue un avatar supplémentaire. Sa comparaison avec la véritable histoire de Cynthia ne laisse aucun doute qu’avec lui on se trouve en présence d’un univers de fiction très éloigné de la réalité. Cynthia Ann Parker, lorsqu’on la retrouvée, était une femme sale en haillons à moitié hébétée. Rien à voir avec la ravissante Debbie interprétée par Nathalie Wood dans l’éclat de ses dix-huit ans, rayonnante et resplendissante comme une sorte de Pochacontas en robe seyante et mocassins de daim. Ainsi que le rappelle Mathieu Lacoue-Labarthe dans son excellent livre Les Indiens dans le western américain, John Ford se moquait de fait éperdument de toute considération de réalisme en matière de costumes, choisissant ceux-ci non en fonction de la tribu à laquelle était censés appartenir ceux qui les portaient, mais de leur beauté et de leur caractère spectaculaire. Dans le même esprit, les Comanches du film sont interprétés par des Indiens navajos.

Produit d’une légende, relève pertinemment Frankel, « The Searchers est devenu lui-même une légende et les fabricateurs de mythes sont devenus eux-mêmes mythiques ». À l’instar de Citizen Kane, The Searchers est une œuvre de référence dont on parle bien davantage qu’on la connaît vraiment et qu’on la regarde, « peut-être le plus grand film hollywoodien que peu de gens ont vu ». C’est donc à un emboîtement de légendes qu’on a ici affaire. Le paradoxe est que l’avoir réalisé, avoir compris à la fois le gouffre qui sépare les faits réels de leur version fictive et la part de légende présente dans notre vision du film et de ceux, comme John Wayne, qui lui ont permis d’exister, n’enlève que peu à la fascination qu’il exerce sur nous. De la lecture du livre de Glenn Frankel, exceptionnellement bien documenté et écrit dans une langue riche, rapide et élégante, on sort beaucoup plus lucide au sujet des légendes qui entourent la double histoire qu’il raconte, et plein de compassion pour les victimes des violences qu’il décrit dans la première partie ; mais aussi plein d’admiration pour ceux qui ont réussi à transformer leur triste et douloureuse histoire en un film de genre qui est en même temps une œuvre d’art d’une grand beauté, qui émeut, trouble et force à réfléchir. 

Michel André

Kennedy, Roth et Greenspan dans The New Republic

La ligne politique de The New Republic a évolué depuis la création du magazine par Walter Lippmann et quelques autres intellectuels progressistes américains il y a un siècle. Aujourd’hui toujours « liberal » c’est-à-dire, comme on sait, de gauche, aux États-Unis, le périodique l’est toutefois de façon légèrement moins prononcée que par le passé, et un fort soutien à la politique de l’État d’Israël en est devenu, en matière internationale, une des caractéristiques majeures.

Depuis l’époque où Edmund Wilson en était le rédacteur en chef adjoint et un de ses critiques littéraires attitrés, ce qui n’a pas cependant pas varié et est demeuré quasiment constant est la qualité des recensions de livres du bimensuel. En témoignent les trois articles qui composent la rubrique concernée dans le numéro daté du 30 décembre 2013.

Le premier est un compte-rendu pénétrant et critique du dernier ouvrage d’Allan Greenspan par l’économiste Robert Solow, toujours aussi incisif à 89 ans. Dans son analyse des relations entre les dépenses de l’État et le volume de l’épargne – il soutient que les premières croissent aux dépends du second – fondée sur une régression linéaire statistique interprétée de manière peu rigoureuse, comme dans ses considérations sur le déficit public, qu’il juge néfaste en toutes circonstances, et les facteurs décourageant l’investissement, qu’il réduit à l’excès de réglementation, Greenspan, relève Solow, qui a su dans certaines circonstances (certes pas toujours) se montrer un président de la Réserve fédérale lucide et pragmatique, laisse ses préjugés idéologiques l’emporter sur son sens des réalités et sa sagacité.

Le deuxième article est une excellente recension du récent ouvrage de Claudia Roth Pierpont au sujet de Philip Roth par Adam Kirsh, prétexte pour revisiter l’œuvre de l’écrivain et la mettre en perspective de manière intelligente, en analysant de façon originale le rôle qu’y jouent les thèmes dont la présence obsédante caractérise notoirement ses livres : le sexe, la mort et la judéité. Sans tomber dans une totale complaisance (elle ne cherche pas à cacher le caractère moins réussi de certains des très nombreux romans de l’écrivain), Claudia Roth Pierpont, note justement Kirsh, donne malgré tout un peu l’impression d’écrire avec le regard de Philip Roth par dessus son épaule. On ajoutera que cela risque d’être également le cas de la biographie de Roth à laquelle travaille actuellement Blake Bailey, déjà auteur de remarquables biographies de deux « enfants maudits » de la littérature américaine contemporaine – alcooliques, tourmentés et très malheureux tous les deux – John Cheever et Richard Yates. Il s’agit en effet d’une biographie « autorisée », rédigée à la demande de Roth et en collaboration étroite avec lui.

Le troisième article analyse trois des très nombreux livres sur John Fitzgerald Kennedy publiés à l’occasion du 50e anniversaire de son assassinat, dont un de Robert Dallek, auteur de ce qui est généralement considéré comme un des meilleurs parmi les milliers d’ouvrages sur le président américain. Son auteur est l’historien Stephen Sestanovich, et il porte exclusivement sur la politique étrangère de Kennedy, en laissant de côté des tas d’autres sujets intéressants aussi souvent et longuement traités que celui-ci : la personnalité complexe de Kennedy, sa vie privée et sa vie sentimentale – pour employer un euphémisme – très remplie et aujourd’hui bien documentée, sa politique intérieure, notamment en matière de protection sociale et de droits civiques, ou son assassinat.

Il est commun d’affirmer qu’au plan international, le bilan de la présidence de Kennedy est mitigé, qu’il mêle réussites remarquables (la gestion de la crise des missiles, le lancement du processus de détente) et sanglants échecs, en premier lieu la fameuse et lamentable affaire de la Baie des Cochons. Portant sur cette politique un jugement dans l’ensemble sévère (un peu trop, sans doute), Sestanovich soutient que ses succès n’en ont pas toujours été pour les raisons généralement invoquées. Si Khrouchtchev, avance-t-il par exemple, a finalement accepté de retirer les missiles soviétiques installés à Cuba, c’est moins en raison de la décision de Kennedy, prise contre l’avis de tous ses conseillers militaires et civils, de démanteler les missiles américains établis en Turquie, que de l’atmosphère de danger qu’il avait réussi à créer durant les premières phases de l’épisode, avant de se convaincre (à tort, soutient Sestanovich, d’après ce que nous apprennent les archives soviétiques), qu’une concession supplémentaire à l’engagement américain de ne pas envahir Cuba était indispensable pour désamorcer la crise. L’article met aussi et surtout en lumière les profondes contradictions qui travaillaient cette politique étrangère, reflet et produit, moins directement de la personnalité de Kennedy, dit Sestanovich, que des vues contradictoires que lui et son entourage avaient développé de ce que devait être cette politique, dans un contexte caractérisé par la position de domination mondiale dont bénéficiaient alors les États-Unis.

En lisant cet article, on ne peut s’empêcher de se faire une réflexion sur un aspect de la présidence de Kennedy que Sestanovich n’évoque pas explicitement mais qui ressort de son analyse. C’est presque un lieu commun d’affirmer que Kennedy – jeune, séduisant, décontracté, familier, très soucieux de son apparence, s’exposant volontiers avec sa femme et ses enfants, a été le premier président américain « moderne » et, à ce titre, un modèle pour tous les politiciens qui l’ont suivi, aux États-Unis et ailleurs, de Bill Clinton à Barak Obama en passant par Pierre-Elliot Trudeau, Valéry Giscard d’Estaing et Tony Blair.

À lire l’analyse de Sestanovich, on réalise qu’il a été moderne en un sens plus large et plus profond, sur un plan qui touche autant au contenu de sa politique et à la manière dont il la pratiquait qu’à son style et son apparence. Le mélange d’activisme et d’indécision, d’idéologie et de pragmatisme décrit dans l’article, la propension de Kennedy à « repousser les décisions déplaisantes là où les résultats ne sont pas immédiatement apparents », la manière dont lui et ses collaborateurs « combinaient la rhétorique de l’affrontement à la rhétorique de la conciliation », la volonté de plaire, surtout, et la crainte de déplaire qu’on sent à l’œuvre derrière ses atermoiements et ses volte-face, sont tout à fait typiques de la façon dont la politique est conçue et menée aujourd’hui, que de tels traits définissent à un degré bien plus élevé encore. Ils le font depuis un moment qu’on peut d’ailleurs plus ou moins dater de l’élection de Kennedy, qui a réciproquement contribué à les renforcer. Rien de fortuit, en vérité, ce moment coïncidant avec celui où, sous l’effet du développement de la société de l’information et de la civilisation des médias, les considérations d’image et les impératifs de la « communication » ont commencé à jouer un rôle déterminant dans l’exercice de la politique.

Michel André

L’enfer de la mode

La mode a toujours torturé ses victimes. Marie-Antoinette passait huit heures par jour à sa toilette. Et la jeune fashionista d’aujourd’hui se sent obligée de lui sacrifier une part substantielle (6 %) de ses maigres revenus comme de ses maigres loisirs (jusqu’à dix-sept visites par an chez un magasin de fringues comme Zara).

Le problème, c’est que la fashionista en question n’est plus seulement son propre bourreau mais celui de toute la planète. La production puis la transformation de textiles ou de peaux provoque toute une série d’effets pervers qui se nourrissent les uns les autres. Pire encore, les cycles de la mode s’accélèrent constamment (l’emblématique Zara sort plus de 12 000 nouveaux modèles par an), provoquant l’emballement croissant de toute la filière, effets pervers inclus, bien sûr (1).

En tête des victimes, les hommes (ou plus précisément les femmes voire les enfants) du tiers-monde, travaillant parfois douze heures par jour des matières imprégnées de produits toxiques, pour des salaires de misère (50 euros par mois, au Bangladesh), dans des « sweat-shops » insalubres et dangereux (tels le Rana Plaza) – ou pire, à domicile, livrés pieds et poings liés à l’arbitraire des intermédiaires. Les animaux, des mérinos aux crocodiles ou aux pythons paient eux aussi un très lourd tribut. Mais c’est en fait la planète toute entière qui se retrouve otage de la mode déchaînée : pour produire toujours plus de coton (fibre qui compte pour 50 % des 55 kilos de textile que chaque occidental(e) consomme annuellement), des régions entières du globe ont été sacrifiées et une mer (la mer d’Aral) quasiment asséchée ; la passion du cachemire est responsable de la destruction du plateau d’Alashan, en Mongolie Intérieure, envahi par les chèvres ; les produits de tannage empoisonnent les rivières chinoises et ainsi de suite. Le pire, c’est que les fripes bon marché (sur)produites dans ces conditions désastreuses sont très peu portées (c’est ce que les Américains appellent le « Shop & Toss »). Elles se retrouvent, à peine achetées, dans les décharges qu’elles polluent plus avant, à moins qu’elles ne soient recyclées à vil prix dans le tiers-monde, dont elles saccagent l’économie textile balbutiante.

Droit dans le mur

On l’aura compris : la gigantesque industrie du textile et de l’habillement – une des plus vieilles au monde, celle qui a déclenché la révolution industrielle (et la flambée des délocalisations) – va droit dans le mur. Mais comme le montre une étude récente du Dr. Max Martin, spécialiste de l’« Impact Investing », il ne faut pas désespérer. D’abord, les opérateurs eux-mêmes – il en a interrogé plusieurs centaines – sont conscients du problème. Et puis il existe des solutions : amélioration des processus de production, recours à de nouvelles technologies, et surtout, abandon de la « fast fashion » et réorientation vers une consommation vestimentaire modérée, « responsable ». Qui plus est, les effets positifs induits par ces efforts se nourrissent eux aussi les uns les autres, et pourraient enclencher un autre cercle, vertueux celui-là. La réorganisation de la chaîne de valeur et le recours aux nouvelles technologies permettent en effet de produire à moindre coût écologique (50 % de moins d’eau, 40 % d’énergie, 20 % de produits chimiques) des textiles moins nocifs, et de favoriser l’emploi d’ouvriers exposés à moins de dangers, plus qualifiés et mieux payés. Toute une série d’ONG de plus en plus mordantes veillent au grain, promouvant les « modèles circulaires » (recyclage des textiles, etc.) tout en accroissant la pression contre le travail des enfants, la maltraitance des animaux, la détérioration de l’environnement. Mais au bout du compte, c’est encore la fameuse fashionista qui décidera de notre sort et du sien.

1. To Die For: Is Fashion Wearing Out The World, Lucy Siegle, Fourth Estate, 2006.
 

Le crépuscule de Wikipédia

Il est facile de se moquer. L’article de la version anglaise de Wikipédia intitulé « Air Buddy (Dog) » nous informe : « C’était l’un des dix acteurs chiens les plus célèbres des États-Unis [réf. nécessaire]. » L’article « High-rise syndrome » (qui signifie paraît-il, en français, « syndrome du chat parachutiste ») nous apprend : « Les chats ont une attirance naturelle pour les hauteurs, mais ne tombent pas souvent, parce qu’ils sont conscients de ce qui les entoure [réf. nécessaire]. » C’est le genre de perle relevé avec délectation par les humoristes américains Conor Lastowka et Josh Fruhlinger dans le deuxième volume de leur livre intitulé [Citation Needed ] – l’équivalent anglais de [réf. nécessaire].

Nous avons beaucoup pesté contre Wikipédia dans les colonnes de Books et sur notre blog, pour d’autres raisons. Sur les sujets importants, donc controversés, qu’il s’agisse de santé, d’environnement, d’histoire, d’actualité économique ou politique, les articles de l’encyclopédie gratuite en ligne sont le plus souvent mal ficelés, tendancieux et parfois clairement manipulés par les acteurs qui y trouvent leur intérêt. La critique est aisée et comporte une part d’injustice, car le projet est superbe et à bien des égards réussi. Quelle belle idée, de mobiliser les énergies citoyennes pour créer une encyclopédie universelle de la connaissance, accessible à tous ! Et quelle réussite : chaque mois, dix milliards de pages des 4,4 millions d’articles de la seule version anglaise sont visitées dans le monde. Seulement voilà : la belle idée se heurte à des obstacles fondamentaux. Et, sans surprise, le site s’essouffle.

Dans la MIT Technology Review, Tom Simonite attire l’attention sur une étude récemment publiée par Aaron Halfaker et d’autres, qui analysent le « déclin » de Wikipédia (1). Alors même que l’encyclopédie continue de grossir, le nombre de contributeurs n’a cessé de décroître depuis 2007. Pour l’édition anglaise, il est passé de 51 000 à 31 000. La quantité n’est certes pas un gage de qualité, mais d’autres indices vont dans ce sens : les nouveaux contributeurs sont de moins en moins nombreux et ils ont tendance à s’évanouir assez vite dans la nature. Sue Gardner, la directrice de Wikimédia, la fondation qui anime le site (187 employés), le reconnaît : « Wikipédia était parfaitement adapté au monde de 2001, lors de son lancement, mais est devenu de plus en plus obsolète. »

En cause, une hiérarchie d’« administrateurs » bénévoles (635 pour la version anglaise) qui édictent des règles confuses et se chamaillent. En cause, aussi, la mise en place d’une petite armée de « robots » qui permettent d’éviter les actes de piratage les plus grossiers mais font la police des articles de façon peu civile. En cause, enfin, l’air du temps, qui a changé. L’universitaire américain Clay Shirky, qui a embrassé naguère avec enthousiasme l’idée que le Web allait contribuer à approfondir la démocratie (2), affiche désormais son scepticisme. L’idéologie altruiste qui irriguait encore Internet au début des années 2000 a cédé la place, dans une large mesure, à l’égotisme des réseaux sociaux, Facebook et autres Twitter.

Dans ces conditions, les problèmes de base du projet Wikipédia apparaissent de plus en plus nettement. Le premier tient dans la formule [réf. nécessaire] : fournir une référence est en réalité le seul outil de validation considéré de manière systématique par l’encyclopédie. Or, bien entendu, cela ne dit rien de la qualité de ladite référence. De fait, celles que fournissent les articles sur les sujets qui prêtent à discussion sont à la fois extrêmement nombreuses et complètement hétéroclites. Le deuxième problème tient à la nature des interventions sollicitées. Comme le faisait remarquer un spécialiste américain que nous avions interviewé, le module de base est la phrase (3). Cela signifie que les « éditeurs » peuvent modifier une phrase sans modifier le paragraphe qui précède ou qui suit, et a fortiori modifier un article sans prêter attention aux articles connexes qui informent aussi le sujet. L’entrée « autisme » de la version française est un modèle du genre. On y lit par exemple la phrase : « Ainsi, l’Histoire [sic] de la notion d’autisme montre une distinction première par Jung dès 1905, avant même les théories de Freud et le choix du mot “autisme” par Bleuler précisément pour se distinguer de ces théories. » Ce genre de galimatias illustre le troisième problème : à part sur les sujets purement techniques (mathématiques, par exemple), Wikipédia cède inévitablement à ce qu’Andrew Keene a appelé le « culte de l’amateur ». Cela fonctionne pour les articles les plus populaires (consacrés aux célébrités, par exemple), mais pas pour les sujets impliquant une profondeur de champ. Pour ceux-là, hélas, la mauvaise monnaie chasse la bonne, et l’on voit mal comment y remédier.

 

20 faits & idées à glaner dans le numéro 50

• L’État américain dépense 436 millions de dollars par heure.

• Cela aide, d’avoir un mot pour nommer l’inexplicable.

• Nous nous demandons aujourd’hui si la schizophrénie est bien une pathologie unique.

• Chacun peut apposer un panneau « psychanalyste » sur sa porte.

• Les chercheurs manquent d’une théorie du cerveau.

• Le risque d’autisme chez l’enfant augmente avec l’âge des parents à la conception.

• Une lettre manuscrite est le souffle de la vie de la personne qui l’a écrite.

• Il existe un océan qui couvre les 9/12e de la surface de la Terre.

• En soutenant le régime d’Assad, la Russie préserve sa seule base navale en Méditerranée.

• Les cartes indiquant les frontières politiques pourraient bientôt devenir incongrues.

• On ne marche jamais deux fois sur la même montagne.

Maïmonide est un cheval de Troie de la raison au sein de la tradition rabbinique.

Virginia Woolf doutait qu’on puisse écrire après Proust.

• Les citoyens américains doivent payer des impôts sur tout ce qu’ils gagnent partout dans le monde.

• Il vaut mieux avoir un cancer en Amérique qu’en Europe.

• L’hyperlexie est une fascination pour les lettres et les chiffres.

Benazir Bhutto a été la figure la plus populaire du monde islamique.

• Une équation est la quintessence du désir humain de tisser des liens.

• Les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole.

• Chaque mois, dix milliards de pages sont consultées sur l’édition anglaise de Wikipédia.

Nous sommes tous des autistes

Parmi les curiosités de l’autisme, il y a sa modernité. Il faut attendre 1938 pour que le Viennois Hans Asperger identifie chez des enfants le syndrome qui désormais porte son nom, et 1943 pour que l’Américain Leo Kanner identifie l’autisme infantile profond. Il faut encore attendre les années 1970 pour que le phénomène acquière droit de cité. Et encore. Dans l’Encyclopædia Universalis de 1993, l’autisme des enfants n’est pas même mentionné dans le court article consacré à l’entrée « autisme ». Le mot est alors réservé à une forme de schizophrénie chez l’adulte décrite par le psychiatre suisse Eugen Bleuler en 1911. Depuis, nous assistons à une véritable flambée, consacrée par les études épidémiologiques. Aux États-Unis, un enfant de 8 ans sur quatre-vingt-huit est aujourd’hui jugé affecté par une forme ou une autre de ce qu’on est convenu d’appeler le « spectre » de l’autisme.

Le mot s’est tellement répandu qu’il finit par désigner, en dehors de tout diagnostic psychiatrique, la moindre propension de certains d’entre nous à ne pas savoir communiquer comme il faudrait. Le syndrome d’Asperger désignant désormais une forme d’autisme dit « de haut niveau », on le voit appliqué à des personnalités aussi diverses que Barack Obama, Bill Gates ou François Hollande. Pour le chercheur britannique Simon Baron-Cohen, chacun de nous se situe quelque part sur une échelle allant de l’autisme profond à l’extraversion empathique, et comme la condition affecte beaucoup plus les garçons et les hommes que les filles et les femmes, elle est devenue une marque de la masculinité.

Les psychiatres eux-mêmes y perdent leur latin. Une fois évacuée la notion de « schizophrénie de l’enfant », les auteurs du manuel de référence de la profession, le DSM, n’ont cessé de modifier les critères de diagnostic. Il fallait un déficit du langage, cela a été abandonné. L’autisme a été englobé dans un groupe de « troubles envahissants du développement », puis on y a renoncé. Entré dans le DSM en 1994, le syndrome d’Asperger vient de s’en voir exclure. À force de tout mélanger, à force aussi de valoriser les facultés exceptionnelles de certains autistes, on finit par y voir une manière d’être parmi d’autres, une forme d’altérité, oubliant le terrible handicap qui frappe souvent à vie une fraction de nos enfants et leur famille.

Pier to pier

Quoi de plus anglais que les « pleasure piers », ces jetées destinées à la promenade, tantôt nues, tantôt porteuses de manèges, de restaurants et de salles de jeux, qui émaillent le littoral du nord au sud du pays ? « Témoins dans un premier temps du goût des élites victoriennes pour le bord de mer, ces lieux furent rendus accessibles à la classe ouvrière grâce au développement du chemin de fer et à l’invention des jours fériés » dans la seconde moitié du XIXe siècle, rappelle The Independent. Tant et si bien que les piers sont bien plus qu’une particularité du paysage britannique : « L‘état des jetées dessine les fluctuations de notre économie, écrit le quotidien, du boom de l’après-guerre au déclin des années 1970, suivi aujourd’hui par une lente prise de conscience de la valeur historique et culturelle de ces monuments. »

Il n’est guère étonnant que le photographe Simon Roberts se soit intéressé au sujet, lui qui, précise le Guardian, s’attache à « décrire l’Angleterre moderne ». Armé d’un vieil appareil à plaques, il a mitraillé trois années durant tous les piers de Grande-Bretagne (au nombre de cinquante-huit), par tous les temps et sous toutes les coutures. De la silhouette fantomatique des célèbres jetées de Hastings et de Brighton, ravagées par les flammes, à la grâce surannée de la jetée de Bangor Garth (Galles du Nord), en passant par la joyeuse excentricité de celle d’Eastbourne (Sussex de l’Est), Pierdom propose au total une fascinante « topographie de l’“anglicité” ».

Comprendre l’autisme

La prévalence de l’autisme a énormément augmenté depuis un quart de siècle dans les pays riches, les seuls où la maladie est placée sous une surveillance systématique. Les chiffres les plus spectaculaires nous viennent des États-Unis, où la même méthodologie est utilisée depuis 1989. Pour l’autisme à 8 ans (qui est l’âge de prévalence maximale), on est passé de 0,4 cas à 11,3 cas pour 1 000 enfants – dont le diagnostic a été contrôlé – en 2008 (enquête publiée en 2012). L’augmentation a été régulière, mais les chiffres varient beaucoup d’un site d’étude à un autre (de 4,8 à 21,2 pour 1 000). On retrouve l’habituelle disparité entre garçons et filles : une fille sur 252, mais un garçon sur 54. Cela signifie que dans une école donnée, il y a désormais un garçon autiste pour deux classes. Il y en aurait même davantage, si l’on accepte les résultats d’une enquête encore plus récente reposant sur les seules déclarations des parents. En Europe, les chiffres sont moins spectaculaires mais l’évolution est comparable.

Pourquoi cette épidémie ? Comme l’illustre notre dossier, le sens du mot « autisme » s’est élargi avec le temps. Il renvoie à une grande diversité de troubles d’intensité variable. En outre, le concept s’est banalisé a fait son entrée dans la conscience collective ; de toute évidence, une large part du développement de la pathologie est davantage imputable à un phénomène de société qu’à une épidémie au sens médical du terme. C’est le point de vue d’un historien des sciences et des mentalités aussi chevronné que Ian Hacking, celui aussi de Peter Bearman, un sociologue qui a exploré systématiquement toutes les raisons possibles de ladite épidémie. Quant aux causes de l’autisme, elles continuent hélas d’échapper dans une grande mesure aux investigations des scientifiques, comme en témoigne le dernier ouvrage de la célèbre autiste Temple Grandin. Les psychanalystes, eux, sont sur le gril.

 

Dans ce dossier :

Un trouble aux mille visages

L’autisme est dévastateur – pour la famille. Quantité de problèmes peuvent affecter un nouveau-né. Certains commencent leur vie dans une grande souffrance, qu’on ne pourra jamais soulager, mais au moins y a-t-il là un enfant, bien présent. Tandis qu’un autiste – je parle ici de l’autisme infantile proprement dit – n’est d’une certaine façon pas présent. Nobody Nowhere (« personne nulle part »), dit le titre donné par Donna Williams à son autobiographie, parue en 1992 (1). Très souvent en bonne santé physique (bien qu’il existe une forte incidence d’autres problèmes), il – et c’est habituellement « il » – ne répond simplement pas quand on sollicite son attention (2). Ce n’est pas seulement que cet enfant apprend à parler avec des années de retard, et assez mal. C’est qu’il n’a pas d’affect, ne se blottit pas. Obsédé par les objets et leur rangement, il ne semble jamais s’amuser avec ses jouets, et ne joue assurément jamais avec d’autres petits. Il répète impitoyablement deux ou trois choses que vous avez pu lui dire. Sans comprendre. Et entre dans de violentes colères, mais pas de celles qu’affectionnent d’ordinaire les gamins ; il crie, frappe, mord, casse. Ces crises alternent avec des plages d’aimable placidité. Parfois même un sourire – mais qui ne s’adresse pas vraiment à vous. La trisomie dans sa forme grave n’a rien de réjouissant mais, en dépit de toutes les difficultés, physiques et mentales, il y a là un être aimant. Voilà ce qui est si terrible avec l’autisme profond : votre enfant est un étranger. Les parents qui guident un autiste jusqu’à l’âge adulte, construisent un être humain capable d’aimer, de compenser jusqu’à un certain point ses déficits, de trouver une forme de dignité et peut-être un travail modeste mais respecté – ces parents sont à mes yeux des héros.

Beaucoup d’entre eux seront fâchés de ce que je viens d’écrire. « Ce n’est pas du tout cela, penseront-ils. Pierre est le plus adorable des petits garçons. Nous reconnaissons son besoin que tout soit impeccable et nous savons qu’il a de la peine à jouer avec les autres. C’est tellement dommage que nous ne puissions pas sortir davantage avec lui, parce qu’il en est perturbé et que les gens ne comprennent pas. Mais ses grands-parents l’adorent. Il va bientôt savoir parler. Il est en grand progrès – après tout, c’est un autiste. » Cela aide, d’avoir un mot pour nommer l’inexplicable, de rencontrer d’autres familles touchées, d’obtenir le soutien des services sociaux et d’écoles spécialisées. Élever un enfant autiste profond est aujourd’hui plus facile qu’autrefois, mais cela continue d’exiger beaucoup de courage et de persévérance.

Laura Schreibman a passé une bonne partie de sa carrière à s’occuper d’enfants autistes et à dialoguer avec leur famille. Elle dirige le Programme de recherche sur l’autisme de l’université de Californie à San Diego. Mais sa vraie qualification lui vient de ce travail de toute une vie et de sa connaissance intime des difficultés de l’entourage. Son livre est sans nul doute le meilleur manuel disponible pour tous les proches désireux d’en apprendre davantage. Les lecteurs qu’elle vise sont ceux qui se battent en première ligne.

Que sait-on ? Que devrait-on savoir ? Que peut-on espérer ? Ces questions obsèdent tous ceux qui sont touchés par l’autisme – pas seulement la personne affectée, mais aussi sa famille et les amis. Schreibman fait tout ce qu’elle peut pour leur apporter des réponses. Que sait-on? Pas grand-chose. Pis, bien des gens prétendent en savoir long, mais leurs visions de ce qu’il convient de faire sont totalement incompatibles. Beaucoup brandissent de faux espoirs. Tous ces experts se querellent et se détestent. À qui se fier? Schreibman décrit à peu près toutes les approches possibles, examine les données qui étayent chaque théorie et les résultats obtenus par chaque type de thérapie. Sans se gêner pour dénoncer ce qui relève à ses yeux de la pure « fiction » (mot qui renvoie au titre de son livre). Elle est tout aussi franche sur l’état actuel de notre ignorance.

Pour montrer à quel point le sujet est difficile, passons en revue quelques affirmations simples. 1) L’autisme est un trouble du développement. Vrai, mais vrai par définition. L’enfant touché est au nombre de ceux qui ne se développent pas mentalement et socialement comme le font généralement les autres. 2) L’autisme est un trouble neurobiologique avec lequel on naît. Il y a toutes les raisons de penser que c’est vrai, mais, pour l’heure, l’affirmation a surtout le mérite de corriger une idée fausse. Car cela signifie que le trouble n’est pas causé par un mauvais comportement des parents, une mauvaise alimentation ou le vaccin contre la rougeole. Quantité de programmes scientifiques s’efforcent de trouver ce qui ne va pas dans le cerveau concerné, mais, en dépit de tout le battage fait autour de ces études, le travail de recherche commence à peine . 3) L’autisme est d’origine génétique. Oui, on en trouve des indices en observant de vrais jumeaux (3), mais là encore, malgré tout ce qui se dit sur tel ou tel site de l’ADN, nous n’en sommes qu’aux débuts. Un article scientifique affirme que le problème est bien génétique, mais que le support défectueux serait différent d’un enfant à l’autre. De toute évidence, il n’existe pas d’explication simple, comme dans le cas de la trisomie, causée par un chromosome surnuméraire. 4) On trouve plus de garçons touchés que de filles. Oui, quatre cas sur cinq, et cela vaut à la fois pour l’autisme infantile classique et pour la définition la plus large de la pathologie (4). 5) Les symptômes se manifestent très tôt et sont généralement clairs avant l’âge de 30 mois. Oui. Leo Kanner, qui a établi le premier, en 1943, le diagnostic de l’autisme infantile, allait plus loin. Il pensait qu’on pouvait le déceler dès les premiers mois de la vie. Les bébés normaux bougent la tête et se tournent de manière à pouvoir être pris dans ses bras par leur mère, comme s’ils s’attendaient à être tenus et aimés. Les autistes ne le font pas – du moins était-ce la constatation de Kanner.

Maman, pas l’hôpital !

Tout le monde, au cours des quinze dernières années, a entendu parler de l’autisme. Il apparaît dans des dizaines, voire des centaines, de romans à l’eau de rose, de thrillers et peut-être dans un ou deux livres de qualité, exactement comme la question des personnalités multiples il y a quinze ans (grâce à Dieu, c’en est fini de cette histoire) (5). Nous avons donc désormais non seulement l’autisme proprement dit mais le « spectre autistique ». Nous avons le syndrome d’Asperger. Nous avons les autistes « de haut niveau ». Le succès de ces derniers, avec leurs faiblesses et leurs triomphes, conduit le lecteur non informé à penser : « Ah, c’est donc ça l’autisme ! » Le bizarre incident du chien pendant la nuit, de Mark Haddon, est, entre autres choses, un merveilleux outil de prise de conscience (6). Mais la vie n’est pas toujours aussi clémente. Les histoires déprimantes ne se vendent pas, à moins d’avoir quelque chose de sensationnel à raconter. Quantité de livres plus ou moins objectifs peuvent nous plonger dans le désarroi, sur une foule de sujets, mais je n’en ai jamais lu de plus bouleversant que celui de Jeanne-Marie Préfaut, Maman, pas l’hôpital !, écrit par une femme qui a tué sa fille autiste de 23 ans (7).

Le mot autisme a été inventé au début du XXe siècle par le psychiatre suisse Eugen Bleuler, l’homme qui a conçu et propagé le mot schizophrénie avec son livre Le Groupe des schizophrénies (notez le mot « groupe »). L’ouvrage a aussi répandu le terme autisme, que l’auteur avait forgé un peu plus tôt pour décrire l’état de total enfermement sur soi de certains patients (adultes). Les exemples qu’il donnait étaient très bizarres et laissent à penser que la bourgeoisie de l’époque était encore plus cinglée que nous ne l’imaginons. Dans l’entre-deux-guerres, le mot fut utilisé régulièrement, sinon fréquemment, dans la psychiatrie en langue allemande, laquelle couvrait aussi l’Europe orientale ; mais seulement, me semble-t-il, à propos d’adultes et habituellement en association avec la schizophrénie. Cela étant, la psychiatrie de l’enfant en langue allemande évoluait rapidement, souvent sous la forme d’une combinaison de psychiatrie et de pédagogie inconnue plus à l’ouest.

Leo Kanner était un Juif galicien, donc un Autrichien, formé à Berlin. À l’époque troublée des débuts de la République de Weimar, il partit exercer dans les campagnes du Dakota du Sud. Après quoi il gagna la côte Est et trouva son bonheur à l’université Johns Hopkins à Baltimore, où il fonda la première clinique de psychiatrie infantile des États-Unis. Kanner a écrit le premier manuel sur le sujet en anglais, dont les éditions successives, d’épais volumes, font référence. Il s’appuyait fort sur les textes allemands déjà publiés. Au début, l’autisme était associé à la schizophrénie infantile. C’est en 1979 que les deux pathologies ont été dissociées. Le Journal of Autism and Childhood Schizophrenia, fondé en 1971, devint le Journal of Autism and Developmental Disorders, dont les éditoriaux ridiculisaient l’idée de la schizophrénie infantile. Certains chercheurs y reviennent aujourd’hui, parce que nous nous demandons si la schizophrénie est bien une pathologie unique. Rappelons-le : pour Bleuler, c’était un « groupe ».

Comment se fait-il que deux troubles infantiles semblables et totalement nouveaux (l’autisme et le syndrome d’Asperger) aient émergé au même moment, mais séparés par un océan et une guerre ? À vrai dire, ce n’est pas si surprenant. Hans Asperger, qui appartenait à la génération suivant Kanner, avait été formé par August Homberger, auteur d’ouvrages sur la schizophrénie infantile et d’autres troubles du développement. Les deux hommes étaient issus de la même culture médicale (l’un et l’autre avaient servi dans l’armée autrichienne, mais dans deux guerres différentes).

Comment se fait-il que personne n’ait établi le diagnostic plus tôt ? Il existe des précédents dans la littérature médicale allemande, même s’ils ne sont pas aussi tranchés. Mais, dans les années 1930 – et c’est là l’important –, un gourou américain du nom d’Arnold Gesell avait eu un rôle comparable à celui que jouera le Dr Spock dans les années 1960 (8). Dans des livres comme « Le développement mental de l’enfant avant la scolarité » (1925), il expliquait aux parents de quelle manière précise leur bambin devait se développer, l’âge auquel il devait savoir nouer ses lacets, etc. Les couples de la classe moyenne connaissaient leur Gesell sur le bout des doigts. Grâce à lui, ils voyaient si quelque chose clochait. Ils pouvaient en particulier repérer l’absence de réponse affective quand ils prenaient le petit dans leurs bras. Les parents habitant Baltimore et dont l’enfant se comportait ainsi pouvaient se rendre à la nouvelle clinique psychiatrique de Kanner.

Celui-ci remarqua que les couples qui venaient le consulter étaient souvent des cadres plutôt coincés. D’où une imprévisible tragédie. Il déclara que les mères étaient comme des frigidaires, froides et distantes. Or la psychiatrie américaine était alors dominée par les psychanalystes. Ceux-ci entrèrent en scène : c’étaient les mères, pas les enfants, qu’il fallait traiter. Dieu sait la somme de vaines souffrances ainsi causées, combien de familles ont été détruites, de gosses encore plus abîmés. Presque tous les livres sur l’autisme, y compris ceux dont je rends compte ici, contiennent un paragraphe de rigueur contre Kanner. Certes, il a fait le premier pas, mais quitte à haïr quelqu’un, je vous suggère plutôt de faire porter votre ressentiment sur Bruno Bettelheim, dont La Forteresse vide, publié en 1967, a scellé l’idée que l’autisme devait être soigné par la psychanalyse (9).

Kanner n’avait d’ailleurs pas tout à fait tort. Simon Baron-Cohen, le plus connu des spécialistes britanniques, dirige un programme destiné à repérer sur l’arbre généalogique des autistes la proportion d’ingénieurs, de scientifiques et de praticiens de la pensée abstraite dont la vie tourne davantage autour de structures froides qu’autour de l’empathie. Baron-Cohen conclut que les attributs « masculins », par opposition aux attributs « féminins », le goût de l’abstraction et la distanciation à l’égard des relations humaines, sont souvent très présents dans les familles ayant un enfant autiste. Cette donnée statistique est en phase avec les premières observations de Kanner – ce qui ne veut pas dire que ce soit un fait général. L’erreur monstrueuse tient moins à la description clinique de Kanner qu’à l’usage abusif qu’en ont fait certains, en supposant qu’il fallait travailler sur les parents, notamment par la psychanalyse ; et que le succès obtenu sur eux soulagerait l’enfant.

Qu’en est-il d’Asperger ? Il jouissait d’une forte notoriété dans l’Allemagne de l’après-guerre et ses travaux étaient renommés en Union soviétique. Mais il restait inconnu dans le monde anglophone jusqu’à ce que la Britannique Lorna Wing, une assistante en psychiatrie, introduise ses idées dans les années 1960. Le syndrome d’Asperger signifie souvent aujourd’hui un autisme de haut niveau, avec les déficits sociaux habituels et l’obsession de l’ordre, un attachement non moins obsessionnel au sens littéral des mots, une incapacité à feindre et à imaginer, mais pas ou peu de difficulté dans l’apprentissage du langage. Il existe des débats sur la question de savoir si les causes du syndrome sont les mêmes que celles de l’autisme ou s’il s’agit d’un problème différent. Quoi qu’il en soit, le terme est passé dans le langage courant. Un psychiatre new-yorkais m’a raconté cette blague, qui n’en est pas vraiment une : « Il y a vingt ans, des femmes d’un certain âge venaient nous voir en disant : “Docteur, mon mari est un bon à rien. Qu’est-ce que je peux faire ?” Aujourd’hui, elles disent : “Docteur, mon mari a un Asperger. Qu’est-ce que je peux faire ?” »

Voilà qui explique en partie pourquoi l’autisme est soudain devenu si présent. Les critères de la maladie se sont considérablement étendus depuis l’époque de Kanner. Ce n’est pas seulement l’effet d’un changement conceptuel, mais aussi d’une découverte de longue haleine. Quand le diagnostic n’existait pas, personne ne pouvait prétendre s’en être sorti ou avoir guéri. Kanner a suivi ses premiers patients. Aucun ne s’est rétabli. Deux ont survécu grâce au dévouement de leur famille. La plupart étaient dans une institution, ce qui faisait enrager le médecin. Mais, dès lors que le diagnostic a été possible et qu’on a prêté plus d’attention aux soins, certains enfants sont devenus des adultes avec une vie sociale décente. L’exemple le plus célèbre est celui de Temple Grandin, qui éprouve une forte empathie pour les animaux et a contribué à apporter des améliorations considérables aux abattoirs américains.

Un livre de Kamran Nazeer vient aujourd’hui s’ajouter à une liste d’autobiographies fascinantes écrites par d’anciens autistes devenus socialement autonomes (10). Grâce à tous ces récits, nombre d’adultes mal dans leur peau se reconnaissent aujourd’hui autistes, du moins est-ce ce qu’ils disent. Il est si précieux de pouvoir coller une étiquette sur son étrangeté ! Cela apporte une forme de paix, et l’on peut enfin se dire : voilà donc ce que je suis. Les thérapeutes ne demandent qu’à encourager la démarche. On voit même se dessiner un nouveau mouvement : « Nous allons très bien, disent certains autistes, nous sommes seulement différents, nous faisons certaines choses mieux que vous, vous en faites d’autres mieux que nous. » Mais n’oublions pas la grande majorité des autistes profonds qui, dans le meilleur des cas, pallient un peu leurs difficultés.

Une militante et philanthrope britannique me l’a confié : à l’époque de la naissance de son enfant, dans les années 1960, les parents faisaient pression pour obtenir un diagnostic d’autisme, la seule forme de handicap d’apprentissage à n’être pas classée dans la catégorie « inéducable » en Grande-Bretagne. De fait, c’est devenu un trouble revendiqué, ce qui contribue à l’augmentation du taux de diagnostic. Des parents militants ont lutté pour que leur problème soit pris au sérieux. Aux États-Unis, les mesures en faveur de l’« éducation spéciale » sont particulièrement généreuses, notamment parce  que John Kennedy avait une sœur souffrant d’un sévère retard mental (11). Une fois acquis le principe de l’éducation spéciale, les parents d’enfants autistes ont longtemps bataillé pour changer les mentalités, et ils ont réussi. Aujourd’hui, un enfant atteint de problèmes d’apprentissage et de sociabilité attirera une plus grande attention s’il est reconnu autiste. La Caroline du Nord a mis en place un programme remarquable pour les petits ayant de sérieuses difficultés. Son acronyme est TEACCH (Traitement et éducation des enfants autistes et affectés de handicaps de communication apparentés). Le mot « apparentés » permet d’intégrer les enfants qui n’ont pas encore été diagnostiqués (12).

Fini la stigmatisation

En Grande-Bretagne, le système est également de bonne qualité. Davantage d’enfants sont diagnostiqués de manière précoce, tout simplement parce que les instituteurs sont plus enclins à signaler un enfant difficile qui pourrait être autiste, et sont encouragés à le faire par les parents car c’en est fini de la stigmatisation et ils bénéficient d’un meilleur soutien institutionnel. La prise de conscience générée par les défenseurs de la cause des autistes et d’autres, y compris les romanciers, a considérablement amélioré leur vie, non seulement en assurant la mise en place de meilleurs services mais aussi en permettant aux autres de les accepter tels qu’ils sont.

Je pense que de tels facteurs peuvent expliquer la prévalence accrue des diagnostics. Mais si vous pensez que l’incidence de l’autisme lui-même a augmenté, alors l’explosion du diagnostic fournit forcément une clé de compréhension des causes du mal. C’est précisément ce que soutiennent des mouvements alternatifs. Quel changement de l’environnement a pu conduire à ce développement de l’autisme ? L’introduction du vaccin ROR (rougeole, oreillons et rubéole), disent-ils. Ou bien la présence de mercure dans l’alimentation. Et ainsi de suite. Schreibman écrit à juste titre que bien peu d’éléments solides viennent étayer ces hypothèses . Mais si vous pensez que l’autisme s’est effectivement répandu, il faut bien en chercher la raison. Puisque nous ne savons rien de ses causes, aucun indice ne doit être écarté, si mince soit-il. C’est l’un des mérites des recherches de Baron-Cohen. Bien qu’il s’avance parfois sur un terrain glissant, il pose mieux le bon type de questions simples que la plupart des scientifiques (13). Le fait que la plupart des autistes soient des garçons est forcément un signe. L’incapacité de ces enfants à regarder quelqu’un dans les yeux doit aussi dire quelque chose d’important ; on a même découvert qu’ils sont meilleurs que nous pour déceler des changements dans la moitié inférieure d’un visage, et bien moins doués pour les repérer dans la moitié supérieure. Une part de la recherche se doit d’exploiter ces mystères à l’état brut.

Presque par définition, les enfants autistes comprennent mal les sentiments d’autrui. Une école très active au sein des sciences cognitives soutient que nombre de facultés humaines sont innées et de type modulaire, une structure neuronale particulière devant correspondre à chaque groupe de facultés. Suivant ce point de vue, il manque aux autistes le module mental qui nous permet de comprendre autrui. Bien des indices vont dans ce sens. Des batteries de tests indiquent que les autistes n’attribuent pas de croyances aux autres de la manière habituelle. Ils auraient une déficience des « neurones miroirs », qui produisent chez nous des dispositions parallèles à celles des personnes que nous voyons et écoutons. Et il y a les particularités observées en matière d’échange de regards. Mais cette approche, très reconnue en Grande-Bretagne avec des chercheurs comme Uta Frith (14), Baron-Cohen, Alan Leslie et d’autres, ne trouve pas grâce aux yeux de Schreibman, pas plus qu’à ceux de Nazeer (15).

Quoi qu’il en soit, voici encore un autre signe de l’intérêt croissant pour l’autisme : de nombreux psychologues et chercheurs en sciences cognitives pensent que cette pathologie fournit une clé pour comprendre l’esprit humain. De plus, de très nombreux scientifiques impliqués, comme Lorna Wing, sont eux-mêmes parents d’un autiste et se sont faits les avocats passionnés de leur cause. S’il y a tant de choses à lire sur le sujet, c’est aussi qu’il est en vogue dans les milieux de la recherche. Nazeer, qui en a fait l’expérience, note que les enfants touchés sont soumis à tests à n’en plus finir et nous avertit ironiquement sur les effets induits par les expérimentateurs sur les réactions des gamins.

Alors, que savons-nous de l’autisme ? Pas grand-chose. Que devons-nous faire ? Schreibman décrit une multitude de systèmes thérapeutiques. Le plus radical a été imaginé par Ivar Lovaas à Los Angeles voici quarante ans. Il a d’abord essayé la psychanalyse, qui n’a rien donné, puis est passé au « conditionnement opérant » intensif. C’est du behaviorisme à l’état pur. Il l’a baptisé ABA (Applied Behavioral Analysis). Dès que possible, même à partir de 30 mois, l’enfant est confié à un entraîneur, sept heures par jour six jours par semaine. Le moindre signal positif, un son émis au bon moment, un regard dans la bonne direction, se voit encouragé par des sourires et même des bonbons. Toute conduite déplacée est au contraire vivement découragée. La méthode Lovaas coûte l’équivalent de 45 000 euros par an (16) . Ses promoteurs disent qu’après ce sévère entraînement l’enfant peut entrer dans le système scolaire, assisté d’un éducateur, et qu’il sera pleinement intégré à l’âge de 12 ans. De nombreux experts ne partagent pas cet avis.

Dans la jungle des traitements

Quel comportement s’agit-il de renforcer ? Le conditionnement opérationnel met l’accent sur le langage. Schreibman voit là un problème. Bien des enfants autistes semblent n’apprendre que des phrases par cœur, qu’on les a entraînés à répéter. La théorie moderne de l’acquisition du langage a commencé avec la démolition par Noam Chomsky de l’approche behavioriste [par conditionnement] proposée par B. F. Skinner. Tout se passe comme si ces enfants étaient une affreuse parodie de Skinner. Comme s’ils manquaient réellement de la faculté du langage, laquelle, pour Chomsky, est innée chez la plupart des êtres humains. Et pourtant, avant Lovaas, aucun système ne semble avoir aidé les enfants autistes de manière significative. L’ABA a ouvert des portes. Schreibman signale que de nombreuses méthodes de modification comportementale ont réellement un effet positif. Elle en montre les bénéfices respectifs. Le programme TEACCH se fonde sur l’idée que l’autisme est une pathologie neurobiologique irréversible et se concentre sur les dispositions particulières de chaque enfant. Schreibman le range parmi les « traitements pouvant avoir une efficacité », mais émet de sérieuses réserves. Cependant, écrit-elle, « la thérapie de choix, aujourd’hui, repose sur le modèle comportemental. De fait, ce modèle est le seul à avoir empiriquement démontré son efficacité sur ces enfants ». Ce qu’il faut, c’est un mélange éclectique de méthodes comportementales et de beaucoup d’amour.

Peut-être certains cas d’autisme sont-ils, finalement, « réversibles ». Nazeer est le fils de parents pakistanais apparemment prospères, nomades et très attentionnés. Il a bien commencé à parler à l’âge de 4 ans, mais manifestait l’incapacité habituelle de comprendre autrui et alignait de manière obsessionnelle ses petites voitures en bon ordre contre le mur. Il eut la chance d’être envoyé dans une petite école pour autistes à New York, dirigée par des enseignants dévoués et sensibles. Eux aussi travaillaient sur le comportement, mais en mettant l’accent sur les déficits sociaux. Heure après heure, jour après jour, ils s’efforçaient de faire jouer les enfants ensemble. Ils passaient en boucle les enregistrements d’une conversation : Qu’est-ce que Tom dit à Maureen ? Pourquoi ? Comment réagit-elle ? Aujourd’hui, ils utilisent un programme informatique. Nazeer ne mentionne pas qu’il existe une première génération de robots à l’expression joyeuse, conçus pour interagir avec les enfants autistes et épargner aux enseignants un inévitable épuisement.

Lui-même présente encore quelques bizarreries de comportement, mais il possède une licence en droit, un doctorat en philosophie, et travaille comme analyste politique auprès du gouvernement britannique. Il a décidé de s’intéresser à ce qu’il était advenu de certains de ses anciens camarades de classe. Trois ont accepté de parler longuement avec lui. Un quatrième s’était suicidé, mais il a rencontré la famille. Le premier d’entre eux occupe un poste presque aussi élevé que Nazeer et rédige les discours d’hommes politiques du Parti démocrate. Il en a écrit pour bon nombre de sénateurs ; mais sa voix est neutre, sans affect. Il avait été choisi pour faire le discours de fin d’étude de sa promotion au lycée, mais un autre élève a dû le lire à sa place. Le deuxième est coursier à vélo. Il me semble avoir une espérance de vie limitée : l’une de ses excentricités est d’enfourcher sa bicyclette avant l’aube en direction du centre de Chicago et de pédaler quelques kilomètres les yeux fermés avant d’arriver en ville. Il s’entend bien avec son patron. On lit une anecdote terrifiante à propos d’un client qui s’est payé sa tête en lui demandant de livrer un revolver à l’autre bout de la ville, ce qu’il fait mécaniquement, comme tout ce qu’il fait. Son amant l’exploite. Ils finissent par rompre, ce qui est aussi d’une certaine façon une expérience de socialisation. Quant au troisième condisciple, il a appris à utiliser des marionnettes pour exprimer ce qu’il ne peut pas dire. Nazeer affirme que les autistes ont d’abord besoin de ce qu’il appelle la « cohérence locale », et analyse chez ses amis le désir de l’atteindre. Il relate aussi quantité de propos et d’opinions émis sur l’autisme et ses théoriciens. Schreibman est utilement didactique ; Nazeer est un charmant conteur qui a des choses importantes à dire.

Le « groupe » des autismes

Il retourne voir ses enseignants. L’une se montre plutôt brutale avec lui. « Tu es odieuse », lui dit-il. « Tu n’es pas autiste », lui rétorque-t-elle (une personne affectée ne comprendrait pas qu’elle se comporte de manière odieuse). Qu’est-ce qui lui a permis de s’en sortir ? Le soutien indéfectible de parents, sans doute riches, une bonne école au bon moment. Aussi, l’absence de véritable difficulté dans l’acquisition du langage (quatre ans, ce n’est pas si dramatique). Mais, même si l’on tient compte de ces atouts, son évolution reste exceptionnelle. Comment s’explique- t-elle ? Nous n’en avons pas la moindre idée. Sa petite école n’acceptait-elle que des élèves prometteurs ?

Toutes ces histoires, depuis Maman, pas l’hôpital ! jusqu’à celle de Kamran Nazeer, concernent-elles des personnes souffrant du même trouble neurobiologique, mais présentant différents degrés de gravité ? Ou bien s’agit-il en réalité de phénomènes différents ? Comme l’observe Nazeer, la plupart des adultes autistes ne vivent pas de manière autonome. Malgré les trois succès qu’il a recensés, et le sien propre, il écrit que la grande majorité des autistes adultes vivent chez leurs parents – à l’image de son camarade qui s’est suicidé – ou dans une institution. Et mis à part ceux qui se sont pleinement socialisés, comme lui, la plupart des personnes qui se débrouillent seules vivent dans l’isolement. Je connais une femme âgée dont le fils habite de manière autonome dans une petite maison à la campagne : « Maman, quand tu seras partie, je me retrouverai tout seul. »

Depuis les années 1990, nous parlons de « spectre autistique », ce qui n’est pas tout à fait juste, parce qu’un spectre ne comporte qu’une dimension. Or l’autisme en possède au moins trois : un déficit au niveau du langage, un déficit social et une obsession de l’ordre. Mieux vaudrait donc parler d’un espace autistique. La question est : tous les individus que nous plaçons dans cet espace de symptômes relèvent-ils du même espace neurobiologique ? Ou bien serait-il plus prudent de parler du groupe des autismes, sans impliquer que ce sont des variations d’un même phénomène, en termes de causalité ? Le facteur qui a fait le petit Kamran Nazeer de 4 ans était peut-être foncièrement différent de ce qui fait les autismes profonds dont je parlais au début.

Cette question de savoir si nous sommes ou non en présence d’une seule réalité fondamentale est d’une immense importance pour la recherche neuro-bio-génétique. Pour ce qui est d’aider les autistes, en revanche, il est possible que cela importe peu. Lorna Wing et ses collègues ont mis au point un long questionnaire permettant d’identifier les personnes relevant du « spectre ». « Notre objectif était de concevoir un instrument clinique non pour répondre à la question : “Cette personne est-elle atteinte d’autisme ?” mais à celle-ci : “Quels sont les problèmes de cette personne, quels sont ses atouts et ses savoir-faire ?” » C’est très différent, et l’idée est difficile à faire passer. Cela montre aussi à quel point nous en savons peu : nombre de bonnes réponses à l’interrogation « Que devons-nous faire ? » dépassent l’enjeu de l’identification de l’autisme. Et qu’en est-il de cette dernière question : que pouvons-nous espérer ? À court terme, une vie meilleure pour les enfants et les adultes atteints, et donc pour leur famille. Je soupçonne qu’il faudra encore attendre très longtemps avant de découvrir ce qu’est l’espace neuro-biogénétique de l’autisme.

Cet article est paru le 11 mai 2006 dans la London Review of Books. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.