Enseignant à l’université de Navarre, le philosophe argentin Alejandro Vigo est spécialiste d’éthique et de philosophie antique. Auteur de plusieurs ouvrages, il est coéditeur de la revue internationale Méthexis, International Journal for Ancient Philosophy. Il a reçu en 2010 le prix Friedrich Wilhelm Bessel, décerné par la fondation Humboldt et le ministère allemand de l’Éducation.
Qu’est-ce qui peut bien pousser un spécialiste de philosophie antique à s’intéresser aux politiques monétaires ?
Mon intérêt pour la théorie de la monnaie est ancien. Il s’explique par mon parcours théorique, qui m’a amené à étudier les économistes de l’école de Vienne (1), mais aussi, bien entendu, par mon histoire personnelle : un homme né comme moi à Buenos Aires à la fin des années 1950 possède une longue expérience des crises monétaires. Les citoyens n’en ont pas suffisamment conscience, mais la question monétaire est capitale ; elle devrait être au centre du débat public. Je suis souvent effaré de voir combien les intellectuels sont ignorants en ces matières.
Concernant la crise de l’euro, vous mettez en cause l’origine même de l’Union monétaire. En quoi le ver était-il dans le fruit ?
L’idée de créer l’euro ne répondait absolument pas à une préoccupation d’ordre économique. Ce fut la condition mise par François Mitterrand au projet de réunification élaboré par Helmut Kohl après la chute du mur de Berlin : l’Allemagne devait s’intégrer à un ensemble politique et économique plus large et renoncer au redouté deutsche Mark. On a donc décidé de mener à bien, et au pas de course, une expérimentation monétaire unique dans l’histoire, sans prendre le temps nécessaire pour créer les structures institutionnelles auxquelles l’adosser. Une union monétaire à l’échelle européenne exigeait un tel processus de convergence économique, qu’elle aurait dû mettre, selon toute raison, un bon siècle avant de voir le jour, comme le déclarait en 1990 l’économiste Karl-Otto Pöhl, le dernier président de la Bundesbank. On a sacrifié la rationalité économique la plus élémentaire sur l’autel de la construction européenne. En pensant, de bonne foi, que les normes restrictives contenues dans le traité de Maastricht (1992) en matière de déficit suffiraient à garantir la stabilité de la nouvelle monnaie. Mais il y a pire : on a présenté aux populations cette expérimentation monétaire extrêmement risquée comme la voie royale et sûre vers la prospérité générale.
C’est à cette « illusion » que renvoie le titre de votre livre ?
L’illusion est double. D’une part, on a alimenté la croyance selon laquelle la prospérité peut se créer ex nihilo au moyen de simples manipulations monétaires – comme s’il s’agissait d’une opération magique pouvant se substituer au processus long et aux nécessaires efforts à mener, dans la réalité, pour accroître la productivité, la compétitivité et la richesse d’une nation.
D’autre part, la protection fournie par la monnaie commune a poussé à une harmonisation à la baisse des taux d’intérêt, puisque les différences de risque souverain entre les pays de la zone étaient camouflées derrière l’illusion de prospérité produite par l’euro, surtout dans les États de la périphérie de l’Union. Ces pays ont ainsi pu s’endetter à des taux ridiculement bas, sans rapport avec la réalité de leurs économies. Or la plupart d’entre eux ont usé et abusé de cette situation. Naturellement, avec l’éclatement de la crise, la convergence artificielle des taux a fait long feu.
Mais les taux d’intérêt uniformément bas étaient précisément l’un des bénéfices que l’on associait à l’euro…
Oui. On refusait d’admettre que ce prétendu avantage de la monnaie commune ne faisait que masquer les différences entre les économies de la zone, les incitant à s’endetter, et créant des bulles. Finalement, en cherchant la convergence des économies, on a intensifié la divergence et favorisé l’apparition de deux Europe. Ce qui s’est passé montre bien comment les stratégies de convergence qui cherchent des raccourcis par la voie monétaire, pour bien intentionnées qu’elles soient, finissent toujours par produire l’effet inverse de celui escompté. La véritable convergence s’obtient – quand elle est possible – uniquement en empruntant la voie, bien plus ardue, des réformes structurelles.
Dans les pays comme la Grèce ou le Portugal, l’hypothèse d’une sortie de l’euro est désormais débattue. Qu’en pensez-vous ?
C’est une bonne chose de pouvoir sérieusement en discuter. Ériger l’euro en tabou a fait partie de la stratégie mise en œuvre dès l’origine par la classe politique européenne pour éviter toute discussion de fond. L’intouchabilité de la monnaie unique est même devenue l’un des canons du politiquement correct sur le continent. Plusieurs scénarios existent pourtant, qui proposent une sortie de la zone aux pays ayant besoin de baisser leurs prix – et leurs salaires – pour regagner en compétitivité. Certains de ces plans prévoient même une réintégration ultérieure. Selon les estimations les plus sérieuses, la Grèce aurait besoin de dévaluer de 50 % sa monnaie. Et la seule arme que lui offre la zone euro, c’est la déflation (2). Une solution qui, aux niveaux dont on parle, est humainement intenable.
La sortie ordonnée de certains pays ne mettrait-elle pas en péril l’Europe entière ?
Supercherie ! Il est infondé de lier le destin de l’Europe à celui de l’euro. L’Europe ne se réduit ni ne se réduira jamais à la monnaie commune. L’Union européenne elle-même ne recoupe pas l’union monétaire, et l’on peut très bien être membre de l’une sans appartenir à l’autre. Les slogans du type « si l’euro tombe, l’Europe tombe » ne font que montrer la violence simplificatrice dont usent les leaders politiques et autres groupes d’intérêt pour imposer leurs vues.
Que reprochez-vous au mécanisme de « fiat money », ces monnaies fiduciaires déconnectées du réel ?
C’est un système qui produit d’énormes dégâts économiques, car il n’a pour but que de créer les conditions d’une expansion monétaire illimitée. L’abandon, dans les années 1970, du système des taux de change fixes défini par les accords de Bretton Woods, et la fin de la convertibilité-or du dollar ont en effet permis aux États de financer les déficits publics persistants en faisant marcher la planche à billets. Cela a aussi levé les barrières aux mouvements de capitaux, générant un accroissement considérable des flux financiers internationaux, avec parfois des effets déstabilisants, et une explosion de la dette (publique et privée). La dette totale américaine (ménages, entreprises et administration) est ainsi passée de mille milliards de dollars en 1964 à plus de cinquante mille milliards en 2007 ! Or cette explosion de l’endettement s’est traduite non par la hausse des prix à la consommation, mais par la hausse du prix des actifs, c’est-à-dire des biens qui peuvent servir de réserve de valeur, comme par exemple l’immobilier. Et le cercle vicieux de la bulle du crédit s’est formé : les banques ont prêté aux ménages pour qu’ils achètent des biens immobiliers, ce qui a fait monter les prix, poussant en retour les banques à accorder plus de prêts, et ainsi de suite.
Pendant la période d’expansion qui a précédé la crise de 2007, les classes politiques n’ont fait aucun cas de cette hausse du prix des actifs – c’était même, pour eux, la preuve que tout allait bien – et ils ont négligé d’accompagner et de réglementer l’essor du crédit dans le secteur privé. Mais quand la bulle a éclaté, mettant en difficulté les banques, une partie de la dette privée a été convertie en dette souveraine, ce qui nous a conduits à la phase actuelle de la crise. L’expansion monétaire a toujours pour corollaire l’inflation, en l’occurrence une inflation par la demande (l’expansion du crédit crée un excès de demande par rapport à l’offre). Le système monétaire actuel, celui du « fiat money », fonctionne comme le plus grand dispositif inflationniste de l’histoire.
Vous accusez ce système d’être frauduleux. Pourquoi ?
En effet, c’est un système frauduleux, dans lequel l’émission monétaire et l’expansion du crédit sont devenues les deux faces d’une même pièce. Aujourd’hui, la principale façon d’augmenter la masse d’argent circulant dans l’économie est d’augmenter l’endettement total, pour la simple raison que la quasi-totalité de l’argent, dans ce dispositif, n’est rien d’autre que de la dette.
Les deux piliers du système sont le « fiat money » et les réserves fractionnaires des banques, dispositif qui leur permet d’accorder des crédits pour une valeur totale plusieurs fois supérieure à leurs réserves (constituées des fonds propres et des dépôts de leurs clients). Autrement dit : les banques jouissent du privilège incroyable – accordé par la loi – de pouvoir « créer » de l’argent pour le prêter à celui qui contracte un crédit. Après quoi elles peuvent exiger le remboursement du capital ainsi « prêté », plus les intérêts. Elles prêtent donc de l’argent qu’elles n’ont jamais eu. Évidemment, on ne peut pas nier qu’une créance a une certaine valeur (elle est un engagement de remboursement futur), mais cette valeur reste hypothétique. La seule limite au pouvoir de création monétaire des banques est la règle qui fixe le pourcentage de réserves exigées par rapport aux prêts concédés. Ce ratio n’a cessé de diminuer au fil du temps, sous la pression des lobbies bancaires, pour atteindre aujourd’hui des niveaux dérisoires : autour de 10 % aux États-Unis et de l’ordre de 2 % en Europe !
De nos jours, plus de 90 % de la masse monétaire est en fait constituée de reconnaissances de dettes, qu’elle soit ainsi « créée » par les banques privées au moment de l’octroi d’un crédit, ou qu’elle soit créée par les banques centrales comme la Réserve fédérale américaine en échange de bons du Trésor. Dans le système capitaliste « classique », la croissance venait des profits tirés des investissements réalisés et de l’augmentation de la productivité. Aujourd’hui, c’est l’expansion du crédit et la relance de la consommation qui font la croissance. Tout le système repose sur « l’argent-dette », qui n’a plus rien à voir avec la création de valeur authentique et l’accumulation de capital. Pour désigner ce nouvel ordre, dans lequel les classes dirigeantes jouent sur les mécanismes monétaires et font marcher la planche à billets pour manipuler les taux d’intérêt et dynamiser artificiellement la demande, l’économiste Richard Duncan, ancien membre de la Banque mondiale, a récemment forgé le terme « créditisme (3) ». Le problème, c’est que les bulles du crédit finissent toujours par éclater.
Vous écrivez que le système monétaire mondial va s’effondrer à moyen terme. Vous parlez sérieusement ?
Bien sûr, et je ne suis pas le seul à le penser. En fait, tout le problème est de savoir comment maintenir l’endettement perpétuel sans atteindre le point d’inflexion à partir duquel il n’est plus possible d’assumer le simple remboursement des intérêts. Le dispositif d’expansion monétaire illimitée va de pair avec l’idéologie de la croissance impulsée par l’État. Mais il finit invariablement par se heurter à son propre présupposé : la croissance est obligatoire pour entretenir le schéma d’endettement croissant. Or il est mathématiquement impossible de compenser la dynamique de l’endettement public par la croissance : le principe des intérêts composés, qui conduit une dette souveraine à se nourrir d’elle-même, entraîne un accroissement exponentiel de son montant (les intérêts de chaque période sont incorporés au capital pour l’augmenter progressivement et porter intérêts à leur tour). Or il est impossible de supporter une croissance exponentielle dans l’économie réelle. Les intérêts de la dette finissent donc toujours par ne plus pouvoir être payés et, à un certain moment, on doit remettre les compteurs à zéro, à travers une cessation de paiement ou une remise de dette. Ce qui équivaut à un acte de confiscation.
Cela s’est souvent produit dans l’histoire : la plupart des États, à un moment ou à un autre, n’ont pas payé leur dette et le système monétaire ne s’est pas effondré pour autant…
Certes, mais la cessation de paiement des États-Unis, le pays émettant la monnaie qui sert aujourd’hui encore de monnaie de réserve au niveau international, constituerait un cas tout à fait à part. Cela provoquerait un effondrement financier mondial. Or tous les indicateurs laissent penser que le point d’inflexion dont nous parlions n’est pas loin d’être atteint. L’état américain emprunte actuellement environ 46 centimes pour chaque dollar dépensé, et il dépense 436 millions de dollars par heure. La dette publique s’élève à plus de 17 000 milliards de dollars, soit 107 % du PIB national. Mais le montant implicite de cette dette grimpe à huit fois le PIB quand on y intègre ce qu’on appelle les « unfunded liabilities » de l’État, c’est-à-dire tous les engagements financiers tacites non provisionnés (le paiement des retraites, par exemple). Même si les États-Unis appliquaient un taux d’imposition de 100 % à tous leurs contribuables, ils n’effaceraient pas le déficit public et il leur faudrait toujours s’endetter pour rembourser la dette.
En quoi ce contexte d’endettement généralisé traduit-il selon vous un changement de fond dans l’ordre des valeurs ?
Il n’est pas anodin que la crise actuelle affecte principalement les pays les plus riches. La question de la dette et de l’épargne ne relève pas du seul champ économique. C’est une problématique dont les ramifications sont également éthiques, sociologiques et philosophiques. Ces questions sont liées à la façon même dont le sujet envisage sa propre finitude. Quand j’épargne, j’ai une certaine conscience de ma vie comme totalité temporelle, dont il convient de gérer le présent sans jamais perdre de vue l’avenir, de sorte que beaucoup de choses qui m’apparaissent désirables aujourd’hui le sont moins si je considère mon existence dans son ensemble. Une crise de l’endettement traduit au contraire une prévalence du court-termisme. Les sociétés occidentales sont devenues des sociétés du court terme et de la consommation. À tel point qu’on entend souvent condamner l’épargne, la modération en matière de consommation, le refus de s’endetter et la crainte de l’instabilité, comme s’il s’agissait de vices. « Consommer pour relancer la croissance », tel est le mot d’ordre dans toute l’Europe, comme si épargner était irresponsable et antisolidaire. Si ce n’est pas de la folie collective, cela en a, à mes yeux, toutes les apparences.
Propos recueillis par Suzi Vieira.