La Biélorussie putréfiée

Bouda, petit village à l’agonie cerné de marécages, ressemble à beaucoup d’autres localités de la campagne biélorusse. C’est là, dans un décor désolé, peuplé de vieilles femmes vaillantes, d’alcooliques et de policiers ripoux, que le jeune romancier Viktor Martinovitch situe l’intrigue de son troisième roman. Trois petites frappes – Seryï, Choulga et Khomiak – viennent se terrer là pour fuir un mafieux russe auquel ils doivent une importante somme d’argent. Qualifié de « polar métaphysique » par la critique, ce livre publié simultanément en biélorusse et en russe frappe par sa noirceur. Alors que dans Paranoia – le roman qui l’avait rendu célèbre en 2010 – Martinovitch tirait prétexte d’une histoire d’amour pour décrire le quotidien dans la dernière dictature stalinienne d’Europe, son nouvel opus semble à la fois plus drôle (avec ses dialogues loufoques) et plus désespéré : « C’est l’un des textes les plus pessimistes de l’auteur », lit-on sur le site Bookster.by, qui souligne l’importance du motif du marécage. D’entrée, le titre Sphagnum (« sphaigne » en latin) symbolise un pays voué à la stagnation, à la putréfaction. (1)

En dépit de leurs différences de registre, Sphagnum et Paranoia ont en commun l’importance du texte implicite. Sous son apparente simplicité, le nouveau roman fourmille de références à des films et à des œuvres littéraires ; et, comme dans Paranoia, retiré de la vente deux jours seulement après sa parution, le message dissident y est à peine voilé : « Le véritable thème de mon roman n’a rien à voir avec la campagne ou les marais, assume l’auteur sur le site Naviny.by, mais avec cette absurdité totale dans laquelle nous sommes tous plongés en Biélorussie. »

1| Lire à ce sujet « Biélorussie, une si jolie petite dictature », Books, n° 22, p. 56.

 

 

Et la psychanalyse, dans tout ça ?

Aussi extravagant que cela puisse paraître, dans les années 1940 à 1970 aux États-Unis, la schizophrénie et l’autisme étaient couramment imputés à un comportement défectueux de la mère. Le phénomène tenait en partie à la domination de la psychiatrie américaine par l’école psychanalytique, dont nombre de représentants avaient fui l’Allemagne nazie. Frieda Fromm Reichmann écrit ainsi en 1949 : « Le schizophrène est terriblement méfiant et plein de ressentiment envers les autres à cause du terrible rejet qu’il a subi de la part de ses proches dans sa petite enfance, surtout de la part de sa mère schizophrénogène » (sic). Trude Tietze exerçait comme Leo Kanner, le découvreur de l’autisme, à l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore [lire « Un trouble aux mille visages », p. 25]. Elle publia en 1949, dans la revue Psychiatry, une « Étude des mères de patients schizophréniques ». John Rosen, qui prétendait comme Reichmann et Tietze guérir le mal par la psychanalyse, écrit dans un article intitulé « La mère perverse », en 1953 : « Une personne schizophrène a immanquablement été élevée par une mère qui souffre d’une perversion de l’instinct maternel. » Élève de Reichmann, Theodore Lidz, devenu professeur de psychiatrie à Yale, reprend à son compte la notion de « mère schizophrénogène » dans des livres influents, où l’on peut lire que certaines d’entre elles « utilisent leur fils afin de compenser leur sensation de vide et d’inutilité en tant que femme ».

Longtemps, l’autisme infantile a été considéré comme une forme de schizophrénie. Il n’est donc pas étonnant que ce thème de la responsabilité maternelle ait été repris par les psychiatres s’occupant d’autistes. Leo Kanner n’était pas psychanalyste, mais il était en phase avec son temps quand il publia son texte devenu célèbre sur la « mère frigidaire », en 1952 : « La plupart des patients avaient dû faire face, dans leur plus jeune âge, à la froideur de leurs parents, à leur caractère obsessionnel, et au fait qu’ils répondaient à leurs besoins matériels de manière machinale et détachée. Ces enfants étaient des sortes de cobayes, car le souci de performance était le moteur des parents plutôt que la chaleur humaine et le plaisir d’être ensemble. Ils étaient comme gardés dans des frigidaires qui ne décongelaient jamais. La tendance de ces enfants à se retirer du monde est un moyen pour eux de se détourner d’une situation insoutenable en se réfugiant dans la solitude. »

L’« envie du pénis »

Professeur à l’université de Chicago, Bruno Bettelheim, qui s’était inventé un passé de psychanalyste à Vienne, dirigeait depuis 1943 une école pour enfants difficiles. Il s’inscrit pleinement dans ce courant de pensée, tout en ajoutant une référence aux camps de concentration (il avait été déporté à Dachau et Buchenwald avant la guerre). Dans La Forteresse vide, publié en 1967, il écrit : « La différence entre la terrible condition des prisonniers dans les camps de concentration et les conditions qui favorisent l’apparition de l’autisme et de la schizophrénie chez les enfants est, bien évidemment, que l’enfant n’a jamais eu l’opportunité de développer sa propre personnalité […]. Tout au long de ce livre, j’expose ma conviction que le facteur déterminant dans l’autisme infantile est le souhait du parent que son enfant n’existe pas. »

Freud, qui ignorait l’existence de l’autisme, ne croyait pas que la psychanalyse pût venir en aide aux psychotiques. Mais après-guerre, sa conception de la femme était dans tous les esprits. Dès le début de son existence, « l’envie du pénis s’empare d’elle, une envie qui laisse des traces ineffaçables dans son développement et la formation de son caractère ». D’où une infériorité congénitale : « Derrière l’envie du pénis se révèle l’amertume hostile de la femme envers l’homme, amertume qu’on ne peut jamais oublier dans les rapports entre les sexes et dont les aspirations et productions littéraires des “émancipées” présentent les signes les plus évidents. » Et encore : « La femme a le sens de la justice peu développé, ce qui s’explique par la prédominance de l’envie dans sa vie psychique. » Or, chez certaines femmes au moins, l’envie du pénis trouve un substitut, le désir d’enfant : « Rien ne laisse transparaître ce désir du pénis ; sa place est prise par le désir d’avoir un enfant […]. Chez d’autres femmes encore, on se rend compte que les deux désirs étaient présents dans l’enfance et se sont relayés l’un l’autre : tout d’abord, elles voulaient un pénis comme l’homme, et à une époque ultérieure, mais toujours infantile, le désir d’avoir un enfant a remplacé le premier désir .» Du coup, la responsabilité de la mère vis-à-vis de son enfant, surtout s’il est de sexe masculin, est considérable : « Une mère peut transférer à son fils l’ambition qu’elle a été obligée de réfréner chez elle-même, et elle peut espérer tirer de lui la satisfaction de tout ce qu’elle a gardé de son complexe de masculinité » (1).

L’idée d’une responsabilité directe de la mère ou des parents dans l’autisme a disparu aux États-Unis dans les années 1980, la psychanalyse ayant été rayée de la carte de la psychiatrie universitaire et hospitalière. La France est l’un des rares pays où cette discipline continue d’avoir droit de cité, y compris en milieu hospitalier. Sa compétence revendiquée en matière d’autisme fait l’objet d’attaques virulentes. Qu’en est-il ?

La réalité est complexe. La psychanalyse française est elle-même partagée entre plusieurs écoles qui affectent de s’ignorer. La situation est rendue d’autant plus confuse que la profession n’est pas réglementée : chacun peut apposer un panneau « psychanalyste » sur sa porte.

Dans La Cause des enfants (1985), Françoise Dolto écrivait : « L’autisme, en fait, cela n’existe pas à la naissance. Il est fabriqué. C’est un processus réactionnel d’adaptation à une épreuve touchant à l’identité de l’enfant. » Il y a perte de « la relation affective ou symbolique avec la mère » et ce n’est « pas du tout congénital ». Aujourd’hui encore, de toute évidence, le courant développé après guerre aux États-Unis continue d’exercer une influence. C’est ce que montrent certains témoignages recueillis récemment par la réalisatrice Sophie Robert dans un documentaire sur l’autisme, Le Mur, qui a fait scandale, en 2012, au point d’être condamné par la justice sur la requête de trois psychanalystes interviewés dans le film (2). Plusieurs font référence à Bettelheim. L’un d’eux déclare : « Une mère a toujours un désir incestueux avec son enfant, qu’elle en ait conscience ou pas. » Pour une autre, « un inceste paternel ne fait pas tellement de dégâts, ça fait des filles un peu débiles, mais un inceste maternel, ça fait de la psychose ». Une autre, sortant d’une caisse un crocodile en plastique : « Le crocodile c’est le ventre de la mère ; les dents de la mère. » Une autre : « Au début, l’enfant pense qu’il est le phallus de la mère. » Plusieurs disent que la maladie peut être causée par une dépression maternelle. Quel résultat un enfant autiste peut-il espérer de la psychanalyse ? « Ce n’est pas une question de psychanalyste, ça », répond l’un. « Le plaisir de s’intéresser à une bulle de savon », répond un autre, après un long silence. Le même : « Le point fondamental de mon attitude en tant qu’analyste vis-à-vis de ces enfants-là, c’est le fait d’abdiquer l’idée d’une progression. »

Les parents, meilleurs cliniciens de leurs enfants

Dans leurs écrits, les psychanalystes français (y compris certains de ceux interviewés dans le film) développent souvent un discours très différent, en tout cas beaucoup plus nuancé, et se défendent de continuer à adhérer à la thèse de la responsabilité maternelle. « Assimilant abusivement l’autisme aux troubles de l’attachement observés chez des enfants carencés sur le plan affectif, certains psychanalystes ont incriminé, sans preuve convaincante, la responsabilité des parents et singulièrement des mères dans la fabrication de l’autisme de leur enfant », écrit par exemple Jacques Hochman (3). « En observant l’attitude de la mère, écrit Laurent Danon-Boileau dans un livre publié après le scandale du Mur, il ne s’agit pas de revenir à l’idée stupide selon laquelle son comportement serait la cause de l’autisme. » La mère n’est pas « responsable en quoi que ce soit du trouble de l’enfant » et « la conséquence du côté des parents a été prise à tort pour une cause » (4). Dans un livre encore plus récent, Bernard Golse, par ailleurs chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants malades à Paris, refuse qu’on puisse « renvoyer à une cause de l’autisme purement organique ou endogène », mais évoque « l’intérêt des anomalies du lobe temporal supérieur qui ont été découvertes ». Il écrit : « Ceux qui, inlassablement, ressortent les écrits de B. Bettelheim devraient penser à se moderniser un petit peu. » Il affirme que « les parents sont le plus souvent les meilleurs cliniciens de leur enfant ». Et ajoute, de façon il est vrai assez alambiquée : « Les caractéristiques parentales qui ont pu être décrites étaient bien plus souvent – si ce n’est toujours – la conséquence que la cause, ou l’une des causes, de la pathologie autistique de l’enfant. » S’insurgeant contre ceux qui font le procès de la psychanalyse, il plaide vigoureusement pour une approche pluridisciplinaire dans le traitement de l’autisme (5).

Les psychanalystes ont affaire à forte partie, car ils sont parvenus à se mettre à dos la majorité des associations de parents d’autistes et la grande majorité des scientifiques et des responsables de la santé publique. Mais ils ont aussi des alliés, dans les médias et ailleurs. En 2004, l’Inserm avait publié un rapport sur l’évaluation des différentes méthodes de psychothérapie (en général), concluant au désavantage de la psychanalyse. Chose étrange, le rapport a été désavoué par le ministre de la Santé de l’époque, Philippe Douste-Blazy, et retiré du site Internet de l’organisme (6). En février 2012, une fuite avait révélé que la Haute autorité de santé (HAS) était sur le point de publier un rapport sur l’autisme affirmant que « l’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques ». La HAS entendait classer comme « non recommandées » les « interventions globales » fondées sur la psychanalyse. Devant la levée de boucliers qui s’est ensuivie, elle a reculé d’un pas (d’un pas seulement), en les classant comme « non consensuelles ». L’Association internationale lacanienne n’en a pas moins formé un recours contre cette décision. C’est que, au-delà des questions théoriques, les enjeux financiers sont considérables. Pour progresser (si l’on accepte l’idée de « progrès »), un enfant autiste requiert un encadrement quotidien pendant de longues années.

Pour sa part, le tribunal de grande instance de Lille a ordonné le retrait des interviews des trois psychanalystes qui ont porté plainte contre Le Mur. Le film est à charge, mais, à l’examiner de près, il est douteux que la réalisatrice ait significativement « dénaturé le sens des propos tenus », comme le soutient le juge. Elle a fait appel. Affaire à suivre, dans tous les sens du terme.

Olivier Postel-Vinay

Les mots de Milena

Les Lettres à Milena de Franz Kafka sont bien connues. Elles témoignent de la fascination que suscitait chez l’écrivain pragois de langue allemande celle qui fut d’abord sa traductrice, avant de devenir l’un des amours de sa vie. Des réponses de Milena Jesenská, en revanche, il ne reste aucune trace. Qu’à cela ne tienne. Irena Obermannová, romancière tchèque à la réputation sulfureuse depuis qu’elle a osé raconter dans un livre sa relation avec l’ancien président Václav Havel, a décidé de les inventer. Car Milena la fascine, explique-t-elle au quotidien Dnes : « C’était une femme singulière. Elle se droguait, volait, aimait les belles robes, les hommes intéressants. En tant que journaliste, elle était moderne, pertinente dans ses jugements et d’un courage infini, presque suicidaire. »

S’affranchissant du réel, Obermannová imagine une correspondance que Milena aurait poursuivie avec l’écrivain de ses 13 ans jusqu’à sa mort en 1944 (en réalité, leur relation épistolaire n’a duré que deux ans, entre 1920 et 1922). Ce subterfuge romanesque permet à l’auteure de raconter la vie entière de son modèle : sa rébellion contre l’autorité du père, médecin réputé de la bonne société pragoise ; son mariage avec un homme de lettres qui la fit terriblement souffrir ; sa découverte de l’œuvre de Kafka (Milena Jesenská fut la première à la traduire en tchèque), leur passion, leur rupture, les autres amours de la jeune femme et son engagement dans la résistance, qui lui vaudra d’être déportée à Ravensbrück, où elle mourut à l’âge de 48 ans (1).

 

1| Margarete Buber-Neumann, qui s’est liée avec Milena Jesenská à Ravensbrück, lui a consacré une biographie : Milena (Seuil, 1986).
 

Le chat, cet inconnu

D’amour ou de haine, la relation de l’homme au chat fut rarement dépassionnée : on connaît notamment le culte voué aux félins dans l’Égypte ancienne (Hérodote raconte qu’à la mort d’un chat tous les membres d’une maisonnée se rasaient les sourcils en signe de deuil), et les massacres qu’entraîna la bulle Vox in Rama du pape Grégoire IX qui, en 1233, désigna les chats, et en particulier les chats noirs, comme l’incarnation de Satan. Revenus depuis en odeur de sainteté, ils demeurent une énigme pour la science. Ce que souligne un livre très informé du Britannique John Bradshaw, qui étudie les relations entre êtres humains et animaux à l’université de Bristol. Déjà auteur en 2011 d’un ouvrage à succès sur les chiens (lire « Malin comme un chien », Books, n° 29), le spécialiste doit cependant bien l’admettre : « La science du chat est en retard sur la science canine », écrit le Sunday Times.

Personne ne s’explique, par exemple, que les chats noirs (produits d’une mutation génétique intervenue il y a environ 2 000 ans) soient surreprésentés dans les villes d’Utrecht, aux Pays-Bas, de Vancouver, au Canada, de Denton, au Texas, et de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande ; nul ne comprend davantage ce que signifient les mouvements de la queue du chat, et pourquoi certaines plantes ont sur l’animal un effet particulièrement euphorisant.

En revanche, il est certain que les matous ne sont pas les êtres indifférents et froids que l’on prétend parfois. Les expériences prouvent qu’« ils ressentent des émotions fortes », souligne le Guardian. En particulier, le chat supporte très mal de partager son territoire avec des congénères issus d’une autre portée. Cela peut créer chez lui un « stress chronique », qui explique que l’animal puisse partir chercher ailleurs, dans un autre foyer, un environnement plus propice à son épanouissement.

De la pornographie en Chine

Un livre peu banal a fait son apparition sur les étals des librairies chinoises. Publié sous le titre « Histoire de l’influence des vidéos japonaises pour adultes », l’ouvrage surprend à bien des égards : il s’agit, tout d’abord, de l’unique traduction d’un livre paru au Japon en 2009 sous le pseudonyme de Fujiki TDC, un journaliste (de son vrai nom Tadashi Fujiki) ancien critique de films X, dont la renommée n’avait pas jusqu’alors dépassé les frontières de son pays. Le contenu, ensuite (une analyse à caractère sociologique de la pornographie japonaise, de ses normes et de son évolution dans les années 1990), n’a rien de très affriolant, au grand dam des lecteurs chinois dépités, qui avaient cru acheter de la “vraie” pornographie. « L’acronyme “AV” [pour « Adult Video »] en rose sur la couverture n’est là que pour tromper les acheteurs », se plaint ainsi un internaute sur le portail culturel Douban, tandis qu’un autre souligne, outré : « Le livre ne contient aucune photo ! »

Leur déception est à la hauteur de l’intérêt suscité en Chine par la pornographie en général, et la pornographie japonaise en particulier – et ce malgré l’interdiction officielle de produire, regarder ou diffuser des films X. La pudibonderie des autorités (la version 3D de Titanic avait dû être raccourcie de quelques secondes, au motif que les spectateurs auraient pu être tentés de toucher les seins en relief de Kate Winslet) ne semble guère décourager les amateurs, au contraire. La députée iconoclaste Li Yinhe, une sociologue pionnière des études sur la sexualité, va jusqu’à affirmer que ses compatriotes sont parmi les plus grands consommateurs de pornographie au monde, le peer to peer et les réseaux virtuels privés (VPN) leur permettant, tout comme les DVD pirates, de contourner allègrement la censure. D’après les quelques enquêtes parues sur le sujet, les productions venues du Japon voisin sont très majoritaires en Chine (1). Ce que confirme à demi-mot l’éditeur du livre de Fujiki TDC, quand il souligne sur son site l’emprise de l’érotisme nippon sur la psyché nationale.

Le fait que l’ouvrage ait été recensé dans les pages d’un grand hebdomadaire, le Kan Tianxia, est en soi révélateur. S’il se garde bien de faire directement allusion à l’engouement de ses compatriotes pour le genre, l’auteur de l’article salue un travail dont le mérite est d’éclairer « l’origine d’un certain nombre de tendances venues de l’univers du X, aujourd’hui répandues dans le cinéma grand public ». C’est au porno que l’on devrait, par exemple, la généralisation des « prises de vue subjectives » : la diffusion de caméscopes de plus en plus légers et maniables au cours des années 1980 et 1990, en permettant aux acteurs de filmer eux-mêmes leurs ébats, aurait inspiré de nouvelles approches aux cinéastes classiques. Une preuve, pour le Kan Tianxia, que « l’influence du porno japonais dépasse largement le cercle des initiés ».

1| On peut notamment lire, en anglais, le livre de Katrien Jacobs, professeur à l’Université chinoise de Hong Kong : People’s Pornography (University of Chicago Press, 2012).

 

 

Peter Bearman : « L’épidémie d’autisme est un phénomène de société »

La prévalence de l’autisme semble n’avoir cessé de progresser au cours des vingt dernières années. Mais il existe des différences selon les pays. Comment les expliquer ?

On trouve d’énormes différences non seulement entre les pays, mais au sein même des pays. Le phénomène est en grande partie corrélé à l’état du dispositif de repérage. Là où il est efficace, là où les enfants en risque d’autisme peuvent être identifiés et diagnostiqués, la progression a été phénoménale.

L’une des principales raisons de la progression semble avoir été le changement des critères de diagnostic. Peut-on en évaluer l’impact ?

Aux États-Unis, le quart environ de cette augmentation peut être attribué aux évolutions intervenues dans la pratique des diagnostics pour les personnes se situant sur la partie la plus sévère du spectre de l’autisme, en raison du recoupement avec un retard mental inexpliqué. Le remplacement du diagnostic de retard mental par le diagnostic d’autisme explique une part quantifiable et significative de la progression. Pour les malades se situant sur la partie la moins sévère du spectre, la hausse due à l’inflation de diagnostics est beaucoup plus difficile à évaluer. Mais elle est bien réelle.

Le plus grand intérêt de la société et le plus grand nombre de scientifiques, psychologues et éducateurs impliqués expliquent-ils également le phénomène ?

Oui. Une part significative de la progression de la prévalence (peut-être 15 % ou 16 %, indépendamment des autres causes) peut être attribuée à l’influence de la prise de conscience accrue que vous évoquez. Et comme davantage de gens sont familiarisés avec les concepts de l’autisme, ils sont portés à observer le développement de leurs enfants et de ceux des autres à l’aune des caractéristiques du spectre.

L’augmentation de l’âge moyen de la procréation a-elle eu un effet ?

Les mères et les pères sont plus âgés à la première naissance et beaucoup d’hommes font des enfants vraiment tard. Indépendamment de l’anxiété produite quand on sait que les scientifiques ont établi un lien entre le risque et l’âge de la procréation, deux facteurs jouent probablement un rôle dans l’augmentation du risque d’autisme. D’abord, l’incidence des mutations de novo augmente avec l’âge des parents. Nous avons découvert, en étudiant la concordance de l’autisme chez les jumeaux, que ces mutations jouent un rôle dans la prévalence ; d’autres travaux montrent que ces mutations sont plus fréquentes à mesure que s’élève l’âge des parents. Ensuite, chez des géniteurs âgés, l’intervalle entre les naissances tend à être plus court. Or le deuxième enfant a un plus grand risque d’autisme si l’intervalle est court, peut-être en raison d’un manque de nutriments clés (folates, par exemple). Cela dit, là encore, une explication sociologique est possible : la naissance rapprochée du second enfant invite à une comparaison détaillée avec le développement du premier, ce qui peut faire naître des inquiétudes et donc accroître le risque d’un diagnostic.

Une étude que vous avez menée en Californie montre que le diagnostic de l’autisme est contagieux, en quelque sorte.

Nous avons en effet montré que des enfants vivant près d’un enfant diagnostiqué autiste ont beaucoup plus de chances de recevoir ce diagnostic l’année suivante, et que cet effet n’est pas causé par le choix du voisinage, la toxicité de l’environnement ou une atteinte virale. Cela provient d’une perception sociale renforcée. Les parents d’un petit autiste aident les autres à analyser le développement de leur enfant avec les concepts de l’autisme et à naviguer dans les méandres du système bureaucratique pour bénéficier de soutiens. En Californie, on peut évaluer à 15 % ou 16 % l’effet de cette conscience sociale renforcée sur la prévalence de l’autisme, surtout dans la partie la moins sévère du spectre.

Les enfants dont les parents ont une instruction supérieure sont diagnostiqués plus tôt. Leur nombre ayant augmenté ces dernières décennies, faut-il voir là une autre cause de la prévalence accrue du handicap ?

C’était vrai au début, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, en tout cas aux États-Unis, où le système de détection est bien installé. À mesure que la prévalence s’accroît, l’effet que vous évoquez (parents plus instruits et plus riches) a tendance à disparaître.

Vous avez découvert une corrélation entre la rigueur de la politique fédérale américaine à l’égard des immigrants et le taux d’autisme dans la communauté hispanique. Cela suggère-t-il une incidence du stress maternel ?

Non. Nous voulions tenter de montrer autre chose : que des politiques adoptées par un pays sur des questions sans lien avec l’autisme (ni avec la santé) peuvent avoir un impact significatif sur le taux d’autisme dans certains groupes. En l’occurrence, nous avons montré que le Patriot Act de 2001 (et d’autres mesures dirigées soit contre le terrorisme soit contre l’immigration) a eu pour conséquence involontaire d’écarter les hispaniques du système de santé, réduisant ainsi artificiellement l’incidence de l’autisme.

Existe-t-il une corrélation entre le mois de la conception et le risque d’autisme ?

Cela a été le cas mais ce n’est plus vrai. Le fait qu’on ait pu observer cet effet aux débuts de l’épidémie d’autisme suggère qu’une petite fraction de l’étiologie peut être attribuée à une maladie virale affectant le début de la grossesse. Mais cette cause, si elle existe, est aujourd’hui noyée dans les autres raisons de l’augmentation de la prévalence.

La croyance s’est répandue d’un lien entre la vaccination et l’autisme. Qu’en est-il ?

Cette croyance est clairement erronée. Elle a été longtemps encouragée par l’observation que de nombreux autistes semblaient aller très bien avant la vaccination et commençaient de décliner après. Mais c’est lié au fait que les parents ne commencent à observer des problèmes chez leur enfant, justement, qu’à peu près à l’âge de la vaccination. Seuls des cliniciens avertis peuvent déceler l’autisme plus tôt. Et l’on a vu tout un business se développer autour de cette idée. Gagner de l’argent en exploitant de fausses croyances est une pratique fort répandue. En outre, les gens préfèrent avoir une explication simple et unique aux problèmes complexes. Ce genre de thèse reste séduisante, même si elle est manifestement fausse.

Le comportement des parents, en particulier de la mère, pendant la petite enfance a-t-il un effet sur l’incidence de l’autisme ?

Non. Voilà au moins une idée fausse qui est définitivement discréditée depuis quarante ans. C’est une bonne chose, parce que cela a permis aux parents de ne pas se sentir stigmatisés.

Qu’en est-il de l’impact éventuel de toxines environnementales ?

Il existe probablement quelque chose, mais nous ne savons pas quoi ni quand. L’un des problèmes de cette thèse est que l’environnement est à bien des égards plus sûr qu’il y a quarante ans. Une piste serait d’étudier les effets épigénétiques de l’environnement (1). Mais la recherche ne fait que commencer.

Dans quelle mesure l’autisme sévère et l’autisme de haut niveau, comme le syndrome d’Asperger, peuvent-ils s’expliquer par des facteurs génétiques ?

Malgré les millions et millions de dollars investis dans la recherche des déterminants génétiques de l’autisme, les scientifiques n’ont guère fait de progrès sur le sujet. Dans la mesure où nous pensons pouvoir expliquer un peu plus de 50 % de l’augmentation de la prévalence de l’autisme, les facteurs génétiques doivent être impliqués pour moins de 50 %.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

 

 

Peter Bearman est professeur de sciences sociales à l’université Columbia à New York. Il a publié de nombreux articles de recherche sur l’épidémiologie de l’autisme. Il est l’auteur avec Peter Hedström de The Oxford Handbook of Analytical Sociology, Oxford University Press, 2011.
 

Alejandro Vigo : « Le destin de l’Europe n’est pas lié à l’euro »

 

Enseignant à l’université de Navarre, le philosophe argentin Alejandro Vigo est spécialiste d’éthique et de philosophie antique. Auteur de plusieurs ouvrages, il est coéditeur de la revue internationale Méthexis, International Journal for Ancient Philosophy. Il a reçu en 2010 le prix Friedrich Wilhelm Bessel, décerné par la fondation Humboldt et le ministère allemand de l’Éducation.

 

Qu’est-ce qui peut bien pousser un spécialiste de philosophie antique à s’intéresser aux politiques monétaires ?

Mon intérêt pour la théorie de la monnaie est ancien. Il s’explique par mon parcours théorique, qui m’a amené à étudier les économistes de l’école de Vienne (1), mais aussi, bien entendu, par mon histoire personnelle : un homme né comme moi à Buenos Aires à la fin des années 1950 possède une longue expérience des crises monétaires. Les citoyens n’en ont pas suffisamment conscience, mais la question monétaire est capitale ; elle devrait être au centre du débat public. Je suis souvent effaré de voir combien les intellectuels sont ignorants en ces matières.

 

Concernant la crise de l’euro, vous mettez en cause l’origine même de l’Union monétaire. En quoi le ver était-il dans le fruit ?

L’idée de créer l’euro ne répondait absolument pas à une préoccupation d’ordre économique. Ce fut la condition mise par François Mitterrand au projet de réunification élaboré par Helmut Kohl après la chute du mur de Berlin : l’Allemagne devait s’intégrer à un ensemble politique et économique plus large et renoncer au redouté deutsche Mark. On a donc décidé de mener à bien, et au pas de course, une expérimentation monétaire unique dans l’histoire, sans prendre le temps nécessaire pour créer les structures institutionnelles auxquelles l’adosser. Une union monétaire à l’échelle européenne exigeait un tel processus de convergence économique, qu’elle aurait dû mettre, selon toute raison, un bon siècle avant de voir le jour, comme le déclarait en 1990 l’économiste Karl-Otto Pöhl, le dernier président de la Bundesbank. On a sacrifié la rationalité économique la plus élémentaire sur l’autel de la construction européenne. En pensant, de bonne foi, que les normes restrictives contenues dans le traité de Maastricht (1992) en matière de déficit suffiraient à garantir la stabilité de la nouvelle monnaie. Mais il y a pire : on a présenté aux populations cette expérimentation monétaire extrêmement risquée comme la voie royale et sûre vers la prospérité générale.

 

C’est à cette « illusion » que renvoie le titre de votre livre ?

L’illusion est double. D’une part, on a alimenté la croyance selon laquelle la prospérité peut se créer ex nihilo au moyen de simples manipulations monétaires – comme s’il s’agissait d’une opération magique pouvant se substituer au processus long et aux nécessaires efforts à mener, dans la réalité, pour accroître la productivité, la compétitivité et la richesse d’une nation.

D’autre part, la protection fournie par la monnaie commune a poussé à une harmonisation à la baisse des taux d’intérêt, puisque les différences de risque souverain entre les pays de la zone étaient camouflées derrière l’illusion de prospérité produite par l’euro, surtout dans les États de la périphérie de l’Union. Ces pays ont ainsi pu s’endetter à des taux ridiculement bas, sans rapport avec la réalité de leurs économies. Or la plupart d’entre eux ont usé et abusé de cette situation. Naturellement, avec l’éclatement de la crise, la convergence artificielle des taux a fait long feu.

 

Mais les taux d’intérêt uniformément bas étaient précisément l’un des bénéfices que l’on associait à l’euro…

Oui. On refusait d’admettre que ce prétendu avantage de la monnaie commune ne faisait que masquer les différences entre les économies de la zone, les incitant à s’endetter, et créant des bulles. Finalement, en cherchant la convergence des économies, on a intensifié la divergence et favorisé l’apparition de deux Europe. Ce qui s’est passé montre bien comment les stratégies de convergence qui cherchent des raccourcis par la voie monétaire, pour bien intentionnées qu’elles soient, finissent toujours par produire l’effet inverse de celui escompté. La véritable convergence s’obtient – quand elle est possible – uniquement en empruntant la voie, bien plus ardue, des réformes structurelles.

 

Dans les pays comme la Grèce ou le Portugal, l’hypothèse d’une sortie de l’euro est désormais débattue. Qu’en pensez-vous ?

C’est une bonne chose de pouvoir sérieusement en discuter. Ériger l’euro en tabou a fait partie de la stratégie mise en œuvre dès l’origine par la classe politique européenne pour éviter toute discussion de fond. L’intouchabilité de la monnaie unique est même devenue l’un des canons du politiquement correct sur le continent. Plusieurs scénarios existent pourtant, qui proposent une sortie de la zone aux pays ayant besoin de baisser leurs prix – et leurs salaires – pour regagner en compétitivité. Certains de ces plans prévoient même une réintégration ultérieure. Selon les estimations les plus sérieuses, la Grèce aurait besoin de dévaluer de 50 % sa monnaie. Et la seule arme que lui offre la zone euro, c’est la déflation (2). Une solution qui, aux niveaux dont on parle, est humainement intenable.

 

La sortie ordonnée de certains pays ne mettrait-elle pas en péril l’Europe entière ?

Supercherie ! Il est infondé de lier le destin de l’Europe à celui de l’euro. L’Europe ne se réduit ni ne se réduira jamais à la monnaie commune. L’Union européenne elle-même ne recoupe pas l’union monétaire, et l’on peut très bien être membre de l’une sans appartenir à l’autre. Les slogans du type « si l’euro tombe, l’Europe tombe » ne font que montrer la violence simplificatrice dont usent les lea­ders politiques et autres groupes d’intérêt pour imposer leurs vues.

 

Que reprochez-vous au mécanisme de « fiat money », ces monnaies fiduciaires déconnectées du réel ?

C’est un système qui produit d’énormes dégâts économiques, car il n’a pour but que de créer les conditions d’une expansion monétaire illimitée. L’abandon, dans les années 1970, du système des taux de change fixes défini par les accords de Bretton Woods, et la fin de la conver­tibilité-or du dollar ont en effet permis aux États de financer les déficits publics persistants en faisant marcher la planche à billets. Cela a aussi levé les barrières aux mouvements de capitaux, générant un accroissement considérable des flux financiers internationaux, avec parfois des effets déstabilisants, et une explosion de la dette (pu­blique et privée). La dette totale américaine (ménages, entreprises et administration) est ainsi passée de mille milliards de dollars en 1964 à plus de cinquante mille milliards en 2007 ! Or cette explosion de l’endettement s’est traduite non par la hausse des prix à la consommation, mais par la hausse du prix des actifs, c’est-à-dire des biens qui peuvent servir de réserve de valeur, comme par exemple l’immobilier. Et le cercle vicieux de la bulle du crédit s’est formé : les banques ont prêté aux ménages pour qu’ils achètent des biens immobiliers, ce qui a fait monter les prix, poussant en retour les banques à accorder plus de prêts, et ainsi de suite.

Pendant la période d’expansion qui a précédé la crise de 2007, les classes politiques n’ont fait aucun cas de cette hausse du prix des actifs – c’était même, pour eux, la preuve que tout allait bien – et ils ont négligé d’accompagner et de réglementer l’essor du crédit dans le secteur privé. Mais quand la bulle a éclaté, mettant en difficulté les banques, une partie de la dette privée a été convertie en dette souveraine, ce qui nous a conduits à la phase actuelle de la crise.  L’expansion monétaire a toujours pour corollaire l’inflation, en l’occurrence une inflation par la demande (l’expansion du crédit crée un excès de demande par rapport à l’offre). Le système monétaire actuel, celui du « fiat money », fonctionne comme le plus grand dispositif inflationniste de l’histoire.

 

Vous accusez ce système d’être frauduleux. Pourquoi ?

En effet, c’est un système frauduleux, dans lequel l’émission monétaire et l’expansion du crédit sont devenues les deux faces d’une même pièce. Aujourd’hui, la principale façon d’augmenter la masse d’argent circulant dans l’éco­nomie est d’augmenter l’endettement total, pour la simple raison que la quasi-totalité de l’argent, dans ce dispositif, n’est rien d’autre que de la dette.

Les deux piliers du système sont le « fiat money » et les réserves fractionnaires des banques, dispositif qui leur permet d’accorder des crédits pour une valeur totale plusieurs fois supérieure à leurs réserves (constituées des fonds propres et des dépôts de leurs clients). Autrement dit : les banques jouissent du privilège incroyable – accordé par la loi – de pouvoir « créer » de l’argent pour le prêter à celui qui contracte un crédit. Après quoi elles peuvent exiger le remboursement du capital ainsi « prêté », plus les intérêts. Elles prêtent donc de l’argent qu’elles n’ont jamais eu. Évidemment, on ne peut pas nier qu’une créance a une certaine valeur (elle est un engagement de remboursement futur), mais cette valeur reste hypothétique. La seule limite au pouvoir de création monétaire des banques est la règle qui fixe le pourcentage de réserves exigées par rapport aux prêts concédés. Ce ratio n’a cessé de diminuer au fil du temps, sous la pression des lobbies bancaires, pour atteindre aujourd’hui des niveaux dérisoires : autour de 10 % aux États-Unis et de l’ordre de 2 % en Europe !

De nos jours, plus de 90 % de la masse monétaire est en fait constituée de reconnaissances de dettes, qu’elle soit ainsi « créée » par les banques privées au moment de l’octroi d’un crédit, ou qu’elle soit créée par les banques centrales comme la Réserve fédérale américaine en échange de bons du Trésor. Dans le système capitaliste « classique », la croissance venait des profits tirés des investissements réalisés et de l’augmentation de la productivité. Aujourd’hui, c’est l’expansion du crédit et la relance de la consommation qui font la croissance. Tout le système repose sur « l’argent-dette », qui n’a plus rien à voir avec la création de valeur authentique et l’accumulation de capital. Pour désigner ce nouvel ordre, dans lequel les classes dirigeantes jouent sur les mécanismes monétaires et font marcher la planche à billets pour manipuler les taux d’intérêt et dynamiser artificiellement la demande, l’économiste Richard Duncan, ancien membre de la Banque mondiale, a récemment forgé le terme « créditisme (3) ». Le problème, c’est que les bulles du crédit finissent toujours par éclater.

 

Vous écrivez que le système monétaire mondial va s’effondrer à moyen terme. Vous parlez sérieusement ?

Bien sûr, et je ne suis pas le seul à le penser. En fait, tout le problème est de savoir comment maintenir l’endettement perpétuel sans atteindre le point d’inflexion à partir duquel il n’est plus possible d’assumer le simple remboursement des intérêts. Le dispositif d’expansion monétaire illimitée va de pair avec l’idéologie de la croissance impulsée par l’État. Mais il finit invariablement par se heurter à son propre présupposé : la croissance est obligatoire pour entretenir le schéma d’endettement croissant. Or il est mathématiquement impossible de compenser la dynamique de l’endettement public par la croissance : le principe des intérêts composés, qui conduit une dette souveraine à se nourrir d’elle-même, entraîne un accroissement exponentiel de son montant (les intérêts de chaque période sont incorporés au capital pour l’augmenter progressivement et porter intérêts à leur tour). Or il est impossible de supporter une croissance exponentielle dans l’économie réelle. Les intérêts de la dette finissent donc toujours par ne plus pouvoir être payés et, à un certain moment, on doit remettre les compteurs à zéro, à travers une cessation de paiement ou une remise de dette. Ce qui équivaut à un acte de confiscation.

 

Cela s’est souvent produit dans l’histoire : la plupart des États, à un moment ou à un autre, n’ont pas payé leur dette et le système monétaire ne s’est pas effondré pour autant…

Certes, mais la cessation de paiement des États-Unis, le pays émettant la monnaie qui sert aujourd’hui encore de monnaie de réserve au niveau international, constituerait un cas tout à fait à part. Cela provoquerait un effondrement financier mondial. Or tous les indicateurs laissent penser que le point d’inflexion dont nous parlions n’est pas loin d’être atteint. L’état américain emprunte actuellement environ 46 centimes pour chaque dollar dépensé, et il dépense 436 millions de dollars par heure. La dette publique s’élève à plus de 17 000 milliards de dollars, soit 107 % du PIB national. Mais le montant implicite de cette dette grimpe à huit fois le PIB quand on y intègre ce qu’on appelle les « unfunded liabilities » de l’État, c’est-à-dire tous les engagements financiers tacites non provisionnés (le paiement des retraites, par exemple). Même si les États-Unis appliquaient un taux d’imposition de 100 % à tous leurs contribuables, ils n’effaceraient pas le déficit public et il leur faudrait toujours s’endetter pour rembourser la dette.

 

En quoi ce contexte d’endettement généralisé traduit-il selon vous un changement de fond dans l’ordre des valeurs ?

Il n’est pas anodin que la crise actuelle affecte principalement les pays les plus riches. La question de la dette et de l’épargne ne relève pas du seul champ économique. C’est une problématique dont les ramifications sont également éthiques, sociologiques et philosophiques. Ces questions sont liées à la façon même dont le sujet envisage sa propre finitude. Quand j’épargne, j’ai une certaine cons­cience de ma vie comme totalité temporelle, dont il con­vient de gérer le présent sans jamais perdre de vue l’avenir, de sorte que beaucoup de choses qui m’apparaissent dési­rables aujourd’hui le sont moins si je considère mon existence dans son ensemble. Une crise de l’endettement traduit au contraire une prévalence du court-termisme. Les sociétés occidentales sont devenues des sociétés du court terme et de la consommation. À tel point qu’on entend souvent condamner l’épargne, la modération en matière de consommation, le refus de s’endetter et la crainte de l’instabilité, comme s’il s’agissait de vices. « Consommer pour relancer la croissance », tel est le mot d’ordre dans toute l’Europe, comme si épargner était irresponsable et antisolidaire. Si ce n’est pas de la folie collective, cela en a, à mes yeux, toutes les apparences.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Le monde merveilleux de la transparence

Le patron de Facebook l’a dit, le vice-président de Google l’a confirmé : la vie privée est une notion vieillotte, inadéquate, condamnée. L’heure est à la transparence, de soi-même et des autres.

Dans le principe, rien de bien nouveau. Certains auteurs de journaux intimes pratiquaient déjà un auto-dévoilement très poussé ; et Andy Warhol ou Truman Capote, pour ne citer qu’eux, n’hésitaient pas à révéler les turpitudes des autres.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’extension du domaine de la transparence au politique, voire, contre l’avis formel de Richelieu (« Le secret est l’âme des affaires »), au diplomatique (comme en témoignent les affaires WikiLeaks et Snowden, notamment). L’autre grande différence, c’est le changement d’échelle. Les « lifeloggers » enregistrent en permanence ce qui se passe autour d’eux, et même en eux, accumulant chaque année des masses de données qui laissent les grands auteurs d’autobiographies, comme Robert Musil, loin derrière. Les auteurs de « selfies », quant à eux, inondent le Net de photos d’eux-mêmes, au mépris du ridicule, décidément non mortel. Avec la complicité des innovations technologiques (dernière en date : les lunettes connectées Google Glass, permettant de filmer en continu), tout devient potentiellement visible : l’arrière-cour de votre maison, les aliments de votre vie sociale, ou les aléas de vos biorythmes. Les Big Brothers de tout poil et de tout temps sont pourtant, on le sait bien, très friands de données, même les plus innocentes : à Rome, les censeurs étaient chargés d’établir les listes d’électeurs, mais aussi de vérifier les mœurs de ceux qu’ils recensaient. Les quelques anodines contre-offensives des refuzniks de la transparence – comme la vente de kits numériques de protection « vie privée » – font figure de touchants petits barrages dressés contre le déferlement de l’océan digital.

Le débat est d’ailleurs en train de glisser du « Pas touche à ma vie privée » à « Qu’ai-je à perdre ou à gagner avec la transparence ? » Difficile débat, que la littérature peut aider à trancher, elle qui permet d’aller là où la réalité ne va pas (encore). Ainsi, comme George Orwell en son temps, l’écrivain californien Dave Eggers utilise la lumière de son imagination pour explorer les ténèbres d’un futur pas si lointain. Dans son dernier ouvrage, le roman dystopique The Circle (1), il pousse dans tous ses retranchements technologiques un monstrueux croisement d’Apple, de Google et d’Amazon. Résultat : chaque mètre carré de la planète devient observable en permanence par un réseau de mini webcams, et tous les hommes, politiques en tête, sont équipés de caméras répercutant leurs faits et gestes 24 heures sur 24 (sauf aux toilettes, 3 minutes par séance – les lieux devenant vite le refuge des amoureux pudiques).

Mais s’agit-il vraiment d’une dystopie ? Songez-y : dans le monde du Circle, plus de criminalité (durée maximale pour retrouver un malfrat, avec reconnaissance faciale et sollicitation en ligne de témoins : vingt minutes) ; plus d’adultère (c’est déjà assez compliqué comme ça) ; plus de politiciens véreux ou menteurs (difficile de négocier des enveloppes ou de passer des compromis foireux au vu et au su de tous) ; plus de guerre (les plans sont apparents et les menaces déjouées), plus de…
Platon l’avait déjà dit : l’invisibilité encourage nos méfaits et la transparence engendre la vertu (tant mieux ?). Le patron du Circle dit exactement la même chose : la défense de la vie privée est à ses yeux socialement néfaste, assène-t-il sans relâche, et même une sorte de vol envers la collectivité : « Privacy is Theft ».

 

 

Livre manquant – Le dictionnaire des mots disparus

Les éminents responsables du contenu des dictionnaires ajoutent régulièrement des mots. Plus discrètement, ils en retranchent aussi. Creese, cranch, probang, prolan, octandrious et cramoisie viennent ainsi d’être retirés des dictionnaires anglais, note le mensuel américain The Atlantic. Le site de l’Académie française, dont on ignore le nombre de visiteurs, indique des « exemples de mots supprimés ». Ainsi abuseur, qui mériterait peut-être d’être réhabilité, le joli accortise (humeur accorte), le moins joli cacade (décharge du ventre), l’inutile myriagramme (dix mille grammes). Curieusement, certains mots supprimés par les académiciens sont toujours en usage, comme némésis ou non avenu. La disparition de nombre d’entre eux ne semble pas à première vue lestée d’une grande signification, mais un dictionnaire réfléchi donnerait sûrement du bon grain à moudre. Et, dans certains cas, l’intérêt saute aux yeux : ainsi la disparition du mot aliénisme, « science qui étudie l’aliénation mentale ». À noter l’existence sur le Web d’un « Petit dictionnaire des mots rares et anciens », signé Didier Méral.

O. P.-V.
 

Traduction manquante – Lettres anglaises

Les incontournables sœurs Mitford ont défrayé la chronique au Royaume-Uni et bien au-delà pendant des décennies. Toutes plus ou moins foutraques, et certaines scandaleuses, ces aristocrates ont suscité une multitude d’articles et de livres, des films, des chansons, et même une comédie musicale. Elles ont aussi elles-mêmes beaucoup écrit – surtout la célébrissime Nancy (Noblesse Oblige, etc.), mais trois autres sœurs aussi.

Ce que l’on sait moins, c’est que ces virtuoses de la plume passaient leur temps à s’écrire, se tenant mutuellement au courant de leurs vies complexes et bigarrées. Pas moins de quinze mille lettres, qui traversent les époques (des années 1920 aux années 2000), les continents et les brouilles. Leur nièce en a publié tout juste 5 % – plus de 800 pages tout de même –, qu’aucun éditeur n’a encore eu le cran d’offrir au public français.

Un public pourtant friand de cette excentricité britannique « upper class » dont les sœurs Mitford sont l’emblème. Dans leur manoir hanté, entre une mère rigide et dépressive (« la Pauvre Vieille Femelle », dans leur pittoresque jargon) et un vieux lord misanthrope, chercheur d’or à ses heures, les six demoiselles travaillaient ferme du chapeau. La politique est ensuite venue se greffer par-dessus, brouillant complètement les cartes, mais pas forcément les sœurs. L’une était pourtant communiste, l’autre fasciste (elle épousa Oswald Mosley, qu’elle suivit en prison) ; une autre nazie, égérie de Hitler (après un suicide raté, elle devint fanatiquement chrétienne) ; une autre duchesse, tout à fait comme il faut ; une autre enfin lesbienne. Il y a même une gaulliste dans le lot (Nancy). Si elles ont pu rester liées, passionnément, c’est grâce aux courriers qu’elles échangeaient constamment. L’une d’elles a même légué, par gratitude, 5 000 livres sterling à son facteur. C’était bien la moindre des choses.

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