Le premier matin du monde

À nouveau réunis, ils marchent dans le parc Monceau, par un doux après-midi d’avril. Des feuilles nouvelles ont poussé ; après un rude hiver, les gens sont venus profiter des premiers rayons de soleil ; et le ciel a pris soudain une couleur de convalescence et d’espérance.

Pendant qu’ils marchent côte à côte, il lui répète les mots qu’il cherche à lui apprendre depuis la veille – des mots grecs qui disent dans cette langue lumière, soleil, ciel, mer : phos, hélios, ouranos, thalassa. Il les prononce lentement, comme s’il récitait un poème, en espérant lui faire partager un peu de ce qu’il ressent à les écouter : un peu de leur éclat, de leur flamme, de leur fraîcheur, ou de leur goût de mer ; quelque chose du souffle secret qu’il entend dans leurs sonorités, et que ni le français ni aucune autre langue ne lui offrent.

Sans doute, s’il ne parvient pas à dire en français ce qu’il éprouve, ce n’est pas seulement parce qu’il ne maîtrise pas encore assez cette langue pour exprimer toutes les nuances de ses sentiments ; ce n’est pas seulement parce que le français a, depuis des siècles, thésaurisé dans ses mots sa propre pensée, sa propre vision du monde, qu’il est difficile d’assimiler quand on vient d’un autre pays. C’est aussi parce que le grec, sa langue, a thésaurisé une autre pensée, une autre vision du monde, avec lesquelles il s’est familiarisé depuis qu’il a conscience de lui-même, même s’il ne connaît pas bien le grec non plus (comme il a cessé de l’écrire et de le parler, il n’est pas loin de le connaître moins bien que le français). Pourtant, en répétant ces mêmes mots, il a l’étrange sentiment qu’eux le connaissent mieux qu’il ne les connaît ! Comme s’ils conservaient depuis longtemps quelque chose de lui ; comme s’ils « sentaient » avant lui, plus que lui, tout ce qu’il sent sans parvenir à le dire dans aucune langue, mais qu’il ne pourra dire un jour que dans cette langue-là. Car comment pourrait-on exprimer dans une langue étrangère – comment la langue étrangère pourrait-elle éprouver – les sentiments que procurent une journée d’hiver baignée de soleil, l’ombre des feuillages sur des murs blanchis à la chaux, la mer écumante, les regards de nos proches, leur main dans la nôtre et leur « bonjour » quotidien ?

Or, sa langue « se souvient » de tout cela et de tant d’autres choses qu’il a oubliées – bien qu’il n’ait cessé de les porter en lui ; comme si elle « se souvenait » de lui… N’est-ce pas merveilleux ? Sa langue le suit à tout moment, à chacun de ses pas – sans qu’il en ait conscience ; sa langue le « connaît » – lui qui ne la connaît pas comme il le devrait.

Comment a-t-il pu l’oublier pendant tout ce temps ? L’étranger, ce n’est pas tant le monde que nous ne connaissons pas que celui qui ne nous connaît pas – qui justement ignore notre langue, notre mémoire, l’univers de notre enfance, nos pensées, nos sentiments, toutes ces choses impalpables qui nous ont façonnés… Et maintenant qu’il s’entend prononcer à nouveau ces mots-là, il se rappelle les siens : sa mère, ses tantes, ses oncles, ses cousins d’Athènes, la tante Maria de La Canée (qui lui a tant manqué, qu’il voudrait tant revoir ! Hélas, on n’a pas encore osé lui apprendre le suicide de Haris) ; il se souvient de Haris, de son père, de ses autres morts et de tous ces gens qu’il lui a été donné de connaître jadis en Grèce. Il n’avait qu’à leur parler et à les écouter pour que leurs cœurs se mettent à battre à l’unisson. Ces mots avaient dans leur bouche tant de chaleur et tant de vie !

Quelle mémoire profonde dans ces mots ! Il les redit avec elle, puis lui demande de les répéter toute seule, pour qu’il les entende de sa bouche, ces mots qui disent la lumière, le soleil, le ciel, la mer. Comme les astres d’une galaxie perdue… Et quand il entend à nouveau ces sons tant aimés, d’autres mots jaillissent en lui avec force, comme d’une source condamnée depuis des années – des appels, des prières, des interjections, des diminutifs. Des mots-patrie, pareils aux premiers regards de sa mère et de son père plongés dans son propre regard. Et tant d’autres regards de son pays, ici, au beau milieu du parc Monceau ! Il se rappelle ce dimanche après-midi où ils étaient sortis, Haris et lui, devant le portail de la maison voisine pour que l’oncle Anghélos les photographie ; les petits voisins qui restaient là à les regarder ; la vieille femme assise sur un tabouret pour profiter du soleil – qu’est-elle devenue ? Le rire sonore d’Ourania, leur bonne, qui ne cessait de se signer ; ou encore ce muletier de Spetsai qui avait toujours à la bouche l’expression : « À la grâce de Dieu ». Et les offices de la semaine sainte, à Ékali, dans le parfum des lilas ; les veilles de Noël, rue Kéfallinias, quand un paysan faisait avancer un troupeau de dindes dans la boue ; les enfants à la tête rasée qui disaient les kalanda sous la pluie devant l’église Saint-Pantéléïmon ; les gâteaux de Noël dans la vitrine mal éclairée de la petite pâtisserie de quartier de la rue Acharnon… Tant de visages, tant de choses de son pays jaillissent inopinément des mots et sont pour lui autant de patries. Voilà donc pourquoi il se sentait toujours dans son village tant qu’il vivait à Athènes, même s’il lui arrivait souvent, là-bas aussi, de se perdre dans la foule.

Le soir, dans sa chambre, il rouvre le livre qu’il a acheté l’avant-veille chez un bouquiniste sur les quais de la Seine : une anthologie de poésie de la Grèce ancienne avec le texte original sur la page de gauche et la traduction en regard (comment pourrait-il oser lire des textes de l’Antiquité sans l’aide d’un dictionnaire ? Et dire qu’il a étudié le grec ancien pendant six ans… Louée soit l’école grecque !). En la feuilletant, il tombe par hasard sur des vers d’Eschyle tirés du Prométhée enchaîné. Et, ô surprise ! il les comprend du premier coup, sans consulter la traduction, comme s’il les reconnaissait, comme s’il les connaissait depuis toujours :

Éther divin, souffles aux ailes rapides,
Sources des fleuves, sourire innombrable
Des vagues marines, terre mère de tout,
Soleil dont le regard embrasse l’univers,
Je vous invoque…

C’est certain, Prométhée n’était pas l’ancêtre de Faust ! Il l’avait pressenti à juste titre – ces vers le lui confirment mieux que ne le feraient mille exégèses. Ces vers, ces mots regorgent de lumière, de mer et de ciel, expriment une allégresse, une acceptation de la vie inouïes. Et ce sont les mots familiers de sa langue, inchangés ou si peu altérés depuis deux mille cinq cents ans…

Il éclate en sanglots. Oui, ce qui lui a manqué, pendant ces mois, ces années, c’était cette lumière vivante dans les mots, dans les hommes. Et maintenant il a l’impression d’avoir sous les yeux un autre monde – qui était sans doute tapi en lui, mais qui ne pouvait surgir devant lui avant cet après-midi-là.

Voilà deux ans qu’il lutte de toutes ses forces pour s’enraciner en France : il s’est lié avec bien des gens – ceux qui ne lui tournaient pas le dos ; il a acquis un savoir, amassé des connaissances ; il a écrit en français. Pourtant, quels qu’aient été les changements en lui, il n’a jamais cessé – il le comprend maintenant – de regarder ce pays avec les yeux de l’autre pays qu’il a laissé pour venir ici. Même si sa vie gravite autour d’un nouveau centre, il n’en continue pas moins de porter la Grèce en lui – que cela lui plaise ou non, c’est la Grèce qu’il a au fond de son cœur. La France est peut-être devenue sa seconde patrie (mais l’est-elle vraiment devenue ?) ; ses habitants lui sont plus familiers ; mais pour lui, ils restent les autres : des gens qu’il ne peut regarder – il le sait, à présent – qu’avec les yeux de l’exilé, les yeux d’un Grec.

Il s’est mis en quête d’un nouveau nous : le personnage collectif de son pays, dont il avait déjà pressenti l’existence avant de quitter la Grèce, qu’il avait déjà maladroitement esquissé, mais qu’il avait depuis lors oublié, avant de le retrouver inopinément, cet après-midi au parc Monceau.

Ce qui ne lui vient même pas à l’esprit, c’est qu’il va voir désormais ce nouveau nous – il a déjà commencé à le voir, ce soir – avec le nouveau regard que ces « autres» lui ont apporté.

 

2

À compter de ce soir-là, la Grèce était devenue pour lui un conte, un conte sans fin qu’il composait surtout pour elle, à l’aide de tous ses souvenirs, mais plus encore de la nostalgie et de l’imagination, pour combler ses trous de mémoire. Comme s’il avait quitté la Grèce encore enfant et ne pouvait se la rappeler que vaguement. Mais n’était-ce point le cas, après tout ? N’avait-il pas vécu son adolescence si confiné dans son cocon que, tel un petit enfant, il ne s’était quasiment pas aperçu de ce qui se passait autour de lui, comme s’il en avait été absent par l’esprit ? Et voilà qu’à présent il en était absent physiquement. Après la disparition de Haris, il avait entamé une vie nouvelle et rompu tous les fils qui l’attachaient à l’ancienne – du reste, il n’avait plus « là-bas » aucun ami ; il ne correspondait avec personne. Et ici, à Paris, il ne voyait aucun Grec en dehors de Vassilis – qui avait, lui aussi, plus ou moins coupé les ponts avec la Grèce. Il y avait deux ans qu’il n’avait plus rien lu, plus rien écrit en grec ; il ne s’était occupé de rien qui eût un rapport avec la Grèce. Qu’est-ce qui le rattachait encore à cette lointaine patrie ? Rien d’autre, croyait-il, que sa mère et sa maison qui l’y attendaient toujours.

Mais à présent il ne cessait de penser à la Grèce – quand ses connaissances empiriques sur ce pays étaient incertaines, il n’hésitait pas à l’inventer, à le fabriquer à partir du matériau que ses nouvelles lectures lui fournissaient (il s’était mis soudain à dévorer tous les écrits relatifs à la Grèce qui lui tombaient sous la main). Aussi était-il libre d’en composer l’image qu’il souhaitait, dont il avait besoin.

Et la Grèce prenait en lui la forme d’une vision lointaine, inaccessible : un pays immaculé et lumineux ; un rivage désert sous un ciel limpide ; un matin clair, un matin grec comme les autres – qui pourtant devait être à tout jamais le premier matin du monde.

La Grèce ! Derrière les caractères d’imprimerie d’un énorme traité de droit administratif, il entrevoyait désormais tous les soirs, à la lumière de sa lampe, ce rivage, ce matin, cette Grèce pure et virginale, telle une page blanche sur laquelle il écrirait un jour sa propre trace. (Que de choses utiles à son pays il allait pouvoir accomplir dorénavant ! Dans la lumière grecque le savoir accumulé dans la nuit parisienne s’avérerait plus fécond !)

Faire une œuvre en Grèce ! Il ne pensait pas qu’à lui, mais à tous les hommes qui décideraient de revenir un jour dans cette lumière… Il rêvait d’une aurore sur ce rivage, dans l’immensité du ciel et de la mer ; une aurore où tout retrouverait sa pureté originelle, où la société, la civilisation, la vie prendraient un nouveau départ : comme dans les poèmes visionnaires de Hölderlin sur la Grèce, qu’il lisait pour la première fois ; ou dans les songes de certains héros de Dostoïevski qui ramenaient le rêveur trois mille ans en arrière, sur une plage de la mer Égée – le songe de l’« homme ridicule », de Versilov dans L’Adolescent… La Grèce n’était-elle pas l’aube de notre civilisation européenne ? D’une civilisation qui avait connu tant de matins de renouveau, de résurrection – des renaissances, des mouvements artistiques, des éclosions et des révolutions culturelles. Mais la nuit était tombée. Quand l’aube reviendrait-elle ?

Cette question avait surgi en lui un soir dans sa chambre, pendant qu’il écoutait un disque qu’il venait d’acheter – le concerto grosso opus 6, numéro 10 de Haendel, cet allegro qui s’était d’emblée imprimé dans son esprit. Oui, une fois de plus, la civilisation européenne avait peut-être sombré dans la nuit ; pourtant, cet allegro serein, majestueux, triomphal, si solidement enraciné dans la tradition de l’Europe, nourri par sa terre fertile, évoquait aussi une aurore – il évoquait la Grèce. Ne montrait-il pas que la Grèce continuait à vivre dans l’Europe ? – une Grèce idéale, bien sûr, bien différente de la province miséreuse qu’il avait laissée derrière lui, dans une Europe idéale, bien différente de la métropole crépusculaire qu’il avait trouvée en venant ici. Et si tel était le cas, l’autre Grèce ne pourrait-elle pas revenir un jour en Europe – et d’abord dans la Grèce elle-même ?

Oui, la Grèce était cette aube que tout le monde attendait, consciemment ou inconsciemment, dans ces brumeuses cités du Nord ; la Grèce était la lumière – le remède à la nuit de l’Europe et aux ténèbres de l’âme ; la Grèce était la révolte contre l’absurdité du monde ; la Grèce était l’amour et, peut-être, le monde de Dieu.

Et il revoyait en lui une lointaine image, dont il se demandait de quelles profondeurs de la mémoire elle pouvait remonter : il voyait Anastasia, la vieille femme de ménage qui travaillait chez eux dans son enfance et qui, lorsqu’elle laissait tomber un morceau de pain de la table de la cuisine où elle déjeunait, se signait, puis portait le pain à ses lèvres pour le baiser avec une infinie dévotion. Quel sens profond dans ce geste naïf ! Quelle foi dans le caractère sacré de la nourriture ! Quel respect pour le mystère de la vie ! Les femmes de ménage françaises, si une telle chose leur arrivait, devaient probablement jeter le morceau de pain à la poubelle. Comment auraient-elles pu ressentir ce que ressentait Anastasia – elles qui ne pensaient qu’à leur salaire, à la sécurité sociale et aux congés payés ?

« Tu exagères, Yannis », lui avait dit Jacques, à qui il avait confié sa pensée, le lendemain après-midi, quand ils s’étaient assis au Soufflot. « Tu exagères. Si je ne te connaissais pas, je me dirais que tu deviens raciste. Ne vois-tu pas qu’un tel comportement s’explique par la différence de niveau de vie, de développement social et culturel entre nos deux pays ? Tout simplement, vous vivez dans une société rurale, pieuse, autoritaire et sous-développée, et nous, dans une société industrielle, sécularisée, laïque, démocratique et développée… » Il n’avait malheureusement pas réussi à faire partager son enthousiasme à son ami, qui tenait un discours de manuel de sociologie. Mais était-ce bien le problème ? Jacques avait forcément tort, il ne pouvait pas avoir raison – même si, de son côté, il se sentait incapable de lui apporter la contradiction. Et pour tout argument, il murmurait à nouveau la « prière » de Prométhée, cette prière qui ne s’adressait pas au père des dieux, qui lui avait infligé un châtiment implacable pour le bien qu’il avait fait à l’humanité, mais à cet univers divin qui se trouvait au-delà et au-dessus des hommes et des dieux.

Oui, la Grèce, c’était d’abord ce souffle divin qui traversait tout : le ciel, les vagues, la terre, et le pain quotidien. Un souffle qui habitait ce pays depuis des millénaires – même si la religion de ses hommes avait radicalement changé depuis lors ; même si tant de conquérants, de peuples, de cultures étaient passés sur ses terres. Mais cela, les Occidentaux, ces Wisigoths, pouvaient-ils le sentir, dans leurs villes brumeuses, crépusculaires ? Comment auraient-ils pu le deviner, dans ce monde désenchanté, désacralisé, desséché, qu’ils avaient bâti depuis deux siècles, sans même s’en rendre compte – ce monde que tout souffle divin avait déserté ?

Mais elle, elle qui connaissait la solitude et la nuit des hommes dans cette ville, elle qui le regardait avec une confiance grandissante, elle devait pouvoir le sentir, elle commençait déjà à le sentir – il le voyait clairement dans son regard. Et le conte ne faisait que croître et embellir, alimenté par de nouvelles lectures, par de nouveaux souvenirs (que de mondes enfouis la nostalgie avait soudain ramenés à la surface !), et il le reprenait chaque soir – comme cet autre conte que son père lui racontait autrefois, quand il lui parlait de sa Grèce, de sa Crète, le soir, pendant son enfance à Athènes.

Il était à présent plein de projets et d’espérances. Ce qu’auparavant il appelait « poésie », « amour », « vie » avait pris un nouveau nom – pour lui, tout cela s’appelait désormais la Grèce. Et tous deux ne rêvaient plus que d’une chose : l’été prochain, au mois d’août, ils y étaient résolus, ils fêteraient ses vingt ans en Grèce ; elle se passerait, s’il le fallait, de l’accord de sa mère, qui pourrait bien la chasser de chez elle en septembre, comme elle en brandissait la menace ; ils aviseraient et trouveraient une solution ; au besoin, ils vivraient ensemble dans sa petite chambre… Mais, pour l’heure, ils comptaient les mois, les semaines, les jours qui les séparaient encore des vacances, avec une impatience qui ne cessait de grandir – une impatience qui, pour lui, était mêlée d’inquiétude : comment retrouverait-il son pays après ces deux années d’absence – deux années qui étaient devenues une vie ?

 

Ce texte est extrait du roman Double exil, à paraître le 9 janvier 2014 aux éditions Verdier. Il a été traduit du grec par René Bouchet.

Sienne

Je vis d’abord sa tresse.

C’était cela le plus étrange : on aurait dit que la tresse devançait la femme. C’est seulement plus tard que je remarquais son regard creux et ses mains. C’était surtout le mot suavité qui la précédait.

À sa tresse, je ne parvins pas même à donner une mesure approximative. Longue, à moitié enroulée, elle paraissait vivante. De couleur grise – mais agitée, irrégulière. Un serpent éveillé.

– Même si vous étiez devin…

La femme s’assit. Elle répéta la phrase dans deux autres langues. Elle lut dans mon regard que je comprenais l’espagnol. Elle demanda d’où je venais. Je répondis « caluanda (1) » pour brouiller les pistes. Mais elle répéta la phrase dans un portugais parfait :

– Vous ne sauriez pas dire mon âge, même si vous étiez devin.

Elle fit passer sa tresse du côté gauche de son cou, mais la table m’empêchait de voir le bout du serpent grisâtre. Des petits objets métalliques et autres verroteries ornaient le corps de la tresse.

– Je n’essaierai jamais de deviner votre âge. Je connais mes limites dans l’art du calcul subjectif.

Je me trahis tandis que j’essayais de dissimuler mon regard. Ni son corps, ni la peau de ses mains, ni le contour de ses yeux, ni ses cheveux, rien dans cet ensemble ne pouvait m’aider à déduire ce que je voulais découvrir.

– Beaucoup plus.

– Comment ?

– Beaucoup plus que ce que vous pourrez supposer. Ou croire. Prêtez-moi votre briquet.

Elle demanda de l’eau chaude, « bouillante ! », et deux grandes tasses. Elle alluma une cigarette d’une marque inconnue. Quand arriva l’eau, après avoir empli les deux récipients, elle y plongea une herbe qui n’avait rien d’aromatique.

Elle goûta longuement, comme si elle était insensible à la température, et prouva ainsi que, si la boisson était empoisonnée, elle partageait avec moi les conséquences de ce risque. Je bus aussi, mais me brûlai. Le goût, désagréable au début, rappelait un mélange de ginseng et d’herbes rouges.

– Un thé de fruits venus de loin – murmura-t-elle. Pour que notre conversation ne dure pas plus que nécessaire.

– Je comprends, lui dis-je, pensant qu’il s’agissait d’une plaisanterie.

– Seriez-vous devin ?…

– Non. Seulement curieux.

– Que désirez-vous savoir à ce moment ?

– La longueur de votre tresse.

– Pas besoin d’être devin pour pressentir que je ne peux pas vous livrer cette information.

– C’est vrai. Excusez-moi.

Elle alluma une autre cigarette et la glissa entre mes doigts. Pour une raison ou pour une autre, j’eus plus peur de la fumée que de la décoction. Ma peur n’était pas sans fondement : c’était le meilleur tabac du monde. Aucun des mots « doux » ni « suave » n’approchait cette sensation que j’expérimentai. Et rien n’est plus cruel que d’expérimenter ce qu’on ne pourra jamais retrouver.

Je fumais lentement tandis que la femme parlait.

– L’âge révèle des faits. Mais il est vrai, comme vous allez bientôt comprendre, que certains lieux ou certains noms pourront dire mon âge. Préparez-vous à ne pas croire ce que je vais vous dire. Comme un antidote. C’est seulement ainsi que vous pourrez retenir quelques choses et en faire ce qui vous plaira. Je suis sûre que vous vous montrerez prudent lorsque vous voudrez parler de moi.

Je regardai à nouveau sa tresse, qui bougeait. Bien sûr, je peux toujours penser que c’était le mouvement de son crâne qui agitait le serpent. Quelques perles aussi semblaient briller, mais je préfère penser que c’était le reflet de la lumière solaire.

– Ce n’est pas la peine de raconter. De regarder. D’essayer de retenir. La seule chose que vous pouvez faire, c’est écouter. Pour assouvir votre curiosité, je vous le dis tout de suite : je ne suis pas immortelle. Je n’ai jamais connu d’homme ou de femme qui le soit. En réalité, je cherche un couple, dans ce temps présent, avec qui je dois parler. En vous voyant de loin, quelque chose dans votre aura m’a fait penser que cela pouvait être vous. Mais lorsque j’ai croisé votre regard, j’ai compris que non. Sans parler du fait qu’elle aurait dû se trouver dans les parages, et vous, vous êtes clairement une personne seule, à l’extérieur comme à l’intérieur.

– Si je ne suis pas celui que vous cherchez, pourquoi sommes-nous là à parler maintenant ?

– Parce que je me suis doublement trompée. Vous n’êtes pas non plus l’être banal que vous sembliez être à première vue. Vous êtes un écrivain.

– De profession ? Vous savez…

– Non. De condition. C’est pour ça qu’il vous faut noter le peu dont vous allez vous souvenir.

Distrait, je me brûlai avec la cigarette. Je l’éteignis. Quand je regardai une dernière fois sa tresse, elle n’était presque plus là. La femme, rapide, s’était levée et avait laissé sur la table sa dernière cigarette.

– Allume-la seulement lorsque tu me perdras de vue.

– Et le couple ?

– Je ne sais pas. Je ne sais jamais. Mais je trouve toujours qui je dois retrouver.

– C’est une bonne ou une mauvaise nouvelle que vous avez pour eux ?

La femme à la longue tresse qu’on ne pouvait mesurer se montra pour la première fois désarmée et surprise. J’avais touché, tout à fait sans le vouloir, la pointe de quelque vérité.

– Eux seuls le savent. Mais je viens pour les séparer.

La femme voulait s’éloigner. Elle me permit de répliquer encore :

– Vous avez le pouvoir de séparer les couples ?

– En général, non. Mais j’ai dû rassembler ces deux-là. Vous devez les connaître. Un couple très romantique – dit-elle d’un air ironique.

– Roméo… et Juliette (2) ? m’amusai-je.

– Exactement. C’est moi qui les ai présentés l’un à l’autre. Maintenant que vous savez la longueur de ma tresse, je dois vraiment partir.

– Une dernière question ? tentai-je.

– Je vous ai déjà laissé la dernière cigarette. Vous enfreignez les règles et vous le savez très bien.

– J’échange la cigarette contre un conseil. Le plus sincère.

Elle prit la cigarette, l’alluma. Elle aspira profondément. J’eus peur de la voir voler en éclats ici, à ma table.

– Libère ton cœur de cette brutale solitude. Adieu.

 

Cette nouvelle est parue dans le Jornal de Letras en août 2013. Elle a été traduite du portugais par Émilie Audigier.

Journal d’une femme libérée

Le premier roman graphique de l’Américaine Miriam Katin, Seules contre tous (réédité ce mois-ci chez Futuropolis) racontait sa tentative désespérée – alors qu’elle n’était qu’une enfant – de fuir sa Hongrie natale, envahie par les troupes allemandes, et d’échapper aux persécutions nazies. Un premier album pour le moins tardif, puisque l’auteur avait 65 ans à la sortie de cet ouvrage où elle réglait ses comptes avec le passé et tentait, soixante ans plus tard, de « se réconcilier avec l’histoire », rappelle Yevgeniya Traps dans la Paris Review. Dans son nouvel opus, Lâcher prise, Katin affronte de nouveau ses peurs les plus anciennes, et la haine qu’elle garde enfouie en elle-même depuis si longtemps.

Quand son fils Ilan lui annonce en 2009 qu’il va non seulement s’installer à Berlin – cette ville qu’elle identifie depuis toujours à la barbarie nazie – avec sa nouvelle petite amie, mais souhaite en plus prendre la nationalité hongroise pour devenir citoyen européen, Katin croit vivre un cauchemar.

Lâcher prise est le récit de la lutte psychologique qu’elle a menée pour en finir avec soixante ans de rage et de douleur – pour, simplement, passer enfin à autre chose. Et « la façon dont Katin rit d’elle-même, se moque de ses peurs, tout en étant incapable de les contenir, confère à ces Mémoires une étonnante drôlerie », souligne Rob Clough dans The Comics Journal. À plus de 70 ans, Katin est devenue suffisamment lucide pour « identifier la part d’irrationnel qui nourrit certains de ses sentiments, poursuit le critique. Elle peut pratiquer l’autodérision et faire de l’ironie sur le pays qui l’a tant fait souffrir. Après tout, l’humour est encore la meilleure façon de prendre du recul par rapport au traumatisme ».

 

Books

 

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Cette Amérique qui nous ressemble

Les Européens conçoivent souvent l’Amérique comme un pays où tout est démesuré : soit démesurément petit, comme cela arrive parfois, soit démesurément grand, comme c’est le plus souvent le cas. Selon Bernard-Henri Lévy, qui se considère comme un observateur bienveillant des États-Unis, l’une des caractéristiques principales de l’Amérique est que tout y est gargantuesque, des parkings aux aéroports, en passant par les budgets des campagnes électorales et le déficit public (1). Or ce que ces perceptions montrent surtout, c’est que tout est relatif : c’est comme si un petit mammifère s’émerveillait devant la parfaite incongruité d’un animal aussi énorme et maladroit qu’un éléphant. Un pays qui est aussi un continent a sans doute plus tendance à la démesure qu’un pays ne formant qu’une partie d’un autre continent. Cependant, comme je l’avance dans ce livre, on trouve souvent des différences aussi importantes au sein de l’Europe qu’en Amérique. Ainsi, la fourchette des revenus par habitant est un peu plus grande entre le plus pauvre des pays d’Europe (le Portugal) et le plus riche (la Norvège) qu’entre l’État le plus démuni des États-Unis (le Mississippi) et le plus prospère (le Connecticut) (2). L’espérance de vie des hommes diffère davantage entre l’État américain où elle est la plus longue (Hawaii) et celui où elle est la plus courte (le Mississippi, où l’on vit en moyenne 6,7 ans de moins) qu’entre le pays européen qui s’en tire le mieux sur cette question (l’Islande) et celui qui s’en sort le moins bien (le Portugal, où cette différence est de 4,8 ans). Cependant, il suffit de prendre en compte n’importe lequel des nouveaux pays membres de l’UE (hormis la Slovénie) pour que ce soit l’inverse. Lorsqu’on évalue les économies modernes en fonction du taux de femmes dans la population active, la fourchette américaine est plus resserrée que celle de l’Europe : 20 centiles séparent la Virginie-Occidentale du Dakota du Sud, et 31 centiles l’Italie de l’Islande.

La seule différence qui semble constante entre les deux rives de l’Atlantique a peut-être trait au fait que, dans l’ensemble, l’État est moins interventionniste aux États-Unis qu’en Europe. Cela tient aussi au fait que les Américains souhaitent qu’il joue un plus petit rôle dans leur vie et qu’ils s’attendent à voir ce vœu se réaliser. Et pourtant, dans quelle mesure est-ce exact ? Par rapport à l’Europe, l’État américain est relativement peu interventionniste dans certains domaines comme le droit du travail et le taux global d’imposition. Cependant, c’est le contraire dans d’autres domaines. Certes, les dépenses publiques sont faibles. Mais les activités de l’État ne se bornent pas à la redistribution des richesses. On ne saurait non plus simplement évaluer ce que fait l’État en fonction du niveau de ses dépenses. Dans beaucoup de ses activités, l’État américain est très interventionniste, même si cela ne l’engage généralement pas à des dépenses. (Ou plutôt, le coût de ces activités n’est pas directement couvert par les impôts.)

Depuis longtemps, l’État américain surveille de près les mauvaises habitudes de ses citoyens : sa réglementation de l’alcool et des cigarettes, par exemple, évoque plus la Scandinavie que les pays méditerranéens. Dans ce domaine, c’est l’Europe qui marche dans les traces des États-Unis : aujourd’hui, même en Allemagne, en Italie et en France, la loi interdit de fumer dans les bars et dans les restaurants. Dans De la liberté (1859), les exemples d’ingérence gouvernementale dans la moralité que cite John Stuart Mill – les lois qui obligent à respecter le sabbat, la réglementation de l’alcool, et la persécution des mormons – concernent les États-Unis et non l’Europe. Récemment, des recherches en histoire ont remis en question l’idée selon laquelle le gouvernement américain aurait toujours eu une préférence pour le laisser-faire et aurait toujours été rudimentaire. Ainsi, nous savons maintenant que, dès le XIXe siècle, l’État américain était fort, ambitieux et interventionniste (3). On écrira un jour une histoire éclairée de l’État en Amérique qui ne consistera pas tant à révéler qu’il a toujours été faible, ou qu’il a toujours été minimal à tous les niveaux, qu’à s’interroger sur les raisons qui l’ont mené à intervenir dans certains aspects de la vie de ses citoyens plutôt que dans d’autres. Quant aux États européens, ils se sont également concentrés sur des questions diverses, et l’attitude de leurs citoyens envers leurs ingérences a beaucoup varié elle aussi. C’est un mythe de penser qu’un seul style d’État européen correspond à tous les pays d’Europe, de l’anarchisme de la Méditerranée à l’obéissance aveugle des pays germaniques.

Les droits et les mesures de protection que l’Amérique octroie depuis longtemps aux handicapés dépassent ce que la plupart des pays européens ont tenté de faire pour eux. La loi que les États-Unis ont passée en 1990 en faveur des Américains handicapés (Americans with Disabilities Act) est encore aujourd’hui l’aune à laquelle on évalue cette législation dans le monde entier. En Europe, les handicapés doivent parfois encore s’accommoder de mesures corporatistes plutôt dépassées. Jusqu’à ces derniers temps, par exemple, certaines professions leur étaient réservées : c’est le cas des postes de liftier et de gardien de parking au Royaume-Uni, des postes de standardiste en Grèce (ils sont réservés aux aveugles), et des postes de masseur en Italie.

Les mesures de santé publique des États-Unis ont été draconiennes par rapport à celles de nombreux pays européens, allant jusqu’à imposer de sévères sanctions aux personnes atteintes de maladies contagieuses. Bien que les mesures rigoureuses mises en place en Amérique dans le cadre de la lutte contre le sida aient été semblables à celles de la Suède, de l’Autriche et de la Bavière, d’autres pays européens se sont montrés moins interventionnistes. Les autorités américaines surveillent la vaccination des enfants de plus près que beaucoup de pays européens, et l’insistance des États-Unis sur la fluoration de l’eau, la pasteurisation du lait et du fromage est sans comparaison avec les pays d’Europe, tout du moins riverains de la Méditerranée. Aucune administration fiscale ne saurait rivaliser avec le pouvoir et la persévérance de l’Internal Revenue Service (IRS) aux États-Unis, qui oblige les citoyens américains à payer des impôts sur tout ce qu’ils gagnent où que ce soit dans le monde et quel que soit leur lieu de résidence. L’IRS fait d’ailleurs en sorte qu’il soit fiscalement presque impossible de cesser d’être un citoyen américain. Les réglementations antitrust et anti-concurrence déloyale du pays sont plus anciennes que celles de l’UE et sont également plus strictes. De même, la réglementation des médicaments est plus rigoureuse aux États-Unis que dans de nombreuses autres nations développées, et il en va de même des tests pharmaceutiques. Les mesures de sécurité des autorités fédérales de l’aviation sont les plus efficaces du monde. Comme l’ont montré la crise bancaire et celle du crédit, le gouvernement américain ne se prive pas d’intervenir dans l’économie quand cela semble être nécessaire. La criminalité des cols blancs est soumise à un contrôle plus strict aux États-Unis que partout ailleurs dans le monde, et elle y est également plus sévèrement réprimée.

Les producteurs et les fournisseurs de services doivent respecter des normes de responsabilité très strictes aux États-Unis, sous peine de sanctions sévères. Les Européens considèrent souvent que les lois de protection des consommateurs montrent que le pays constitue une « nounoucratie» encombrante : or ce n’est pas là un concept que les gens associent souvent à l’Amérique. Ainsi, John Micklethwait et Adrian Wooldridge rapportent qu’« aux yeux des Européens, les Américains semblent parfois déterminés à vouloir déclarer criminels ou pathologiques presque tous les dangers, qu’ils essaient d’anéantir par la réglementation ou la législation (4) ». Quant à l’environnement, les Américains furent parmi les premiers à soumettre cette question à une législation très rigoureuse. Bien que les États-Unis aient eux-mêmes été coupables de ne pas respecter les droits d’auteur, ce pays fait aujourd’hui partie de ceux qui appliquent le plus férocement les droits de la propriété intellectuelle. Certes, de nombreux Européens trouvent surprenant que les Américains aient l’autorisation d’acheter des armes à feu : mais ils roulent sagement en respectant des limites de vitesse qui exaspéreraient les Italiens, sans parler des Allemands. Ceux-ci considèrent d’ailleurs qu’imposer des limites de vitesse sur l’autoroute relève d’une atteinte aux droits des citoyens, et aucun parti politique ne s’est déclaré en faveur d’un projet de loi proposant de limiter la vitesse à 100 kilomètres à l’heure. Les Américains sont aussi sidérés par le slogan Freie Fahrt für mündige Bürger – que l’on pourrait traduire assez librement par « Appuyer sur l’accélérateur, c’est un droit citoyen » – que les Allemands le sont par le droit de porter des armes. Enfin, les Américains sont bien sûr proportionnellement beaucoup plus nombreux à pâtir de la sanction la plus directe que l’État puisse exercer : la prison. L’incarcération est la forme ultime de l’interventionnisme. Lorsqu’on tient compte du fait qu’une importante proportion des personnes détenues en Europe sont étrangères, le contraste entre les deux rives de l’Atlantique est encore plus saisissant : l’Amérique enferme ses jeunes, en particulier, les jeunes hommes afro-américains et hispaniques. En Europe, par contre, ce sont les étrangers qu’on met en prison.

L’État américain dépense peu sur certaines choses, par exemple sur les prestations d’assurance chômage ou sur la part statutaire des retraites. Mais il est plus généreux dans d’autres domaines : non seulement les dépenses militaires, mais aussi la recherche et développement, ainsi que l’éducation. Le monde entier profite des sommes immenses que l’État et les entreprises des États-Unis allouent à la recherche biomédicale – sommes qui se reflètent d’ailleurs dans la part importante des dépenses du PIB consacrées à la santé. De plus, l’État est extrêmement prodigue en ce qui concerne le financement public des dépenses de santé de la population qui a la chance de bénéficier de cette couverture. Bien que tous les Américains n’aient bien sûr pas accès à un système aussi généreux, l’argent que l’État alloue à la santé du nombre relativement limité de personnes qui en jouissent dépasse de presque 50 % le budget du pays qui dépense le plus après les États-Unis (le Luxembourg). Ces sommes sont également de deux à trois fois plus importantes que dans la plupart des pays d’Europe, et leur niveau est six fois plus élevé qu’en Grèce. Inutile de dire que ceci n’est pas souhaitable, pas plus que les fortes sommes consacrées aux allocations chômage, que ce soit parce que de nombreuses personnes n’ont pas d’activité ou parce que les montants versés aux sans-emploi sont tellement élevés qu’ils perdent contact avec la réalité du marché du travail. Le but de l’État-providence n’est pas tant de beaucoup dépenser que de bien dépenser. Ainsi, si un gouvernement réussissait à convaincre ses citoyens de manger beaucoup de poisson, cela pourrait lui permettre de faire des économies en lui évitant d’avoir à installer des défibrillateurs dans les lieux publics. Les dépenses de l’État ne suffisent pas à garantir de parfaits résultats. Parfois, on peut obtenir le même effet – ou un effet équivalent – en utilisant d’autres moyens. Ce qui devrait compter, ce sont les résultats plutôt que les moyens utilisés.

[…]

Il est évident qu’un fossé sépare les politiques de santé de part et d’autre de l’Atlantique : 100 % de couverture santé d’un côté de cet océan, 85 % de l’autre. Dans ce cas particulier, on ne saurait se cantonner aux seuls résultats sans se laisser aveugler. Le taux de mortalité infantile des États-Unis dépasse les limites de la fourchette européenne. Nul ne voudrait naître pauvre en Amérique s’il pouvait venir au monde en Europe à la place. Ne pas avoir d’assurance maladie aux États-Unis ne signifie pas que l’on ne sera pas traité : même ceux qui en sont dépourvus ont la possibilité de se faire soigner (en particulier dans les services d’urgences des hôpitaux). Mais cela signifie certainement que l’on ne recevra pas les meilleurs soins. Ainsi, le diagnostic du cancer se fait plus souvent à un stade avancé, et est donc moins curable, chez les Américains qui n’ont pas de couverture santé que chez les assurés. Toutefois, est-ce pire de tirer à la courte paille dans un système à la pointe de la technologie, ou de ne pas être désavantagé dans un système de santé moins performant ? Si l’on s’en tient uniquement aux résultats sur la santé, la réponse à cette question n’est pas si évidente, même s’il est sans doute à la fois humiliant, affligeant et exaspérant d’être moins bien soigné que ses concitoyens.

Nous ne disposons pas de statistiques sur le taux de survie des personnes ne possédant pas de couverture santé, cinq ans après leur diagnostic. Toutefois, ces statistiques existent pour les Afro-Américains. Être noir et ne pas avoir d’assurance maladie sont bien évidemment deux choses différentes. Cependant, alors que 12 % des Blancs n’ont pas de couverture santé aux États-Unis, c’est le cas de 20 % des Noirs. Pour diverses raisons sociales et génétiques, il y a des différences entre le profil pathologique des Blancs et celui des Noirs. L’accès à des soins de qualité n’est pas le seul facteur qui explique pourquoi les Noirs meurent plus jeunes que les Blancs. D’ailleurs, le taux de mortalité évitable (5) des Noirs étant plus de deux fois plus élevé, il vaut peut-être mieux être blanc mais n’avoir pas d’assurance maladie qu’être noir et en avoir. On peut donc supposer, aux fins de cette discussion, et tout en gardant ces mises en garde à l’esprit, qu’être noir revient à peu près à la même chose qu’être désavantagé dans le système de santé américain.

Or, même lorsqu’on considère les choses de cette façon, telle est la brutale réalité de la situation : seule une femme afro-américaine atteinte d’un cancer du sein a moins de chances de s’en tirer que la plupart des Européennes, et cette femme elle-même a autant de chances de survivre cinq ans après son diagnostic que les Galloises et les Portugaises. Les Afro-Américains souffrant d’un cancer du poumon ont plus de chances de survivre cinq ans après leur diagnostic que les Danois, les Anglais, les Finlandais, les Norvégiens et les Suédois, et leurs chances de survie sont les mêmes que celles des Islandais et des Italiens. Les Afro-Américains atteints d’un cancer du colon ont un meilleur pronostic que les Danois, les Anglais, les Gallois, les Écossais et les Portugais, et leur taux de survie n’est qu’à un centile de celui des Islandais, des Italiens, des Norvégiens, et des Suédois. Les Afro-Américains souffrant d’un cancer de la prostate s’en sortent mieux que tous les Européens, hormis les Autrichiens. En d’autres termes, s’il fallait décider sous le voile de l’ignorance – comme dirait John Rawls – s’il vaut mieux avoir un cancer en Amérique qu’en Europe, un acteur rationnel n’aurait aucune raison claire et convaincante d’opter contre les États-Unis, même en ayant une chance sur dix de naître afro-américain et de faire partie d’un des groupes les plus défavorisés sur lesquels il existe des statistiques. En effet, il risquerait aussi de venir au monde au Danemark. Les Danois meurent proportionnellement plus tôt de treize des vingt-quatre cancers dont nous connaissons le taux de survie cinq ans après le diagnostic dans ce pays et chez les Afro-Américains. De plus, ce taux est plus ou moins le même, à trois centiles près maximum, pour trois autres de ces cancers, ce qui n’en laisse plus que huit qu’il vaudrait mieux avoir au Danemark.

Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions : il ne s’agit pas ici de plaider contre la couverture santé universelle, réforme dont les États-Unis ont désespérément besoin pour des raisons tant morales que pratiques (6). Dans ce cas particulier, il est clair que les résultats ne sont pas la seule chose qui compte. Il est profondément injuste qu’un individu puisse ne pas avoir de couverture santé aux États-Unis, même si cela n’a pas de conséquences fonctionnelles au niveau du bien-être de l’ensemble de la population. En revanche, je veux suggérer qu’être équitable, pour un pays, n’est peut-être pas la seule chose qui compte. Même s’il est peut-être plus équitable d’avoir un système de santé médiocre auquel tout le monde a accès – et ce scénario est commun en Europe –, ce n’est pas là une solution optimale.

[…]

Une des conséquences tragiques de l’esclavage a été de diviser le pays selon la race. À cela, il faut ajouter les difficultés posées par l’assimilation de vagues successives d’immigrants. Cela a donné une société ethniquement, religieusement et socialement disparate, freinant la mise en place des mécanismes de la solidarité sociale qui furent plus faciles à instaurer dans les sociétés plus homogènes de l’Europe de l’Ouest. Tout le monde sait que l’État-providence a fait ses premiers pas et s’est mieux développé dans les pays où l’ethnicité, la religion et la société étaient plus homogènes – c’est-à-dire dans les pays agraires et protestants de la Scandinavie.

La persistance aux États-Unis d’une classe défavorisée à l’ethnicité distincte, alors que d’autres nouveaux venus ont réussi à s’assimiler, a mis des bâtons dans les roues des réformateurs qui souhaitaient concevoir des politiques sociales universelles incluant tous les citoyens. Comme on l’a déjà vu, le taux d’homicide des États-Unis est le même qu’en Europe lorsqu’on ne tient pas compte de celui des Noirs. De même, bien que le taux de pauvreté infantile de l’Amérique soit scandaleusement élevé, il est inférieur à celui du Royaume-Uni, de l’Italie, et de l’Espagne lorsqu’on ne prend en compte que les Blancs (7). Quant au taux de mortalité évitable des États-Unis, bien qu’il soit pire que celui de tous les pays sur lesquels nous nous penchons dans ce livre, il est au même niveau qu’en Finlande, et il est également inférieur à celui du Portugal, du Royaume-Uni, du Danemark et de l’Irlande, lorsqu’on s’en tient à la population blanche des États-Unis. Les résultats que les Blancs des États-Unis ont obtenus aux tests PISA évaluant l’ensemble des connaissances scientifiques en 2006 étaient meilleurs que ceux des habitants de tous les pays européens hormis la Finlande et les Pays-Bas, alors que la performance de l’Amérique se situe dans le tiers inférieur de la fourchette européenne lorsqu’on tient compte de tous ses citoyens.

Si l’on pouvait ne pas tenir compte du quart monde urbain des États-Unis, il est probable que les différences entre les statistiques de l’Amérique et de l’Europe de l’Ouest s’estomperaient encore plus. Même s’ils n’atteignaient pas le niveau de la Suède, les États-Unis seraient sans doute comme les Pays-Bas, la France ou l’Allemagne, et sauraient tout à fait rivaliser avec les pays méditerranéens, voire le Royaume-Uni et l’Irlande. Il ne s’agit absolument pas ici d’excuser la négligence atroce avec laquelle l’Amérique fait face aux problèmes de racisme. Il s’agit au contraire de souligner à quel point la divergence entre l’Amérique et l’Europe – dans la mesure où elle existe bien – peut être attribuée au résultat de causes spécifiques et variables. S’il y a quelque chose d’important qui différencie l’Amérique de l’Europe, cela ne relève pas de questions grandioses ayant trait à leurs conceptions du monde ou à leurs idéologies, contrairement à ce que prétendent ceux qui, de part et d’autre de l’Atlantique, aiment disserter sur ce qui les sépare. Cette différence réside dans l’héritage non résolu de l’esclavage, dont l’impact tragique se manifeste aujourd’hui dans un quart monde dont les habitants ont une identité raciale distincte et vivent dans des ghettos.

 

Ce texte est tiré du Narcissime des petites différences, à paraître aux éditions Markus Haller le 16 janvier. Il a été traduit par Margaret Rigaud et Frédérique Guérin.

Regards d’autistes

« La plupart des individus qui relèvent du spectre de l’autisme excellent souvent dans un domaine », écrit Temple Grandin dans la préface de ce livre. Avant d’ajouter que ceux dont les œuvres sont présentées ici ont une « pensée visuelle ». Comme elle-même : « Mon esprit fonctionne comme Google pour les images. Quand je dessine un équipement [pour le bétail], je peux le faire tourner dans ma tête comme un objet virtuel généré par ordinateur. » Plusieurs spécialisations sensorielles sont parfois à l’œuvre. Ainsi Emily Williams (tableau ci-contre) a expliqué dans ses nombreux écrits qu’elle a d’abord une « pensée auditive ».

Le livre produit par Jill Mullin, qui a beaucoup travaillé avec ces artistes, est divisé en parties qui illustrent divers aspects du comportement autistique. Ainsi le chapitre intitulé « Répétition, répétition, répétition » présente des œuvres d’autistes affectés d’« hyperlexie », une fascination pour les lettres et les chiffres, et d’autres qui reproduisent des milliers de fois les mêmes images. Le chapitre intitulé « Interaction, individuelle et sociétale » présente surtout des œuvres exprimant l’isolement et la frustration de ne pas pouvoir interagir avec l’entourage.

Books

 

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Emily L. Williams, Portrait de l’artiste
(1,5 m x 1,2 m)
« Cela représente mon autisme. Le tableau contient tout et n’importe quoi. Des gargouilles, des feuilles, des mains, des vaches. Le matériau utilisé est tout aussi varié, allant de l’encre à la carte à gratter. L’œuvre est aussi destinée en partie à montrer comment mon cerveau travaille quand je crée. Il n’y a rien de très symbolique. Ce qui est représenté est le plus souvent ce à quoi ça ressemble. Les sujets peuvent paraître placés au hasard et on peut se demander pourquoi ils ont été choisis. Souvent je ne sais pas moi-même. D’une certaine manière, ils concernent l’autisme (mais ne me demandez pas de quelle manière) […]. »

 

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Noah Erenberg, Tête 7
(45,7 cm x 35,5 cm), 2013.
Noah peint depuis 1990. Il a conçu aussi des œuvres très différentes, pleines de chiffres, de lettres et de mots : « Les mots et les symboles m’inspirent. Je fais des peintures et des dessins abstraits parce que j’aime les formes et les couleurs vives. La peinture abstraite me rappelle la musique hip-hop. Les formes abstraites sortent de ma tête. Abstrait signifie “sorti de ma tête”. » Mais, dit sa mère, « Noah ne parle jamais des raisons pour lesquelles il a peint ceci ou cela. Il regarde souvent des images dans des magazines ou ailleurs et si quelque chose lui plaît, il va en peindre sa propre version. Mais il ne peut jamais expliquer pourquoi il a choisi telle image ».

 

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Steven Sandor Selpal, Tourbillon intérieur-extérieur
(1,55 m x 1,22 m), 1988.
« J’ai tenu avidement pendant dix ans le journal de mes rêves, gribouillant des esquisses au réveil. Dans celui-ci, j’étais un observateur passif, pas un protagoniste, j’ai simplement représenté ce que j’ai vu. Il y avait les jambes d’un Homo robustus portant une fenêtre en bois comme on en faisait au milieu du XXe siècle. Par la fenêtre, on voyait l’activité de la rue et les voitures roulant de nuit. Les tourbillons surgissaient des phares de la voiture comme l’effet d’une fatigue rétinienne. Les tourbillons de couleurs avaient un mouvement vertical comme s’ils dansaient, et la raison m’est apparue clairement : les jambes d’une femme dansaient […]. »

 

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Marilyn Cosho, Il n’est question que d’argent
(50,8 cm x 40,6 cm), 2009.
« Ce collage représente la peur paralysante d’être licencié. Il est difficile de trouver et de conserver un emploi. Perdre son travail peut être vécu comme une sentence de mort. Peu de ressources sont disponibles pour venir en aide aux “Asperger” adultes. La plupart de mes collages sont faits sous le coup d’un sentiment très fort, envahissant, que je tente de représenter concrètement. Ce sont d’amples sentiments saisis en une seconde visuelle. J’aime créer car c’est lorsque je suis plongée en moi-même que je me sens le mieux. Cela me permet d’affirmer mon identité, que pendant si longtemps je n’ai pas comprise. »

 

drawing autisme-5

James Kenneally, River Street, Troy, NY,
(55,8 cm x 38,1 cm), 2009.
James Kenneally a près de 40 ans. Autiste sévère souffrant d’un léger retard mental et d’épilepsie, il ne s’exprime pas lui-même à propos de son art. Vivant chez ses parents, il dessine des immeubles new-yorkais depuis l’enfance. Plus rarement des visages et des objets. Dans Un anthropologue sur Mars, Oliver Sacks décrit longuement un jeune autiste sévère incroyablement doué, Stephen Wiltshire, qui ne dessinait pratiquement que des immeubles et des bâtiments. Il lui suffisait de regarder quelques instants un édifice même très complexe pour le reproduire quelques heures plus tard, voire longtemps après, avec une étonnante fidélité mais aussi quelques inventions.

 

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Shawn Belanger, Tramway à Hanoï
(50,8 cm x 33 cm), 2006.
Shawn Belanger dessine depuis le plus jeune âge. Il s’inspire de photographies dont il modifie complètement les couleurs et certaines formes. Il aime particulièrement les scènes d’extérieur où l’on voit des hommes en activité, en ville ou aux champs. Les couleurs sont gaies et souvent les personnages sourient. Ici, il a aussi dessiné des lettres.

 

drawing autisme-1

Kay Aitch, Perdue dans ses pensées
Kay Aitch a été diagnostiquée « Asperger » à l’âge de 51 ans. Elle dessine aussi des passants qu’elle croque rapidement pendant ses promenades : « Je dessine sans regarder le papier, ce qui me permet de me concentrer et de voir le plus de choses possible en un court laps de temps. » Elle complète ensuite avec des crayons de couleur. Elle a aussi réalisé un beau visage de femme au crayon noir, qui tient une fleur rouge dans la bouche.

 

 

« Duce, je baise vos béquilles… »

Le « regard » de Mussolini – ces yeux hypnotiques qui marquaient tant ceux qui le rencontraient, ou la dimension symbolique de ce regard – était une composante centrale du rapport de proximité que le Duce cultivait. En témoignent les millions de portraits de Mussolini accrochés dans les foyers du nord au sud de l’Italie. Beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants lui écrivaient pour lui demander une photo, si possible dédicacée ; et, jusqu’au début de la guerre, il semble qu’un pourcentage important de ces demandes était satisfait. Il arrivait que l’on veuille une image spécifique. Une jeune femme qui disait prier tous les jours pour le Duce depuis des années et ne jamais oublier de fleurir les photos de lui, qu’elle « conservait avec un soin jaloux », lui demanda un jour de lui envoyer un cliché pris quelques années plus tôt qu’elle n’arrivait pas à se procurer :

Vous étiez vêtu avec élégance en habit civil […]. Vos yeux rieurs mettaient en valeur votre visage pâle et adorable ! Sous votre veste autour du cou vous aviez un foulard de toutes les couleurs qui retombait en diagonale sur votre chemise. Vous étiez debout avec la jambe gauche en avant, le genou légèrement plié. Votre main droite était appuyée sur une canne magnifique […]. Comme elle était attirante, votre silhouette masculine ! Vous discutiez avec un groupe d’amis. Vous en souvenez-vous, Excellence ?

Il existait diverses raisons de vouloir une photo. Certaines femmes considéraient Mussolini comme une « star » dont elles accrochaient l’image à côté de celles des pin-up de l’entre-deux-guerres. Afficher son portrait était aussi un signe d’engagement qui permettait d’éviter les accusations malfaisantes d’antifascisme. Mais, dans une société où l’image était souvent considérée comme détentrice de pouvoirs tutélaires, il est probable qu’avoir le portrait du Duce chez soi avait une fonction d’ordre « anthropologique ». Beaucoup de lettres font référence au pouvoir rassurant de ces portraits, surtout dans l’épreuve : « Dans notre famille, écrivait une femme de Parme au printemps 1941, la dévotion que nous avons pour Vous et pour notre cause […] est totale et absolue […]. Vos yeux, vers lesquels les nôtres se tournent cent fois par jour, sont la preuve que nous avons de bonnes raisons de croire aveuglément en la victoire et en la gloire de l’Italie. » Une jeune paysanne qui travaillait dans les rizières d’Émilie-Romagne évoquait le plaisir de découvrir le portrait de Mussolini dans les journaux avant de le découper pour le conserver. Cela dit, ses motifs n’étaient pas seulement ceux d’une « fan », semble-t-il : « Je me dis : “Le Duce est notre Sauveur.” J’apprends par cœur les hymnes dont les paroles se réfèrent à vous et souvent je les chante. Vous êtes le père de chaque Italien. »

La diffusion de photos de Mussolini encourageait un trafic d’images réciproque. Des familles nombreuses espérant un coup de pouce financier ou voulant marquer leur fierté d’avoir donné tant d’enfants à la Patrie envoyaient au Duce une photographie de la maisonnée, parents et enfants alignés en rang d’oignons, sérieux comme le pape, souvent en uniforme fasciste, tous tirés à quatre épingles, prise par un studio professionnel. Une autre dimension, plus intime, de cet échange impliquait ce qu’on appelle les santini : on offrait à Mussolini l’image d’un saint, souvent accompagnée d’une note expliquant en quoi il apporterait une aide ou une protection particulière. Il y en eut des milliers, souvent envoyés par des femmes, telle cette jeune fille qui se disait encouragée par Dieu à écrire au Duce en juillet 1941, après avoir appris qu’il vénérait sainte Thérèse de Lisieux qui l’avait sauvé de sa première tentative d’assassinat :

Je voulais Vous envoyer cette image, avec la relique de la Petite Sainte des Roses. Je l’affectionne tout particulièrement parce qu’elle m’a été envoyée par la sœur de la sainte, mère Agnès de Jésus, mais je suis heureuse de m’en séparer pour Vous, Duce, qui êtes si méritant. Gardez cette image sainte sur vous, Duce. Elle vous protégera et elle vous préservera des dangers, et elle éclairera votre belle intelligence. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus assurera ainsi, grâce au Seigneur, la victoire de vos armées, dont chaque cœur est absolument certain qu’elle adviendra.

Les contradictions évidentes de cette lettre – se déclarer « absolument certain » de la victoire tout en suppliant le Duce de demander l’intervention de sainte Thérèse – montrent à quel point la recherche de contact avec le Duce était fondée sur le besoin d’être rassuré. La fréquence avec laquelle les gens parlaient de « miracle » – un nouveau-né brandissant le bras pour faire le salut romain, le soleil apparaissant pendant que la radio diffusait un discours de Mussolini, une photo de Bruno Mussolini emporté dans les airs quelques jours après sa mort dans un accident d’avion en 1941 – et la diligence avec laquelle ils faisaient part d’un rêve qu’ils pensaient prémonitoire montrent qu’ils avaient besoin de se libérer de leurs angoisses et de conforter leur foi dans le régime. Le nombre de rêves mêlant iconographies catholique et fasciste est révélateur de la fusion de ces deux cadres. Une certaine Ersilia Reale, par exemple, écrivit à Mussolini en novembre 1942 pour lui dire que la veille elle s’était endormie en priant et avait rêvé que le Duce, à la tête d’une armée et d’une mer d’étendards, s’agenouillait devant le pape Léon XIII, lui-même à la tête d’une troupe de fidèles. Mussolini avait essayé de parler mais le pape lui avait coupé la parole en s’écriant : « Je prierai pour vous ! », avant de faire un signe annonçant que l’Italie serait victorieuse. C’était la preuve, affirmait Ersilia, que le Duce gagnerait : « Quiconque est porté par la grâce divine ne peut perdre. »

Le rêve de Rosina Leto, qui vivait en Calabre, à Crucoli, était encore plus précis. En avril 1941, elle écrivit à Mussolini qu’elle s’était vue assise sur la terrasse de sa maison, le soir, sous un beau ciel étoilé et la lune illuminant le paysage alentour :

Les cieux me paraissaient de plus en plus proches, j’ai levé les yeux et j’ai vu, gravée dans le ciel, votre silhouette avançant, alors j’ai immédiatement fait un salut. Vous marchiez droit devant vous et vous ne voyiez personne. Derrière, noués ensemble comme un baluchon, il y avait notre drapeau tricolore, le symbole fasciste, une bannière fasciste et le drapeau allemand, et, suspendu à eux, un mur de médailles d’or et d’argent qui brillaient. Plus loin derrière, un bataillon de soldats chantaient gaiement, et, derrière eux, un ange guidait tout le monde les bras grands ouverts, agitant dans la main droite une large ceinture en or sur laquelle était écrit en majuscules bien lisibles : VICTORIEUX.

Son rêve était si éblouissant que Rosina s’était réveillée. Elle espérait qu’en le racontant en détail à Mussolini, il aurait davantage de sens et de vraisemblance, mais elle était moins confiante qu’Ersilia : « J’espère que mon rêve se réalisera et que nous vivrons la victoire et la grandeur de notre Patrie. »

Dans la mesure où Mussolini était pour des millions d’Italiens une source d’espoir et un repère, il n’est pas surprenant de voir que les professions de foi les plus ferventes avaient lieu lors d’une expérience douloureuse. Le Duce semblait donner sens à cette souffrance. C’est ainsi que de nombreux soldats de la Seconde Guerre mondiale envoyèrent une ultime lettre dans laquelle ils se disaient heureux de mourir pour Mussolini (« Je suis né pour la guerre de Mussolini et c’est pour lui que je veux mourir » ; « Duce, le jour où vous recevrez cette lettre je serai mort, tombé au champ d’honneur en emportant votre nom pour le préserver au plus profond de mon âme »). Ces témoignages de loyauté pouvaient cacher un certain pragmatisme, une pension pour sa veuve ou ses parents. C’est également vrai pour les nombreuses lettres de soldats blessés qui assuraient le Duce de leur foi inconditionnelle. Néanmoins, la ferveur et la spontanéité de beaucoup de ces lettres permettent de penser que leur raison d’être était de donner un sens au sacrifice. Ainsi Franco Oldrini, un ancien membre de la Légion de Fiume (1) blessé par un mortier en avril 1941, pendant la campagne de Grèce, à qui l’on dut amputer une jambe. Peu après son opération, il écrivit à Mussolini pour lui dire que son moral était « bon », son esprit « toujours confiant » et son amour pour le Duce « plus que fort » :

Grâce à la foi pure et immense que vous instillez en nous, Duce […], avec l’amour d’un fils pour son père, d’un fasciste pour son Duce, d’une chemise noire pour son Chef, j’ai brandi mon fusil […], Duce ! J’ai accroché à mon lit une effigie de vous lorsque vous étiez blessé et avec des béquilles, et je baise vos béquilles – car bientôt il faudra que j’en aie ; je les embrasse avec passion parce qu’en faisant de moi votre égal dans la douleur, je tends vers une ressemblance idéale avec Vous. Pour le sang versé en Votre nom pour la Patrie ; pour le don volontaire de mon membre, Duce, je Vous remercie !

Les lettres les plus poignantes sont sans doute celles que les gens écrivaient parce qu’ils avaient perdu un fils, un mari ou un frère pendant la campagne d’Éthiopie ou la Seconde Guerre mondiale. Là encore, on ne peut négliger le calcul. Mais là encore l’emphase et la récurrence du registre religieux – « sang », « sacrifice », « holocauste », « martyre », « foi », « cause sainte » – laissent penser que le culte du Duce fonctionnait sous sa forme la plus intériorisée et la plus intime comme une référence morale dont la validité reposait sur l’accord avec les valeurs catholiques. Choisissons un ultime exemple parmi les lettres envoyées lors de la campagne d’Éthiopie, celle d’une paysanne sachant à peine lire et écrire, vivant dans un village voisin de Cosenza, dont le frère avait été tué en janvier 1936, « avec le nom de Votre Excellence et de l’Italie sur les lèvres » :

Pourtant mes yeux ne pleurent pas. Même si je ne suis qu’une pauvre paysanne pour qui ses bras étaient très précieux, parce qu’ils étaient solides et ils m’aidaient à cultiver le petit champ que je loue, je suis infiniment fière d’avoir quelqu’un de mon sang qui s’est offert de lui-même pour son Duce et pour la Patrie, en se sacrifiant héroïquement. Que le monde égoïste et arrogant sache que les pauvres et nobles femmes d’Italie sont, et seront toujours, prêtes à offrir leur vie elles aussi, au premier signal de Votre Excellence.

 

Ce texte est tiré de Ils y ont cru, à paraître chez Flammarion le 8 janvier. Il a été traduit par Cécile Dutheil de La Rochère.

Gens de New York

Jeune New-Yorkais fraîchement débarqué de sa Géorgie natale, Brandon Stanton entreprend de photographier ses congénères dans les rues de Big Apple. Son idée : photographier 10 000 personnes et répartir ces photos sur une carte de la ville, pour en dessiner une sorte de cartographie virtuelle. Mais très vite, « au bout de quelques mois, le projet prend une nouvelle direction », explique Julie Bosman dans le New York Times, lorsque le photographe amateur « commence à interroger ses sujets sur leur vie, leurs problèmes, leurs déceptions et leurs espoirs ». Le blog HumansOfNewYork devient rapidement l’un des plus fréquentés de Tumblr, la plus importante plateforme de microblogging. Puis, quand la page Facebook du projet dépasse les 200 000 fidèles (elle en compte aujourd’hui 1,7 million), l’explorateur de l’humanité new-yorkaise décide d’en faire un livre. Aucun des grands éditeurs américains ne veut prendre le risque de parier sur le projet, jusqu’à ce que St. Martin’s Press se lance dans l’aventure. En quelques jours à peine, Humans of New York compte parmi les meilleures ventes du pays.

Un véritable phénomène éditorial, qui laisse parfois la critique perplexe : « Comment 400 photos plutôt ordinaires de personnes tout à fait ordinaires se retrouvent-elles, à peine parues, au sommet de la liste des bestsellers du New York Times ? » s’interroge ainsi Julie Bosman. Il semble que Stanton, ancien trader viré sans ménagement en 2010, ait gardé intacte sa foi en l’humanité, et qu’il possède un don particulier pour l’empathie. « Il possède un talent rarissime, précise encore Bosman, celui d’entrer en contact avec les gens et de faire passer ce qui fait leur individualité. » L’histoire de sa rencontre avec son premier modèle, un certain Ruben Lora, est révélatrice. Peintre en bâtiment, Lora, croisé devant un bar, accepta de se laisser photographier par Stanton. Il lui a aussitôt raconté qu’il était jadis l’un des espoirs du base-ball en République dominicaine, avant qu’un accident de moto ne détruise sa carrière. Exhibant sa cicatrice, il s’est livré au photographe, sans trop savoir pourquoi : « L’accident a ruiné ma vie… Mais pourquoi donc est-ce que je vous raconte tout cela ? »

« Stanton donne à voir l’extraordinaire melting-pot humain qu’est New York », estime pour sa part Rhonda Sturtz dans le New York Journal of Books, avant de souligner que « le succès du livre doit autant aux récits qu’aux portraits photographiques, sans grande prétention. En général, on vante la capacité de l’image à raconter une histoire mieux que mille mots. Mais ici, les mots suscitent l’émotion du lecteur. Ils éclairent la photo, l’enrichissent d’une signification plus profonde ».

Coming-out à Santiago

Quatre ans après avoir publié le très remarqué La barrera de la pudor (« La barrière de la pudeur »), l’écrivain chilien Pablo Simonetti signe aujourd’hui La soberbia juventud, livre immédiatement bestseller, et que toute la critique s’accorde à considérer comme le roman chilien le plus abouti de ces dernières années. « Passé maître dans l’art de peindre l’âme humaine et ses conflits intimes, Simonetti est aussi devenu, avec les années, la figure de proue de la cause homosexuelle au Chili », rappelle le quotidien La Tercera. Dans La soberbia juventud, l’écrivain raconte ainsi le coming-out de Felipe Selden, jeune homme de bonne famille, récemment diplômé d’une prestigieuse université américaine, à l’image de l’auteur. Bien qu’incroyablement « charismatique, fougueux et même désinvolte », note La Tercera, Selden fait partie de cette jeunesse issue de la très « conservatrice bourgeoisie catholique de droite, qui appelle ses parents “Mère” et “Père”, fréquente les clubs de golf, se retrouve dans les galeries d’art et fréquente les bars huppés de Santiago ». Un milieu privilégié, mais où l’homosexualité n’a, selon l’écrivain, toujours pas droit de cité.

Meilleures ventes en Corée du Sud – Le marketing et la vraie vie

1 Je sam illyu (Troisième Humanité), de Bernard Werber, Open Book
2 Insaeng sueop (« Leçons de vie »), de Beobryun, Hyu
3 1 cm +, de Kim Eun-ju, Hummingbird
4 Jeonggeulmalli (« Les dix mille lieues de la jungle 1 »), de Jo Jung-rae, Haenaem
5 Teurendeu koria 2014 (« Trend Korea 2014 »), de Kim Rando et al., Miraeuichang
6 Nopgo pureun sadari (« Une échelle haute et bleue »), de Kong Gi-yong, Hankyoreh
7 Bujadeurui saenggakbop (« La façon dont pensent les riches »), de Hanno Beck, Galleon
8 Ijungseob pyeonjiwa geurimdul 1916-1956 (« Lettres et dessins de Lee Jung-seop, 1916-1956 »), de Lee Jung-seop, Da Vinci
9 Chong, gyun, soe (De l’inégalité parmi les sociétés), de Jared Diamond, Munhaksasang
10 Gwangyeui him (« La Force des relations »), de Raymond Joe, Korea Economic Daily

Librairie Kyobo, novembre 2013.

C’est la traduction coréenne de Troisième Humanité de Bernard Werber qui occupe la place d’honneur dans la liste des bestsellers établie en novembre dernier par la libraire Kyobo de Séoul. Il est vrai que l’auteur français est une véritable star dans le pays depuis la sortie, en 1993, de la traduction des Fourmis. On lui prête même la réputation de figurer parmi les auteurs étrangers les plus populaires de Corée, aux côtés de Tolstoï, Shakespeare et Hermann Hesse. Il est en tout cas celui qui y a vendu le plus de livres au cours de la dernière décennie : 7,5 millions d’exemplaires !

Comme partout ailleurs, les ouvrages de développement personnel ont le vent en poupe à Séoul. Témoin « Leçons de vie », du moine bouddhiste Beobryun. Il destine ici aux seniors ses conseils empreints de sagesse pragmatique, bien conscient que le vieillissement de la population et le bouleversement des valeurs familiales traditionnelles ouvrent sur de nouveaux questionnements spirituels. Dans un tout autre genre, la vogue du développement personnel se décline aussi dans le domaine économique, avec le succès de « La façon dont pensent les riches », traduction d’un essai de l’économiste allemand Hanno Beck : « N’importe qui peut devenir riche, il suffit de penser autrement ! » annonce la couverture.

La littérature coréenne, elle, est relativement peu présente dans cette liste. Dans « Les dix mille lieues de la jungle », Jo Jung-rae imagine les conflits d’intérêts qui opposeront la Corée, la Chine et le Japon, devenus le centre de l’économie mondiale. Son succès prouve une fois de plus que la publication préalable en feuilleton sur la Toile, très à la mode depuis quelques années dans le pays, ne nuit pas aux ventes de la version papier et réinvente même une vieille tradition de la presse. « Une échelle haute et bleue », de Kong Gi-yong, romancière très médiatique, a adopté la même stratégie marketing.

Les séries télévisées qu’on appelle drama influencent également les ventes de livres. C’est le cas pour les « Lettres et Dessins de Li Jung-seop », peintre connu pour son talent et sa vie tragique mais aussi, et c’est plus étonnant, pour sa traduction de La Vie devant soi d’Émile Ajar. Coïncidence, le livre de Romain Gary connaît également un regain de popularité en Corée (même s’il ne figure pas parmi les dix livres les plus vendus), depuis qu’un personnage d’une série très populaire est apparu en train de le lire.

Quant au succès de la traduction du célèbre De l’inégalité parmi les sociétés, de l’Américain Jared Diamond, il s’explique sans aucun doute par l’ajout, dans la dernière édition, d’un chapitre sur les origines communes aux Coréens et aux Japonais.

Jeong Eun-jin enseigne la littérature coréenne à l’Inalco.

L’hérésie du mal

« Comment Dieu, source du bien, peut-il être à l’origine d’un monde dans lequel existent les maladies, la violence, l’injustice ? » C’est l’éternelle question reprise par le théologien italien Vito Mancuso dans son dernier ouvrage. Coutumier du fait, l’auteur dénigre l’orthodoxie catholique « qui explique le mal par le péché originel », résume Patrizia Debicke sur le quotidien en ligne Mente Locale. Mancuso est un catholique atypique, rappelle Gad Lerner dans les colonnes de la Repubblica : après de brillantes études de théologie, il a vite abandonné la prêtrise. Fervent détracteur de la théorie du péché originel, « défendue selon lui par le dogme au prix de nombreux sophismes », il préfère expliquer la réalité du mal par l’existence d’un « chaos originel », refusant d’y voir le produit d’une volonté divine. Autant dire, comme l’explique le jésuite Gian Paolo Salvini dans les pages de la revue La Civiltà Cattolica, que « bon nombre de ses raisonnements ne sont tout simplement pas compatibles avec la foi catholique ». Une hérésie qui séduit le lectorat.