Saviez-vous que le Mahatma qui a conduit l’Inde à l’indépendance vêtu d’un pagne arborait élégamment queue-de-pie et chapeau haut de forme lorsqu’il était avocat stagiaire au barreau de Londres, mais ne portait pas de sous-vêtements, pour faire des économies de blanchisserie ? C’est le genre de détails inattendus que l’on trouve dans le récit exhaustif de 600 pages que l’historien Ramachandra Guha consacre à la première partie de la vie de Gandhi.
De toutes les grandes figures politiques de la planète, c’est probablement celle du Mahatma qui a fait l’objet du plus grand nombre de biographies. Dans les années 1950, la monumentale somme officielle en huit tomes de D. G. Tendulkar a ouvert le bal, suivi par la brillante et concise Life of Gandhi de l’universitaire américain Louis Fischer, qui avait l’avantage de s’être entretenu avec lui de son vivant. Beaucoup d’autres ont suivi, exploitant l’énorme corpus des Mémoires, lettres, articles et discours réunis dans les quatre-vingt-dix-huit volumes de ses œuvres complètes. L’énigme centrale, celle qui fascine les biographes et les met au défi, est la suivante : comment une espèce de Christ ascétique obsédé par le rejet des contingences matérielles a-t-il pu exercer avec tant de succès un magistère politique aussi puissant et étendre son emprise sur un sous-continent aussi divers que l’Inde ?
Les biographies antérieures vont de l’éloge révérencieux à la démystification du Mahatma, entreprise par une nouvelle génération d’historiens occidentaux, qui ont révélé l’habileté manœuvrière et le côté manipulateur du politicien qu’il était, ainsi que son penchant pour les expérimentations sexuelles douteuses avec de jeunes vierges. Guha s’engage sur ce terrain miné dans le but avoué de présenter un portrait plus complet que ses prédécesseurs, en se fondant moins sur les écrits autobiographiques de Gandhi, davantage sur les articles de presse jusqu’alors négligés et sur les récits de son entourage.
Guha est l’un des historiens indiens les plus intelligents et les plus agréables à lire. Outre ses considérables talents, il a eu la chance de découvrir un vrai trésor, les coupures de presse de Gandhi, et des étagères entières de lettres de ses amis et de ses collègues, oubliées au fond des archives du musée Gandhi de New Delhi. Fort de ces nouvelles sources, il a décidé de publier sa biographie en deux volumes. À ses prédécesseurs, il reproche essentiellement leur approche téléologique, qui les a amenés à passer trop vite sur les débuts de Gandhi pour se concentrer sur les années de maturité à la tête du mouvement pour l’indépendance. Guha rétablit donc l’équilibre : il s’étend avec un luxe de détails sur ces années de jeunesse au cours desquelles Gandhi a développé, à force de tâtonnements, sa technique de résistance passive contre le régime de l’apartheid, alors en cours d’instauration dans une Afrique du Sud dominée par les Blancs.
Le livre s’ouvre sur les résultats scolaires médiocres du garçonnet, dans la province du Gujarat, mais se poursuit avec ses études plus brillantes à Londres, où Gandhi avait pour principale passion non pas la politique mais le prosélytisme végétarien. Le jeune homme rentre en Inde avec un faible pour le chocolat chaud et le porridge, mais rate ses débuts d’avocat à la Haute Cour de Bombay, faute notamment de talent oratoire. D’où sa décision de tenter sa chance en Afrique du Sud, pays qui exerce alors une forte attraction sur les jeunes Indiens ambitieux, séduits à la fois par le climat et les nombreuses opportunités commerciales et professionnelles qu’offre le pays. Là, il réussit mieux, à la fois comme avocat et comme porte-parole d’une diaspora indienne soudée face aux restrictions racistes qu’elle subit en matière d’immigration, de séjour et d’emploi.
En fait de racisme, l’attitude de Gandhi lui-même, au début, n’est guère éclairée à l’égard des Noirs, ces « kaffirs (1) » mal dégrossis, comme il les appelle, « dont la seule ambition consiste à réunir un certain nombre de têtes de bétail pour s’acheter une femme, et passer le restant de leurs jours dans l’indolence et la nudité ». Mais ces années sud-africaines l’amènent à rompre avec les tabous de caste. Car il vit et travaille avec des communautés indiennes très diverses, de la classe marchande essentiellement musulmane aux paysans tamouls, en passant par ses propres compagnons gujaratis issus de la caste des banias, celle des boutiquiers. Parmi les Blancs, il noue aussi des liens amicaux et professionnels avec des Juifs, parmi lesquels deux féministes.
Guha relate la vie quotidienne de Gandhi avec une minutie souvent fastidieuse. Il ne nous épargne ni ses engouements végétariens ni les troubles gastriques afférents et mentionne même une molaire branlante pour cause de consommation excessive de noix. Le lecteur vit presque en direct les oppressantes obsessions liées à la nourriture, aux excréments, à l’hygiène vestimentaire et sexuelle. Autant de névroses imposées sans pitié aux communautés résidentielles idéalisées que Gandhi a créées, inspiré par les fantasmes de retour à la nature et l’anti-industrialisme romantique de Tolstoï, qu’il admire énormément.
Guha ne censure ni ne condamne la fréquente mégalomanie du futur Mahatma, pas davantage que son attitude de plus en plus autoritaire et même brutale à l’encontre de sa femme et de ses enfants. À Kasturba, épouse gujarati traditionnelle, Gandhi reproche ses préjugés de caste ; il la jette presque à la rue après qu’elle a refusé de vider le pot de chambre d’un de ses collaborateurs, Tamoul de basse caste. Il ne la consulte pas lorsqu’il ajoute l’abstinence sexuelle (brahmacharya) à la liste toujours plus longue des règles domestiques, et tente en vain de l’imposer aussi à ses fils. Quand Kasturba tombe gravement malade, Gandhi lui écrit pour expliquer qu’il ne peut pas abandonner le combat politique pour rester auprès d’elle, mais l’exhorte joyeusement à ne pas se sentir coupable si elle venait à mourir avant lui. Libéré de prison, il se scandalise de découvrir que la pauvre femme, devenue sévèrement anémique, absorbe des doses d’extrait de bœuf sur la prescription de son médecin, homme de bon sens. Prévenu qu’elle risque de ne pas survivre au voyage, il insiste cependant pour la ramener sous une pluie torrentielle jusqu’à sa colonie de Phoenix. Là, il la soumet à un traitement naturopathe fait de bains froids et d’un régime alimentaire à base de fruits. Par miracle, elle survit, et gagne ensuite son respect en risquant à son tour la prison.
Le tyran domestique montre beaucoup plus de souplesse et de pragmatisme dans sa carrière politique en plein essor. Son éclectisme religieux le rend particulièrement réceptif à la morale chrétienne, notamment à l’exemple personnel du Christ, celui d’un sacrifice de soi face à l’oppression. Guha attribue à Gandhi l’invention de la résistance passive – ou satyagraha, la « force de la vérité », selon l’expression sanscrite forgée par lui – en tant que force de changement politique, aujourd’hui mise en œuvre en Birmanie, au Tibet et dans le monde arabe comme elle l’était au début du XXe siècle en Afrique du Sud. Mais, et Guha le reconnaît lui-même, le Mahatma n’a fait que synthétiser les théories de résistance passive évoquées dans les ouvrages que lui prêtèrent ses amis baptistes et quakers dissidents. La satyagraha n’a pu réussir que face à un régime qui se caractérisait, en dépit de son injustice, par une certaine conscience morale, le respect des libertés individuelles et de l’État de droit. Elle s’est montrée aussi inutile dans l’Allemagne d’Hitler ou l’Union soviétique de Staline qu’elle l’a été en Chine, place Tiananmen.
Les campagnes menées par Gandhi en Afrique du Sud ont été notoirement circonscrites et modérées : il réclamait seulement que les Indiens ne soient plus l’objet de contrôles tatillons en matière de résidence et d’immigration. Aller au-devant de l’arrestation en violant les lois raciales était un moyen de faire pression (2) qui ne l’a pas empêché de se rallier ensuite à la cause des Anglais ni d’organiser un corps d’ambulanciers indiens volontaires lors de la première guerre des Boers en 1899, puis à nouveau en 1906, lorsque les autorités matèrent une révolte zouloue.
Guha vise à présenter de son sujet un « portrait à plusieurs voix », dont celle de ses adversaires. Mais, en dehors des diatribes évidemment hostiles des racistes blancs, les récits dont le biographe se fait l’écho émanent presque entièrement d’admirateurs. À deux exceptions près – deux témoignages qui augurent des futurs défauts qui marqueront son leadership du mouvement indépendantiste. « Conduire des négociations avec M. Gandhi n’est pas tâche facile pour un Européen », écrit ainsi Lord Gladstone, gouverneur général d’Afrique du Sud : « Le fonctionnement de sa pensée est insondable pour l’esprit occidental et entraîne des complications sur les questions les plus inattendues. Apparemment fondées sur un curieux mélange de mysticisme et d’astuce, ses positions éthiques et intellectuelles sont déroutantes par rapport au raisonnement ordinaire. » Le second verdict, tombé à la veille du retour de Gandhi en Inde, vient d’un de ses anciens collègues musulmans. Ce dernier l’accuse de n’avoir obtenu satisfaction que pour une revendication et demie sur les quatre qu’ils défendaient ensemble depuis si longtemps en Afrique du Sud, les abandonnant « avec une bataille à recommencer ».
Si l’Afrique du Sud a servi de laboratoire à Gandhi pour y développer la satyagraha, cette période annonce aussi combien ses obsessions maniaques, son mysticisme moralisateur et son recours au jeûne comme forme de chantage émotionnel pouvaient se révéler contre-productifs et diviser son propre camp. Voilà, à n’en pas douter, des thèmes majeurs pour le deuxième volume de Guha.
Cet article est paru dans Outlook, le 21 octobre 2013. Il a été traduit par Ève Charrin.