L’homme aux vingt-huit noms

B. Traven a écrit L’Armée des pauvres en 1937. L’ouvrage vient clore les quinze années les plus productives de sa vie : en 1925 était paru Les Ramasseurs de coton (1) et surtout, en 1926, Le Vaisseau des morts. Puis (entre autres) Le Trésor de la Sierra Madre, Le Pont dans la jungle, La Révolte des pendus… Dans L’Armée des pauvres, on retrouve un décor familier aux lecteurs de Traven : le Mexique. Un jeune chef indien lève dans le Chiapas (la région la plus méridionale – et l’une des plus misérables – du pays) une armée de déshérités. Des troupes gouvernementales sont envoyées mater la révolte…

Après ce livre suivront plus de vingt années de silence, jusqu’à la parution, en 1960, de Aslan Norval, « un roman si différent que beaucoup y virent l’œuvre d’un autre », relève George Woodcock dans la London Review of Books. À vrai dire, ce n’était là qu’une petite énigme venant s’ajouter à l’épais mystère entourant l’homme qui se faisait appeler B. Traven. Car enfin, qui était-il, cet auteur de romans dénonçant l’injustice et défendant les opprimés, qui vivait au Mexique et le décrivait, mais rédigeait principalement en allemand ? « Le pseudonyme le plus mystérieux du XXe siècle » pour Peter Neuhauser du Zeit ; « l’une des énigmes littéraires les plus terriblement excitantes de notre époque », selon George Woodcock.

De fait, jamais personne n’aura possédé autant d’identités différentes : à en croire Woodcock, il aurait utilisé vingt-sept pseudonymes à un moment ou l’autre de son existence, sans compter son nom de plume. À l’heure actuelle, sa véritable identité est encore débattue, même si l’ouvrage de Will Wyatt, paru en 1980, The Man Who Was B. Traven semble avoir apporté quelques réponses définitives. L’écrivain, dont les romans se sont vendus à des dizaines de millions d’exemplaires à travers le monde, a été considéré successivement comme Anglais, Américain, Suédois, Norvégien, Lituanien et Allemand… Les hypothèses les plus délirantes ont couru à son propos : il était Jack London (ayant simulé sa mort), Adolfo Lopez Mateos (qui dirigea le Mexique de 1958 à 1964), ou encore le fils caché de l’empereur Guillaume II et d’une actrice… « Même ses éditeurs et ses agents ne connaissaient que les numéros changeants de sa boîte postale à Mexico », rappelle Peter Neuhauser. Il refusait de donner des renseignements biographiques et, bien entendu, aucune photographie ne circulait.

En 1946, sur le tournage du Trésor de la Sierra Madre, un petit homme se présenta à John Huston comme l’agent de Traven sous le nom de Hal Croves, et l’aida comme conseiller. Le cinéaste le soupçonna d’être l’auteur lui-même, et il l’était sans doute. Tout comme il était aussi T. Torsvan et avait été, avant cela, ainsi que le révélèrent des enquêtes ultérieures, le comédien anarchiste Ret Marut. Ce Marut avait pris part à la République des conseils, à Munich, en 1919, mais c’était, là encore, un nom d’emprunt… L’ouvrage de Wyatt a levé le dernier voile : B. Traven est né Otto Feige. Il était fils d’un potier de Prusse orientale. Selon toute vraisemblance.

1| Publié en mars aux éditions Libertalia.

Gertrude Stein poète

Gertrude Stein rencontre Alice Toklas à Paris en 1906, bien avant de devenir la grande figure du monde littéraire et artistique que l’on sait. Les deux Américaines ne se quitteront plus, jusqu’à la mort de Stein, quarante ans plus tard. Comme le note Amy Benfer sur le site Salon, elles étaient d’accord sur l’essentiel : « Une vie méritant d’être vécue passait par énormément d’agapes, la compagnie d’artistes et d’écrivains, et le refus de faire tout ce qui ne leur plaisait pas – apprendre à rouler en marche arrière, ou continuer à recevoir une personne devenue ennuyeuse. » Stein a consacré à Alice une célèbre « autobiographie », qui retrace leur relation. Le long poème érotique Lève bas-ventre, dont José Corti propose la première traduction, est moins connu : écrit entre 1915 et 1917, il ne fut pas publié du vivant de Stein. Comme l’explique Tyke O’Brien sur le site de l’université britannique de Durham, Stein y « présente une expérience labile, consommée, baptisée “lève bas-ventre”, qui fusionne amour, intimité, mondanités et rituels domestiques, mais entreprend d’agrandir toutes ces réalités qui souffrent d’un excès de simplification réducteur de sens quand elles sont désignées par leur nom conventionnel ».

Le pouvoir caché des équations

Arides, abstraites, parfois indéchiffrables, les équations suscitent, c’est bien connu, la perplexité du profane. C’est pourquoi les ouvrages de vulgarisation en sont généralement dépourvus. Mais Ian Stewart ne l’entend pas de cette oreille. Le mathématicien britannique, connu pour ses talents de pédagogue, est persuadé que « les équations sont trop importantes pour être passées sous silence », et a décidé de plaider leur cause auprès du grand public profane. Le pari est audacieux : dans son livre, ce ne sont pas moins de dix-sept formules mathématiques, souvent fort ardues, qui tiennent la vedette ! Du théorème de Pythagore à la théorie du chaos, en passant par la loi de la gravitation, les équations de Maxwell et la deuxième loi de la thermodynamique, Stewart célèbre les « pouvoirs cachés » de ces formules qui ont, comme le claironne son titre, « changé le monde ». Pour Charles Seife, du Times Higher Education, « ce n’est pas une exagération ». Voyez par exemple le « E = mc2 » d’Einstein, la star incontestée des équations. « À travers cette expression mathématique, explique Seife, Einstein traduit sa compréhension du fait que la masse et l’énergie ne sont pas indépendantes, mais intimement liées l’une à l’autre. Une prise de conscience dont les répercussions furent immenses. Car c’est au moment où nous avons découvert le moyen de convertir la matière, présente d’un côté du signe égal, en énergie, présente de l’autre côté, que l’humanité est entrée dans l’ère nucléaire. »

Comme dans ses précédents ouvrages (lire « Des virus en six dimensions », Books, n° 40, février 2013), Stewart met en avant le rôle souvent méconnu que jouent les mathématiques au cœur des technologies du quotidien. On apprend ainsi que les systèmes de géolocalisation tels que le GPS mettent en application le vénérable théorème de Pythagore (déjà connu des Sumériens), que les fonctions de retouche de Photoshop exploitent la très complexe transformation de Fourier, et que les redoutables équations de Navier-Stokes peuvent aussi bien décrire les phénomènes météorologiques, la résistance au vent des gratte-ciel ou la circulation du sang dans nos veines.

Concentré d’ingéniosité mathématique, l’équation est aussi pour Stewart un témoignage éminent de la curiosité et de la souplesse de l’esprit humain, qualités qui transcendent la science des nombres. « Une équation, souligne Charles Seife, est comme un pont. Quel que soit le gouffre qui sépare les deux idées placées de part et d’autre du signe égal, ce dernier les relie et les transforme en quelque chose de plus grand. Au plus profond, une équation est la quintessence du désir humain de tisser des liens entre différents domaines, liens qui forment le cadre que nous utilisons pour saisir la signification de l’univers. »

Une Palestinienne hors-sol

On peut être palestinienne et parler d’autre chose que du conflit avec Israël. Le second roman d’Adania Shibli contient peu de détails permettant de situer les différentes histoires d’amour et de solitude, plus ou moins enchevêtrées, qui le composent. Il y a bien cette jeune postière, qui change quelquefois dans le courrier qui lui passe entre les mains « Palestine » en « Israël ». Pour le reste, la géographie est parfaitement absente, l’ouvrage centré sur ses personnages et leur intériorité souffrante : il y a cette femme qui écrit à un homme jamais rencontré et cette autre, mariée, qui tombe amoureuse de son médecin ; il y a ce jeune employé de supermarché qui n’ose parler à la belle aperçue assise sur un banc et cet homme qui menace de tuer celle qui l’a rejeté… « Ce n’est pas une lecture facile, ni toujours agréable, estime Sarah Irving sur le site palestinien The Electronic Intifada. Entre les mains d’un écrivain moins talentueux, ce livre aurait pu devenir un chant funèbre et angoissé. Mais la variété des tons qu’adopte Adania Shibli, et son humour en font une exploration cathartique de la psyché humaine. » 

Cauchemar au village de Sima Lan

Né en 1958, l’année terrible du Grand Bond en avant, dans la misérable province du Henan, Yan Lianke est le quatrième enfant d’une famille de paysans illettrés qui n’ont pas les moyens de lui payer des études et l’envoient donc à l’armée. Il devient peu à peu secrétaire en charge de la rédaction des slogans et des discours de ses supérieurs au service de propagande de l’Armée populaire de libération (l’APL), comme le futur prix Nobel Mo Yan. À partir de 1994, il publie des romans qui critiquent violemment, tantôt la guerre (« Le soleil d’été se couche (1) »), tantôt la corruption des fonctionnaires (Bons baisers de Lénine). Employé de l’APL, il adhère à l’Association des écrivains chinois qui est encore aujourd’hui son « unité de travail ». Depuis, il n’a cessé d’écrire. Certains de ses romans ont été très remarqués en Occident – Servir le peuple, Le Rêve au village des Ding et, tout dernièrement, Les Quatre Livres – alors qu’ils ont subi les foudres de la censure chinoise. Le premier parce qu’il décrit des scènes érotiques entre la femme d’un général impuissant et un jeune soldat dont le désir est décuplé lorsqu’ils brisent des effigies de Mao, outrage aux bonnes mœurs et à la figure intouchable du Grand Timonier. Le second parce qu’il dénonce les ravages provoqués par l’épidémie de sida dans le Henan à la suite d’un trafic de sang dans les années 1990. Le dernier, publié en 2011 à Taiwan, est un livre d’envergure sur les conséquences désastreuses du Grand Bond en avant, la campagne « antidroitière » et la grande famine qui suivit, du point de vue d’intellectuels détenus dans des camps de « rééducation ».

Moins critiqué, mais non moins poétique et universel, La Fuite du temps vient d’être traduit en français. Située au cœur des montagnes du Henan, l’histoire s’ouvre sur l’agonie de Sima Lan, le chef d’un village, qui est à son tour touché par la maladie incurable qui emporte tous les habitants avant leur quarantième anniversaire. « Yan Lianke a mis trois ans à écrire ce roman qui rappelle par bien des aspects Cent ans de solitude, parce qu’il met en scène plusieurs générations et qu’il est imprégné du réalisme magique cher à Garcia Marquez », remarque un critique de Zhongwen Baike. « Les cinq séquences qui forment le livre se déroulent à rebours, de la mort à la naissance de Sima Lan, en passant par son engagement auprès des villageois et son amour pour la belle Lan Sishi qui est allée jusqu’à faire “commerce de sa chair” afin que son amant puisse être hospitalisé. Pour quarante ans de vie, que de souffrances endurées. » Le critique souligne « l’art de la synesthésie qui irrigue tout le texte jusqu’au vertige ». En effet, dans La Fuite du temps, « l’air tremble, strié de froissements blancs » et « les voix continuent à bruiner ». Dans ce roman en forme de « long poème nostalgique tissé de symboles et de références aux textes sacrés (canons bouddhiques ou Ancien Testament), l’auteur annonce d’emblée, comme dans le théâtre antique, le destin tragique des personnages ».

1. Inédit en France. Les autres ouvrages cités sont tous publiés aux éditions Philippe Picquier.

Books en a déjà parlé

La Force des discrets. Le pouvoir des introvertis dans un monde de grandes gueules, de Susan Cain, traduit de l’anglais par Marie de Prémonville, JC Lattès, 339 p., 21,50 €, voir Books, n° 38, décembre 2012, p. 48.

Notre monde appartient chaque jour davantage aux tapageurs, ces expansifs qui savent se vendre et passent pour compétents. Nous négligeons ainsi le talent des introvertis, qui, plaide l’auteure de ce livre, ne sont pas moins créatifs et représentent entre le tiers et la moitié de la population. Au risque d’ignorer les Bill Gates, Einstein et autres Spielberg de demain.

Le Monde jusqu’à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles, de Jared Diamond, traduit de l’anglais par Jean-François Sené, Gallimard, 576 p., 24 €, voir Books, n°41, mars 2013, p. 10.

Un biologiste et physiologiste américain se demande en quoi l’étude des sociétés les plus archaïques peut nous aider à mieux vivre.

L’Agonie de la France, de Manuel Chaves Nogales, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, Quai Voltaire, 224 p., 17 €, voir Books, n° 16, octobre 2010, p. 15.

La décomposition et l’avilissement d’un des pays les plus cultivés du monde, par un Espagnol qui assista à la défaite de 1940 et à la manière dont la France se livra à l’Allemagne nazie.

Une histoire du monde en 12  cartes, de Jerry Brotton, traduit de l’anglais par Séverine Weiss, Flammarion, 548 p., 27 €, voir Books n° 40, février 2013, p. 103. Et, sur le même livre, le blog de Michel André.

De la tablette antique à Google Earth, ce que les cartes disent du monde. Ou plutôt de la vision qu’en ont ceux qui les font.
 

L’Holocauste par les femmes

« Le génocide est aussi une affaire de femmes. » Le constat peut étonner, tant est puissante l’idée que la violence serait un phénomène essentiellement masculin. Il étonne plus encore à la lumière de l’historiographie de l’Allemagne nazie, qui fait en général apparaître les femmes « soit comme d’irresponsables hystériques fanatiques de Hitler, soit comme de malheureuses victimes de la fureur soviétique », rappelle Roger Moorhouse dans le New Statesman. Or ces figures sont loin d’épuiser la diversité de l’expérience des femmes nazies, comme le souligne l’historienne américaine Wendy Lower dans Hitler’s Furies, livre finaliste cet automne du prestigieux National Book Award (1). Lower entend ainsi éclairer un « angle mort de l’histoire », qui conduit à sous-estimer selon elle l’implication des femmes dans la Shoah. Cette spécialiste reconnue, notamment consultante pour le Mémorial de l’Holocauste à Washington, a donc reconstitué le parcours de treize Allemandes et Autrichiennes parties s’installer au début des années 1940 dans les territoires de l’Est (Pologne, Ukraine et Biélorussie). Qui pour occuper un poste d’infirmière, de secrétaire ou d’institutrice, qui pour suivre un mari SS. En braquant le projecteur sur elles, Lower « ajoute une importante pierre à l’étude du rôle des “Allemands ordinaires” » pendant la guerre, estime Michael Kimmage dans The New Republic. Quelle qu’ait été leur ambition (« celles qui choisissaient de partir à l’Est étaient modernes, elles cherchaient à s’émanciper par le travail »), aucune de ces femmes n’occupa de poste à responsabilité. Mais chacune fut impliquée, à des degrés divers, dans le génocide.

« Suivant une convention en vigueur dans l’analyse de l’Holocauste, l’auteure classe ses sujets en trois catégories, explique Konrad Jarausch dans la Chronicle of Higher Education : les spectatrices, les complices et les criminelles. » Les premières « confièrent dans des lettres, des journaux et des Mémoires leur malaise face aux atrocités dont elles étaient témoins, mais ne firent rien pour s’y opposer ». Les deuxièmes – le groupe des secrétaires – « participèrent activement à l’entreprise de destruction » en rédigeant des ordres d’action et en les consignant « sous divers euphémismes » ; ces femmes contribuaient ainsi, écrit Lower, à la « normalisation du pervers ». Les troisièmes (six des treize cas étudiés), catégorie constituée de secrétaires, mais aussi d’épouses ou de maîtresses de SS, prirent directement part aux spoliations et aux massacres. Leurs agissements étaient « aussi monstrueux que tous ceux qui ont pu être rapportés auparavant dans l’histoire du génocide », écrit Kimmage, citant, entre autres, le cas de Johanna Altvater, une jeune femme d’une vingtaine d’années qui avait pour habitude d’attirer des enfants juifs ukrainiens avec des bonbons pour ensuite leur tirer une balle dans la bouche.

À une exception près, aucune des femmes évoquées ici ne fut condamnée à une peine importante après guerre (Altvater, jugée et acquittée deux fois, trouva du travail dans un bureau d’aide à l’enfance…). Leur appartenance au sexe réputé faible servit d’alibi à certaines : comment auraient-elles pu, elles, des femmes, des mères, commettre les atrocités dont on les accusait ?

Hitler’s Furies « approfondit notre compréhension du rôle actif joué par les Allemandes dans l’Holocauste, au-delà de quelques cas déjà bien connus de gardiennes de camp », conclut Jarausch, pour qui se pose néanmoins la question de l’extrapolation : en quoi les treize histoires présentées dans le livre sont-elles représentatives de celles des 500 000 Allemandes qui prirent le chemin de l’Est pendant la guerre ? Peut-on affirmer, comme le fait Lower, que toutes étaient des « Furies de Hitler » ? Pour Jarausch, ce serait « abolir la distinction entre nationalisme et nazisme ». On ne peut systématiquement confondre certaines « missions régulières en temps de guerre » avec une « implication véritable dans les massacres ». Hitler’s Furies relève donc avant tout, selon l’historien, du défrichage d’un nouveau champ de recherche, qu’il s’agira d’aborder avec plus de finesse « dans un autre livre ».

 

Les Rockefeller du fracking

Qui aurait parié, il y a dix ans, que les États-Unis deviendraient, fin 2013, le premier producteur mondial de pétrole, devant la Russie et l’Arabie saoudite ? À l’époque, les grandes compagnies américaines délaissaient le territoire national au profit de puits à l’étranger et de plateformes offshore. Depuis, le fracking, cette technique de fracturation de la roche permettant l’accès aux schistes bitumineux, s’est développé et, partout dans le monde, de grandes entreprises gourmandes en énergie se préparent à délocaliser leur production vers la première puissance économique mondiale. « La plupart des Américains ont entendu parler de ce brusque retournement de tendance ; moins savent comment il s’est produit, et quels en furent les acteurs », souligne Gary Sernovitz dans The New Republic à propos de The Frackers, le premier livre qui entend répondre à ces deux questions.

Journaliste au Wall Street Journal, son auteur, Gregory Zuckerman, fait un portrait sidérant de la poignée de foreurs obscurs mais tenaces à l’origine de cette révolution. Le plus extraordinaire d’entre eux est peut-être Harold Hamm. Treizième enfant d’une famille de fermiers pauvres de l’Oklahoma, il eut sa première paire de chaussures neuves à 5 ans, et n’a pu aller à l’université. « Il parlait comme un plouc », raconte l’un de ses amis. Aujourd’hui à la tête d’un patrimoine estimé à 12,4 milliards de dollars, le « plouc » est la 33e fortune de la planète.

S’il raconte une histoire typiquement américaine, celle d’ingénieurs et d’entrepreneurs obstinés, qui ont cru à ce qu’ils faisaient contre l’avis de tous les experts, le récit de la vie de ces « nouveaux Rockefeller » ne dit en revanche pas grand-chose des conséquences environnementales de la fracturation. Ce que regrettent Dwight Garner, le critique du New York Times, et son confrère du Los Angeles Times, soulignant que cette technique vouée aux gémonies par les écologistes et la classe politique européenne fait aussi débat – dans une moindre mesure – aux États-Unis. Au contraire, Matt Ridley, apôtre du progrès technologique (lire Books, n° 16, octobre 2010, p. 20), regrette dans le Times de Londres que l’auteur ne profite pas de ce livre édifiant pour décortiquer les « mythes diffusés sur la contamination des nappes phréatiques, les fuites de gaz et autres problèmes » environnementaux.

La langue de Tahrir

En dépit de son titre anglais, Blue, premier recueil de nouvelles de l’auteur égyptien Mahmoud Tawfik (par ailleurs journaliste et musicien dans un groupe punk), donne à entendre le parler de la « génération Tahrir ». Ces jeunes qui ont grandi sous la dictature de Moubarak et se sont servis des blogs et autres réseaux sociaux pour se mobiliser lors des événements de 2011, utilisent des mots crus, un langage direct et sans fioritures, aux antipodes de l’arabe littéraire. Cette modernité de style a, selon la journaliste Dina Kabil de Al-Ahram Hebdo, « choqué une partie du lectorat » de Blue. Axées sur des personnages ordinaires en proie aux difficultés du quotidien (un chômeur à la recherche de travail, un traducteur pris dans une relation complexe avec un écrivain connu, ou encore un amoureux au bord de la rupture), les dix nouvelles du recueil sont empreintes de mélancolie (le blues suggéré par le titre), mais aussi d’un humour à la lecture duquel « on ne peut s’empêcher de sourire », souligne Kabil – le tout signant, selon le site libanais Almodon, un début prometteur en littérature.

Le Mezzogiorno contre-attaque

« Je recommande vivement la lecture de ce livre aux extrémistes de la Ligue du Nord qui, depuis vingt ans, vitupèrent contre “Rome la voleuse” et contre un Mezzogiorno réputé sucer le sang des plaines padanes », écrit le journaliste Lino Patruno dans la Gazzetta del Mezzogiorno, le grand quotidien du sud de l’Italie. Le livre en question, signé de son confrère Filippo Astone, détruit en effet le mythe d’un Nord vertueux, prospère et moderne qu’exploiterait un Sud mafieux, miséreux et corrompu. Certes, le taux de chômage reste bien plus élevé dans le Mezzogiorno que dans le reste du pays, et les régions du Nord continuent de tirer l’économie nationale. Mais on aurait tort, dit en substance Astone, de croire qu’une partie du pays est moralement supérieure à l’autre. De Silvio Berlusconi à Umberto Bossi (l’ancien chef de la Ligue du Nord, accusé de détournement de fonds), en passant par Roberto Formigoni (le président de la région Lombardie, soupçonné de corruption), les dirigeants nordistes n’ont pas brillé par leur exemplarité ces dernières années. Pis, Astone affirme que ces hommes, au pouvoir au sein de diverses coalitions durant les vingt dernières années, sont « les véritables responsables de la faillite du pays », souligne Il Sole 24 Ore. Les chefs d’entreprise ne sont pas davantage épargnés par l’auteur, qui étudie notamment le cas de Massimo Ponzellini, l’ancien président de la Banca Popolare de Milan, un temps soupçonné par la justice de prévarication et d’association de malfaiteurs. « Corruption, clientélisme, mauvaise gestion »… Le Sud n’a finalement pas beaucoup à envier au Nord, résume le site d’informations Affari Italiani, lequel salue, à l’unisson de la plupart de ses confrères, un livre édifiant.