5,7 sur l’échelle du bonheur

C’est l’histoire « d’un homme en crise, dans une époque de crise », explique au Jornal de Letras le romancier portugais David Machado à propos de son dernier livre, l’un des plus remarqués de la rentrée littéraire. Jusque récemment, la vie du héros, Daniel, était toute tracée, et soigneusement planifiée dans son journal intime. Tout semblait d’ailleurs réussir à cet ambitieux agent de voyages, tant sur le plan personnel que professionnel. Jusqu’au jour où la machine s’est enrayée : le Portugal est entré en crise et Daniel a perdu son emploi, tout comme sa femme, qui a fini par aller chercher du travail à l’étranger, emmenant avec elle leurs enfants. Incapable de rembourser son prêt immobilier, l’homme a perdu son appartement. Son ami, Almodovar, croupit en prison : étranglé par les dettes, il a tenté de braquer une station-service, mais l’affaire a mal tourné. Quant à Xavier, l’autre ami de Daniel, il est cloîtré chez lui depuis douze ans, plongé dans une profonde dépression. Au milieu de ce chaos, Daniel s’interroge : sur une échelle allant de 0 à 10, à combien évalue-t-il son niveau de bonheur personnel dans un pays dont, nous dit le roman, l’indice moyen est tombé à 5,7 ? « Ce livre, conclut le quotidien Público, brosse le portrait à cru d’un Portugal où la perspective de progrès et de développement, entretenue depuis quarante ans par la classe politique, a bel et bien pris fin. » 

Cent ans de solitudes chinoises

« Les premiers Entretiens de Confucius et la Bible nous permettent de comprendre la différence entre les sociétés chinoise et occidentale, confie Liu Zhenyun au China Daily. Tandis que l’une repose sur les relations entre êtres humains, l’autre se fonde sur la relation entre Dieu et l’homme. » Il existerait donc selon l’écrivain une solitude typiquement chinoise, due à l’absence de religion dans la société. C’est elle qu’explore Liu Zhenyun dans son nouveau roman, En un mot comme en mille. L’ouvrage, bestseller dans son pays où 600 000 exemplaires ont été vendus, a reçu le prix Mao Dun en 2011.

L’intrigue se déroule en deux volets : le premier est consacré au grand-père, Yang Baishun, vendeur de tofu dans les années 1920, qui abandonne son village de Yanjin (d’où est originaire l’auteur), dans le Henan, pour partir à la recherche de sa fille adoptive, Qiaoling. Dans le second volet, soixante-dix ans plus tard, on suit la quête de Niu Aiguo, le fils de Qiaoling qui revient à Yanjin pour trouver ses racines. Le romancier relie ces éléments entre eux à travers le personnage d’un missionnaire italien surnommé Vieux Zhan. Grâce à ses fonctions, Zhan convertit huit villageois, parmi lesquels le grand-père Yang qui se découvre une foi qu’il ne soupçonnait guère. Dans sa quête, le petit-fils emprunte également une voie spirituelle. « Ainsi, Vieux Zhan fait figure de pont entre les sociétés occidentale et chinoise, entre l’aïeul et le jeune homme », note le China Daily.

À la différence des auteurs qui retracent les prodigieux changements qu’a connus la Chine au siècle dernier, Liu Zhenyun ne fait jamais référence aux événements sociopolitiques. Il s’attache simplement à décrire les détails du quotidien – on passe ainsi de la bicyclette au tracteur puis du tracteur au camion – pour ne jamais perdre le lien entre la vie et la littérature. Pour le critique Fan Huameng, qui l’écrit dans la revue Wenyi Zhenming (« Débat littéraire »), « Liu est de toute évidence l’écrivain chinois contemporain le plus perspicace. Il a engagé le roman sur une nouvelle voie, ni occidentale ni traditionnelle, mais authentique et moderne à la fois. Tout en conservant certains thèmes de la littérature classique – la vie quotidienne des petites gens, des commerçants et même des bordels –, il a recherché une nouvelle forme de narration. Ces existences sont d’une grande banalité mais, au cœur de cette banalité, surgissent nombre de petites histoires curieuses ». À travers cette vaste et truculente galerie de personnages aux relations mouvantes et complexes, « Liu Zhenyun met en lumière la profonde solitude et l’inquiétude qui sourdent chez les Chinois de notre temps, et leur difficulté à communiquer. Les deux principaux protagonistes sont en quête d’un être à qui parler, mais ne le trouvent jamais », renchérit le critique. Un avis partagé par le China Daily, qui salue dans ce livre « l’intérêt que porte l’auteur aux paysans, aux travailleurs et aux artisans, qui eux aussi souffrent d’isolement, un sentiment qui n’est pas l’apanage des intellectuels ».

André Gide et Pierre Louÿs : une amitié vouée à l’échec

Les amitiés littéraires sont un sujet qui fascine, mais davantage encore les disputes d’écrivains, plus particulièrement celles qui mettent fin à une intense amitié. Des milliers de pages ont été écrites sur la querelle de Diderot et Rousseau, l’éloignement mutuel de Coleridge et Wordsworth, la brouille de Jean-Paul Sartre et Albert Camus, la fâcherie de Gabriel Garcia Marquez et Mario Vargas Llosa. Dans Le Tombeau d’une amitié, Luc Dellisse raconte l’histoire d’une amitié littéraire moins fameuse qui, à l’instar des quatre citées, s’est terminée par une rupture : celle qui liait André Gide et Pierre Louÿs. Il explique ce qui a rapproché les deux hommes durant un moment et les raisons pour lesquelles ils se sont définitivement tourné le dos au bout de sept années.

Mort à quatre-vingt-deux ans à l’issue d’une longue et glorieuse carrière, André Gide était de son vivant un monument littéraire national. Même si son étoile a indiscutablement pâli avec le temps, il demeure aujourd’hui aux yeux de beaucoup un des grands écrivains français du XXème siècle. Il en va tout autrement de Louÿs. Célébré à vingt-quatre ans pour un recueil de poèmes en prose, Les Chansons de Bilitis, initialement présenté par leur auteur, facétieux amateur de supercheries, comme traduits du grec ancien ; applaudi dans les années qui suivirent pour trois romans, Aphrodite, La Femme et le Pantin et Les Aventures du Roi Pausole, dont on se souvient aujourd’hui (quand on s’en souvient) en raison des adaptations à l’écran ou à la scène auxquelles ils ont donné lieu, Louÿs, qui n’a plus rien publié à partir de sa trentième année, est assez rapidement tombé dans l’oubli. Depuis qu’on a découvert et fait paraître une partie de l’abondante quantité d’écrits, fréquemment inachevés, qu’il a laissées derrière lui à sa mort précoce à l’âge de cinquante-quatre ans, victime des multiples excès auxquels il s’est livré toute sa vie (soixante cigarettes par jour, l’alcool, l’opium et la cocaïne), Louÿs a la réputation bien établie d’un érudit farfelu qui a défendu avec ferveur et opiniâtreté la thèse que Corneille était l’auteur des tragédies de Molière, et, surtout, d’un érotomane invétéré, collectionneur de photos érotiques presque toutes prises par lui-même et auteur de centaines de textes et de poèmes de caractère souvent franchement pornographique.

L’amitié de Gide et Louÿs s’est nouée sur les bancs de rhétorique de l’École alsacienne de Paris, à une époque où le second d’entre eux, qui n’avait pas encore enjolivé son nom d’un « y » chapeauté d’un tréma, s’appelait Pierre Louis. Née de leur dévotion commune envers la littérature, elle n’était pas destinée à durer, parce que les deux hommes étaient trop différents de caractère et possédaient des systèmes de valeurs quasiment opposés. Au moment où ils font connaissance, note Luc Dellisse, « Pierre est enthousiaste, organisé, batailleur, érudit, précoce, brillant, extraverti, dépensier, collectionneur de rencontres féminines et il a un culte décidé pour l’Antiquité. André est lent, prudent, sensible, réservé, nuancé, un peu avare, chaste jusqu’au moment tardif où il découvre son homosexualité, et soucieux, dès ses premiers livres, d’imposer sa figure ». Ils évolueront l’un et l’autre, mais chacun selon sa ligne et dans des directions qui ne convergeront jamais.

Le troisième homme

Pierre Louÿs aida Gide à conquérir l’assurance qui lui faisait défaut au plan psychologique et littéraire. Y eut-il plus que de l’amitié entre eux ? Luc Dellisse parle d’un « attachement amoureux » de Gide, officiellement pédéraste, mais « dont le goût ne se bornait pas aux petits garçons », pour Louÿs. Dans son essai sur Gide, Pierre Lepape évoquait de même « l’affection presque amoureuse » qu’il ressentait pour son ami. Ces sentiments étaient-ils partagés ? Louÿs, rappelle Luc Dellisse, « n’avait aucune sympathie pour l’homosexualité masculine », caractéristique qui, combinée avec la peur de se voir associé avec un personnage à la réputation sulfureuse de ce point de vue, l’a conduit à prendre ostensiblement ses distances avec Oscar Wilde, qu’ils fréquentaient l’un et l’autre. Dans sa monumentale biographie de Gide, Frank Lestringant, usant de l’argument psychologique classique selon lequel ce que l’on déteste ouvertement, on le désire en réalité en secret, avance l’hypothèse que ses relations avec Louÿs était fondées sur « une homosexualité latente et réciproque ». Quoi qu’il en soit de telles spéculations hasardeuses, une chose est sûre, dès le début, l’amitié de Gide et Louÿs a été houleuse. À plusieurs reprises ils se sont brouillés, pour se réconcilier tant bien que mal. Le protestantisme de Gide, son puritanisme et son moralisme irritaient considérablement Louÿs ; le libertinisme de Louÿs, sa légèreté de caractère, sa tendance au persiflage et son goût pour les plaisanteries méchantes exaspéraient Gide, par ailleurs assurément jaloux de l’impressionnante facilité d’expression de son ami. Luc Dellisse fait à cet égard un rapprochement intéressant avec les relations de Rousseau (calviniste comme Gide, et comme lui adepte de la confession « sincère ») et de Diderot, esprit vif et brillant laudateur et prosélyte de tous les plaisirs intellectuels et physiques.

Le livre met excellemment en lumière à quel point cette histoire à deux était en réalité une affaire à trois. Le troisième homme, c’était bien sûr Paul Valéry. Ébloui par son intelligence, Louÿs le fit connaître à Gide, qui, comme on sait, entretiendra avec lui des rapports suivis tout au long de son existence. Fondée sur un authentique respect intellectuel mutuel, l’amitié de Louÿs et Valéry a été plus profonde, plus durable et plus gratifiante que celle de Gide et Louÿs. Certes, Valéry s’est montré indélicat avec Louÿs en dédiant La Jeune Parque à Gide (devenu un homme puissant à la NRF et chez Gallimard) plutôt qu’à Louÿs, qui l’avait pourtant constamment soutenu dans la rédaction de ce texte qui marquait son retour à la poésie après de longues années de silence. Mais comme on peut le vérifier à maints endroits de l’exhaustive biographie de Valéry par Michel Jarrety, jamais le poète sétois n’a cessé d’admirer l’homme dont il avait fait la connaissance à Montpellier quand ils avaient vingt ans tous les deux. Si, plutôt que de cette longue et féconde amitié, l’auteur du Tombeau d’une amitié a choisi de traiter des relations malheureuses de Gide et Louÿs, c’est parce que le face-à-face de ces deux individus aux tempéraments si contradictoires lui permettait de mettre spécialement bien en lumière certains traits fondamentaux de leur personnalité.

Curiosité inlassable et boulimique

Tout en faisant le récit de l’éphémère amitié de Gide et Louÿs, Luc Dellisse livre un aperçu plus général de la vie de ce dernier : sa longue liaison avec celle qui fut la femme de sa vie, Marie de Régnier, fille du poète parnassien José Maria de Heredia, son mariage peu réussi avec la sœur cadette de celle-ci, Louise de Heredia, sa notoriété littéraire précoce et le silence dans lequel il s’est enfoncé bien avant d’avoir atteint l’âge mûr, ses relations amicales avec Claude Debussy (avec lequel il rompra également), qui furent très importantes pour le musicien, les difficultés financières chroniques auxquelles il s’est trouvé confronté après qu’il eut dilapidé son héritage et qui finirent par entraîner sa ruine, sa fréquentation assidue, tout au long de son existence, de prostituées de tous âges et de toutes conditions, son second mariage avec celle qui allait devenir sa veuve, Aline Steenackers (sujet simplement évoqué en passant), sa curiosité inlassable, boulimique et multiforme, sa bibliophilie passionnée et le naufrage de sa santé au cours de ses dernières années : souffrant notamment d’emphysème, il termina de surcroît sa vie quasiment aveugle. Le livre se veut aussi et surtout une réhabilitation littéraire de Louÿs, souvent perçu et présenté comme un auteur mineur, que Luc Dellisse affirme avoir été au contraire un écrivain supérieur à Gide.

Si les deux protagonistes se voient octroyer chacun à peu près autant de pages dans l’ouvrage, Le Tombeau d’une amitié est en effet rédigé, sinon du point de vue de Louÿs, en tous cas du point de vue de quelqu’un qui s’intéresse à lui tout particulièrement, et cela de longue date. Romancier, poète, dramaturge, essayiste, à côté d’essais sur la philosophie et la technique du scénario, une matière qu’il enseigne à La Sorbonne et à Bruxelles, Luc Dellisse a notamment publié un recueil de courtes monographies sur plusieurs écrivains français du XIXème siècle : Stendhal, Nerval, Hugo, Flaubert, Zola ainsi que, précisément, Pierre Louÿs. Le présent ouvrage se situe dans le prolongement immédiat de cette première étude. Il anticipe aussi une biographie générale de Louÿs, dont ce petit essai constitue en quelque sorte un morceau détaché à l’avance.

Le Tombeau d’une amitié apporte à ce propos une réponse intéressante à l’une des deux questions que l’on ne peut manquer de se poser au sujet de Pierre Louÿs. La vie de Louÿs, affirmait son biographe Jean-Paul Goujon, peut être résumée par la formule suivante : « dix ans de gloire ; dix ans de silence ; dix ans de désastres ». Dans le même esprit, Luc Dellisse n’hésite pas à déclarer : « La seule réussite dans la vie de Louÿs à partir de 1902 est la perfection dans le désastre. » La première question qui surgit à l’esprit en contemplant le désastre en question est celle de son explication. Une telle débâcle était-elle fatale ? Pour quelle raison s’est-elle produite ? Pas plus que Jean-Paul Goujon, Luc Dellisse ne fournit de réponse à cette question, qui n’en possède d’ailleurs sans doute pas : les gens ont la vie qu’ils ont parce qu’ils sont ce qu’ils sont, et les écrivains ne font pas exception à la règle. Mais on peut aussi s’interroger – c’est la seconde question – sur la réussite d’une telle existence en termes littéraires. En dépit du marasme de la dernière partie de sa vie, fait remarquer Dellisse, Pierre Louÿs « n’a pas pu s’empêcher d’écrire un chef d’œuvre ». Celui-ci ne figure pas au nombre de ses œuvres publiées, ni même des plus connues de ses œuvres posthumes. Il consiste en effet en ces milliers de lettres qu’il a rédigées toute sa vie, plus particulièrement celles adressées à deux de ses correspondants les plus réguliers, son demi-frère Georges Louis, brillant diplomate, et Paul Valéry, deux hommes très intelligents qui l’aimaient sincèrement et « ont fait jaillir de lui le meilleur de son esprit hors du commun ». Nul besoin, donc, de chercher l’œuvre secrète de Louÿs à l’aide de cette correspondance, « elle est cette correspondance ».

Un homme complexe

Luc Dellisse ne dissimule ni le peu de considération qu’il éprouve pour l’œuvre de Gide, à ses yeux très surestimée, ni son antipathie pour sa personnalité. À l’inverse, il se montre très élogieux à l’égard du talent éclatant de Louÿs, et passablement indulgent vis-à-vis de certains de ses traits de caractère et de comportement qui laissent mal à l’aise. « Moderne en tout » ironise-t-il, « Gide pratique le tourisme sexuel ». À la différence près du sexe des personnes concernées, les activités auxquelles se livrait Louÿs en Afrique du Nord avaient exactement la même nature. Mais elles sont présentées en termes lénifiants et moins péjoratifs comme le produit de son goût pour « les amours faciles » et la concrétisation de ses « rêves antiques ». En vérité, comme le montrent sans fard ses lettres à ses amis, elles participaient du même esprit. Jean-Paul Goujon le reconnaît : Louÿs jetait « un regard colonial » sur sa très jeune maîtresse algérienne Zorah ben Brahim, en qui il voyait « avant tout un instrument de plaisir ».

Le mépris avoué de Luc Dellisse à l’égard de Gide, et son parti pris affiché en faveur de Louÿs, prononcé au point de lui faire pardonner même les aspects les moins plaisants de sa personnalité, troubleront assurément certains lecteurs. Ils ne devraient pas oblitérer les qualités de l’ouvrage. Luc Dellisse évoque la vie littéraire, artistique, intellectuelle et sociale française au tournant des XIXème et XXème siècle avec l’autorité que confère une remarquable familiarité. Le portrait en miroir des deux hommes qu’il brosse est pénétrant, et son analyse des vicissitudes de leurs relations difficiles d’une grande finesse. Le Tombeau d’une amitié n’est de surcroît pas un livre savant de critique universitaire. Si les nombreuses citations de Gide et Louÿs qui l’émaillent sont données sans références (ce qu’on peut regretter), la réduction de l’appareil de notes au strict minimum, la brièveté du récit, le fait qu’on y cherchera en vain la moindre trace de ce jargon de sciences humaines et sociales qui entache souvent les réflexions contemporaines sur la littérature, l’élégance et la rapidité de l’écriture, surtout, font qu’on lit ce livre d’un trait. On aura de fait compris qu’on a ici affaire à un essai littéraire au double sens que peut avoir cette expression : un livre traitant de la littérature et d’auteurs, mais qui est en même temps une œuvre littéraire, le produit d’un travail d’écrivain.

Le Tombeau d’une amitié condense en moins de cent pages une histoire dont les différents éléments étaient jusqu’ici dispersés dans plusieurs biographies et études critiques. Ceux qui en connaissaient certains aspects apprécieront de la voir racontée dans sa totalité et intelligemment mise en perspective dans un style enlevé. Ceux, bien plus nombreux, qui en ignoraient presque tout, la découvriront avec intérêt. Les uns et les autres devraient être incités à en apprendre davantage sur celui qui en est le véritable héros, Pierre Louÿs, écrivain doué et homme complexe, non sans failles et faiblesses, dont on attend avec curiosité la biographie complète annoncée par l’auteur.

Michel André

Toujours cool, les réseaux sociaux ?

Les gens ne lisent plus, dit-on. Peut-être, mais qu’est-ce qu’ils écrivent ! Des milliards de mots sont pianotés chaque jour sur les claviers, et un être humain sur quatre s’exprime sur un réseau social. L’homme n’a jamais mieux mérité le label d’« animal social » : il communique désormais tous azimuts, en toutes les langues, à toute heure du jour, sur tout et n’importe quoi.

Il communique, oui, mais que valent tous ces échanges ? Trouverait-on sur Facebook l’équivalent d’un Cicéron, dont le millier de lettres a suscité jadis une « conversation » de bien haute volée entre les meilleurs esprits de son temps ? On peut toujours l’espérer…

Sur le plan affectif, en revanche, les limites de la communication via les réseaux sociaux sont bien connues. La multiplication des accointances digitales n’a rien à voir avec les formes aristotéliciennes de l’amitié. Et même Google préconise de n’inclure dans ses « cercles d’amis », un réseau plus select, que des « amis véritables, avec lesquels on peut partager des informations privées ». Les relations via le Net ne semblent procurer ni réconfort ni même protection contre la solitude. Si quelques études concluent à une corrélation entre l’activité plus ou moins grande d’un individu sur les réseaux et l’opulence de son « capital social », elles sont plus nombreuses à témoigner du développement, depuis les années 1950, de la solitude (de quelque façon qu’on la mesure) et de sa nocivité morale comme physique (les cellules de personnes souffrant de solitude souffrent elles aussi) (lire « Les nouvelles solitudes », Books, octobre 2012). Ce qui permet d’évoquer, en vrac, le fameux « paradoxe Internet » (« Plus on communique, plus on est seul et déprimé »), ou la « fin de la conversation » (d’après la sociologue Sherry Turkle (1)), voire, comme l’écrivain canadien Stephen Marche, l’imminence d’une « désintégration sociale ». Une triste allégorie qui exprime ce triste état de choses : la fin tragique d’Yvette Vickers, une ancienne « playmate » californienne, retrouvée – des mois après son décès – effondrée sur son ordinateur allumé.

C’est surtout Facebook qui fait les frais de ce procès en pseudo-communication. Car, semble-t-il, ce que l’on échange en priorité sur ce réseau social-là, ce sont des écrits ou des images qui tendent à proclamer : « Moi je suis heureux – Et vous ? »

Et nous, victimes également de l’« impérieuse nécessité d’être heureux » que postulait André Gide, nous ne pouvons bien souvent répondre que par le dépit, la frustration, la jalousie, la dépression…

D’ailleurs, toutes ces proclamations triomphantes sont-elles bien crédibles ? On sait qu’on fait dire aux mots ce que l’on veut. C’est peut-être la raison pour laquelle les photos, moins faciles à truquer, prennent désormais le pas sur les écrits : 350 millions de nouvelles images sont postées chaque jour sur Facebook, et 750 millions le lundi ! Le réseau semble avoir rejoint le pré carré menacé de l’écrit : les très jeunes Américains paraissent aujourd’hui lui préférer Instagram et autres Flickr, où les photos règnent. Facebook sera-t-il la prochaine victime de la déroute présumée du mot écrit face à l’image ?

 

 

Livre manquant – Les lobbies du changement climatique

 

Quand on parle de lobbies à propos du climat, on pense habituellement aux industriels qui ont intérêt à continuer à produire du CO2 : principalement les compagnies pétrolières, charbonnières et gazières. Un lobby considérable, qui a fait tout ce qu’il a pu pour propager les thèses du « climato-scepticisme ». Il est massivement intervenu auprès des gouvernements et des parlements et a rémunéré des scientifiques pour qu’ils véhiculent la bonne parole. Ces lobbies sont toujours actifs mais leur influence est devenue beaucoup plus complexe. Ils ne peuvent plus en effet agir de manière frontale. Ils ont perdu la partie médiatique et ne peuvent plus lutter efficacement contre le consensus dominant, celui de la réalité du réchauffement ou du moins du risque de réchauffement. D’autre part, et pour cette même raison, bon nombre de ces entreprises montrent aujourd’hui « patte verte ». Certaines se sont elles-mêmes lancées dans la production d’énergies renouvelables et jouent désormais sur les deux tableaux. Il n’existe pas de livre racontant cette histoire. Il n’existe pas non plus de livre décrivant par le menu la montée en puissance du lobby adverse, celui des promoteurs de la thèse du réchauffement. Faible au départ (1989), ce groupe s’est lui-même formidablement organisé, grossissant volontairement le trait, manipulant parfois les données scientifiques, mobilisant les organes de l’ONU, recrutant des agences de communication et employant tous les outils de la propagande moderne. Soutenu dès le départ par le secteur nucléaire, ce lobby est aujourd’hui en partie financé par les industries « vertes », éoliennes et autres. Il serait de salubrité publique de tirer au clair les fils de cette double histoire, dans un esprit d’objectivité, pour en apprécier pleinement les tenants et aboutissants.

Traduction manquante – Au cœur des ténèbres, bis

De l’œuvre pléthorique de Graham Greene, l’essentiel existe en français, mais pas tout. Notamment pas son premier récit de voyage, relation très détaillée d’une traversée à pied du Liberia au début des années 1930. Il s’agit pourtant d’un livre fondateur – à deux titres. D’abord d’une certaine forme britannique de « littérature de voyage », récits de périples extravagants dans des endroits improbables, avec une bonne dose d’humour et un zeste de cynisme. Fondateur de Graham Greene lui-même, ensuite : avec cet ouvrage, l’auteur s’est positionné comme un nouveau Joseph Conrad, plus près du terrain et un peu plus inquiétant aussi, mais beaucoup plus drôle. Greene a entrepris ce premier voyage non pas en compagnie de sa tante , mais de son infortunée cousine germaine, Barbara, précipitée à 23 ans dans l’enfer vert. Un voyage éprouvant, qui manqua même de tuer l’écrivain – lequel ne buvait pourtant que du whisky, dont il avait une provision considérable. On ne peut pas dire du Liberia qu’il ait éveillé la conscience politique de Greene, comme le Congo celle d’André Gide. Sur fond d’anti-impérialisme, Greene y professe son affection pour les tribus sauvages « pures et enfantines » de l’intérieur, qu’il oppose aux créoles occidentalisés de la côte (des « chimpanzés » dressés à imiter l’homme blanc). Mais son exploration des profondeurs de l’Afrique est d’abord celle des profondeurs de son propre inconscient (le récit regorgeant d’ailleurs de termes empruntés à la psychiatrie). L’Afrique ne se révèle pas tant à Greene qu’elle ne le révèle à lui-même. C’est encore plus intéressant. 

Merde, alors !

Un moyen peu connu de remédier au problème du changement climatique : les excréments de cachalots. Dans le seul océan Austral, une population estimée de 12 000 cachalots prélève chaque année 200 000 tonnes de carbone dans l’atmosphère et fait tomber celui-ci dans les profondeurs de l’océan sous forme de composés ferreux. On trouve l’information dans un livre ambitieux consacré aux cycles des excréments animaux et humains et à leur histoire. Écrit par un vétérinaire et épidémiologiste canadien, il est présenté par l’un de ses collègues dans la Literary Review of Canada comme l’ouvrage définitif sur le sujet. L’insecte qui vient se nourrir de l’humidité au coin de la paupière du Péruvien endormi défèque avant de partir et lui donne ainsi toutes les chances de contracter la trypanosomiase. D’une façon générale, le caca joue un rôle crucial à tous les étages de la biosphère. L’homme sait depuis longtemps en tirer parti, pour faire du feu, construire des murs, fabriquer du papier (à partir de bouses d’éléphant), plus récemment du plastique et même un arôme artificiel à goût de vanille. L’un des problèmes du monde contemporain est celui de la chasse d’eau, qui prélève des quantités aberrantes du précieux liquide dans les régions qui en manquent. 

Femmes de tête

Inanna-Ama-Mu vivait au XIXe siècle… avant notre ère. Scribe mésopotamienne, elle habitait Sippar, située à une trentaine de kilomètres au sud de l’actuelle Bagdad. Les dix-neuf tablettes rédigées de sa main sont des comptes rendus de procès, un achat d’esclave ou encore un règlement de litige au profit d’une femme. Vers 1659, au moment où Molière présente Les Précieuses ridicules, mais à l’autre bout du monde, en Chine, le lettré Ye Shayuan publie les vers de sa femme Shen Yiuxiu et de ses deux filles Ye Xiaowan et Ye Xiaoluan. Morte prématurément, cette dernière avait commencé à écrire de la poésie à l’âge de 12 ans ; elle a laissé un «  recueil de poèmes à l’écriture exquise et captivante », écrit Tian Luo, de l’université de Pékin, dans ce monumental et captivant ouvrage consacré aux « femmes créatrices ». Le mot « créatrice » est ici entendu dans son sens le plus large, puisque dans ces trois volumes de 1 600 pages (chacun) figurent des scribes aux côtés d’écrivains véritables, de grandes scientifiques mais aussi une gynécologue d’Alexandrie plus ou moins mythique, la cruelle Agrippine, qui empoisonna son mari, ou encore Irène, impératrice d’Orient qui fit aveugler son fils en 797 et Isabelle la Catholique, qui a organisé l’Inquisition, belle création devant l’Éternel. La notion de « créatrice » se discute aussi pour certains des personnages contemporains, actrices, musiciennes interprètes, psychanalystes ou militantes féministes. Peu importe, à vrai dire, tant la récolte est fructueuse. À l’époque d’Héloïse, dans l’Inde méridionale du XIIe siècle, se fait entendre la voix d’Akkamahâdêvi, dont la poésie exaltée célèbre sa relation amoureuse avec le dieu Shiva, « tour à tour époux légitime et amant adultère ». Et, au même moment, une certaine Yan Rui, née dans une famille modeste de Chine du Sud, vendue par son beau-père et réduite à la prostitution dans un camp militaire, sortie de là par un préfet puis emprisonnée et torturée pour outrage aux bonnes mœurs, laisse de beaux poèmes, dont l’un fut composé à l’occasion de la fête des Amoureux. Au XVIe siècle, Catharina Van Hemessen est la première artiste peintre en Flandres à signer et dater ses œuvres, dont un bel Autoportrait et une Dame au petit chien d’un réalisme étonnant. Dans les années 1850, Wendela Hebbe, « la première femme journaliste professionnelle en Suède », publie des reportages sur les déshérités. Les notices, courtes, sont rédigées par des spécialistes et la plupart se réfèrent à des livres ou articles savants, souvent dans la langue d’origine. Comme le remarque Antoinette Fouque dans son introduction, il y a forcément des oublis. « C’est un work in progress », écrit-elle. Elle regrette ainsi qu’on n’y trouve pas Bella Abzoug, « qui a porté les conférences des Nations unies de 1975 à 1995 avec une énergie indomptable ». Un oubli peut-être plus marquant est celui de la biologiste américaine Nettie Stevens, qui a tout de même découvert le chromosome Y, en 1905. Elle pourra être ajoutée à la version électronique du dictionnaire, en attendant une deuxième édition.

Shpilkes

 

« “Shpilkes !” marmonnait oncle Abraham en nous voyant, mes cousins et moi, nous agiter autour de nos devoirs. Chaque fois qu’il nous traitait de shpilkes, j’entendais sauter du pop-corn sous le couvercle d’une casserole. Il n’y a pas plus expressif que shpilkes, dis-je à mes cousins, je vais le mettre dans mon dictionnaire ! “Hyperactif” fait un peu mou, vous ne trouvez pas, bande de shpilkes ? »

Shpilkes est un mot yiddish qui désigne l’état d’un élève agité qui ne tient pas en place.

D. P.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant » :

Il désigne une plaisanterie tellement pas drôle et mal racontée qu’on ne peut pas s’empêcher de rire.

 

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Le mot du mois

 

« L’humour n’existe pas au paradis. »

Mark Twain, Following the Equator, 1897.