Serrés les uns contre les autres, quelques petits vieux avancent péniblement, de la neige jusqu’aux chevilles, poussant un wagon en bois le long d’une voie ferrée que l’on discerne à peine. Les femmes sont emmitouflées dans des fichus, les hommes portent des chapeaux de fourrure et des gants épais. Ce sont les derniers habitants de la colonie de travailleurs numéro 3, et les sujets du remarquable documentaire réalisé par Sergueï Dvortsevoy en 1998, Le Jour du pain ; le wagon contient la livraison hebdomadaire qui leur permet de survivre. Le village proprement dit se résume à quelques cabanes ou baraques de bois, séparées par de petits potagers : bien des bâtiments se sont écroulés ; d’autres sont envahis par les chèvres et les chiens errants. On pourrait penser que le village se trouve au fin fond de la Russie – à, disons, plusieurs jours de voyage à travers la taïga sibérienne. Mais il n’est qu’à 80 kilomètres de Saint-Pétersbourg, et fait partie d’un ensemble de colonies ouvrières fondées au début des années 1930 par une société d’extraction de tourbe faisant des affaires aux États-Unis. La Guerre froide mit fin aux exportations, et les localités entamèrent un long déclin, à tel point que, lorsque Dvortsevoy se rendit sur place, elles n’étaient plus habitées que par une poignée de personnes âgées. Dix ans plus tard, en 2008, une équipe de télévision trouva les cinq colonies désertes, et la ligne de chemin de fer envahie par les herbes folles. Dans les rares baraques de bois restées debout, des photographies, des papiers et quelques vêtements jonchaient le sol, comme si les habitants avaient dû partir précipitamment, à la suite d’une catastrophe imprévue.
Mais la disparition de la colonie de travailleurs numéro 3 s’inscrit dans un processus de dépeuplement qui touche l’ensemble des campagnes russes. Le recensement national de 2002 estima à un peu plus de 13 000 les villages « sans population » ; lors du recensement suivant, en 2010, ce chiffre était passé à 19 416. Beaucoup d’autres sont sur le point de basculer : lors du recensement de 2010, 36 225 localités comptaient moins de dix habitants. La géographie de cette vague d’abandon peut sembler paradoxale, puisque ce ne sont pas les confins du territoire russe qui se vident le plus rapidement, mais le cœur historique du pays. Dans l’oblast (1) de Pskov, frontalier de la Biélorussie et de la Lettonie, et dans celui de Tver, à mi-chemin de Moscou et de Saint-Pétersbourg, plus d’un cinquième des villages sont abandonnés. Dans les oblasti de Iaroslavl et de Vologda, au nord-est de Moscou, 26 % sont dépourvus de population, tandis que dans la région de Kostroma, également située au nord-est de la capitale, c’est un tiers des villages qui sont désertés.
La crise démographique russe est devenue manifeste dans l’année qui a suivi la dissolution de l’URSS. En 1992, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les décès ont dépassé les naissances, avec une marge de 220 000, mais l’afflux de dizaines de milliers de migrants – dont bon nombre de Russes « ethniques » venus des ex-républiques soviétiques – compensa temporairement l’impact de ce que les démographes appellent l’« accroissement naturel négatif ». Depuis 1992, selon les données communiquées par Rosstat, le Service fédéral russe des statistiques, les décès cumulés ont excédé de 13 millions les naissances, un chiffre qui dépasse de loin celui des immigrants. La Russie, qui comptait environ 150 millions d’habitants en 1990, en a perdu environ 6,4 millions entre 1991 et 2009, soit une baisse moyenne de 337 000 par an.
7 300 euros pour le deuxième enfant
Elle demeure le neuvième pays le plus peuplé au monde, avec 142,9 millions d’habitants lors du recensement de 2010. Mais son affaiblissement démographique va se poursuivre inexorablement : l’ONU envisage une chute à 136 millions en 2030 et à 126 millions en 2050 ; d’ici le début du prochain siècle, elle pourrait même tomber à 111 millions d’habitants. Ce déclin – équivalent, en 2100, à la perte de plus d’un cinquième de sa population actuelle – conduira au déclassement démographique de la Russie : quatrième pays le plus peuplé du monde en 1950, elle sera tombée à la dix-huitième place en 2050, dépassée par le Pakistan, l’Éthiopie et l’Égypte.
Ce phénomène inquiète depuis longtemps les responsables politiques. En 2001, les autorités évoquaient un « phénomène négatif » qui exigeait une stratégie de « stabilisation » ; un document de 2006 évoquait explicitement une « crise démographique », discutant des mesures à prendre pour encourager les Russes à procréer ; en mai 2006, Poutine annonçait une augmentation des allocations familiales, un allongement du congé maternité et le versement aux mères d’une somme de 250 000 roubles (environ 7 300 euros) à la naissance d’un deuxième enfant. En 2007, des affiches publicitaires placardées dans le métro moscovite montraient un groupe de matriochkas avec cette légende : « L’amour pour la mère patrie commence avec la famille – F. Bacon » (Peu importe que Francis Bacon ait en fait écrit : « La charité envers l’État commence par les familles (2) », et uniquement comme élément d’une liste de lieux communs rhétoriques.)

Les incitations financières ont peut-être porté leurs fruits – même si la hausse des revenus a probablement joué un rôle plus décisif jusqu’au début de la crise économique de 2008. Quoi qu’il en soit, l’écart entre naissances et décès s’est réduit, passant du summum de 958 532 en 2000 à 129 100 en 2011. Au mois de septembre de cette même année, Poutine alla jusqu’à déclarer, lors du congrès de son parti Russie unie, que la crise démographique avait « battu en retraite ». Mais, quelques mois plus tard, il tirait de nouveau la sonnette d’alarme : « Si nous ne mettons pas en place un projet de développement démographique d’envergure et de long terme –écrivait-il en février 2012, dans l’un des articles fleuves qu’il publia à la chaîne pour présenter ses propositions présidentielles –, nous risquons de devenir un “espace vide”, et d’autres peuples décideront de notre destin. » Il avait bien sûr justement un projet de ce type dans sa manche, même s’il semblait ne consister qu’en quelques mesures natalistes de plus : la promesse de créer davantage de places en crèche et de se débrouiller pour faire baisser les prix de l’immobilier, de l’argent pour les familles au troisième enfant et une augmentation des bourses étudiantes. Ces mesures, claironna-t-il, permettraient non seulement de stabiliser la population, mais aussi de la porter à 154 millions d’habitants d’ici 2050 – soit un total de neuf millions de plus que dans les projections les plus optimistes de l’ONU.
Il y a tout lieu d’être sceptique. L’idée que la tendance pourrait être inversée, et la crise temporaire, repose sur l’hypothèse selon laquelle le déclin amorcé dans les années 1990 serait dû à l’environnement chaotique de l’époque. L’incertitude économique, le chômage de masse et le sentiment général d’insécurité qui ont accompagné l’effondrement de l’URSS auraient dissuadé les couples d’avoir des enfants, au moment même où les indicateurs de santé se dégradaient. Dans cette logique, dès que la stabilité sera tant soit peu rétablie, et lorsque les chocs provoqués par la « transition » des années 1990 se seront résorbés, la croissance de la population reprendra. Ce raisonnement semble corroboré par la réduction de l’écart entre décès et naissances ces dernières années. Selon Rosstat, le différentiel était tombé à 57 000 au premier semestre 2012 ; bientôt, assurent les optimistes, les indicateurs passeront au vert et, si tout va bien, resteront positifs. Malheureusement, ce sont là des vœux pieux. Le taux de natalité peut, certes, remonter sur le court terme, mais cela permettra au mieux de ralentir le déclin, non de l’inverser (3). Les taux de natalité et de mortalité de la Russie – comme ceux de tous les pays – sont historiquement le fruit de tendances et de forces dont les racines plongent bien au-delà des deux dernières décennies. La baisse de la population n’est visible que depuis les années 1990, sans doute, mais un examen plus attentif de la trajectoire démographique de long terme indique que le problème couve depuis des décennies.
Émancipation féminine
En Europe et en Amérique du Nord, le nombre moyen d’enfants par femme a baissé depuis près de deux siècles, dans le cadre de ce qu’on appelle la « transition démographique » : le passage progressif d’un régime où la natalité et la mortalité sont élevées à un régime où elles sont faibles toutes les deux. La France fut pionnière en la matière, avec un taux de fécondité totale (TFT) tombé à 3 enfants par femme dès 1900 [sur le TFT, lire « La mesure du taux de fécondité », p. 26]. Le « seuil de remplacement » théoriquement nécessaire pour assurer la stabilité de la population est de 2,1. Entre 1880 et 1930, le TFT tomba en dessous de 3 dans la majeure partie de l’Europe occidentale et de la Scandinavie. Au début du XXe siècle, le taux était de 7,1 enfants par femme en Russie, nettement plus qu’en Europe occidentale, mais chiffre comparable à celui des pays d’Europe de l’Est ; une simple conséquence de la domination, à l’est d’une ligne allant de Saint-Pétersbourg à Trieste, d’un autre modèle familial.
Le taux de fécondité russe a commencé de baisser avant la Révolution, mais les bolcheviks ont accéléré la tendance, en raison notamment de leur engagement précoce en faveur de l’émancipation féminine, qui conduisit à l’amélioration du taux d’alphabétisation des filles, au divorce par consentement mutuel et à la légalisation de l’avortement. Certaines de ces mesures furent annulées au milieu des années 1930, mais la participation des femmes au marché du travail continua d’augmenter massivement. Avec un effet sensible sur la natalité : au début des années 1930, le TFT était de 4,5 ; il passa à 2,9 à la fin des années 1940 et bascula en dessous de 2,1 en 1964. En un peu plus d’une génération, la Russie était donc passée d’un taux de fécondité deux fois supérieur au seuil de renouvellement à un taux qui entraînerait, tôt ou tard, un repli : transition exceptionnellement rapide, comparée à celle de l’Europe occidentale (mais pas si on la compare à l’Asie de l’Est de la fin du XXe siècle).

Le TFT est une moyenne mobile, cependant, sujette à fluctuations : si les femmes décident d’avoir des enfants un peu plus tard, par exemple, le TFT chutera pendant quelques années, mais elles feront, au bout du compte, le même nombre de bébés que les générations précédentes. On disposera d’une meilleure idée de l’évolution historique en se référant à la descendance finale, qui indique le nombre moyen d’enfants mis au monde par une génération donnée, à la fin de sa vie féconde. En 2006, une équipe de démographes russes publia une étude de référence, « La modernisation démographique de la Russie, 1990-2000 ». Anatoli Vichnevski et ses collègues calculèrent la descendance finale des femmes natives de la seconde moitié du XIXe siècle, par classes d’âge de cinq ans. La moyenne, pour les Russes nées en 1861-65, par exemple – époque de l’abolition juridique du servage –, était de 7,1 enfants par femme. Pour celles qui avaient vu le jour au tournant du siècle, en 1901-05, la moyenne était de 4,6 – ce qui correspondait à une baisse de 35 % en quarante ans. Le déclin fut encore plus rapide pour les cohortes suivantes : la moyenne était de 3,7 pour les Russes nées en 1906-10, de 2,8 pour celles de 1911-15, et ainsi de suite, jusqu’à tomber en dessous du seuil de remplacement, avec la cohorte des femmes nées en 1936-40 – une chute de 56 % par rapport à la génération 1901-05, en trente-cinq ans seulement [voir les graphiques « Baisse de la fécondité », p. 35].
Cette baisse de la fécondité s’accompagna d’une diminution significative de la mortalité infantile et juvénile. En 1900, d’après les données recueillies par Jean-Claude Chesnais dans La Transition démographique (4), 260 enfants sur 1 000 mouraient, dans l’Empire russe, avant leur premier anniversaire ; en 1925, la proportion, en URSS, était de 178 ‰ ; en 1950, de 81 ‰. Mais la mortalité générale demeurait forte : à 23,3 ‰ en 1928, il était le double des taux français, allemand ou suédois, et sensiblement plus élevé que celui de pays d’Europe de l’Est comme la Roumanie ou la Pologne.
Paroxysmes de mortalité
Dans ces conditions, il serait trompeur de considérer qu’un taux de fécondité de 2,1 permet le « remplacement ». Vichnevski et son équipe estimèrent donc le nombre moyen d’enfants requis par femme, compte tenu du contexte de l’époque. Les résultats sont saisissants : les Russes nées entre 1901 et 1905 avaient, en moyenne, 4,6 enfants, dans un contexte où il en fallait 3,7 pour assurer le renouvellement. Les femmes qui naquirent dix ans plus tard, en 1911-15, avaient en moyenne 2,8 enfants, à une époque – le début des années 1930 – où le seuil requis était de 3,2. Des déficits du même ordre suivirent, de sorte que, même si l’indice de descendance finale n’est passé en dessous de 2,1 qu’avec la génération qui a fait ses enfants à la fin des années 1950 et au début des années 1960, la population russe avait, en réalité, cessé d’assurer son renouvellement bien avant cela. Selon l’équipe de Vichnevski, la dernière génération de femmes russes à avoir eu le nombre d’enfants nécessaire fut la cohorte née en 1906-10, avec en moyenne 3,7 enfants dans un contexte qui en exigeait 3,5. Du point de vue de la fécondité, donc, il se peut que le recul démographique de la Russie ait commencé non pas en 1992, ni même en 1964, mais dès les années 1930. Cela étant, la natalité n’est bien sûr que l’une des pièces du puzzle.
En 1929, Warren Thompson, l’un des pionniers de la théorie de la transition démographique, prédit : « La croissance de la Russie dans les trois ou quatre prochaines décennies sera l’un des événements les plus sidérants du monde moderne » et « La Russie pourrait bien rivaliser avec la Chine et l’Inde, numériquement parlant, d’ici l’an 2000. » [Lire « Un musée des erreurs » p. 39.] S’il ne s’est rien produit de tel, c’est avant tout parce que la baisse de la fécondité du pays, qui avait déjà commencé au moment où Thompson écrivait, a été renforcée par des paroxysmes de mortalité. Les événements marquants de l’histoire de la Russie au XXe siècle ont entraîné des pertes humaines colossales. La Première Guerre mondiale, les révolutions de 1917 et la guerre civile qui s’est ensuivie, la collectivisation de l’agriculture et la famine, au tournant des années 1930, les purges staliniennes, qui ont culminé en 1937-39, puis l’hécatombe de la Seconde Guerre mondiale : chacun de ces événements a prélevé son tribut sur la population russe, et chacun a eu des conséquences démographiques dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.
Les historiens R. W. Davies et Stephen Wheatcroft ont évalué à 14,5 millions les « décès surnuméraires » provoqués par la Première Guerre mondiale, la Révolution et la guerre civile – y compris ceux générés par la maladie et la faim. Les effets sur la population soviétique de la répression et de la grande famine de 1932-33 sont plus difficiles à évaluer, notamment parce que les études statistiques n’ont pas été épargnées par la terreur stalinienne. Le recensement de 1937 révéla que la population était inférieure de huit millions aux prévisions, un décalage aujourd’hui surnommé l’« écart Kurman », du nom du démographe soviétique qui tenta d’en rendre compte devant ses supérieurs. (Mikhaïl Kurman fut arrêté une semaine après avoir présenté son rapport en mars 1937, et sortit de prison dix ans plus tard ; les résultats du recensement ne furent publiés qu’en 1990.) Davies et Wheatcroft en ont conclu que les « décès surnuméraires » pour la période 1927-38 « se chiffrent vraisemblablement à 10 millions de personnes, à 8,5 millions pour 1927-36, et à environ 1,5 million pour 1937-38 ». Mais c’est la Grande Guerre patriotique, comme on l’appelle en Russie, qui engendra le plus de pertes humaines : entre 25 et 30 millions de personnes périrent entre 1941 et 1945.
Cette succession de catastrophes a donc tué 50 à 65 millions de citoyens russes. Les conséquences sur la démographie ont modifié à la fois le passé et l’avenir : les décès massifs annulèrent, dans les faits, une bonne partie des efforts de procréation des générations précédentes ; et l’extermination d’un si grand nombre d’individus eut évidemment un impact immédiat sur le taux de fécondité. La Seconde Guerre mondiale tua 40 % des hommes de 20 à 49 ans et 15 % des femmes de la même tranche d’âge, supprimant d’un seul coup une grande partie des Russes en âge de procréer.
Les distorsions démographiques créées par ces traumatismes historiques ont eu un effet manifeste sur la composition actuelle de la population. Le graphique ci-dessous est une pyramide des âges réalisée à partir du recensement de 2010. À certains égards, sa forme est semblable à celle de nombreux pays industrialisés, avec un large « milieu » représentant la génération d’après guerre, et une base rétrécie. Mais la pyramide russe possède des caractéristiques frappantes. On constate, à son sommet, un déséquilibre marqué entre les hommes et les femmes nés dans les années 1920 et 1930 : ce sont les générations fauchées par la Seconde Guerre mondiale. Le conflit est également responsable du rétrécissement spectaculaire de la pyramide au niveau des personnes nées au début des années 1940, qui indique une chute brutale du taux de natalité à la suite de l’invasion allemande en 1941 ; d’après l’équipe de Vichnevski, il y avait en 1989 en Russie plus de femmes de 78 ans que de femmes de 44 ans. Après la guerre, le taux de natalité est remonté, comme l’indiquent les contours saillants de la pyramide ; en 2010, le pays comptait presque deux fois plus de citoyens nés en 1947 que de natifs de 1945.
Les effets de la chute du communisme
On trouve un autre goulot d’étranglement, plus bas dans la pyramide, représentant les Russes qui ont aujourd’hui une petite quarantaine. C’est ce que Vichnevski appelle l’« écho démographique » de la Seconde Guerre mondiale ; ce que nous avons sous les yeux, c’est une absence redoublée, puisque les enfants qui n’ont pas été conçus pendant la guerre, et auraient dû arriver à l’âge adulte à la fin des années 1960, n’ont évidemment pas pu participer à l’effort reproducteur. Une génération plus tard, dans les années 1990, l’écho réapparaît, renforcé cette fois par une nouvelle baisse de la fécondité au milieu des épreuves de la période postsoviétique. En 1990, le taux de fécondité russe n’était pas très éloigné de la moyenne européenne – le TFT était de 1,9, comme en République tchèque ; en France, il était de 1,78 et au Royaume-Uni de 1,83. Mais il s’écroula au cours de cette décennie, et, en 1999, le TFT de la Russie n’était plus que de 1,16, l’un des plus bas au monde. Les effets de la chute du communisme et de la transition chaotique au capitalisme sont probablement les deux principales causes de cet effondrement : le chômage et les pertes considérables de revenu qu’ont connus de nombreux Russes ont frappé tout particulièrement les femmes. Le taux de fécondité semble s’être légèrement redressé depuis le tournant du siècle, mais, en 2009, le TFT était de 1,5 seulement (5), bien en dessous du seuil de renouvellement.
Les distorsions de la pyramide provoquées par une fécondité en baisse et une mortalité de masse sont renforcées par une autre catastrophe démographique : une espérance de vie obstinément faible. Pendant la première moitié du XXe siècle, le pays était très en retard sur l’Occident : l’espérance de vie masculine était à peine supérieure à 30 ans quand la Première Guerre mondiale éclata ; elle était de presque 50 ans en France et aux États-Unis. Après la Seconde Guerre mondiale, la Russie parvint à resserrer l’écart : en 1964, l’espérance de vie masculine – 64,9 ans – était légèrement inférieure à celle de la Finlande, et supérieure à celle du Portugal ; les femmes russes pouvaient espérer vivre 73,6 ans, un tout petit peu plus que les Espagnoles ou les Italiennes. Mais ces progrès furent de courte durée : à partir du milieu des années 1960, l’espérance de vie en Russie entra en déclin jusqu’au début des années 1980 – au moment où, ironie grinçante, le pays était dirigé par un Politburo de plus en plus gérontocratique.
L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev coïncida avec une brève amélioration : en 1986-87, l’espérance de vie retrouva le niveau record atteint pendant l’ère Khrouchtchev. Mais une autre phase de régression commença, qui se transforma en chute vertigineuse après l’effondrement de l’URSS : entre 1991 et 1994, l’espérance de vie masculine recula de six ans, passant de 63,4 à 57,4 ans ; l’espérance de vie féminine passa de 74,2 à 71 ans. Les statistiques se sont un peu redressées depuis : en 2009, le chiffre était de 62,7 ans pour les hommes, et de 74,7 pour les femmes. Mais l’espérance de vie générale – 68,7 ans – n’a toujours pas retrouvé son niveau de 1961. Et des disparités régionales stupéfiantes subsistent : une petite fille née à Moscou en 2009 peut espérer vivre jusqu’à 78 ans, tandis qu’un garçon né dans la région rurale de Tchoukotka, à l’extrême est de la Sibérie, ne survivra probablement pas au-delà de son quarante-sixième anniversaire – une différence de plus d’une génération.
La stagnation de l’espérance de vie russe depuis un demi-siècle est particulièrement frappante lorsqu’on la compare aux progrès accomplis partout ailleurs. Selon les données fournies par l’ONU, l’écart entre la Russie et l’Europe occidentale était infime au début des années 1960 – 69,2 ans d’un côté, et 70,1 de l’autre ; aujourd’hui, les enfants qui naissent en Europe occidentale peuvent espérer vivre jusqu’à 80 ans, douze ans de plus que les nouveau-nés russes. Dans les années 1960, les Soviétiques pouvaient escompter vivre vingt-trois ans de plus que les habitants des « régions les moins développées », mais en 2010 ils n’avaient plus qu’un avantage de 1,9 an. Les hommes peuvent maintenant s’attendre à vivre 2,7 ans de moins, en moyenne, que ceux des pays en développement – avec une durée de vie plus courte que celle des Indiens, des Bangladais ou des Ghanéens. En conclusion de son rapport sur la « Crise démographique russe en temps de paix », rédigé en 2010 pour le National Bureau of Asian Research de Seattle, Nicholas Eberstadt écrit : « Si l’on en jugeait par l’espérance de vie de sa population, la Fédération de Russie serait considérée comme un pays du tiers monde – et pas l’un des mieux portants, qui plus est. »
Privatisations à la hussarde
Comment en est-on arrivé là ? On peut citer la surprenante prévalence des maladies cardiovasculaires, le rôle culturel bien connu de la boisson, les mauvaises habitudes alimentaires des enfants comme des adultes, l’insuffisance des dépenses de santé et l’impact des chocs provoqués par le passage au capitalisme. Le taux de décès causés par les maladies cardiovasculaires est quatre fois et demie supérieur à celui de l’Europe occidentale, avec 900 morts sur 100 000, selon des estimations de 2002. Mais cela ne suffit pas à expliquer les disparités en matière d’espérance de vie. Eberstadt étudie les effets d’une forte consommation d’alcool et des empoisonnements qu’elle induit – fréquents, compte tenu de la prédilection locale pour le samogon, la vodka « maison » – et prend en compte le niveau de nutrition, la violence et les accidents. Le taux de « morts de cause externe » – accident, suicide, meurtre, guerre – a explosé après la chute de l’URSS, atteignant 245 pour 100 000 en 2002, plus qu’en Sierra Leone, au Congo, au Liberia et en Angola.
D’autres ont cherché à pister les effets des privatisations à la hussarde des années 1990. Une étude menée en 2009 par une équipe d’épidémiologistes dirigée par David Stuckler à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, publiée dans la revue médicale The Lancet, révéla que les différences de mortalité à travers l’Europe postcommuniste étaient clairement liées au rythme des réformes économiques. Le chômage et la généralisation de l’insécurité expliquent en grande partie la dégradation des indicateurs de santé publique au cours des années 1990 – notamment la hausse du suicide chez les hommes, qui s’est accru de 57 % entre 1990 et 1995, deux ou trois fois plus fréquent que dans la plupart des pays européens. Mais se concentrer sur les années 1990, c’est laisser inexpliqué le fait que l’espérance de vie a commencé de baisser dans les années 1960, bien avant la dépression postsoviétique.
Pour de nombreux experts, qui ont pris en compte tous les facteurs possibles, le taux de mortalité russe est une énigme : selon Eberstadt, « le pays est en train d’explorer de nouvelles voies modernes – et inquiétantes – conduisant à la mauvaise santé ». Il se peut, cependant, que le passé traumatique du pays joue un rôle dans ses malheurs actuels. En 1985, le démographe allemand Reiner Dinkel observa que la Seconde Guerre mondiale, en plus d’avoir provoqué dans l’immédiat des pertes humaines considérables, pouvait aussi avoir des effets de long terme sur la santé globale d’une population. Dès lors que, dans un pays donné, une grande partie des habitants en âge d’être mobilisés est soit tuée, soit blessée, il semble logique que l’espérance de vie moyenne de la population restante soit plus faible. Est-ce aller trop loin que d’imaginer qu’une plèbe soviétique brisée par des années de guerre, de répression et de famine puisse aussi souffrir de problèmes de santé disproportionnés, ensuite transmis aux générations suivantes ? Ce n’est peut-être pas un hasard si les régions de Russie européenne où l’espérance de vie est la plus faible ont été le théâtre de combats particulièrement violents en 1941-45 : un enfant mâle né en 2009 dans un village de l’oblast de Smolensk, par exemple, ne devrait pas dépasser l’âge de 55 ans, alors que la moyenne nationale dans les campagnes est de 61 ans. Il se peut, donc, que les tragédies du XXe siècle continuent d’influer sur la mortalité en Russie. Tout se passe, d’un point de vue démographique, comme si le passé du pays continuait de peser, alors même que les morts de l’ère stalinienne et de la Grande Guerre patriotique sont enterrés depuis longtemps.
Le déclin devenu manifeste avec le début du « solde naturel négatif » en 1992 sera difficile à inverser. Seul un afflux conséquent d’immigrés pourrait l’atténuer. Selon Vichnevski et ses coauteurs, le seul maintien de la population russe à son niveau actuel passerait par une immigration nette d’environ 900 000 personnes par an jusqu’en 2024, après quoi il faudrait en moyenne plus de 1,2 million de nouveaux venus chaque année jusqu’en 2050. Compte tenu du faible taux de natalité, cela signifie qu’une part croissante de la population serait composée d’immigrés récents ; près de 15 % d’ici 2025, et 35 % d’ici 2050 selon l’équipe de Vichnevski.
Racisme ordinaire
Il est difficile d’obtenir des chiffres précis, mais on compte sans doute à l’heure actuelle environ 12 millions d’immigrés en Russie, soit entre 8 % et 9 % de la population. Ils viennent pour la plupart des ex-républiques soviétiques – essentiellement des États d’Asie centrale du Tadjikistan, d’Ouzbékistan et du Kirghizstan – et travaillent, pour la plupart, comme ouvriers sur les chantiers, ou dans des postes subalternes du commerce et des services : balayeurs, ouvriers agricoles, camelots, chauffeurs de taxi. La xénophobie à l’encontre de ces gastarbeiteri – les Russes ont, significativement, adopté le terme allemand dans les années 1970 – est très répandue. En témoignent les diatribes du Mouvement contre une immigration illégale (DPNI) ou le racisme ordinaire d’émissions de télévision comme Nacha Russia (une déclinaison de Little Britain (6) qui se moque de la stupidité d’ouvriers tadjiks nommés Ravshan et Jamshud). Dans un article récent du site Gazeta.ru, Julia Latynina, éditorialiste de gauche, se plaint de ce que le nombre de travailleurs immigrés à Moscou « dépasse vraiment les bornes » ; le fait qu’on les emploie pour des travaux publics fait, selon elle, partie d’un projet du gouvernement visant à « remplacer les citoyens par des esclaves », et tous les non-citoyens sans permis de travail doivent être expulsés.
En vérité, la Russie a besoin de ces immigrés – non seulement pour assurer son avenir démographique, mais aussi pour pallier, dès à présent, le manque de main-d’œuvre. La population active a commencé de diminuer en 2007, précisément l’année où le gouvernement Poutine simplifia les formalités administratives pour les migrants – légalisant ainsi des formes d’immigration dont le pays était déjà devenu dépendant.
Si l’afflux nécessaire se produit, même un tant soit peu, il remodèlera rapidement le visage de la population du pays, obligeant à une transformation en profondeur de sa vie politique, de sa société et de sa culture. Bien sûr, la composition ethnique de la Russie actuelle est déjà d’une immense diversité : le pays abrite plus de 150 groupes officiellement reconnus, des Tatars, forts de 5 millions de personnes, descendants des armées mongoles, aux Nganassanes de l’Arctique, qui comptent moins de neuf cents individus, en passant par la mosaïque de peuples des montagnes du Caucase du Nord, en majorité musulmans, et les Oudéguéïs de religion chamanique du bassin du fleuve Amour, pour n’en citer que quelques-uns. Mais, même prises ensemble, ces populations ne constituent qu’une infime minorité : les Russes ont toujours été le groupe dominant à l’intérieur de leur empire multiethnique. Ils représentent aujourd’hui 81 % de la population. Et les comportements démographiques des minorités sont assez proches de ceux de la majorité : les naissances ne l’emportent sur les décès que dans une poignée de districts, presque tous territoires de minorités ethniques du Caucase du Nord et de la Sibérie – l’Ingouchie, la Tchétchénie, le Touva, la Bouriatie, la République de Sakha. Or même ces régions ne tarderont vraisemblablement pas à voir leur population décliner : le taux de fécondité est partout inférieur au seuil de remplacement, sauf en Tchétchénie, en République de Touva et dans l’Altaï.
En l’absence d’une immigration d’envergure, les Russes « ethniques » mettront donc des années à perdre leur statut majoritaire. Compte tenu des positions ethno-nationalistes de la plupart des forces politiques – y compris progressistes –, on imagine mal le pays accueillir des migrants à l’échelle requise pour éviter le déclin démographique. Cela étant, même un flot plus réduit entraînera une évolution significative de la composition ethnique. À mesure que les langues et les cultures de peuples autrefois absorbés dans l’Empire tsariste prendront plus de place, la notion même de « russité » devra recouvrir un éventail toujours plus grand de formes et de significations.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 décembre 2012. Il a été traduit par Adrienne Boutang.