« J’adore les Français, mais ils m’exaspèrent… »

 

Quoi de plus British que le Foreign & Commonwealth Office, le Quai d’Orsay anglais, avec ses ambassadeurs raffinés très « upper class », juste un peu excentriques parfois ? Ian Davidson, en poste au Laos dans les années 1970, circulait dans sa propre Bentley coiffé d’un casque à plumes ; sa passion était d’écrire des livres de cuisine, lesquels l’ont rendu célèbre.

Un florilège de la production écrite de ces excellences a été rassemblé par Matthew Parris, lui-même ancien diplomate. La politique anglaise de déclassification des documents administratifs, résultat du Freedom of Information Act, donne désormais accès aux missives ambassadoriales, qui ne faisaient auparavant les délices que des ministres et des fonctionnaires. Mais assuraient souvent la carrière de leur auteur.

Car « un bon diplomate, peut-on lire dans le livre de Matthew Parris, doit avoir une excellente présentation, une bonne santé, une intelligence honnête – pas nécessairement exceptionnelle… Mais il doit surtout s’exprimer par écrit avec vigueur, clarté, style, sens narratif, et humour. » Objectif atteint et souvent dépassé, si l’on en juge par cette plongée dans le monde – pas si feutré que cela – de la diplomatie britannique. Plongée que le Daily Express décrit comme une expérience « délicieuse pour le lecteur anglais mais douloureuse aussi, car elle révèle comment la Grande-Bretagne voit le monde et vice versa ». Pour le lecteur de l’Hexagone, ce breuvage doux-amer est tout aussi fameux, car il permet de découvrir, par ricochet, comment les diplomates de Sa Majesté voient notre pays, ce rival de toujours.

Les Français semblent en effet occuper une place de choix dans les propos, les pensées, et surtout les préoccupations des ambassadeurs britanniques. De leurs épouses aussi, car la rivalité prend souvent un tour culinaire. Heureusement, l’occasion d’une discrète vengeance s’offre parfois : accueilli par erreur dans la province de Hokkaïdo comme étant l’ambassadeur français, le représentant de la Couronne au Japon s’est ainsi empressé, rapporte-t-il fièrement, de faire un discours en anglais teinté d’un puissant accent français pour célébrer la Russie, détestée par ses hôtes maladroits.

Les dépêches des diplomates en poste dans les pays de l’ancien empire français sont particulièrement instructives, qui redécouvrent la France éternelle à travers le prisme colonial – avec tendresse souvent, mais aussi une certaine perplexité. Comme celle de l’ambassadeur au Tchad, apprenant l’arrivée de six cents experts venus de Paris : « Je me suis demandé ce que les Français avaient bien pu faire ici depuis 1900, et pourquoi ils se réveillaient maintenant si brutalement. » Son collègue au Sénégal décrit pour sa part une «  petite France provinciale […] où même l’aspirine est française […] et où sont déployés trois fois plus de “conseillers techniques” français qu’il n’y avait en Inde de fonctionnaires civils à l’époque du Raj ».

Un cas mérite une attention spéciale : les Nouvelles-Hébrides, soumises jusqu’à leur indépendance en 1980 à l’autorité d’un incongru condominium franco-britannique, apparemment difficile à vivre au quotidien. « Il est intéressant de constater que la négociation avec les Français sur la gestion de la colonie se heurte exactement aux mêmes difficultés et engendre les mêmes frustrations […] que la négociation avec eux à Bruxelles », constate l’ultime résident anglais. Mais il fait front, écrivant avec résignation : « Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes au lit ici avec les Français. Or il n’y a que deux choses que l’on puisse faire dans un lit. Nous avons essayé la première, dormir ; il est temps de passer à la seconde… » Et l’enfant issu de cette triste étreinte, c’est le Vanuatu.

La littérature diplomatique anglaise culmine avec un singulier document, le « First Impressions Report », où un ambassadeur qui vient d’arriver dans son pays de mission livre, en pleine candeur, sa perception subjective (« Il me faut déclarer un préjugé : j’adore les Français, même dans leurs colonies, mais ils m’exaspèrent… »). À cet égard, le rapport produit par Sir John Holmes en prenant son poste d’ambassadeur à Paris en 2001, méritait bien d’être longuement cité dans le livre – pour le plus grand embarras de son auteur et bien sûr du lecteur français. Car que dit son excellence ? Que la France, depuis son séjour précédent (dans les années 1980), n’a guère changé – infiniment moins que le reste de l’Europe. Que tous – politiciens (spectaculairement médiocres), hauts fonctionnaires (très respectables), syndicats, citoyens de tout acabit – n’y cherchent qu’à préserver « leurs droits acquis » ; que les hommes d’affaires y jouent au chat et la souris avec l’État ; que « l’ineptie des 35 heures » finira bien par exploser un jour, mais quand ? « Un style fleuri mais riche en litotes, typique du Foreign Office » – ainsi s’exprime The Independent à propos de ces rapports diplomatiques. De ce côté-ci de la Manche, ne peut-on au contraire leur trouver la saveur âcre de la vérité ? 

Rimbaud et les marionnettes de Charlestown

 

Comment donc Charleville-Mézières, ville natale d’Arthur Rimbaud, mais qualifiée par le poète de « supérieurement idiote entre les petites villes de province », est-elle devenue le centre international de l’art de la marionnette ? En plus de ses deux musées Rimbaud et de la médiathèque Voyelles (« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles / Je dirai quelque jour vos naissances latentes »), Charleville abrite le plus grand festival de théâtre de marionnettes au monde, l’Institut international de la marionnette, et une formation à temps plein, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette (ESNAM). L’État français a, depuis quelques années, mis en place une politique visant à compenser la force d’attraction de Paris par la création de pôles artistiques régionaux, mais les liens entre Rimbaud et l’art de la marionnette vont bien au-delà de ce qui pourrait apparaître comme une aléatoire rencontre à Charleville.

Si, comme l’écrit Jeremy Reeds dans Delirium: An interpretation of Arthur Rimbaud (1991), « le poète est toujours deux personnes », un marionnettiste est deux personnes au moins, et il en est souvent une douzaine, sinon plus. La citation célèbre de Rimbaud selon laquelle « Je est un autre » est bien connue des marionnettistes français ; un ouvrage consacré à Alain Recoing, l’un des plus éminents d’entre eux, et fondateur du Théâtre aux Mains Nues, a reçu justement le titre de La Marionnette ou « Je est un autre ». On pourrait trouver d’autres similitudes dans le fonctionnement de ces deux arts. Dans la poésie comme dans la marionnette, le processus de transformation du matériau de départ est manifeste : bien sûr, une nouvelle vie est insufflée aux mots usés et aux objets récupérés au hasard des brocantes, mais ni leur origine, ni leurs usages antérieurs, ni leur matérialité ne se laissent jamais tout à fait oublier. Pour citer Péter Molnár Gál, du Théâtre de marionnettes de Budapest : « Chaque chose est ce qu’elle est, et autre chose en plus, à la fois un objet familier et un objet transformé. Sur une scène de marionnettes, un plumeau peut représenter un prince de conte de fées auréolé de gloire, sans cesser d’être un plumeau. » Les théoriciens de la marionnette, comme Henryk Jurkowski et Steve Tillis, ont parlé d’une espèce de « double vision » chez le spectateur, oscillant entre fiction et réalité, arrière-plans et personnages. Ces dernières années, de nombreux marionnettistes ont traité leur propre corps comme un objet à animer – isolant une main ou un pied, révélant que le corps est étranger à lui-même. Dans la production de Kefar Nahum par la Compagnie Mossoux-Bonté, la propre main de la marionnettiste Nicole Mossoux, revêtue d’une fraise blanche et d’un masque à gaz, devient son double en miniature, une créature échappant à sa créatrice, et qui va essayer, à la fin, de la détruire : Je est un autre, en effet.

Charleville-Mézières, elle aussi, est divisée : il s’agit d’une conurbation, formée à partir de deux villes, réunies par un trait d’union mais séparées par la Meuse. En 1606, Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue et gouverneur de Champagne, fonda une ville à laquelle il donna son nom. Conçue suivant le modèle de la Cité idéale dans l’imaginaire de la Renaissance, Charleville ne parvint pourtant pas à attirer des habitants, et le seul moyen qu’on trouva pour la peupler fut d’accorder une amnistie à tous les hors-la-loi de France. Sur les 579 personnes qui demandèrent l’asile, 294 n’avaient pas honoré leurs dettes ; 218 étaient des assassins, et deux passaient pour être des sorcières. Quelques moines irlandais vinrent également s’installer dans la nouvelle ville. Au cœur du plan en damier se trouve l’élégante place Ducale, entourée d’arcades. Sa ressemblance avec la place des Vosges à Paris s’explique par une autre duplication : la place des Vosges fut conçue par Louis Métezeau, la place Ducale par le frère de ce dernier, Clément.

Rimbaud, né à Charleville en 1854, la surnomma « Charlestown », (« l’atroce Charlestown »), un nom qui semble tout droit sorti de ballades américaines sur les fils qui ont mal tourné et écrivent une dernière lettre à leurs familles. En 1909, à en croire le guide Baedeker, la ville était spécialisée dans « la fabrication de clous, l’imprimerie, et la manufacture de petits articles de quincaillerie ». Mézières, de l’autre côté du fleuve, était une place forte. Elle fut assiégée par l’armée allemande pendant six semaines en 1815, lourdement bombardée en 1871, et de nouveau détruite au cours des deux guerres mondiales. Aujourd’hui, des panneaux indiquent la présence d’une banlieue moderne nommée Manchester, en hommage aux ouvriers du textile de cette ville qui firent une collecte pour aider leurs confrères français à rebâtir après la Grande Guerre.

Le Festival mondial des théâtres de marionnettes se déroule pour l’essentiel à Charleville, et plus occasionnellement à Mézières. Fondé en 1961, sur un rythme triennal, il a lieu à présent tous les deux ans, en septembre, et a réuni environ 150 000 visiteurs cette année. Les dieux se sont enfuis, et ce sont maintenant des marionnettistes du monde entier qui remplissent le terrain de camping municipal du Mont Olympe, tandis que la presse et les producteurs du festival sont logés au Dormeur du Val, un quatre étoiles situé dans une ancienne imprimerie, dont la façade en double vitrage est couverte de vers griffonnés. Le nom de l’hôtel semble inviter les touristes gavés de pâté des Ardennes et de bière à une douce torpeur, mais il est emprunté à un sonnet de Rimbaud qui révèle, à la fin, que le « dormeur du val » en question est mort, « deux trous rouges au côté droit ». Ce qui n’empêche pas le poème d’être mis au service d’une décoration « intello chic ». Le moindre plateau de petit déjeuner arbore un fac-similé du manuscrit. D’énormes lettres métalliques, reproduction à la taille affiche des caractères mobiles de Gutenberg, ont été transformées en tables basses. On trouve dans le hall une petite collection de recueils de poésie et de brochures, suspendus, grands ouverts, à des patères accrochées au mur – le genre de spectacle qui donnerait des cauchemars à un bibliothécaire. L’hôtel donne sur les voies ferrées. Si vous laissez votre fenêtre ouverte, vous entendrez le triple carillon mélancolique qui, sur le réseau ferré français, précède les annonces, comme un appel à l’ailleurs.

L’ancienne maison familiale de Rimbaud, sur le quai Arthur Rimbaud, est devenue la Maison Arthur Rimbaud/Maison des Ailleurs. Le lieu explore, de manière allusive, les différents « ailleurs » vers lesquels Rimbaud s’est enfui : Paris, Londres, Marseille, Aden et Harar. Chaque ville occupe une pièce différente, et des photographies ainsi que des films sont projetés sur les murs nus, accompagnés de musique contemporaine en fond sonore discret. En face, le musée Rimbaud, qui occupe un ancien moulin à eau, a une approche plus traditionnelle : il présente des manuscrits, des photos et des objets fétiches, comme la valise de Rimbaud et les carnets de vocabulaire qu’il avait emportés pendant son séjour à Londres.

« Je tiens surtout à des choses précises », écrivait Rimbaud à Ernest Delahaye en 1875. Il s’était fait embaucher dans une maison d’import-export à Harar : il exportait de l’or, de l’ivoire, du musc, de la gomme, de l’encens, et importait des étoffes, des vêtements, de la vaisselle, des aliments, des armes à feu et des munitions. Sa dernière lettre, dictée à sa sœur la veille de sa mort, était adressée à la société des Messageries maritimes à Marseille :

 

UN LOT : UNE DENT SEULE.

UN LOT : DEUX DENTS.

UN LOT : TROIS DENTS.

UN LOT : QUATRE DENTS.

UN LOT : DEUX DENTS.

 

Le « théâtre des objets », cousin éloigné du théâtre de marionnettes, ne recourt que rarement aux baguettes et aux ficelles. D’après Christian Carrignon, c’est le 2 mars 1980 que Katy Deville inventa une expression pour décrire leurs performances d’un genre nouveau – des assemblages miniatures d’objets trouvés, accompagnés de récits –, le « théâtre d’objets » : « Nous avons tous fait la grimace parce que le mot “théâtre” évoquait les textes canoniques qui nous terrifiaient, et que le terme “objet” était froid, inerte. Mais entre la majesté du mot “théâtre” et la petitesse du terme “objet”, il y a un précipice. Il faut l’énergie poétique du spectateur pour faire se rejoindre les deux versants de cet abîme. »

L’intérêt que Rimbaud portait aux « choses précises » est partagé par des artistes contemporains comme Agnès Limbos (Gare Centrale), Charlot Lemoine et Tania Castaing (Vélo Théâtre) et Michel Laubu (Turak) dont les travaux se situent au croisement de l’installation et de la performance. Lors du festival de 2011, trois membres du Bob Théâtre ont donné une conférence potache, destinée à expliquer aux non-initiés ce qu’était le théâtre des objets. Là où le théâtre naturaliste a ses « accessoires », ont-ils expliqué, le théâtre d’objets a des « super-accessoires », outils du quotidien qui se chargent de signification grâce au regard ou au récit de l’interprète. La compagnie fut aussi à l’origine d’« Objeux d’mots », installation de rébus en trois dimensions dans de petites boîtes en bois. Dans l’une d’entre elles, un exemplaire du Silence des agneaux, de Thomas Harris, est tenu grand ouvert par deux pattes d’animal empaillé. La légende dit : ANIMAL LECTEUR.

À la même édition du festival il m’a semblé déceler une allusion à la carrière de vendeur d’armes de Rimbaud (postérieure à sa création poétique), dans la satire politique audacieuse L’Ôbservatoire Crosporg par « Compagnie à », une troupe venue d’Angers. Les spectateurs, douze au maximum par représentation, se retrouvent dans un superbe hôtel particulier, où ils sont reçus comme des « ambassadeurs » en visite au salon de l’armement. Ils s’assoient sur des chaises disposées en cercle autour d’un large blockhaus en bois, l’« observatoire ». En face de chaque chaise, une fente a été percée pour les yeux, et, plus bas, se trouvent deux trous ronds, à hauteur de genou. Faites passer vos pieds à travers le mur, et vous devenez une marionnette : les jambes se glissent dans les jambes de pantalons de costume à rayures suspendus au mur intérieur du cylindre. Sur le mur, au-dessus des vestes de costume, se trouvent des photographies de visages, en noir et blanc ; nos yeux, qui regardent à travers les fentes, deviennent les yeux de ces « costards » de cadres d’entreprise. Agitant nos pieds avec nervosité, nous insufflons la vie à ce cercle intérieur d’observateurs.

Nous sommes devenus, à notre insu, marionnettistes, doublement étrangers à nous-mêmes : nous ne nous contentons pas de jouer un rôle dans la fiction, nous prêtons aussi aux marionnettes (une partie de) nos corps. Tandis que les scientifiques de l’entreprise Crosporg dévoilent leurs inventions – un sac à main détecteur de bombes, ou une cravate en soie qui se transforme en poignard meurtrier, « la méthode Hermès » –, la violence grotesque augmente. Pour finir, une terrible explosion détruit toute l’équipe. Nous retirons nos pieds de l’observatoire, indemnes, mais avec un sentiment d’implication terrible.

Compagnie franco-japonaise installée à Londres, Rouge28 Theatre a, lors du festival de 2011, transposé en spectacle de marionnettes le conte japonais traditionnel Urashima Taro. Le héros éponyme se retrouve dans le palais sous-marin d’une princesse tortue qu’il vient de sauver de ses filets. Dans le rôle de la princesse tortue manipulatrice, l’interprète solo Aya Nakamura anime la marionnette d’Urashima Taro avec une main, tout en le caressant de l’autre, à la fois marionnettiste et actrice. Lorsque Urashima Taro revient sur la terre ferme, « seulement quelques jours plus tard », il découvre que son petit village de pêcheurs est devenu une métropole du XXIe siècle, appelée Tokyo. Ce conte nous dit l’impossibilité de revenir : l’endroit que vous avez quitté n’existe plus.

Rimbaud quitta Charleville pour la première fois, à l’âge de 16 ans, en 1870, l’année où il écrivit « Le Dormeur du val ». Il passait son temps à tenter de quitter Charleville, écrit Jeremy Reed dans Delirium, « mais ce lieu était chevillé à lui comme la carapace d’une tortue », et il continua à revenir, jusqu’à ce dernier voyage de 1891, vers le port de Marseille, en partance vers un autre lieu.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 25 septembre 2013. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

Quand la Terre manquera d’hommes

Comme le rappelle Hervé Le Bras, la démographie est jonchée de projections fausses, souvent liées à l’idéologie du moment (ou de leur auteur). Ainsi, les experts de l’ONU prédisaient en 1994 que l’Iran dépasserait les 160 millions d’habitants en 2050. La projection 2010 n’en donne plus que 85 millions. À l’inverse, le grand démographe français Alfred Sauvy estimait en 1930 que la population de la France se situerait en 1980 quelque part entre 29 et 39 millions d’âmes. La réalité : 55 millions. Si l’on distingue entre projections et prédictions, ce n’est guère plus brillant. Un cas d’école est celui de Paul Ehrlich. Dans son ouvrage à succès The Population Bomb, publié en 1968, le professeur de biologie à Stanford prévoyait un cataclysme alimentaire dès les années 1970. Il n’a toujours pas eu lieu, alors que la population du globe a doublé.

La plupart d’entre nous continuons de vivre dans l’idée que celle-ci ne va cesser d’augmenter, ou atteindra un équilibre après avoir engrangé encore plusieurs milliards d’hommes. Il y a des raisons de le penser : selon les experts, la population du Nigeria pourrait atteindre 900 millions d’habitants en 2100. Mais les démographes sont de plus en plus nombreux à penser différemment. Car désormais, même dans la majorité des pays en développement, la fécondité est tombée en dessous du seuil de remplacement. Un nouveau consensus se fait jour : la population de la planète se rapproche d’un maximum (d’ici une trentaine d’années), puis diminuera. Du modèle de l’explosion on passe à celui de l’implosion. Pour le pire, pensent certains.

Dans ce dossier :

Une catastrophe annoncée

Voici cinquante ans, personne n’aurait osé le contester : l’humanité était à la veille de l’explosion de « la bombe P », pour reprendre le titre que Paul Ehrlich, professeur de biologie à Stanford, avait donné à son livre sur la pression démographique (1). Le monde, pensait-on, serait submergé par les bouches à nourrir. « La bataille pour alimenter l’humanité entière est perdue », clamait un Ehrlich bardé de certitudes. « Dans les années 1970 […] des centaines de millions de personnes mourront de faim malgré tous les programmes fracassants dans lesquels nous sommes embarqués. Il est trop tard ; rien ne peut empêcher une augmentation substantielle de la mortalité. »

Comme le remarque Jonathan Last dans son livre, Ehrlich était tellement loin de la réalité qu’on se demande comment quiconque a pu prendre au sérieux son néomalthusianisme. Le monde n’a pas connu de famine massive. Et celles qui se sont produites étaient d’origine politique, non agricole. « Ce qu’il y a de merveilleux avec le livre stupide d’Ehrlich – écrit Last, pi­lier de la rédaction du conservateur Weekly Standard –, c’est qu’il avait tort au moment précis où se produisait l’exact opposé de sa prédiction. »

Les derniers habitants d’Ogama

En 1979, le taux de fécondité total (le nombre d’enfants qu’une femme peut compter avoir durant sa vie) était en moyenne de 6 à l’échelle mondiale. Il est aujourd’hui de 2,36 selon l’ONU. Les pays d’Europe et d’Amérique du Nord sont déjà en dessous de 2,1, le « taux de remplacement » nécessaire pour maintenir la population au même niveau [lire ci-contre « La mesure du taux de fécondité »]. Or la baisse de la fécondité n’épargne pas non plus le monde en développement. « Aujourd’hui, écrit Last, 3 % seulement de la population de la planète vit dans un pays dont la fécondité ne baisse pas. » [Lire « Sous le seuil de remplacement », p. 27.] L’ONU prévoit que la population mondiale, aujourd’hui de 7,2 milliards de personnes, atteindra un pic de 10 à 12 milliards au cours des quatre-vingt-cinq prochaines années (2), avant d’entamer un long et inexorable déclin. Et c’est là, estime Last, le véritable cataclysme qui menace l’humanité. S’inscrivant dans le sillage d’auteurs comme Phillip Longman, qui avait identifié dès 2004 la tendance et exprimé ces mêmes angoisses (3), Last propose une vision de l’avenir qui est le négatif photographique de celle d’Ehrlich.

À moins d’un flux élevé et soutenu d’immigrants, affirme-t-il, les pays à faible natalité comme l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et la Grèce verront leur population s’effondrer d’ici la fin du siècle. Le phénomène se produit déjà au Japon, qui a atteint son pic démographique en 2006 avec 127 millions d’habitants, et dont la population s’amenuise depuis. « Si la fécondité nipponne reste ce qu’elle est, le nombre d’habitants diminuera de plus de moitié d’ici la fin du siècle », écrit Last (4). Aux États-Unis, le taux de fécondité est voisin de 1,9, grâce aux étrangères, qui ont plus d’enfants que les Américaines de souche. Mais l’immigration reflue, et les femmes qui arrivent encore aux États-Unis commencent elles aussi à faire moins d’enfants (5).

1.1

Avec son talent pour le détail parlant et l’anecdote révélatrice, Last raconte l’histoire des huit derniers habitants d’Ogama, au Japon, qui ont vendu en 2006 leur village à une entreprise projetant de le transformer en décharge. Quant aux cités dépeuplées d’Allemagne de l’Est, elles redessinent leur périmètre en démolissant les immeubles abandonnés et en révisant leur plan d’urbanisme, tandis que les loups viennent rôder aux alentours. Ce n’est pas sans rappeler les programmes à peine moins déprimants de destruction d’hectares d’immeubles vides que poursuivent des métropoles américaines comme Detroit ou Flint.

Jonathan Last guide habilement le lecteur à travers une kyrielle de données, l’éclaire sur la méthodologie de la statistique démographique et sur les limites tant des analyses du passé que des projections dans l’avenir. Il fait aussi d’amusants apartés et tombe à bras raccourcis sur des sujets qui vont du vieil Alexandria – charmant faubourg de Washington où les couples sont beaucoup trop occupés à déguster leurs succulentes glaces italiennes pour faire des enfants – à Margaret Sanger, pionnière du planning familial – « vieille sorcière » qui se répandait en injures contre la « fécondité insensée » des classes populaires (6) – en passant par les parasaito shinguru japonaises – ces « célibataires parasites », femmes diplômées et actives qui habitent chez leurs parents pour dépenser le plus d’argent possible en vêtements et autres accessoires de mode.

Faible désir d’enfant

Pour Last, toutes les routes mènent au même cul-de-sac : la baisse générale du taux de natalité finira par conduire à la ruine une population d’abord de plus en plus âgée puis déclinante. Non seulement les économies en seront rétrécies, mais ces sociétés vieillissantes n’auront pas la même capacité d’inventer les activités et les technologies innovantes qui revigorent le niveau de vie. La protection sociale des personnes âgées, qui flirte déjà avec l’insolvabilité en raison de l’augmentation du nombre des bénéficiaires et de la baisse du nombre des cotisants, va tout bonnement « se désintégrer ». Aucun pays, écrit-il, « n’a jamais connu de prospérité durable en période de déclin démographique ».

La raison suprême du phénomène est claire : partout, les femmes choisissent de faire moins de bébés. C’est ce que les économistes appellent une « préférence révélée » : la plupart des couples veulent moins d’enfants que naguère [lire ci-dessous « Et moins de filles… »]. Et, pour la première fois dans l’histoire, ils sont en mesure de satisfaire ce désir. Résultat, soutient Last, les populations d’Europe, des États-Unis et d’ailleurs, adoptent, par choix, cette politique de l’enfant unique que leur État a imposée aux Chinois.

1.2

Le contrôle des naissances pratiqué presque partout joue un rôle essentiel dans la baisse de la fécondité. Tout comme l’extension mondiale de l’éco­nomie de marché, qui offre aux femmes des opportunités de carrière hors du foyer. La hausse du niveau d’instruction est elle aussi de la partie, principalement parce qu’elle retarde l’âge du premier mariage. Malgré sa nostalgie pour le monde d’hier, Last ne trempe sa plume ni dans le vitriol, ni dans l’amertume, mais dans une sorte de réjouissante exaspération. « Le pro­blème de la fécondité est le résultat d’un entrelacs de facteurs liés entre eux, qui forment à bien des égards la trame même de la vie moderne », écrit-il. Une trame bien séduisante, ce qui explique en partie sa conquête du monde entier.

En bon conservateur, Last estime que les États ne peuvent fondamentalement rien faire pour inverser la tendance. Aux avant-postes de la « catastrophe démographique », le Japon tente depuis des décennies de stimuler sa natalité, notamment en accordant aux parents des aides de toute sorte et en mettant en place un réseau de garderies. Les résultats ? Un taux de natalité en baisse cons­tante, l’apparition d’une mode consistant à habiller les chiens en nourrissons et à les promener en poussette, sans oublier l’essor d’un marché de bébés-robots au réalisme troublant.

Aucune politique à grande échelle n’a jamais réussi à stimuler la fécondité. Staline avait accordé à partir de 1944 une « médaille de la maternité » aux femmes ayant six enfants vivants ou plus, mais le programme s’est révélé un échec complet (7). Le régime autoritaire de Singapour a consacré au problème énormément d’argent, via des campagnes publicitaires, la construction de logements, des niches fiscales, mais en pure perte. « Si Singapour ne parvient pas à convaincre ses habitants modernes et sophistiqués de faire des enfants, quel espoir nous reste-t-il ? » s’interroge Last.

Débat sur la protection sociale

Il ne fait aucun doute que la natalité baisse et que la population de la planète (et celle des États-Unis) commencera de décroître dans un avenir relativement proche [lire ci-contre « La vraie mesure du déclin »]. Et cela entraînera de nombreux changements. Mais bien des sujets de préoccupation évoqués par Last n’ont peut-être pas le caractère d’urgence qu’il leur prête. Songeons à la protection sociale. Tout le monde est d’accord : les systèmes tels qu’ils sont actuellement conçus ne sont pas viables. Il faudra couper dans les prestations et augmenter les impôts, même s’il existe des visions concurrentes de la marche à suivre. Mais il n’y a pas de raison de penser que les retraités, désormais la catégorie la plus riche de la population en terme de patrimoine, en seront réduits à manger de la nourriture pour chiens.

De même, Last a beau affirmer avec une grande sincérité que « rien n’est plus important que d’avoir des enfants », cela ne nous dit absolument rien sur l’avenir de l’espèce humaine. Pour le meilleur ou pour le pire, nous avons fait preuve jusqu’à présent d’une extraordinaire capacité à survivre et même à prospérer. Il n’est pas besoin d’être sujet à l’optimisme béat du docteur Pangloss pour penser que nous saurons nous débrouiller. Last lui-même ne va pas jusqu’à l’appel aux armes, qui concède à la dernière page de son livre : « Peut-être parviendrons-nous, après nous être débattus […] avec les problèmes nés de la modernité, à trouver un équilibre entre liberté, économie moderne et vie de famille. » Peut-être. À moins que nous ne le fassions déjà.

Cet article est paru dans Bookforum en avril-mai 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay. 

Camus, Monod, même combat

 

Albert Camus et Jacques Monod se sont rencontrés en septembre 1948, quand ce dernier publia dans Combat un article dénonçant Lyssenko et, du même coup, le régime soviétique. Le biologiste rompait ainsi définitivement avec le Parti communiste. Presque contemporains (Monod avait trois ans de plus), les deux hommes avaient participé activement à la Résistance et Camus était en train de rédiger L’Homme révolté, qui renvoyait dos à dos les deux totalitarismes et lui valut sa brouille avec Sartre. La biologiste Agnès Ullmann, que Monod fit sortir de Hongrie en 1960 cachée sous le plancher d’une caravane, raconte que, lors de son premier séjour à l’institut Pasteur en 1958, Monod lui avait fait découvrir l’œuvre de l’écrivain philosophe, consacré par le Nobel 1957. « À Jacques Monod, sur le même chemin » a écrit Camus en lui dédicaçant l’un de ses livres. Il ne croyait pas si bien dire, puisque le biologiste reçut lui aussi le Nobel – dans une autre catégorie – en 1965, cinq ans après la mort de Camus.

Les deux hommes se sont pourtant peu fréquentés, et dans le Wall Street Journal l’historien des sciences Steven Shapin, s’il juge « potentiellement brillante » l’idée de leur consacrer un livre, s’étonne de n’y trouver que vingt-huit pages sur leurs relations. Mais le propos de l’auteur, Sean Carroll, un généticien du développement spécialiste de l’évolution, est de rapprocher deux personnalités hors du commun qui, selon Jennifer Schuessler du New York Times, « donnèrent parfois le sentiment de vivre deux versions de la même vie ». Et dont la philosophie était proche. Monod mit en exergue de son livre Le Hasard et la Nécessité (1970) une citation du Mythe de Sisyphe (« … aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin… »). L’un comme l’autre considéraient comme un problème central celui de construire une morale dans un monde sans Dieu, régi par l’absurde. « La biologie moléculaire, écrit Carroll, a amené Monod sur le territoire même de Camus, celui de l’absurde, de cette contradiction entre la quête humaine du sens et le silence de l’univers. » Pour Carroll, Monod était un « Camus en blouse de laboratoire ». 

Dix faits & idées surprenants

Les vingt auteurs du livre dirigé par Ann Buchanan et Anna Rotkirch apportent quantité de données et d’opinions peu connues ou originales. En voici dix exemples saillants.

1 Près de la moitié des grossesses sont accidentelles. Le pourcentage des grossesses non planifiées est estimé à 41 % à l’échelle mondiale. Il est de 44 % en Europe et avoisine les 50 % aux États-Unis (où 35 % des naissances sont d’origine accidentelle). Ces chiffres considérables disent l’ampleur de l’inconnue qui plane sur l’évolution future.

2 Les pays voisins de la Chine ont pratiqué sans le vouloir la politique de l’enfant unique. Le taux de fécondité est en effet tombé plus bas qu’en Chine en Corée du Sud, au Japon, à Taiwan, à Hong Kong et à Singapour. Il est à peine plus élevé en Thaïlande. La notion d’enfant unique doit cependant être nuancée. Dans ces pays, la proportion de femmes sans descendance est en effet particulièrement élevée et celles qui ont une progéniture nombreuse contribuent de manière disproportionnée à la taille moyenne des familles. Cette dernière remarque vaut d’ailleurs pour la plupart des pays de la planète. La politique de l’enfant unique fait de la Chine une exception, car la proportion de familles avec un seul petit y est plus élevée qu’ailleurs.

3 Entre les deux guerres déjà, le taux de fécondité totale était tombé en dessous du seuil de remplacement dans de nombreux pays occidentaux. Et ce dès les années 1920 en France, en Allemagne et en Tchécoslovaquie, rejointes dans les années 1930 par l’Angleterre, les États-Unis, le Canada et d’autres. Ce phénomène, qui avait beaucoup inquiété les démographes de l’époque, a été passablement oublié depuis, occulté par le baby boom de l’après-guerre et la peur de l’explosion démographique à l’échelle de la planète.

4 Le taux de fécondité totale a augmenté dans certains pays depuis 1995. C’est le cas en Espagne, en Italie, en République tchèque, aux Pays-Bas, en Belgique, en Irlande, en Suède, au Royaume-Uni et en France. Cela n’empêche pas les premiers de cette liste de rester très en dessous du seuil de remplacement. Mais les trois derniers s’en sont rapprochés. Le cas le mieux étudié est celui du Royaume-Uni, dont le taux n’a jamais été aussi élevé depuis 1972. Le principal facteur d’explication est l’immigration. Ainsi, en Angleterre et au pays de Galles, les mères étrangères étaient responsables de 24 % des naissances en 2008. Le pourcentage était identique en Écosse, où 55 % du surcroît de naissances enregistré entre 2004 et 2007 est imputable aux immigrées. Il en va probablement de même en France, où la loi interdit de prendre en compte le pays d’origine de la mère dans les recensements. Il faut aussi considérer le fait que de nombreuses femmes ont retardé de manière significative la première grossesse, faisant ainsi mentir les statistiques antérieures (le taux de fécondité totale étant une estimation pour une année donnée, il ne peut pas représenter la descendance finale réelle des femmes). L’effet d’aubaine créé par l’immigration devrait cependant s’éroder à l’avenir, notamment en raison de la baisse du taux de fécondité dans les pays d’émigration (il est par exemple de 2,2 au Bangladesh). Par ailleurs, l’effet n’est pas durable, car partout les enfants d’immigrés ont tendance à modeler leurs comportements sur ceux du pays d’accueil.

5 Les politiques natalistes sont peu efficaces. En 1941, le Britannique G. F. McCleary observait déjà : « Des lois destinées à encourager le mariage et la fécondité […], destinées à promouvoir la croissance de la population […] ont été promulguées par l’empereur romain Auguste […] mais rien n’indique que ces mesures aient eu le moindre effet. Selon Tacite, qui à l’instar de nombreux éminents Romains de son temps n’avait pas d’enfant, la législation d’Auguste a échoué car “on gagnait trop à être sans héritier”. » Les nombreuses analyses réalisées ces dernières années sur l’impact des politiques natalistes concluent à des résultats très modestes. Une étude portant sur onze pays européens pour la période 1970-1983 montre qu’un dispositif comparable à celui que connaît la France a permis d’accroître la fécondité de l’ordre de 0,2 à 0,3 enfant par femme. Une autre étude portant sur un plus grand nombre de pays conclut qu’une augmentation de 25 % du montant de ce type d’avantages entraînerait à long terme une hausse quasi nulle de la fécondité (0,07 enfant par femme). Les spécialistes ne sont pas d’accord entre eux sur la question de savoir si le congé parental de longue durée a un effet positif ou négatif. Une comparaison systématique des systèmes de prise en charge des jeunes enfants (crèches, jardins d’enfants, etc.) n’apporte pas non plus de conclusion probante. Le principal impact de ces mesures semble être d’aider les couples à mieux planifier les naissances.

6 L’exemple des célébrités exerce une forte influence. Et dans certains pays, comme le Mexique, des feuilletons télévisés ont été explicitement conçus pour encourager le contrôle des naissances. Avec succès. Le premier exemple probant fut une telenovela de neuf mois, diffusée en prime time en 1977-1978, qui prônait l’usage de la contraception et le planning familial. Quatre autres feuilletons ont suivi jusqu’à la fin des années 1980. Pendant cette période, le taux de croissance démographique a diminué de 34 %. Corrélation n’est pas raison, mais les experts s’accordent sur l’efficacité de la méthode. La même technique a été utilisée en Inde, où un feuilleton en faveur de l’égalité des femmes et de la famille restreinte s’est attiré en moyenne cinquante millions de spectateurs dans les années 1980. Au Brésil aussi, où le taux de fécondité est passé de 6 en 1960 à moins de 2 aujourd’hui, les telenovelas ont eu un impact majeur. Même si ce n’était pas, en l’espèce, le but explicitement recherché. L’effet est venu de ce que les feuilletons portaient un regard critique sur les valeurs conservatrices et soutenaient l’émancipation féminine. Une analyse de 115 séries brésiliennes diffusées entre 1965 et 1999 montre que 72 % des héroïnes n’avaient pas d’enfant et 20 % en avaient un seul. Bien que les enquêtes soient plus difficiles à mener dans les pays riches, il semble que les stéréotypes médiatiques y jouent également un rôle substantiel. Il est ainsi probable que le rebond du taux de fécondité auquel nous assistons dans plusieurs d’entre eux soit lié à l’image donnée récemment par des stars ayant renoué avec la maternité (Angelina Jolie a six enfants). La fécondité est donc aussi sensible à la mode, ce qui contribue à l’incertitude des prévisions.

7 En Afrique noire aussi, mais… Le taux de fécondité totale en Afrique sub-saharienne, qui était de 6,7 en 1980, est descendu en dessous de 5 en 2010. Il est de 4,15 au Ghana, 3,98 au Kenya, 3,82 en Côte d’Ivoire, moins de 2,5 au Botswana. Néanmoins, dans certains pays, la tendance à la baisse s’est récemment interrompue. C’est le cas au Bénin, au Burkina Faso, au Cameroun, au Tchad, en Guinée, au Mali, au Niger et même au Nigeria. Au Mozambique, en Zambie et au Zimbabwe, le taux de fécondité semble même avoir un peu remonté. On ignore pourquoi. On prévoit pour l’heure la poursuite de l’explosion démographique au Nigeria. Ce pays pourrait passer de 175 millions d’habitants aujourd’hui à 444 en 2050 et 900 en 2100, ce qui le placerait devant la Chine, dont la population doit décroître [sur la crédibilité des projections à long terme, lire l’article d’Hervé Le Bras p. 39].

8 Deux fois plus de vieux que de jeunes. C’est la situation que les pays développés devraient connaître en 2050 : 33 % de plus de 60 ans et 17 % de moins de 15 ans. Même à l’échelle du monde, malgré l’Afrique noire, le nombre de plus de 60 ans aura à cette date dépassé celui des moins de 15 ans : une première dans l’histoire de l’espèce humaine. D’ici 2050, le rapport entre les plus de 65 ans et les actifs devrait passer en Europe de 24 % à 47 % (51 % dans l’Union européenne), en Amérique du Nord de 19 % à 36 %, en Amérique latine et aux Caraïbes de 10 % à 31 %, en Asie de 10 % à 31 %, en Afrique de 6 % à 11 %.

9 Le syndrome 4-2-1. Les Chinois redoutent la généralisation, à l’œuvre chez eux comme dans bien des pays, d’une structure familiale composée de quatre grands-parents et deux parents pour un enfant. Arrivé à un certain âge, celui-ci se retrouverait avec la perspective d’avoir à s’occuper à la fois de ses père et mère et de ses quatre aïeuls. Mais on peut voir les choses autrement : l’enfant unique bénéficie de l’aide de ses parents et de quatre grands-parents ; arrivé à l’âge adulte, il peut aider ses parents à aider les leurs.

10 Une population déclinante est-elle un mal ou un bien ? Il existe de nombreux arguments dans les deux sens. Experts pessimistes et optimistes s’affrontent. Les premiers pronostiquent une baisse de l’investissement et de la productivité, et jugent de plus en plus intolérable le poids que devront supporter les actifs, tandis que la famille et les valeurs qui lui sont associées vont continuer à se déliter. Les optimistes font valoir qu’il n’existe pas de corrélation entre le PIB par tête et le nombre d’habitants, ni entre la croissance économique et la démographie. Une baisse de la population peut au contraire avoir quantité d’effets bénéfiques : sur l’emploi, l’environnement, la qualité de l’éducation, le coût des terrains et du logement, la santé et l’allocation des ressources. Il existe en outre d’importantes réserves d’emploi et donc de production, si l’on pense aux femmes et aux personnes du troisième âge. S’y ajoute le développement déjà très sensible du tiers secteur (aide aux personnes âgées, associations, etc.), qui génère des gains de productivité cachés. Et l’on peut imaginer in fine le déclenchement d’un cercle vertueux de retour à un équilibre de nouveau favorable à la famille. Les paris sont ouverts.

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Le laboratoire russe

Serrés les uns contre les autres, quelques petits vieux avancent péniblement, de la neige jusqu’aux chevilles, poussant un wagon en bois le long d’une voie ferrée que l’on discerne à peine. Les femmes sont emmitouflées dans des fichus, les hommes portent des chapeaux de fourrure et des gants épais. Ce sont les derniers habitants de la colonie de travailleurs numéro 3, et les sujets du remarquable documentaire réalisé par Sergueï Dvortsevoy en 1998, Le Jour du pain ; le wagon contient la livraison hebdomadaire qui leur permet de survivre. Le village proprement dit se résume à quelques cabanes ou baraques de bois, séparées par de petits potagers : bien des bâtiments se sont écroulés ; d’autres sont envahis par les chèvres et les chiens errants. On pourrait penser que le village se trouve au fin fond de la Russie – à, disons, plusieurs jours de voyage à travers la taïga sibérienne. Mais il n’est qu’à 80 kilomètres de Saint-Pétersbourg, et fait partie d’un ensemble de colonies ouvrières fondées au début des années 1930 par une société d’extraction de tourbe faisant des affaires aux États-Unis. La Guerre froide mit fin aux exportations, et les localités entamèrent un long déclin, à tel point que, lorsque Dvortsevoy se rendit sur place, elles n’étaient plus habitées que par une poignée de personnes âgées. Dix ans plus tard, en 2008, une équipe de télévision trouva les cinq colonies désertes, et la ligne de chemin de fer envahie par les herbes folles. Dans les rares baraques de bois restées debout, des photographies, des papiers et quelques vêtements jonchaient le sol, comme si les habitants avaient dû partir précipitamment, à la suite d’une catastrophe imprévue.

Mais la disparition de la colonie de travailleurs numéro 3 s’inscrit dans un processus de dépeuplement qui touche l’ensemble des campagnes russes. Le recensement national de 2002 estima à un peu plus de 13 000 les villages « sans population » ; lors du recensement suivant, en 2010, ce chiffre était passé à 19 416. Beaucoup d’autres sont sur le point de basculer : lors du recensement de 2010, 36 225 localités comptaient moins de dix habitants. La géographie de cette vague d’abandon peut sembler paradoxale, puisque ce ne sont pas les confins du territoire russe qui se vident le plus rapidement, mais le cœur historique du pays. Dans l’oblast (1) de Pskov, frontalier de la Biélorussie et de la Lettonie, et dans celui de Tver, à mi-chemin de Moscou et de Saint-Pétersbourg, plus d’un cinquième des villages sont abandonnés. Dans les oblasti de Iaroslavl et de Vologda, au nord-est de Moscou, 26 % sont dépourvus de population, tandis que dans la région de Kostroma, également située au nord-est de la capitale, c’est un tiers des villages qui sont désertés.

La crise démographique russe est devenue manifeste dans l’année qui a suivi la dissolution de l’URSS. En 1992, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les décès ont dépassé les naissances, avec une marge de 220 000, mais l’afflux de dizaines de milliers de migrants – dont bon nombre de Russes « ethniques » venus des ex-républiques soviétiques – compensa temporairement l’impact de ce que les démographes appellent l’« accroissement naturel négatif ». Depuis 1992, selon les données communiquées par Rosstat, le Service fédéral russe des statistiques, les décès cumulés ont excédé de 13 millions les naissances, un chiffre qui dépasse de loin celui des immigrants. La Russie, qui comptait environ 150 millions d’habitants en 1990, en a perdu environ 6,4 millions entre 1991 et 2009, soit une baisse moyenne de 337 000 par an.

7 300 euros pour le deuxième enfant

Elle demeure le neuvième pays le plus peuplé au monde, avec 142,9 millions d’habitants lors du recensement de 2010. Mais son affaiblissement démographique va se poursuivre inexorablement : l’ONU envisage une chute à 136 millions en 2030 et à 126 millions en 2050 ; d’ici le début du prochain siècle, elle pourrait même tomber à 111 millions d’habitants. Ce déclin – équivalent, en 2100, à la perte de plus d’un cinquième de sa population actuelle – conduira au déclassement démographique de la Russie : quatrième pays le plus peuplé du monde en 1950, elle sera tombée à la dix-huitième place en 2050, dépassée par le Pakistan, l’Éthiopie et l’Égypte.

Ce phénomène inquiète depuis longtemps les responsables politiques. En 2001, les autorités évoquaient un « phénomène négatif » qui exigeait une stratégie de « stabilisation » ; un document de 2006 évoquait explicitement une « crise démographique », discutant des mesures à prendre pour encourager les Russes à procréer ; en mai 2006, Poutine annonçait une augmentation des allocations familiales, un allongement du congé maternité et le versement aux mères d’une somme de 250 000 roubles (environ 7 300 euros) à la naissance d’un deuxième enfant. En 2007, des affiches publicitaires placardées dans le métro moscovite montraient un groupe de matriochkas avec cette légende : « L’amour pour la mère patrie commence avec la famille – F. Bacon » (Peu importe que Francis Bacon ait en fait écrit : « La charité envers l’État commence par les familles (2) », et uniquement comme élément d’une liste de lieux communs rhétoriques.)

3.1

Les incitations financières ont peut-être porté leurs fruits – même si la hausse des revenus a probablement joué un rôle plus décisif jusqu’au début de la crise économique de 2008. Quoi qu’il en soit, l’écart entre naissances et décès s’est réduit, passant du summum de 958 532 en 2000 à 129 100 en 2011. Au mois de septembre de cette même année, Poutine alla jusqu’à déclarer, lors du congrès de son parti Russie unie, que la crise démographique avait « battu en retraite ». Mais, quelques mois plus tard, il tirait de nouveau la sonnette d’alarme : « Si nous ne mettons pas en place un projet de développement démographique d’envergure et de long terme –écrivait-il en février 2012, dans l’un des articles fleuves qu’il publia à la chaîne pour présenter ses propositions présidentielles –, nous risquons de devenir un “espace vide”, et d’autres peuples décideront de notre destin. » Il avait bien sûr justement un projet de ce type dans sa manche, même s’il semblait ne consister qu’en quelques mesures natalistes de plus : la promesse de créer davantage de places en crèche et de se débrouiller pour faire baisser les prix de l’immobilier, de l’argent pour les familles au troisième enfant et une augmentation des bourses étudiantes. Ces mesures, claironna-t-il, permettraient non seulement de stabiliser la population, mais aussi de la porter à 154 millions d’habitants d’ici 2050 – soit un total de neuf millions de plus que dans les projections les plus optimistes de l’ONU.

Il y a tout lieu d’être sceptique. L’idée que la tendance pourrait être inversée, et la crise temporaire, repose sur l’hypothèse selon laquelle le déclin amorcé dans les années 1990 serait dû à l’environnement chaotique de l’époque. L’incertitude économique, le chômage de masse et le sentiment général d’insécurité qui ont accompagné l’effondrement de l’URSS auraient dissuadé les couples d’avoir des enfants, au moment même où les indicateurs de santé se dégradaient. Dans cette logique, dès que la stabilité sera tant soit peu rétablie, et lorsque les chocs provoqués par la « transition » des années 1990 se seront résorbés, la croissance de la population reprendra. Ce raisonnement semble corroboré par la réduction de l’écart entre décès et naissances ces dernières années. Selon Rosstat, le différentiel était tombé à 57 000 au premier semestre 2012 ; bientôt, assurent les optimistes, les indicateurs passeront au vert et, si tout va bien, resteront positifs. Malheureusement, ce sont là des vœux pieux. Le taux de natalité peut, certes, remonter sur le court terme, mais cela permettra au mieux de ralentir le déclin, non de l’inverser (3). Les taux de natalité et de mortalité de la Russie – comme ceux de tous les pays – sont historiquement le fruit de tendances et de forces dont les racines plongent bien au-delà des deux dernières décennies. La baisse de la population n’est visible que depuis les années 1990, sans doute, mais un examen plus attentif de la trajectoire démographique de long terme indique que le problème couve depuis des décennies.

Émancipation féminine

En Europe et en Amérique du Nord, le nombre moyen d’enfants par femme a baissé depuis près de deux siècles, dans le cadre de ce qu’on appelle la « transition démographique » : le passage progressif d’un régime où la natalité et la mortalité sont élevées à un régime où elles sont faibles toutes les deux. La France fut pionnière en la matière, avec un taux de fécondité totale (TFT) tombé à 3 enfants par femme dès 1900 [sur le TFT, lire « La mesure du taux de fécondité », p. 26]. Le « seuil de remplacement » théoriquement nécessaire pour assurer la stabilité de la population est de 2,1. Entre 1880 et 1930, le TFT tomba en dessous de 3 dans la majeure partie de l’Europe occidentale et de la Scandinavie. Au début du XXe siècle, le taux était de 7,1 enfants par femme en Russie, nettement plus qu’en Europe occidentale, mais chiffre comparable à celui des pays d’Europe de l’Est ; une simple conséquence de la domination, à l’est d’une ligne allant de Saint-Pétersbourg à Trieste, d’un autre modèle familial.

Le taux de fécondité russe a commencé de baisser avant la Révolution, mais les bolcheviks ont accéléré la tendance, en raison notamment de leur engagement précoce en faveur de l’émancipation féminine, qui conduisit à l’amélioration du taux d’alphabétisation des filles, au divorce par consentement mutuel et à la légalisation de l’avortement. Certaines de ces mesures furent annulées au milieu des années 1930, mais la participation des femmes au marché du travail continua d’augmenter massivement. Avec un effet sensible sur la natalité : au début des années 1930, le TFT était de 4,5 ; il passa à 2,9 à la fin des années 1940 et bascula en dessous de 2,1 en 1964. En un peu plus d’une génération, la Russie était donc passée d’un taux de fécondité deux fois supérieur au seuil de renouvellement à un taux qui entraînerait, tôt ou tard, un repli : transition exceptionnellement rapide, comparée à celle de l’Europe occidentale (mais pas si on la compare à l’Asie de l’Est de la fin du XXe siècle).

3.2

Le TFT est une moyenne mobile, cependant, sujette à fluctuations : si les femmes décident d’avoir des enfants un peu plus tard, par exemple, le TFT chutera pendant quelques années, mais elles feront, au bout du compte, le même nombre de bébés que les générations précédentes. On disposera d’une meilleure idée de l’évolution historique en se référant à la descendance finale, qui indique le nombre moyen d’enfants mis au monde par une génération donnée, à la fin de sa vie féconde. En 2006, une équipe de démographes russes publia une étude de référence, « La modernisation démographique de la Russie, 1990-2000 ». Anatoli Vichnevski et ses collègues calculèrent la descendance finale des femmes natives de la seconde moitié du XIXe siècle, par classes d’âge de cinq ans. La moyenne, pour les Russes nées en 1861-65, par exemple – époque de l’abolition juridique du servage –, était de 7,1 enfants par femme. Pour celles qui avaient vu le jour au tournant du siècle, en 1901-05, la moyenne était de 4,6 – ce qui correspondait à une baisse de 35 % en quarante ans. Le déclin fut encore plus rapide pour les cohortes suivantes : la moyenne était de 3,7 pour les Russes nées en 1906-10, de 2,8 pour celles de 1911-15, et ainsi de suite, jusqu’à tomber en dessous du seuil de remplacement, avec la cohorte des femmes nées en 1936-40 – une chute de 56 % par rapport à la génération 1901-05, en trente-cinq ans seulement [voir les graphiques « Baisse de la fécondité », p. 35].

Cette baisse de la fécondité s’accompagna d’une diminution significative de la mortalité infantile et juvénile. En 1900, d’après les données recueillies par Jean-Claude Chesnais dans La Transition démographique (4), 260 enfants sur 1 000 mouraient, dans l’Empire russe, avant leur premier anniversaire ; en 1925, la proportion, en URSS, était de 178 ‰ ; en 1950, de 81 ‰. Mais la mortalité générale demeurait forte : à 23,3 ‰ en 1928, il était le double des taux français, allemand ou suédois, et sensiblement plus élevé que celui de pays d’Europe de l’Est comme la Roumanie ou la Pologne.

Paroxysmes de mortalité

Dans ces conditions, il serait trompeur de considérer qu’un taux de fécondité de 2,1 permet le « remplacement ». Vichnevski et son équipe estimèrent donc le nombre moyen d’enfants requis par femme, compte tenu du contexte de l’époque. Les résultats sont saisissants : les Russes nées entre 1901 et 1905 avaient, en moyenne, 4,6 enfants, dans un contexte où il en fallait 3,7 pour assurer le renouvellement. Les femmes qui naquirent dix ans plus tard, en 1911-15, avaient en moyenne 2,8 enfants, à une époque – le début des années 1930 – où le seuil requis était de 3,2. Des déficits du même ordre suivirent, de sorte que, même si l’indice de descendance finale n’est passé en dessous de 2,1 qu’avec la génération qui a fait ses enfants à la fin des années 1950 et au début des années 1960, la population russe avait, en réalité, cessé d’assurer son renouvellement bien avant cela. Selon l’équipe de Vichnevski, la dernière génération de femmes russes à avoir eu le nombre d’enfants nécessaire fut la cohorte née en 1906-10, avec en moyenne 3,7 enfants dans un contexte qui en exigeait 3,5. Du point de vue de la fécondité, donc, il se peut que le recul démographique de la Russie ait commencé non pas en 1992, ni même en 1964, mais dès les années 1930. Cela étant, la natalité n’est bien sûr que l’une des pièces du puzzle.

En 1929, Warren Thompson, l’un des pionniers de la théorie de la transition démographique, prédit : « La croissance de la Russie dans les trois ou quatre prochaines décennies sera l’un des événements les plus sidérants du monde moderne » et « La Russie pourrait bien rivaliser avec la Chine et l’Inde, numériquement parlant, d’ici l’an 2000. » [Lire « Un musée des erreurs » p. 39.] S’il ne s’est rien produit de tel, c’est avant tout parce que la baisse de la fécondité du pays, qui avait déjà commencé au moment où Thompson écrivait, a été renforcée par des paroxysmes de mortalité. Les événements marquants de l’histoire de la Russie au XXe siècle ont entraîné des pertes humaines colossales. La Première Guerre mondiale, les révolutions de 1917 et la guerre civile qui s’est ensuivie, la collectivisation de l’agriculture et la famine, au tournant des années 1930, les purges staliniennes, qui ont culminé en 1937-39, puis l’hécatombe de la Seconde Guerre mondiale : chacun de ces événements a prélevé son tribut sur la population russe, et chacun a eu des conséquences démographiques dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.

Les historiens R. W. Davies et Stephen Wheatcroft ont évalué à 14,5 millions les « décès surnuméraires » provoqués par la Première Guerre mondiale, la Révolution et la guerre civile – y compris ceux générés par la maladie et la faim. Les effets sur la population soviétique de la répression et de la grande famine de 1932-33 sont plus difficiles à évaluer, notamment parce que les études statistiques n’ont pas été épargnées par la terreur stalinienne. Le recensement de 1937 révéla que la population était inférieure de huit millions aux prévisions, un décalage aujourd’hui surnommé l’« écart Kurman », du nom du démographe soviétique qui tenta d’en rendre compte devant ses supérieurs. (Mikhaïl Kurman fut arrêté une semaine après avoir présenté son rapport en mars 1937, et sortit de prison dix ans plus tard ; les résultats du recensement ne furent publiés qu’en 1990.) Davies et Wheatcroft en ont conclu que les « décès surnuméraires » pour la période 1927-38 « se chiffrent vraisemblablement à 10 millions de personnes, à 8,5 millions pour 1927-36, et à environ 1,5 million pour 1937-38 ». Mais c’est la Grande Guerre patriotique, comme on l’appelle en Russie, qui engendra le plus de pertes humaines : entre 25 et 30 millions de personnes périrent entre 1941 et 1945.

Cette succession de catastrophes a donc tué 50 à 65 millions de citoyens russes. Les conséquences sur la démographie ont modifié à la fois le passé et l’avenir : les décès massifs annulèrent, dans les faits, une bonne partie des efforts de procréation des générations précédentes ; et l’extermination d’un si grand nombre d’individus eut évidemment un impact immédiat sur le taux de fécondité. La Seconde Guerre mondiale tua 40 % des hommes de 20 à 49 ans et 15 % des femmes de la même tranche d’âge, supprimant d’un seul coup une grande partie des Russes en âge de procréer.

Les distorsions démographiques créées par ces traumatismes historiques ont eu un effet manifeste sur la composition actuelle de la population. Le graphique ci-dessous est une pyramide des âges réalisée à partir du recensement de 2010. À certains égards, sa forme est semblable à celle de nombreux pays industrialisés, avec un large « milieu » représentant la génération d’après guerre, et une base rétrécie. Mais la pyramide russe possède des caractéristiques frappantes. On constate, à son sommet, un déséquilibre marqué entre les hommes et les femmes nés dans les années 1920 et 1930 : ce sont les générations fauchées par la Seconde Guerre mondiale. Le conflit est également responsable du rétrécissement spectaculaire de la pyramide au niveau des personnes nées au début des années 1940, qui indique une chute brutale du taux de natalité à la suite de l’invasion allemande en 1941 ; d’après l’équipe de Vichnevski, il y avait en 1989 en Russie plus de femmes de 78 ans que de femmes de 44 ans. Après la guerre, le taux de natalité est remonté, comme l’indiquent les contours saillants de la pyramide ; en 2010, le pays comptait presque deux fois plus de citoyens nés en 1947 que de natifs de 1945.

Les effets de la chute du communisme

On trouve un autre goulot d’étranglement, plus bas dans la pyramide, représentant les Russes qui ont aujourd’hui une petite quarantaine. C’est ce que Vichnevski appelle l’« écho démographique » de la Seconde Guerre mondiale ; ce que nous avons sous les yeux, c’est une absence redoublée, puisque les enfants qui n’ont pas été conçus pendant la guerre, et auraient dû arriver à l’âge adulte à la fin des années 1960, n’ont évidemment pas pu participer à l’effort reproducteur. Une génération plus tard, dans les années 1990, l’écho réapparaît, renforcé cette fois par une nouvelle baisse de la fécondité au milieu des épreuves de la période postsoviétique. En 1990, le taux de fécondité russe n’était pas très éloigné de la moyenne européenne – le TFT était de 1,9, comme en République tchèque ; en France, il était de 1,78 et au Royaume-Uni de 1,83. Mais il s’écroula au cours de cette décennie, et, en 1999, le TFT de la Russie n’était plus que de 1,16, l’un des plus bas au monde. Les effets de la chute du communisme et de la transition chaotique au capitalisme sont probablement les deux principales causes de cet effondrement : le chômage et les pertes considérables de revenu qu’ont connus de nombreux Russes ont frappé tout particulièrement les femmes. Le taux de fécondité semble s’être légèrement redressé depuis le tournant du siècle, mais, en 2009, le TFT était de 1,5 seulement (5), bien en dessous du seuil de renouvellement.

Les distorsions de la pyramide provoquées par une fécondité en baisse et une mortalité de masse sont renforcées par une autre catastrophe démographique : une espérance de vie obstinément faible. Pendant la première moitié du XXe siècle, le pays était très en retard sur l’Occident : l’espérance de vie masculine était à peine supérieure à 30 ans quand la Première Guerre mondiale éclata ; elle était de presque 50 ans en France et aux États-Unis. Après la Seconde Guerre mondiale, la Russie parvint à resserrer l’écart : en 1964, l’espérance de vie masculine – 64,9 ans – était légèrement inférieure à celle de la Finlande, et supérieure à celle du Portugal ; les femmes russes pouvaient espérer vivre 73,6 ans, un tout petit peu plus que les Espagnoles ou les Italiennes. Mais ces progrès furent de courte durée : à partir du milieu des années 1960, l’espérance de vie en Russie entra en déclin jusqu’au début des années 1980 – au moment où, ironie grinçante, le pays était dirigé par un Politburo de plus en plus gérontocratique.

L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev coïncida avec une brève amélioration : en 1986-87, l’espérance de vie retrouva le niveau record atteint pendant l’ère Khrouchtchev. Mais une autre phase de régression commença, qui se transforma en chute vertigineuse après l’effondrement de l’URSS : entre 1991 et 1994, l’espérance de vie masculine recula de six ans, passant de 63,4 à 57,4 ans ; l’espérance de vie féminine passa de 74,2 à 71 ans. Les statistiques se sont un peu redressées depuis : en 2009, le chiffre était de 62,7 ans pour les hommes, et de 74,7 pour les femmes. Mais l’espérance de vie générale – 68,7 ans – n’a toujours pas retrouvé son niveau de 1961. Et des disparités régionales stupéfiantes subsistent : une petite fille née à Moscou en 2009 peut espérer vivre jusqu’à 78 ans, tandis qu’un garçon né dans la région rurale de Tchoukotka, à l’extrême est de la Sibérie, ne survivra probablement pas au-delà de son quarante-sixième anniversaire – une différence de plus d’une génération.

La stagnation de l’espérance de vie russe depuis un demi-siècle est particulièrement frappante lorsqu’on la compare aux progrès accomplis partout ailleurs. Selon les données fournies par l’ONU, l’écart entre la Russie et l’Europe occidentale était infime au début des années 1960 – 69,2 ans d’un côté, et 70,1 de l’autre ; aujourd’hui, les enfants qui naissent en Europe occidentale peuvent espérer vivre jusqu’à 80 ans, douze ans de plus que les nouveau-nés russes. Dans les années 1960, les Soviétiques pouvaient escompter vivre vingt-trois ans de plus que les habitants des « régions les moins développées », mais en 2010 ils n’avaient plus qu’un avantage de 1,9 an. Les hommes peuvent maintenant s’attendre à vivre 2,7 ans de moins, en moyenne, que ceux des pays en développement – avec une durée de vie plus courte que celle des Indiens, des Bangladais ou des Ghanéens. En conclusion de son rapport sur la « Crise démographique russe en temps de paix », rédigé en 2010 pour le National Bureau of Asian Research de Seattle, Nicholas Eberstadt écrit : « Si l’on en jugeait par l’espérance de vie de sa population, la Fédération de Russie serait considérée comme un pays du tiers monde – et pas l’un des mieux portants, qui plus est. »

Privatisations à la hussarde

Comment en est-on arrivé là ? On peut citer la surprenante prévalence des maladies cardiovasculaires, le rôle culturel bien connu de la boisson, les mauvaises habitudes alimentaires des enfants comme des adultes, l’insuffisance des dépenses de santé et l’impact des chocs provoqués par le passage au capitalisme. Le taux de décès causés par les maladies cardiovasculaires est quatre fois et demie supérieur à celui de l’Europe occidentale, avec 900 morts sur 100 000, selon des estimations de 2002. Mais cela ne suffit pas à expliquer les disparités en matière d’espérance de vie. Eberstadt étudie les effets d’une forte consommation d’alcool et des empoisonnements qu’elle induit – fréquents, compte tenu de la prédilection locale pour le samogon, la vodka « maison » – et prend en compte le niveau de nutrition, la violence et les accidents. Le taux de « morts de cause externe » – accident, suicide, meurtre, guerre – a explosé après la chute de l’URSS, atteignant 245 pour 100 000 en 2002, plus qu’en Sierra Leone, au Congo, au Liberia et en Angola.

D’autres ont cherché à pister les effets des privatisations à la hussarde des années 1990. Une étude menée en 2009 par une équipe d’épidémiologistes dirigée par David Stuckler à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, publiée dans la revue médicale The Lancet, révéla que les différences de mortalité à travers l’Europe postcommuniste étaient clairement liées au rythme des réformes économiques. Le chômage et la généralisation de l’insécurité expliquent en grande partie la dégradation des indicateurs de santé publique au cours des années 1990 – notamment la hausse du suicide chez les hommes, qui s’est accru de 57 % entre 1990 et 1995, deux ou trois fois plus fréquent que dans la plupart des pays européens. Mais se concentrer sur les années 1990, c’est laisser inexpliqué le fait que l’espérance de vie a commencé de baisser dans les années 1960, bien avant la dépression postsoviétique.

Pour de nombreux experts, qui ont pris en compte tous les facteurs possibles, le taux de mortalité russe est une énigme : selon Eberstadt, « le pays est en train d’explorer de nouvelles voies modernes – et inquiétantes – conduisant à la mauvaise santé ». Il se peut, cependant, que le passé traumatique du pays joue un rôle dans ses malheurs actuels. En 1985, le démographe allemand Reiner Dinkel observa que la Seconde Guerre mondiale, en plus d’avoir provoqué dans l’immédiat des pertes humaines considérables, pouvait aussi avoir des effets de long terme sur la santé globale d’une population. Dès lors que, dans un pays donné, une grande partie des habitants en âge d’être mobilisés est soit tuée, soit blessée, il semble logique que l’espérance de vie moyenne de la population restante soit plus faible. Est-ce aller trop loin que d’imaginer qu’une plèbe soviétique brisée par des années de guerre, de répression et de famine puisse aussi souffrir de problèmes de santé disproportionnés, ensuite transmis aux générations suivantes ? Ce n’est peut-être pas un hasard si les régions de Russie européenne où l’espérance de vie est la plus faible ont été le théâtre de combats particulièrement violents en 1941-45 : un enfant mâle né en 2009 dans un village de l’oblast de Smolensk, par exemple, ne devrait pas dépasser l’âge de 55 ans, alors que la moyenne nationale dans les campagnes est de 61 ans. Il se peut, donc, que les tragédies du XXe siècle continuent d’influer sur la mortalité en Russie. Tout se passe, d’un point de vue démographique, comme si le passé du pays continuait de peser, alors même que les morts de l’ère stalinienne et de la Grande Guerre patriotique sont enterrés depuis longtemps.

Le déclin devenu manifeste avec le début du « solde naturel négatif » en 1992 sera difficile à inverser. Seul un afflux conséquent d’immigrés pourrait l’atténuer. Selon Vichnevski et ses coauteurs, le seul maintien de la population russe à son niveau actuel passerait par une immigration nette d’environ 900 000 personnes par an jusqu’en 2024, après quoi il faudrait en moyenne plus de 1,2 million de nouveaux venus chaque année jusqu’en 2050. Compte tenu du faible taux de natalité, cela signifie qu’une part croissante de la population serait composée d’immigrés récents ; près de 15 % d’ici 2025, et 35 % d’ici 2050 selon l’équipe de Vichnevski.

Racisme ordinaire

Il est difficile d’obtenir des chiffres précis, mais on compte sans doute à l’heure actuelle environ 12 millions d’immigrés en Russie, soit entre 8 % et 9 % de la population. Ils viennent pour la plupart des ex-républiques soviétiques – essentiellement des États d’Asie centrale du Tadjikistan, d’Ouzbékistan et du Kirghizstan – et travaillent, pour la plupart, comme ouvriers sur les chantiers, ou dans des postes subalternes du commerce et des services : balayeurs, ouvriers agricoles, camelots, chauffeurs de taxi. La xénophobie à l’encontre de ces gastarbeiteri – les Russes ont, significativement, adopté le terme allemand dans les années 1970 – est très répandue. En témoignent les diatribes du Mouvement contre une immigration illégale (DPNI) ou le racisme ordinaire d’émissions de télévision comme Nacha Russia (une déclinaison de Little Britain (6) qui se moque de la stupidité d’ouvriers tadjiks nommés Ravshan et Jamshud). Dans un article récent du site Gazeta.ru, Julia Latynina, éditorialiste de gauche, se plaint de ce que le nombre de travailleurs immigrés à Moscou « dépasse vraiment les bornes » ; le fait qu’on les emploie pour des travaux publics fait, selon elle, partie d’un projet du gouvernement visant à « remplacer les citoyens par des esclaves », et tous les non-citoyens sans permis de travail doivent être expulsés.

En vérité, la Russie a besoin de ces immigrés – non seulement pour assurer son avenir démographique, mais aussi pour pallier, dès à présent, le manque de main-d’œuvre. La population active a commencé de diminuer en 2007, précisément l’année où le gouvernement Poutine simplifia les formalités administratives pour les migrants – légalisant ainsi des formes d’immigration dont le pays était déjà devenu dépendant.

Si l’afflux nécessaire se produit, même un tant soit peu, il remodèlera rapidement le visage de la population du pays, obligeant à une transformation en profondeur de sa vie politique, de sa société et de sa culture. Bien sûr, la composition ethnique de la Russie actuelle est déjà d’une immense diversité : le pays abrite plus de 150 groupes officiellement reconnus, des Tatars, forts de 5 millions de personnes, descendants des armées mongoles, aux Nganassanes de l’Arctique, qui comptent moins de neuf cents individus, en passant par la mosaïque de peuples des montagnes du Caucase du Nord, en majorité musulmans, et les Oudéguéïs de religion chamanique du bassin du fleuve Amour, pour n’en citer que quelques-uns. Mais, même prises ensemble, ces populations ne constituent qu’une infime minorité : les Russes ont toujours été le groupe dominant à l’intérieur de leur empire multiethnique. Ils représentent aujourd’hui 81 % de la population. Et les comportements démographiques des minorités sont assez proches de ceux de la majorité : les naissances ne l’emportent sur les décès que dans une poignée de districts, presque tous territoires de minorités ethniques du Caucase du Nord et de la Sibérie – l’Ingouchie, la Tchétchénie, le Touva, la Bouriatie, la République de Sakha. Or même ces régions ne tarderont vraisemblablement pas à voir leur population décliner : le taux de fécondité est partout inférieur au seuil de remplacement, sauf en Tchétchénie, en République de Touva et dans l’Altaï.

En l’absence d’une immigration d’envergure, les Russes « ethniques » mettront donc des années à perdre leur statut majoritaire. Compte tenu des positions ethno-nationalistes de la plupart des forces politiques – y compris progressistes –, on imagine mal le pays accueillir des migrants à l’échelle requise pour éviter le déclin démographique. Cela étant, même un flot plus réduit entraînera une évolution significative de la composition ethnique. À mesure que les langues et les cultures de peuples autrefois absorbés dans l’Empire tsariste prendront plus de place, la notion même de « russité » devra recouvrir un éventail toujours plus grand de formes et de significations.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 décembre 2012. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

Un musée des erreurs

La méthode de projection démographique a été mise au point au cours des années 1920 et 1930 dans la plupart des pays industrialisés. Elle n’a pas changé depuis. La « méthode des composantes », comme on l’appelle, repose sur un principe simple. Il y a trois composantes : la fécondité selon l’âge de la mère, la mortalité selon l’âge des hommes et des femmes, et le solde migratoire selon l’âge. L’évolution de chacune des trois est prédite par un mélange d’extrapolation statistique, d’évaluation au doigt mouillé et de wishful thinking. Puis, en partant de la population actuelle classée par âge, on glisse d’une année à l’autre : chaque classe d’âge vieillit d’un an. On en soustrait les décès de l’année et on y ajoute le solde migratoire. L’effectif de la première classe d’âge (les naissances de l’année) est calculé à partir du nombre de femmes en âge de concevoir et de leur taux de fécondité prévu à chaque âge. On peut prolonger le calcul aussi loin qu’on le désire, pourvu que l’on ait formulé des hypothèses de mortalité, de fécondité et de migration jusqu’à la date retenue. La plupart des pays anticipent de cette manière leur avenir démographique, au moins jusqu’en 2050, plusieurs jusqu’en 2100. La Division de la population des Nations unies a même fait l’exercice jusqu’en 2300.

La naïveté d’une telle procédure a transformé la prévision démographique en un musée des erreurs. La prolongation des tendances passées ou récentes a par exemple conduit Alfred Sauvy en 1931 à une estimation de la population française comprise entre 29 et 39 millions à l’horizon 1980, alors qu’elle a dépassé les 50 millions dès 1975 [voir graphique « La France en 1980 selon Sauvy »]. En 1925, Raymond Pearl, fondateur de l’Office of Population Research de l’université de Princeton et premier président de l’Union internationale des démographes, n’a pas eu la main plus heureuse en prédisant que la Terre atteindrait lentement 2,1 milliards d’habitants vers 2100 (elle en compte aujourd’hui plus de 7,4 milliards). Enid Charles, qui dirigeait la statistique anglaise en 1935, prévoyait pour 2035 entre 4,4 et 33 millions d’Anglais ! Et ainsi de suite.

L’infertilité des classes supérieures

Ces erreurs ne tiennent pas tant à l’extrapolation de tendances statistiques qu’à la prolongation de convictions idéologiques mal maîtrisées. Dans les années 1930, la théorie sociologique d’Herbert Spencer selon laquelle le processus de civilisation allait de pair avec le reflux des instincts animaux, donc de la fécondité, était encore à la mode, épaulée par des raisonnements eugénistes sur l’épuisement de la fertilité des classes supérieures (1). Après la Seconde Guerre mondiale, le baby-boom a fait justice de ces peurs qui ont laissé place à la crainte, inverse, de l’explosion démographique des pays pauvres avec son cortège de désastres environnementaux et, en dernier ressort, l’invasion des pays riches. La grande étude The Future Population of Europe and Soviet Union 1940-1970, menée par Princeton en 1944 sous l’égide d’une SDN moribonde, prédit la domination de la population de l’URSS et de l’Europe de l’Est sur celle de l’Ouest dans les trente années suivantes. L’inverse s’est produit. En 1985, une équipe de démo­graphes français publie un retentissant numéro du Figaro magazine où une Mari­anne voilée étaye en couverture ce titre : « Serons-nous encore français dans 30 ans ? » Vingt-huit ans plus tard, on peut répondre sans prendre de gros risques.

4.1

4.2

4.3

Le biais idéologique se double d’une attitude conservatrice des statisticiens. Ils hésitent longtemps avant d’admettre un changement de tendance. Quel que soit le pays ou presque, les projections faites par l’ONU en matière de population et de fécondité se suivent et ne se ressemblent pas à vingt ans de distance. En France, il faut attendre les toutes dernières années pour croire au retour d’une fécondité voisine de deux enfants en moyenne par femme. Inversement, en Iran, la baisse de fécondité rapide à partir de 1985 n’est prise en compte qu’en 2004 [voir graphiques ci-contre p. 40]. De même, après avoir systématiquement sous-estimé la baisse de la mortalité à la fin du XXe siècle, les États-Unis l’ont surestimée depuis dix ans. Il est difficile de prévoir les points où les tendances s’inversent, mais ils existent. La population française, entre 1931 et 1940, évolue exactement à mi-chemin des deux hypothèses de Sauvy ; peut-on lui reprocher de n’avoir pas prévu l’occupation allemande, le baby-boom, les antibiotiques, l’immigration ? Un démographe n’est pas un prophète.

La procédure de fabrication des prévisions est une source supplémentaire de distorsion. En général, un comité de spécialistes de la mortalité, de la fécondité et des migrations est constitué. Il recommande certaines hypothèses avec lesquelles les démographes esquissent leurs premières prévisions. Ils les présentent au comité qui les critique et modifie les hypothèses qui choquent son bon sens. À la fin du processus, au lieu que la projection soit le résultat d’hypothèses, ce sont les hypothèses qui ont été choisies en fonction du résultat. Statisticiens et démographes ne sont pas dupes, mais les pouvoirs politiques les pressent.

4.4

Une échappatoire consiste à multiplier les hypothèses, donc les projections. Les Nations unies en proposent trois [voir « Ah ! La belle fourchette ! » ci-dessous], la dernière livraison de l’INSEE… quinze, ce qui élargit la fourchette, et donc l’espoir de donner le futur chiffre de la population. Comme les politiques n’aiment pas les fourchettes, on sélectionne une projection « moyenne » ou « de référence », la seule qu’utilisent en fait les médias, le gouvernement et ses instances. La morale est sauvée par la fourchette, et l’idéologie par la moyenne.

Hervé le Bras

Cave hominem

La Terre a dépassé le cap des 7 milliards d’habitants et encore gagné 70 millions de nouvelles têtes cette année. « Cette augmentation tend cependant à ralentir avec une baisse mondiale plus ou moins importante du taux de fécondité », lit-on sur Wikipédia. Mais l’encyclopédie en ligne est loin du compte. Le taux de fécondité, qui était de plus de 5 enfants par femme au début des années 1960, est tombé à 2,5 à l’échelle mondiale. Et devrait continuer à baisser, pour passer en dessous du seuil de remplacement (2,1) d’ici une trentaine d’années. À ce moment-là, événement jugé impensable il y a peu, la population du globe commencera de baisser. Dans l’une des hypothèses qu’ils présentent, les experts de l’ONU envisagent un pic vers 2040-2050 (à un peu plus de 8 milliards d’hommes) puis une baisse à un peu plus de 6 milliards en 2100 (donc un milliard de moins qu’aujourd’hui).

Tel est du moins le point de vue d’un nombre croissant de démographes, qui s’interrogent sur les raisons profondes de cette évolution prévisible et sur ses conséquences possibles. Évolution prévisible, mais pas certaine, bien sûr. Les experts se sont beaucoup trompés dans le passé, et la marge d’incertitude est considérable. Le taux de fécondité dépend de nombreux facteurs, notamment psychologiques, hautement volatils. Nul n’avait prévu que l’enfant unique deviendrait davantage la réalité dans les pays d’Asie voisins de la Chine que dans la patrie de Mao. Bien peu avaient envisagé que la fécondité de l’Espagne ou de l’Italie pourrait tomber en dessous de 1,5, que celle du Brésil deviendrait inférieure à celle des États-Unis. Aujourd’hui, les projections publiées annoncent que le Nigeria sera plus peuplé que la Chine et que le Japon pourrait avoir deux fois moins d’habitants d’ici 2100. Qu’en sera-t-il vraiment ? Et comment envisager le sort d’économies où la majorité de la population sera grisonnante ? Une certitude : de grands bouleversements se préparent.

 

15 faits & idées à glaner dans le numéro 49

• « Le beau devoir de l’écrivain  est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. »

• Le poète est toujours deux personnes.

• L’homme est un aveugle qui désire voir et sait que la nuit n’a pas de fin.

• On sait faire naître des rats et des furets mâles qui deviennent homosexuels.

• Aux États-Unis, 35 % des naissances sont d’origine accidentelle.

• En 2050, l’Europe comptera davantage de plus de 65 ans que d’actifs.

• Vider son esprit deux fois par jour garantit le succès.

• Rien n’est plus moderne que l’idéalisation du passé.

• L’hystérie mémorielle encourage l’amnésie.

• L’Union européenne ressemble au vieil empire des Habsbourg.

• Liu Zhenyun est l’écrivain chinois contemporain le plus perspicace.

• Le Père Noël n’est pas une invention de Coca-Cola.

• Longtemps, le monde de la finance parla presque exclusivement italien.

• 350 millions de nouvelles images sont postées chaque jour sur Facebook.

• Les excréments jouent un rôle crucial à tous les niveaux de la biosphère.