Timothy Ferriss, auteur de livres de développement personnel, a récemment organisé une soirée à San Francisco, ville où il habite. Officiellement, il ne s’agissait pas de fêter la sortie de son dernier livre à ce jour – 4 heures par semaine pour un corps d’enfer. Perte de poids, performances sexuelles : comment devenir un surhomme (1) – au succès spectaculaire. Un livre où Ferriss enjoint à ses lecteurs de « tailler dans le gras » et leur propose des centaines de « règles scientifiques pour redessiner le corps humain », comme prendre des bains de glaçons pour perdre du poids ou manger du beurre d’amandes bio sur des bâtons de céleri contre l’insomnie. La soirée n’était pas davantage censée célébrer le succès ininterrompu de son premier livre, La Semaine de 4 heures. Ouvrage où Ferriss invite le lecteur à s’informer en se contentant de parcourir les titres visibles derrière la vitre des distributeurs automatiques de journaux et à sous-traiter la gestion de son agenda et de ses finances à un secrétariat à distance de Bangalore.
En s’emparant ce soir-là du micro, dans la salle louée pour l’occasion des « Broadway Studios » situés dans un coin miteux du quartier de North Beach, Ferriss a expliqué que la fête avait pour but d’encourager la fécondation réciproque des membres des nombreux milieux sociaux et professionnels où lui-même navigue. « Chacun de vous est génial à sa manière, mais fonctionne en circuit fermé », déclara-t-il pendant que ses invités se démenaient sur la piste de danse en sirotant des cocktails baptisés de noms comme « Sex Machine » et « Übermensch ». « Chacun d’entre vous déchire, poursuivit Ferriss, mais je veux que vous quittiez votre petit confort pour aller parler à quelqu’un que vous ne connaissez pas. »
Ne connaissant personne, j’ai donc quitté mon petit confort pour aller discuter avec un jeune homme du nom de Courtney Reum, qui m’a raconté qu’il avait démissionné de chez Goldman Sachs pour créer une entreprise qui fabrique et distribue Veev, une liqueur de baies d’açaï bio, kasher, sans gluten, respectueuse de la neutralité carbone, et vendue dans une bouteille en verre recyclé avec des étiquettes imprimées à l’encre de soja. J’ai aussi rencontré Tracy Reifkind, une prof de gym, qui apparaît dans 4 heures par semaine pour un corps d’enfer ; elle y explique comment elle a perdu plus de 50 kilos en balançant des kettlebells [des boulets de canon en acier avec une anse, utilisés dans l’entraînement des forces spéciales russes], technique reprise par Ferriss. « J’applique la méthode Jassercize (2) des kettlebells », m’a-t-elle confié. Il y avait encore Mike Geary, créateur du site truthaboutabs.com (« La vérité sur les abdos »), une affaire en or. Il vit à Vail, dans le Colorado, et commence ses journées en consultant le bulletin d’enneigement des pistes. J’ai aussi découvert que Reid Mihalko, directeur du site de conseil sur la sexualité reidaboutsex.com – « Ce que Ferriss fait pour le bide, je le fais pour le sexe » – a des mains extraordinairement chaudes.
M. J. Kim, une publicitaire, décrit affectueusement Ferriss comme « le plus grand génie de l’autopromotion que je connaisse ». Peu après leur rencontre, il lui a demandé si elle accepterait qu’il vienne s’agréger à sa fête d’anniversaire pour lancer La Semaine de 4 heures. « C’était grotesque, dit-elle. Pendant que tout le monde buvait des cocktails en chantant “happy birthday”, Ferriss distribuait son livre. Et tout le monde se demandait, genre, “Mais qu’est-ce que c’est que ce type ?” » Chris Ashenden, grand ami de Ferriss, était aussi de la fête. Les deux hommes s’étaient rencontrés quelques années plus tôt à Buenos Aires. Ashenden, un Néo-Zélandais, est immortalisé dans l’œuvre de Ferriss sous le nom du « Kiwi » : dans 4 heures par semaine pour un corps d’enfer, l’auteur explique que le Kiwi « avait été un joueur de rugby de haut niveau en Nouvelle-Zélande, mais était tout aussi fier de consacrer son diplôme de physiologie de la musculation à magnifier le postérieur des femmes ». « Tim est génial », m’a hurlé le Kiwi pour couvrir le boucan des baffles, avant de se tourner pour parler à l’oreille d’une séduisante jeune femme dont le séant n’avait manifestement nul besoin de son régime sportif.
Ferriss a 33 ans, et il est d’une affabilité presque surnaturelle, avec sa mâchoire carrée, ses yeux bleus pétillants, et son beau crâne bronzé qui étincelle sous ses cheveux blonds coupés ras. Tout au long de la soirée, je l’ai vu gambader à travers la pièce en enlaçant vigoureusement les dames et en agrippant les hommes par le muscle deltoïde. À un moment, une femme élancée, longs cheveux bruns, robe de cocktail noire au décolleté plongeant et chaussures rouges à talons aiguilles, l’a abordé. « Salut Tim, c’est moi Amy ! » Ferriss – qui portait des jeans et une chemise à carreaux par-dessus son pantalon – a poussé un cri de joie et l’a embrassée chaleureusement.
C’était Amy Hogg, son assistante à distance, qui vit à Kelowna, dans la province canadienne de Colombie-Britannique. « Je travaillais à temps partiel pour un autre auteur, m’a-t-elle expliqué, quand Tim m’a envoyé un e-mail en me demandant : “Vous ne connaîtriez pas d’autres minettes canadiennes d’enfer qui bossent comme assistantes virtuelles ?” » Elle a aussitôt proposé ses propres services, et a fini par laisser tomber tous ses autres clients pour se consacrer à Ferriss. Bien qu’ils échangent en général au moins un message par jour, ils ne s’étaient jamais encore rencontrés. Tim, admiratif, l’a reluquée de la tête aux pieds et lui a dit : « Si j’avais su que mon assistante était aussi sexy, je n’aurais pas attendu tout ce temps pour la rencontrer ! »
Noces du management et du New Age
Chaque génération a le gourou du développement personnel qu’elle mérite. En 1937, à l’apogée de la Grande dépression, Napoleon Hill écrivait Réfléchissez et devenez riche (3), qui prétendait distiller les principes qui avaient fait la fortune d’Andrew Carnegie. La Puissance de la pensée positive (4), publié en 1952 par Norman Vincent Peale, expliquait aux lecteurs que des techniques comme « vider son esprit deux fois par jour » assureraient leur succès. Les années 1970 venues, Werner Erhard et consorts promettaient l’enrichissement matériel par l’enrichissement spirituel. Quant aux années 1980-1990, elles ont célébré les noces des maximes du consulting en management et de la pensée New Age avec des livres comme Les 7 Habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent (5) de Stephen Covey. Et, cette dernière décennie, la vague a porté les ouvrages comme Qui a piqué mon fromage ? (6) par Spencer Johnson, qui se proposent d’aider les lecteurs à maximiser leur potentiel professionnel dans un monde du travail imprévisible.
Les livres de Ferriss attirent ceux qui ont perdu le goût du fromage. « Il ne s’agit pas de trouver le boulot de vos rêves, écrit-il dans La Semaine de 4 heures. Je pars du principe que, pour la plupart des gens, disons entre six et sept milliards de personnes, le job idéal est celui qui prend le moins de temps possible. » Ferriss ne préconise pas pour autant l’oisiveté, mais plutôt une sorte d’entrepreneuriat survolté de l’esprit et du corps, où chacun devient le coach de sa propre vie, l’investisseur en soi-même, son webmaster personnel, son propre prof de gym et le cobaye de ses expériences pharmaceutiques particulières. Car son corps est un laboratoire potentiel : avec « quelques petites astuces », affirme Ferriss, on peut porter au maximum ses performances physiques. Ses livres semblent d’ailleurs rencontrer beaucoup d’écho chez les lecteurs de Wired et autres consommateurs de barres énergétiques – des hommes qui ne poussent pas le souci des abdominaux jusqu’à s’abonner à Men’s Health, mais trouvent chez Ferriss l’espérance d’améliorer leur tonus intellectuel tout en se dotant d’une enviable musculature.
Les risques de l’auto-expérimentation
Voici l’âge de l’auto-expérimentation, proclame volontiers cet auteur qui a fait de la notion de « plus petite dose efficace » un mantra. Son but est de déterminer le maximum atteignable avec un effort minimal, et sa méthode consiste à interroger des experts – Ray Cronise, un ancien chercheur de la Nasa ; Pavel Tsatsouline, un ex-instructeur des forces spéciales soviétiques ; Nina Hartley, une actrice porno – et à transmettre leurs trouvailles dans une prose qui oscille entre le jargon high-tech et la conversation badine. Les passages les plus techniques du livre ressemblent à une caricature de conférence TED (7). À propos de diminution de la masse graisseuse, il écrit par exemple : « Si vous êtes en dessous de 25 %, n’hésitez quand même pas à mesurer votre taux avec la méthode DEXA, le système Bod Pod, ou l’échographie. Si elles ne sont pas accessibles, optez pour la pince à plis cutanés avec un professionnel qualifié – toujours le même à chaque visite de suivi – et exigez qu’il utilise l’algorithme Jackson-Pollock à 3 ou 7 points (8). » Mais dans ses moments plus populo, Ferriss écrit comme un journaliste de Playboy : « Maintenant, sortez les enfants – je vais vous confier quelque chose de stupéfiant et d’épouvantable… La plupart des mecs aiment le porno. Et le Père Noël n’existe pas. »
Les auto-expérimentations de Ferriss ne sont pas allées sans risque : en 2009, il a atterri aux urgences avec une infection articulaire après une série d’injections d’hormones de croissance dans une clinique du sport en Arizona. Et un jour, au Cap, après avoir ingurgité une dose massive de Resveratrol, substance qui allonge la vie des souris de laboratoire, il a découvert que les pilules contenaient aussi un laxatif. Ce genre d’exploits pourrait inciter les lecteurs à voir en lui une sorte de charlatan, mais l’auteur prend soin de multiplier les mises en garde. « Par pitié, ne soyez pas stupides, ne vous tuez pas, écrit-il. Cela nous ferait du tort à l’un comme à l’autre. Prenez l’avis d’un médecin avant de faire quoi que ce soit de conseillé dans ce livre. »
Ses détracteurs ont comparé Ferriss à l’homme de cirque P. T. Barnum, et on ne peut nier qu’il a l’art consommé de se vendre : on l’a ainsi entendu faire grand bruit à propos de la décision prise par les supermarchés Costco de ne plus distribuer 4 heures par semaine pour un corps d’enfer – imputant cette décision au caractère fort explicite du chapitre sur « L’orgasme féminin de quinze minutes » –, et la polémique qui s’est ensuivie a nourri de libidineuses recherches Google, transformant l’affaire en filon marketing. Lui-même se voit évidemment comme bien autre chose qu’un simple camelot. « C’est très facile de bricoler mes propos pour en faire un message digne de Barnum plutôt qu’une pensée de Thoreau ou de Sénèque, auxquels je m’identifie pourtant beaucoup plus », m’a-t-il confié il y a peu. Ferriss admire tout particulièrement Sénèque pour sa maîtrise de la réflexion stratégique et son éloge du détachement à l’égard des choses de ce monde. Au fil des ans, il a bien dû offrir plus de 400 exemplaires des Lettres à Lucilius, ouvrage qui est à ses yeux le « système d’exploitation idéal pour quiconque agit dans un environnement à haut stress ». C’est considérable – même si nous sommes loin des milliers d’exemplaires de 4 heures par semaine pour un corps d’enfer qu’il a dédicacés pour une précommande promotionnelle organisée sur le site de Barnes and Noble, afin de le propulser dans les listes de bestsellers.
Le premier livre de Ferriss, La Semaine de 4 heures, a essuyé le refus de près de vingt-six éditeurs avant d’être accepté par Crown, et l’auteur est manifestement fier de ce score. Mais on comprend aisément la prudence des vingt-six, car l’esthétique de Ferriss rejette ouvertement la culture promue dans la plupart des livres de conseils en stratégie, ou dans un film comme The Social Network, sur l’aventure Facebook : une culture mêlant addiction au smartphone, petites intrigues entre hommes d’affaires et nuits entières passées au bureau. L’idée d’écrire La Semaine de 4 heures est venue à son auteur lors d’un moment de révélation personnelle. En 2004, Ferriss, en plein burnout à la tête d’une firme de compléments nutritionnels pour sportifs où il travaillait douze heures par jour, sept jours sur sept, s’avisa qu’il préférait utiliser son temps pour apprendre le tango à Buenos Aires ou le tir à l’arc à Kyoto. Il comprit aussi qu’en automatisant au maximum son activité, il pouvait tout à fait se le permettre. En tout cas jusqu’à un certain point. Kane Ng, une figure d’Hollywood et un ami de Ferriss, m’a confié avec insistance : « Tim, c’est du bidon complet, tu sais. La semaine de quatre heures ? Tu parles : il est constamment en train de bosser. » Sénèque lui-même n’a-t-il pas dit qu’une hyperbole « affirme l’incroyable pour signifier le croyable (9) » ? Et de conseiller aux apprentis nouveaux riches de consulter leur boîte mail deux fois par jour tout au plus, et d’installer des réponses automatiques pour informer les correspondants de l’indisponibilité du destinataire (d’ailleurs, ces jours-ci, quiconque lui envoie un message reçoit immédiatement en retour une réponse automatique avec cette allègre formule d’interruption des travaux : « Vive la vie en dehors de la boîte de réception »). Le livre conseille aussi aux lecteurs de prendre dès à présent ce que Ferriss appelle des « mini retraites » – un mois au Costa Rica, trois à Berlin – plutôt que de différer les perspectives de temps libre jusqu’aux dernières décennies de leur vie. Et il suggère de financer tout cela en se trouvant une « muse », qu’il définit, se distinguant en cela de Sénèque, comme un « système permettant de générer du cash sans dépenser de temps ».
« Le chat qui dégueule »
Trouver sa muse, c’est comme tuer l’ours avant d’en vendre la peau, plus facile à dire qu’à faire ; mais les appels de Ferriss à se libérer du travail ont suscité un immense intérêt, surtout auprès de jeunes pour qui le salariat pourrait bien être de toute façon une chimère, au regard du taux de chômage. De même, 4 heures par semaine pour un corps d’enfer s’adresse aux obsessions et angoisses particulières du jeune mâle américain. Ferriss explique comment on peut perdre 10 kilos en un mois sans faire de gym – une question d’œufs, d’épinards et de lentilles – et comment tripler leur taux de testostérone. (Messieurs, mettez votre iPhone dans la poche de votre sac à dos, pas dans la poche de vos jeans !) Ce livre de 550 pages fourmille de conseils d’une pittoresque bizarrerie – l’auteur préconise de durcir sa paroi abdominale en faisant « le chat qui dégueule » – mais rassure en même temps les lecteurs en leur expliquant qu’ils n’ont pas besoin d’aller jusqu’à se faire injecter une solution israélienne de cellules souches dans la moelle épinière, comme Ferriss lui-même l’a fait pour les besoins de l’enquête. Pas besoin non plus d’adopter sa méthode pour vérifier l’efficacité de la boulimie maîtrisée : peser ses excréments pour découvrir la composition exacte de sa propre merde.
J’ai rencontré Ferriss pour la première fois à New York, chez Fred’s, un restaurant du grand magasin de luxe Barneys, dans l’Upper East Side. Conformément à une technique d’optimisation de l’emploi du temps tirée de La Semaine de 4 heures, il avait « accolé » deux rendez-vous consécutifs, s’arrangeant pour me voir juste après deux producteurs de cinéma. Mais, à la suite d’une malheureuse erreur d’« accolage », Ferriss avait négligé de prendre une table avec vue sur l’entrée du restaurant, si bien que je suis entrée et me suis assise sans qu’il me remarque, et que je l’ai repéré la première. Il était reconnaissable entre tous : dansant la gigue sur son siège, en jeans et en T-shirt au milieu d’hommes en costume sombre et de femmes aux cheveux lissés à la japonaise, il avait l’air d’un aimable routard en quête d’un plan canapé-lit auprès d’un généreux inconnu.
Ferriss a grandi dans les Hamptons ; mais pas, s’empresse-t-il de souligner, dans une famille du genre à faire ses emplettes chez Barneys : « Je n’ai pas joué au tennis avec Steven Spielberg ni pris un verre de vin avec le comédien Jerry Seinfeld – j’étais celui qui leur servait le café. » Son père était agent immobilier et sa mère kinésithérapeute spécialisée en gériatrie. « J’étais un pur rat des villes, a-t-il poursuivi – le gosse avec une coiffure de zonard qui rêvait d’arracher les emblèmes des capots des voitures de luxe. »
Jusqu’à sa première année au lycée d’East Hampton High, Ferriss fréquente les établissements locaux. C’est alors qu’un copain qui fréquente Saint Paul, le pensionnat d’élite du New Hampshire, lui suggère de poser sa candidature. Il le fait, est admis, et débarque en seconde année. Comme il pratique la lutte depuis l’enfance, il devient un membre enthousiaste de l’équipe du lycée. L’ancien entraîneur de l’établissement, John Buxton, se souvient : « Ferriss travaillait vraiment dur – il cherchait en permanence à s’améliorer et se donnait toujours à fond. Et puis, son côté entrepreneur a commencé de transparaître. Il s’est mis à en faire plus avec moins d’effort. Un jour, il est venu me voir pour me dire : “J’ai découvert cette technique pour les haltères : plutôt que de mettre 125 kilos sur la barre et de faire le ‘développé couché’ complet, je vais plutôt mettre 150 kilos et ne lever que sur quelques centimètres.” » Quelques années plus tard, Ferriss remportait un championnat de boxe chinoise grâce à ce genre d’innovation. Il avait étudié à fond les règles dans les plus petits détails et découvert que, si un combattant tombait trois fois du ring durant le même round, il perdait le match. « J’ai décidé d’exploiter ce détail technique comme tactique de base, en cherchant à pousser systématiquement l’adversaire hors du ring », écrit Ferriss dans La Semaine de 4 heures. « J’ai gagné tous mes matchs par K.-O. technique et je suis rentré chez moi avec le titre de champion. »
Saint Paul exigeant de ses élèves l’apprentissage d’une langue étrangère, Ferriss a choisi le japonais et passé sa première année dans une famille d’accueil à Tokyo, où il fréquentait l’école japonaise. Une expérience formatrice : « J’ai compris à quel point la plupart des règles sont arbitraires. Au Japon, on se lave avant d’entrer dans la baignoire, et il y a un ordre de préséance pour prendre le même bain. Toutes ces conventions dont j’ai perçu le caractère complètement discrétionnaire m’ont conduit à remettre en cause bon nombre de mes présupposés dans tous les domaines. » Un entraînement de sumo auquel on l’invita fut le clou de son séjour. « Je me suis retrouvé en train de me faire habiller par deux sumotoris – ce qui n’est pas banal à 15 ans – à poil, avec un carré de tissu entre les fesses », se souvient-il.
Une usine à monstres
Il a raconté cette expérience nipponne dans sa lettre de motivation pour entrer à l’université, et fut accepté à Princeton, où il s’inscrivit d’abord en neurosciences avant de choisir une spécialité « Asie de l’Est ». Il parle le japonais et le mandarin, même si l’écouter rappelle irrésistiblement Mike Myers baragouinant en cantonais dans la comédie culte Wayne’s World. À Princeton, Ferriss a tenté de vendre des cassettes de conseil pour l’admission à destination des lycéens, mais l’idée a fait un flop. Avant de passer son diplôme, il a interrompu ses études pour se lancer dans une nouvelle aventure commerciale – créer une chaîne de salles de gym de luxe à Taiwan – qui a elle aussi capoté. Il a toujours plus ou moins le fantasme d’ouvrir sa propre salle de sport : « Ce serait spartiate et très, très cher. Je pense que ce serait vraiment marrant à faire : trouver un bunker ou un entrepôt en ruine et en faire une sorte d’usine à monstres physiques. Il y aurait aussi une chambre stérile, secrète, d’une propreté nickel, où des médecins viendraient une fois par semaine pour des prises de sang ; et l’équipe compterait un phlébologue. » Après la fac, Ferriss est parti pour la Silicon Valley où il a trouvé un poste de commercial dans une start-up de stockage de données. Là, il a découvert qu’il pouvait damer le pion à ses collègues en passant la plupart de ses coups de fil juste avant ou juste après les heures de travail, quand on risque le moins d’affronter le barrage des secrétaires.
Il a adhéré à une association de créateurs de start-up et s’est porté volontaire pour en organiser les manifestations, se battant pour faire venir les conférenciers qui le fascinaient, à commencer par Jack Canfield, responsable d’une collection de livres de développement personnel. Ferriss a proposé de lui ouvrir les portes de la Silicon Valley, et son interlocuteur a accepté de venir s’exprimer gratuitement. « Tim n’hésite pas à demander, confie-t-il aujourd’hui. Et c’est exactement ce que j’enseigne dans mes livres. Il a pris l’habitude de m’envoyer un message de temps en temps pour me dire où il en est et me demander conseil. » Canfield est devenu le mentor de Ferriss et lui a déniché un agent littéraire ; mais l’échange s’est rééquilibré au fil du temps. « J’ai appris des choses dans son dernier livre, avoue le maître. Le chapitre sur l’orgasme de quinze minutes – ma femme et moi, nous avons essayé la technique, avec beaucoup de succès. » Canfield n’est pas le seul auteur de bestsellers dont Ferriss soit devenu l’ami : Nassim Taleb (Le Cygne noir) affirme lui aussi suivre certains des conseils de 4 heures par semaine pour un corps d’enfer, comme balancer des kettlebells ou se gaver de protéines. « À notre deuxième rencontre, nous avons déjeuné ensemble, et mangé jusqu’au dernier œuf du restaurant », explique Taleb.
En 2000, Ferriss a créé son entreprise d’aliments pour sportifs – son dernier « vrai » boulot. La firme vendait un complément nutritionnel du nom de BrainQuicken (« Accélérateur cérébral ») pour les étudiants, qui prétendait stimuler la mémoire et la concentration. Le produit a décollé après avoir été repositionné pour les athlètes sous le nom de BodyQuick. Mais à mesure que les ventes s’envolaient, le stress et le surmenage gagnaient Ferriss, à qui sa petite amie du moment, lassée de ses interminables journées, offrit un cadre avec la sentence : « Le travail s’arrête à cinq heures ». « Elle m’a dit : mets ça sur ton bureau – je crois que tu as besoin qu’on te le rappelle, pour ton propre bien, raconte Ferriss. C’était l’équivalent d’une lettre de rupture. » Il a finalement revendu l’affaire en 2009 quand elle a perdu son rôle de muse – générer du cash sans dépenser de temps – grâce au commerce très lucratif de ses livres. « Cette entreprise, c’était un peu comme l’antivirus sur un ordinateur : elle me ralentissait ; elle accaparait en permanence 5 ou 10 % de mon cerveau », explique-t-il.
Depuis quelque temps, c’est une autre maxime qui accompagne Ferriss. On la doit au grand cuisinier Bobby Flay : « Prenez des risques, ça paiera. Apprenez de vos erreurs jusqu’à ce que vous réussissiez. C’est aussi simple que ça. » La citation trône, encadrée, sur le bureau de son appartement de San Francisco, à côté d’une bibliothèque remplie d’exemplaires de La Semaine de 4 heures en quelques-unes des trente-quatre langues dans lesquelles le livre a été traduit. L’appartement possède un jardin intérieur débordant de plantes tropicales (« mon caisson pressurisé ») et une cuisine regorgeant de thés verts et blancs, qu’il boit dans l’espoir que cela conjurera le cancer. Le jour de ma visite, un maillot de bain maculé de sang de requin était accroché au panier à linge – Ferriss était allé en Floride marquer des requins-tigres dans un laboratoire de biologie marine, « pour s’amuser ».
De multiples appareils de gym aux allures d’instruments de torture étaient éparpillés dans le salon, qui ressemblait au décor d’un film publicitaire. Des mangas en plusieurs langues occupaient les rayonnages de la bibliothèque ; Ferriss s’en sert pour cultiver ses connaissances linguistiques (en plus du japonais et du mandarin, il parle l’espagnol et un peu l’allemand). On y trouvait aussi un exemplaire grand ouvert du dernier discours, la conférence d’adieu (10) prononcée par le professeur d’informatique Randy Pausch – « Une sorte de memento mori », explique Ferriss. L’entrée était encombrée de kettlebells et d’une collection de chaussures : des tennis, des Vibram à orteils séparés, et une paire de cuissardes de femme, en daim noir, manifestement pas à sa pointure. Une armure de kendo était aussi rangée dans un coin. Sans oublier l’inévitable cadre avec une photo artistique de femme nue.
Sa chambre, « l’antre du magicien »
Ferriss m’a conduite en haut des marches vers sa chambre à coucher en mezzanine, équipée du système Zeo de surveillance des ondes cérébrales pour le suivi du sommeil. « C’est ici l’antre du magicien », a-t-il dit en rigolant. Son chapitre sur « l’orgasme de quinze minutes » est probablement le plus lu de tous : on y trouve des dessins au crayon aussi explicites que les panneaux expliquant la manœuvre de Heimlich (11) à l’affiche dans les restaurants. On y montre comment le partenaire sexuel d’une femme peut « faciliter » la prolongation de son extase. L’expérience dont Ferriss fait la promotion est moins surhumaine que ne le laisse entendre le titre du chapitre : il s’agit d’une session de quinze minutes de caresses très circonscrites, au cours de laquelle la femme connaît des orgasmes à répétition. « Il ne s’agit pas juste d’avoir le vagin convulsé pendant un quart d’heure – ce serait atroce pour toutes les parties concernées », précise-t-il.
Ferriss n’a pas de véritable relation amoureuse actuellement, mais il affirme qu’il aimerait un jour se marier et avoir des enfants ; et il fait un dépôt à une banque de sperme au cas où. Car ses techniques d’efficacité en quatre heures ne s’appliquent pas forcément bien au théâtre amoureux : « La relation affective de quatre heures, ça n’existe pas », reconnaît-il. Ses chapitres sexuels ont certes excité la curiosité de certaines partenaires, admet-il, mais il ne recommande pas d’appliquer ses techniques dès la première nuit : « Pour un premier rendez-vous, ce serait franchement bizarre, parce qu’il faut chevaucher la femme sur le côté, la tête vers ses pieds. Alors, c’est quitte ou double : soit elle te prend pour un psychopathe ou un autiste ; soit ça marche du tonnerre. »
Peu avant la fin de l’année universitaire, Ferriss est allé à Princeton pour intervenir dans le cours sur l’entrepreneuriat donné par Ed Zschau, un professeur du département de génie électrique. Ferriss a lui-même suivi ce cours et, depuis neuf ans, il y retourne chaque année pour partager son expérience et son savoir. Je suis tombée sur lui à l’extérieur du bâtiment, où il squattait un rebord de fenêtre, mettant en pratique ce précepte de La Semaine de 4 heures qui intime de travailler n’importe où. Il parlait avec animation devant la caméra de son ordinateur portable, enregistrant une vidéo promotionnelle qu’il destinait à son blog. Mais le travail nomade n’est pas sans aléas : au moment où il achevait la vidéo, Ferriss fit tomber accidentellement dans une grille d’évacuation le carnet où était consigné le plan de sa conférence – et des idées pour d’autres projets.
Sans ses notes, Ferriss s’est rabattu sur sa biographie, bien rodée, racontant aux étudiants son parcours de Princeton à la Silicon Valley et au-delà, mentionnant au passage que ses ouvrages avaient été expurgés des rayons de Costco, et leur conseillant de lire les Lettres à Lucilius ainsi que Homme d’affaires malgré moi (12) d’Yvon Chouinard, le fondateur de la marque de vêtements Patagonia, et Réussir… et après (13) du milliardaire britannique Richard Branson. « Avec ces livres, vous aurez pratiquement tout ce qu’il faut pour vous lancer à votre sortie de la fac », dit-il. Après la conférence, les étudiants ont fait la queue pour photographier Ferriss avec leurs téléphones. Un jeune homme du Kazakhstan s’est adressé à lui en japonais avant de mimer une position de kickboxing pour la caméra. D’autres lui ont demandé comment le joindre pour lui poser des questions supplémentaires. Ferriss a fait face à toutes ces demandes avec un charme très « open source ».
Vivre hors travail
Il déclare n’être absolument pas gêné par le fait d’acheter sa propre liberté de vivre « hors de sa boîte de réception » en transférant les corvées aux boîtes de réception d’individus moins vernis des pays en développement. « Il y a des gens auprès de qui j’ai sous-traité en Inde et qui sous-traitent à présent une partie de leur travail aux Philippines », explique-t-il. « C’est une utilisation efficace du capital, et si l’on veut profiter des bienfaits du libre marché, si l’on veut jouir des avantages du système capitaliste, ce sont les règles qu’il faut suivre. » Samasource, l’une de ses start-up favorites, confie la transcription et d’autres tâches liées à Internet à des camps de réfugiés ou d’autres communautés très défavorisées de la planète. Ferriss fait de généreux dons à certaines organisations caritatives : une partie des droits de 4 heures par semaine pour un corps d’enfer sont ainsi reversés à l’hôpital pour enfant St. Jude, et il siège au conseil d’administration de donorschoose.org, une organisation d’aide aux écoles défavorisées lancée par l’un de ses anciens coéquipiers de l’équipe de lutte de Saint Paul.
Poussant plus loin l’exploration des avantages de l’économie de marché, Ferriss s’est associé à Amazon pour la publication de son prochain livre, The 4-Hour Chef (paru en 2013, non traduit), venant ainsi conforter la volonté d’Amazon de se positionner désormais comme éditeur de livres. « L’un de mes principaux plaisirs dans la vie, c’est d’essayer des choses qui n’ont encore jamais été faites, et j’avais simplement envie de changer de bac à sable », confie-t-il. Il a aussi élargi la gamme de ses intérêts à l’investissement : il a commencé de proposer des conseils en marketing à différentes start-up contre participation au capital, et acheté des actions de Facebook et de Twitter, estimant qu’il y aura toujours assez de gens plus sensibles au charme de la connectivité numérique qu’à ceux du marquage récréatif de requins ou du tango – ou toute autre activité praticable pendant les 164 heures de temps libre que laisse une semaine de travail de quatre heures.
Après sa conférence à Princeton, Ferriss est rentré à Manhattan. Il avait rendez-vous ce soir-là avec le patron d’un fonds de placement désireux de l’embaucher comme conseiller de luxe, tant pour l’embellissement de son corps que pour la paix de son âme. Ferriss savourait la perspective d’appliquer ses méthodes de quatre heures, non pas à aider ledit manager à améliorer sa façon de vivre hors travail, mais à rendre sa maîtrise de l’univers plus magistrale encore. « Il s’agit de voir comment je peux lui apprendre à être trois fois plus performant qu’aujourd’hui, sur le plan physique et cognitif, dit-il. Il est au top dans son domaine, et il veut y rester. Très souvent, les gens comme lui brûlent forcément la chandelle par les deux bouts. Développer sa capacité de travail et ses performances, c’est lui donner un net avantage compétitif dans un monde où il faut se battre sans relâche pour trouver des investisseurs et des financements. »
Les notes pour ce rendez-vous étaient elles aussi dans le carnet malencontreusement tombé dans la grille d’évacuation, mais Ferriss n’en avait cure. L’essentiel était stocké ailleurs et puis, à quoi bon se tracasser pour une perte irrémédiable, surtout quand il y a encore tant à gagner ? « Merci Sénèque ! » s’amuse-t-il.
Cet article est paru dans le New Yorker le 5 septembre 2011. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.