Jacques Balthazart : « L’homosexualité a une composante biologique »

 

Le biologiste Jacques Balthazart dirige le Groupe de recherches en neuroendocrinologie du comportement à l’université de Liège, en Belgique.

 

« Biologie de l’homosexualité », c’est un titre plutôt hardi, non ?

Pour le public français oui, et c’est justement ce public que je vise. Parce que les Anglo-Saxons sont beaucoup plus avertis à cet égard. Non qu’on ne trouve parmi eux nombre d’opposants à l’idée d’une composante biologique de l’homosexualité. Mais les avis sont partagés, il y a débat, tandis qu’en France, et dans les pays latins, c’est l’anathème. La plupart des livres parus encore récemment en français présentent l’homosexualité comme la résultante d’une enfance contrariée, d’un environnement particulier, ou d’un choix, et gomment ou nient les données scientifiques disponibles. Je précise que ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’homosexualité en tant que telle, mais de comprendre comment une caractéristique comportementale assez sophistiquée peut être éventuellement déterminée par des facteurs biologiques. Je me pose tout autant de questions sur mon hétérosexualité que sur l’homosexualité.

 

Mais vous travaillez plutôt sur l’animal ?

Oui, j’étudie depuis plus de trente-cinq ans les mécanismes hormonaux et nerveux qui contrôlent les comportements dits instinctifs. Je travaille particulièrement sur les différences entre les mâles et les femelles. Les disparités sexuelles sont dans une grande mesure le résultat des effets des hormones pendant la vie embryonnaire ou les premiers stades du développement après la naissance. Y compris sur le plan comportemental. On sait cela depuis un demi-siècle : les hormones sexuelles ont, dans la période périnatale, un effet organisateur ; elles modifient la structure du cerveau et ses connexions. Concernant le comportement sexuel, on a identifié des sites bien précis du cerveau profond dont le rôle est déterminant. Ainsi l’implantation de testostérone dans l’aire préoptique d’un mâle adulte castré suffit à rétablir un comportement sexuel actif (1).

 

Le cerveau peut-il être considéré comme un organe sexuel ?

Il faut bien comprendre que l’action des hormones sexuelles très tôt dans la vie est irréversible. Elle est associée à une période critique : l’effet organisateur ne peut se produire que dans une fenêtre de temps bien précise qui correspond à un stade de développement du système nerveux. Chez le mâle, animal ou humain, les effets organisateurs de la testostérone sont dits « génétiques indirects ». Il y a sur le chromosome Y un gène, SRY, qui induit la formation des testicules. Ceux-ci fabriquent la testostérone pendant la vie embryonnaire et c’est cette hormone qui va produire les caractéristiques masculines, tant morphologiques (pénis et scrotum) que comportementales. En l’absence de testostérone ou de récepteurs de la testostérone, cela donne des structures génitales et comportementales femelles, même si l’individu est génétiquement de sexe masculin. Depuis une dizaine d’années, on pense qu’il existe en outre des effets génétiques directs, qui agissent indépendamment de la testostérone ; mais le sujet est encore au stade de la recherche.

 

Quel rapport y a-t-il entre la détermination du sexe et l’homosexualité ?

On s’est rendu compte, ces dix dernières années, que ces mécanismes hormonaux de différenciation concernent aussi le choix du partenaire chez l’animal. On sait fabriquer des rats et des furets mâles qui deviennent homosexuels ou bisexuels à tendance homosexuelle. Soit en manipulant les conditions hormonales pendant la vie périnatale, soit en manipulant l’aire préoptique à l’âge adulte.

 

Quels indices avons-nous que ce déterminisme hormonal existerait aussi chez l’homme ?

Il y a d’abord un argument de fond, qui est la continuité évolutive des espèces. L’aire préoptique existe chez l’homme comme chez tous les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les amphibiens et les poissons. Le rétablissement d’un comportement sexuel chez le mâle castré en lui implantant de la testostérone dans cette aire a été réalisé chez toutes les espèces d’oiseaux et de mammifères que l’on a étudiées. Chez l’ensemble des tétrapodes, dont l’homme fait partie, cette aire préoptique est extrêmement semblable ; elle contient les mêmes neurones produisant les mêmes neurotransmetteurs et connectés aux mêmes aires du cerveau. Le fait que l’on puisse manipuler l’orientation sexuelle d’animaux de notre famille, les mammifères, en intervenant sur l’aire préoptique, est un argument clé, parce que l’orientation sexuelle est un caractère sexuellement différencié qui joue un rôle crucial dans le succès reproductif d’une espèce. Je vois mal, comme certains le disent, que dans l’évolution de la lignée humaine ce contrôle aurait pu se perdre au profit de l’éducation, beaucoup plus labile et aléatoire. Ni même au profit du cortex, qui est certes beaucoup plus développé chez nous mais n’a pas pris le contrôle de nos pulsions les plus instinctives.

 

Y a-t-il des arguments plus concrets ?

Il en existe beaucoup. Pour commencer, on voit dans notre espèce une série d’accidents génétiques et hormonaux dont on peut tirer des enseignements. Le problème le mieux étudié est l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS). En raison d’un gène muté, la production de cortisol est interrompue et les glandes surrénales se mettent à produire des stéroïdes qui ont une action androgénique. Cela aboutit à la naissance de petites filles aux structures génitales plus ou moins masculinisées. Il y en a même que l’on ne peut pas distinguer de petits garçons à la naissance, mais aujourd’hui elles sont toujours détectées. Si leurs structures génitales sont jugées trop ambivalentes, on les corrige par la chirurgie et, pour leur éviter des problèmes métaboliques graves, elles devront prendre du cortisol toute leur vie. Or, quand ces petites filles grandissent, on constate qu’elles ont en moyenne des jeux beaucoup plus agressifs que les autres, préfèrent le foot à la poupée. Ce sont des garçons manqués. Plus tard elles choisissent fréquemment des carrières professionnelles typiquement associées aux hommes (ingénieurs, etc.). Et l’on constate chez elles une augmentation de l’incidence de l’homosexualité. Entre 15-20 % et 35 %, selon les études, alors que le taux habituel de l’homosexualité féminine est inférieur à 15 %.

 

C’est un indice, mais cela ne fait pas une grosse différence…

Non, et en en effet la discussion est vive. On a pu évoquer une hésitation à s’engager dans une relation hétérosexuelle, en raison d’une dévalorisation de l’image de soi et aux difficultés des relations avec pénétration parce que les structures génitales corrigées par chirurgie ne seraient pas optimales. Mais l’idée de l’influence prénatale de la testostérone est confortée par une constatation : le taux d’incidence de l’orientation homosexuelle est corrélé à la sévérité du problème hormonal. Plus la maladie est sérieuse, plus l’incidence est grande. À quoi l’on peut certes objecter qu’il s’agit d’études faites a posteriori. Il ne s’agit pas d’expériences contrôlées. En résumé, il me paraît difficile de nier qu’il existe une incidence hormonale, mais elle ne suffit pas à expliquer l’orientation sexuelle. C’est habituel. Dans toute étude liant le biologique au comportemental, on observe une variance importante, montrant que le facteur étudié n’est pas seul en cause. Il contribue seulement à expliquer une partie du phénomène. C’est une notion difficile à faire passer auprès d’un large public, qui préfère que ce soit blanc ou noir. De fait, aucune maladie chez l’homme n’inverse totalement l’orientation sexuelle.

 

De quelles autres catégories d’indice disposons-nous ?

Nous avons observé dans les populations homosexuelles des caractères sexuellement différenciés dont on sait que, chez l’animal, ils se développent sous l’influence de la testostérone embryonnaire. Mon exemple préféré est celui des émissions dites otoacoustiques (EOA). On a découvert que l’oreille interne, en plus de sa fonction auditive, émet des sons sous forme de clics à peine audibles. Or les femmes, dès l’enfance, en produisent plus que les hommes et en plus grande amplitude. C’est vrai aussi des femelles chez d’autres mammifères. On pense que la faiblesse des EOA chez les mâles est le résultat de l’exposition aux androgènes pendant la vie fœtale et ceci a été clairement démontré chez diverses espèces animales. Un indice probant vient d’études sur l’hyène. Dans cette espèce, les femelles sont fortement masculinisées par les androgènes in utero et immédiatement après la naissance, au point que leurs structures génitales sont à première vue semblables à celles des mâles. Le clitoris est tellement hypertrophié qu’on le prend pour un pénis. Et, dans cette espèce, l’amplitude des EOA n’est pas plus grande chez les femelles que chez les mâles ; elle est même légèrement inférieure. De plus, si on traite une mère en gestation avec des antiandrogènes, les petits présentent une amplitude des EOA supérieure à la normale. Le même résultat s’observe chez le mouton. Or on a découvert que les femmes lesbiennes ou bisexuelles ont des EOA masculinisés, suggérant qu’elles ont été exposées à une concentration anormalement élevée de testostérone pendant leur vie embryonnaire. C’est également le cas des femmes qui ont vécu in utero avec un frère jumeau et ont donc été potentiellement exposées à un taux légèrement plus élevé de testostérone.

 

Indépendamment de ces effets hormonaux, peut-on invoquer une composante héréditaire de l’homosexualité ?

C’est en effet une autre catégorie d’indices. J’évoquais tout à l’heure la possibilité d’effets génétiques directs. Il est clair, indiscutable, que l’homosexualité est en partie transmise. Les études sur les vrais jumeaux indiquent une forte héritabilité de la variance dans l’orientation sexuelle, de l’ordre de 30 % à 60 %. On sait aussi qu’un homme homosexuel a plus de chances de compter des hommes homosexuels parmi ses ascendants du côté maternel. Cela suggère une transmission par voie matriarcale. Trois études indépendantes indiquent l’existence d’une liaison entre la transmission de l’homosexualité masculine et des marqueurs situés sur une région bien précise du chromosome X.

 

Les différences cérébrales souvent évoquées entre le cerveau humain hétérosexuel et homosexuel sont-elles avérées ?

Le problème est que les études sont très difficiles à réaliser. Les différences observées, par exemple dans l’aire préoptique, concernent des structures trop petites pour être vues par imagerie médicale. Mais leur petitesse ne nous dit rien de leur fonctionnalité. Pour en donner une idée, un noyau de 1 mm3 peut contenir 10 000 neurones, qui peuvent avoir chacun mille connexions, ce qui donne dix millions de connexions. Cela permet de faire un circuit logique d’une belle complexité. Je conclus des études réalisées qu’il existe sans doute des différences statistiquement significatives de densité ou de volume neuronal pour certains noyaux. Mais, là encore, ce que l’on trouve, c’est une différence à la moyenne. Il y a des recouvrements. C’est un élément d’explication, sans plus.

 

Finalement, toutes ces données ne fournissent que des indices de nature statistique ?

C’est indéniable, mais mises bout à bout elles forment un faisceau d’arguments en faveur d’une influence biologique forte. Quelle est son importance réelle ? Explique-t-elle 50 % de la variance ? 80 % ? À ce jour, personne ne peut le dire. Mais le contester relève du déni.

 

Si la composante biologique est forte, comment peut-on l’expliquer, du point de vue de la théorie de l’évolution ?

Il existe plusieurs hypothèses. Le vrai sujet est l’homosexualité exclusive. Comment expliquer que l’évolution, qui vise à maximiser la reproduction, ait permis son apparition et sa persistance ? Il faut d’abord observer que ce n’est pas le propre de l’homme. Il existe au moins une espèce chez qui elle existe de manière incontestée : le mouton des montagnes Rocheuses. On en voit qui montent avec vigueur un bélier, ignorant totalement la brebis en chaleur à côté. Il faut donc admettre qu’il y a un avantage caché associé. L’hypothèse la plus en vogue est celle d’une hypersexualité des femmes appariées. Une étude récente montre que les mères, les grands-mères, les tantes ou cousines d’hommes homosexuels ont plus d’enfants que celles des hétérosexuels. Une autre hypothèse est que les homosexuels, dans les conditions difficiles de notre histoire évolutive, ont aidé leurs parents proches à assurer la survie de leurs enfants. Dans les deux hypothèses, la sélection favorise les gènes qui prédisposent à l’homosexualité.

 

Y a-t-il tout de même des arguments permettant de penser que l’homosexualité est une construction culturelle ?

La thèse la plus répandue vient de la psychanalyse, pour laquelle l’homosexualité serait, pour simplifier, le résultat d’un complexe d’Œdipe non résolu. Il y a aussi les constructivistes, pour qui l’orientation sexuelle résulte d’une influence du milieu. Ces théories se heurtent à deux problèmes principaux. Le premier est qu’il n’y a pas d’études quantitatives montrant une relation entre l’histoire psychologique de l’enfant ou le type d’environnement dans lequel il a été élevé et son orientation sexuelle ultérieure. Le second, a contrario, est la quantité d’exemples montrant l’absence de ce type d’influence. On parle souvent du père absent. Mais il y a des millions de mères célibataires et l’absence du père n’induit aucune augmentation de l’incidence de l’homosexualité. Il y a aussi des sociétés traditionnelles, en Malaisie ou en Micronésie par exemple, où les relations homosexuelles sont imposées aux adolescents avant le mariage. Là non plus, on ne constate pas d’incidence particulière de l’homosexualité à l’âge adulte. Pas plus que chez les garçons ayant eu des pratiques homosexuelles pendant l’adolescence du temps où l’école n’était pas mixte. En réalité, la fréquence de l’homosexualité est à peu près constante dans toutes les sociétés et, pour autant qu’on puisse en juger, à toutes les époques.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Poétique de la folie

« Personne ne me verra pleurer », répète Matilda à chaque fois qu’elle est confrontée à une situation qui la perturbe. Ancienne prostituée, elle a atterri à l’asile en pleine révolution mexicaine, après avoir refusé d’accorder ses faveurs à un groupe de soldats. Répondant aux questions que lui pose le « photographe des fous » Joaquin Buitrago, qui croit l’avoir connue autrefois lors d’un reportage sur les maisons closes, Matilda raconte quelques épisodes de sa vie. Leur conversation tisse la trame de ce roman, rédigé comme en miroir d’une thèse de doctorat sur l’Asile général de la Castañeda, le premier « hôpital psychiatrique » du pays, inauguré en 1910 au sud de Mexico. Car Cristina Rivera Garza, l’un des meilleurs écrivains mexicains de sa génération, est aussi historienne. Le personnage de Matilda, elle l’a rencontré au détour de ses recherches dans les archives. « Quand vous vous intéressez à la folie, il y a des choses, des odeurs, des sons, des sensations, qui ne trouvent pas leur place dans un ouvrage académique », expliquait-elle dans un entretien au quotidien El País à la sortie de l’ouvrage. « Des choses que seule la langue poétique autorise à dire. »

Le Habsbourg qui se rêva roi d’Ukraine

 

Peu d’historiens conjuguent avec autant de charme que Timothy Snyder élégance narrative et profondeur d’analyse ; avec Le Prince rouge, il a confectionné un bijou. Plus personne ne se souvient aujourd’hui de l’archiduc Guillaume de Habsbourg, hormis peut-être la poignée de vieux émigrés ukrainiens qui le connurent sous le nom de « Basile le Brodé », sobriquet qui lui venait du costume traditionnel qu’il portait sous sa cape. Lorsqu’il mourut, aux mains des Soviétiques, à l’été 1948, la dynastie des Habsbourg n’était plus qu’une note en bas de page de l’histoire, et Guillaume lui-même une note au bas de cette note. Snyder transforme ce destin malheureux et avorté en une intrigue à suspense, un roman politique en permanence à la lisière de la tragicomédie. Mais cet auteur délicat, dont le sens de la langue est digne d’un romancier, en fait quelque chose de plus : une parabole désabusée sur les ironies de l’histoire et la fluctuation des identités dans l’Europe d’aujourd’hui. Car c’est le récit d’un privilégié qui a survécu à son époque, d’une enfance idyllique ayant sombré dans l’enfer du charnier qu’est devenu le Vieux Continent au milieu du siècle.

Né en 1895, Guillaume grandit sur une île de la côte croate, où sa famille possédait une demeure au milieu des pins, des citronniers et des orangers. On jouait au tennis, on nageait et des préceptrices anglaises assuraient l’instruction ; des croisières vers l’Afrique du Nord et la Constantinople ottomane offraient un autre genre d’éducation. Même plus tard, Guillaume resta un passionné de la mer, son Omega étanche attachée au poignet, sous laquelle il fit tatouer une ancre qui lui attirait des regards étonnés dans les boîtes de nuit de Montmartre qu’il fréquentait au début des années 1930. Mais après que sa famille eut emménagé [en 1907] dans une propriété de Galicie, sur les marches nord de l’empire (région aujourd’hui partagée entre la Pologne et l’Ukraine), sa vie changea et la mer s’éloigna.

Là, au cœur de l’Europe continentale, au sud d’une petite ville carrefour nommée Auschwitz quand on suivait la voie de chemin de fer, des Allemands, des Polonais, des Ukrainiens et bien d’autres parlaient un langage nouveau : celui du nationalisme. Leur accorder à tous un État pour eux, comme certains militants le réclamaient avant même 1914, était de toute évidence une folie ; non seulement leurs revendications étaient incompatibles entre elles, mais tenter de toutes les satisfaire ne pouvait conduire qu’à la désagrégation d’un empire qui avait assuré la paix en son sein pendant des siècles. Mieux valait – c’est là du moins ce que pensaient les Habsbourg – composer avec les nationalités en créant de nouvelles principautés que gouverneraient des membres de la famille impériale sous la houlette de l’empereur. Le père de Guillaume comprit cette logique. Son fils aîné et lui se posèrent en champions de la cause polonaise ; le cadet était destiné aux Slaves des Balkans. Guillaume se rebella contre son père d’une manière très caractéristique des Habsbourg en se choisissant un peuple pour lui-même – les Ukrainiens. Même après l’effondrement de l’empire en 1918, il leur resta fidèle. Il se considérait comme ukrainien et il lutta aux côtés des chefs de la république nouvellement indépendante contre les bolcheviks, les seuls ennemis qu’il combattrait avec persévérance jusqu’à sa mort, entre leurs mains.

Le nationalisme est le problème fondamental de l’histoire moderne de l’Europe orientale. À l’époque de Guillaume, la plupart des historiens en étaient de fervents partisans ; à la nôtre, désenchantée, ils sont plus enclins à prendre leurs distances et à vouloir ostraciser le phénomène. Mais ils sont confrontés à un défi : comment rendre justice aux alternatives possibles, aux chemins qui n’ont pas été pris, sans verser dans le fantasme ou la nostalgie. Une biographie de Habsbourg comme celle de Guillaume aurait pu tourner facilement à la mièvrerie de boîte de chocolats – une succession de valses de Strauss et de rituels de cour effroyablement guindés en train de discrètement pourrir de l’intérieur. Le Prince rouge se livre à un exercice beaucoup plus stimulant et inhabituel : de l’étude du régime monarchique après sa mort, de ses passions et de son action politique, il fait l’étude des rêves mort-nés et des illusions instructives. L’espoir, que nourrissait Guillaume, d’une Ukraine indépendante, s’évanouit en 1919 et l’écrasante victoire bolchevique – confirmée deux ans plus tard, après qu’une invasion mal préparée eut été repoussée – condamna le Habsbourg à hanter, tout en y faisant toujours figure d’excentrique marginal, les cercles d’émigrés anticommunistes qui pullulaient à travers l’Europe de l’entre-deux-guerres. Son impuissance politique, son manque de discernement et la pauvreté lui attirèrent d’étranges, et souvent détestables, compagnons. À mesure que nous suivons ses déplacements de Vienne à Madrid – résidence de la cour des Habsbourg en exil – et Paris, sa biographie devient un roman d’espionnage, une histoire d’amour à l’objet insaisissable.

Les empires centraux ne sont pas morts aussi rapidement qu’on aimerait le croire. Dans les années 1920, le dernier empereur d’Autriche, Charles, fit deux vaines tentatives pour recouvrer sa couronne, avant de rendre l’âme, brisé, à Madère. Les royalistes allemands n’avaient qu’à regarder de l’autre côté de la frontière hollandaise, où vivait l’ancien Kaiser, pour voir l’incarnation vivante de leurs rêves. Alors que les démocraties d’Europe sombraient, la royauté qu’ils avaient destituée offrait une alternative aux yeux de certains. Manquant de majesté pour être pris au sérieux, Guillaume s’ennuyait et avait de sérieux problèmes d’argent. Dans les années 1920, il se rendit à Madrid, espérant convaincre l’impératrice Zita de soutenir ses projets ukrainiens. Il acheta à crédit une villa dans la banlieue parisienne, flirta avec la légendaire Mistinguett, et papillonna entre les bars, les bordels et les stations balnéaires. Il s’acoquina ensuite avec une mystificatrice du nom de Paulette Couyba, qui prétendait être la nièce d’un ministre, mais était en réalité une petite ouvrière débarquée de sa province. Compromis par l’une des escroqueries de Paulette, Guillaume fuit la France pour échapper à la justice. Ce scandale le contraignit à mener une modeste existence à Vienne, la très instable capitale de ce qui avait été autrefois l’empire familial.

Au moment où l’Europe centrale commença de céder aux sirènes fascistes, Guillaume embrassa lui aussi cette idéologie. Jadis, il avait rêvé d’être le roi d’une nation d’ouvriers et de paysans ; désormais, il s’imaginait en chef d’un État discipliné et autoritaire. La vérité était que ce royal Zelig était prêt à s’inféoder à n’importe quoi, dès lors que cela pouvait contribuer à l’indépendance de l’Ukraine ; en 1935, ce n’importe quoi, c’était l’Allemagne nazie. Seule l’invasion de l’Union soviétique, six ans plus tard, lui dessillera les yeux, révélant cette vérité : Hitler n’avait pas la moindre intention d’aider les Ukrainiens. Un abîme séparait la manière dont Guillaume concevait l’identité nationale – appartenance que l’on pouvait choisir, embrasser, peut-être même rejeter, comme une maîtresse – de la croyance nazie, selon laquelle la nationalité était fixée par les lois immuables de la science raciale. À l’origine, le nazisme était, après tout, une rébellion contre les valeurs des Habsbourg. Guillaume et sa famille avaient englobé et abrité dans leur vaste empire de nombreuses nationalités et des langues plus nombreuses encore : il était tout naturel qu’il se regarde lui-même à la fois comme autrichien et ukrainien ; et porte une chemise ukrainienne sous son uniforme autrichien. Pour les nazis, une double identité comme celle-ci était inenvisageable : la fluidité ethnique devait être éradiquée et des hiérarchies établies. Les Habsbourg avaient rassemblé des peuples ; les nazis voulaient les séparer par les barbelés, les expulsions et la mort.

Guillaume survécut à la guerre, mais de peu ; ses nombreux liens avec les services secrets occidentaux le rendaient encore plus suspect aux Soviétiques qu’il ne l’avait été aux Allemands et, deux ans plus tard, il fut cueilli à Vienne et exfiltré en Ukraine. Là, de manière assez surréaliste, un tribunal soviétique le condamna à vingt-cinq ans de prison pour avoir aspiré à devenir roi d’Ukraine trois décennies plus tôt. Il avait accompli une toute petite partie de sa peine lorsqu’il mourut, en détention, probablement de tuberculose.

Ce fut la fin misérable d’une existence scandée par les mauvais choix. Mais le récit de Snyder en fait aussi une vie exemplaire. Les perdants peuvent nous en apprendre autant que les vainqueurs sur nous-mêmes, et l’Europe contemporaine, explique Snyder, ressemble davantage à celle des Habsbourg que nous ne l’imaginons. Non que nous soyons en passe de revenir à l’âge des empires. Les propositions néohabsbourgeoises visant à ressusciter des fédérations en Europe centrale ont été à chaque fois démolies aussitôt qu’avancées. Mais le XXe siècle a appris aux Européens le prix de la pureté nationale. Il a fallu attendre qu’il s’achève pour nous rendre compte – même si l’ironie échappe encore à beaucoup – que notre prospérité future dépend des nouveaux venus, et de la transformation de nos sociétés monoculturelles, au nom desquelles tant de sang a été versé, en sociétés à nouveau multiculturelles. Aujourd’hui, à en croire Snyder, l’Union européenne n’est pas sans ressembler au vieil empire des Habsbourg – un vaste marché intérieur et une bureaucratie éclairée, une force au service de la cohabitation ethnique et de l’État de droit, qui compte sur le soft power pour se protéger et exercer son influence à l’extérieur. Guillaume a échoué, c’est vrai, mais les régimes totalitaires qu’il avait combattus en vain ont échoué à leur tour. Dans Le Prince rouge, l’histoire se venge, et les vainqueurs n’ont pas nécessairement le dernier mot.

 

Cet article est paru dans le Guardian le 21 juin 2008. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Gilgamesh, immortelle épopée

 

L’Épopée de Gilgamesh est (de loin) la toute première œuvre littéraire conservée de l’histoire de l’humanité. La version « standard » qui nous est parvenue remonte à plus d’un millénaire avant L’Iliade et la Bible. Pourtant, comme le note Rachel Campbell-Johnston dans le Times, les événements qu’elle raconte « n’ont pas profondément imprégné notre imaginaire ». Ils ne nous sont pas « aussi familiers » que les aventures des guerriers achéens devant Troie ou des prophètes de l’Ancien Testament. La raison de cette anomalie est simple : « L’épopée a été perdue pendant deux mille cinq cents ans. » Elle n’a été redécouverte qu’au milieu du XIXe siècle, lorsqu’un jeune voyageur anglais, en fouillant des monticules à proximité de Mossoul (dans l’Irak actuel), découvrit les ruines de l’antique Ninive. Parmi elles, les restes de la bibliothèque des rois assyriens. Des dizaines de milliers de tablettes d’argile furent exhumées et expédiées au British Museum. Elles étaient couvertes d’une écriture cunéiforme déchiffrée en 1857 et il fallut attendre encore une quinzaine d’années pour qu’un conservateur du musée repère celles sur lesquelles était gravé le Gilgamesh.

Elles racontaient l’histoire du roi éponyme, souverain d’Uruk (dans le sud de l’Irak actuel), sa force (sa brutalité aussi), son amitié avec l’homme sauvage Enkidu, civilisé par l’amour, leurs combats communs contre divers monstres, la mort de cet ami, le chagrin du roi, puis sa vaine quête de l’immortalité qui l’amène à rencontrer le sage Utnapishtim, le seul homme auquel les dieux ont accordé le droit de ne pas mourir (après avoir survécu à un déluge presque en tous points semblable à celui qu’évoque la Genèse).

Dans sa longue introduction à la nouvelle traduction qu’il propose, le poète américain Stephen Mitchell rappelle l’enthousiasme du jeune conservateur, qui s’exclama : « Je suis le premier homme à lire cela après plus de deux mille ans d’oubli ! » Puis il se mit à courir « à travers la pièce dans un état d’excitation fou et, à la surprise générale, commença de se déshabiller ».

Cette nouvelle traduction a la particularité de ne pas se présenter comme telle, mais plutôt comme une nouvelle « version ». Mitchell reconnaît ne pas parler un mot d’akkadien et s’être appuyé sur les traductions déjà existantes (notamment celle de A. R. George, en deux volumes, et celle du Français Jean Bottéro). Il a clarifié, coupé, parfois aussi complété le texte littéral, dont Rachel Campbell-Johnston avoue qu’il est « pratiquement illisible », voyant d’ailleurs dans cette obscurité une autre raison de son relatif manque de succès. Le résultat – auquel la traduction française (en alexandrins non rimés) rend parfaitement justice – est un texte limpide et puissant à la fois, qui, à en croire Campbell-Johnston « devrait être reconnu comme le nouveau texte standard ». 

Vivre laide

Rebecca, l’héroïne de ce roman, a le malheur d’être née laide. Laide à un point que personne ne pourra jamais voir en elle autre chose qu’un monstre. Sa mère, une beauté, la rejette ; son père, lui aussi magnifique, l’ignore. « Le chagrin inconsolable d’avoir déçu ses parents, de les avoir humiliés, d’avoir détruit leur amour, de leur avoir refusé la joie de pouvoir l’aimer, la hante », raconte Natalia Aspesi dans la Repubblica. On suit donc l’existence cloîtrée de Rebecca, consciente que son apparence est une « insulte à son espèce », et qui doit apprendre à vivre sans espoir, à considérer le rejet dont elle est l’objet comme son destin. Restent ses mains, la seule partie de son corps à avoir été épargnée par la disgrâce. C’est d’elles que va surgir le salut : elle se découvre un don pour le piano. Et, comme le résume la romancière, Mariapia Veladiano, dans un entretien au magazine Grazia, « la musique devient une vie possible ». 

Le gourou de la semaine de quatre heures

Timothy Ferriss, auteur de livres de développement personnel, a récemment organisé une soirée à San Francisco, ville où il habite. Officiellement, il ne s’agissait pas de fêter la sortie de son dernier livre à ce jour – 4 heures par semaine pour un corps d’enfer. Perte de poids, performances sexuelles : comment devenir un surhomme (1) – au succès spectaculaire. Un livre où Ferriss enjoint à ses lecteurs de « tailler dans le gras » et leur propose des centaines de « règles scientifiques pour redessiner le corps humain », comme prendre des bains de glaçons pour perdre du poids ou manger du beurre d’amandes bio sur des bâtons de céleri contre l’insomnie. La soirée n’était pas davantage censée célébrer le succès ininterrompu de son premier livre, La Semaine de 4 heures. Ouvrage où Ferriss invite le lecteur à s’informer en se contentant de parcourir les titres visibles derrière la vitre des distributeurs automatiques de journaux et à sous-traiter la gestion de son agenda et de ses finances à un secrétariat à distance de Bangalore.

En s’emparant ce soir-là du micro, dans la salle louée pour l’occasion des « Broadway Studios » situés dans un coin miteux du quartier de North Beach, Ferriss a expliqué que la fête avait pour but d’encourager la fécondation réciproque des membres des nombreux milieux sociaux et professionnels où lui-même navigue. « Chacun de vous est génial à sa manière, mais fonctionne en circuit fermé », déclara-t-il pendant que ses invités se démenaient sur la piste de danse en sirotant des cocktails baptisés de noms comme « Sex Machine » et « Übermensch ». « Chacun d’entre vous déchire, poursuivit Ferriss, mais je veux que vous quittiez votre petit confort pour aller parler à quelqu’un que vous ne connaissez pas. »

Ne connaissant personne, j’ai donc quitté mon petit confort pour aller discuter avec un jeune homme du nom de Courtney Reum, qui m’a raconté qu’il avait démissionné de chez Goldman Sachs pour créer une entreprise qui fabrique et distribue Veev, une liqueur de baies d’açaï bio, kasher, sans gluten, respectueuse de la neutralité carbone, et vendue dans une bouteille en verre recyclé avec des étiquettes imprimées à l’encre de soja. J’ai aussi rencontré Tracy Reifkind, une prof de gym, qui apparaît dans 4 heures par semaine pour un corps d’enfer ; elle y explique comment elle a perdu plus de 50 kilos en balançant des kettlebells [des boulets de canon en acier avec une anse, utilisés dans l’entraînement des forces spéciales russes], technique reprise par Ferriss. « J’applique la méthode Jassercize (2) des kettlebells », m’a-t-elle confié. Il y avait encore Mike Geary, créateur du site truthaboutabs.com (« La vérité sur les abdos »), une affaire en or. Il vit à Vail, dans le Colorado, et commence ses journées en consultant le bulletin d’enneigement des pistes. J’ai aussi découvert que Reid Mihalko, directeur du site de conseil sur la sexualité reidaboutsex.com – « Ce que Ferriss fait pour le bide, je le fais pour le sexe » – a des mains extraordinairement chaudes.

M. J. Kim, une publicitaire, décrit affectueusement Ferriss comme « le plus grand génie de l’autopromotion que je connaisse ». Peu après leur rencontre, il lui a demandé si elle accepterait qu’il vienne s’agréger à sa fête d’anniversaire pour lancer La Semaine de 4 heures. « C’était grotesque, dit-elle. Pendant que tout le monde buvait des cocktails en chantant “happy birthday”, Ferriss distribuait son livre. Et tout le monde se demandait, genre, “Mais qu’est-ce que c’est que ce type ?” » Chris Ashenden, grand ami de Ferriss, était aussi de la fête. Les deux hommes s’étaient rencontrés quelques années plus tôt à Buenos Aires. Ashenden, un Néo-Zélandais, est immortalisé dans l’œuvre de Ferriss sous le nom du « Kiwi » : dans 4 heures par semaine pour un corps d’enfer, l’auteur explique que le Kiwi « avait été un joueur de rugby de haut niveau en Nouvelle-Zélande, mais était tout aussi fier de consacrer son diplôme de physiologie de la musculation à magnifier le postérieur des femmes ». « Tim est génial », m’a hurlé le Kiwi pour couvrir le boucan des baffles, avant de se tourner pour parler à l’oreille d’une séduisante jeune femme dont le séant n’avait manifestement nul besoin de son régime sportif.

Ferriss a 33 ans, et il est d’une affabilité presque surnaturelle, avec sa mâchoire carrée, ses yeux bleus pétillants, et son beau crâne bronzé qui étincelle sous ses cheveux blonds coupés ras. Tout au long de la soirée, je l’ai vu gambader à travers la pièce en enlaçant vigoureusement les dames et en agrippant les hommes par le muscle deltoïde. À un moment, une femme élancée, longs cheveux bruns, robe de cocktail noire au décolleté plongeant et chaussures rouges à talons aiguilles, l’a abordé. « Salut Tim, c’est moi Amy ! » Ferriss – qui portait des jeans et une chemise à carreaux par-dessus son pantalon – a poussé un cri de joie et l’a embrassée chaleureusement.

C’était Amy Hogg, son assistante à distance, qui vit à Kelowna, dans la province canadienne de Colombie-Britannique. « Je travaillais à temps partiel pour un autre auteur, m’a-t-elle expliqué, quand Tim m’a envoyé un e-mail en me demandant : “Vous ne connaîtriez pas d’autres minettes canadiennes d’enfer qui bossent comme assistantes virtuelles ?” » Elle a aussitôt proposé ses propres services, et a fini par laisser tomber tous ses autres clients pour se consacrer à Ferriss. Bien qu’ils échangent en général au moins un message par jour, ils ne s’étaient jamais encore rencontrés. Tim, admiratif, l’a reluquée de la tête aux pieds et lui a dit : « Si j’avais su que mon assistante était aussi sexy, je n’aurais pas attendu tout ce temps pour la rencontrer ! »

 

Noces du management et du New Age

Chaque génération a le gourou du développement personnel qu’elle mérite. En 1937, à l’apogée de la Grande dépression, Napoleon Hill écrivait Réfléchissez et devenez riche (3), qui prétendait distiller les principes qui avaient fait la fortune d’Andrew Carnegie. La Puissance de la pensée positive (4), publié en 1952 par Norman Vincent Peale, expliquait aux lecteurs que des techniques comme « vider son esprit deux fois par jour » assureraient leur succès. Les années 1970 venues, Werner Erhard et consorts promettaient l’enrichissement matériel par l’enrichissement spirituel. Quant aux années 1980-1990, elles ont célébré les noces des maximes du consulting en management et de la pensée New Age avec des livres comme Les 7 Habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent (5) de Stephen Covey. Et, cette dernière décennie, la vague a porté les ouvrages comme Qui a piqué mon fromage ? (6) par Spencer Johnson, qui se proposent d’aider les lecteurs à maximiser leur potentiel professionnel dans un monde du travail imprévisible.

Les livres de Ferriss attirent ceux qui ont perdu le goût du fromage. « Il ne s’agit pas de trouver le boulot de vos rêves, écrit-il dans La Semaine de 4 heures. Je pars du principe que, pour la plupart des gens, disons entre six et sept milliards de personnes, le job idéal est celui qui prend le moins de temps possible. » Ferriss ne préconise pas pour autant l’oisiveté, mais plutôt une sorte d’entrepreneuriat survolté de l’esprit et du corps, où chacun devient le coach de sa propre vie, l’investisseur en soi-même, son webmaster personnel, son propre prof de gym et le cobaye de ses expériences pharmaceutiques particulières. Car son corps est un laboratoire potentiel : avec « quelques petites astuces », affirme Ferriss, on peut porter au maximum ses performances physiques. Ses livres semblent d’ailleurs rencontrer beaucoup d’écho chez les lecteurs de Wired et autres consommateurs de barres énergétiques – des hommes qui ne poussent pas le souci des abdominaux jusqu’à s’abonner à Men’s Health, mais trouvent chez Ferriss l’espérance d’améliorer leur tonus intellectuel tout en se dotant d’une enviable musculature.

 

Les risques de l’auto-expérimentation

Voici l’âge de l’auto-expérimentation, proclame volontiers cet auteur qui a fait de la notion de « plus petite dose efficace » un mantra. Son but est de déterminer le maximum atteignable avec un effort minimal, et sa méthode consiste à interroger des experts – Ray Cronise, un ancien chercheur de la Nasa ; Pavel Tsatsouline, un ex-instructeur des forces spéciales soviétiques ; Nina Hartley, une actrice porno – et à transmettre leurs trouvailles dans une prose qui oscille entre le jargon high-tech et la conversation badine. Les passages les plus techniques du livre ressemblent à une caricature de conférence TED (7). À propos de diminution de la masse graisseuse, il écrit par exemple : « Si vous êtes en dessous de 25 %, n’hésitez quand même pas à mesurer votre taux avec la méthode DEXA, le système Bod Pod, ou l’échographie. Si elles ne sont pas accessibles, optez pour la pince à plis cutanés avec un professionnel qualifié – toujours le même à chaque visite de suivi – et exigez qu’il utilise l’algorithme Jackson-Pollock à 3 ou 7 points (8). » Mais dans ses moments plus populo, Ferriss écrit comme un journaliste de Playboy : « Maintenant, sortez les enfants – je vais vous confier quelque chose de stupéfiant et d’épouvantable… La plupart des mecs aiment le porno. Et le Père Noël n’existe pas. »

Les auto-expérimentations de Ferriss ne sont pas allées sans risque : en 2009, il a atterri aux urgences avec une infection articulaire après une série d’injections d’hormones de croissance dans une clinique du sport en Arizona. Et un jour, au Cap, après avoir ingurgité une dose massive de Resveratrol, substance qui allonge la vie des souris de laboratoire, il a découvert que les pilules contenaient aussi un laxatif. Ce genre d’exploits pourrait inciter les lecteurs à voir en lui une sorte de charlatan, mais l’auteur prend soin de multiplier les mises en garde. « Par pitié, ne soyez pas stupides, ne vous tuez pas, écrit-il. Cela nous ferait du tort à l’un comme à l’autre. Prenez l’avis d’un médecin avant de faire quoi que ce soit de conseillé dans ce livre. »

Ses détracteurs ont comparé Ferriss à l’homme de cirque P. T. Barnum, et on ne peut nier qu’il a l’art consommé de se vendre : on l’a ainsi entendu faire grand bruit à propos de la décision prise par les supermarchés Costco de ne plus distribuer 4 heures par semaine pour un corps d’enfer – imputant cette décision au caractère fort explicite du chapitre sur « L’orgasme féminin de quinze minutes » –, et la polémique qui s’est ensuivie a nourri de libidineuses recherches Google, transformant l’affaire en filon marketing. Lui-même se voit évidemment comme bien autre chose qu’un simple camelot. « C’est très facile de bricoler mes propos pour en faire un message digne de Barnum plutôt qu’une pensée de Thoreau ou de Sénèque, auxquels je m’identifie pourtant beaucoup plus », m’a-t-il confié il y a peu. Ferriss admire tout particulièrement Sénèque pour sa maîtrise de la réflexion stratégique et son éloge du détachement à l’égard des choses de ce monde. Au fil des ans, il a bien dû offrir plus de 400 exemplaires des Lettres à Lucilius, ouvrage qui est à ses yeux le « système d’exploitation idéal pour quiconque agit dans un environnement à haut stress ». C’est considérable – même si nous sommes loin des milliers d’exemplaires de 4 heures par semaine pour un corps d’enfer qu’il a dédicacés pour une précommande promotionnelle organisée sur le site de Barnes and Noble, afin de le propulser dans les listes de bestsellers.

Le premier livre de Ferriss, La Semaine de 4 heures, a essuyé le refus de près de vingt-six éditeurs avant d’être accepté par Crown, et l’auteur est manifestement fier de ce score. Mais on comprend aisément la prudence des vingt-six, car l’esthétique de Ferriss rejette ouvertement la culture promue dans la plupart des livres de conseils en stratégie, ou dans un film comme The Social Network, sur l’aventure Facebook : une culture mêlant addiction au smartphone, petites intrigues entre hommes d’affaires et nuits entières passées au bureau. L’idée d’écrire La Semaine de 4 heures est venue à son auteur lors d’un moment de révélation personnelle. En 2004, Ferriss, en plein burnout à la tête d’une firme de compléments nutritionnels pour sportifs où il travaillait douze heures par jour, sept jours sur sept, s’avisa qu’il préférait utiliser son temps pour apprendre le tango à Buenos Aires ou le tir à l’arc à Kyoto. Il comprit aussi qu’en automatisant au maximum son activité, il pouvait tout à fait se le permettre. En tout cas jusqu’à un certain point. Kane Ng, une figure d’Hollywood et un ami de Ferriss, m’a confié avec insistance : « Tim, c’est du bidon complet, tu sais. La semaine de quatre heures ? Tu parles : il est constamment en train de bosser. » Sénèque lui-même n’a-t-il pas dit qu’une hyperbole « affirme l’incroyable pour signifier le croyable (9) » ? Et de conseiller aux apprentis nouveaux riches de consulter leur boîte mail deux fois par jour tout au plus, et d’installer des réponses automatiques pour informer les correspondants de l’indisponibilité du destinataire (d’ailleurs, ces jours-ci, quiconque lui envoie un message reçoit immédiatement en retour une réponse automatique avec cette allègre formule d’interruption des travaux : « Vive la vie en dehors de la boîte de réception »). Le livre conseille aussi aux lecteurs de prendre dès à présent ce que Ferriss appelle des « mini retraites » – un mois au Costa Rica, trois à Berlin – plutôt que de différer les perspectives de temps libre jusqu’aux dernières décennies de leur vie. Et il suggère de financer tout cela en se trouvant une « muse », qu’il définit, se distinguant en cela de Sénèque, comme un « système permettant de générer du cash sans dépenser de temps ».

 

« Le chat qui dégueule »

Trouver sa muse, c’est comme tuer l’ours avant d’en vendre la peau, plus facile à dire qu’à faire ; mais les appels de Ferriss à se libérer du travail ont suscité un immense intérêt, surtout auprès de jeunes pour qui le salariat pourrait bien être de toute façon une chimère, au regard du taux de chômage. De même, 4 heures par semaine pour un corps d’enfer s’adresse aux obsessions et angoisses particulières du jeune mâle américain. Ferriss explique comment on peut perdre 10 kilos en un mois sans faire de gym – une question d’œufs, d’épinards et de lentilles – et comment tripler leur taux de testostérone. (Messieurs, mettez votre iPhone dans la poche de votre sac à dos, pas dans la poche de vos jeans !) Ce livre de 550 pages fourmille de conseils d’une pittoresque bizarrerie – l’auteur préconise de durcir sa paroi abdominale en faisant « le chat qui dégueule » – mais rassure en même temps les lecteurs en leur expliquant qu’ils n’ont pas besoin d’aller jusqu’à se faire injecter une solution israélienne de cellules souches dans la moelle épinière, comme Ferriss lui-même l’a fait pour les besoins de l’enquête. Pas besoin non plus d’adopter sa méthode pour vérifier l’efficacité de la boulimie maîtrisée : peser ses excréments pour découvrir la composition exacte de sa propre merde.

J’ai rencontré Ferriss pour la première fois à New York, chez Fred’s, un restaurant du grand magasin de luxe Barneys, dans l’Upper East Side. Conformément à une technique d’optimisation de l’emploi du temps tirée de La Semaine de 4 heures, il avait « accolé » deux rendez-vous consécutifs, s’arrangeant pour me voir juste après deux producteurs de cinéma. Mais, à la suite d’une malheureuse erreur d’« accolage », Ferriss avait négligé de prendre une table avec vue sur l’entrée du restaurant, si bien que je suis entrée et me suis assise sans qu’il me remarque, et que je l’ai repéré la première. Il était reconnaissable entre tous : dansant la gigue sur son siège, en jeans et en T-shirt au milieu d’hommes en costume sombre et de femmes aux cheveux lissés à la japonaise, il avait l’air d’un aimable routard en quête d’un plan canapé-lit auprès d’un généreux inconnu.

Ferriss a grandi dans les Hamptons ; mais pas, s’empresse-t-il de souligner, dans une famille du genre à faire ses emplettes chez Barneys : « Je n’ai pas joué au tennis avec Steven Spielberg ni pris un verre de vin avec le comédien Jerry Seinfeld – j’étais celui qui leur servait le café. » Son père était agent immobilier et sa mère kinésithérapeute spécialisée en gériatrie. « J’étais un pur rat des villes, a-t-il poursuivi – le gosse avec une coiffure de zonard qui rêvait d’arracher les emblèmes des capots des voitures de luxe. »

Jusqu’à sa première année au lycée d’East Hampton High, Ferriss fréquente les établissements locaux. C’est alors qu’un copain qui fréquente Saint Paul, le pensionnat d’élite du New Hampshire, lui suggère de poser sa candidature. Il le fait, est admis, et débarque en seconde année. Comme il pratique la lutte depuis l’enfance, il devient un membre enthousiaste de l’équipe du lycée. L’ancien entraîneur de l’établissement, John Buxton, se souvient : « Ferriss travaillait vraiment dur – il cherchait en permanence à s’améliorer et se donnait toujours à fond. Et puis, son côté entrepreneur a commencé de transparaître. Il s’est mis à en faire plus avec moins d’effort. Un jour, il est venu me voir pour me dire : “J’ai découvert cette technique pour les haltères : plutôt que de mettre 125 kilos sur la barre et de faire le ‘développé couché’ complet, je vais plutôt mettre 150 kilos et ne lever que sur quelques centimètres.” » Quelques années plus tard, Ferriss remportait un championnat de boxe chinoise grâce à ce genre d’innovation. Il avait étudié à fond les règles dans les plus petits détails et découvert que, si un combattant tombait trois fois du ring durant le même round, il perdait le match. « J’ai décidé d’exploiter ce détail technique comme tactique de base, en cherchant à pousser systématiquement l’adversaire hors du ring », écrit Ferriss dans La Semaine de 4 heures. « J’ai gagné tous mes matchs par K.-O. technique et je suis rentré chez moi avec le titre de champion. »

Saint Paul exigeant de ses élèves l’apprentissage d’une langue étrangère, Ferriss a choisi le japonais et passé sa première année dans une famille d’accueil à Tokyo, où il fréquentait l’école japonaise. Une expérience formatrice : « J’ai compris à quel point la plupart des règles sont arbitraires. Au Japon, on se lave avant d’entrer dans la baignoire, et il y a un ordre de préséance pour prendre le même bain. Toutes ces conventions dont j’ai perçu le caractère complètement discrétionnaire m’ont conduit à remettre en cause bon nombre de mes présupposés dans tous les domaines. » Un entraînement de sumo auquel on l’invita fut le clou de son séjour. « Je me suis retrouvé en train de me faire habiller par deux sumotoris – ce qui n’est pas banal à 15 ans – à poil, avec un carré de tissu entre les fesses », se souvient-il.

 

Une usine à monstres

Il a raconté cette expérience nipponne dans sa lettre de motivation pour entrer à l’université, et fut accepté à Princeton, où il s’inscrivit d’abord en neurosciences avant de choisir une spécialité « Asie de l’Est ». Il parle le japonais et le mandarin, même si l’écouter rappelle irrésistiblement Mike Myers baragouinant en cantonais dans la comédie culte Wayne’s World. À Princeton, Ferriss a tenté de vendre des cassettes de conseil pour l’admission à destination des lycéens, mais l’idée a fait un flop. Avant de passer son diplôme, il a interrompu ses études pour se lancer dans une nouvelle aventure commerciale – créer une chaîne de salles de gym de luxe à Taiwan – qui a elle aussi capoté. Il a toujours plus ou moins le fantasme d’ouvrir sa propre salle de sport : « Ce serait spartiate et très, très cher. Je pense que ce serait vraiment marrant à faire : trouver un bunker ou un entrepôt en ruine et en faire une sorte d’usine à monstres physiques. Il y aurait aussi une chambre stérile, secrète, d’une propreté nickel, où des médecins viendraient une fois par semaine pour des prises de sang ; et l’équipe compterait un phlébologue. » Après la fac, Ferriss est parti pour la Silicon Valley où il a trouvé un poste de commercial dans une start-up de stockage de données. Là, il a découvert qu’il pouvait damer le pion à ses collègues en passant la plupart de ses coups de fil juste avant ou juste après les heures de travail, quand on risque le moins d’affronter le barrage des secrétaires.

Il a adhéré à une association de créateurs de start-up et s’est porté volontaire pour en organiser les manifestations, se battant pour faire venir les conférenciers qui le fascinaient, à commencer par Jack Canfield, responsable d’une collection de livres de développement personnel. Ferriss a proposé de lui ouvrir les portes de la Silicon Valley, et son interlocuteur a accepté de venir s’exprimer gratuitement. « Tim n’hésite pas à demander, confie-t-il aujourd’hui. Et c’est exactement ce que j’enseigne dans mes livres. Il a pris l’habitude de m’envoyer un message de temps en temps pour me dire où il en est et me demander conseil. » Canfield est devenu le mentor de Ferriss et lui a déniché un agent littéraire ; mais l’échange s’est rééquilibré au fil du temps. « J’ai appris des choses dans son dernier livre, avoue le maître. Le chapitre sur l’orgasme de quinze minutes – ma femme et moi, nous avons essayé la technique, avec beaucoup de succès. » Canfield n’est pas le seul auteur de bestsellers dont Ferriss soit devenu l’ami : Nassim Taleb (Le Cygne noir) affirme lui aussi suivre certains des conseils de 4 heures par semaine pour un corps d’enfer, comme balancer des kettlebells ou se gaver de protéines. « À notre deuxième rencontre, nous avons déjeuné ensemble, et mangé jusqu’au dernier œuf du restaurant », explique Taleb.

En 2000, Ferriss a créé son entreprise d’aliments pour sportifs – son dernier « vrai » boulot. La firme vendait un complément nutritionnel du nom de BrainQuicken (« Accélérateur cérébral ») pour les étudiants, qui prétendait stimuler la mémoire et la concentration. Le produit a décollé après avoir été repositionné pour les athlètes sous le nom de BodyQuick. Mais à mesure que les ventes s’envolaient, le stress et le surmenage gagnaient Ferriss, à qui sa petite amie du moment, lassée de ses interminables journées, offrit un cadre avec la sentence : « Le travail s’arrête à cinq heures ». « Elle m’a dit : mets ça sur ton bureau – je crois que tu as besoin qu’on te le rappelle, pour ton propre bien, raconte Ferriss. C’était l’équivalent d’une lettre de rupture. » Il a finalement revendu l’affaire en 2009 quand elle a perdu son rôle de muse – générer du cash sans dépenser de temps – grâce au commerce très lucratif de ses livres. « Cette entreprise, c’était un peu comme l’antivirus sur un ordinateur : elle me ralentissait ; elle accaparait en permanence 5 ou 10 % de mon cerveau », explique-t-il.

Depuis quelque temps, c’est une autre maxime qui accompagne Ferriss. On la doit au grand cuisinier Bobby Flay : « Prenez des risques, ça paiera. Apprenez de vos erreurs jusqu’à ce que vous réussissiez. C’est aussi simple que ça. » La citation trône, encadrée, sur le bureau de son appartement de San Francisco, à côté d’une bibliothèque remplie d’exemplaires de La Semaine de 4 heures en quelques-unes des trente-quatre langues dans lesquelles le livre a été traduit. L’appartement possède un jardin intérieur débordant de plantes tropicales (« mon caisson pressurisé ») et une cuisine regorgeant de thés verts et blancs, qu’il boit dans l’espoir que cela conjurera le cancer. Le jour de ma visite, un maillot de bain maculé de sang de requin était accroché au panier à linge – Ferriss était allé en Floride marquer des requins-tigres dans un laboratoire de biologie marine, « pour s’amuser ».

De multiples appareils de gym aux allures d’instruments de torture étaient éparpillés dans le salon, qui ressemblait au décor d’un film publicitaire. Des mangas en plusieurs langues occupaient les rayonnages de la bibliothèque ; Ferriss s’en sert pour cultiver ses connaissances linguistiques (en plus du japonais et du mandarin, il parle l’espagnol et un peu l’allemand). On y trouvait aussi un exemplaire grand ouvert du dernier discours, la conférence d’adieu (10) prononcée par le professeur d’informatique Randy Pausch – « Une sorte de memento mori », explique Ferriss. L’entrée était encombrée de kettlebells et d’une collection de chaussures : des tennis, des Vibram à orteils séparés, et une paire de cuissardes de femme, en daim noir, manifestement pas à sa pointure. Une armure de kendo était aussi rangée dans un coin. Sans oublier l’inévitable cadre avec une photo artistique de femme nue.

 

Sa chambre, « l’antre du magicien »

Ferriss m’a conduite en haut des marches vers sa chambre à coucher en mezzanine, équipée du système Zeo de surveillance des ondes cérébrales pour le suivi du sommeil. « C’est ici l’antre du magicien », a-t-il dit en rigolant. Son chapitre sur « l’orgasme de quinze minutes » est probablement le plus lu de tous : on y trouve des dessins au crayon aussi explicites que les panneaux expliquant la manœuvre de Heimlich (11) à l’affiche dans les restaurants. On y montre comment le partenaire sexuel d’une femme peut « faciliter » la prolongation de son extase. L’expérience dont Ferriss fait la promotion est moins surhumaine que ne le laisse entendre le titre du chapitre : il s’agit d’une session de quinze minutes de caresses très circonscrites, au cours de laquelle la femme connaît des orgasmes à répétition. « Il ne s’agit pas juste d’avoir le vagin convulsé pendant un quart d’heure – ce serait atroce pour toutes les parties concernées », précise-t-il.

Ferriss n’a pas de véritable relation amoureuse actuellement, mais il affirme qu’il aimerait un jour se marier et avoir des enfants ; et il fait un dépôt à une banque de sperme au cas où. Car ses techniques d’efficacité en quatre heures ne s’appliquent pas forcément bien au théâtre amoureux : « La relation affective de quatre heures, ça n’existe pas », reconnaît-il. Ses chapitres sexuels ont certes excité la curiosité de certaines partenaires, admet-il, mais il ne recommande pas d’appliquer ses techniques dès la première nuit : « Pour un premier rendez-vous, ce serait franchement bizarre, parce qu’il faut chevaucher la femme sur le côté, la tête vers ses pieds. Alors, c’est quitte ou double : soit elle te prend pour un psychopathe ou un autiste ; soit ça marche du tonnerre. »

Peu avant la fin de l’année universitaire, Ferriss est allé à Princeton pour intervenir dans le cours sur l’entrepreneuriat donné par Ed Zschau, un professeur du département de génie électrique. Ferriss a lui-même suivi ce cours et, depuis neuf ans, il y retourne chaque année pour partager son expérience et son savoir. Je suis tombée sur lui à l’extérieur du bâtiment, où il squattait un rebord de fenêtre, mettant en pratique ce précepte de La Semaine de 4 heures qui intime de travailler n’importe où. Il parlait avec animation devant la caméra de son ordinateur portable, enregistrant une vidéo promotionnelle qu’il destinait à son blog. Mais le travail nomade n’est pas sans aléas : au moment où il achevait la vidéo, Ferriss fit tomber accidentellement dans une grille d’évacuation le carnet où était consigné le plan de sa conférence – et des idées pour d’autres projets.

Sans ses notes, Ferriss s’est rabattu sur sa biographie, bien rodée, racontant aux étudiants son parcours de Princeton à la Silicon Valley et au-delà, mentionnant au passage que ses ouvrages avaient été expurgés des rayons de Costco, et leur conseillant de lire les Lettres à Lucilius ainsi que Homme d’affaires malgré moi (12) d’Yvon Chouinard, le fondateur de la marque de vêtements Patagonia, et Réussir… et après (13) du milliardaire britannique Richard Branson. « Avec ces livres, vous aurez pratiquement tout ce qu’il faut pour vous lancer à votre sortie de la fac », dit-il. Après la conférence, les étudiants ont fait la queue pour photographier Ferriss avec leurs téléphones. Un jeune homme du Kazakhstan s’est adressé à lui en japonais avant de mimer une position de kickboxing pour la caméra. D’autres lui ont demandé comment le joindre pour lui poser des questions supplémentaires. Ferriss a fait face à toutes ces demandes avec un charme très « open source ».

 

Vivre hors travail

Il déclare n’être absolument pas gêné par le fait d’acheter sa propre liberté de vivre « hors de sa boîte de réception » en transférant les corvées aux boîtes de réception d’individus moins vernis des pays en développement. « Il y a des gens auprès de qui j’ai sous-traité en Inde et qui sous-traitent à présent une partie de leur travail aux Philippines », explique-t-il. « C’est une utilisation efficace du capital, et si l’on veut profiter des bienfaits du libre marché, si l’on veut jouir des avantages du système capitaliste, ce sont les règles qu’il faut suivre. » Samasource, l’une de ses start-up favorites, confie la transcription et d’autres tâches liées à Internet à des camps de réfugiés ou d’autres communautés très défavorisées de la planète. Ferriss fait de généreux dons à certaines organisations caritatives : une partie des droits de 4 heures par semaine pour un corps d’enfer sont ainsi reversés à l’hôpital pour enfant St. Jude, et il siège au conseil d’administration de donorschoose.org, une organisation d’aide aux écoles défavorisées lancée par l’un de ses anciens coéquipiers de l’équipe de lutte de Saint Paul.

Poussant plus loin l’exploration des avantages de l’économie de marché, Ferriss s’est associé à Amazon pour la publication de son prochain livre, The 4-Hour Chef (paru en 2013, non traduit), venant ainsi conforter la volonté d’Amazon de se positionner désormais comme éditeur de livres. « L’un de mes principaux plaisirs dans la vie, c’est d’essayer des choses qui n’ont encore jamais été faites, et j’avais simplement envie de changer de bac à sable », confie-t-il. Il a aussi élargi la gamme de ses intérêts à l’investissement : il a commencé de proposer des conseils en marketing à différentes start-up contre participation au capital, et acheté des actions de Facebook et de Twitter, estimant qu’il y aura toujours assez de gens plus sensibles au charme de la connectivité numérique qu’à ceux du marquage récréatif de requins ou du tango – ou toute autre activité praticable pendant les 164 heures de temps libre que laisse une semaine de travail de quatre heures.

Après sa conférence à Princeton, Ferriss est rentré à Manhattan. Il avait rendez-vous ce soir-là avec le patron d’un fonds de placement désireux de l’embaucher comme conseiller de luxe, tant pour l’embellissement de son corps que pour la paix de son âme. Ferriss savourait la perspective d’appliquer ses méthodes de quatre heures, non pas à aider ledit manager à améliorer sa façon de vivre hors travail, mais à rendre sa maîtrise de l’univers plus magistrale encore. « Il s’agit de voir comment je peux lui apprendre à être trois fois plus performant qu’aujourd’hui, sur le plan physique et cognitif, dit-il. Il est au top dans son domaine, et il veut y rester. Très souvent, les gens comme lui brûlent forcément la chandelle par les deux bouts. Développer sa capacité de travail et ses performances, c’est lui donner un net avantage compétitif dans un monde où il faut se battre sans relâche pour trouver des investisseurs et des financements. »

Les notes pour ce rendez-vous étaient elles aussi dans le carnet malencontreusement tombé dans la grille d’évacuation, mais Ferriss n’en avait cure. L’essentiel était stocké ailleurs et puis, à quoi bon se tracasser pour une perte irrémédiable, surtout quand il y a encore tant à gagner ? « Merci Sénèque ! » s’amuse-t-il.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 5 septembre 2011. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Contre l’islamophobie

Dans son dernier livre, la philosophe américaine Martha Nussbaum prend la défense des minorités religieuses – et notamment de la minorité musulmane – qu’elle juge stigmatisées dans les démocraties européennes. Selon elle, trois critères permettent d’apprécier la tolérance dont elles bénéficient : la plus ou moins grande liberté de conscience, la capacité d’autocritique de la culture civique, et l’empathie. Dans ces trois domaines, l’Europe serait très en retard sur les États-Unis. En témoignent, selon Nussbaum, la loi anti-burqa en France ou le référendum anti-minarets en Suisse.

Fondés par des populations ayant fui les persécutions religieuses, les États-Unis se sont construits sur des principes politiques et non sur une appartenance culturelle. La religion et la culture ont en revanche joué un rôle majeur dans la conception européenne de la nation. « La stratégie du livre consiste à révéler les inconséquences de nos jugements », explique Giles Fraser dans le Guardian : « Pourquoi ceux qui associent la burqa avec la violence contre les femmes ne proposent-ils pas aussi d’interdire l’alcool, très souvent responsable des mauvais traitements qu’elles subissent ? Bien entendu, en cas de contrainte physique, la loi doit intervenir, mais qu’en est-il des pressions culturelles ou communautaires ? En quoi diffèrent-elles de celles qu’on exerce sur un enfant qu’on oblige à apprendre le piano, s’habiller élégamment ou devenir comptable ? »

Une comédie allemande !

La littérature germanique ne brille guère par sa légèreté. Peut-être cela explique-t-il le succès outre-Rhin de cet étrange roman, si détonnant, signé d’un auteur dont on ne connaît que le pseudonyme (« einzlkind »). L’intrigue de ce « miracle de drôlerie » (selon les termes d’Oliver Jungen du Frankfurter Allgemeine Zeitung) se déroule en Angleterre, pays qui, lui, n’a plus besoin de faire ses preuves en matière d’humour. Harold, héros du livre éponyme et suicidaire récidiviste, se voit confier pour une semaine la garde de Melvin, un morveux de 11 ans, surdoué qui peut se targuer d’avoir mémorisé 1 238 livres et de connaître par cœur les sonates de Beethoven. Ensemble, ils se lancent à la recherche du père disparu de Melvin et vont vivre une suite d’aventures rocambolesques et pas nécessairement très vraisemblables. Qu’importe. Comme le remarque Oliver Jungen, « les romans comiques ont un gros avantage : même quand l’intrigue est faible, reste toujours l’humour ». 

L’écrivain et le chancelier

Sur le tarmac ruisselant de l’aéroport de Berlin-Tempelhof, ce 6 septembre 1961, deux hommes montent dans un minuscule biréacteur affrété spécialement. Quatre semaines plus tôt, la RDA a verrouillé dans la nuit sa frontière avec l’Ouest ; le drame de la partition allemande a commencé – en pleine campagne électorale. Les passagers qu’un pilote anglais conduit à Stuttgart sont des vedettes de la jeune République fédérale : le social-démocrate Willy Brandt, alors âgé de 47 ans et maire de Berlin, est candidat à la chancellerie, pour prendre la succession d’Adenauer ; il emmène avec lui en meeting un romancier de 33 ans qui vient de secouer le pays avec Le Tambour, son premier roman. Il s’appelle Günter Grass.

La veille au soir, lors d’une rencontre avec un groupe d’écrivains, Brandt a demandé si l’un d’eux avait par hasard des idées pour ses discours. « Moi, la terreur des bourgeois, se souvient Grass [dont la réputation d’anarchiste était bien établie], je fus le seul à lever le doigt. » Il devait par la suite lever le doigt un nombre incalculable de fois. Ces deux hommes furent l’un et l’autre admirés et vilipendés, aimés et haïs, et l’un et l’autre se sont vu décerner le prix Nobel, la plus haute distinction que le monde ait à offrir. Dix ans après ce vol, Grass fignolera en compagnie de l’historien Golo Mann, d’Egon Bahr et Horst Ehmke [deux hommes politiques, proches de Brandt] le discours de réception du Nobel de la paix décerné à Brandt dans le bungalow du chancelier à Bonn (1). En une décennie, ils auront changé le pays.

Voici que leur correspondance paraît pour la première fois dans son intégralité : « l’esprit » et « le pouvoir » réunis en 288 lettres, télégrammes, cartes pos­tales, remarquablement édités et commentés sur 1 200 pages de petits caractères, complétés par de nombreux documents et illustrations. Comme on pouvait s’y attendre, cette correspondance n’est pas équilibrée : un quart des lettres à peine émanent de l’homme politique qui, en règle générale, ne fait que réagir aux admonestations de l’infatigable écrivain.

Cette lecture est fascinante. Elle rappelle notamment comme les mentalités ouest-allemandes ont évolué entre 1961 et la mort de Brandt, en 1992. En 1961, Adenauer se moquait encore ouvertement de la naissance illégitime de son adversaire et Brandt devait intenter une action en justice contre les pamphlets, propagés par la Stasi, qui l’accusaient de comportement antiallemand lors de son exil, pendant la guerre. À la fin de sa vie, ce même Brandt était une grande figure respectée dans le monde entier.

Mais ce n’est pas lui qui rend cette correspondance passionnante : son action a déjà été bien étudiée et son aura de mystère a souvent stimulé contemporains et biographes. Ce qui frappe bien davantage au fil de ces pages, c’est la frénésie et la persévérance avec lesquelles Günter Grass, jeune écrivain en route vers la gloire, se jette dans les affaires publiques. Son énergie et, il faut bien le dire, son intelligence politique sont stupéfiantes. Voilà un livre qui consolera tous ceux qui veulent encore croire aux intellectuels engagés.

« Vos affaires qui sont aussi les miennes » : c’est par cet intitulé plein d’assurance que l’auteur présente en 1965 sa mission au candidat à la chancellerie. Une attitude symptomatique : dénué de tout esprit courtisan, Grass exige, exhorte, tape sur les nerfs, conseille, secoue et attaque – en privé comme en public. En 1964, il est en tournée pour Brandt, tandis qu’à Berlin le bureau électoral des jeunes écrivains, qu’il a créé, soutient le SPD. Cela ne l’empêche pas, un an plus tard, d’afficher son hostilité à la « grande coalition (2) » ni de prophétiser avec clairvoyance : « La jeunesse de notre pays va tourner le dos à notre État et à sa Constitution ; elle va aller se fourvoyer à gauche ou à droite dès que ce mariage contre nature aura été conclu. » Les soixante-huitards trouveront en lui leur plus opiniâtre adversaire progressiste : « J’accepte de vous servir d’amortisseur et de brise-lames contre toutes les attaques imaginables de la gauche, rationnelles ou irrationnelles », explique-t-il. Très logiquement, le leader du mouvement étudiant Rudi Dutschke reconnaissait en 1969 que « le combat de Grass » était « plus important que tous les autres ».

 

Soixante jours en bus

L’écrivain envoie des comptes rendus de ses tournées, fait des propositions personnelles et donne des idées pour les discours, que Brandt examine, et souvent retient : l’intellectuel se révèle un animal politique de la plus grande utilité. En 1967, Grass interpelle avec inquiétude ce Brandt qu’il admire « presque comme un père » : « Où est le vice-chancelier ? » [Brandt est alors ministre des Affaires étrangères avec titre de vice-chancelier] ; en 1968, on se tutoie. Grass organise une « initiative d’électeurs sociaux-démocrates (3) » à laquelle participent artistes et savants et, en 1969, il se lance dans une tournée électorale de soixante jours en bus, avec quarante-six conférences de presse et des rencontres avec 60 000 électeurs ; Brandt est enfin élu (c’était sa troisième tentative).

Les années qui suivent donnent le tournis, avec les débats houleux sur l’Ostpolitik – la politique de détente avec les pays de l’Est inaugurée par Brandt –, le vote de défiance manqué provoqué par l’opposition chrétienne-démocrate et les élections anticipées de 1972, puis la démission de Brandt en 1974 à la suite d’un scandale : l’un de ses proches conseillers, Günter Guillaume, a été démasqué comme agent de la Stasi. Grass était toujours passionnément de la partie et réclama plusieurs fois, mais en vain, un poste au sein du gouvernement : dans une lettre qu’il adresse au chancelier à l’occasion de son anniversaire, en 1969, on le voit faire son propre éloge, vanter sa « ténacité », son « humeur égale » et son « étonnante vitalité au vu de la situation pourrie ». Cela n’empêche pas les relations entre les deux hommes de se détériorer : l’écrivain se plaint qu’on repousse leurs rendez-vous, il entrevoit « parfois des signes de résignation » et critique ouvertement le « manque d’entrain » d’un chancelier « distant ». Ce dernier a désormais mieux à faire que de passer un week-end avec Grass qui l’agace, comme il l’avoue à son directeur de cabi­net. La lune de miel entre « l’esprit » et « le pouvoir » est terminée.

Confiance et respect demeureront néanmoins toujours de mise, bien au-delà de l’expérience du pouvoir ; on se tient au courant, on s’envoie des livres, on voyage, on continue à faire des projets politiques. Et on reste proches : « Je suis désolé d’apprendre que tu ne vas pas bien. J’espère que tu ne prends pas trop à cœur toutes ces critiques, ve­nues de gens qui ne t’arrivent pas à la cheville », écrit Brandt en 1986 pour consoler son ancien conseiller dont le roman La Ratte est éreinté par la critique. Mais la réunification, accomplie trop précipitamment au goût de l’écri­vain, sera un sujet de désaccord entre eux.

Contrairement à Goethe, Grass n’est donc jamais devenu ministre ; il est resté un compagnon de route sans poste officiel. Son énergie politique l’a néanmoins mené loin : c’est sa première femme qui, en 1968, reçoit pour lui le prix Fontane parce qu’il doit au même moment prononcer un discours devant le congrès du SPD. Quel auteur de 40 ans en ferait autant aujourd’hui ?

Quelle impression fait cette ferveur démocratique sur le lecteur qui connaît la « souillure » de Grass : son engagement, en 1944, à l’âge de 17 ans, dans les SS [qu’il n’a révélé qu’en 2006] ? On lit les lettres concernant sa visite de 1967 en Israël avec un sentiment étrange : l’Association des écrivains refuse de le recevoir et le président Shazar doit intervenir en sa faveur. Ce n’est pas sans un certain malaise qu’on lit les excuses que lui adresse le Premier ministre israélien Golda Meir, lors de son voyage de 1971, après que des manifestants ont perturbé la lecture qu’il donnait par le cri : « Les Allemands sont des assassins ! » Il en va de même avec ses vaines exhortations au ministre social-démocrate de l’économie Karl Schiller, membre du parti nazi à partir de 1937, de « faire une déclaration publique sur [son] action politique à l’époque du national-socialisme » : « Ce serait un soulagement pour vous et, en même temps, pour l’opinion, quelque chose comme un orage purificateur. » Mais il faut rendre justice à Grass : les reproches qu’il adresse à d’anciens nazis se limitent aux plus hauts personnages de l’État allemand. On ne saurait, en outre, ranger le jeune Günter, nazi par aveuglement, dans la même catégorie qu’un Kiesinger [chancelier fédéral de 1966 à 1969 et qui occupa de hautes fonctions dans le régime hitlérien]. Quoi qu’il en soit, l’« émigré » Brandt ne cède pas aux objurgations de son conseiller sur la question.

Parmi ses collègues écrivains, Grass ne fit pas que des émules. Hans Magnus Enzensberger et Martin Walser furent attirés pendant un moment par l’extrême gauche, beaucoup d’auteurs plus jeunes aussi. On s’éloigna. Même Hans Werner Richter, le Nestor du Groupe 47 (4), peste souvent dans son journal contre la vedette qui attire sur elle toute l’attention. « Il ne reste plus qu’un nom : “Günter Grass”. Et c’est trop peu pour moi… malgré tout », note-t-il dès 1966. « Il monopolise la scène à lui tout seul, lit-on cinq ans plus tard, quelques mois de retraite ne lui feraient pas de mal. »

Mais l’écrivain a engagé de nombreux intellectuels aux côtés du SPD, contribuant de manière décisive au rajeunissement de l’image du parti. Que Habermas et lui, les deux esprits allemands les plus saillants de l’après-guerre, n’aient pas eu le moindre penchant révolutionnaire a sans doute joué un rôle crucial pour la République fédérale. Et la littérature, dans tout ça ? Peut-être ce sacerdoce politique pour lequel Grass consumait ses forces fut-il une forme de diversion contre les crises d’écriture. Une source d’inspiration ou un fourvoiement, une compensation qui lui permettait de ne pas se concentrer, une « collaboration, pour laquelle tu as sacrifié quelques-unes des plus belles années de ta vie », comme le lui écrivit Brandt pour son cinquantième anniversaire. On peut bien essayer pour un moment de se figurer ce que serait deve­nu Günter Grass sans la politique – mais en vain : elle était son destin.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 8 mai 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Les mille et une vies du Kremlin

Rouge pour l’essentiel, forteresse bruissant d’innombrables secrets et cœur de la Russie, le Kremlin est par sa fonction, son architecture et son histoire un lieu unique au monde. En lisant le livre que lui consacre Catherine Merridale, on se demande pourquoi rien de ce genre n’a jamais été publié. Cela tient probablement en partie au culte du secret : il touche jusqu’aux archéologues s’efforçant de dégager les innombrables strates enfouies sous le gigantesque complexe que nous connaissons. Il est particulièrement difficile d’écrire au sujet d’une institution qui, au fil de ses cinq siècles d’existence, a revêtu tant de formes, connu un tel cycle de destructions-renaissances, et rempli des fonctions religieuses, politiques ou symboliques si différentes.

Merridale est parvenue à en ôter le vernis. Elle est capable de faire parler les cerbères de ses zones interdites (jamais simple pour un étranger) et de négocier les autorisations d’accès avec les archivistes russes (moins accueillants qu’un pitbull), pénétrant ainsi les rouages internes du Kremlin. En même temps, son attachement au site lui permet de donner vie aux données archéologiques et architecturales : peu d’auteurs peuvent écrire la biographie d’une cité ou d’une citadelle.

Red Fortress est, en partie, l’histoire d’une transformation permanente, par le feu et la reconstruction. Les poutres de bois et les terrassements du XVe siècle cèdent la place aux blocs de calcaire et aux briques cuites ; des artisans du cru se retrouvent à travailler pour des chefs de chantier italiens ou écossais. L’histoire de ces travaux de construction peut être vue comme une allégorie de l’État russe. En découvrant à la lecture l’antagonisme qui opposait les ouvriers prompts à jeter les poutres au petit bonheur la chance, sans grand souci de l’angle droit ni respect du niveau, et des architectes qui les stupéfiaient par la précision apportée à la taille des pierres et la minutie tatillonne de leurs plans et mesures, n’importe quel architecte officiant aujourd’hui en Russie aura un sentiment de déjà vu. Mais le vrai thème récurrent du livre, c’est l’incendie (résultat d’intentions criminelles ou de négligences), les effondrements et autres démolitions, de nouveaux bâtiments venant s’entasser sur les anciens plus qu’ils ne les remplaçaient. Moyennant quoi le Kremlin se dresse sur un amoncellement d’églises, de résidences et de bureaux oubliés, en évolution constante.

Sa destination a changé, elle aussi. Conçu à l’origine comme lieu de refuge pour une population menacée par les invasions barbares, le Kremlin fut tour à tour un monastère, un marché, une résidence aristocratique. Aujourd’hui, la ville s’étend  en cercles concentriques autour de ce point focal, à la fois centre politique, religieux et militaire du pays, enfin solidement installé dans ses différentes fonctions. La seule nouveauté est peut-être sa capacité à paralyser toute la ville chaque fois qu’un convoi officiel quitte son enceinte sur les chapeaux de roues. Il émane du Kremlin une impression de chaos sous contrôle, d’histoire condensée et figée, et de menace pure qui rend difficilement oubliable une première visite, même derrière le petit drapeau d’un guide touristique.

Merridale traite le Kremlin comme s’il était l’épicentre de l’histoire russe, approche qui présente un inconvénient majeur. Durant ses 250 premières années et au cours du dernier siècle, le complexe a en effet été au cœur des turbulences politiques du pays. Mais, entre le transfert du siège du gouvernement à Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand et son rapatriement à Moscou par les bolcheviks, deux cents ans se sont écoulés au cours desquels le Kremlin ne fut guère plus que le lieu de couronnement des tsars. Ce n’est qu’à l’arrivée de Napoléon en 1812 qu’il flamboya de nouveau de son importance nationale – au sens strict. Ainsi considérée depuis la forteresse rouge, l’histoire russe prend une forme inédite. Le XVIe siècle, époque à laquelle le pays se débarrassa des derniers vestiges de la domination tatare et s’unifia sous l’autorité de Moscou, avant de sombrer dans le chaos, occupe une place prépondérante. Merridale évoque avec une bonne dose d’humour noir les effroyables intrigues, tortures et exécutions qui culminèrent sous le règne d’Ivan le Terrible. Son chapitre laisse naturellement entendre que Staline ne fut pas une exception dans l’histoire du pays : sa paranoïa et ses assassinats préventifs en font un digne successeur d’Ivan (à ceci près que le tsar était au moins capable, lui, de remords immodérés). La dévastation qui régnait autour du Kremlin au début du XVIIe siècle est évoquée dans le moindre détail : la populace presque exterminée par la guerre civile, la famine et la peste ; la campagne dépouillée par la demande de pierre et de bois d’œuvre.

Quand les bolcheviks prirent possession des lieux, expulsant les nonnes et les fonctionnaires tsaristes, truffant le site de câbles téléphoniques et d’alarmes, le complexe, tel un vampire surgi de sa tombe, reprit du service. Le temps fort fut à cet égard l’« affaire du Kremlin » de 1935 : Staline, furieux de voir les agents d’entretien et les bibliothécaires se répandre en ragots sur le suicide de son épouse, chargea le NKVD de monter de toutes pièces un dossier les liant aux vestiges du tsarisme et à ses propres adversaires politiques. Ce fut le galop d’essai de la Grande Terreur.

Red Fortress s’achève avec le bombardement du Parlement par Boris Eltsine en 1993, présenté comme la victoire de l’autocratie du Kremlin sur un embryon, aussi déficient fût-il, d’institution représentative. Étant donné la durée prévisible du règne de Poutine, l’histoire du Kremlin risque de rester figée pour quelques décennies. Pendant ce temps, ce livre unique et remarquablement bien illustré sera l’ouvrage de référence sur ce bâtiment.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en octobre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.