Sous les draps des ayatollahs

Aux premiers jours de la révolution iranienne, un certain ayatollah Gilani, obscur religieux, faisait sensation à la télévision publique en évoquant d’étranges scénarios mêlant sexualité et loi islamique. L’un des plus extravagants, dont les Iraniens se moquent toujours trois décennies plus tard, était ainsi formulé : « Imaginez que vous êtes un jeune homme endormi dans sa chambre. À l’étage inférieur, dans la chambre juste en dessous, votre tante dort elle aussi dans son lit. Imaginez maintenant qu’un tremblement de terre fasse s’effondrer le plancher et que vous tombiez exactement sur elle. Supposez encore, pour les besoins de la discussion, que vous soyez nu, en érection, et que vous tombiez sur votre tante avec une précision telle que vous la fécondiez. L’enfant né d’une telle union sera-t-il halalzadeh (légitime) ou haramzadeh (illégitime) ? » Par sa grivoiserie absurde, cette historiette paraît insolite dans le contexte austère et asexuel de la République islamique d’Iran. Et pourtant, le « Gili Show », comme on finit par l’appeler, jouissait d’une grande popularité à la fois dans les milieux traditionnels, émoustillés par ses sujets tabous, et dans l’élite de Téhéran, qui regardait pour s’amuser. Gilani contribua à l’essor de ce qui est devenu une petite industrie : des religieux et des fondamentalistes endossant l’habit du sexologue amateur et prodiguant toutes sortes de conseils incohérents sur des sujets allant du « coup rapide » (« l’homme doit avoir pour objectif de se libérer de son fardeau le plus vite possible sans exciter sa femme ») à la masturbation (« un péché très, très grave, source de dommages médicaux et scientifiques » [sic]).

Le fait que les fondamentalistes chiites d’Iran, à l’instar de leurs homologues évangéliques, catholiques, juifs orthodoxes et sunnites, passent un temps fou à réfléchir à la sexualité n’est peut-être pas une complète surprise. Ils sont humains, après tout. Mais leur passion pour les questions sexuelles mérite un examen particulièrement approfondi, puisqu’ils gouvernent un État aux ambitions nucléaires affichées, riche en pétrole, à la population jeune, dynamique et étouffée. Or, pour toute une série de raisons (la peur de subir le même sort que Salman Rushdie, d’être étiqueté « orientaliste » ou de froisser les sensibilités religieuses), la question de l’hypocrisie du régime iranien est souvent soigneusement éludée. À tort.

Dans une théocratie telle que l’Iran, où religion et politique se confondent, les opinions erronées ou archaïques sur la sexualité ne sont pas confinées aux alcôves : elles s’insinuent dans les séminaires, les bases militaires, l’administration, les tribunaux et les salles de classe du pays. Comme le dit un dicton bien connu des Iraniens, avant la Révolution, on sortait pour faire la fête et on priait chez soi ; aujourd’hui, on sort prier dans la rue et on fait la fête chez soi. Ce renversement touche de nombreux aspects de la vie sociale. Pour bon nombre d’habitants, cet état de choses pervers est tellement enraciné, tellement au cœur des relations quotidiennes avec les autorités, qu’on n’y prête plus attention. Mais les Occidentaux désireux de comprendre ce qui fait bouger Téhéran ne peuvent se désintéresser de l’étonnante fixation du régime sur la sexualité.

Car si tout ce qui est politique n’est pas sexuel dans la République islamique, tout ce qui est sexuel, en revanche, est politique. Et la première pièce à conviction nous est fournie par le père de la Révolution en personne, l’ayatollah Khomeiny. Comme tous les religieux chiites aspirant à devenir une « source d’imitation » (marja’e taqlid (1)), Khomeiny passa le début de sa carrière à examiner à la loupe les questions relatives aux pratiques intimes et à la pureté rituelle, et à émettre des avis religieux en la matière. Des questions parfois triviales (« Il est recommandé de ne pas contrarier le besoin d’uriner ou de déféquer, en particulier s’il est douloureux »), parfois aussi étrangement salaces.

 

Une jurisprudence déconnectée

Dans le traité théologique qu’il publia en 1961, intitulé « Une clarification des questions » (Towzih al Masael), Khomeiny rend des arrêts précis sur un éventail de problèmes allant de la sodomie (« Si un homme sodomise le fils, le frère ou le père de son épouse après le mariage, ce dernier reste valide ») à la zoophilie (« Si une personne a un rapport sexuel avec une vache, une brebis ou une chamelle, l’urine et les selles de l’animal deviennent impures et il est interdit de boire de son lait »). Je me rappelle encore mon étonnement horrifié lorsque, jeune garçon élevé dans le Midwest américain, je tombai sur ces passages dans la traduction que possédaient mes parents émigrés.

Les bons connaisseurs du chiisme, même les plus hostiles à Khomeiny, soulignent que les religieux de sa génération abordaient classiquement ce genre de thèmes, qu’il convient de replacer dans leur contexte. La religion islamique est née au sein de communautés rurales du désert, et le prophète Mahomet lui-même fut berger. C’est pourquoi l’islam considère sous un angle juridique des comportements que le christianisme ou le judaïsme se contentent de qualifier de péchés.

D’après le théologien musulman Mehdi Khalaji, ancien étudiant dans l’un des séminaires de cet épicentre du chiisme qu’est la ville de Qom, le problème n’est pas que les clercs se soient préoccupés de telles questions, mais que « la jurisprudence islamique n’ait pas encore été modernisée. Elle est totalement déconnectée des difficultés auxquelles sont confrontés les citadins d’aujourd’hui ». De fait, les préceptes religieux de Khomeiny fournissent la matière de bien des plaisanteries chez les jeunes Iraniens. « Je n’ai jamais croisé de chamelle à Téhéran, m’a confié le dessinateur Nikahang Kowsar, et encore moins été tenté de copuler avec. »

L’âge médian dans les pays arabes est de 22 ans (27 en Iran), contre près de 40 en Europe occidentale. Ajoutée à cette donnée démographique, l’invasion d’Internet et de chaînes satellite où la pornographie est omniprésente n’a fait que crisper davantage la relation des populations de la région à la sexualité. Le site Google Trends recense et analyse les requêtes adressées au moteur de recherche par les internautes du monde entier. Sur les sept pays où l’on tape le plus souvent le mot « sexe », cinq sont islamiques et un sixième (l’Inde) abrite une importante minorité musulmane. (Le terme « sexy » est encore plus populaire chez les Arabes.) Google Insight, autre outil de repérage des tendances, nous dit que la requête qui progresse le plus rapidement chez les Iraniens cette année [l’article date de 2012] est « Golshifteh Farahani », une actrice populaire en exil qui a posé seins nus en janvier dernier pour Le Figaro Madame.

Avant la révolution de 1979, les fondamentalistes étaient révoltés par les images de femmes dénudées que montraient le cinéma et la télévision. Aujourd’hui, la chaîne publique et les salles obscures ont interdiction de montrer des créatures non voilées, sans tenir aucun compte du fait que la plupart des Iraniens ont accès au régime nettement plus obscène proposé par les chaînes satellite (les antennes sont officiellement interdites, mais on soupçonne les Gardiens de la révolution eux-mêmes de les importer en contrebande). Dans le documentaire The Iran Job, Kevin Sheppard, un basketteur américain qui a joué en Iran, tombe des nues en zappant sur sa nouvelle télé : « Il y a 600 chaînes, et 400 sont porno ! »

 

« Libérer la société des obsédés »

Quoi qu’il en soit, ses prétentions religieuses contraignent le régime iranien à dépenser des millions de dollars pour brouiller les ondes, en une vaine tentative de contrarier à la fois les forces de la technologie et celles de la nature humaine. Dans un entretien accordé au New Yorker il y a plusieurs années, un responsable de la sécurité intérieure décrivait avec franchise le défi à relever : « La plupart des Iraniens sont jeunes […]. Les jeunes sont par nature des obsédés sexuels. Parce qu’ils sont excités, ils aiment regarder des chaînes satellite qui diffusent des films ou des émissions devant lesquelles ils se branlent […]. Nous devons agir à propos de ces chaînes pour libérer la société des obsédés qui se branlent. »

Un pays souffrant d’inflation chronique et de chômage (sans parler des sanctions internationales et des risques de guerre que fait peser son programme nucléaire) a peut-être mieux à faire que de dissuader sa jeunesse de se masturber. Le régime continue pourtant de consacrer des centaines de millions de dollars à un système technologique de censure importé de Chine, afin d’opposer un « rempart moral » à la subversion politique et culturelle. Une politique d’une efficacité très relative. Les autorités réussissent parfois à brouiller la BBC en persan et la chaîne de télévision Voice of America, mais les Iraniens à la recherche de programmes pornographiques n’ont que l’embarras du choix. Cela dit, il arrive au système de censure de pécher par excès de zèle. Un ami iranien m’a raconté avoir tenté à plusieurs reprises d’accéder depuis Téhéran à la messagerie électronique de son université britannique, sans succès. Il a fini par comprendre que le nom apparemment coquin de son institution, « Essex », était bloqué par les filtres Internet du régime.

Sous le règne de l’autocrate occidentalisé Mohammad Reza Pahlavi, la société en mutation rapide de Téhéran semblait, à tort, sur le point d’entrer de plain-pied dans la modernité. L’histoire de ma propre famille reflète bien la trajectoire suivie par les classes moyennes urbaines du pays au cours du XXe siècle. Ma dévote grand-mère paternelle, née en 1907, portait le tchador et n’était pas allée au-delà de l’instruction élémentaire. Trois de ses quatre filles ont fréquenté l’université, et toutes ont abandonné le voile. Toutes leurs filles ont grandi dans un Téhéran où la mode était aux minijupes, et où Googoosh (l’équivalent prérévolutionnaire de Jennifer Lopez – mais extrêmement sage comparée aux standards actuels) était la principale « source d’imitation ».

L’opposition de Khomeiny au shah se nourrissait notamment de son hostilité à l’émancipation féminine encouragée par ce dernier, où l’ayatollah voyait une forme de décadence sexuelle. Dans son livre de 1970 intitulé « Le gouvernement islamique » (Hukumat-e Islami) – qui allait devenir la matrice idéologique et politique de l’Iran postrévolutionnaire –, Khomeiny se répandait outrageusement sur le sujet : « Le vice sexuel a atteint un niveau tel qu’il détruit des générations entières, corrompant nos jeunes et les poussant à négliger toute forme de travail ! Ils se pressent tous de jouir des diverses formes de vices devenus tellement accessibles et promus avec tant d’enthousiasme. »

Quelques mois seulement avant le soulèvement de 1979, toujours en exil en France, Khomeiny assurait pourtant à ses compatriotes révolutionnaires progressistes que « dans la République islamique, les femmes [décideraient] librement de leurs activités, de leur avenir et de leur tenue ». Une bonne part de l’intelligentsia iranienne, qui devait plus tard s’en mordre les doigts, se rangea derrière Khomeiny, hommes et femmes confondus. Certains allèrent jusqu’à le surnommer le « Gandhi iranien ». Mais, une fois son pouvoir fermement consolidé, l’imam et ses disciples firent taire promptement les voix discordantes et réduisirent à la portion congrue les libertés dont jouissaient les femmes, tant dans leur vie sociale que sur le plan vestimentaire (2). « L’islam ne permet pas de se baigner en maillot de bain », proclama-t-il peu après son accession au pouvoir suprême. Les contrevenants « seront écorchés vif » !

Les femmes qui s’opposèrent au port du voile furent victimes de violences et d’intimidations, tel le poétique « Ya roosari, ya toosari » (« Couvre ta tête, ou sois frappée sur la tête ! »). Comme l’écrivait récemment la prix Nobel de la paix Shirin Ebadi, « bien qu’on désigne souvent la révolution iranienne de 1979 par le terme “révolution islamique”, il faut plutôt la considérer comme une révolution des hommes contre les femmes. Les rédacteurs du [code pénal islamique] nous ont ramenées 1 400 ans en arrière ».

 

L’excitante chevelure des femmes

À l’instar des Frères musulmans en Égypte (et de certains membres de la droite chrétienne américaine), les révolutionnaires iraniens trouvèrent un terrain fertile pour leur populisme religieux, et négligèrent de relever l’immense défi consistant à construire un système productif diversifié. La richesse pétrolière semblait rendre la chose facile. On sait que Khomeiny jugeait l’économie « bonne pour les ânes » ; à ceux qui se plaignaient de l’inflation, il rétorquait que « nous n’avons pas fait la révolution pour le prix des pastèques ». Trois décennies plus tard, les résultats parlent d’eux-mêmes : en 1979, le PIB de l’Iran, pays riche en ressources naturelles, était presque le double de celui de la Turquie, moins bien dotée. Aujourd’hui, il en représente à peu près la moitié. Les Iraniens ont en vérité remis leur destin entre les mains d’un homme, Khomeiny, qui a réfléchi plus longtemps au châtiment réservé aux zoophiles qu’à la gestion d’une économie moderne.

À sa mort, en 1989, c’est le Guide suprême actuel, l’ayatollah Ali Khamenei, qui prit sa succession. Il resta fidèle à sa vision pour le pays, ainsi qu’à sa pudibonderie. Pour Khamenei – qui a dit que revêtir les femmes du hijab « empêcherait la société de sombrer dans la corruption et le désordre » –, l’exposition publique de la beauté féminine n’est pas seulement condamnable d’un point de vue religieux ; elle menace aussi l’existence même du régime. Car, soutient-il, le bien-être de la République islamique passe par celui de la cellule familiale, que la beauté féminine fragilise. Certains jugeront fondamentalement misogyne cette manière de voir, mais ce sont les hommes, et non les femmes, que Khamenei estime indignes de confiance et incapables de résister à la tentation : « Dans l’islam, il est interdit aux femmes d’exposer leur beauté aux regards pour attirer les hommes ou provoquer la fitna [« agitation, sédition »]. Faire étalage de ses charmes est une forme de fitna […], car si cet amour de la beauté et des personnes du sexe opposé sort du cadre familial, c’est la stabilité de la famille qui s’en trouve ébranlée. »

De manière symptomatique, le terme utilisé par Khamenei pour s’opposer au dévoilement des femmes, fitna, est le même que celui employé pour décrire le Mouvement vert, ces manifestations de rue de l’été 2009 contre la réélection contestée d’Ahmadinejad à la présidence du pays. Autrement dit, la chevelure des femmes est perçue en tant que telle comme séditieuse et contre-révolutionnaire. Même les hommes politiques iraniens prétendument progressistes ont été longtemps obsédés par cette question. Abolhassan Bani Sadr, le premier président de l’Iran postrévolutionnaire, exilé en France depuis trente ans, aurait affirmé qu’il est scientifiquement prouvé que les cheveux des femmes émettent des rayons provoquant l’excitation sexuelle. (Un caricaturiste iranien lui répondit par un dessin représentant un homme pris d’une malencontreuse érection en déjeunant chez un ami ; le coupable était un cheveu de la femme de celui-ci, tombé dans le ghormeh sabzi, le plat national iranien.)

Au cours des deux dernières décennies, les Iraniennes les plus jeunes ont rejeté en arrière et desserré leur voile, mais Khamenei ne tolère aucun débat sur son éventuelle abolition. Avec l’opposition aux États-Unis et à Israël, le foulard est en effet souvent considéré comme l’un des trois piliers idéologiques encore debout de la République islamique. « Aux yeux des responsables, le hijab possède une immense valeur symbolique ; c’est le ciment du barrage qui empêche toutes les autres demandes de liberté de s’exprimer », explique Azadeh Moaveni, un auteur irano-américain. « Si on cède sur le hijab, se disent-ils, tout ira à vau-l’eau : après, on voudra s’envoyer des bières dans la rue et lire des romans non expurgés. Pour eux, ce serait ouvrir les vannes à toutes les autres libertés. »

Malgré les affirmations de Khamenei, selon qui le hijab empêcherait les hommes de se fourvoyer, les politiques gouvernementales ont plutôt tendance à les y inciter. Ainsi, pour parer à la libido incurablement vagabonde du mâle iranien, le Parlement – composé de fidèles de Khamenei – a renforcé récemment l’institution des « mariages temporaires » (sigheh), avalisés par la charia, qui permettent aux hommes d’avoir autant de partenaires sexuelles qu’ils le souhaitent. Le contrat de mariage peut ne durer que l’espace de quelques minutes, et il n’est pas obligatoire de l’officialiser. L’homme peut y mettre fin quand il le souhaite avant la date prévue, mais la procédure de divorce est plus difficile pour la femme. De fait, celles qui s’aventurent en dehors des liens sacrés de leur mariage le font à leurs risques et périls : des dizaines d’entre elles ont été lapidées à mort pour adultère.

Le marasme économique a aussi, dit-on, favorisé l’essor rapide d’une prostitution de type classique, non sanctionnée par l’islam. Les chauffeurs des taxis de luxe de Téhéran, souvent des diplômés sous-employés, vous indiquent les filles dans la rue sans barguigner. « Quand une économie entre en déclin, le secteur informel et les réseaux illégaux gagnent en attrait », explique Pardis Mahdavi, auteur d’un livre sur la sexualité en Iran. « La technologie facilite aussi le phénomène. »

Du temps du shah, le célèbre quartier chaud de Téhéran était connu sous le nom de Shahr-e no (« Ville nouvelle »). D’innombrables jeunes Iraniens y ont perdu leur pucelage. La République islamique s’est imaginé qu’il suffirait d’éliminer le symptôme pour se débarrasser du mal. Mais il ne sert à rien de jeter du bromure du haut des minarets. « Ils ont rasé Shahr-e no en pensant mettre fin à la prostitution », m’a dit un ouvrier iranien à la retraite. Aujourd’hui, c’est la ville tout entière qui est devenue un gigantesque Shahr-e no. »

 

Appâts sexuels et politique étrangère

Comme on pouvait s’y attendre, la chasteté affichée par les tenants du khomeinysme a eu pour effet de pervertir les pratiques sexuelles normales, éveillant chez les responsables iraniens une curiosité singulière et d’étranges penchants. Omid Memarian, un journaliste qui fut détenu plusieurs mois dans la célèbre prison d’Evin pour ses articles hostiles au gouvernement, m’a raconté que les policiers semblaient bien plus intéressés par sa vie sexuelle que par ses incartades politiques. « Je m’efforçais de répondre à leurs questions en termes très généraux, mais ils m’interrompaient, se rappelle-t-il. Ils voulaient connaître les détails. “Commencez à partir du moment où vous avez déboutonné sa blouse…” » Un jour, à sa grande horreur, il lui sembla qu’un des agents se touchait en l’écoutant.

Les observateurs de la vie politique américaine ne seront pas surpris d’apprendre que les défenseurs les plus véhéments des valeurs traditionnelles sont souvent ceux qui peinent le plus à les respecter. Memarian a passé une partie de son service militaire obligatoire, à Téhéran, à écrire les discours d’un haut commandant des Gardiens de la révolution qui s’en prenait régulièrement à l’immoralité lâche de l’« Arrogance globale » (entendez les États-Unis). « Son filmi [la personne qui le fournissait en CD pirates] m’a raconté plus tard qu’il réclamait toujours des “films avec des scènes” [film-haye sahne-dar] » – un euphémisme pour le porno.

En 2008, un scandale à grand retentissement a éclaboussé Reza Zarei, le directeur de la police de Téhéran, chargé d’appliquer les lois contre le vice et surpris dans un bordel en compagnie de six femmes. L’une d’entre elles prétendit qu’il leur avait demandé de prier nues devant lui. La révélation de l’incident aurait, dit-on, poussé Zarei à faire une tentative de suicide en prison.

La honte associée aux écarts sexuels a été régulièrement utilisée par le régime comme méthode de coercition politique et d’intimidation. Ce fut le cas avec Mohammad Ali Abtahi, religieux réformiste connu pour sa faconde, et ancien vice-président de Mohammad Khatami. Emprisonné à la suite de l’élection présidentielle contestée de 2009, il prit de court ses partisans en avouant avec beaucoup de conviction que le mouvement relevait d’un complot soutenu par l’Occident pour fomenter une révolution de velours en Iran. Même si ces aveux furent sans aucun doute obtenus sous la contrainte, ses proches affirment que ce n’est pas la torture physique ou psychologique qui le poussa à se mettre à table, mais des photos le montrant en pleine action dans sa garçonnière de Téhéran, depuis longtemps sous surveillance.

La République islamique n’est cependant pas toujours aussi prude. À vrai dire, l’utilisation d’appâts sexuels fait partie de son arsenal politique. Ainsi, dans une note du département d’État rendue publique par WikiLeaks, le chef de tribu irakien Abou Cheffat confie à un diplomate américain en mission à Bagdad que Téhéran avait étendu son influence dans la classe politique irakienne en proposant à ses leaders de se rendre en Iran pour jouir, sous couvert de « traitement médical », de cadeaux en nature incluant des « mariages temporaires » avec des Iraniennes. Cheffat ne s’en plaignait pas, d’ailleurs : les à-côtés étaient sans doute plus agréables que ceux dont il bénéficia lors de sa rencontre avec le président Bush en 2008 à la Maison-Blanche. Il ne fallait pas s’étonner, expliquait-il, si le soft power iranien damait le pion à l’armée américaine en Irak.

Plus récemment, trois agents du renseignement, ayant tenté sans succès d’abattre de hauts responsables israéliens à Bangkok en février 2012, se sont photographiés dans un bar de la station balnéaire de Pattaya en compagnie d’escort girls. J’ai demandé au rejeton d’un religieux puissant à Téhéran comment des adeptes patentés de la doctrine religieuse de Khomeiny pouvaient en même temps fréquenter des prostituées non musulmanes et boire de l’alcool. Il nia qu’il y eût le moindre obstacle religieux : « Les clercs du pouvoir peuvent aisément leur fournir des autorisations religieuses (mojavez’e shar’i). Ils peuvent arguer du fait que, si ces hommes ne fréquentaient pas des prostituées et ne buvaient pas d’alcool, ils seraient pris pour des terroristes et éveilleraient les soupçons. »

Fondamentalement, l’attitude du régime à l’égard de la sexualité est opportuniste : elle est tour à tour un outil de répression, de persuasion ou d’incitation. Lors des manifestations de l’été 2009, bon nombre de contestataires furent brutalement molestés par les membres des milices Bassidji, des bandes de jeunes nervis à moto, à la solde du régime, qui avaient carte blanche pour réprimer le soulèvement. Selon l’universitaire irano-américain Shervin Malekzadeh présent à Téhéran, les Bassidji semblaient motivés par un mélange de haine de classe et de frustration contenue. Comme le lui expliqua une de ses sources : « Ils ne baisent pas, ne boivent pas et ne fument pas de joints. À quoi d’autre peuvent-ils bien consacrer toute cette énergie inemployée ? »

Mais l’épisode sans doute le plus décisif (et le plus bouleversant) du Mouvement vert fut le meurtre de Neda Agha-Soltan, une manifestante de 26 ans dont la mort sanglante, filmée au téléphone portable, devint l’une des vidéos les plus virales de l’histoire. Dans un documentaire sur sa vie diffusé sur la chaîne HBO, la mère de Neda se souvient d’un message qu’une femme membre des Bassidji avait adressé à Neda en signe de sympathie, quelques jours avant sa mort : « Je t’en prie, ma chérie, ne te montre pas si belle dans la rue… Fais-nous plaisir et ne sors pas, car les Bassidji visent les jolies filles. Et ils vont t’abattre. »

 

La superpuissance des minijupes

Alors que les visages iconiques de la révolution iranienne de 1979 étaient ceux d’hommes d’âge mûr et barbus, Neda, une jeune femme moderne et instruite, est devenue le nouveau visage de la contestation dans l’Iran du XXIe siècle. Pour son opposition au régime et au hijab, elle est aux yeux de Khamenei l’incarnation de la fitna.

L’œil rivé au dossier nucléaire, les observateurs de l’Iran ont tendance à négliger ce fait : le Guide suprême est intimement persuadé que la stratégie américaine de renversement de la République islamique repose non pas sur l’intervention militaire mais sur la subversion culturelle et politique, visant à fomenter une révolution de velours de l’intérieur. Témoin cette déclaration révélatrice faite à la télévision en 2005 : « Plus que de canons, fusils et autres armes, les ennemis de l’Iran ont besoin de répandre les valeurs culturelles ferments de corruption morale… J’ai lu récemment dans la presse qu’un haut responsable américain avait déclaré : “Plutôt que des bombes, envoyez-leur des minijupes.” Il a raison. S’ils éveillent le désir sexuel, développent la mixité sans limite, incitent les jeunes d’un pays donné à avoir un comportement auquel ils sont déjà naturellement enclins, alors il ne sera nul besoin de canons et de fusils contre ce pays. »

L’abondante prose et les innombrables discours de Khamenei l’attestent : les armes de destruction massive qu’il redoute le plus sont culturelles. Autrement dit, Téhéran se sent menacé non seulement par ce que fait l’Amérique mais par ce qu’elle est, une puissance coloniale postmoderne dépravée, qui prétend à l’hégémonie culturelle mondiale. La « politique stratégique » américaine, a déclaré Khamenei, « consiste à rechercher la promiscuité entre les sexes ».

Ces propos de Khamenei rendent parfaitement le caractère paradoxal et pervers de l’Iran moderne. Alors que des bombardements prolongeraient probablement la durée de vie du régime, un pouvoir qui voit dans la chevelure des femmes une menace existentielle a dépassé depuis longtemps sa date de péremption.

 

Cet article est paru dans Foreign Policy en mai 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Les contes cruels des frères Grimm

J’aimerais vous raconter une histoire : il était une fois une femme qui désirait, plus que tout au monde, avoir un enfant. Un jour d’hiver, elle se coupa le doigt en épluchant une pomme sous le genévrier de son jardin, et un peu de sang s’égoutta sur la neige. Neuf mois plus tard, elle donnait naissance à un garçon à la peau blanche comme neige et aux lèvres rouges comme sang. Elle mourut hélas à sa naissance et, le temps passant, son mari finit par prendre une nouvelle femme, qui lui donna une fille.

Cette belle-mère haïssait le garçon et lui rendait la vie impossible. Un jour, elle l’invita à choisir une pomme dans un coffre ; au moment où le bambin se penchait pour la saisir, elle claqua si fort le couvercle que l’enfant eut la tête arrachée. La marâtre replaça la tête sur le cou et assit le garçonnet sur une chaise. Quand la petite fille méchante rentra à la maison, sa mère l’encouragea à réclamer à son frère la pomme qu’il tenait à la main : « Et s’il ne te répond pas, flanque-lui une bonne claque. » Évidemment, il resta muet, et sa sœur en le giflant fit valdinguer sa tête.

« Ne t’inquiète pas, je sais comment dissimuler ton crime », déclara la femme à la petite. Et de découper le garçonnet en menus morceaux pour le faire cuire en ragoût. Le soir venu, elle servit ce mets à son mari qui, ignorant tout du drame, l’apprécia tant qu’il en mangea jusqu’à la dernière bouchée, jetant les petits os sous la table.

Éperdue de chagrin, la fillette entreprit alors de recueillir les os de son frère pour les déposer au pied du genévrier. Bientôt, un oiseau splendide surgit des branches en chantant merveilleusement une chanson qui disait ceci :

Ma mère m’a tué
Mon père m’a mangé
Ma sœur a enterré mes os,
Sous le genévrier.
Bel oiseau que je suis !

Ainsi commence le Conte du genévrier, l’un des Märchen recueillis par Wilhelm et Jacob Grimm et publiés initialement dans les Contes de l’enfance et du foyer, en 1812. Dans la suite de l’histoire, justice est rendue quand l’oiseau utilise son chant pour détruire sa belle-mère et recouvrer forme humaine.

La plupart des lecteurs savent que la version originelle des contes de Grimm est plus violente et atroce que leur version contemporaine. On y voit la reine meurtrière assurer le spectacle lors des noces de Blanche-Neige, obligée de danser jusqu’à la mort dans des souliers de fer chauffé à blanc ; les demi-sœurs de Cendrillon se mutilent les pieds (se coupant l’orteil et un bout du talon) pour entrer dans la pantoufle. Les histoires d’origine, comme on pouvait le lire dans National Geographic, « racontent la vie telle que l’ont connue des générations entières d’habitants d’Europe centrale – capricieuse et souvent cruelle ».

La culture populaire a récemment réinventé les frères Grimm en charlatans itinérants (dans le film éponyme de 2005) et en fondateurs d’une dynastie d’inspecteurs paranormaux (dans la série télévisée policière Grimm). Mais, dans la réalité, le tandem exerçait un métier presque aussi étrange, bien que moins fringant : ils étaient philologues. La rédaction d’un dictionnaire définitif de l’allemand était leur grand œuvre – même s’ils n’en étaient qu’à la lettre F au moment de la mort de Jacob, en 1863, quatre ans après le décès de son frère cadet.

Les philologues ont pour vocation de remonter à la racine des mots, et les frères Grimm voyaient également les histoires qu’ils avaient commencé de réunir, au début du XIXe siècle en Allemagne, comme des racines dans leur genre. Et ils n’étaient pas seuls à le penser. J. R. R. Tolkien, autre philologue fasciné par les contes de fées, affirmait que s’interroger sur leur origine revenait à s’interroger sur « l’origine du langage et de l’esprit ». Le romancier contemporain Philip Pullman, qui a récemment publié un livre où il se propose d’adapter cinquante de ses contes de Grimm préférés, a un jour décrit leur collection comme « la source première » (1). L’austère simplicité des récits, les ingrédients susceptibles d’être panachés à l’infini et cette capacité du conte à conserver son identité par-delà d’innombrables remaniements leur confèrent une essence primitive qui les apparente au mythe. (On trouve trace d’un culte de l’arbre répandu dans l’Europe païenne et du mythe égyptien du meurtre et de la résurrection d’Osiris dans le Conte du genévrier).

Mais les fondations que les frères Grimm se croyaient en train d’exhumer étaient nationalistes et romantiques. Leur compilation était à leurs yeux – pour reprendre les termes de la spécialiste Maria Tatar – « une forme de résistance passive, de sourde protestation contre l’occupation napoléonienne, une initiative visant à poser les bases d’une identité culturelle allemande ». Les Märchen constituaient un pan de l’étoffe de la germanité. Cette assimilation allait peser lourd après la Seconde Guerre mondiale, quand la cruauté saisissante des histoires (où l’on trouve des actes de cannibalisme, d’éventration, d’assassinat par immersion dans un tonneau rempli de serpents venimeux [dans Les Douze Frères], etc.) et les accès d’antisémitisme seraient pris pour preuve d’une psyché nationale pervertie – sinon comme la véritable cause du mal.

 

Un acte de nostalgie

Ironie de l’histoire, les contes de Grimm n’étaient pas si allemands que ça. La préface à la première édition l’annonçait aux lecteurs : ils s’apprêtaient à découvrir des histoires qui, certes puisées à de multiples sources, étaient « les plus anciens et les plus beaux contes » présentés « dans une forme aussi pure que possible ». Le second volume, publié en 1815, et qui se prétendait « purement allemand », mettait particulièrement en valeur les récits de la conteuse Dorothea Viehmann, dont la mémoire montrait, certifiaient les frères Grimm, que « l’attachement à la tradition est bien plus fort, chez les personnes qui adhèrent toujours au même mode de vie, que nous (qui avons tendance à vouloir changer) ne pouvons le comprendre ». Viehmann, qu’ils prétendaient « paysanne », était en vérité femme de tailleur, et issue d’une lignée de huguenots français. Comme l’écrit Maria Tatar dès les premières pages de son nouveau livre, The Annotated Brothers Grimm, Viehmann « était très vraisemblablement aussi familière des contes de fées français que des Märchen allemands ». Les contes – où l’on trouve Barbe-Bleue et Le Chat botté, qui disparaîtront des éditions ultérieures pour excès de francité – relevaient d’un genre qu’avait popularisé à l’écrit, un siècle plus tôt, Charles Perrault et un cercle d’écrivains parisiens de bonne famille. Il s’agissait d’œuvres littéraires sophistiquées destinées à un public adulte ; l’idée même d’une littérature spécifique pour les enfants n’apparaîtrait pas avant le XIXe siècle.

La compilation des frères Grimm incarnait une entreprise d’une tout autre nature, qui préfigurait le tout nouveau domaine des sciences du folklore ; il s’agissait avant tout d’un acte de nostalgie, reflet d’un désir partagé de se réapproprier des traditions culturelles alors en voie d’extinction. Rien n’est plus moderne que l’idéalisation du passé prémoderne, fût-il en partie imaginaire. La plupart des sources des frères Grimm n’étaient pas des paysannes, mais leurs pairs bourgeois et instruits. Le Conte du genévrier, tout comme un autre récit emblématique, Le Pêcheur et sa femme, leur fut ainsi transmis sous forme écrite par le peintre Otto Runge, qui usa pour la circonstance du patois hambourgeois.

Le problème, quand on entend restituer une tradition orale prétendument authentique, c’est le mouvement perpétuel dont ladite culture est animée. Dans la même population et au même moment de l’histoire, telle conteuse peut souligner les passages effrayants d’un récit quand telle autre en valorise les parties comiques. Elle peut intégrer les objets alentour (raison pour laquelle les fuseaux et les rouets occupent une telle place dans les contes ; le récit aidait à passer le temps pendant que s’accomplissaient en compagnie les tâches domestiques routinières). « Le conte de fées fait sans cesse l’objet de transformations et de retouches », écrit Pullman dans l’introduction de son livre. Lequel Pullman, armé de cette conviction, procède au remodelage, lissage et autres ajouts de collagène qui participent de l’œuvre collective.

 

Baiser transformateur

Au fil des siècles, des mues successives ont permis aux contes les plus populaires d’épouser les goûts et les valeurs changeants de leur auditoire ; c’est ainsi que les histoires se sont montrées de plus en plus soucieuses de l’idéal du grand amour. Songeons à la croyance répandue selon laquelle le personnage qui donne son titre au Prince Grenouille retrouve forme humaine quand la princesse daigne l’embrasser. La version qu’en donnent les frères Grimm ne témoigne pas d’une telle humilité ou d’une telle compassion de la part de l’irascible jeune fille. Le conte s’ouvre sur sa promesse de prendre la grenouille pour compagnon de jeu, de la laisser s’asseoir à ses côtés pendant les repas, manger dans son assiette, et même partager son lit s’il lui rapporte son jouet préféré, une balle en or tombée au fond d’un puits insondable. La chose faite, elle tente de revenir sur son engagement, mais son père décrète qu’elle doit tenir parole. Face à l’insistance de la grenouille à partager son lit, la princesse finit par jeter violemment le batracien contre le mur. Sa vraie forme, celle d’un beau prince, est alors révélée et tout est pardonné.

Le baiser transformateur est tout aussi absent de la version que donnent les frères Grimm de Blanche-Neige. L’héroïne s’éveille d’un sommeil enchanté quand les serviteurs qui transportent son cercueil de verre au château du prince trébuchent sur la route, expulsant sous le choc le morceau de pomme empoisonné coincé dans sa gorge. Blanche-Neige est sauvée, en somme, par un banal accident du travail. Rose d’épines, la Belle au bois dormant des frères Grimm, reçoit bien le baiser réanimateur ; mais, dans le récit antérieur de Perrault, le prince n’apparaît à son chevet qu’au moment où échoit la malédiction. Il ne peut prétendre l’épouser que pour s’être trouvé au bon endroit au bon moment.

Les frères Grimm eux-mêmes n’ont pas hésité à amender les sept éditions successives des Contes de l’enfance et du foyer. À l’origine, les deux linguistes destinaient leur travail aux autres savants mais, à la manière des conteurs qu’ils admiraient tant, ils repensèrent leur numéro à mesure qu’apparaissait clairement leur public. Le recueil, qui devint le livre allemand le plus vendu après la Bible, était surtout apprécié des enfants et des parents qui leur en lisaient les histoires. Il fallait par conséquent édulcorer le contenu sexuel des récits et en embellir la morale, pour transmettre aux jeunes lecteurs la chasteté et le sérieux de la bourgeoisie allemande du XIXe siècle.

Dans la première version de Raiponce, par exemple, la magicienne s’aperçoit que sa prisonnière a reçu les visites clandestines d’un prince amoureux quand la jeune fille remarque naïvement que ses vêtements sont devenus mystérieusement serrés à la taille. Dans la version manuscrite du Prince Grenouille, la fougueuse héroïne se met au lit avec son soupirant ex-amphibien dès qu’il redevient humain ; dans les éditions ultérieures, les auteurs s’assureront que le couple sorte d’abord se marier. Parfois, les frères Grimm ont ajouté un châtiment violent à la fin d’un conte, veillant à ce que les belles-sœurs de Cendrillon aient les yeux crevés par des colombes et que Rumpelstil se déchire lui-même en deux dans un accès de rage. Bien que les punitions infligées aux méchants puissent être horriblement précises et sadiques, une bonne partie de ce carnage possède le caractère irréel, réversible, des aventures vécues en rêve. Le Petit Chaperon rouge et sa mère-grand sont extirpés intacts du ventre du loup, et l’héroïne de L’Oiseau d’Ourdi [une version de Barbe-Bleue], qui découvre les corps démembrés de ses sœurs dans une chambre interdite de la maison de son fiancé, réussit à rassembler les morceaux et à ramener les jeunes filles à la vie.

Certaines histoires, cependant, ne pouvaient être édulcorées, et ce sont souvent les plus prisées des adultes. Tolkien chérissait particulièrement le Conte du genévrier, et Pullman, d’ordinaire féroce critique de Tolkien, trouve là avec lui un rare terrain d’entente quand il écrit : « En termes de beauté, d’horreur et de perfection formelle, ce récit est sans égal. » La prémisse du Conte du genévrier peut sembler extrême, mais on en trouve tant de variantes à travers l’Europe qu’il apparaît comme une catégorie à part entière dans la typologie des contes réalisée par Aarne-Thompson. Dans ce système de classification des schémas et motifs récurrents des légendes populaires, conçu par le spécialiste finlandais Antti Aarne au début du XXe siècle, le Conte du genévrier est le type 720 (« Ma mère m’a tué, mon père m’a mangé »).

 

De la mère à la marâtre

Mille-Fourrures (type 501B – « L’héroïne persécutée ») est peut-être plus problématique encore pour les éventuels bons pasteurs des jeunes âmes : une princesse doit fuir son foyer sous un déguisement pour échapper à une proposition de mariage forcé de son propre père. Bien que la marâtre ait émergé au fil du temps comme la méchante par excellence des contes de fées, les histoires de filles tyrannisées par ce qu’un savant victorien qualifia avec tact de « pères non naturels » étaient autrefois courantes. Comme Maria Tatar l’observe dans The Hards Facts of the Grimms’ Fairy Tales (« La dure réalité des contes de Grimm »), paru en 1987, si l’on additionne toutes les variantes de l’héroïne bannie et avilie enregistrées au XIXe siècle, « Cendrillon et ses sœurs de folklore avaient presque autant de chances de fuir le foyer pour échapper à l’attachement érotique pervers d’un père » – ou pour échapper au test d’amour imposé par un émule de Lear – qu’elles en avaient d’être bannies ou maltraitées par une belle-mère. Car la métaphore de l’inceste apparaît très tôt, avec la légende de la sainte irlandaise du VIIe siècle Dymphne de Geel, dont le père, comme celui de Mille-Fourrures, résout de l’épouser puisqu’elle seule possède une beauté comparable à celle de sa défunte femme, sa mère. (Le père de Dymphne pourchassa sa fille et, face à son refus de rentrer avec lui en Irlande, lui trancha la tête avec son épée. Les histoires de martyrs, autres formes de récits populaires, sont l’image inversée des contes de fées : elles finissent toujours mal pour le héros.)

La cruauté parentale, selon Maria Tatar, est le matériau le plus répandu au royaume du conte de fées. Bien davantage que l’amour romantique. La vision que donnent ces récits d’une vie de famille faite de désirs interdits et de rage meurtrière attira naturellement les affidés de la psychanalyse, qui voyaient dans la résolution de ces terribles conflits le fondement du moi adulte. Dans Psychanalyse des contes de fées, le psychologue Bruno Bettelheim affirme que la figure de la méchante belle-mère permet au lecteur (ou auditeur) enfant de « scinder l’image du père ou de la mère en mettant d’un côté les aspects bienveillants et de l’autre les aspects malveillants ». Concevoir la mère sévère comme une mystificatrice maléfique qui a provisoirement pris la place de la vraie mère aimante permet au petit de haïr la « fausse » mère et de se réjouir de sa destruction, sans éprouver de culpabilité.

L’affirmation de Bettelheim, selon laquelle la marâtre représente la part sombre de la mère biologique, parut d’une audacieuse perspicacité lorsque l’hypothèse fut formulée. Mais bon nombre des belles-mères les plus diaboliques – dans Hansel et Gretel, la femme qui convainc son époux d’abandonner leurs enfants dans les bois ; la méchante reine dans Blanche-Neige – étaient des mères biologiques dans les premières éditions des Contes de l’enfance et du foyer. Même l’oiseau, dans le Conte du genévrier, décrit son parent meurtrier uniquement comme « ma mère ». Wilhelm Grimm, apparemment troublé par ces multiples représentations de malveillance maternelle aiguë, a transformé plusieurs des génitrices infanticides en belles-mères.

Les analyses freudiennes, jungiennes et autres des contes de fées peuvent rapidement virer à l’absurdité et à la tautologie tant les histoires sont à la fois cryptiques et d’une grande franchise. La marâtre ne représente pas seulement la personnalité sombre de la vraie mère ; elle est la mère. Le sous-texte œdipien (ou, plutôt, digne d’Électre) de Mille-Fourrures n’est même pas un sous-texte ; il est explicite. Dans sa chasse au symbolisme psychosexuel, Karl Abraham, un protégé de Freud, a déniché des symboles de sexualité anale, orale et génitale dans La Table magique, l’Âne doré et le Bâton précieux. Mais est-il vraiment nécessaire de décoder le sens caché de tels trophées ? Des trois éléments du titre, le premier pourvoit à la bonne chère en quantité illimitée, le deuxième fait couler à flots les pièces d’or et le troisième fournit une arme qui privera de la lumière du jour quiconque tentera de s’emparer des deux premiers – le rêve de n’importe quel paysan sensé.

Pourtant ces contes, avec leurs descriptions minimales, leurs personnages manichéens souvent anonymes et leurs intrigues convenues, semblent animés d’une signification qui va bien au-delà de la surface lisse des apparences. La forêt profonde où se déroule toujours une bonne partie de l’action symbolise la psyché humaine, sans s’y réduire tout à fait. Pourquoi tout se présente-t-il par trois – trois frères, trois objets magiques, trois tâches à accomplir – et pourquoi cela semble-t-il si juste ? Les petits animaux serviables (oiseaux, souris, fourmis et poissons) et les prédateurs menaçants ; les figures bienfaitrices qui surgissent avec le conseil dont a précisément besoin le protagoniste ; les fausses fiancées et les prétendants homicides ; les royaumes que gagnera quiconque peut accomplir quelque exploit singulier, comme faire rire la princesse ou passer trois nuits dans un château hanté – l’idée que ces thèmes sont les métaphores d’éléments du moi ou qu’ils incarnent les drames complexes qui couvent au sein de la famille nucléaire fait intuitivement sens. Les critiques psychanalytiques, eux aussi, creusent jusqu’aux racines des histoires des frères Grimm, et les trouvent la plupart du temps.

 

L’enfance de la fiction

Ce n’est pourtant pas avec les parents inquiets ou avec les freudiens farfelus, mais avec la littérature, que le conte de fées entretient sa relation la plus équivoque. Maria Tatar qualifie ces récits d’« enfance de la fiction », et, comme la plupart des enfances, celle-ci est à la fois infiniment fascinante et profondément embarrassante pour les adultes qui lui ont survécu. Cela tient en partie au fait que les contes manquent de la plupart des attributs estampillés littéraires. Pullman écrit que « les frémissements et les mystères de la conscience humaine, les murmures de la mémoire, les messages du regret, du doute ou du désir à moitié compris qui sont au cœur du roman moderne sont totalement absents » du conte de fées. De même que la langue personnelle du poète.

Quel écrivain veut s’entendre dire que son roman ou son poème révolutionnaire relève du type 1640 (Le Vaillant Petit Tailleur) ? L’auteur contemporain se tourne vers le conte de fées uniquement quand il est gagné par l’exaspération contre l’individualisme prométhéen attendu des grands artistes. Dans The Changing Light at Sandover, le poète James Merrill parle d’abandonner « les prétentieux mélanges narratifs de notre temps » pour l’étoffe des légendes et des contes de fées, un « verbe poli/au fil des siècles par de vieilles et douces langues… sereines, anonymes ». Dans son recueil de métafiction La Flûte de Pan, l’une des nombreuses attaques espiègles qu’a menées l’écrivain Robert Coover contre l’injonction moderniste de créer quelque chose de radicalement nouveau, celui-ci traite les éléments des contes de fées comme des modules à mélanger et assortir.

L’idée qu’un brin de mise à jour ne pouvait pas faire de mal aux contes semble irriguer l’anthologie The Fairies Return: Or, New Tales for Old, compilée par Peter Davies (l’un des cinq frères pour lesquels J. M. Barrie a inventé Peter Pan) en 1934 (2), et qui vient d’être rééditée avec une nouvelle introduction de l’infatigable Maria Tatar. C’est une sorte d’antiquité, qui expose les attitudes du modernisme vernaculaire comme figées dans l’ambre. Les histoires peuvent être très amusantes ; dans « La petite Blanche-Neige », de Lord Dunsany, le miroir divinatoire de la marâtre a été changé en gramophone (« Elle n’a pas l’air d’apprécier son nouveau disque », dit une domestique à une autre après que la machine a répondu à Lady Clink que sa belle-fille, Blanche, est devenue la plus belle des deux), et le mariage final est vanté comme « l’un des plus chics de toute cette saison londonienne ». Plus souvent, cependant, ces adaptations sont plombées par une prose pétrifiée et des allégories pédantes dans lesquelles, par exemple, des géants du nom de Demos et Kudos terrorisent la contrée.

Les écrivains du XXIe siècle abordent les contes de fées avec plus de révérence. En 2005, la romancière Kate Bernheimer a créé une revue littéraire dédiée au sujet, Fairy Tale Review. La dernière des trois excellentes anthologies que Bernheimer a consacrées aux œuvres inspirées des contes de fées, My Mother She killed Me, My Father He Ate Me, contient des nouvelles d’auteurs tels que Joyce Carol Oates, Francine Prose et Neil Gaiman, entre autres (3). La variation que propose Lydia Millet sur Neigeblanche et Roserouge des frères Grimm est exemplaire. Dans le conte d’origine, deux sœurs offrent l’hospitalité à un ours qui les délivre ensuite d’un affreux nain. Millet transforme cela en un récit à la première personne d’un sans-abri hirsute qui vient au secours de deux gentilles sœurs vivant dans une maison au bord d’un lac, au nord-ouest de l’État de New York.

 

Relooking magique

Jusqu’où un conte peut-il être remanié tout en restant lui-même ? La version de Cendrillon par les frères Grimm n’a pas de fée marraine, personnage apparu d’abord dans le récit de Perrault. À la place, la jeune fille reçoit sa robe d’un oiseau blanc surgi dans l’arbre qui pousse au-dessus de la tombe de sa mère. Mais si la figure du bienfaiteur varie passablement d’un conte à l’autre, l’image de la pantoufle perdue est remarquablement constante. Dans une histoire chinoise du IXe siècle, Yeh-hsien, maltraitée par sa belle-mère et ses belles-sœurs, reçoit de splendides habits d’un poisson magique et perd un soulier lors d’une fête.

Qu’est-ce qui fait des aventures de Yeh-hsien une histoire de Cendrillon, que de nombreux enfants seraient capables de reconnaître ? Est-ce la fausse mère et les fausses sœurs cruelles ? La belle héroïne et sa patience d’ange ? Son relooking magique ? Le prince qui la sauve et l’épouse ? Ou bien est-ce ce motif mineur mais persistant de la chaussure ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le style du récit ni la voix singulière du conteur qui font que Cendrillon est Cendrillon. Les contes de fées défendent un modèle artistique de continuité plus que de rupture, de création collective plus qu’individuelle ; tous participent, sans que cela suscite la moindre angoisse. Si la tradition orale offre à chacune de ses praticiennes une chance de montrer son talent, même les meilleures ne peuvent ignorer que l’histoire elle-même n’est pas de leur invention, qu’elle existait avant leur naissance et continuera de le faire après leur mort. Comme le dit l’« ours » à la fin de l’histoire de Millet, « j’ai eu le sentiment que nous étions tous à notre place, tous présents dans un tableau dont la composition avait été parfaitement choisie il y a de cela très longtemps ».

Le conte de fées murmure toujours, à l’encontre de l’orgueil d’auteur, que ceci a déjà été fait de nombreuses fois, et il y a de cela très longtemps. Si le public est suspendu à vos lèvres, souvenez-vous que tous les auditoires ont écouté de même, tout en filant la quenouille, un nombre incalculable de vieilles dames sans nom et depuis des siècles disparues. Votre tâche, comme la leur, est d’adoucir le travail de vos compagnons, de passer le temps et d’apprivoiser les puissances des ténèbres en les invitant à s’asseoir près du feu.

 

Cet article est paru dans Harper’s en décembre 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Une brève histoire de Hawking

 

Pour parler et écrire, Stephen Hawking remue la joue : cela lui permet d’animer un curseur sur un écran et d’y sélectionner des mots. Le processus est très lent : deux à trois vocables par minute. On comprend que la rédaction de son autobiographie, ouvrage effectivement assez court, lui ait pris plusieurs années. Le célèbre astrophysicien, né 300 ans, jour pour jour, après la mort de Galilée, « y parle de façon émouvante de la maladie neurodégénérative qui a fait de lui une figure si singulière », estime Clive Clookson du Financial Times.

Lors de sa dernière année à Oxford, il commença à devenir maladroit. « Après être tombé dans des escaliers, il alla consulter un médecin qui lui conseilla d’y aller mollo sur la bière », rapporte Ian Sample dans le Guardian. Il faudra attendre de longs mois et l’aggravation des symptômes pour que l’on prenne la mesure de son mal. Hawking raconte ce que la paralysie a changé : ses deux divorces, mais aussi sa soif de vie. Comme le résume Ian Sample, son livre « se lit comme la lettre d’adieu d’un homme, qui, croyant sa mort imminente, a tiré le maximum de son existence ». 

L’histoire drôle

 

En 2007, la Canadienne Kate Beaton, jeune diplômée d’histoire et d’anthropologie, commence à publier des dessins sur Internet. En décembre de la même année paraît un recueil qui se hisse immédiatement en tête du palmarès des ventes de BD publié par le New York Times. Cette ascension fulgurante a estomaqué le petit monde de la bande dessinée nord-américaine. D’autant que l’art de Beaton est plutôt élitiste et les thèmes qu’elle aborde parfois très… canadiens. Comment donc expliquer un tel succès ? se demande Rob Clough dans The Comics Journal. Sa réponse : Beaton a su toucher de manière très forte un public particulier : « Les personnes instruites amatrices d’histoire et de littérature. »

Son ouvrage, qui vient d’être traduit en français, rassemble une série de petits récits de quelques vignettes chacun, qui traitent en vrac des grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale et de leurs auteurs, d’événements historiques (avec une prédilection pour les XVIIIe et XIXe siècles) et, bien entendu, du Canada. Leur point commun : l’humour. On y croise les sœurs Brontë (promptes à s’étriper pour un homme), Goethe (aux prises avec un admirateur insupportable), quelques protagonistes de la Révolution française, en général dépassés par la folie des événements, et un Batman gay… « Une autre clé de son succès est la manière dont elle raconte les gags avec des tournures de phrase très modernes et joue de l’anachronisme », estime Rob Clough, qui voit, en outre, dans la Canadienne « une fantastique dessinatrice de lettres » : « Elle intensifie l’émotion en abandonnant certains signes de ponctuation et en doublant, ou réduisant au contraire, la taille de ses lettres, une technique qui aide à mettre en valeur son usage d’un langage anachronique. »

Ultime caractéristique de Beaton, mais non la moindre : son révisionnisme assumé. Elle entend démystifier certaines grandes figures (en général des hommes blancs), et ré-évaluer le rôle des oubliés des manuels d’histoire (en général des femmes, mais aussi les non-Européens, comme Vendredi, le compagnon de Robinson Crusoé). Elle montre ainsi dans une page hilarante comment la biologiste britannique Rosalind Franklin a été lésée au profit de ses collègues mâles, et sa contribution à la découverte de la structure de l’ADN accaparée par James Watson et Francis Crick. On la voit face à eux, qui dévaluent ses recherches avec des commentaires comme : « C’est une découverte scientifique romantique ? » Après qu’elle est partie (« faire une crise d’hystérie ou un enfant ailleurs », selon ses propres termes), ils se jettent sur ses papiers.

Les Français n’ont jamais occulté la Shoah

Comment, à partir de quand parle-t-on en France du génocide ? La Shoah est-elle d’emblée, c’est-à-dire dès la fin de la guerre, perçue comme telle, à savoir un crime exceptionnel, celui d’avoir pris pour cibles tous les Juifs sans exception ? Le but que s’est fixé François Azouvi dans ce livre est d’ébranler un consensus des historiens, une doxa qui a construit, depuis la fin des années 1970, une périodisation en trois temps jugée artificielle par l’auteur. Quels sont ces trois temps ? D’abord le « silence et le refoulement », puis un « retour à une identité juive à partir du choc de 1967 » (la guerre des Six Jours), enfin, « vers 1978-81, le croisement de la mémoire juive et de la mémoire de Vichy avec la mise au premier plan de la “Choa” ». Les deux cent quarante premières pages du livre démontent et démentent cette périodisation de manière méthodique et implacable, avec cependant une élégance et une déontologie exemplaires à l’égard des historiens français et américains que l’auteur critique.

Depuis une trentaine d’années, l’historiographie de la mémoire du génocide en France soutient qu’on a commencé par déjudaïser la Shoah, par la républicaniser, par l’universaliser. Ce jusqu’à la guerre des Six Jours, moment où, selon la doxa, le génocide aurait commencé à être perçu dans sa spécificité, en même temps que se revendique plus fortement une identité juive. Cette déjudaïsation serait l’expression politique du « refoulement », de la « forclusion » d’un traumatisme historique tel que ne pourraient lui répondre que le déni, au sens psychanalytique du terme, ou le silence.

Il y a là un mythe, qu’Azouvi démonte brillamment. La première partie de son livre, « Le génocide dans la culture française : septembre 1944-novembre 1961 », est éloquente. À une mémoire très tôt « manipulée » par les communistes (référence à la « mémoire manipulée » analysée par Paul Ricœur dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli) répond une pléthore de plumes catholiques qui reconnaissent la spécificité du crime. Azouvi évoque le François Mauriac de 1945 (Mauriac était déjà intervenu en ce sens dans Le Figaro le 1er septembre 1944), des revues comme Témoignage chrétien ou Temps présent, un penseur comme Gabriel Marcel. Dès 1944-1945 la prise de conscience de la spécificité juive de la « barbarie nazie » a déjà eu lieu, avec des maladresses héritées de l’étrange synthèse de l’antijudaïsme et du philosémitisme chrétiens, mais aussi de la théologie de la substitution, selon laquelle Dieu a voulu que le christianisme se substitue au judaïsme, héritage parfois intériorisé par des Juifs assimilés, convertis ou non. Sur cette intériorisation de l’antijudaïsme chrétien par des Juifs français assimilés ou convertis, Azouvi mentionne Le Camp de la mort lente de Jean-Jacques Bernard, publié en 1944. L’auteur montre qu’on a moins occulté le génocide lui-même que la pensée du génocide telle qu’elle s’élabore en particulier dans les textes signés par des intellectuels chrétiens, leur demande de pardon précoce, le « travail de la culpabilité » ou de la « honte », même si cette pensée du génocide fut souvent annexée à une vision eschatologique de l’Histoire où les Juifs jouèrent parfois un rôle expiatoire ou rédempteur. Cependant, dans une perspective laïque, David Rousset avait très tôt (L’Univers concentrationnaire, 1946) distingué entre le « criminel selon l’agir et le criminel selon l’être » (la formule est d’Azouvi). Cette distinction est essentielle puisqu’elle entérine l’idée de la singularité de la Shoah : les nazis ont-ils tué des hommes pour leur engagement, pour leurs idées, ou pour ce qu’ils sont ?

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©Marc Danau pour Books

 

Les manuels de la fin de l’enseignement primaire attestent eux aussi, dès 1947, nonobstant leurs imperfections et approximations, que le génocide fut très tôt reconnu et intégré à la conscience nationale. Cela dit, comment cet événement historique unique pourrait-il être transmis aux enfants de manière irréprochable ou satisfaisante ? Après tout, la perversion de l’histoire du génocide en tourisme de la mémoire (1), le pathos et l’identification exigés par le fameux « devoir de mémoire » depuis les années 1980 valent-ils mieux que les premiers balbutiements dans la transmission de l’événement au lendemain de la guerre ?

Plutôt que de dénoncer une prétendue dissolution du particulier juif dans la généralité du conflit et de la Résistance, c’est à une approche dialectique entre le général et le particulier, entre crime contre l’homme et crime contre les Juifs, qu’Azouvi nous invite. Les critiques adressées aux modalités de la transmission de l’événement dans l’immédiat après-guerre refusent trop souvent de reconnaître que le général, loin de servir d’écran au spécifique, fut en réalité son véhicule. Aussi la réinscription des victimes juives dans la République et parmi les victimes françaises ne participe-t-elle en rien d’un déni de la singularité du génocide, mais bien plutôt d’une modalité franco-républicaine d’articulation du particulier et de l’universel.

Rappel d’une évidence, mais si longtemps occultée qu’elle exigeait la ténacité et la rigueur critique de l’historien : le débat sur l’universalité ou l’unicité du génocide ne date pas d’hier ; il éclate au milieu des années 1940. Ainsi, c’est dès 1946 qu’Emmanuel Levinas évoque sur le registre religieux l’exceptionnalité de l’événement, motif qui persiste tout au long des décennies suivantes et que répercutent les débats contemporains. On sait du reste que la thèse de l’exceptionnalité, ou l’« absolutisation » de la Shoah, aura des effets pervers et nourrira la résurgence d’un antisémitisme de rivalité. On connaît aussi ce paradoxe, que le livre d’Azouvi rappelle : plus l’Holocauste est réputé sans commune mesure, plus il devient la mesure de toute violence et de toute forme d’aliénation ; plus il sert à comparer, plus sa spécificité se trouve dissoute dans le parallèle historique. Vers la fin de son livre, Azouvi consacre des pages importantes aux trois variantes du spectre de la thèse comparatiste (entre les différents types de génocide) : gauchiste, idéologique et révisionniste, variantes respectivement incarnées par Serge July, le quotidien L’Humanité et le militant de l’ultragauche Pierre Guillaume, avec le collectif La Vieille Taupe.

Que le révisionnisme ou le négationnisme, de gauche comme de droite, aient été des phénomènes précoces incarnés d’abord par Maurice Bardèche et Paul Rassinier (2) témoigne, non sans ironie, que le génocide ne fut jamais occulté dans sa spécificité. En effet, pourquoi nier la Shoah si elle ne fut pas tout d’abord reconnue comme un événement exceptionnel dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ? Pourquoi s’évertuer à nier ce que l’opinion publique n’aurait pas reconnu et au sujet de quoi elle aurait gardé le silence ?

Le génocide occupe à ce point la conscience collective de l’après-guerre qu’il devient déjà chez certains penseurs – notamment l’écrivain suisse de langue allemande Max Picard, en 1946 – le paradigme de l’aliénation dans la vie moderne. Cette annexion du génocide à la critique de la modernité, voire des démocraties libérales, culminera avec le « heideggériano-foucaldien » Giorgio Agamben (l’expression est d’Azouvi) ou encore Zygmunt Bauman ; elle représente aujourd’hui la véritable menace de dissolution de la Shoah dans la généralité. Une dissolution dont le récit allégorique de François Emmanuel, La Question humaine (2000), adapté pour le cinéma, offre un récent avatar. Si Azouvi rejette à juste titre le jugement péremptoire de l’universitaire américain Alvin Rosenfeld qui voit dans le Journal d’Anne Frank une aseptisation de la Shoah, le livre récent du même Rosenfeld, The End of the Holocaust (2011), qu’Azouvi ne cite pas, rejoint pourtant certaines de ses remarques sur la dissolution comparatiste.

 

Prohibition des images

La section consacrée à la représentation du génocide au cinéma et dans la littérature des années 1950 enfonce le clou. Une multitude d’œuvres, parfois même des bestsellers, sont publiées en France et à l’étranger. De l’impérissable Journal d’Anne Frank à des auteurs aujourd’hui quelque peu oubliés (Roger Ikor ou Pierre Gascar, un peu plus tard Anna Langfus) ou des classiques comme Romain Gary, tout atteste la conscience aiguë qu’avait l’opinion française de l’extermination des Juifs. Le plus remarquable n’est pas tant qu’il existe des œuvres sur le génocide, mais qu’elles aient suscité un débat moral et esthétique, débat dont les termes, comme le montre Azouvi, varieront peu jusqu’à aujourd’hui. Les questions qu’on se pose dès les années 1950 sont celles-ci : comment en parler ? Comment représenter l’événement ? Faut-il même le représenter ? Dans ce débat s’engouffre déjà la question du sacré et de la prohibition des images (Bilderverbot), notamment avec la sortie de Nuit et Brouillard (1946). Les polémiques à ce sujet culmineront avec la controverse provoquée par le film de Claude Lanzmann, et plus récemment avec le différend entre Lanzmann et Jean-Luc Godard sur l’obscénité de la représentation directe de l’extermination (3). Il n’est pas jusqu’à la question de la parole accordée au bourreau qui ne soit posée par Robert Merle (La mort est mon métier, 1952) longtemps avant Les Bienveillantes de Jonathan Littell ; comme si ces vingt dernières années n’avaient fait que ressasser de vieux débats en s’imaginant les avoir inventés. Rien de nouveau sous le soleil, donc, et tout emporte la conviction dans la démonstration d’Azouvi, dont la thèse, qu’étaye un énorme appareil de références, est décidément incontestable. C’est du reste aussi dans les années 1950 que se pose la question de l’appropriation du génocide, autour du livre d’André Schwarz-Bart Le Dernier des Justes (1959). La Shoah, se demande-t-on alors, est-elle l’affaire des Juifs ou des chrétiens, appartient-elle à la mémoire d’un peuple ou à la mémoire universelle ?

Question qui se révélera centrale lors de la décennie qui s’ouvre sur le procès Eichmann (1961), premier procès en racisme, premier débat international sur la signification légale et morale, voire métaphysique, du génocide : la Shoah est-elle un crime contre les Juifs ou un crime contre l’humanité ? Pourtant, dit Azouvi, ce n’est pas avec le procès Eichmann que l’extermination entre véritablement dans l’« espace public » au sens d’Habermas, c’est-à-dire devient une « instance polémique de la société civile ». C’est un peu plus tard, en 1963-1964, avec l’affaire mondiale du Vicaire de Rolf Hochhuth , violent réquisitoire contre l’apathie, sinon la complicité du pape Pie XII et de l’Église. C’est en outre avec cette pièce de théâtre, que l’on saura gré à Azouvi d’avoir sortie de l’oubli, et surtout avec le débat ainsi suscité, que le mot « Auschwitz » commence à désigner par métonymie le génocide. La pièce de Hochhuth aura donc confirmé la conscience de l’unicité de la Shoah parmi les catholiques et provoqué les premiers balbutiements de ce que Jean-Michel Chaumont appellera la « concurrence des victimes (4) ».

En 1963, la publication à grand bruit du Eichmann in Jerusalem d’Hannah Arendt provoque une nouvelle polémique, cette fois sur la « passivité des Juifs », la collaboration des Conseils juifs et donc sur la prétendue complicité des victimes dans leur propre anéantissement. Azouvi examine scrupuleusement ce débat qui sera suivi un peu plus tard par la publication du bestseller de Jean-François Steiner, Treblinka, livre qui en 1966 marquera un « stade critique dans l’évolution de la conscience du génocide » ; comme l’écrit Samuel Moyn, cité par Azouvi, il « fournit une indication première de ce que ce futur va être » (5). De l’importance de ces débats (Arendt, Steiner), Azouvi a raison d’inférer que, dans les années 1960, la mémoire du génocide est « non seulement vivante mais structurée et que ces structures sont à la fois assez solides pour fabriquer des polémiques de grande ampleur et assez fragiles, comme toutes les constructions de mémoire, pour que deux livres les ébranlent ».

Suit le fameux épisode de la guerre des Six Jours, qui, pour Azouvi, et contre l’universitaire américaine Joan Wolf (6), ne constitue pas une césure dans l’histoire de la mémoire du génocide, bien qu’elle infléchisse l’image du Juif victime (image christique) désormais transférée sur le Palestinien. Sans ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’antisémitisme comme le voulait Raymond Aron après la fameuse conférence de presse où de Gaulle évoquait le peuple « sûr de lui-même et dominateur », sans inaugurer une ère nouvelle dans la conscience du génocide, la guerre des Six Jours est perçue, comme l’écrivait en 1983 Alain Finkielkraut, comme une trahison de l’image du Juif souffrant et une dilapidation du capital moral du « peuple victime » .

Azouvi consacre la troisième partie de son livre à la période qui va de la grâce de Touvier au procès Barbie et analyse la place du génocide dans la sphère de l’État et des institutions juridiques. Nous sommes au début des années 1970 et des réflexions sur le totalitarisme, voire d’un certain consensus antitotalitaire déterminant pour la mémoire de la Shoah. C’est aussi au cours de cette décennie qu’Elie Wiesel commence à incarner le témoin par excellence, que l’humiliation se mue en fierté, comme l’avait montré Chaumont, et qu’émerge de manière beaucoup plus significative que dans les années 1950 le thème du sacré lié au génocide .

Premier élément d’explication à la construction du mythe du grand silence : en 1971, l’onde de choc causée par la sortie du Chagrin et la Pitié, pierre angulaire du « syndrome de Vichy », va engendrer le « syndrome de la Shoah » selon la formule d’Omer Bartov, la prise de conscience de la « mémoire empêchée » de la Collaboration va pour ainsi dire contaminer l’histoire de la mémoire du génocide. S’il est vrai que Vichy et la Collaboration furent très tôt refoulés de la conscience nationale suivant une politique de l’amnésie (le mythe « résistancialiste »), tout se passe comme si la thèse du refoulement, démontrée de manière convaincante par Henry Rousso (7), avait gagné l’historiographie de la mémoire du génocide. Cet élément d’explication est certes pertinent, mais ne suffirait pas à expliquer le consensus sur la périodisation.

 

Métaphores freudiennes

C’est pourquoi Azouvi propose une seconde clé : la rhétorique du sacré, du silence, du mysterium tremendum, de l’irreprésentable, rhétorique qui domine dans les années 1970 et 1980, aurait elle aussi produit un effet de contamination. Si la Shoah est l’irreprésentable, si quelque chose dans cette tragédie ressortit au secret et à l’innommable, voire au sublime comme limite du langage et de la représentation, n’est-il pas naturel que les survivants, les témoins, la France entière n’en aient jamais parlé ? On se souvient à cet égard du débat entre Henri Meschonnic et Claude Lanzmann au sujet du mot « Shoah » (8) ; Azouvi aurait pu, à l’appui de sa thèse, mentionner l’ouvrage collectif Au sujet de Shoah (1990), où le poète Michel Deguy évoque les résonances entre le mot « Shoah » et l’onomatopée du silence, et ajouter que le silence bien réel du monde et l’isolement des Juifs pendant la Shoah auront été abusivement étendus à un silence imaginaire après. Rappelons à cet égard que le titre de la version en yiddish de La Nuit d’Elie Wiesel est …Un di velt hot geshvign (9) [… Et le monde se taisait]. Rappelons aussi le livre d’André Neher publié en 1970, L’Exil de la parole : du silence biblique au silence d’Auschwitz.

Ce deuxième élément d’explication se révélerait encore insuffisant s’il n’était complété par un troisième : avec Bruno Bettelheim, une certaine idéologie psychanalytique s’empare de l’événement. Dès lors vont proliférer les métaphores freudiennes – forclusion, refoulement, retour du refoulé, etc. Ce recours au paradigme psychanalytique pose au demeurant le problème épistémologique de l’articulation entre expérience individuelle et histoire collective, entre mémoire d’un sujet et mémoire nationale. Si la seconde relève en partie de la politique, la première ressortit à la vie psychique. Il est d’imprudente méthode de rabattre l’une sur l’autre, comme l’ont fait pour l’Allemagne Alexander et Margarete Mitscherlich (10), et l’on sait qu’Henry Rousso a usé de la métaphore clinique avec doigté et précaution.

Les années 1970 seront celles du freudo-marxisme, de l’Économie libidinale de Jean-François Lyotard (1974), de la philosophie deleuzienne des intensités, d’un retour à Sade (11). C’est alors qu’éclatent de nouvelles polémiques autour de la question du mal et du désir, notamment avec le film ambigu de Liliana Cavani, Portier de nuit. On débat également de l’interprétation du mal comme excès de normalité (Michel Foucault et les « corps dociles »), ou comme perversion, inhumanité ou abjection, débat qui renaîtra avec Les Bienveillantes sur la crédibilité du SS pervers, mais qui était déjà présent en 1947 lors de la publication des Jours de notre mort de David Rousset et surtout dans la recension du livre de Rousset par Georges Bataille (12).

La fin des années 1970 sera marquée par la perte de l’« horizon d’universalité » et par la construction d’une mystique de la Shoah qui nourrit le « mythe du grand silence ». Ce n’est que vers la fin des années 1980 que le motif de l’intransmissibilité deviendra doxa, avec le numéro spécial « Penser Auschwitz » de la revue Pardès que dirige alors Shmuel Trigano. L’absolutisation et la sacralisation du génocide se traduiront, dans le champ des institutions, par la loi Gayssot et la criminalisation du négationnisme.

Azouvi analyse enfin la manière dont trois intellectuels juifs français ont abordé le génocide au début des années 1980 : Bernard-Henri Lévy, Shmuel Trigano et Alain Finkielkraut. Chez le premier dominent les thèmes du fascisme, du racisme et de l’antisémitisme éternels de la France (L’Idéologie française, 1981). Azouvi a raison de se montrer très critique envers une approche qui pratique une forme de reductio ad Hitlerum ou tout au moins une réduction de la culture et de la littérature françaises au fascisme et au pétainisme. Pour Trigano, qu’Azouvi incrimine avec une sévérité qui me paraît disproportionnée eu égard à l’impact limité de son œuvre sur l’opinion, c’est la démocratie même, les Lumières européennes, qui sont coupables, et les Juifs doivent s’affranchir d’une Europe jugée ontologiquement antisémite et structurellement inapte à penser la Shoah dans sa spécificité juive. Jean-Claude Milner reprendra cette thèse au début du millénaire, et Trigano reformulera sa position en 1999 dans L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa. Quant à la position d’Alain Finkielkraut, elle est connue, et se déploie depuis Le Juif imaginaire jusqu’à la résurgence de l’antisémitisme dans l’après-11 septembre 2001 : l’excès de mémoire alimente un antisémitisme de type nouveau, et la société du spectacle et le scepticisme voire le relativisme postmodernes sont les pires ennemis de la mémoire.

Azouvi conclut son ouvrage sur l’idée que les débats récents n’ont pas changé de nature, qu’ils étaient présents dès l’après-guerre, mais qu’une illusion, déterminée par une conception idéologique et de l’événement du génocide, et des modalités de sa remémoration, ainsi que l’application d’une grille de lecture anachronique ont nourri l’idée d’une occultation. L’ouvrage d’Azouvi m’inspire enfin les questions suivantes : la parole « libérée » des trente-cinq dernières années n’est-elle pas une forme d’occultation paradoxale du génocide, sous couvert de devoir de mémoire ? L’hypermnésie, la mémoire officielle, l’hystérie mémorielle ne sont-elles pas des formes plus sûres d’amnésie que la parole plus discrète des deux décennies d’après guerre ?

Livre à la fois brillant et exigeant par l’ampleur de son objet, la période couverte et la masse des références, Le Mythe du grand silence se lit comme un Syndrome de Vichy à l’envers. Au refoulement réel d’une vérité historique (la Collaboration) répond un refoulement imaginaire. Tout se passe donc comme si l’on avait voulu oublier qu’on n’avait pas oublié. N’était-ce pas faire violence à la vérité historique que d’inventer une suppression, que de construire de toutes pièces un trou de mémoire collectif ? Il faut donc savoir gré à François Azouvi d’avoir révélé l’inconscient (ou l’idéologie) qui a mis en œuvre ce mythe. Gageons que ce livre connaîtra la fortune qu’a connue Le Syndrome de Vichy, auquel il forme un pendant indispensable.

Avec Le Mythe du grand silence : Auschwitz, les Français, la mémoire, François Azouvi enrichit de manière considérable l’histoire de la mémoire de la Shoah. L’auteur retrace les modalités d’inscription du génocide dans l’ensemble des archives françaises depuis la guerre jusqu’au début du XXIe siècle. Ces archives ne se limitent ni aux documents juridiques ou institutionnels (Etat, Eglise, Ecole, institutions juives), ni aux témoignages. Le livre embrasse, avec une érudition stupéfiante et un appareil de notes impressionnant (rejeté en fin de volume pour le confort de lecture), l’ensemble des archives culturelles, littéraires, visuelles, journalistiques, philosophiques, théologiques.

A cet égard, au-delà d’une somme substantielle sur la place de la Shoah en France depuis la guerre, Azouvi nous livre une œuvre majeure d’histoire des idées. On prendra donc comme une clause d’humilité sa revendication de non-exhaustivité. De fait, il y a dans cette entreprise non seulement le désir d’être exhaustif, mais aussi ce que j’appellerais un effet d’exhaustivité. Pour mieux marquer, par contraste, la passion encyclopédique qui anime l’entreprise, je ne relèverai que quelques omissions : Hélène Berr (dont le Journal ne sera publié qu’au début du millénaire) ; Patrick Modiano, lauréat du Prix Roger Nimier pour La Place de l’étoile (1968), auteur de Dora Bruder (1997) et de la préface au Journal d’Hélène Berr ; omission également du témoignage de Guy Kohen, Retour d’Auschwitz, publié en 1945 ; de Carnet d’un témoin de Raymond-Raoul Lambert, publié posthume ; de deux récits de Jean Bruller alias Vercors, Les armes de la nuit (1946) et La Puissance du jour (1951), qui mettent en scène un chef de réseau de la Résistance vraisemblablement non juif, survivant des Sonderkommandos ; enfin, du livre de Georges Didi-Huberman consacré à la polémique avec Claude Lanzmann au sujet d’une exposition de photographies d’Auschwitz, Images malgré tout. Ces omissions sont insignifiantes en regard de la masse d’archives que le livre brasse. Hormis peut-être La Place de l’étoile, roman-symptôme autant du printemps 68 que de l’hystérie mémorielle française (guerre d’Algérie, décolonisation, Collaboration), ces références n’ont sans doute guère infléchi de manière significative l’histoire de la mémoire du génocide.

Azouvi a pour ainsi dire tout lu et tout vu concernant la représentation de la Shoah en France, à l’exception, il est vrai, de la peinture et de la musique —  tout au moins son livre n’explore-t-il pas ces deux arts. Pour la peinture, il y aurait un axe qui partirait de l’art figuratif d’un Léon Delarbre, jusqu’aux évocations obliques et postmodernes d’un Christian Boltanski ; pour la musique il serait intéressant d’explorer le corpus influencé par les camps, au-delà du célèbre Quatuor pour la fin des temps d’Oliver Messiaen, qui du reste ne traite pas à proprement parler du génocide. Mais j’entends « représentation » au sens où une conscience collective se représente un événement historique à travers ses médias, ses produits culturels, son appareil législatif, et ses polémiques souvent véhémentes.

 

Books en a déjà parlé

 

Amant sans adresse. Correspondance 1942–1992, de Elias Canetti et Marie-Louise von Motesiczky, traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Albin Michel, 470 p., 25 €, voir Books, n° 33, juin 2012, p.74, et hors-série n° 4. La correspondance entre l’écrivain mégalomane et érotomane et celle qui fut sa maîtresse dévouée pendant un demi-siècle.

 

Les Cycles du temps. Une nouvelle vision de l’univers, de Roger Penrose, traduit de l’anglais par Marcel Filoche, Odile Jacob, 264 p., 25,90 €, voir Books, n° 27, novembre 2011, p. 57.

Pour l’auteur, l’univers a déjà connu une foule d’instances préalables avant le big bang qui a créé notre époque, et il continuera sans doute indéfiniment à connaître des cycles similaires

 

Dette : 5 000 ans d’histoire, de David Graeber, traduit de l’anglais par Françoise et Paul Chemla, Les Liens qui libèrent, 624 p., 29,90 €, voir Books, n° 27, novembre 2011, p. 86.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les relations de crédit et d’endettement très complexes ont précédé l’invention de la monnaie (les Mésopotamiens, par exemple, pratiquaient le prêt à intérêt et inscrivaient les transactions sur des tablettes). D’après Graeber, c’est cette monnaie virtuelle et non le troc qui est à l’origine de la monnaie.

 

Dumas, le comte noir, de Tom Reiss, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D. Taudière et Lucile Débrosse, Flammarion, 600 p., 471 p., 23 €, voir Books, n° 40, février 2013, p. 16.

Une biographie de Dumas… grand-père ! Ce brillant général de la Révolution, né des amours d’un planteur blanc de Saint-Domingue et d’une esclave noire, a inspiré le personnage de Monte-Cristo à son fils.

Paroles de pêcheur

L’endroit où nous vivions étant une région lacustre, les gens allaient pêcher pour améliorer l’ordinaire. Chaque fois que mon père partait avec son filet, je devais lui emboîter le pas en portant un immense panier de bambou. Ce n’est pas que j’en avais tellement envie, mais il fallait bien que j’obéisse. J’avais six ans, et terriblement peur de mon père ; le seul bruit qu’il faisait en craquant une allumette pour fumer une cigarette suffisait à me terroriser. Le panier de bambou était plus grand que moi. Au début, il paraissait très léger, mais devenait vite une lourde charge que je portais comme je pouvais, par les anses, sur le dos, à l’épaule, tout en m’efforçant de marcher au même pas que mon père. Il ne me parlait jamais, ne me disait pas où il avait l’intention d’aller ; en fait, il ne le savait pas lui-même. Il partait au petit bonheur, ne se décidant qu’après avoir hésité un moment en chemin, et être éventuellement revenu sur ses pas parce qu’il avait aperçu au loin, devant lui, Man Xianxian – un as de la pêche, qui ne rentrait jamais les mains vides. Chaque jour, après avoir laissé à sa femme ses poissons les plus petits, Man Xianxian vendait les plus gros, si bien que le couple avait réussi au fil du temps à construire une maison de brique couverte de tuiles, avec des fenêtres, et même des châssis laqués de rouge.

Man Xianxian témoignait une grande affection aux « petits chenapans » et « bouts de chou » du village, comme il disait, contrairement à mon père qui chassait les garnements à coups de pied, comme la volaille et les chiens. Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi Man Xianxian était sans enfant. Sa femme avait deux ans de plus que lui, et ils étaient l’un et l’autre en pleine forme. Personne dans le village n’était plus solide, ni plus épanoui. Man Xianxian avait le visage tanné et éclatant de santé, parsemé de rides rosées, profondes mais peu apparentes ; je les voyais pourtant très bien quand il se penchait sur moi pour me tendre une galette ou une pomme caramélisée, me demandant de l’appeler « papa ». Je n’en faisais rien, bien sûr, le mot me restait coincé en travers de la gorge, comme une arête ; même à mon père je ne le disais que très rarement, et lui-même ne m’appelait jamais par mon prénom. Voulant un fils, il ne m’aimait pas, et m’avait surnommée dès ma naissance « Esprit de malheur ». Mes relations avec mon père n’étaient pas plus compliquées que cela.

Un jour, en entendant ma mère qui bavardait avec la voisine par-dessus la clôture, j’ai appris que Man Xianxian et sa femme avaient failli avoir un enfant, mais que le bébé était mort avant la naissance. Le médecin avait dit que c’était à cause d’une maladie, et qu’il n’y avait rien à faire ; s’ils voulaient avoir un enfant à l’avenir, il leur faudrait se séparer et que Man Xianxian trouve une autre partenaire. Il avait continué à regarder avec envie la pagaille que semaient les enfants chez les autres, mais sans pour autant chercher une nouvelle épouse. Après plusieurs fausses couches, le ventre de sa femme cessa de s’arrondir. Quand elle eut dépassé la quarantaine, elle abandonna l’idée d’avoir un enfant, éleva deux chiens et trois chats, et leur donna à chacun un prénom qu’elle hurlait souvent dans sa cour pour les réprimander. Le fait d’être sans enfant lui donnait des complexes ; elle ne se mêlait pas aux commérages du village, mais gérait les affaires familiales avec une calme assurance, comme un roi administre son territoire, tandis que Man Xianxian faisait figure de vassal, tout juste bon à payer son tribut, en lui apportant le poisson qu’il venait de pêcher ou l’argent de celui qu’il avait vendu. Il lui faisait entièrement confiance, l’expérience ayant montré qu’elle avait un talent de gestionnaire.

Man Xianxian n’était pas loquace, et il avait une grosse pustule sur la nuque, si bien que mon père le regardait de haut. Mais, en matière de pêche, il l’admirait manifestement. Il nous arrivait parfois de le croiser, portant son filet et son panier ; mon père ne manquait pas alors de lui offrir une cigarette, et en profitait pour jeter un œil à son butin, en jaugeant du regard le poids de sa pêche. Mon père n’était pas une lumière, mais il lui suffisait de voir la courbure de la palanche sur l’épaule de Man Xianxian pour être fixé. Et moi, à côté, j’étais triste et mal à l’aise en voyant dans mon panier frétiller quelques malheureux poissons guère longs de plus de cinq centimètres. Mon père et moi formions comme une ligne de front, sous la menace d’une attaque de l’ennemi. Mais je me berçais de l’illusion que Man Xianxian était mon père, et m’esclaffais en mon for intérieur quand nous rencontrions par hasard un autre pêcheur avec un panier vide. J’en riais même en rêve, et mes rires me réveillaient au milieu de la nuit.

Comme j’allais pieds nus dans l’herbe, il m’arrivait souvent de me faire mal en marchant sur des coquillages ; j’y étais habituée. Mais quand je me blessais sur des châtaignes d’eau, je ne pouvais m’empêcher de crier « aïe ! » Mon père ne se retournait même pas. Je savais bien que ce n’était rien à côté de la blessure qu’il s’est faite avec un tesson de bouteille : une piqûre d’épingle, en comparaison, rien de grave. Alors, j’essuyais les traces de sang sans en faire un drame. Des résidus de pêche rejetés sur le bord du chemin, mon père était capable de déduire que quelqu’un d’autre venait de lancer son filet à cet endroit, et, même s’il ramassait quelques coquillages encore humides, il ne ralentissait pas l’allure pour autant. Tel un général en campagne, revêtu de son armure, l’arme au poing, il menait ses troupes vers l’avant. Et moi, derrière, je peinais à le suivre, titubant sous la grande panière de bambou.

Je ne savais jamais où diable on allait arriver quand on sortait de la maison. De toute façon, à part l’eau, il n’y avait rien de très passionnant. Mon père ne réussissait à pêcher que de tout petits poissons, et les journées étaient d’un ennui mortel. Je pensais souvent qu’on aurait dû brûler le filet et faire autre chose, mais, bien sûr, je n’osais rien dire ; mon père avait l’habitude que je le suive comme une ombre. Il ruminait ses pensées, en cherchant une manière d’attraper des poissons qui lui permettent de pavoiser.

Souvent, il ramenait son filet vide. Il se répandait alors en invectives grossières contre ces pleutres de poissons qui l’esquivaient. Ces bouffées de colère étaient suivies d’un silence encore plus lourd que celui qui les précédait. Avec pour seul bruit le vent qui soufflait entre lui et moi ; le reste du monde semblait comme perdu sur une lointaine planète. J’en avais assez de ces étendues d’eau sans fin et m’imaginais qu’elles se transformaient en montagnes, où j’allais avec mon père chasser du gibier sauvage ; c’était autre chose que de trimballer péniblement mon panier vide !

Il nous arrivait parfois de longer une rizière, ou de traverser un village. Il y avait toujours quelque étang où s’épanouissaient des fleurs de lotus, et où les châtaignes d’eau étalaient leurs feuilles à la surface. J’aurais aimé que mon père me cueille une feuille de lotus dont j’aurais fait une ombrelle. Mais l’idée de s’arrêter ne l’effleurait même pas ; je gardais mon désir en moi, et, même quand l’étang aux lotus était loin derrière nous, je pouvais apercevoir une fleur très haute, très rouge, qui me faisait un signe de la main. Mon père ne semblait pas savoir non plus que j’adorais les châtaignes d’eau. Il n’aimait ni les plantes ni les animaux et pouvait écraser d’un simple coup de pied la gueule d’un chien.

En revanche, un jour que Man Xianxian m’avait emmenée, il m’avait raconté des histoires pour m’amuser tout le long de la route, je me le rappelle très bien. Je sais qu’il m’avait prise avec lui pour me faire plaisir ; il est même entré dans l’eau jusqu’à la taille pour me cueillir des racines et des fleurs de lotus, et m’a ramassé des châtaignes d’eau et des patates douces. Je suis rentrée les poches pleines.

Je regrette beaucoup de n’avoir pas eu plus souvent l’occasion d’aller avec lui. En fait, si pendant longtemps Man Xianxian n’a pas pu m’emmener à nouveau pêcher, c’est pour une raison très simple : mon père nous a interdit, à ma mère et à moi, de le fréquenter.

Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, mais c’est certainement à cause des poissons. Un jour que mon père et moi étions partis à la pêche, nous sommes restés toute la journée dehors, et, le soir, quand nous sommes rentrés, il a demandé à ma mère de faire cuire les petits poissons qu’il venait de ramener. Elle lui a répondu qu’il y en avait déjà de gros en train de mijoter. À ces mots, je me suis précipitée pour soulever le couvercle, et une délicieuse odeur s’est répandue dans la pièce. J’ai tout de suite vu que c’était une carpe qui devait bien faire une livre et demie ; la queue dépassait de la couche de piments dont elle était couverte, et l’œil avait glissé de son orbite, comme une larme au bord de la joue. Quand mon père l’aperçut, il ne broncha pas : c’était une honte pour lui, car il n’avait jamais rapporté un aussi gros poisson à la maison. Pendant qu’il se lavait lentement les mains, ma mère expliqua que Man Xianxian le lui avait offert. Il était allé quelque part où l’on avait asséché un lac ; privés d’eau, les poissons sautaient partout dans la vase et étaient très faciles à attraper. Alors il nous en avait apporté un pour qu’on en profite aussi.

J’ai trouvé que ma mère en disait beaucoup trop. Mon père se détourna avec impatience, éclaboussa le sol avec l’eau de la bassine en jurant contre cet animal de merde qui venait chier n’importe où. La carpe aux piments rouges était l’un des plats favoris de mon père, mais il n’y toucha pas et ne mangea que les piments.

Une quinzaine de jours plus tard, Man Xianxian apporta un poisson-lanterne à ma mère, qui le fit cuire comme je l’aimais, avec des piments hachés et des légumes en saumure. Quand mon père rentra, il se mit dans une colère noire, jeta l’animal dans le seau à ordures et ébrécha le plat en porcelaine en le cognant contre le poêle. Sans dire un mot, ma mère me fit un œuf poché. Mon père sembla s’apprêter à dire quelque chose, mais il tourna les talons et entra d’un air furibond dans leur chambre, où il se mit à lancer des jurons ; c’était Man Xianxian qu’il insultait, en le traitant entre autres de salaud qui mourrait sans descendance. Je ne comprenais pas très bien pourquoi mon père l’injuriait ainsi ; y avait-il quelque chose de mal à ce qu’il nous offre du poisson ? Ce n’était pas juste pour ma mère. C’était une femme intelligente, qui jamais ne tenait tête à mon père ; mais, cette fois, elle lui dit son fait : qu’il était incapable de pêcher quoi que ce soit, qu’il ne pouvait rien apprendre parce qu’il n’avait confiance en personne et se prenait pour un phénix, mais que ces grands airs ne servaient à rien. Sur quoi elle trouva sans doute que cela ne suffisait pas, et ne put s’empêcher d’ajouter : « Si tu es si doué, rapporte un gros poisson ! » Paroles qui eurent de lourdes conséquences.

À partir de là, mon père ne sembla plus avoir le cœur à pêcher ; plutôt que d’aller au diable vauvert jeter son filet, il préféra rester assis par terre à fumer. Il installa une échelle sous l’auvent, y étendit son filet, qu’il maintint bien tendu à l’aide de tiges de bambou entrecroisées, et se mit à en réparer soigneusement les mailles déchirées, puis il l’enduisit d’un seau de bon sang de porc, et le mit à sécher ; l’odeur du sang se répandit devant chez nous. Mon père prenait grand soin de tous les objets de la maison, son matériel de pêche bien sûr, mais aussi les meubles ; combien de fois n’avais-je pas reçu une gifle pour avoir rayé la table et abîmé le vernis ?

Mon père se dit que, s’il n’arrivait pas à prendre de poissons, c’est parce que les lests de son filet étaient trop légers ; alors il changea les plombs. C’était un expert en matière d’équipement de pêche, il savait même couler les plombs, ce qui me fascinait. Ce jour-là, accroupie à côté de lui, je le regardais porter à ébullition le métal liquide, le couler dans un moule avec une petite cuillère, puis le plonger dans une bassine d’eau froide ; on entendit alors un sifflement et un jet de vapeur jaillit de l’eau, un vrai bonheur. À cet instant, mon père sembla se radoucir un peu, et je m’apprêtais à lui poser une question quand il me dit : « Esprit de malheur, sors de là ! Si tu te fais ébouillanter, ne viens pas me hurler dans les oreilles. »

Il ne quitta pas la maison un certain temps. La viande vint à manquer. Plusieurs jours d’affilée, il n’y eut à manger que des piments émincés à la sauce soja avec des patates douces cuites au four. Pendant toute cette période, j’entendais ma mère dire continuellement combien Man Xianxian avait pêché de poissons, et combien d’argent il avait gagné. Celui-ci passait chaque jour devant notre porte, matin et soir, les yeux obstinément baissés ; même les rayons du soleil couchant ne parvenaient pas à les lui faire lever pour regarder le monde autour de lui. En vieillissant, il ressemblait de plus en plus à un poisson, le visage inexpressif, les yeux fixes. Le bruit courut que, une fois, il était parti du côté de Shatou et Zhihukou (1), et qu’il était resté pêcher toute la nuit ; au matin, il était allé vendre ses poissons au marché, et au retour, avait juste mangé un morceau avant d’aller dormir.

Finalement, mon père n’y tint plus. Un jour, alors que Man Xianxian passait de bon matin devant notre porte, avec sur le dos un panier constellé d’écailles scintillantes, il se planta en travers de son chemin, lui offrit une cigarette, l’alluma, et entreprit tout naturellement une conversation sur la zone de Shatou et ses conditions de pêche. Trapu, Man Xianxian n’avait pas un regard de lynx ; il répondit que le coin de Shatou était bien supérieur, qu’on y trouvait surtout beaucoup de carpes herbivores, mais qu’on pouvait aussi parfois tomber sur une grosse tortue ; seulement, là-bas, on ne tirait pas un bon prix de sa pêche, il valait bien mieux la rapporter pour vendre ici. Tout en parlant, il tendait son panier à mon père pour qu’il prenne un poisson. Mon père le remercia, en prit un qui devait peser une demi-livre, et lui demanda quel jour il l’inviterait à venir avec lui ; il venait de réparer les mailles de son filet.

Ma mère les regardait par la fenêtre. Quand je m’approchai, elle s’en écarta, et je crus l’entendre soupirer.

Elle avait huit ans de moins que lui, et l’air très jeune. L’année précédente, elle avait fêté ses trente ans, et mon père lui avait offert un banquet. Mais il avait profité de l’occasion pour inviter ses vauriens d’amis à prendre un verre et faire la fête. Ma mère était rouge d’épuisement à force de courir de tous côtés, sans une minute pour s’asseoir à table, pendant qu’ils s’empiffraient en débitant des grossièretés. Mon père se soûla copieusement, et, pendant la nuit, je l’ai entendu se disputer avec ma mère. Cela finissait toujours ainsi : elle avait l’ivrognerie en horreur.

Il ne se passait pas grand-chose, chez nous. De grand matin, ma mère sortait se poster à la clôture de bambou pour faire un brin de causette ; et mon père entamait une nouvelle journée en allant faire un tour, les mains dans le dos, sur la levée de terre inondée de rosée entre les champs. Ce jour-là, en rentrant, comme il devait aller pêcher de nuit avec Man Xianxian, il commença à préparer son matériel, y compris sa torche électrique et sa cape imperméable, car le temps pouvait se mettre à la pluie. Sans dire un mot, ma mère ajouta encore dans le panier des provisions pour deux : quelques œufs durs, des galettes à la ciboule et un thermos de thé très fort. Une fois les préparatifs terminés, mon père soupesa le panier, et fit le tour de la maison pour être sûr que nous n’avions rien oublié.

Man Xianxian passa après le dîner, équipé de pied en cap, mais se contenta de ralentir le pas sans s’arrêter. Il cria « On y va ! » depuis le bord du chemin. Mon père prit rapidement ses affaires et sortit en laissant son paquet de cigarettes sur la table, ce qui n’échappa point à l’œil perçant de ma mère, qui courut le lui porter.

Une fois mon père parti, je devins plus loquace et déversai sur ma mère un flot de paroles sans fin. Mais elle semblait avoir l’esprit ailleurs et n’y répondit que par quelques marmonnements. Je lui déclarai que j’aurais bien aimé aller à la pêche avec Man Xianxian, ç’aurait été tellement génial d’avoir d’aussi gros poissons à mettre dans le panier. Ma mère me lança un coup d’œil en coin, comme quelqu’un qui découvre soudain quelque chose. J’ajoutai que, si mon père ne réussissait pas à attraper de poissons, c’était parce qu’il était tout ratatiné quand il lançait son filet ; Man Xianxian avait dit qu’un filet devait être bien tendu, bien rond, comme un couvercle en lamelles de bambou ; comme ça, les poissons ne peuvent pas s’en échapper. Tout en essuyant la vaisselle, ma mère me dit que Man Xianxian avait un don inné pour la pêche, qu’il était doué pour tout, gentil avec tout le monde. « Ah, c’est vraiment dommage que le ciel ne lui ait pas donné d’enfant… »

Je ne saurais trop dire pourquoi, mais cette discussion sur Man Xianxian m’attrista ; je dis à ma mère qu’il aurait dû prendre une autre femme, il aurait eu un enfant et ne m’aurait plus demandé de l’appeler « papa ». Je vis un éclair passer dans ses yeux, et elle me répondit que je pouvais bien le dire, qu’il n’y avait aucun mal à cela.

Ma mère était d’un naturel très conciliant, elle ne m’imposait rien. Quand je faisais des bêtises, elle ne me punissait pas ; c’était mon père qui intervenait pour me corriger. Un jour, j’ai jeté un petit chien dans une mare pour voir s’il arriverait à nager : le chiot se retrouva dans une situation désespérée ; il s’étrangla une ou deux fois, se débattit un moment, puis, très vite, cessa de bouger. Les marques rouges des coups de baguette en osier que je reçus sur les jambes mirent deux mois à disparaître. Mon père n’y allait pas de main morte. J’étais intimement persuadée que Man Xianxian n’aurait jamais frappé un enfant de la sorte. Quand j’avais trois ou quatre ans, il me portait sur ses épaules pour que je puisse voir les numéros de singes des spectacles ambulants. Et pour la fête des Bateaux Dragons, il m’achetait des bâtonnets de glace au soja vert.

Cette nuit-là, je me vis en rêve avec Man Xianxian au bord d’un lac ; à la surface nageaient des hordes de poissons. Il lui suffisait de lancer deux fois son filet pour remplir le panier. Ils étaient si gros que je n’arrivais pas à les attraper, et l’un d’eux me faisait même tomber. Après les avoir vendus, il m’offrait un petit ours brun vêtu d’une robe à fleurs. La joie me réveilla en sursaut, mais j’eus l’impression d’avoir encore sur moi l’odeur du poisson. Il faisait déjà grand jour, et j’entendis la voix de mon père, puis celle de ma mère qui lui demandait d’un ton angoissé ce qui était arrivé à son visage. Il répondit qu’il était tombé car le filet était trop lourd ; il était éreintant à lancer, il en avait mal aux bras. Puis le silence se fit. J’entendis le bruit de la cuillère que ma mère remuait dans la marmite, et, de nouveau, le son de sa voix qui disait : « On t’emmène pêcher, et tu causes un accident ! » Mon père hurla que l’autre l’avait bien mérité ! Cette fois-ci, il n’avait qu’une blessure légère, mais allez savoir ce qui lui arriverait la prochaine fois…

Ils se turent à nouveau. Je me glissai hors du lit, pour aller en douce jusqu’à la porte jeter un œil, et j’entendis ma mère dire tout bas : « Quand le lièvre est aux abois, il est capable de mordre. »

 

II

Il y eut une terrible sécheresse cet été-là. Tout le village se mit d’accord pour pomper de l’eau dans le lac afin d’irriguer les champs. On installa deux moteurs diesel qui vrombirent dès l’aube ; l’eau jaillissait de deux tuyaux noirs comme des bouches de canon pour s’écouler dans les rigoles. À cette heure, il n’y avait personne d’autre que nous, les enfants, pour s’attrouper autour des bruyantes machines, attirés par la nouveauté ; le monde entier semblait pris d’un tremblement rythmé par ce bruit sourd. C’est passé trois heures de l’après-midi seulement que quelques personnes arrivèrent à la file indienne en portant des filets de pêche, et s’installèrent au bord du lac pour attendre en fumant des cigarettes. Une demi-heure plus tard, il en arriva d’autres, munis des matériels les plus divers, les uns chaussés de bottes leur arrivant à mi-cuisse, les autres vêtus simplement d’un caleçon ; d’autres même entrèrent dans l’eau sans plus attendre pour tenter d’attraper quelque chose, mais le niveau du lac ne convenait encore qu’à la pêche au filet.

Sous le soleil, les eaux semblaient de plus en plus boueuses, tandis que les rizières émergeaient dans le lointain comme une onde verte sous la brise.

J’aperçus Man Xianxian qui avait lui aussi apporté son filet ; il se tenait debout sur le promontoire que formait la rive, examinant l’eau. J’écartai mes camarades et me précipitai vers lui. Il ne me parut pas très heureux de me voir ; il avait l’air un peu triste. Il sortit de sa poche une petite voiture, en me disant qu’il pensait bien me trouver là. Puis il jeta un œil sur son grand panier et me demanda si je voulais l’aider à y mettre les poissons. Il avait l’air d’avoir mal à une jambe, sans doute en raison de la blessure qu’il s’était faite en se battant avec mon père. Cela m’attrista, et je compris que je n’avais d’affection que pour lui. Je ne dis rien ; je ne savais pas comment dire ce genre de chose : que je n’aimais pas avoir à suivre mon père, et que c’était son panier de poissons à lui, Man Xianxian, que j’aurais aimé porter, qu’il aurait pu me le faire porter une éternité, je n’aurais pas trouvé le temps long.

Je rayonnais de bonheur, car il allait enfin pouvoir me montrer tous ses talents, et je me voyais tomber sous le poids des énormes poissons pêchés, exactement comme dans mon rêve.

Je n’avais pas vu mon père se diriger vers nous ; juste au moment où il arriva à côté de moi, j’étais en train de rapporter ses jurons habituels à Man Xianxian. Il m’entendit certainement dire qu’« il faisait tous les matins une mine renfrognée, comme s’il avait envie de frapper quelqu’un ».

Je me tus illico, en m’attendant à une bonne correction. Mais mon père ne me prêta aucune attention. Il avait plutôt l’air de vouloir en découdre avec Man Xianxian. Il souleva son filet, le soupesa, et conclut qu’il pesait au moins une ou deux livres de moins que le sien. Man Xianxian lui répondit qu’il l’avait depuis cinq ou six ans, ni trop léger ni trop lourd, juste comme il faut, et ajouta que l’important, c’était que le filet soit adapté à son utilisateur.

Mon père ne s’attendait pas à voir un type d’habitude peu bavard lui répondre sur un ton aussi caustique ; il préféra cesser de discuter pour se mettre à pêcher. Les jours précédents, il s’était entraîné sur l’herbe. Il me marmonna à voix basse de dégager : « Esprit de malheur fiche-moi le camp ! Fais attention ou je vais te flanquer à l’eau. »

Man Xianxian m’écarta de quelques mètres, et lui dit d’un air sévère qu’on ne pouvait pas parler aussi brutalement à un enfant, surtout une petite fille.

Mon père répliqua que, s’il voulait être brutal avec sa vaurienne de fille, c’était son affaire.

Man Xianxian se contenta de répondre que c’était une simple remarque, libre à mon père de faire comme bon lui semblait.

J’ai bien cru qu’ils allaient à nouveau se battre, mais, Dieu merci, toute leur énergie se concentra sur la pêche. Mon père semblait être venu exprès pour se mesurer avec Man Xianxian, et ce dernier paraissait disposé, sans en avoir l’air, à relever le défi. Tous deux avaient un air grave, et l’atmosphère était inhabituelle.

Je vis Man Xianxian soulever son filet, les jambes bien écartées, l’une devant lui, l’autre derrière, tâtant le sol de la pointe du pied droit pour en tester la résistance, puis lever lentement les deux bras en les ouvrant et ramener le filet légèrement en arrière en serrant les dents ; inclinant la taille et accélérant le mouvement, il le lança alors en arc de cercle. Le filet s’ouvrit en un clin d’œil, prenant un envol aussi gracieux qu’une aigrette d’akène de pissenlit. Je crus un instant qu’il allait virevolter dans le vent, mais il prit aussitôt la forme d’un parachute, et redescendit à toute vitesse ; j’entendis, tel l’écho de milliers de flèches, le sifflement produit par le vent en traversant chaque maille, puis comme un bref claquement. Aussi parfaitement rond qu’un couvercle, le filet s’était abattu dans l’eau, et il n’en restait qu’une mince corde dans la main de Man Xianxian. Je n’avais rien perdu du spectacle.

Man Xianxian secoua la corde sans précipitation, et referma doucement le filet.

Mon père se prépara à son tour ; pliant les genoux, tordant la taille et arquant tout le corps, il mobilisa toutes ses forces pour lancer son filet, mais c’est une forme ovale qui retomba briser la surface du lac. Je baissai la tête pour éviter d’éclater de rire, mais, en même temps, je compris que j’avais tort de prendre fait et cause pour Man Xianxian. La mine défaite, mon père semblait sur le point d’éclater.

Man Xianxian ramena trois poissons, dont le plus gros devait bien peser deux ou trois livres ; il s’accroupit pour ranger son filet, mit les prises dans son panier et s’éloigna, comme si cette histoire ne méritait pas qu’on en fasse tout un plat.

Mon père attendit à dessein que Man Xianxian soit parti pour ramener son filet. Il n’avait pris que deux pitoyables carassins et un tas de coquillages. Je l’aidai scrupuleusement à mettre les poissons dans le panier de bambou, sans oser dire un mot, consciente qu’il était comme un ballon trop gonflé, prêt à exploser à tout moment et que c’est à moi, cet esprit de malheur, qu’il s’en prendrait alors.

D’un geste de colère, il ramassa le filet et le jeta ostensiblement en boule dans le lac. À ses côtés, j’étais désemparée, morte de honte.

J’ai ensuite aidé ma mère à fumer des poissons que nous étions allées ramasser, elle et moi, une fois le lac asséché. Ce n’était pas mon père qui les avait pris. Pêcheur au filet, il aurait considéré comme une disgrâce d’attraper des poissons à la main. Ma mère emplit une demi-jarre de braises de sciure rougeoyantes ; de minuscules étincelles volèrent en piquant les yeux, et une légère fumée s’en dégagea ; elle couvrit le tout d’un tamis en lamelles de bambou, et y posa un à un les morceaux. Le chat s’approcha en miaulant et le chien se précipita en remuant la queue, tournant une gueule menaçante vers le matou avec lequel il n’avait pourtant pas l’habitude de se battre. Mon père hurla pour les faire déguerpir, mais le même manège recommença quelques instants plus tard.

J’aimais cette ambiance et l’odeur de la fumaison ; c’était signe d’abondance, signe qu’on ne manquait ni de poisson ni de viande, que nous étions donc un sujet d’admiration et de louanges pour quiconque passait par chez nous. Bien sûr, ce jour-là, ma dextérité à attraper les poissons fut un thème récurrent de discussion, ma mère m’ayant attribué la quasi-totalité des prises. Alors, obligée de rester toute la journée à surveiller la fumaison sans pouvoir aller nulle part, j’attendais qu’on vienne me féliciter. Mais un incident se produisit, par la faute d’une vieille enquiquineuse qui arriva en soupirant et en dodelinant de la tête ; elle crut que c’était mon père qui avait pêché les poissons, car il y avait encore à la porte l’odeur du sang de porc dont il avait enduit son filet. Les propos de la vieille ravivèrent en lui le souvenir de l’humiliation qu’il avait subie ; alors, prétextant sa crainte des voleurs, il emporta la jarre et le poisson dans l’arrière-cour.

 

III

La belle vie ne dura qu’une quinzaine de jours ; il fallut ensuite que je reprenne le panier de bambou pour partir à la pêche avec mon père.

(Par la suite, j’ai entendu ma mère dire que, s’il avait reconnu qu’il n’était pas doué pour cela, s’il avait accepté sa défaite et cherché à s’imposer dans un autre domaine, les choses ne se seraient pas terminées aussi mal.)

Ce jour-là, le temps était couvert et la chaleur suffocante ; les villageois restaient calfeutrés chez eux, et même les feuilles des arbres semblaient n’avoir aucune envie de bouger. Mais mon père était du genre à vouloir absolument faire quelque chose, peu importe la météo. Ma mère lui fit remarquer que la pluie menaçait, qu’il n’était peut-être pas urgent d’aller pêcher, qu’il pouvait attendre le lendemain. Mais elle parlait toujours dans le vide. Il lui répondit qu’il n’irait pas loin : il avait juste l’intention d’aller faire un tour du côté de Lanxi (2), et puis, même s’il se mettait à pleuvoir, il ne tomberait pas des hallebardes, il n’y avait pas de quoi paniquer.

Je savais pourquoi mon père avait choisi précisément ce jour étouffant pour pêcher : parce que les poissons remonteraient à la surface afin de respirer.

Nous avons marché une trotte, pris le bac pour traverser la rivière Lanxi, puis nous sommes engagés sur un petit chemin bordé de métaséquoias, qui longeait le lac. Le ciel soudain s’illumina. Je pensai aussitôt à ce que disait souvent ma mère devant un tel phénomène : si d’obscur le ciel s’éclaire, il tombera de quoi faire une barbotière. En gros, cela signifie que la pluie sera si forte qu’elle tombera à peu près comme des hallebardes, transformant tout en bourbier et remplissant les étangs. Je regardai autour de moi et ne vis pas un seul endroit où s’abriter. La maison la plus proche étant à environ un kilomètre, j’eus peur que la pluie ne me réduise en charpie.

Comme d’habitude, je collais aux talons de mon père, les yeux fixés sur ses pieds. Il portait un pantalon gris couvert de boue, dont il avait roulé les jambes jusqu’aux genoux ; sur ses mollets couverts de cicatrices, les veines bleues ressemblaient à des vers de terre, et comme il ne mettait jamais de chaussures en été, ses plantes de pieds ressemblaient à deux éventails ronds.

« Man Xianxian est un type grossier, un sauvage, né pour être pêcheur », dit soudain mon père.

Je sursautai de frayeur, sans comprendre exactement si ces paroles m’étaient adressées, ou si elles étaient prononcées en l’air. Je ne répondis rien.

« Tu es muette ? » me demanda mon père en s’arrêtant soudain et en se retournant, si bien que je fus à deux doigts de lui rentrer dedans.

« Euh… » fut le seul son que je parvins à émettre ; je ne savais pas quoi dire.

« Tu penses que Man Xianxian a plus de cran que ton père, hein ? » La voix était douce.

J’opinai sans l’ombre d’une hésitation, puis très vite secouai la tête dans l’autre sens pour dire que non. Man Xianxian m’avait dit que j’étais vive et intelligente, et que mon cerveau fonctionnait très vite. La douceur de mon père me fit craindre un piège, qui finirait par une bonne correction.

Mais il poursuivit son chemin sans se fâcher.

Sentant l’atmosphère détendue, j’eus envie de demander à mon père pourquoi il voulait tellement se battre avec Man Xianxian. J’ouvris la bouche pour parler, mais la refermai tout de suite. Il m’était difficile de lui poser des questions aussi intimes.

Je poursuivis mon chemin en transpirant à grosses gouttes. Les nuages noirs s’amoncelaient au-dessus de nos têtes.

« À l’avenir, si tu veux aller pêcher avec Man Xianxian, tu n’as qu’à y aller. Ils n’ont pas de garnements, chez eux, la maison est terriblement vide. »

Il fallut deux phrases à mon père pour exprimer sa pensée, et il s’écoula bien deux minutes entre chacune d’elles.

Avant que j’aie eu le temps de m’habituer à son changement d’humeur, nous étions arrivés au bord d’un autre lac, et mon père décida de lancer là son filet. Pour être honnête, je dois dire que, cette fois, ce fut superbe. Le filet retomba parfaitement rond, les mailles brillant au soleil, et s’enfonça dans l’eau en un rien de temps. J’aurais bien aimé que Man Xianxian fût là pour voir ça.

Mon père se prépara alors à ramener son filet selon une stratégie éprouvée. Dans mon esprit, je voyais déjà les poissons frétiller, d’un argent étincelant. Mais il ne parvint pas à le faire bouger. Il changea de position, essaya de nouveau, en vain : le filet s’était accroché quelque part. Mon père jura, me donna la corde, et s’apprêta à entrer dans l’eau. Je savais que, une fois dedans, il allait me demander de ramener le filet, et qu’il ne reviendrait qu’une fois l’opération réussie. Rien ne le désolait davantage que de déchirer un filet.

L’eau lui arrivait à la poitrine. Il plongea, sa tête laissant un tourbillon à la surface, à l’endroit où elle avait disparu.

C’est alors que, brusquement, la pluie se déchaîna, si brutalement qu’en un instant il devint impossible d’ouvrir les yeux. Le visage me brûlait comme quand mon père m’avait giflée. J’avais bien toujours la corde du filet dans la main, mais je ne pouvais plus voir le lac ; je n’avais autour de moi que des trombes d’eau assourdissantes. Je cherchais désespérément à discerner mon père pour ne pas rater ses instructions. La corde tremblait dans ma main battue par la pluie, qui frappait si fort que je ne pouvais lever le bras.

J’étais terrifiée, mais ne pleurais pas ; même quand mon père me fouettait les jambes en y laissant des traînées rouges, je ne pleurais pas. En réalité, mes pauvres larmes avaient honte de se mêler à une pluie aussi torrentielle. Mon corps était engourdi comme par des coups de fouet, et mes oreilles paraissaient sur le point d’exploser. Incapable de résister plus longtemps, je m’effondrai sur le sol en me protégeant la tête des deux mains, mais sans lâcher la corde du filet.

J’ai sans doute perdu connaissance ; quand je suis revenue à moi, le ciel était dégagé, il ne restait qu’un nuage de feu à l’horizon. Il n’y avait pas trace de mon père. Quant au lac, c’était comme avait dit ma mère : il s’était rempli.

Quand on repêcha le corps, il était déjà tout enflé ; mon père s’était pris les jambes dans des herbes sans pouvoir s’en dégager. Ma mère éclata en sanglots, comme psalmodiant une complainte d’où il ressortait qu’elle regrettait de ne pas l’avoir empêché de partir, cela aurait évité la catastrophe. Mais elle ne pleura pas au point d’en avoir le visage altéré ; elle resta plutôt longtemps les yeux dans le vide, comme si elle posait pour un peintre.

Le jour des obsèques, Man Xianxian vint tirer des pétards, apportant une pièce de tissu ; je vis tout de suite que c’étaient les couleurs favorites de ma mère, et qu’elle pourrait peut-être m’en faire une jupe, qui sait. Quand Man Xianxian s’agenouilla pour arranger ma robe de funérailles et le morceau de tissu blanc autour de ma tête, je remarquai les rides rosées de son visage. Je n’ai pas pleuré, ce jour-là non plus ; je pensais que je n’aurais plus à suivre mon père à la pêche en portant son panier, que c’en était fini de cette corvée. J’observais les membres de la famille aller et venir, chacun réagissant à sa manière, l’air affairé ou désœuvré, les uns parlant en riant, les autres pleurant en hurlant, mais tous tellement bruyants que je n’arrivais pas, en mon for intérieur, à penser que mon père était mort.

Quand tout le monde fut parti, je suis restée seule avec ma mère. Il manquait brusquement quelqu’un, à la maison, et je n’arrivais pas à m’y faire ; j’avais l’habitude d’entendre mon père aller et venir en vociférant, et j’avais l’impression qu’il se cachait quelque part, en m’observant. En septembre, je suis entrée à l’école primaire, mais les frais scolaires sont restés impayés, jusqu’à ce que l’instituteur nous impose un ultimatum : si on ne réglait pas, mes livres seraient confisqués et je serais exclue. Ma mère hésita : soit elle vendait du riz pour payer l’école, et on ne mangeait pas ; soit on mangeait, mais elle ne pouvait payer l’école. Que j’aille à l’école ou pas m’était complètement égal ; ce qui m’aurait enchantée, en fait, c’est de pouvoir aller pêcher avec Man Xianxian, et surtout le voir pêcher de nuit dans tous ces endroits que je ne connaissais pas.

Je suis allée en classe avec un sac que ma mère m’avait cousu dans une vieille veste de mon père ; j’ai détesté tout ce monde entassé dans une pièce, à écouter quelqu’un discourir sans fin. C’était encore plus ennuyeux que de suivre mon père à la pêche. Alors je suis partie, errant au bord du lac, non loin de là. J’ai vu quelqu’un qui pêchait et, en m’approchant, j’ai reconnu Man Xianxian ; j’étais ravie, mais lui se fâcha, me disant que, maintenant que j’étais écolière, il fallait que j’étudie sérieusement et respecte la discipline. Je lui répliquai que ce n’était pas drôle et que je ne voulais pas y aller. Alors Man Xianxian me fit tout un discours, et, finalement, je trouvai qu’il avait raison. Je retournai à l’école. Par la suite, je l’ai vu tous les jours venir pêcher près de là.

Six mois plus tard, un événement singulier se produisit. C’était un dimanche ; des inconnus très courtois sont venus à la maison ; l’un d’eux, un homme qui devait avoir à peu près l’âge de ma mère, n’arrêtait pas de me regarder, comme si j’avais quelque infirmité. Alors que ma mère baissait la tête, une vieille femme lui glissa tout bas quelques mots à l’oreille. Les jours suivants, elle me sembla anxieuse ; elle passait parfois la nuit immobile, à contempler la photo de mon père. Je sentais qu’elle me cachait quelque chose de grave.

Prenant une poule sous le bras, elle s’en fut chez Man Xianxian ; elle en revint rayonnante, mais reprit son air sombre en me voyant, pour m’annoncer une nouvelle très sérieuse, à laquelle je mis du temps à réagir, mais sans en être, comme ma mère, angoissée au point de me mettre à sangloter bruyamment.

Deux mois plus tard, deux hommes, jeunes et robustes, portant à la palanche de grands paniers de bambou, sont venus chercher nos affaires, et ma mère est partie avec eux, vêtue de neuf de pied en cap. Man Xianxian m’emmena à la sortie du village lui dire au revoir, puis me ramena chez lui, où sa femme me prépara des œufs pochés qu’elle me regarda engloutir en souriant. Ils m’adoptèrent et je mangeai dorénavant toutes sortes de poissons. Pour mes sept ans,  Man Xianxian m’offrit un petit ours brun vêtu d’une robe. De temps en temps, il m’arrivait de rêver de ma mère et de revoir son visage, mais, si je pensais trop longtemps à elle, je me mettais à pleurer en reniflant.

Je ne pensais pas la retrouver si vite ; sa nouvelle vie, de toute évidence, lui avait réussi. Elle avait grossi, et je remarquai qu’elle avait des traces humides sur la poitrine. Elle hésita un moment, et quand, finalement, elle m’enlaça, avec une certaine retenue, je sentis sur elle une forte odeur de lait ; elle était effectivement en train d’allaiter car elle venait d’avoir un bébé. Je ne savais trop qu’en penser, et ne voyais pas quelle relation ce bébé pouvait avoir avec moi. Je sentais mes parents adoptifs sur la défensive, comme s’ils pensaient que le retour de ma mère avait une autre cause ; ils le lui demandèrent d’ailleurs très vite. Elle répondit en les remerciant longuement, expliquant qu’elle m’avait laissée parce qu’elle ne pouvait faire autrement, qu’elle leur était reconnaissante de s’être occupés de moi pendant cette année, mais que, maintenant, elle pouvait faire amende honorable, son mari acceptait que j’aille vivre avec eux.

Man Xianxian resta sans expression, comme un acteur au théâtre une fois le rideau baissé ; il était aussi immobile qu’un cadavre, on eût dit un poisson mort. Brusquement, il me fit autant de peine à voir que les petits poissons prisonniers dans le panier de mon père.

Je partis avec ma mère après le déjeuner.

Nous avons fait un long trajet, d’abord en bateau, puis sur un sentier de montagne. En fin de compte, ici, le paysage ne possède plus les horizons infinis de la région des lacs ; on peut tout au plus apercevoir de-ci de-là un petit lac de forme étrange qui semble comprimé au milieu des sommets. C’est ainsi que je me suis retrouvée devant la grande montagne dont j’avais rêvé, mais sans en ressentir aucune exaltation.

Je pense toujours au panier à poissons de Man Xianxian, et aux filets qu’il mettait à sécher devant la maison. Je suis trop laissée à moi-même, chez ma mère ; son mari m’emmène bien parfois en montagne avec lui, mais ce n’est pas pour chasser comme je l’avais imaginé, c’est pour couper du bois et m’apprendre à reconnaître les essences qui brûlent le mieux. De temps en temps, je dois porter le gros bébé de ma mère, et aller ramasser des champignons. Mais l’école ne semble pas avoir ici l’importance vitale qu’elle avait aux yeux de Man Xianxian.

Je pense toujours au lac, et aux poissons dans le lac. Il me faudra peut-être attendre très longtemps, mais j’en suis persuadée : un jour ou l’autre, Man Xianxian viendra me chercher.

 

Cette nouvelle est parue dans le magazine Renmin wenxue en juillet 2012. Elle a été traduite du chinois par Brigitte Duzan et Zhang Xiaoqiu.

L’ode aux autres Luther King

Dimanche 7 mars 1965, Selma, Alabama. John Lewis, un Afro-Américain de 25 ans, s’avance la peur au ventre sur le pont Edmund Pettus, à la tête d’une des plus importantes et célèbres marches de protestation de l’histoire du mouvement pour les droits civiques. Six cents manifestants le suivent, qui subiront ce jour-là l’assaut brutal des forces de police. C’est sur cette scène, restitution saisissante des événements du « Bloody Sunday » (« Dimanche sanglant ») que s’ouvre Wake up America!, le premier tome d’une biographie dessinée de John Lewis, dernière grande figure vivante de la lutte pour les droits civiques, ancien président du Student Nonviolent Coordinating Committee ou SNCC (le « comité de coordination non-violent des étudiants »), et aujourd’hui représentant au Congrès pour la Géorgie.

Avec « un art consommé du récit », rapporte Rebecca Burns dans Atlanta magazine, la scène inaugurale fait place à une séquence plus actuelle, où l’on retrouve le représentant John Lewis dans son bureau du Congrès, à Washington, le matin de la prise de fonction de Barack Obama, en janvier 2009. Avant d’aller voir le premier président noir des États-Unis prêter serment, une mère afro-américaine a décidé de faire visiter le Congrès et les bureaux de Lewis à ses deux enfants. L’occasion, pour le représentant, de « raconter son histoire par flashbacks », note Alison Flood dans les colonnes du Guardian, « depuis la petite ferme familiale de Pike County, dans un Alabama assujetti aux lois ségrégationnistes dites Jim Crow, jusqu’à sa rencontre avec Martin Luther King, en passant par la naissance du Mouvement des étudiants de Nashville et la campagne de sit-ins non-violents menée pour en finir avec la ségrégation aux comptoirs des restaurants de la ville ». Une action couronnée de succès : le 10 mai 1960, en effet, six établissements de la capitale du Tennessee furent obligés, par décision de justice, de servir des Noirs, pour la première fois de l’histoire. Le volume 1 de Wake up America! s’arrête là, soulignant bien « le rôle fondamental que joua le mouvement des étudiants – avec Lewis à sa tête – dans la lutte pour les droits civiques », rappelle Rebecca Burns dans Atlanta magazine. « Leurs sit-ins, leurs marches pour la liberté et autres actions ont permis des avancées décisives, trop souvent éclipsées par l’histoire de Rosa Parks et l’incontournable discours de King. »

 

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Grandir à l’ombre de Saul Bellow

 

Il y a manifestement un problème avec les Mémoires de Greg Bellow, fils aîné de Saul, l’un des monstres sacrés de la littérature du XXe siècle, prix Nobel, et auteur de chefs-d’œuvre comme Herzog et Au jour le jour. Ce n’est pas tant la pauvreté du style, aussi réelle soit-elle – personne n’attendait de l’auteur, psychothérapeute (« Saul m’a toujours dit que j’avais fait carrière des souffrances de mon enfance »), qu’il rivalise de talent avec son géniteur. Ce n’est pas non plus que le livre manque d’intérêt : s’ils ne bouleversent pas la vision globale que l’on pouvait se faire de l’écrivain, ces mémoires révèlent des aspects surprenants ou négligés de sa personnalité. Seul un très proche pouvait ainsi nous apprendre que Saul Bellow sortait en nage de son cabinet de travail, vidé, au sens propre, par l’effort d’écrire. Et qu’il s’amusait, dans sa phase « reichienne » (1), à rugir comme un lion à l’approche du métro. « Aussi infimes soient-ils, ces détails recèlent un sens du réel que n’aurait sans doute pas renié Saul Bellow lui-même », souligne James Lasdun dans le Guardian.

Le problème ne tient pas non plus à la thèse centrale du livre, celle des « deux Bellow », puisque  la production même du romancier confirme qu’il y a bien un « jeune Bellow  » –  idéaliste, progressiste, farouchement laïc – et un « vieux Bellow  » – réactionnaire, profondément pessimiste, ayant renoué avec une vision patriarcale du judaïsme. Comparant Herzog (1964) à La Planète de M. Sammler (1970), l’un des amis de Bellow lui écrivit, peu après sa réception du Nobel en 1976, préférer « la vitalité de Moses Herzog à la noirceur d’Artur Sammler ». S’ils sont empreints d’une même ironie, « il y a incontestablement un glissement dans la vision du monde véhiculée par ces deux livres », confirme Adam Mars-Jones dans The Observer.

Mais l’un de ces « deux Bellow » fut-il plus authentique – et doté d’un cœur plus grand – que l’autre, comme le prétend en somme Greg ? Rien n’est moins sûr et c’est là que se situe la faille de ces mémoires : le fils aîné de l’écrivain est persuadé d’avoir entretenu une relation privilégiée avec le « vrai » Bellow, celui de la première période. Mais comme l’explique Mars-Jones, « le besoin qu’a Greg de prétendre que le Saul Bellow de son enfance (ou l’image qu’il s’en est faite) était l’essence même de l’homme l’emporte sur toute nuance d’interprétation ». Au sujet d’une dispute dont il fut témoin, à l’âge de 8 ans, entre Saul et le propre père de celui-ci (Abe), Greg Bellow écrit ainsi : « Alors que nous nous éloignions, Saul fut pris de sanglots si violents qu’il dut arrêter la voiture sur le bas-côté. […] Je savais qu’il était brisé. Je le savais, car un lien reliait son cœur tendre au mien. »

L’auteur omet de dire que ce « lien », qu’il revendique tout au long du livre, était alors sur le point de se rompre. Peu après l’épisode de la dispute, Saul Bellow quitta Anita (la mère de Greg et la première de ses cinq femmes), sortant, de fait, de la vie du petit garçon, qu’il ne vit plus qu’épisodiquement. « L’auteur dit de son père qu’il a “élevé” trois garçons, mais c’est précisément ce qu’il n’a pas fait », insiste Mars-Jones, qui poursuit, citant l’un des biographes de l’écrivain : « Bellow était un homme qui quittait les femmes lorsqu’il se sentait menacé par l’arrivée d’un fils, de peur de perdre sa place d’enfant. »

Ce livre est donc habité par l’absence, en dépit des poignants efforts déployés par l’auteur pour la relativiser. Greg apprit la mort de son père à la radio. Et c’est en entendant les héritiers littéraires putatifs de l’écrivain parler lors de ses obsèques (ces « fils et filles autoproclamés » de Saul Bellow, écrit Lasdun), qu’il eut l’envie d’écrire ce livre. Pour tenter de reprendre sa place. Un combat perdu d’avance, selon Mars-Jones, car il se jouait en réalité contre la littérature elle-même, « contre ces êtres de papier dont l’encre coule dans les veines à la place du sang ; ces livres qui lui ont volé son père ».

 

1| Bellow fut un temps adepte des théories du psychanalyste marxiste Wilhelm Reich, dont il possédait chez lui une « boîte à orgone » censée décupler la « force orgastique » de ses utilisateurs.

Le Père Noël fait de la résistance

Non, le Père Noël n’est pas une invention de Coca-Cola, comme le veut une légende aujourd’hui solidement enracinée en Allemagne, et que rappelle la presse du pays à l’occasion de la sortie du livre de l’ethnologue Thomas Hauschild sur le sujet. La firme américaine s’est contentée, en 1931, de détourner à des fins publicitaires l’image d’un personnage que le XIXe siècle avait déjà popularisé. Dans cet ouvrage salué par la critique, Hauschild entreprend de rétablir quelques vérités à propos du vieillard à barbe blanche. Aux chrétiens qui lui reprochent parfois d’être une figure païenne (souvenons-nous de son effigie brûlée sur le parvis de la cathédrale de Dijon en 1951), le chercheur rappelle que le Père Noël fut inspiré par la figure de saint Nicolas. En effet, dans les très nombreuses légendes le concernant, saint Nicolas fait des cadeaux (il offre par exemple de l’or à un père, qui, faute de pouvoir doter ses filles, envisageait de les prostituer), il vole dans les airs, et il est souvent représenté en train de s’introduire par la fenêtre d’une famille pauvre… Comme le Père Noël, « il pénètre par effraction, mais ne dérobe rien. Au contraire, il donne », précise le Zeit, qui voit là une preuve de ce que les deux personnages sont aux antipodes de la logique économique actuelle ; leurs présents n’appellent aucun contre-don, ils sont pure générosité. C’est pourquoi faire du Père Noël un symbole du consumérisme mondialisé semble à Hauschild un contresens historique.