Aux premiers jours de la révolution iranienne, un certain ayatollah Gilani, obscur religieux, faisait sensation à la télévision publique en évoquant d’étranges scénarios mêlant sexualité et loi islamique. L’un des plus extravagants, dont les Iraniens se moquent toujours trois décennies plus tard, était ainsi formulé : « Imaginez que vous êtes un jeune homme endormi dans sa chambre. À l’étage inférieur, dans la chambre juste en dessous, votre tante dort elle aussi dans son lit. Imaginez maintenant qu’un tremblement de terre fasse s’effondrer le plancher et que vous tombiez exactement sur elle. Supposez encore, pour les besoins de la discussion, que vous soyez nu, en érection, et que vous tombiez sur votre tante avec une précision telle que vous la fécondiez. L’enfant né d’une telle union sera-t-il halalzadeh (légitime) ou haramzadeh (illégitime) ? » Par sa grivoiserie absurde, cette historiette paraît insolite dans le contexte austère et asexuel de la République islamique d’Iran. Et pourtant, le « Gili Show », comme on finit par l’appeler, jouissait d’une grande popularité à la fois dans les milieux traditionnels, émoustillés par ses sujets tabous, et dans l’élite de Téhéran, qui regardait pour s’amuser. Gilani contribua à l’essor de ce qui est devenu une petite industrie : des religieux et des fondamentalistes endossant l’habit du sexologue amateur et prodiguant toutes sortes de conseils incohérents sur des sujets allant du « coup rapide » (« l’homme doit avoir pour objectif de se libérer de son fardeau le plus vite possible sans exciter sa femme ») à la masturbation (« un péché très, très grave, source de dommages médicaux et scientifiques » [sic]).
Le fait que les fondamentalistes chiites d’Iran, à l’instar de leurs homologues évangéliques, catholiques, juifs orthodoxes et sunnites, passent un temps fou à réfléchir à la sexualité n’est peut-être pas une complète surprise. Ils sont humains, après tout. Mais leur passion pour les questions sexuelles mérite un examen particulièrement approfondi, puisqu’ils gouvernent un État aux ambitions nucléaires affichées, riche en pétrole, à la population jeune, dynamique et étouffée. Or, pour toute une série de raisons (la peur de subir le même sort que Salman Rushdie, d’être étiqueté « orientaliste » ou de froisser les sensibilités religieuses), la question de l’hypocrisie du régime iranien est souvent soigneusement éludée. À tort.
Dans une théocratie telle que l’Iran, où religion et politique se confondent, les opinions erronées ou archaïques sur la sexualité ne sont pas confinées aux alcôves : elles s’insinuent dans les séminaires, les bases militaires, l’administration, les tribunaux et les salles de classe du pays. Comme le dit un dicton bien connu des Iraniens, avant la Révolution, on sortait pour faire la fête et on priait chez soi ; aujourd’hui, on sort prier dans la rue et on fait la fête chez soi. Ce renversement touche de nombreux aspects de la vie sociale. Pour bon nombre d’habitants, cet état de choses pervers est tellement enraciné, tellement au cœur des relations quotidiennes avec les autorités, qu’on n’y prête plus attention. Mais les Occidentaux désireux de comprendre ce qui fait bouger Téhéran ne peuvent se désintéresser de l’étonnante fixation du régime sur la sexualité.
Car si tout ce qui est politique n’est pas sexuel dans la République islamique, tout ce qui est sexuel, en revanche, est politique. Et la première pièce à conviction nous est fournie par le père de la Révolution en personne, l’ayatollah Khomeiny. Comme tous les religieux chiites aspirant à devenir une « source d’imitation » (marja’e taqlid (1)), Khomeiny passa le début de sa carrière à examiner à la loupe les questions relatives aux pratiques intimes et à la pureté rituelle, et à émettre des avis religieux en la matière. Des questions parfois triviales (« Il est recommandé de ne pas contrarier le besoin d’uriner ou de déféquer, en particulier s’il est douloureux »), parfois aussi étrangement salaces.
Une jurisprudence déconnectée
Dans le traité théologique qu’il publia en 1961, intitulé « Une clarification des questions » (Towzih al Masael), Khomeiny rend des arrêts précis sur un éventail de problèmes allant de la sodomie (« Si un homme sodomise le fils, le frère ou le père de son épouse après le mariage, ce dernier reste valide ») à la zoophilie (« Si une personne a un rapport sexuel avec une vache, une brebis ou une chamelle, l’urine et les selles de l’animal deviennent impures et il est interdit de boire de son lait »). Je me rappelle encore mon étonnement horrifié lorsque, jeune garçon élevé dans le Midwest américain, je tombai sur ces passages dans la traduction que possédaient mes parents émigrés.
Les bons connaisseurs du chiisme, même les plus hostiles à Khomeiny, soulignent que les religieux de sa génération abordaient classiquement ce genre de thèmes, qu’il convient de replacer dans leur contexte. La religion islamique est née au sein de communautés rurales du désert, et le prophète Mahomet lui-même fut berger. C’est pourquoi l’islam considère sous un angle juridique des comportements que le christianisme ou le judaïsme se contentent de qualifier de péchés.
D’après le théologien musulman Mehdi Khalaji, ancien étudiant dans l’un des séminaires de cet épicentre du chiisme qu’est la ville de Qom, le problème n’est pas que les clercs se soient préoccupés de telles questions, mais que « la jurisprudence islamique n’ait pas encore été modernisée. Elle est totalement déconnectée des difficultés auxquelles sont confrontés les citadins d’aujourd’hui ». De fait, les préceptes religieux de Khomeiny fournissent la matière de bien des plaisanteries chez les jeunes Iraniens. « Je n’ai jamais croisé de chamelle à Téhéran, m’a confié le dessinateur Nikahang Kowsar, et encore moins été tenté de copuler avec. »
L’âge médian dans les pays arabes est de 22 ans (27 en Iran), contre près de 40 en Europe occidentale. Ajoutée à cette donnée démographique, l’invasion d’Internet et de chaînes satellite où la pornographie est omniprésente n’a fait que crisper davantage la relation des populations de la région à la sexualité. Le site Google Trends recense et analyse les requêtes adressées au moteur de recherche par les internautes du monde entier. Sur les sept pays où l’on tape le plus souvent le mot « sexe », cinq sont islamiques et un sixième (l’Inde) abrite une importante minorité musulmane. (Le terme « sexy » est encore plus populaire chez les Arabes.) Google Insight, autre outil de repérage des tendances, nous dit que la requête qui progresse le plus rapidement chez les Iraniens cette année [l’article date de 2012] est « Golshifteh Farahani », une actrice populaire en exil qui a posé seins nus en janvier dernier pour Le Figaro Madame.
Avant la révolution de 1979, les fondamentalistes étaient révoltés par les images de femmes dénudées que montraient le cinéma et la télévision. Aujourd’hui, la chaîne publique et les salles obscures ont interdiction de montrer des créatures non voilées, sans tenir aucun compte du fait que la plupart des Iraniens ont accès au régime nettement plus obscène proposé par les chaînes satellite (les antennes sont officiellement interdites, mais on soupçonne les Gardiens de la révolution eux-mêmes de les importer en contrebande). Dans le documentaire The Iran Job, Kevin Sheppard, un basketteur américain qui a joué en Iran, tombe des nues en zappant sur sa nouvelle télé : « Il y a 600 chaînes, et 400 sont porno ! »
« Libérer la société des obsédés »
Quoi qu’il en soit, ses prétentions religieuses contraignent le régime iranien à dépenser des millions de dollars pour brouiller les ondes, en une vaine tentative de contrarier à la fois les forces de la technologie et celles de la nature humaine. Dans un entretien accordé au New Yorker il y a plusieurs années, un responsable de la sécurité intérieure décrivait avec franchise le défi à relever : « La plupart des Iraniens sont jeunes […]. Les jeunes sont par nature des obsédés sexuels. Parce qu’ils sont excités, ils aiment regarder des chaînes satellite qui diffusent des films ou des émissions devant lesquelles ils se branlent […]. Nous devons agir à propos de ces chaînes pour libérer la société des obsédés qui se branlent. »
Un pays souffrant d’inflation chronique et de chômage (sans parler des sanctions internationales et des risques de guerre que fait peser son programme nucléaire) a peut-être mieux à faire que de dissuader sa jeunesse de se masturber. Le régime continue pourtant de consacrer des centaines de millions de dollars à un système technologique de censure importé de Chine, afin d’opposer un « rempart moral » à la subversion politique et culturelle. Une politique d’une efficacité très relative. Les autorités réussissent parfois à brouiller la BBC en persan et la chaîne de télévision Voice of America, mais les Iraniens à la recherche de programmes pornographiques n’ont que l’embarras du choix. Cela dit, il arrive au système de censure de pécher par excès de zèle. Un ami iranien m’a raconté avoir tenté à plusieurs reprises d’accéder depuis Téhéran à la messagerie électronique de son université britannique, sans succès. Il a fini par comprendre que le nom apparemment coquin de son institution, « Essex », était bloqué par les filtres Internet du régime.
Sous le règne de l’autocrate occidentalisé Mohammad Reza Pahlavi, la société en mutation rapide de Téhéran semblait, à tort, sur le point d’entrer de plain-pied dans la modernité. L’histoire de ma propre famille reflète bien la trajectoire suivie par les classes moyennes urbaines du pays au cours du XXe siècle. Ma dévote grand-mère paternelle, née en 1907, portait le tchador et n’était pas allée au-delà de l’instruction élémentaire. Trois de ses quatre filles ont fréquenté l’université, et toutes ont abandonné le voile. Toutes leurs filles ont grandi dans un Téhéran où la mode était aux minijupes, et où Googoosh (l’équivalent prérévolutionnaire de Jennifer Lopez – mais extrêmement sage comparée aux standards actuels) était la principale « source d’imitation ».
L’opposition de Khomeiny au shah se nourrissait notamment de son hostilité à l’émancipation féminine encouragée par ce dernier, où l’ayatollah voyait une forme de décadence sexuelle. Dans son livre de 1970 intitulé « Le gouvernement islamique » (Hukumat-e Islami) – qui allait devenir la matrice idéologique et politique de l’Iran postrévolutionnaire –, Khomeiny se répandait outrageusement sur le sujet : « Le vice sexuel a atteint un niveau tel qu’il détruit des générations entières, corrompant nos jeunes et les poussant à négliger toute forme de travail ! Ils se pressent tous de jouir des diverses formes de vices devenus tellement accessibles et promus avec tant d’enthousiasme. »
Quelques mois seulement avant le soulèvement de 1979, toujours en exil en France, Khomeiny assurait pourtant à ses compatriotes révolutionnaires progressistes que « dans la République islamique, les femmes [décideraient] librement de leurs activités, de leur avenir et de leur tenue ». Une bonne part de l’intelligentsia iranienne, qui devait plus tard s’en mordre les doigts, se rangea derrière Khomeiny, hommes et femmes confondus. Certains allèrent jusqu’à le surnommer le « Gandhi iranien ». Mais, une fois son pouvoir fermement consolidé, l’imam et ses disciples firent taire promptement les voix discordantes et réduisirent à la portion congrue les libertés dont jouissaient les femmes, tant dans leur vie sociale que sur le plan vestimentaire (2). « L’islam ne permet pas de se baigner en maillot de bain », proclama-t-il peu après son accession au pouvoir suprême. Les contrevenants « seront écorchés vif » !
Les femmes qui s’opposèrent au port du voile furent victimes de violences et d’intimidations, tel le poétique « Ya roosari, ya toosari » (« Couvre ta tête, ou sois frappée sur la tête ! »). Comme l’écrivait récemment la prix Nobel de la paix Shirin Ebadi, « bien qu’on désigne souvent la révolution iranienne de 1979 par le terme “révolution islamique”, il faut plutôt la considérer comme une révolution des hommes contre les femmes. Les rédacteurs du [code pénal islamique] nous ont ramenées 1 400 ans en arrière ».
L’excitante chevelure des femmes
À l’instar des Frères musulmans en Égypte (et de certains membres de la droite chrétienne américaine), les révolutionnaires iraniens trouvèrent un terrain fertile pour leur populisme religieux, et négligèrent de relever l’immense défi consistant à construire un système productif diversifié. La richesse pétrolière semblait rendre la chose facile. On sait que Khomeiny jugeait l’économie « bonne pour les ânes » ; à ceux qui se plaignaient de l’inflation, il rétorquait que « nous n’avons pas fait la révolution pour le prix des pastèques ». Trois décennies plus tard, les résultats parlent d’eux-mêmes : en 1979, le PIB de l’Iran, pays riche en ressources naturelles, était presque le double de celui de la Turquie, moins bien dotée. Aujourd’hui, il en représente à peu près la moitié. Les Iraniens ont en vérité remis leur destin entre les mains d’un homme, Khomeiny, qui a réfléchi plus longtemps au châtiment réservé aux zoophiles qu’à la gestion d’une économie moderne.
À sa mort, en 1989, c’est le Guide suprême actuel, l’ayatollah Ali Khamenei, qui prit sa succession. Il resta fidèle à sa vision pour le pays, ainsi qu’à sa pudibonderie. Pour Khamenei – qui a dit que revêtir les femmes du hijab « empêcherait la société de sombrer dans la corruption et le désordre » –, l’exposition publique de la beauté féminine n’est pas seulement condamnable d’un point de vue religieux ; elle menace aussi l’existence même du régime. Car, soutient-il, le bien-être de la République islamique passe par celui de la cellule familiale, que la beauté féminine fragilise. Certains jugeront fondamentalement misogyne cette manière de voir, mais ce sont les hommes, et non les femmes, que Khamenei estime indignes de confiance et incapables de résister à la tentation : « Dans l’islam, il est interdit aux femmes d’exposer leur beauté aux regards pour attirer les hommes ou provoquer la fitna [« agitation, sédition »]. Faire étalage de ses charmes est une forme de fitna […], car si cet amour de la beauté et des personnes du sexe opposé sort du cadre familial, c’est la stabilité de la famille qui s’en trouve ébranlée. »
De manière symptomatique, le terme utilisé par Khamenei pour s’opposer au dévoilement des femmes, fitna, est le même que celui employé pour décrire le Mouvement vert, ces manifestations de rue de l’été 2009 contre la réélection contestée d’Ahmadinejad à la présidence du pays. Autrement dit, la chevelure des femmes est perçue en tant que telle comme séditieuse et contre-révolutionnaire. Même les hommes politiques iraniens prétendument progressistes ont été longtemps obsédés par cette question. Abolhassan Bani Sadr, le premier président de l’Iran postrévolutionnaire, exilé en France depuis trente ans, aurait affirmé qu’il est scientifiquement prouvé que les cheveux des femmes émettent des rayons provoquant l’excitation sexuelle. (Un caricaturiste iranien lui répondit par un dessin représentant un homme pris d’une malencontreuse érection en déjeunant chez un ami ; le coupable était un cheveu de la femme de celui-ci, tombé dans le ghormeh sabzi, le plat national iranien.)
Au cours des deux dernières décennies, les Iraniennes les plus jeunes ont rejeté en arrière et desserré leur voile, mais Khamenei ne tolère aucun débat sur son éventuelle abolition. Avec l’opposition aux États-Unis et à Israël, le foulard est en effet souvent considéré comme l’un des trois piliers idéologiques encore debout de la République islamique. « Aux yeux des responsables, le hijab possède une immense valeur symbolique ; c’est le ciment du barrage qui empêche toutes les autres demandes de liberté de s’exprimer », explique Azadeh Moaveni, un auteur irano-américain. « Si on cède sur le hijab, se disent-ils, tout ira à vau-l’eau : après, on voudra s’envoyer des bières dans la rue et lire des romans non expurgés. Pour eux, ce serait ouvrir les vannes à toutes les autres libertés. »
Malgré les affirmations de Khamenei, selon qui le hijab empêcherait les hommes de se fourvoyer, les politiques gouvernementales ont plutôt tendance à les y inciter. Ainsi, pour parer à la libido incurablement vagabonde du mâle iranien, le Parlement – composé de fidèles de Khamenei – a renforcé récemment l’institution des « mariages temporaires » (sigheh), avalisés par la charia, qui permettent aux hommes d’avoir autant de partenaires sexuelles qu’ils le souhaitent. Le contrat de mariage peut ne durer que l’espace de quelques minutes, et il n’est pas obligatoire de l’officialiser. L’homme peut y mettre fin quand il le souhaite avant la date prévue, mais la procédure de divorce est plus difficile pour la femme. De fait, celles qui s’aventurent en dehors des liens sacrés de leur mariage le font à leurs risques et périls : des dizaines d’entre elles ont été lapidées à mort pour adultère.
Le marasme économique a aussi, dit-on, favorisé l’essor rapide d’une prostitution de type classique, non sanctionnée par l’islam. Les chauffeurs des taxis de luxe de Téhéran, souvent des diplômés sous-employés, vous indiquent les filles dans la rue sans barguigner. « Quand une économie entre en déclin, le secteur informel et les réseaux illégaux gagnent en attrait », explique Pardis Mahdavi, auteur d’un livre sur la sexualité en Iran. « La technologie facilite aussi le phénomène. »
Du temps du shah, le célèbre quartier chaud de Téhéran était connu sous le nom de Shahr-e no (« Ville nouvelle »). D’innombrables jeunes Iraniens y ont perdu leur pucelage. La République islamique s’est imaginé qu’il suffirait d’éliminer le symptôme pour se débarrasser du mal. Mais il ne sert à rien de jeter du bromure du haut des minarets. « Ils ont rasé Shahr-e no en pensant mettre fin à la prostitution », m’a dit un ouvrier iranien à la retraite. Aujourd’hui, c’est la ville tout entière qui est devenue un gigantesque Shahr-e no. »
Appâts sexuels et politique étrangère
Comme on pouvait s’y attendre, la chasteté affichée par les tenants du khomeinysme a eu pour effet de pervertir les pratiques sexuelles normales, éveillant chez les responsables iraniens une curiosité singulière et d’étranges penchants. Omid Memarian, un journaliste qui fut détenu plusieurs mois dans la célèbre prison d’Evin pour ses articles hostiles au gouvernement, m’a raconté que les policiers semblaient bien plus intéressés par sa vie sexuelle que par ses incartades politiques. « Je m’efforçais de répondre à leurs questions en termes très généraux, mais ils m’interrompaient, se rappelle-t-il. Ils voulaient connaître les détails. “Commencez à partir du moment où vous avez déboutonné sa blouse…” » Un jour, à sa grande horreur, il lui sembla qu’un des agents se touchait en l’écoutant.
Les observateurs de la vie politique américaine ne seront pas surpris d’apprendre que les défenseurs les plus véhéments des valeurs traditionnelles sont souvent ceux qui peinent le plus à les respecter. Memarian a passé une partie de son service militaire obligatoire, à Téhéran, à écrire les discours d’un haut commandant des Gardiens de la révolution qui s’en prenait régulièrement à l’immoralité lâche de l’« Arrogance globale » (entendez les États-Unis). « Son filmi [la personne qui le fournissait en CD pirates] m’a raconté plus tard qu’il réclamait toujours des “films avec des scènes” [film-haye sahne-dar] » – un euphémisme pour le porno.
En 2008, un scandale à grand retentissement a éclaboussé Reza Zarei, le directeur de la police de Téhéran, chargé d’appliquer les lois contre le vice et surpris dans un bordel en compagnie de six femmes. L’une d’entre elles prétendit qu’il leur avait demandé de prier nues devant lui. La révélation de l’incident aurait, dit-on, poussé Zarei à faire une tentative de suicide en prison.
La honte associée aux écarts sexuels a été régulièrement utilisée par le régime comme méthode de coercition politique et d’intimidation. Ce fut le cas avec Mohammad Ali Abtahi, religieux réformiste connu pour sa faconde, et ancien vice-président de Mohammad Khatami. Emprisonné à la suite de l’élection présidentielle contestée de 2009, il prit de court ses partisans en avouant avec beaucoup de conviction que le mouvement relevait d’un complot soutenu par l’Occident pour fomenter une révolution de velours en Iran. Même si ces aveux furent sans aucun doute obtenus sous la contrainte, ses proches affirment que ce n’est pas la torture physique ou psychologique qui le poussa à se mettre à table, mais des photos le montrant en pleine action dans sa garçonnière de Téhéran, depuis longtemps sous surveillance.
La République islamique n’est cependant pas toujours aussi prude. À vrai dire, l’utilisation d’appâts sexuels fait partie de son arsenal politique. Ainsi, dans une note du département d’État rendue publique par WikiLeaks, le chef de tribu irakien Abou Cheffat confie à un diplomate américain en mission à Bagdad que Téhéran avait étendu son influence dans la classe politique irakienne en proposant à ses leaders de se rendre en Iran pour jouir, sous couvert de « traitement médical », de cadeaux en nature incluant des « mariages temporaires » avec des Iraniennes. Cheffat ne s’en plaignait pas, d’ailleurs : les à-côtés étaient sans doute plus agréables que ceux dont il bénéficia lors de sa rencontre avec le président Bush en 2008 à la Maison-Blanche. Il ne fallait pas s’étonner, expliquait-il, si le soft power iranien damait le pion à l’armée américaine en Irak.
Plus récemment, trois agents du renseignement, ayant tenté sans succès d’abattre de hauts responsables israéliens à Bangkok en février 2012, se sont photographiés dans un bar de la station balnéaire de Pattaya en compagnie d’escort girls. J’ai demandé au rejeton d’un religieux puissant à Téhéran comment des adeptes patentés de la doctrine religieuse de Khomeiny pouvaient en même temps fréquenter des prostituées non musulmanes et boire de l’alcool. Il nia qu’il y eût le moindre obstacle religieux : « Les clercs du pouvoir peuvent aisément leur fournir des autorisations religieuses (mojavez’e shar’i). Ils peuvent arguer du fait que, si ces hommes ne fréquentaient pas des prostituées et ne buvaient pas d’alcool, ils seraient pris pour des terroristes et éveilleraient les soupçons. »
Fondamentalement, l’attitude du régime à l’égard de la sexualité est opportuniste : elle est tour à tour un outil de répression, de persuasion ou d’incitation. Lors des manifestations de l’été 2009, bon nombre de contestataires furent brutalement molestés par les membres des milices Bassidji, des bandes de jeunes nervis à moto, à la solde du régime, qui avaient carte blanche pour réprimer le soulèvement. Selon l’universitaire irano-américain Shervin Malekzadeh présent à Téhéran, les Bassidji semblaient motivés par un mélange de haine de classe et de frustration contenue. Comme le lui expliqua une de ses sources : « Ils ne baisent pas, ne boivent pas et ne fument pas de joints. À quoi d’autre peuvent-ils bien consacrer toute cette énergie inemployée ? »
Mais l’épisode sans doute le plus décisif (et le plus bouleversant) du Mouvement vert fut le meurtre de Neda Agha-Soltan, une manifestante de 26 ans dont la mort sanglante, filmée au téléphone portable, devint l’une des vidéos les plus virales de l’histoire. Dans un documentaire sur sa vie diffusé sur la chaîne HBO, la mère de Neda se souvient d’un message qu’une femme membre des Bassidji avait adressé à Neda en signe de sympathie, quelques jours avant sa mort : « Je t’en prie, ma chérie, ne te montre pas si belle dans la rue… Fais-nous plaisir et ne sors pas, car les Bassidji visent les jolies filles. Et ils vont t’abattre. »
La superpuissance des minijupes
Alors que les visages iconiques de la révolution iranienne de 1979 étaient ceux d’hommes d’âge mûr et barbus, Neda, une jeune femme moderne et instruite, est devenue le nouveau visage de la contestation dans l’Iran du XXIe siècle. Pour son opposition au régime et au hijab, elle est aux yeux de Khamenei l’incarnation de la fitna.
L’œil rivé au dossier nucléaire, les observateurs de l’Iran ont tendance à négliger ce fait : le Guide suprême est intimement persuadé que la stratégie américaine de renversement de la République islamique repose non pas sur l’intervention militaire mais sur la subversion culturelle et politique, visant à fomenter une révolution de velours de l’intérieur. Témoin cette déclaration révélatrice faite à la télévision en 2005 : « Plus que de canons, fusils et autres armes, les ennemis de l’Iran ont besoin de répandre les valeurs culturelles ferments de corruption morale… J’ai lu récemment dans la presse qu’un haut responsable américain avait déclaré : “Plutôt que des bombes, envoyez-leur des minijupes.” Il a raison. S’ils éveillent le désir sexuel, développent la mixité sans limite, incitent les jeunes d’un pays donné à avoir un comportement auquel ils sont déjà naturellement enclins, alors il ne sera nul besoin de canons et de fusils contre ce pays. »
L’abondante prose et les innombrables discours de Khamenei l’attestent : les armes de destruction massive qu’il redoute le plus sont culturelles. Autrement dit, Téhéran se sent menacé non seulement par ce que fait l’Amérique mais par ce qu’elle est, une puissance coloniale postmoderne dépravée, qui prétend à l’hégémonie culturelle mondiale. La « politique stratégique » américaine, a déclaré Khamenei, « consiste à rechercher la promiscuité entre les sexes ».
Ces propos de Khamenei rendent parfaitement le caractère paradoxal et pervers de l’Iran moderne. Alors que des bombardements prolongeraient probablement la durée de vie du régime, un pouvoir qui voit dans la chevelure des femmes une menace existentielle a dépassé depuis longtemps sa date de péremption.
Cet article est paru dans Foreign Policy en mai 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
