L’un des aspects les plus étranges de la pseudo-démocratie russe est la liberté d’expression sur le Web dont jouissent les opposants – ceux du moins qui ne sont pas en prison. Dans ce pays où la corruption est un système de gouvernement, où le mensonge est aussi « déconcertant » qu’à l’époque de Staline, où le Parlement et la justice sont muselés et des journalistes exécutés, « le Web reste un espace de liberté à peu près totale ». C’est ce que nous écrivions dans notre dossier de novembre 2011 sur « la mafia Poutine » et c’est toujours vrai. Nous citions en détail le rapport sur la corruption du cercle rapproché de Poutine rédigé par Boris Nemtsov, un homme politique marginalisé mais aussi courageux que bien informé. Rapport publié en russe et en anglais sur Internet.
Ce même Boris Nemtsov a rendu publics de la même façon plusieurs rapports sur la préparation des JO de Sotchi, qui s’ouvrent le 7 février prochain. La presse internationale s’est fait l’écho du dernier d’entre eux, qui date de mai dernier. Sa lecture est absolument confondante, d’autant que les faits présentés n’ont pu faire l’objet d’aucun démenti crédible. Mais il n’y a pas que le site nemtsov.ru, accessible depuis n’importe quel ordinateur ou mobile en Russie ou ailleurs. Il y a aussi le site Blog Sotchi (blogsochi.ru), animé sur place par le jeune Alexandr Valov, qui relève toutes les anomalies qu’il peut constater. Il y a encore le site d’Aleksei Navalny, rospil.info, entièrement consacré à la dénonciation de la corruption : « Navalny, l’homme que Vladimir Poutine redoute le plus », écrivait en exagérant peut-être un peu le Wall Street Journal en 2012. Il a été condamné en juillet dernier à cinq ans de camp de travail mais relâché après que des milliers de personnes eurent protesté dans les rues de Moscou.
Commentant dans l’Australian Book Review l’un des derniers livres publiés sur la Russie, « L’empire fragile » du journaliste anglais Ben Judah (1), le diplomate australien Nick Horden tente une explication. Pour lui, les Russes ont laissé passer l’occasion que les Chinois ont su saisir. À la fin des années 1990, Poutine et le FSB, prisonniers de leur passé, n’ont pas compris à temps qu’Internet serait l’une des clés du contrôle politique global de la société. Ils ont concentré leurs efforts sur la télévision et Internet est à présent un outil trop complexe et diversifié pour être efficacement bâillonné. L’un des paradoxes les plus savoureux de la situation est l’hospitalité accordée par Poutine à Edward Snowden, principale épine dans le pied des systèmes de surveillance occidentaux sur la Toile.
L’explication de Horden n’est qu’à demi convaincante, car on peut aussi admettre que le régime a intérêt à laisser ouvertes quelques soupapes, pour voir par où s’échappe la vapeur. Mais comme le montre la tentative avortée de museler Navalny (et d’autres visant Nemtsov), ces sites Web gênent réellement le Kremlin. Il faut dire qu’il y a de quoi. Concernant Sotchi, voici en deux mots ce que ces sites révèlent. D’abord, le lieu. Par décret du prince, ces JO d’hiver auront lieu précisément dans la région la plus chaude de Russie. Ils se dérouleront en deux endroits. L’un, à Sotchi même, est en zone subtropicale, sur un terrain marécageux naguère infesté par le paludisme. L’autre, à 50 kilomètres de là, est une station de ski située à 540 mètres d’altitude, où la température était de 13 °C le 7 février dernier. La plupart des pistes se situent aux alentours de 1 000 mètres. À toutes fins utiles, 500 000 m3 de neige ont dû être stockés l’année dernière. Des installations gigantesques, dont une autoroute et une ligne de chemin de fer sont en cours d’achèvement, pour un coût total de plus de 50 milliards de dollars, un record historique pour les JO d’hiver comme d’été.
L’essentiel du gâteau revient à des entreprises dirigées par des amis de Poutine. À eux seuls, les frères Rotenberg (évoqués dans notre dossier de 2011) se sont vu attribuer sans appel d’offres plus de 7 milliards de dollars de contrats. Interrogé récemment par le Financial Times, Arkady Rotenberg a parlé ainsi de Poutine : « J’ai le plus grand respect pour cet homme, que je considère comme une personne envoyée à notre pays par Dieu. » 95 000 ouvriers recrutés aux quatre coins de la Fédération travaillent jusqu’à douze heures par jour, dans des conditions et pour des salaires souvent misérables, quand ils sont payés. Pour éviter les défections, leurs documents d’identité sont confisqués. L’un d’eux a entamé une grève de la faim et s’est cousu les lèvres. L’hebdomadaire britannique The Economist, d’habitude plutôt policé, écrivait récemment à propos de Sotchi : « En Russie la corruption n’est pas un produit dérivé : c’est un produit à part entière, presque aussi important que l’événement sportif lui-même. » Lequel, pour le père Ubu du Kremlin, sera « le plus grand événement de l’histoire postsoviétique ».