Poutine, les JO d’hiver et le Web

L’un des aspects les plus étranges de la pseudo-démocratie russe est la liberté d’expression sur le Web dont jouissent les opposants – ceux du moins qui ne sont pas en prison. Dans ce pays où la corruption est un système de gouvernement, où le mensonge est aussi « déconcertant » qu’à l’époque de Staline, où le Parlement et la justice sont muselés et des journalistes exécutés, « le Web reste un espace de liberté à peu près totale ». C’est ce que nous écrivions dans notre dossier de novembre 2011 sur « la mafia Poutine » et c’est toujours vrai. Nous citions en détail le rapport sur la corruption du cercle rapproché de Poutine rédigé par Boris Nemtsov, un homme politique marginalisé mais aussi courageux que bien informé. Rapport publié en russe et en anglais sur Internet.

Ce même Boris Nemtsov a rendu publics de la même façon plusieurs rapports sur la préparation des JO de Sotchi, qui s’ouvrent le 7 février prochain. La presse internationale s’est fait l’écho du dernier d’entre eux, qui date de mai dernier. Sa lecture est absolument confondante, d’autant que les faits présentés n’ont pu faire l’objet d’aucun démenti crédible. Mais il n’y a pas que le site nemtsov.ru, accessible depuis n’importe quel ordinateur ou mobile en Russie ou ailleurs. Il y a aussi le site Blog Sotchi (blogsochi.ru), animé sur place par le jeune Alexandr Valov, qui relève toutes les anomalies qu’il peut constater. Il y a encore le site d’Aleksei Navalny, rospil.info, entièrement consacré à la dénonciation de la corruption : « Navalny, l’homme que Vladimir Poutine redoute le plus », écrivait en exagérant peut-être un peu le Wall Street Journal en 2012. Il a été condamné en juillet dernier à cinq ans de camp de travail mais relâché après que des milliers de personnes eurent protesté dans les rues de Moscou.

Commentant dans l’Australian Book Review l’un des derniers livres publiés sur la Russie, « L’empire fragile » du journaliste anglais Ben Judah (1), le diplomate australien Nick Horden tente une explication. Pour lui, les Russes ont laissé passer l’occasion que les Chinois ont su saisir. À la fin des années 1990, Poutine et le FSB, prisonniers de leur passé, n’ont pas compris à temps qu’Internet serait l’une des clés du contrôle politique global de la société. Ils ont concentré leurs efforts sur la télévision et Internet est à présent un outil trop complexe et diversifié pour être efficacement bâillonné. L’un des paradoxes les plus savoureux de la situation est l’hospitalité accordée par Poutine à Edward Snowden, principale épine dans le pied des systèmes de surveillance occidentaux sur la Toile.

L’explication de Horden n’est qu’à demi convaincante, car on peut aussi admettre que le régime a intérêt à laisser ouvertes quelques soupapes, pour voir par où s’échappe la vapeur. Mais comme le montre la tentative avortée de museler Navalny (et d’autres visant Nemtsov), ces sites Web gênent réellement le Kremlin. Il faut dire qu’il y a de quoi. Concernant Sotchi, voici en deux mots ce que ces sites révèlent. D’abord, le lieu. Par décret du prince, ces JO d’hiver auront lieu précisément dans la région la plus chaude de Russie. Ils se dérouleront en deux endroits. L’un, à Sotchi même, est en zone subtropicale, sur un terrain marécageux naguère infesté par le paludisme. L’autre, à 50 kilomètres de là, est une station de ski située à 540 mètres d’altitude, où la température était de 13 °C le 7 février dernier. La plupart des pistes se situent aux alentours de 1 000 mètres. À toutes fins utiles, 500 000 m3 de neige ont dû être stockés l’année dernière. Des installations gigantesques, dont une autoroute et une ligne de chemin de fer sont en cours d’achèvement, pour un coût total de plus de 50 milliards de dollars, un record historique pour les JO d’hiver comme d’été.

L’essentiel du gâteau revient à des entreprises dirigées par des amis de Poutine. À eux seuls, les frères Rotenberg (évoqués dans notre dossier de 2011) se sont vu attribuer sans appel d’offres plus de 7 milliards de dollars de contrats. Interrogé récemment par le Financial Times, Arkady Rotenberg a parlé ainsi de Poutine : « J’ai le plus grand respect pour cet homme, que je considère comme une personne envoyée à notre pays par Dieu. » 95 000 ouvriers recrutés aux quatre coins de la Fédération travaillent jusqu’à douze heures par jour, dans des conditions et pour des salaires souvent misérables, quand ils sont payés. Pour éviter les défections, leurs documents d’identité sont confisqués. L’un d’eux a entamé une grève de la faim et s’est cousu les lèvres. L’hebdomadaire britannique The Economist, d’habitude plutôt policé, écrivait récemment à propos de Sotchi : « En Russie la corruption n’est pas un produit dérivé : c’est un produit à part entière, presque aussi important que l’événement sportif lui-même. » Lequel, pour le père Ubu du Kremlin, sera « le plus grand événement de l’histoire postsoviétique ».

 

1914 et la gloriole britannique

Un siècle après, la question des causes de la Première Guerre mondiale continue de diviser les historiens. Les uns, comme l’Australien Christopher Clark dans Les Somnambules, refusent d’accuser tel ou tel pays et mettent l’accent sur la complexité de l’engrenage diplomatique et militaire [voir « 1914, crise de paranoïa », Books, n° 48, p. 98]. Mais cette thèse du « tous coupables-tous innocents » est rejetée par d’autres, pour qui l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie portent une responsabilité particulière dans le déclenchement du conflit. Max Hastings est de ceux-là.

Dans Catastrophe, son ouvrage de synthèse sur la Grande Guerre, bestseller depuis sa sortie fin septembre au Royaume-Uni, le célèbre historien britannique « réaffirme avec force la thèse de la culpabilité allemande », écrit Ben Shephard dans le Guardian. Hastings reprend, comme d’autres avant lui, l’argumentaire développé au début des années 1960 par l’historien allemand Fritz Fischer. Ce dernier, rappelle Shephard, a « exhumé des documents d’archive montrant que Berlin s’était préparé à entrer en guerre en 1914, avant que la Russie ne puisse moderniser son armée, et avait manipulé dans ce but les événements (et son allié austro-hongrois) ». La thèse est donc classique, mais Hastings la développe parfois de manière trop schématique. « Sa méthode est simple : quand il a un doute, il accuse les Boches », s’emporte Shephard.

Catastrophe est pourtant loin de se réduire à un règlement de compte avec l’Allemagne de Guillaume II. L’historien, qui semble s’adresser en priorité aux lecteurs britanniques, réserve en effet ses critiques les plus virulentes à l’état-major du pays. Il n’est pas tendre avec John French, le commandant en chef du corps expéditionnaire, dont il se plaît à souligner les erreurs tactiques et l’incompétence. Ni avec l’amiral Beatty, « héros du bridge et de la chaise longue ». Hastings ne s’en cache pas : c’est aussi et surtout sur le terrain de la mémoire qu’il entend livrer bataille. Son objectif est de bousculer l’image héroïque et généreuse que ses compatriotes se feraient, aujourd’hui encore, de leur participation à la Grande Guerre. Comme le résume David Crane dans le Spectator, « Hastings déteste le regard complaisant que jettent les Britanniques sur leur passé militaire, il déteste leur chauvinisme, leur attitude condescendante envers leurs alliés ». Et il entend rappeler que « en 1914, dans les premiers mois de la guerre, ce sont les Français qui ont sauvé la France. Et qu’ils y sont parvenus en dépit de tout ce que Sir John French a fait pour nuire à l’alliance ».

La chute de Yu Hua

Très apprécié dans les pays occidentaux, Yu Hua, le célèbre auteur de Vivre ! et de Brothers, essuie les critiques virulentes de ses compatriotes, qui l’accusent de n’en avoir que pour le lectorat étranger. Ainsi, le journaliste du Beijing News Zhang Dinghao déplore le langage « désuet et quelconque » de son dernier roman, « Le septième jour », sorti cet été en Chine. Récit de l’errance d’un mort trop pauvre pour s’offrir une sépulture, et de ses rencontres avec d’autres fantômes dont la destinée s’inspire de l’actualité, le livre est une dénonciation sans fard des injustices de la société chinoise. Mais c’est aussi « un roman fast-food, bricolé en quelques jours », selon Zhang Dinghao. Hong Zhigang, auteur d’une biographie critique de l’écrivain, préfère, lui, rappeler que le foisonnement – jugé excessif – d’événements tout droit sortis des journaux relève d’un parti pris de réalisme, comme il l’explique au Global Times : « Yu Hua accumule les faits pour mieux refléter la vie. “Le septième jour” exprime l’angoisse, la colère et le désespoir que suscite chez lui la réalité. » 

Quelque chose de Joyce

Il aura fallu neuf ans au premier roman d’Eimear McBride pour trouver un éditeur… Mais quel roman !, s’exclament en chœur les critiques outre-Manche. De McBride, on sait peu de choses, sinon qu’elle est née à Liverpool, a grandi en Irlande et vit à présent dans le Norfolk. Une discrétion qui contraste avec l’audace et l’inventivité de son style, porté aux nues par les commentateurs. « Il est rare de lire une écriture de cette qualité », salue ainsi David Collard dans le Times Literary Supplement, tandis que la romancière irlandaise Anne Enright n’hésite pas à parler de « génie ». Conçu comme le monologue intérieur d’une femme que l’on suit de ses 2 à ses 20 ans, le roman est composé de phrases courtes et fragmentaires, où se dessinent tour à tour le rapport conflictuel de la narratrice à son héritage catholique, son apprentissage chaotique de la sexualité et l’amour inconditionnel qui la lie à son frère handicapé. Les mânes de Joyce sont invoqués : « Ce texte pourrait être le monologue de l’arrière-arrière-arrière-petite-fille de Molly Bloom : l’histoire d’une brillante jeune femme qui raisonne, qui s’embrouille, a une vie sexuelle aventureuse, du chagrin et de la colère », écrit Collard. Pour autant, comme on peut le lire dans la London Review of Books, le style de McBride n’a rien à voir avec celui de l’auteur d’Ulysse. À l’opposé de la densité joycienne, la jeune femme se distingue par « la grande souplesse de chacune de ses phrases, et le refus de se laisser enchaîner aux règles grammaticales. » « Intransigeante et brillante », la prose de McBride « peut être assez difficile à lire », prévient Enright. Mais elle forme « un livre vrai, un livre vivant, qui ne ressemble à aucun autre ».

Meilleures ventes en Russie : Lire pour oublier

Piatdessiat ottenkov serogo (Cinquante nuances de Grey), de E. L. James, Eksmo
Inferno, de Dan Brown, AST
Posledni rassvet (« La dernière aube »), d’Alexandra Marinina, Eksmo
Silneïé strakha (Un sentiment plus fort que la peur), de Marc Levy, Inostranka
Tellouria (« Tellurie »), de Vladimir Sorokine, Corpus
Detstvo 45-53 (« Enfance 1945-1953 »), de Ludmila Oulitskaïa, AST
Na piatdessiat ottenkov temneïé (Cinquante nuances plus sombres), de E. L. James, Eksmo
Khroniki razdolbaïa (« Les chroniques d’un ballot »), de Pavel Sanaïev, AST
Piatdessiat ottenkov svobody (Cinquante nuances plus claires), de E. L. James, Eksmo
10  Boudouchtcheïé (« Futur »), de Dmitri Gloukhovski, AST

Pro-books.ru, octobre 2013.

Une ambiance délétère règne en Russie depuis la réélection de Vladimir Poutine pour un troisième mandat, en mars 2012. L’époque de la contestation, menée dans la rue par la classe moyenne, est bel et bien révolue. Aussitôt investi, l’homme fort du Kremlin a donné un impressionnant tour de vis, avec une série de lois liberticides et une véritable campagne de harcèlement de la société civile. Le tout dans un contexte économique atone, dominé par la corruption rampante et l’intolérance croissante envers les migrants et les homosexuels. Peut-être cela explique-t-il pourquoi une grande partie du lectorat russe se réfugie dans la littérature de divertissement.

C’est en tout cas ce que laisse penser le classement des meilleures ventes établi en octobre dernier par le site Pro-books.ru, qui compile les données des onze principales librairies du pays. Bien sûr, les bestsellers internationaux y occupent une place majeure, avec la trilogie de la Britannique E. L. James, le dernier roman de Marc Levy, ou bien encore le nouvel opus de l’Américain Dan Brown, Inferno. Mais les écrivains russes à succès ne sont pas en reste. Dmitri Gloukhovski, auteur trentenaire apprécié des jeunes, imagine dans son dernier roman de science-fiction (au titre évocateur, « Futur ») un avenir où l’immortalité serait de mise. Reste que cette fois, les Russes, lecteurs plutôt exigeants, ne semblent pas convaincus, au vu des commentaires postés sur les forums qui pullulent sur le Web. Même « La dernière aube », d’Alexandra Marinina, reine du polar russe depuis plus de vingt ans, laisse à beaucoup un goût insipide.

Un livre détonne pourtant dans ce paysage. Il s’agit de « Tellurie », le dernier-né de Vladimir Sorokine. Après trois années de silence, le romancier revient au sommet de son art. Parue à la mi-octobre, sa fable dystopique et visionnaire connaît une ascension fulgurante au palmarès des meilleures ventes. L’écrivain y dépeint la Russie et l’Europe de la fin du XXIe siècle, divisées en principautés et plongées dans un nouveau Moyen Âge. Une réflexion complexe, de près de 500 pages, sur l’atomisation de la société contemporaine.

Deux autres titres proposent quant à eux une exploration du passé : celui de l’adolescence des années 1990 dans « Les chroniques d’un ballot » de Pavel Sanaïev, et celui de l’enfance de l’après-guerre dans « Enfance 1945-1953 : demain ce sera le bonheur », un recueil de témoignages recueillis et édités par la romancière Ludmila Oulitskaïa. Deux ouvrages qui semblent vouloir répondre au désir d’unité d’une société qui se sent de plus en plus désagrégée et mal dans sa peau.

Ekaterina Dvinina est une journaliste franco-russe. Elle collabore à plusieurs journaux français, notamment Courrier international et Books.

Mortel idéalisme

Le second roman de l’Indo-Américaine Jhumpa Lahiri raconte une histoire d’immigrés bengalis aux États-Unis – comme ses précédents ouvrages ; mais déçoit la presse. Péchant par excès d'ambition, le récit verse tantôt dans « le mélodrame », tantôt dans « l’exposé historique », regrette Michiko Kakutani dans le New York Times. Et il faut attendre la seconde partie pour que se révèle la « prose méticuleuse et lapidaire » de l’écrivain. Sans oublier cette faculté de capter, dans les plus infimes détails de la vie, les signes de la tempête émotionnelle qui emporte les personnages.

Car l’intrigue met en scène une famille malmenée par les turbulences politiques des années 1960, entre le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis et le soulèvement communiste naxalite en Inde, et finalement écartelée entre l’idéalisme et la vie. « Là où les révolutionnaires prétendaient que “le personnel est politique”, avec Lahiri, c’est le politique qui est toujours personnel », résume l’écrivain bengali Siddhartha Deb dans un autre article du New York Times. Mais le livre ne le convainc pas, Lahiri échouant à articuler vraiment contexte politique et drames intérieurs.

Le bruit et l’odeur de Madras

Ville riche de ses communautés et jalouse de son identité, entrelacs improbable de bâtiments coloniaux et de tours modernes, de demeures élégantes et de taudis, la capitale du Tamil Nadu est un lieu « où l’on converge et où l’on se sépare », observe le quotidien The Hindu ; une mégapole complexe, moins connue que Delhi et Bombay, mais tout aussi fascinante. Dans Degree Coffee by the Yard, la journaliste Nirmala Lakshman esquisse une biographie sensible de cette métropole où elle a grandi. Assumant pleinement son parti pris de nostalgie, elle y convoque le parfum envoûtant du jasmin, la splendeur des bougainvilliers, la majesté des temples, et bien sûr le goût incomparable du fameux « café filtre » (le degree coffee du titre) – un breuvage très populaire dans cette région du Sud de l’Inde, dont la préparation est en soi un rituel. Fine observatrice, Lakshman a l’art de débusquer l’ancienne Madras, discrète mais vivace, sous les oripeaux de Chennai « la moderne ». Elle déniche ici, en retrait d’une artère commerciale grouillante, la cour sereine d’une vieille mosquée ; elle redécouvre ailleurs, à l’ombre des buildings flambant neufs, un pâté de maisons traditionnelles à l’intimité préservée derrière les persiennes. Une déambulation à travers le temps qui agit, selon le critique Ziya Us Salam, comme un « baume pour l’esprit ».

Les mots pour le dire

La quinzaine de textes d’écrivains et de journalistes australiens réunis dans ce volume portent sur une expérience « à la fois universelle et extraordinaire », souligne Rosemary Neill dans The Australian : la perte d’un parent, ce « rite de passage que la plupart d’entre nous seront un jour amenés à connaître ». Susan Wyndham, à l’origine du livre, en eut l’idée après le décès de sa propre mère. Incapable de surmonter son chagrin, la responsable des pages « Livres » du Sydney Morning Herald a alors demandé à des auteurs qu’elle aime de raconter leur propre deuil. « Non dans un but thérapeutique », précise Neill, mais « afin de mettre son expérience en résonance avec la leur ». Au fil des pages, telle auteure raconte comment elle fut frappée par une « mystérieuse maladie » au moment où mourait son père ; tel autre confie être incapable d’effacer l’empreinte qu’ont laissée dans son esprit les souffrances de sa mère ; et telle autre encore repense sans fin à la dernière nuit de sa mère, « avec la même attention aux détails qu’un restaurateur face à une toile de maître qui aurait été négligée ». Mis bout à bout, ces récits, qui possèdent chacun « une texture, une couleur et une tonalité émotionnelles propres », composent selon Neill un ensemble admirable d’intelligence et d’élégance. 

Vargas Llosa, période Cervantès

Le dernier roman de Mario Vargas Llosa s’ouvre sur une épigraphe de Jorge Luis Borges, qui rappelle aux écrivains ceci : leur « beau devoir est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil ». Et nous, lecteurs, nous contentons de jouir de ce labyrinthe et de disposer du petit bout du fil que nous offre généreusement l’auteur. Le remonter le plus loin possible fait bien sûr partie de notre plaisir. Le lecteur de El héroe discreto (« Le héros discret ») – un titre charmant, aux allures de fable morale, qui fait allusion à l’œuvre de Baltasar Gracián, sur laquelle je reviendrai – reconnaîtra immédiatement la filiation de certains des innombrables personnages de cette nouvelle histoire. Le laborieux, patient et très honnête sergent Lituma est monté en grade depuis le roman Lituma dans les Andes (1) (1994), où ses qualités éclataient au milieu de l’horreur d’un Pérou rural ravagé par la guérilla du Sentier lumineux. Avant cela encore, il avait été l’un des membres de la bande des « Invincibles » dans La Maison verte (1965), première œuvre de Vargas Llosa qui prît pour toile de fond la petite ville de Piura, au pied de la cordillère des Andes, où l’écrivain a passé son adolescence. De même, le rêveur, érotomane et raffiné don Rigoberto procède-t-il des Cahiers de don Rigoberto (1997). Quant à sa seconde épouse Lucrecia et son fils Fonchito, les lecteurs avaient pu faire leur connaissance dans Éloge de la marâtre (1988).

L’inspiration et le principe narratif même de El héroe discreto semblent en effet fondés sur les retrouvailles et le hasard. L’ouvrage fait penser à ces romans de chevalerie dans lesquels la révélation de l’identité véritable du héros, après moult intrigues et rebondissements, amène une fin heureuse et morale. En dépit de son réalisme affiché, nous avons plutôt affaire ici à une variante à la fois idéaliste et dialectique du réalisme. Toutes les pièces s’emboîtent et tous les personnages se voient gratifiés d’une dignité finale ou au moins d’un témoignage de leur mérite, comme dans le cas du pauvre Chinois Lau, protégé de Felícito Yacané. Personne ne reste sans récompense – ni punition, dans le cas des jumeaux et héritiers de don Ismael, surnommés « les hyènes », ou de Miguel, le fils traître de don Felícito. Autres exemples de récompense, la reconnaissance de Tiburcio, le fils loyal, ou l’assouvissement final de la passion dévorante que le capitaine Silva éprouve pour la bienveillante croupe de Josefita, depuis qu’il a commencé à enquêter sur les dénonciations visant son patron. Seul reste sans éclaircissement, dans cette joyeuse fable, le mystère des apparitions de don Edilberto à Fonchito. S’agit-il d’un Méphistophélès très diminué ? D’un pédophile inoffensif ? De l’ami imaginaire d’un gamin mal élevé ? Ou d’un hommage explicite au Docteur Faustus, de Thomas Mann, de la part d’un don Rigoberto dilettante, qui compare avec passion les différents enregistrements des œuvres de Robert Schumann ?

Peu de labyrinthes sont aussi amènes et accueillants que ce roman de Vargas Llosa. « Mon Dieu, dit le narrateur, que d’histoires fournissait la vie quotidienne ; ce n’étaient pas des chefs-d’œuvre, elles ressemblaient plus à des feuilletons télévisés vénézuéliens, brésiliens, colombiens ou mexicains qu’à des romans de Cervantès ou de Tolstoï. Mais elles n’étaient pas si loin que cela d’Alexandre Dumas, Zola, Dickens ou Pérez Galdós. » On remarque que l’autocritique préventive accompagne l’éloge de la fabulation et de l’imagination. El héroe discreto est un pari en faveur de l’invention comme principe actif du récit et de la moralité comme résultat final, ce qui est un peu, et même très, cervantin. Ne faudrait-il pas penser alors que le voyage final offert aux deux couples du roman – Rigoberto et Lucrecia, Felícito et Gertrudis –, voyage qui les emmènera tous à Rome, est un pastiche implicite du Persilès et Sigismonde [dernière œuvre de Cervantès, NDLR], où le pèlerinage à visée religieuse et morale est réduit à une laïque pérégrination touristique ?

Mario Vargas Llosa s’est sans doute bien amusé en composant cette trépidante saga familiale, dans laquelle les vices des personnages sont domptés et où tout rentre dans l’ordre à la fin.

El héroe discreto est pour l’écrivain un retour personnel au Pérou qu’il a connu et raconté d’une autre manière il y a trente ou quarante ans. Ce sont d’abord des retrouvailles avec la Piura de son enfance et de son adolescence – la ville où l’exclamation courante pour marquer la crainte, l’admiration, la surprise comme le mépris est « che guá » (comme le rappelle la secrétaire Josefita) ; où don Rigoberto n’hésite pas à commander le plat local « seco de chavelo » (viande séchée, banane frite, ail, oignon, tomate). C’est aussi un retour à la Lima bourgeoise de sa jeunesse : celle, arrogante et cruelle, des quartiers riches de Miraflores et du Barranco. Mais ni Lima ni Piura ne sont plus ce qu’elles étaient…

Dans l’inoubliable incipit de Conversation à La Cathédrale (2), nous ne savions pas quand le Pérou s’était déglingué, alors que dans les pages du Héroe discreto, nous apprenons comment il a commencé de se redresser. Car il y a aussi une morale sociopolitique dans le fait que don Ismael puisse vendre sa solide et réputée compagnie d’assurances à la multinationale italienne Generali, et que Felícito Yanaqué reste à la tête de la flotte d’autobus qu’il a baptisée du nom de Narihualá, le plus connu des sites archéologiques pré-incas du département de Piura. La grande bourgeoisie limègne touche les fruits de longues années d’efforts et la nouvelle classe moyenne patronale continue de moderniser le pays. Lucrecia, Rigoberto et Fonchito apprécieront le bon goût d’un nouveau centre commercial construit au cœur de Piura, visage aimable de la mondialisation. Même si Rigoberto regarde d’un œil réprobateur les jeunes parapentistes qui survolent les plages de la côte, la situation est meilleure qu’avant…

Les deux histoires parallèles (et dans le fond quasi identiques) de don Ismael et de Felícito convergent dans l’exécution de deux sages justices privées et le début de deux projets d’avenir : le bonheur d’Amida, la domestique, récompensée dans le premier cas, et la garantie que Tiburcio continuera de diriger l’entreprise de son père. Incontestablement, Felícito, le métis désabusé, judicieux et travailleur, réunit en lui – par où nous revenons à Gracián – les valeurs de celui qui sait triompher de l’adversité et de l’humiliation et agir avec l’habileté qu’exige la discrétion. Comme le dit Gracián : « La vérité est forte, la raison est efficace, la justice est puissante ; mais sans les bonnes manières, tout s’abîme, alors qu’avec elles, tout avance (3). »

 

Cet article est paru dans El País, le 6 septembre 2013. Il a été traduit de l’espagnol par François Gaudry.

 

Goethe ou la belle vie

Du nouveau sur Goethe ? Non, et c’est précisément ce qu’apprécie Ijoma Mangold dans le Zeit. La biographie que consacre Rüdiger Safranski au grand écrivain « surprend avant tout parce qu’elle ne souhaite pas surprendre ». Aucune révélation, donc. « Goethe n’y est ni démasqué, ni pathologisé. » Et cela explique sans doute en partie le succès de l’ouvrage. « Après des années de déconstruction, note Mangold, nous nous réjouissons devant le spectacle qu’offre l’unité d’une vie réussie. » Les ruptures elles-mêmes semblent participer de cette unité : si, à 25 ans, alors qu’il est déjà célèbre dans l’Europe entière et chef de file du mouvement politique et littéraire « Sturm und Drang », Goethe part s’enfermer dans la sinistre Weimar, ce n’est que pour s’en échapper neuf ans plus tard, presque du jour au lendemain, pour l’Italie… L’idée défendue par Safranski, c’est que le plus grand chef-d’œuvre de Goethe n’est pas le Werther ni le Faust, mais son existence elle-même. Une existence très consciemment construite par celui qui, romancier, poète, dramaturge, mais aussi ministre, voyageur et savant, fut peut-être le dernier homme universel.