La grande épopée des Hurons

Tous les Canadiens qui, comme le raconte l’écrivain Charles Foran dans les colonnes du Globe and Mail, ont fréquenté les écoles catholiques et ont visité Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons, dans l’Ontario, connaissent l’histoire de Jean de Brébeuf. Et tous ont été profondément marqués par le récit du martyre de ce jésuite français, qui fonda en 1639 la première colonie européenne de la province (aujourd’hui transformée en site historique), et tomba dix ans plus tard aux mains des Iroquois. « Nos imaginations adolescentes furent saisies par les détails atroces de sa fin. Pour avoir voulu répandre les valeurs chrétiennes sur le Nouveau Monde, le prêtre mourut dans d’abominables souffrances : ongles arrachés, pieds tranchés, langue coupée. Et pourtant, nous racontaient nos pieux enseignants, pas une seule fois en trois jours de torture l’homme d’Église n’avait imploré la pitié de ses bourreaux. Les Iroquois en furent tellement impressionnés qu’ils mangèrent son cœur et burent son sang avant même qu’il ne rende l’âme, dans l’espoir d’absorber un peu de sa valeur. Mieux, nous apprenait-on, des milliers d’Indiens s’étaient convertis après cette démonstration de courage. » Bien sûr, précise Foran, ces écoles étaient largement fréquentées par les enfants d’origine italienne et irlandaise. « Aussi loin que je me souvienne, écrit-il, aucun indigène n’a jamais fréquenté ma classe. Et aucun n’a jamais été invité à venir nous raconter cette histoire de son point de vue. »

Dans son dernier roman, The Orenda, en tête des ventes au Canada depuis sa sortie, l’écrivain Joseph Boyden, d’origine indienne, reprend précisément cette histoire à nouveaux frais. Mais loin de n’en donner qu’une vision partisane, « The Orenda offre les deux versions de cet épisode majeur de l’histoire canadienne », explique encore Charles Foran. « Mieux, le roman replace toutes les parties dans leur contexte géographique et historique », chacune avec son identité, ses problèmes et ses objectifs propres.

L’ouvrage s’ouvre en hiver. Pour se venger du massacre de sa femme et de son fils quelques années plus tôt, le grand guerrier Wendat – autrement dit « Huron » – connu sous le nom de Bird attaque un village Haudenosaunee – ou « Iroquois » – et enlève une jeune fille, Snow Falls, afin qu’elle lui donne un fils pour remplacer le premier. Dans sa razzia, Bird prend aussi un prisonnier à ses ennemis, le « Corbeau », un jésuite que les Iroquois venaient eux-mêmes de capturer et qu’ils s’apprêtaient à torturer à mort. La narration alterne entre les voix de ces trois personnages.

« Le récit est celui de la guerre à mort entre ces deux nations cousines, et des épidémies qui achevèrent de décimer les Hurons après 1649, conclut Foran. C’est une véritable épopée, aussi puissante que celles d’Hérodote ou de Sima Qian ; le récit de l’ascension et du déclin d’un empire. » Pour Donna Bailey Nurse, qui commente l’ouvrage dans le National Post, The Orenda est bien plus qu’un roman historique. « C’est un texte intemporel ; déjà un classique. »

Une déchéance islandaise

Lancé à grand renfort de marketing, le dernier récit de Valter Hugo Mãe, l’une des meilleures plumes de sa génération, s’est aussitôt installé en tête des ventes. La toile de fond du roman semble pourtant bien éloignée des préoccupations lusitaniennes : l’Islande, « la bouche de Dieu », avec ses volcans et ses paysages enneigés. Dans A desumanização (« La déshumanisation »), la petite Halldora – 11, 12 ans peut-être – raconte sa vie à Bilduladur, un village de pêcheurs isolé. « Une vingtaine de maisons, une église », résume Miguel Real dans le Jornal de Letras. Halldora n’accepte pas la mort de sa sœur jumelle, Sigridur. Sa mère la rend responsable de cette tragédie et s’automutile en se scarifiant les bras pour dompter l’insupportable souffrance. Son père, lui, cherche refuge dans la poésie, déclamant à longueur de journée les vers de Thor Vilh­jálmsson. Abandonnée à sa solitude, la fillette se laissera séduire par Einar, l’idiot du village – un être laid, vil et sale, un « ogre » qui l’engrossera.

« Entre sublime et effroi, A desumanização décrit la déchéance sociale d’une communauté, sa décrépitude », conclut le Jornal de Letras. « C’est, sans conteste, le meilleur roman de Hugo Mãe. »

Auckland au miroir des gangs

Sorti en mars dernier à Auckland, un ouvrage universitaire très sérieux, issu d’une thèse de doctorat fraîchement soutenue, voyait son tirage épuisé en cinq jours à peine. Du jamais vu ! Depuis lors en tête des listes de meilleures ventes, Patched: The History of Gangs in New-Zealand, du jeune sociologue Jarrod Gilbert, est le fruit de huit ans de recherches, dont cinq passés sur le « terrain », autrement dit dans la rue.

« Après un bref récit des actes de rébellion et de violence adolescentes qui ont émaillé l’histoire de l’île depuis 1840 jusqu’au début du XXe siècle, l’ouvrage de Gilbert plonge le lecteur dans l’univers des “milk-bar cowboys”, une bande de motards inspirés par la culture populaire américaine, qui sillonnaient Auckland dans les années 1950 », résume l’écrivain Michael O’Leary dans la revue Landfall. Soulignant le vent de révolte qui soufflait sur la jeunesse de l’île, Gilbert raconte cette décennie marquée, au lendemain de la guerre, par l’essor du rock’n’roll et le désir de liberté. Cherchant à choquer la génération de leurs parents, qu’ils jugeaient aussi conformiste et grise que conservatrice, de nombreux adolescents « affichaient leur rébellion lors des virées du week-end tout en poursuivant des études conventionnelles ou en occupant un boulot ordinaire le reste de la semaine », ironise O’Leary.

Les « Auckland Outcasts » furent le premier groupe de jeunes à arborer leur nom et leur emblème cousu (« patched » – d’où le titre anglais du livre) sur leur blouson. De leur rencontre fortuite, en 1960, avec un certain Jim Carrico, un motard américain en visite dans le pays et membre des « Hells Angels » de Los Angeles, naquit la branche néo-zélandaise des « Hells ». Pour Gilbert, l’événement marque l’arrivée de la culture des gangs dans le pays. En l’espace d’une décennie, les mouvements de la contre-culture changeront de visage : l’esprit contestataire hippie disparaîtra, et avec lui la philosophie « Peace and love », pour laisser place au trafic de drogue et à la criminalité organisée.

De l’essor, dans les années 1970, des « Black Power » et des « Mongrel Mob » aux triades asiatiques qui sévissent aujourd’hui sur l’île, en passant par le gang polynésien des « King Cobras », Gilbert guide le lecteur sur les chemins sinueux de la mafia locale, véritable miroir grossissant des problèmes qui affectent la société : antagonisme entre Anglo-Saxons et Maoris ; pauvreté urbaine et déréliction sociale (l’un des interviewés dit être passé par vingt-trois familles d’accueil) ; ampleur du narcotrafic dans l’espace Asie-Océanie.

Quand l’Italie finançait le monde

Longtemps, « le monde de la finance parla presque exclusivement italien », remarque Stefano Natoli à propos du dernier livre du journaliste Alessandro Marzo Magno. À la Renaissance, résume-t-il dans les pages du quotidien Il Sole 24 Ore, « les obligations étaient libellées en génois ; les riches armateurs achetaient aux Vénitiens des polices d’assurance pour se prémunir contre les risques de naufrage ou de piraterie ; et le toscan passait pour la lingua franca des banquiers ». Pour pallier l’entrave au commerce que représentait la multitude d’États et de cités rivaux de l’époque, banquiers et négociants italiens éprouvèrent le besoin de concevoir des instruments sophistiqués, dans le but de faciliter les échanges à travers la Péninsule. C’est à eux que l’on doit, notamment, les principes du chèque et du découvert bancaire tels que nous les connaissons aujourd’hui. Leur savoir-faire était tel qu’ils apprenaient aux souverains d’Europe « comment se financer ou résorber leur déficit », poursuit Natoli. Les Génois, en particulier, avaient la réputation d’être les banquiers du roi d’Espagne, dont ils « administraient les richesses du Nouveau Monde ». Ce rayonnement ne fut pas pour rien dans l’influence artistique de l’Italie : à Rome, à Florence ou à Venise, de richissimes mécènes ont financé les chefs-d’œuvre de la Renaissance. (Lire « La mauvaise conscience mène au mécénat », Books, n° 41.) Mais la banque italienne avait aussi ses travers. Marzo Magno revient notamment sur la faillite de plusieurs grandes maisons florentines dans les années 1340, conséquence de prêts hasardeux concédés aux couronnes de France et d’Angleterre. Un épisode qui rappelle étrangement les mécanismes de la crise actuelle en Europe, et qui fait dire à Marzo Magno qu’il n’y a, décidément, « rien de nouveau sous le soleil de la finance ».

Voyage vers l’outre-Terre

Le journaliste scientifique américain Lee Billings a produit ce que l’hebdomadaire The Economist considère comme un guide de référence en matière d’exoplanétologie (l’étude des planètes situées en dehors du système solaire), soit « le champ le plus sensationnel de l’astronomie ». La découverte de la première exoplanète remonte à 1992. Or, vingt ans plus tard, le classement Exoplanet.eu (qui fait autorité dans ce domaine) en dénombre plus de mille. Une progression impressionnante, qui autorise à penser que « la découverte d’une forme de vie extraterrestre pourrait bien se produire au cours du prochain siècle »… À condition de s’en donner les moyens, souligne encore The Economist. Car, pour continuer de progresser, la discipline exige des investissements techniques et financiers considérables, que menacent pour l’instant « les coupes budgétaires et l’opposition jalouse de branches rivales de l’astronomie ». À très long terme (environ un milliard d’années, selon l’hebdomadaire), pourtant, l’humanité n’aura d’alternative que « l’émigration spatiale ou l’extinction », la vie sur Terre étant condamnée par l’augmentation de la température solaire (inéluctable du point de vue de l’évolution stellaire). C’est cette perspective, nous dit Billings, qui anime la plupart des « chasseurs d’exoplanètes », même s’ils s’en cachent souvent par « peur du ridicule ». 

Les Sudètes à la mode

 

Un mauvais roman peut-il avoir valeur de bonne nouvelle ? Telle est en substance la question qui agite ces temps-ci les milieux culturels et littéraires tchèques, au vu du succès que rencontrent depuis quelques années dans le pays un nouveau genre de livres : ceux qui sont consacrés à  l’Osdun (« le transfert »), l’expulsion des Sudètes, ces trois millions de germanophones chassés de Tchécoslovaquie après la guerre. Encore taboue il y a une dizaine d’années, la mémoire de ces déportations reste un sujet controversé dans la classe politique (1) mais est devenue un thème couru, pour ne pas dire banal, de la littérature. Las, les ouvrages qu’elle inspire sont manifestement de qualité variable. Le quotidien Idnes dénonce ainsi le manque d’ambition du dernier roman de Jakuba Katalpa, une valeur montante des lettres tchèques dont « on attendait mieux ». Récit de la haine inextinguible d’un fils pour sa mère qui l’a abandonné dans sa fuite vers l’Allemagne, ce livre n’est jamais, pour le journal, qu’« une variante d’un produit éditorial apparu sur le marché il y a quelques années, et qui rencontre régulièrement le succès ». Voilà précisément ce qui réjouit l’hebdomadaire Katolický týdeník. À propos d’un autre de ces médiocres « romans de l’Odsun », le magazine rappelle que les premiers ouvrages de fiction portant sur ce thème, au début des années 2000, avaient été acclamés quelle qu’en soit la qualité littéraire. L’accueil mitigé réservé aux livres plus récents prouve au contraire que « le public s’est approprié cette page de son histoire », au point de ne plus la laisser excuser la mauvaise littérature.

 

1| Lors de la dernière campagne présidentielle, le candidat de centre droit Karel Schwarzenberg a été accusé d’antipatriotisme après avoir déclaré que l’Odsun représentait une violation des droits de l’Homme. 

Dans les soutes de la mondialisation

 

Ils sont, à bien des égards, le cœur battant de l’économie mondialisée, qui acheminent vers nous « 90% de tout », comme le rappelle le sous-titre du livre que leur consacre la journaliste britannique Rose George. Les projecteurs sont pourtant rarement braqués sur ces monstres des mers modernes (jusqu’à 400 mètres de long). Car les porte-conteneurs relèvent d’un monde de l’ombre, aussi essentiel que méconnu. Essentiel car la baisse des coûts du transport maritime est l’un des principaux ressorts de la globalisation : il est devenu plus rentable de faire découper en Chine du poisson pêché en Écosse, puis de le réexpédier en Europe, que de le préparer sur place… Et les chiffres sont là pour attester l’importance du secteur. Pour ne prendre qu’un élément parmi beaucoup d’autres, des marchandises d’une valeur de 1,73 trillion de dollars sont entrées en 2011 dans les ports des États-Unis, soit quatre-vingts fois le commerce total du pays en 1960.

Mais le monde de la marine marchande est aussi passablement obscur. Non seulement il échappe dans une grande mesure aux contrôles douaniers – 5 % seulement des 17 millions de conteneurs qui atteignent chaque année le territoire américain sont inspectés –, mais « l’organigramme inextricable des compagnies du secteur sert à masquer une corruption rampante, un mépris pour la sécurité et une exploitation massive du personnel », rappelle Melanie McGrath dans le Telegraph. C’est précisément en portant attention aux réalités humaines de l’industrie que Rose George apporte un précieux complément à la littérature existante sur le sujet. La journaliste a en effet réussi – expérience rare – à naviguer cinq semaines sur un porte-conteneurs, entre Felixstowe (Suffolk) et Singapour. Le récit de son périple, servi par un remarquable sens de la narration, montre un univers marqué par les bas salaires (souvent guère plus de 400 euros), les journées interminables (les semaines font volontiers 85 heures), les réductions de coût (sur le porte-conteneurs qu’elle emprunte, les serviettes de table, auparavant fournies par la compagnie, ont été remplacées par de l’essuie-tout), le danger constant (2 000 marins sont morts en mer au cours de la seule année 2006) et une bonne dose d’ennui (l’auteur passe une partie non négligeable de son temps à jouer au backgammon avec un officier du bord…). Mais rien ne symbolise mieux les règles de cette économie grise, souligne le Guardian, que le sort d’équipages « qu’il n’est pas rare d’abandonner pendant des mois à bord, sans salaire » quand le navire mal entretenu est déclaré non navigable par les autorités d’un port. 

L’Italie sur le divan

 

Peut-on comprendre la crise de la démocratie italienne avec les outils de la psychanalyse ? La question taraude depuis quelques mois la presse italienne, qui s’alarme de l’absence de figures paternelles crédibles dans le paysage politique de la Péninsule. Car les journaux ont été séduits par le propos de l’un des psychanalystes les plus respectés du pays : Massimo Recalcati. Dans un livre d’entretiens paru l’été dernier, celui-ci présente Sivlio Berlusconi et Beppe Grillo (le leader du Mouvement 5 étoiles, la troisième force politique du pays depuis les législatives de février 2013) comme deux symptômes d’un même mal – deux « variantes socialement perverses » de ce que le psychanalyste qualifie de « néototalitarisme hyperhédoniste ».

Les Italiens en manque de repères, explique-t-il, ont élu ces dernières années non pas des figures d’autorité, mais des papas complaisants, désireux de ressembler à leurs enfants ; des « pères populistes », incapables d’assurer la transmission des valeurs et de canaliser les désirs de la population. D’un côté, Berlusconi incarne une pulsion de transgression et d’accumulation irrépressible des biens et des corps. De l’autre, Beppe Grillo, avec sa volonté affichée de « renvoyer à la maison la vieille classe politique », serait mû par un fantasme de pureté caractéristique de l’âge adolescent. L’une et l’autre figures produisent le même effet sur la vie politique : la négation de l’Autre – entendez l’adversaire – perçu, dans la logique de Berlusconi, comme un frein à son propre plaisir, et, dans celle de Grillo, comme un obstacle à balayer pour que naisse une « vraie » démocratie.

La critique italienne apprécie cette analyse qui renvoie dos à dos les populismes et, surtout, évite le piège consistant à faire de Berlusconi une anomalie surgie ex nihilo dans le paysage politique. La notion de père défaillant décrit parfaitement « l’absence de figures de référence dans la sphère publique italienne » et les dérives narcissiques qui ont marqué la vie politique locale ces dernières années, selon Luciana Sica qui rend compte du livre dans La Repubblica.

Plus sceptique, l’historien Paolo Acanfora émet des réserves sur le principe même d’une approche psychanalytique en la matière. Les théories de Freud et de Lacan sont-elles les mieux à même d’éclairer des phénomènes aussi complexes que le berlusconisme ou le grillisme ?, demande-t-il en substance dans le quotidien Conquiste del Lavoro, tant il lui semble réducteur d’extrapoler à un pays tout entier des cadres d’interprétation conçus pour les individus. Il n’en juge pas moins passionnant le livre de Recalcati, et partage son constat d’une faillite globale des institutions politiques italiennes, manifestement inaptes à incarner cette forme d’autorité morale que d’aucuns disent paternelle. 

Contre la prohibition

Au plan économique, la prostitution a les caractéristiques d’un marché. De tout temps, une demande solvable et une offre marchande de services sexuels ont notoirement coexisté. La question est de savoir comment ce marché doit être régulé. De très nombreux instruments existent allant de la prohibition à la délégation d’offices, en passant par l’organisation industrielle des échanges et la sécurisation individuelle des agents. Les économistes discutent depuis un siècle de la vertu comparée des différents moyens. Ici, le cas est plutôt simple. D’après le théorème de Coase (1), si les droits des parties sont clairement définis, non entravés, et peuvent se négocier librement, alors un marché où les agents négocient directement est mieux conforme à l’intérêt général que toute forme de régulation centralisée. Autrement dit, le marché libre minimise les coûts sociaux associés à la fourniture de services sexuels.

Le débat législatif sur la prostitution interroge ces hypothèses. D’abord sur la question des droits : ceux du demandeur et de l’offreur. La question est celle du droit exclusif à disposer de son corps. A priori, ce droit existe. Il est généralisé depuis le XVIIe siècle (habeas corpus). Dès lors, une demande et une offre de services sexuels – d’achat d’un droit à disposer du corps d’un autre – ont toutes les chances d’émerger. On conçoit que les conditions d’allocation de ce droit soient assujetties à la pleine responsabilité, c’est-à-dire à la majorité civile du sujet. Ce point ne semble pas aujourd’hui faire débat.

Blocages sociétaux

La question de la non-entrave ou de la libre négociation est plus problématique. Compte tenu des violences que le sexe peut susciter, la négociation pose un problème institutionnel de protection des personnes prostitué(e)s. Il faut garantir leur droit à disposer librement de leur corps, et ce, quelle que soit leur nationalité, leurs conditions de séjour et l’intimité de la prestation fournie. Dans les faits, c’est relativement compliqué. C’est là que se glisse le débat sur l’organisation industrielle de l’offre. Le système des bordels permet depuis toujours une organisation mutualisée facile à contrôler par l’administration : on imagine aujourd’hui des entreprises surveillées par des associations ou des centres agréés. Mais cela oblige aussi à institutionnaliser le marché à travers des formes d’organisation transparentes. Surgissent alors, hélas, des blocages sociétaux sur la compatibilité de relations sexuelles marchandes avec des institutions sociales prônant la fidélité des époux. Plus on favorise le mariage, moins on peut tolérer les maisons…

Si la société ne peut tolérer les bordels, elle doit trouver d’autres formes d’encadrement d’un marché relégué à l’artisanat et à la transaction informelle. C’est une formidable aubaine pour les proxénètes qui sécurisent l’offre bien mieux que ne peut le faire une bureaucratie honteuse et débordée: l’ambigüité de l’administration, impuissante à garantir la régularité des services sexuels, profite au marché gris. Le proxénétisme prospère sur l’incapacité de l’État à assurer la sécurité individuelle des prostitué(e)s.

Dès lors, la prohibition, ou, plus subtilement, la taxation des demandeurs, devient une alternative séduisante. La taxe abaisse la demande et procure des ressources publiques susceptibles de mieux encadrer l’offre. L’Etat qui, d’un côté, propage le mariage, peut, de l’autre, s’ériger en sauveur des filles perdues. Habileté supplémentaire, ce n’est plus lui, l’Etat, mais le consommateur qui passe pour complice du proxénète… On applaudit.

Une demande résiliente

Cependant, vu le caractère résilient de la demande, les proxénètes ont intérêt à capturer la taxe et à fournir des services, évidemment plus chers, sécurisant à la fois le (la) prostitué(e) et son client. Ils vont assurer tout le monde… Et étendront davantage leur emprise sur l’offre et l’économie souterraine. Aux dépens, bien sûr, des libertés individuelles des prostitué(e)s et de leurs clients.

En d’autres termes, la prohibition, ou, dans sa forme light, la taxation des consommateurs, va favoriser tous les moyens de fraude et ne règle en rien le problème de l’application du droit à disposer de soi. Au contraire, l’Etat s’immisce dans l’habeas corpus et restreint la liberté à disposer de son corps. Du jamais vu depuis quatre siècles. Sans nier que le libre marché puisse occasionner des effets indésirables – notamment pour les prostitué(e)s qui souhaiteraient se reconvertir – il est absurde de croire que la prohibition ou la taxation de la demande ira dans le sens d’un accroissement des libertés individuelles, ni d’une baisse de la violence dans les échanges sexuels. La foi étendue dans le mariage et ses vertus de solidarité sociale n’y changera rien…

Olivier Bomsel, économiste

1. Ronald Coase montre que la transaction entre propriétaires libres de négocier conduit à réguler une action économique plus efficacement qu’une taxe centralisée. « The Problem of Social Cost », Journal of Law and Economics, octobre1960.

Le dernier amour de Thomas Mann

Dans Charlotte à Weimar, roman publié en 1939, Thomas Mann imaginait les retrouvailles d’un Goethe vieillissant avec Charlotte Buff, la femme qui, quarante-quatre ans plus tôt, lui avait inspiré Les Souffrances du jeune Werther. Dans Königsallee, l’écrivain Hans Pleschinski reprend l’intrigue, mais remplace Goethe par Mann lui-même. Nous ne sommes plus dans l’Allemagne post-napoléonienne, mais dans celle d’Adenauer, et la bien-aimée de jadis est un bien-aimé : Klaus Heuser, que Thomas Mann avait connu à l’été 1927. Heuser n’était alors qu’un jeune lycéen de 17 ans. Le journal de l’écrivain nous apprend que ce fut sa « dernière passion » et « la plus heureuse » ; il se souvient avec émotion de son front appuyé contre celui du jeune homme et du baiser qu’ils échangèrent…

Pleschinski raconte ce qui aurait pu se produire, mais n’a en fait jamais eu lieu : leurs retrouvailles à Düsseldorf en 1954. Le prix Nobel est invité par la cité rhénane pour une lecture de son dernier roman, Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull. La tribu Mann s’installe dans un luxueux hôtel de la Königsallee (la plus célèbre avenue de la ville). Or, Heuser, de retour d’Inde avec son nouvel amant Anwar, vient d’y défaire ses bagages (en réalité, c’étaient les parents de Heuser qui se trouvaient dans le même hôtel).

Le roman connaît depuis sa sortie un beau succès. Il est le premier à transformer Thomas Mann, l’écrivain du XXe siècle sans doute le plus admiré outre-Rhin, en personnage de fiction. Pleschinski a respecté en cela la règle des « soixante ans », estime Ernst Osterkamp dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Cette règle, énoncée pour la première fois par Walter Scott, voudrait que « le délai idéal pour rendre compte dans un roman d’événements historiques » soit d’à peu près deux générations. À l’image de l’ensemble de la critique allemande, Osterkamp salue le talent de Pleschinski, qui a su recréer l’atmosphère si particulière des années 1950, ce « mélange de nouveau départ et de réaction, marquée à la fois par l’ouverture culturelle et les résidus du nazisme ». Autres qualités de Königsallee : son jeu ironique – fait d’incessantes allusions – avec l’œuvre de Thomas Mann, et sa galerie de personnages burlesques, les enfants Mann en premier lieu. Dès qu’Erika, fille survoltée et passablement égocentrique de l’écrivain, découvre le nom de Klaus Heuser sur le registre de l’hôtel, elle met tout en œuvre pour éviter des retrouvailles qui ne manqueront pas d’ébranler, pense-t-elle, l’esprit de son père… Klaus, aussi homosexuel que Thomas, s’acoquine pour sa part avec Anwar. Quant à Golo, le fils mal-aimé, il espère, par le biais de Heuser, obtenir la reconnaissance de son illustre géniteur…