Tous les Canadiens qui, comme le raconte l’écrivain Charles Foran dans les colonnes du Globe and Mail, ont fréquenté les écoles catholiques et ont visité Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons, dans l’Ontario, connaissent l’histoire de Jean de Brébeuf. Et tous ont été profondément marqués par le récit du martyre de ce jésuite français, qui fonda en 1639 la première colonie européenne de la province (aujourd’hui transformée en site historique), et tomba dix ans plus tard aux mains des Iroquois. « Nos imaginations adolescentes furent saisies par les détails atroces de sa fin. Pour avoir voulu répandre les valeurs chrétiennes sur le Nouveau Monde, le prêtre mourut dans d’abominables souffrances : ongles arrachés, pieds tranchés, langue coupée. Et pourtant, nous racontaient nos pieux enseignants, pas une seule fois en trois jours de torture l’homme d’Église n’avait imploré la pitié de ses bourreaux. Les Iroquois en furent tellement impressionnés qu’ils mangèrent son cœur et burent son sang avant même qu’il ne rende l’âme, dans l’espoir d’absorber un peu de sa valeur. Mieux, nous apprenait-on, des milliers d’Indiens s’étaient convertis après cette démonstration de courage. » Bien sûr, précise Foran, ces écoles étaient largement fréquentées par les enfants d’origine italienne et irlandaise. « Aussi loin que je me souvienne, écrit-il, aucun indigène n’a jamais fréquenté ma classe. Et aucun n’a jamais été invité à venir nous raconter cette histoire de son point de vue. »
Dans son dernier roman, The Orenda, en tête des ventes au Canada depuis sa sortie, l’écrivain Joseph Boyden, d’origine indienne, reprend précisément cette histoire à nouveaux frais. Mais loin de n’en donner qu’une vision partisane, « The Orenda offre les deux versions de cet épisode majeur de l’histoire canadienne », explique encore Charles Foran. « Mieux, le roman replace toutes les parties dans leur contexte géographique et historique », chacune avec son identité, ses problèmes et ses objectifs propres.
L’ouvrage s’ouvre en hiver. Pour se venger du massacre de sa femme et de son fils quelques années plus tôt, le grand guerrier Wendat – autrement dit « Huron » – connu sous le nom de Bird attaque un village Haudenosaunee – ou « Iroquois » – et enlève une jeune fille, Snow Falls, afin qu’elle lui donne un fils pour remplacer le premier. Dans sa razzia, Bird prend aussi un prisonnier à ses ennemis, le « Corbeau », un jésuite que les Iroquois venaient eux-mêmes de capturer et qu’ils s’apprêtaient à torturer à mort. La narration alterne entre les voix de ces trois personnages.
« Le récit est celui de la guerre à mort entre ces deux nations cousines, et des épidémies qui achevèrent de décimer les Hurons après 1649, conclut Foran. C’est une véritable épopée, aussi puissante que celles d’Hérodote ou de Sima Qian ; le récit de l’ascension et du déclin d’un empire. » Pour Donna Bailey Nurse, qui commente l’ouvrage dans le National Post, The Orenda est bien plus qu’un roman historique. « C’est un texte intemporel ; déjà un classique. »