1914-1918 : une tragédie ou un crime ?

Plus éloignée de nous d’un quart de siècle que celle de 1939-1945, quatre fois moins meurtrière qu’elle avec 16 millions de morts, dont 10 millions de soldats, contre plus de 60 millions au total, la Première Guerre mondiale demeure pourtant aussi présente dans les esprits et les mémoires que la suivante, peut-être même davantage. On dira qu’il n’y a là rien d’étonnant en ces temps de commémoration du centième anniversaire de son déclenchement. Mais le fait n’a rien de nouveau. Jamais celle qu’on a continué à appeler la « Grande Guerre » bien après qu’elle ait cessé d’être la plus grande n’a cessé de frapper les imaginations. Son souvenir est constamment resté vivace, notamment en France et en Grande-Bretagne, deux pays dont les pertes en vies humaines ont été considérablement plus élevées durant la Première Guerre mondiale que la seconde.

L’ampleur de la saignée opérée dans une génération entière de jeunes Européens n’explique cependant qu’en partie la persistance du souvenir d’un épisode historique égalé voire surpassé en horreur depuis lors. Il s’agissait de la première guerre de masse et à grande échelle, et en dépit du rôle qu’y ont encore joué les chevaux et la cavalerie, de la première guerre industrielle et mécanisée. C’était aussi la première fois qu’une proportion importante des victimes d’une guerre était constituée de civils. À l’évocation de la guerre 14-18 est de surcroît associée l’image des tranchées : la pluie, la boue, les rats, les poux, les obus qui passaient en sifflant et pulvérisaient les casemates, les mitrailleuses fauchant des rangs entiers d’assaillants et les cadavres accrochés dans les barbelés ou pourrissant dans le no man’s land qui séparait les lignes adverses. Une image bien sûr saisissante et certainement réaliste, bien qu’elle donne de la guerre une représentation un peu trompeuse : en dehors des grandes batailles de la Somme, de Verdun et de Passchendaele, qui ont causé de véritables hécatombes, les moments les plus meurtriers du conflit ont été les deux phases de guerre de mouvement, en 1914 et 1918, qui ont encadré la guerre de position de 1915-1917.

La catastrophe fondatrice

La Grande Guerre est aussi perçue comme l’événement qui a véritablement inauguré le XXème siècle dans ce que celui-ci a de plus terrible et sanglant. De la Première Guerre mondiale, le diplomate et politologue américain George Kennan a dit qu’elle était « la grande catastrophe fondatrice de ce siècle ». Pour l’historien Fritz Stern, elle a été « la première calamité du XXème siècle […] dont toutes les autres sont issues ». La Première Guerre mondiale a clairement marqué une césure fondamentale dans l’histoire européenne et mondiale. Elle a provoqué l’effondrement des empires allemand, russe, austro-hongrois et turc, entraîné la disparition de trois grandes dynasties européennes, les Hohenzollern, les Habsbourg et les Romanov et indirectement contribué à l’éclatement de la révolution en Russie et à la création subséquente de l’Union soviétique. En dehors de l’Europe, elle a conduit les États-Unis à mettre fin à leur politique isolationniste et à se transformer en un acteur de premier plan sur la scène politique internationale. Et elle a jeté les bases des futurs conflits du Proche-Orient. C’est aussi un lieu commun d’affirmer que la Seconde Guerre mondiale plonge ses racines dans la première, plus précisément dans l’humiliation et la punition infligées par le Traité de Versailles à l’Allemagne, dénoncée comme responsable de la guerre et à qui des sanctions économiques considérables ont en conséquence été imposées en dédommagement des dégâts occasionnés, sanctions essentiellement demandées par la France et que l’économiste John Maynard Keynes a critiquées de manière virulente parce qu’il les trouvait exagérément dures. L’idée que la Seconde Guerre mondiale n’était en quelque sorte que la continuation de la première après une interruption de vingt ans a même conduit certains historiens à parler de ces deux conflits comme d’un seul événement baptisé « la seconde guerre de trente ans ». On tend aujourd’hui à voir les choses de façon plus nuancée. S’il est exact qu’Hitler a largement exploité le thème de la revanche, l’essor du nazisme nous apparaît avant tout comme le produit de la récession économique des années trente, de l’inconséquence des classes dirigeantes allemandes et des faiblesses de la république de Weimar. Mais si la Seconde Guerre mondiale ne dérive pas mécaniquement de la première, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle est à l’évidence inexplicable sans elle.

Une longue période de paix

Une autre caractéristique remarquable de la Première Guerre mondiale est qu’elle venait après une inhabituellement longue période de paix en Europe : cent ans la sépare de la fin des guerres napoléoniennes, et plus de quarante ans de la guerre franco-prussienne de 1870-71. Pourquoi cette paix s’est-elle interrompue ? « La postérité », relève Max Hasting dans Catastrophe: Europe Goes to War 1914, « s’est interrogée sans fin sur les raisons expliquant que les dirigeants des grandes puissances mondiales, pour la plupart des hommes pas plus stupides ou méchants que leurs équivalents d’aujourd’hui, ont laissé la guerre se produire et durer plus de quatre ans ».

Pour des raisons qui ne sont sans doute pas complètement fortuites, une bonne partie des livres récemment parus au sujet de la Seconde Guerre mondiale (La Fin, de Ian Kershaw, 1945 de Ian Buruma, Warsaw 1944 d’Alexandra Richie, Liberation, de William Hitchcock, L’Europe Barbare, de Keith Lowe), porte sur la dernière année des combats et les développements qui les ont immédiatement suivis. Dans le cas de la Première Guerre mondiale, par contre, c’est sur ses débuts et ce qui l’a immédiatement précédée que les historiens contemporains tendent à se pencher, en tous cas les historiens anglo-saxons, dans le prolongement d’une longue tradition d’attention spéciale à cette phase de la guerre : « Aucun épisode de la Première Guerre mondiale » disait déjà Winston Churchill, « ne présente un intérêt comparable à celui de son début ». (Si le sujet est moins d’actualité en France, c’est du fait de l’effacement, dans ce pays, de l’histoire politique, militaire et diplomatique de la Grande Guerre au profit de son histoire économique, sociale et culturelle).

Dans le sillage du très remarqué Les Somnambules de Christopher Clarke, viennent ainsi de paraître, à la faveur de l’anniversaire du début des combats, plusieurs livres sur les origines et les premiers moments de la guerre. Parmi ceux-ci, outre celui de Max Hastings, July 1914 de Sean McMeekin et, surtout, The War That Ended Peace de Margaret MacMillan, professeur aux universités de Toronto et d’Oxford et, pour l’anecdote, arrière-petite-fille de David Lloyd George, premier ministre britannique à partir de 1916. De tous les ouvrages récents sur la Première Guerre mondiale, ce gros ouvrage de 600 pages est incontestablement celui qui, par son contenu, son ambition et son approche, soutient le plus brillamment la comparaison avec celui de Christopher Clarke.

« Une bêtise dans les Balkans »

De toutes les questions que l’on peut se poser à propos de la Première Guerre mondiale, celle qui a de loin fait couler le plus d’encre est la question de ses causes et de ses origines. Plusieurs dizaines de milliers de livres et d’articles ont été publiés sur la Grande Guerre. Une très forte proportion d’entre eux est précisément consacrée à ce sujet, « le plus complexe de l’histoire moderne, peut-être de l’histoire de tous les temps » selon Christopher Clarke, et sans doute le sujet le plus étudié parmi tous ceux auxquels on peut s’intéresser en histoire.

Conformément à la prédiction du chancelier prussien Bismarck annonçant, au Congrès de Berlin de 1878, qu’une « quelconque bêtise dans les Balkans » allait mettre le feu aux poudres en Europe, l’élément déclenchant de la guerre, comme on sait, est l’assassinat du grand-duc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, et de sa femme, à Sarajevo, capitale de la Bosnie, alors partie de l’empire austro-hongrois. L’homme qui l’a perpétré était Gavrilo Princip, un étudiant proche des nationalistes serbes. Cet acte terroriste fut saisi comme prétexte par les Autrichiens pour déclarer la guerre à la Serbie. Alliée de Serbie, la Russie proclama la mobilisation générale contre l’Autriche, puis contre l’Allemagne. L’Allemagne déclara la guerre à Russie, puis à la France, alliée de la Russie, et la Grande-Bretagne entra en guerre aux côtés de la France par solidarité avec celle-ci et parce que les troupes allemandes, pour pénétrer sur le territoire français, avaient violé la neutralité de la Belgique.

L’attentat de Sarajevo n’a toutefois bien sûr été que la cause occasionnelle de la guerre, due à de nombreuses raisons sous-jacentes. Toute une série de scénarios et d’explications ont été proposés, qui mettent en jeu une grande variété de facteurs : les rivalités politiques, économiques et commerciales entre grandes puissances, la mécanique fatale des alliances politico-militaires, le jeu des ambitions territoriales et impérialistes, l’escalade des comportements agressifs et la course aux armements, le nationalisme et le militarisme généralisé, la rigidité des plans de guerre et même des horaires de transport ferroviaire des troupes mobilisées (idée défendue par le grand historien britannique A.J.P. Taylor), l’emprise, sur les esprits, du darwinisme social, interprété comme signifiant que les sociétés humaines sont en lutte perpétuelle entre elles pour la survie, etc.

On a souligné le rôle qu’ont joué, partout en Europe, la peur du terrorisme et de la révolution et l’angoisse du déclin, et affirmé que les États européens s’étaient au moins en partie lancés dans l’aventure de la guerre pour résoudre des problèmes intérieurs et réduire des tensions sociales internes. On a dit que la guerre a éclaté parce que personne ne pensait qu’elle éclaterait, et qu’elle a eu lieu parce que tout le monde était convaincu qu’il était impossible de l’éviter. Par-dessus les éléments de caractère général, structurel et collectif, il y enfin a les décisions qu’ont prises où refusé de prendre un certain nombre de dirigeants politiques, décisions d’aller en guerre ou de ne pas essayer de s’y opposer, qui ont mené à la guerre ou ont empêché de la stopper.

Tituber dans la guerre

Très rapidement après la fin des combats, la conviction s’est installée que le conflit n’avait en réalité été voulu par personne et que tout le monde portait à un degré égal la responsabilité de qui c’était passé. Cette vision, qui a prévalu jusque bien après la Seconde Guerre mondiale, est très bien résumée dans deux formules célèbres de David Lloyd George. « En 1914 », disait-il deux années après l’armistice, « [les chefs d’État et de gouvernement européens] ont dérapé, ou plutôt titubé et trébuché dans la guerre ». Quelques années plus tard, il écrira dans ses mémoires : « Les nations ont glissé dans le chaudron bouillant de la guerre sans la moindre trace d’appréhension ou de désarroi ».

Cette image d’un processus involontaire d’errance collective sera remise en cause au début des années 60 avec la publication de deux ouvrages de l’historien allemand Fritz Fischer, Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale (1914-1918) et Krieg der Illusionen. Die deutsche Politik von 1911 bis 1914. Pièces à l’appui, il y affirmait l’existence d’une claire volonté de l’Allemagne d’engager une guerre en Europe pour atteindre les objectifs de domination continentale et mondiale qui, selon lui, caractérisaient la politique extérieure du pays de 1890 à la Seconde Guerre mondiale. L’idée d’une responsabilité particulière de l’Allemagne dans la genèse de la Première Guerre mondiale avait déjà été soutenue sous une forme plus modérée par l’historien français Pierre Renouvin. Elle ressort aussi de la monumentale histoire en trois volumes des origines de la guerre de 14-18 publiée, durant la Seconde Guerre mondiale en italien, et en traduction anglaise au cours des années 50, par l’historien, journaliste et homme politique Luigi Albertini. Albertini avait eu l’occasion de rencontrer de nombreux protagonistes de haut niveau encore en vie. Fritz Fischer s’est, lui, appuyé sur une étude approfondie des documents d’archive, à tout le moins ceux qui existaient encore, les gouvernements de beaucoup des pays belligérants s’étant appliqué, à l’issue du conflit, à détruire les documents qu’ils estimaient compromettants et à fabriquer de fausses archives.

La nouvelle orthodoxie

Les thèses de Fischer entraient en contradiction avec les vues dominantes à une époque où tous les efforts visaient à tourner résolument la page à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, grâce à l’intégration de la République fédérale allemande dans l’Alliance atlantique et la Communauté européenne. Elles scandalisèrent tout particulièrement ses collègues historiens allemands. Jugées extrêmes et excessives, elles n’en ont pas moins été largement acceptées au point de devenir la nouvelle orthodoxie. Depuis qu’elles ont été énoncées, c’est par rapport à elles que les historiens prennent position. Aujourd’hui, l’idée d’une responsabilité spéciale de l’Empire prussien dans l’engagement d’une guerre étendue au continent européen est rarement contestée. Elle est toutefois souvent complétée par celle d’une responsabilité de l’Autriche-Hongrie, de la Serbie et de la Russie, qui cherchaient toutes trois à établir leur hégémonie dans les Balkans. Dans July 1914, dans le prolongement des vues développées dans son précédent ouvrage The Russian Origins of the First World War, Sean McMeekin accuse ainsi clairement la Serbie et la Russie, en minimisant la part prise par les militaires allemands dans la mise à feu de l’Europe. Sans donner à ses vues le même caractère radical, Christopher Clarke tend de même à replacer les affrontements dans les Balkans au centre de la constellation d’événements à l’origine du conflit.

Il y a huit ans, dans Europe’s Last Summer, l’Américain David Fromkin entérinait plus franchement les vues de Fischer, en assignant la responsabilité de l’engagement de la guerre, non à l’Allemagne et l’Autriche en général, mais à certaines personnes en particulier au sein des états-majors allemand et autrichien et des gouvernements des deux pays. Il insistait aussi sur la nécessité de bien distinguer, en 1914, deux guerres différentes : une guerre pour le contrôle des Balkans lancée par l’empire austro-hongrois, et une guerre pour le contrôle de l’Europe décidée par l’Allemagne. D’autres scénarios intégrant les vues de Fischer ont été proposés. Il y a quelques années, l’historien anglais Niall Ferguson présentait brillamment, mais contre toute évidence et sans parvenir à convaincre, la thèse paradoxale d’une responsabilité particulière de la Grande-Bretagne, sinon dans la genèse du conflit, à tout le moins dans son extension à l’échelle européenne et mondiale. (Si Ferguson a soutenu cette idée pour le moins contre-intuitive, c’est en raison de sa conviction que le gouvernement britannique avait commis une erreur en faisant entrer le pays dans une guerre étrangère à ses intérêts, et qui lui a beaucoup coûté sans rien lui rapporter.)

Entre les tenants d’une guerre dans laquelle les Européens auraient été entraînés et les partisans d’une guerre délibérément voulue par certains, la controverse est vive. « L’éclatement de la guerre en 1914 » écrit Christopher Clarke, « n’est pas une histoire d’Agatha Christie à la fin de laquelle on découvre le coupable debout à côté du corps […] une arme fumante à la main ». C’est là prendre le parfait contrepied de David Fromkin qui écrivait : « Une enquête sur les circonstances qui ont entouré le déclenchement des hostilités conduit à des découvertes dont on peut lire en quelque sorte la relation comme un roman policier ». Et quand Max Hasting déclare : « Il est erroné considérer les leaders européens de 1914, plus particulièrement ceux d’Autriche et d’Allemagne, comme des somnambules, parce que ceci implique qu’ils étaient inconscients de leurs actions », c’est en réponse ostensible à l’affirmation de Clarke selon laquelle « les protagonistes de 1914 étaient des somnambules, vigilants mais aveugles, hantés par leurs rêves et incapables de voir les horreurs qu’ils étaient sur le point de mettre au monde ».

Un monde paisible qui n’a jamais existé

Où situer The War That Ended Peace dans cet éventail de points de vue ? Dans Les Somnambules, Christopher Clarke avait explicitement décidé de privilégier la question du « comment ? » sur celle du « pourquoi ? ». Dans le même esprit, Margaret MacMillan a choisi de s’intéresser, non aux causes générales de la guerre, mais à l’enchaînement des faits qui a conduit à la catastrophe : « Au bout du compte, la question la plus intéressante […] est : comment l’Europe a-t-elle atteint le point, à l’été 1914, où la guerre est devenue plus probable que la guerre […] Comment la paix a-t-elle échoué ? »

Margaret MacMillan commence par brosser le tableau du monde dans lequel la guerre a éclaté. Souvent, il est nous présenté sous des couleurs idylliques. A posteriori, fait remarquer Charles Emmerson dans 1913, brillante fresque de l’année qui a précédé le début de la guerre dans une vingtaine de grandes villes des cinq continents, nous en formons l’image idéalisée d’un monde d’ordre et de sécurité. Un monde « baigné dans les derniers rayons d’un soleil mourant » écrit-il poétiquement en écho à la célèbre formule clôturant le paragraphe d’ouverture du magnifique Août 1914 de l’historienne américaine Barbara Tuchman : « À l’horloge de l’Histoire c’était le crépuscule, et le soleil du vieux monde jetait les flammes mourantes d’une splendeur qu’on ne verrait jamais plus ».

Mais cette image n’est pas conforme à la réalité. Au moment où la guerre a commencé, le « vieux monde » en question était déjà mort en grande partie. Comme l’ont très bien montré l’historien George Lichteim et, sur un mode léger et anecdotique, le journaliste allemand Florian Lillies dans son bestseller 1913, au plan scientifique, culturel et artistique, les éléments de ce que nous appelons aujourd’hui la modernité étaient déjà largement en place en 1914. Surtout, ce monde paisible qu’évoque avec nostalgie Lara dans Le Docteur Jivago, un monde « pacifique » dans lequel « la mort d’un homme de la main d’un autre était une rareté, un phénomène exceptionnel, hors du commun », ce monde-là n’a jamais existé. Barbara Tuchman le souligne dans son second ouvrage sur cette période, L’autre avant-guerre, 1890-1914 : « Nous faisons l’hypothèse inexacte que le doute, la peur, l’agitation, la protestation, la violence et la haine n’étaient pas également présents. Nous sommes induits en erreur par les gens de cette époque eux-mêmes, qui, regardant en arrière par-delà le fossé de la guerre, avaient de la première moitié de leur vie une vision embellie par une nébuleuse impression rétrospective de paix et de sécurité ».

Une série de crises internationales

Dans The War That Ended Peace, Margaret MacMillan met au contraire parfaitement en lumière tout ce qui, dans ces années de grand dynamisme intellectuel et de fort développement économique (les échanges commerciaux avaient atteint un niveau d’internationalisation qu’ils ne retrouveront qu’après la Seconde Guerre mondiale) a pu jouer le rôle de facteur d’instabilité : les inégalités et les tensions sociales, les conflits politiques intérieurs comme l’affaire Dreyfus, les attentats à la bombe commis par des terroristes anarchistes, etc. Elle reconstitue les différentes crises internationales qui ont jalonné le chemin vers la Première Guerre mondiale, qu’elles ont contribué à préparer en suscitant une accumulation de tensions et en nourrissant l’illusion, parce qu’elles ont toutes fini par être surmontées, qu’il y aurait toujours moyen d’éviter qu’un problème local ne dégénère en un affrontement général : les deux crises marocaines de 1905-1906 et de 1911, qui virent la France et l’Allemagne se disputer au sujet de l’exploitation du Maroc (la France obtint gain de cause et céda en échange à l’Allemagne une partie de ses territoires africains) ; la crise bosniaque de 1908, née de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire austro-hongrois, qui fournit à l’Allemagne une première occasion de manifester son soutien à ce dernier ; les deux guerres balkaniques de 1912 et de 1913, qui opposèrent la première la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro réunis dans la ligue balkanique à l’Empire ottoman, la seconde les anciens alliés de la ligue balkaniques entre eux.

The War That Ended Peace démêle aussi l’écheveau du système d’alliances qui aboutit, d’un côté à la constitution de la Triple-Entente réunissant la France, le Royaume-Uni et la Russie, à partir de plusieurs accords bilatéraux entre les pays membres, dont l’Entente cordiale franco-britannique ; de l’autre à la formation de la coalition des Empires centraux, rassemblant les empires allemand, austro-hongrois, ottoman et le royaume de Bulgarie, née de la Triple alliance unissant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie avant que celle-ci ne rejoigne les Alliés. Elle met en évidence les divergences de vues et les difficultés de communication entre les autorités militaires, politiques et diplomatiques des différents pays, en montrant les malentendus et la confusion auxquelles elles ont conduit, les multiples erreurs d’appréciation faites par les responsables nationaux à tous niveaux dans l’évaluation des forces, des faiblesses et des intentions des autres protagonistes, et l’effet que n’a pas manqué d’avoir le sentiment qu’éprouvaient toutes les puissances européennes que les autres pays les menaçaient dans leurs ambitions, leur volonté de développement et d’expansion, voire dans leur existence ; la peur de l’Allemagne, par exemple, de se trouver encerclée par la Russie et la France, qui conduisit les généraux du pays à l’idée d’une guerre préventive.

Des portraits des acteurs du drame

Margaret MacMillan s’exprime dans un style ferme, retenu, précis et sobre, moins musclé et pugnace que ceux d’historiens portés à la polémique comme Sean McMeekin ou Niall Ferguson, mais par contre d’une constante et extrême élégance. Depuis la publication du livre qui l’a fait connaître, Les Artisans de la paix, récit minutieux de la conférence internationale organisée à Paris en 1919 au cours de laquelle ont été préparés les traités de paix qui ont conclu la Première Guerre mondiale, en premier lieu celui de Versailles, on sait qu’elle possède un réel talent d’écrivain. Ce premier livre était émaillé de petites vignettes des principaux participants, comme Clémenceau et le président américain Woodrow Wilson. Dans The War That Ended Peace, les portraits des acteurs du drame sont encore plus nombreux et développés. La galerie comprend notamment les trois empereurs, autrichien, allemand et russe : « À l’instar de ses collègues souverains […] François-Joseph aimait la vie militaire et se montrait presque toujours en uniforme. Comme eux, il se mettait en rage à la vue d’un uniforme incorrectement porté. Il n’aimait pas le manque de ponctualité, les rires bruyants et les gens qui parlent trop ». Guillaume II « était naturellement agité et nerveux. [..] Quand quelque chose l’amusait, il riait aux éclats, et lorsqu’il s’ennuyait, ses yeux jetaient des éclairs « comme de l’acier » […] Comme Frédéric le Grand et son grand-père, il aboyait des ordres et griffonnait sur les documents des commentaires secs et grossiers ». Nicolas II, « peut-être parce que son père avait une très forte personnalité, souffrait d’un manque d’assurance […] qu’il compensait par de la rigidité et de l’obstination, là où quelqu’un de plus et sûr de soi se serait montré capable de compromis de souplesse. »

Parmi les personnalités ainsi croquées figurent aussi les chefs d’état-major allemands, pour la plupart issus des grandes familles aristocratiques prussiennes de propriétaires terriens, les Junker. Von Schlieffen, le concepteur du plan d’invasion de la France en passant par la Belgique qui porte son nom et a été appliqué sous une forme modifiée, « était très économe de ses éloges et volontiers cassant et critique [… Il avait peu d’intérêts en dehors de son travail […] Ses lectures se concentraient sur l’histoire militaire ». Von Moltke le jeune (son successeur) « était un homme grand et imposant qui avait l’apparence d’un audacieux général prussien, mais en réalité […] d’un tempérament introspectif et peu sûr de soi. ». Von Moltke le vieux (oncle du premier, prédécesseur de von Schlieffen) « partageait les valeurs conservatrices prisées par sa classe d’origine, une piété sans complication et le sens du devoir. [Mais] il aimait l’art, la poésie, la musique et le théâtre ».

Cette attention électivement portée au caractère des hauts responsables militaires allemands n’est pas sans conséquences. On a reproché à Margaret MacMillan de ne pas se prononcer sur la question de la responsabilité ultime de la guerre, plus exactement de ne pas choisir entre deux thèses possibles à cet égard : d’un côté, celle d’une responsabilité collective, sans qu’aucun pays en particulier ne doive essuyer l’opprobre d’avoir été à l’origine du conflit ; de l’autre, l’idée d’une culpabilité spéciale des militaires et du gouvernement allemands, animés d’intention agressives et prêts à payer le prix qu’il fallait pour renforcer le pouvoir de l’Empire germanique en Europe. En réalité, ce n’est pas vers les seuls dirigeants allemands qu’elle pointe le doigt : « La détermination de l’Autriche-Hongrie, en 1914, de détruire la Serbie, la décision de l’Allemagne de l’appuyer au maximum, l’empressement de la Russie à se mobiliser, me semblent les éléments qu’il faut le plus fortement mettre en cause dans l’éclatement de la guerre ». Mais la place dévolue à l’analyse de la personnalité et du comportement des militaires prussiens contribue indiscutablement à accentuer le poids de l’Allemagne dans le scénario qu’elle propose.

Sigfried Sassoon, Wilfred Owen et Robert Graves.

Dans l’ensemble, deux questions traversent la littérature récente en langue anglaise au sujet de la Première Guerre mondiale. Parce qu’ils ont choisi de s’en tenir largement à une analyse sans jugement de valeur, ni Christopher Clarke ni Margaret MacMillan ne cherchent à répondre à la première. Il s’agit en effet de la question de la signification et de l’utilité de cette guerre. Valait-elle vraiment la peine ? En Grande-Bretagne bien plus qu’en France et dans les autres pays sur le sol desquels les combats se sont déroulés, le sentiment qu’il s’agissait d’une guerre « futile », c’est-à-dire inutile et absurde, a toujours été présent. Durant la Seconde Guerre mondiale, l’intégrité du Royaume-Uni était menacée : il existait un plan d’invasion de l’Angleterre par les troupes allemandes, qui n’a été abandonné qu’en 1943. (C’est à lui que faisait référence Winston Churchill en proclamant dans un discours fameux : « Nous nous battrons sur les plages, […] nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines»). Mais tel n’était pas le cas trente ans auparavant. En 14-18, les soldats britanniques ne se battaient pas pour défendre leur pays. Si la Grande-Bretagne est entrée en guerre, c’est par peur de voir l’Empire allemand prendre le contrôle de l’Europe, et au nom de la défense des principes abstraits du droit international, à commencer par celui de neutralité. La perception de la guerre comme un pur carnage gratuit et sans justification en a certainement été facilitée.

L’idée de la « futilité » de la guerre transpire des œuvres des écrivains anglais de la Première Guerre mondiale, Sigfried Sassoon, Wilfred Owen et Robert Graves. De leurs souvenirs et de leurs poèmes, étudiés avec beaucoup de finesse et de sensibilité par l’historien américain Paul Fussell dans son fameux essai The Great War and Modern Memory, émane un pacifisme désenchanté, désabusé, ironique et mélancolique qui constitue la marque distinctive de ces auteurs par rapport aux écrivains de la guerre d’autres pays : telle que la peignent Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Henri Barbusse en France, Erich-Maria Remarque en Allemagne, la guerre est terrible, cruelle, féroce, impitoyable, détestable, mais elle n’est pas absurde.

Jusqu’à quel point cette vision de la guerre reflétait-t-elle la façon dont elle était perçue par les combattants anglais dans leur ensemble ? Si grand qu’ait été leur talent, ces hommes, rappelle David Reynolds dans The Long Shadow, ne peuvent être considérés comme représentatifs des soldats ordinaires, voire même de tous ceux qui ont couché par écrit leur expérience du champ de bataille : « Une bonne partie de la poésie de guerre exprimait un patriotisme sans complexe ». Et nous devons prendre garde à ne pas projeter rétrospectivement la vision contemporaine de la guerre dans un univers de valeurs au sein duquel le sens du devoir et l’attachement à la patrie occupaient une place difficile à réaliser aujourd’hui, dans un contexte où la guerre était encore conçue comme un moyen assez naturel de régler les différends.

Sur le fond, la plupart des historiens anglais s’insurgent contre l’idée que la Première Guerre mondiale a été une guerre pour rien. La Grande Guerre, demandait il y a quelques années Trevor Wilson en conclusion de son monumental ouvrage sur la Grande-Bretagne et la guerre The Myriad faces of War, n’a-t-elle été qu’un « long exercice inutile » ? Sa réponse était un catégorique « non ». La Première Guerre mondiale, affirme de même aujourd’hui avec force Hew Strachan dans un petit ouvrage de synthèse, « n’était absolument pas une guerre sans signification et sans objet ». Pour Jeremy Paxman dans Great Britain’s Great War, elle était « inévitable et nécessaire ». « Le conflit de 1914-1918 », relève David Stevenson dans sa remarquable fresque de la Grande Guerre, « possède une sombre réputation d’horreur et d’absurdité égalée seulement en Occident par l’intervention américaine au Vietnam ». Mais c’est pour ajouter immédiatement : « En réalité […] la cause des Alliés n’était ni triviale ni sans valeur ». Max Hastings exprime la même idée sous une forme encore plus vigoureuse : « En 1919, les Alliés ont imposé à Versailles un traité de paix maladroit. Mais si les Allemands victorieux en avaient défini les termes, la perte aurait été lourde pour la liberté, justice, la justice et la démocratie en Europe ».

La Grande Guerre était-elle évitable ?

La seconde question est celle du caractère fatal ou non de la Grande Guerre. Était-il fatidique qu’elle ait lieu ? Dans son essai d’histoire contrefactuelle The Lost History of 1914, l’analyste politique américain Jack Beatty passe en revue un certain nombre de scénarios imaginaires qui auraient pu avoir pour conséquence d’empêcher la guerre. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, fait-il ainsi remarquer après bien d’autres, n’a pas seulement contribué à déclencher la guerre en offrant sur un plateau d’argent à l’Autriche une raison d’attaquer la Serbie. S’il n’avait pas été tué, François-Ferdinand aurait rapidement succédé sur le trône à son oncle François-Joseph, qui était âgé de 84 ans en 1914. Et il était notoirement moins belliciste que certains de ses compatriotes.

Dans le même esprit, on peut s’interroger sur ce qui se serait passé si le ministre français des finances en 1914, Joseph Caillaux, n’avait pas vu sa réputation endommagée par un scandale impliquant sa femme (exaspérée par une campagne de presse menée contre son mari par le quotidien Le Figaro, elle avait abattu le directeur du journal, Gaston Calmette, à coups de révolver). Caillaux était en effet pressenti comme président du Conseil, et c’était un pacifiste : lors de la seconde crise marocaine, alors qu’il était à la tête du gouvernement, il avait cherché (et réussi) à obtenir un compromis avec l’Allemagne. Jack Beatty va même plus loin en mentionnant parmi les éléments dont l’absence aurait renforcé les chances de la paix, la crise en Ulster, qui a pu être perçue par l’Allemagne et l’Autriche comme la garantie que l’Angleterre, trop occupée à essayer de la résoudre, n’interviendrait pas sur le continent, et même la révolution mexicaine, qui pourrait les avoir convaincus de l’impuissance de l’armée américaine.

La question « la Grande Guerre était-elle évitable ? » peut toutefois être abordée de manière moins spéculative et sous un angle plus intéressant. « La Première Guerre mondiale », écrivait l’historien militaire John Keegan, « a été un conflit […] inutile, parce que le cours des événements qui a conduit à son éclatement aurait pu être interrompu à chaque moment des cinq semaines qui ont précédé le premier choc des armes, si la prudence et la bonne volonté avaient prévalu ». Tel est aussi le point de vue de Margaret MacMillan : « Les décisions qui ont conduit l’Europe à se jeter dans la guerre – ou à ne pas pouvoir l’empêcher – ont été prises par un étonnamment petit nombre de personnes […] issues, non totalement, mais très largement, des classes supérieures, qu’il s’agisse de l’aristocratie terrienne ou de la ploutocratie urbaine ». Il se trouve que ces personnes se sont prononcées dans le sens de l’ouverture des hostilités. Mais elles auraient pu le faire dans le sens opposé.

« On a toujours le choix »

Au bout du compte, la Première Guerre mondiale fut-elle une tragédie ou un crime ? « Une tragédie, pas un crime » affirme sans ambages Christopher Clarke. Dans son essai de 2005 The Origins of the First World War, William Mulligan allait déjà dans cette direction : « Aucune des grandes puissances ne voulait une guerre générale en 1914, mais toutes étaient prêtes à en prendre le risque […] La guerre résulta d’une accumulation de décisions, dont aucune considérée individuellement n’était à même de provoquer la guerre, mais dont l’interaction avec les autres décisions a eu pour effet de détruire les fondations de la paix ».

Le point de vue de Margaret MacMillan est moins tranché. À ses yeux également, la guerre 14-18 a certainement été une tragédie. Parce qu’elle s’est soldée par une grande quantité de souffrances, de misère et de dégâts matériels, mais aussi dans le sens plus fort de ce mot, celui d’un enchaînement de faits conduisant inexorablement au désastre. Telle qu’elle est présentée dans The War That Ended Peace, la guerre a cependant aussi été un crime : si l’avenir de l’Europe était profondément hypothéqué, son sort n’en était pas pour autant complètement scellé. Les responsables politiques et militaires européens n’ont pas été de simples marionnettes du destin. Toutes les forces conspiraient à plonger l’Europe dans le chaos, mais la guerre aurait pu être évitée. Si elle ne l’a pas été, c’est parce que ceux qui auraient pu l’arrêter ne se sont pas résolus à enrayer la diabolique mécanique en marche, ou n’ont pas jugé possible de le faire.

Comme Sean McMeekin, Margaret MacMillan distingue les crimes « par commission » des crimes « par omission ». Pour elle, si tous les pays européens sont coupables à un certain degré, certains le sont malgré tout davantage. Mais ceci n’exonère pas de toute responsabilité les dirigeants des États les moins belliqueux. Parce que des solutions avaient toujours fini par être trouvées aux précédentes crises, souligne-t-elle, les leaders européens dans leur ensemble se sont montrés incroyablement complaisants avec le danger. Ils se sont aveuglés sur les risques, très visibles au début de l’année 1914, de voir les tensions qui se manifestaient de manière croissante dégénérer en une conflagration générale. S’il faut leur reprocher quelque chose (et il le faut), c’est donc « tout d’abord leur manque d’imagination, qui les a empêchés de voir à quel point un tel conflit serait destructeur, ensuite leur manque de courage, le courage de contredire tous ceux qui affirmaient qu’il n’y avait d’autre choix que la guerre ». Lorsqu’il s’agit de la paix et de la guerre, conclut en effet Margaret MacMillan – ce sont les derniers mots du livre, dont ils condensent ostensiblement le message – « on a toujours le choix ». Qui osera prétendre le contraire ?

Michel André

Le chimpanzé, bête politique

J’ai eu (plusieurs fois) l’occasion de commenter la situation politique dans la colonie de chimpanzés de l’île Ngamba, sur le lac Victoria, en Ouganda, où une troupe d’une cinquantaine de ces primates a trouvé refuge sur un territoire de 150 hectares. Ils y survivent en vase clos mais en totale liberté (ce sont leurs gardiens qui sont enfermés derrière un grillage, au bout de l’île), des conditions idéales pour observer le fonctionnement de cette société si voisine de la nôtre.

J’avais laissé le nouveau leader Mika, il y a plus de deux ans, dans une situation très incertaine. Il avait saisi le pouvoir des pattes du vieux chef Robby, à la faveur d’une sorte de coup d’État, avec le concours d’Eddy, un rival à la fiabilité douteuse qui guettait visiblement son heure. Et depuis lors, entre le vieux chef toujours dans les coulisses et le rival qui s’affirmait, Mika donnait un cours de plus en plus libre à ses tendances autoritaires, tentant difficilement de juguler des critiques constamment plus vives (toute ressemblance avec l’histoire récente d’un parti politique français de droite…).

Et bien, Mika est mort. On ne sait pas dans quelles circonstances – il avait été déposé il y a plusieurs mois et avait depuis disparu seul dans la jungle de l’île. On vient de retrouver son corps dans un bien triste état, mais néanmoins entouré de signes « funéraires » : des branchages ont été amoncelés sur lui, et le dégagement d’un espace autour du cadavre indique des rassemblements fréquents. Ce qui confirme que les chimpanzés sont encore plus proches de nous que nous ne le pensions : la mort leur inspire une forme de respect – et le leadership politique, même malheureux, aussi.

Depuis, c’est la pagaille dans le groupe. Il n’y a pas moins de six prétendants déclarés à la succession de Mika. Au début, Kalema, 19 ans, tenait la corde : il avait affronté séparément tous les mâles dominants, et les avait rossés. Mais les anciens se sont alliés contre lui, « car il ne leur témoignait pas assez de respect », selon le responsable de la réserve. Du coup, un challenger s’est mis en campagne, Omutemba. Il a fait ce qu’il fallait comme salamalecs auprès des anciens, puis, soudainement, a abandonné la course (des pressions ?). Aussitôt, c’est Kitembo qui a déposé sa candidature, encouragé, semble-t-il, par les jeunes. Mais les vieux sont méfiants. Et l’on ne sait quel prétendant les vieilles femelles, discrètement influentes, soutiennent en sous patte. Le processus dure depuis plusieurs semaines, et pourrait se prolonger longtemps encore. Les chimpanzés prennent la politique très au sérieux, mais n’ont pas encore élaboré de cadre structurel ou conceptuel adéquat. Faut-il ouvrir un Sciences-Po à Ngamba ?

Jean-Louis de Montesquiou

SAS : pas que des galipettes

SAS, héros national, devrait bientôt voir publier sa dernière aventure en date, la 197e. On sait ce qu’on y cherche : aventures exotiques ébouriffantes et copulations acrobatiques, au prix de messages publicitaires cachés et d’une délicieuse invraisemblance.

Invraisemblance ? En fait, l’aristocratique espion autrichien Malko Linge, surnuméraire de la CIA, ne sillonne pas la planète qu’à des fins de stimulation commerciale ou sexuelle : il lutte aussi contre les puissances du mal, dont sont à chaque fois données des descriptions tellement précises, voire prescientes, que chaque nouveau SAS (un par trimestre, depuis cinquante ans) est aussitôt décortiqué « par les agents de renseignements et les diplomates de trois continents », écrit Robert Worth dans le New York Times.

Par exemple, dans Le Chemin de Damas (2012), Villiers « dépeint un attentat contre un des centres de commandement de l’armée, un mois avant que celui-ci n’ait eu lieu réellement. Stupéfiant ! ». Plus stupéfiant encore, selon Robert Worth : dans La Liste Hariri, il dévoile tous les tenants et aboutissants du complot syro-libanais contre le premier ministre Rafiq Hariri, tué dans un attentat en 2005. « Sur ce complot, un des grands mystères du Moyen-Orient, j’ai trouvé des infos que personne ne connaissait à l’époque, y compris la liste complète des assassins et la description de l’élimination systématique des témoins potentiels par le Hezbollah et ses alliés syriens ». L’information est en fait si précise qu’au Tribunal spécial pour le Liban, mis en place par la communauté internationale pour instruire cette affaire, on a cru qu’il y avait eu une fuite (fuite il y a bien eu, mais elle venait des services libanais).

Le secret de Gérard de Villiers (83 ans mais toujours sur le front), c’est qu’il anime un épais réseau international de barbouzes, diplomates, journalistes (souvent français) et politiciens aux idées larges qui se servent de lui pour passer des messages codés, voire pour faire des révélations. Au point, raconte Roberth Worth, qu’Hubert Védrine, lorsqu’il était à la tête du Quai d’Orsay, ne s’envolait jamais vers une zone chaude sans emporter avec lui le SAS s’y rapportant – celui-ci lui permettait de connaître, mieux et plus agréablement qu’en lisant une note, ce que savaient et pensaient les «  services ». Désormais, grâce au New York Times, dans toutes les chancelleries ou les agences de renseignements, le fonctionnaire qui se fera surprendre en train de lire, le feu aux joues, le dernier SAS, pourra invoquer cette excuse : il effectue une recherche. 

Les racines de l’islamisme

Si l’on entend par « islamisme » l’idéologie visant à faire de l’islam un argument politique, ses racines les plus anciennes et les plus profondes sont aisément identifiables. Elles tiennent aux humiliations successives nées des différentes formes de la colonisation occidentale en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. L’islamisme est assez logiquement né en Égypte après la Première Guerre mondiale. Mais dès la Seconde, on voit dans ce pays le mouvement se scinder en deux courants principaux, l’un jouant la carte de la réforme sociale et de la conquête progressive des esprits, l’autre plaidant pour la lutte armée. La figure centrale est ici celle de Sayyid Qutb, exécuté par Nasser en 1966. C’est en quelque sorte le Marx de l’islamisme radical, le théoricien auquel continuent de se référer Al-Qaïda et les jihadistes. Pour être la plus visible, cette tendance est cependant loin d’être la plus répandue. En jouant le jeu de la composition avec les régimes militaires puis celui de la démocratie, les Frères musulmans égyptiens ont illustré la prégnance de l’idée réformatrice au sein même de la galaxie islamiste. Mais ils n’ont pas su gérer la tension entre leur attachement à l’orthodoxie religieuse et les exigences de l’exercice du pouvoir. En particulier, ils n’ont pas cédé un pouce de terrain sur la question du statut de la femme. Du coup, au moins au Caire, les espoirs nés du « Printemps arabe » se sont envolés. On se gardera de généraliser, cependant, car l’islamisme en Égypte n’est pas l’islamisme en Tunisie, ni a fortiori en Iran. En France, malgré l’existence d’un courant salafiste et les appels de certains prédicateurs, l’immense majorité des musulmans vivent leur religion en paix avec les codes culturels dominants.

 

Dans ce dossier :

Le Marx de l’islamisme radical

Peu d’hommes ont aussi fortement contribué à la substance de l’islam politique moderne que Sayyid Qutb. Avec sa personnalité timide et sensible, l’intellectuel égyptien campait un Savonarole bien improbable. C’est pourtant avec une véhémence croissante qu’il érigera l’islam en remède aux maux de son temps, à la faveur d’une œuvre foisonnante dont l’ardeur est le parfait reflet de l’effervescence anti-impérialiste des années 1950. La fusion singulière, chez Qutb, du socialisme romantique et du néopuritanisme musulman a touché une corde dont l’écho se fait entendre haut et fort aujourd’hui encore.

Incarcéré par le régime militaire laïc égyptien avec des milliers de membres, comme lui, de l’organisation des Frères musulmans, Qutb fut exécuté en 1966 pour complot contre l’État. Longue et savoureuse sera sa revanche posthume. Quelques mois tout juste après la pendaison de l’idéologue, la victoire écrasante d’Israël dans la guerre des Six-Jours n’infligera pas seulement une humiliation personnelle à son persécuteur numéro un, le président Gamal Abdel Nasser ; elle discréditera aussi la version nassérienne du nationalisme arabe et renforcera ceux qui, à l’image de Qutb, voient dans les malheurs de l’Égypte le châtiment imposé par Dieu à un pays qui s’est détourné de la foi.

Dans les années 1970, le successeur de Nasser, Anouar el-Sadate, libère les Frères emprisonnés, précipitant la scission de l’islamisme égyptien [lire l’article de Marc Lynch p. 30]. Une majorité quiétiste se replie sur la prédication, avec pour but de transformer la société de l’intérieur. Des groupes activistes affirment au contraire, dans le sillage de Qutb, que seuls les actes et l’exemplarité d’une avant-garde révolutionnaire peuvent être porteurs de changement. Les jihadistes qui assassineront Sadate en 1981 obéiront ainsi au principe édicté par Qutb, selon lequel même un dirigeant formellement musulman peut être une cible légitime s’il est incapable d’imposer un gouvernement « islamique » conforme à la définition étroite qu’en donnent les radicaux.

Trois décennies plus tard, la grande fraternité islamiste a mené à la victoire électorale la révolution qui avait renversé le successeur de Sadate, Hosni Moubarak. Profondément ancrés dans la société et politiquement aguerris par les années de répression, les Frères musulmans ont conquis à la fois le Parlement et la présidence. Au sein de l’organisation elle-même, les jusqu’au-boutistes, souvent qualifiés de qutbistes, avaient évincé peu avant les dissidents libéraux. Mohamed Badie, l’actuel Guide suprême de la confrérie, a bien connu Qutb lors de leur séjour commun dans les geôles nassériennes des années 1960. Mohamed Morsi [élu à la présidence en 2012], l’un des principaux lieutenants de Badie, a pour sa part présenté Qutb comme un penseur qui « libère l’esprit et touche le cœur » et propose « la vraie vision de l’islam que nous recherchons ».

Au-delà de l’Égypte, dans l’ensemble des pays à majorité musulmane ou presque, les partis islamistes de toutes nuances dominent aujourd’hui la vie politique ou représentent la principale force d’opposition. Pour nombre de ces mouvements, Sayyid Qutb reste un mentor. Le Guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, a traduit lui-même en farsi plusieurs des livres de l’intellectuel égyptien, et l’Iran révolutionnaire a commémoré son « martyre » sur l’un de ses premiers timbres-poste. L’actuel Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane, dont le parti prône un islamisme bien plus tolérant et dilué, a déclaré que la lecture de Qutb lui avait ouvert les yeux, changeant sa vie.

Mais c’est à l’extrême le plus violent du spectre fondamentaliste que l’influence de Qutb s’est révélée la plus profonde. Parce qu’il concevait le mouvement non pas simplement comme une lutte pour la réforme, mais comme une manière de mener une guerre perpétuelle du bien contre le mal, l’intellectuel égyptien a favorisé l’adoption par certains de tactiques extrêmes. Oussama Ben Laden étudia un temps sous l’autorité du jeune frère et disciple de Qutb, Mohamed, qui s’était réfugié en Arabie saoudite dans les années 1970 et enseigna longtemps dans une université de La Mecque. Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden à la tête d’Al-Qaïda, a dit pour sa part de Qutb qu’il avait « attisé le feu de la révolution islamique contre les ennemis de l’islam en Égypte et à l’étranger ». L’œuvre de l’idéologue est l’une des références cardinales des mouvements islamistes armés, depuis le Front Moro de libération islamique aux Philippines jusqu’aux chebabs somaliens (1).

Boko Haram, un groupe jihadiste dont les attentats dans le Nord à majorité musulmane du Nigeria ont fait des milliers de victimes depuis la création du mouvement en 2002, est à bien des égards l’expression d’une philosophie qutbiste ramenée à l’essentiel. Son nom associe le mot arabe haram, qui signifie interdit ou religieusement prohibé, avec le terme pidgin pour « livre », qui renvoie ici à la culture occidentale en général. L’indigénisme fanatique de Boko Haram trouve son fondement intellectuel dans cette conclusion tirée par Qutb : la construction d’une utopie musulmane passe par le rejet de tous les éléments étrangers à l’islam.

Il est bien sûr excessif d’imputer à un seul homme et à son œuvre un impact aussi profond, étendu et varié. Sayyid Qutb ne se berçait pas de tant d’illusions sur sa propre importance, et aurait sans doute été horrifié d’apprendre que sa doctrine allait servir à justifier des actes terroristes de masse. La métamorphose de cet étudiant provincial, d’une piété propre à son époque et à son milieu, étranger aux mœurs frivoles du Caire dans les années 1920, en critique virulent puis en idéologue aigri et radical rappelle davantage Marx ou Engels que Lénine ou Mao. Mais, à la différence des pères fondateurs du communisme, Qutb était moins un théoricien novateur ou un brillant opportuniste qu’un pur produit de son temps, de son cercle intellectuel et de sa situation personnelle.

Son itinéraire idéologique n’en est pas moins fort révélateur de l’évolution de l’islam politique. Par chance, deux nouveaux livres excellents viennent aujourd’hui combler un immense déficit de connaissance, en anglais du moins, sur Qutb. Tous deux sont solides et très documentés. Tous deux replacent sa biographie dans un contexte plus large, ce qui leur permet à la fois de remonter aux sources de la pensée de Qutb et de suivre ses retombées. Tous deux s’efforcent également d’être compréhensifs et équitables. Ces ouvrages se recoupent pourtant moins qu’on ne pourrait le croire.

Le plus éclairant est signé de John Calvert, professeur d’histoire à l’université Creighton, une institution jésuite d’Omaha, dans le Nebraska. L’auteur a également traduit l’un des premiers livres de Qutb, recueil assez charmant de souvenirs d’enfance (2), ce qui l’aide peut-être à mieux comprendre la vision du monde et les motivations de son sujet. Calvert présente sa biographie comme une tentative d’entendre la voix de Qutb, plutôt que de « considérer sa pensée simplement comme une pathologie moderne, sans plus d’esprit critique ».

Tandis que cet historien axe son travail sur la chronologie de la vie de Qutb et du contexte égyptien, James Toth, anthropologue à l’université de New York à Abu Dhabi, sonde davantage son apport intellectuel (3). Il offre une synthèse utile des principaux thèmes explorés et des termes forgés par lui. Ce n’est pas un mince exploit, dans la mesure où le principal penseur des Frères musulmans a écrit d’innombrables articles et plus de vingt livres, parmi lesquels un commentaire du Coran en six volumes.

Un enfant du village

Étrangement peut-être pour un homme d’une telle véhémence, Qutb n’est venu aux Frères musulmans et à l’islamisme que sur le tard. Les débuts de sa vie et de sa carrière ont emprunté un chemin prévisible pour un homme de son époque. Né en 1906, fils aîné d’une famille de notables ruraux respectés mais en déclin de Haute-Égypte, il reçoit une éducation religieuse traditionnelle, la seule que l’on connaisse alors au village, et a mémorisé le Coran avant d’intégrer l’école gouvernementale ouverte de fraîche date.

Élève appliqué, Qutb obtient une place convoitée à l’école normale d’instituteurs du Caire. La capitale égyptienne, dans les années 1920, est une grande métropole grouillante d’animation, où les quartiers chics, avec leurs boulevards bordés de cinémas, de grands magasins et de cafés, jouxtent des bas-fonds dignes du Moyen Âge. La ville est à la fois attirante et répugnante pour les dévots, tant l’immunité dont jouit une élite nonchalamment cosmopolite et dédaigneuse des usages locaux est grande. D’autres membres de la génération de Qutb se souviendront de la jalousie qu’inspiraient aux élèves de son modeste institut de formation la prestigieuse Université égyptienne, avec ses clubs, son raffinement et ses professeurs qui enseignaient en anglais et en français. Influencé par des groupes comme les Boy-Scouts et les chemises noires italiennes, mais résolu à déployer une fierté tout égyptienne, un diplômé issu du même établissement que lui, Hassan al-Banna, fonde les Frères musulmans en 1928.

Sans fortune personnelle, Qutb obtient un poste administratif au sein d’un ministère de l’Éducation en plein essor. Son père étant décédé, ce fils respectueux fait venir sa mère et ses deux sœurs au Caire. Il devait ne jamais se marier ; ses œuvres de fiction trahissent d’ailleurs une réserve timorée envers les femmes (4). Dans les années 1930, le jeune homme s’immerge dans la vie intellectuelle trépidante de l’Égypte d’alors, se faisant un petit nom comme critique et poète. Il est particulièrement agressif, qualifiant de « mouches » ou de « vers » les auteurs qu’il n’aime pas, prenant violemment parti dans les querelles littéraires en cours (5). Mais ses opinions, de plus en plus mâtinées d’appels incisifs en faveur de la justice sociale et d’exhortations à s’arracher aux griffes de l’impérialisme, reflètent les engouements du temps.

Indigénisme enflammé

Par-delà les vagues échos de Marx, Bentham et Mill, avec leurs plaidoyers pragmatiques pour plus d’humanité, Qutb fait retentir une note plus forte de mysticisme romantique. Comme le remarque finement Calvert, l’intellectuel égyptien semble avoir été profondément influencé par la pensée d’Oswald Spengler, qui annonçait l’inévitable déclin de l’Occident matérialiste et décadent, et l’ascension d’un Orient « spirituel ». Ce genre d’idées provoque alors en Égypte un regain d’intérêt pour le passé musulman, vu à travers le nouveau prisme du nationalisme moderne et exprimé dans un arabe « moderne standard » rationalisé.

C’est à ce moment que les mots « islam » et, plus encore, « islamique » commencent à être davantage utilisés en arabe ; en des temps moins conflictuels, il n’était pas besoin de définir la foi des musulmans par opposition à quoi que ce soit. En 1940, comme le souligne Toth, Qutb rédige une dénonciation cinglante de la musique populaire égyptienne. Les censeurs ne devraient autoriser, explique-t-il, que les chansons à vocation spirituelle.

Sa dérive vers l’indigénisme enflammé coïncide avec la Seconde Guerre mondiale. La Grande-Bretagne, qui avait accordé en 1922 l’indépendance formelle à l’Égypte, fait alors valoir le traité de défense mutuelle qui les lie pour placer le pays sous une nouvelle occupation militaire de fait (6). Cette humiliation insuffle à de nombreux Égyptiens une colère tenace. Qutb confiera plus tard l’horreur éprouvée au spectacle des troupes alliées qui « écrasaient des Égyptiens avec leurs voitures comme des chiens ». À la fin de la guerre, il conclut que l’Occident est moralement en faillite. « Les Américains ne valent pas mieux que les Britanniques, et les Britanniques pas mieux que les Français, écrit-il en 1946. Tous sont les fils d’une même civilisation matérielle répugnante, sans cœur ni conscience. »

La guerre de 1948 en Palestine porte un nouveau coup à la fierté égyptienne, et engendre un surcroît de colère contre un gouvernement jugé faible et corrompu. Bien que ni Calvert ni Toth ne creusent la question, la création d’un État juif (en même temps – incidemment – que celle d’un « État musulman » du Pakistan) contribue sans doute à pousser Qutb à une rupture définitive (c’est ainsi qu’il l’envisage) avec l’influence occidentale. À partir de cette date, l’ensemble de ses écrits sont consacrés à l’islam, en un long flot dont l’intention globale semble être de transformer la foi musulmane en un « système » – autre néologisme pour parler de l’islam – universel capable d’occuper un espace à la mesure de l’Occident.

Comme le remarque Calvert, Qutb n’est pas seul dans cette entreprise. L’islamisme moderne plonge ses racines dans le monde de la fin du XIXe siècle, quand certains intellectuels musulmans désirent pallier l’évidente faiblesse de la civilisation islamique face à l’Occident conquérant. Deux contemporains qui font l’admiration de Qutb, les Indiens Abul Ali Maududi et Abul Hasan Ali Nadwi prônent au même moment une renaissance panislamique, conjuguée à un retour aux idéaux puritains et à un regain de combativité. Tous trois pensent qu’un musulman doit être loyal en premier lieu non pas envers sa patrie, mais envers une nation islamique plus vaste. « Quand Qutb et Maududi comparent l’islam à d’autres systèmes, écrit Calvert, ils ne le mesurent pas au christianisme, au judaïsme ou à l’hindouisme, mais aux idéologies rivales du communisme, du capitalisme et de la démocratie libérale. »

Comme ses homologues indiens, l’intellectuel égyptien organise son « système » autour de deux concepts majeurs. L’un d’eux est la hâkimiyya, un mot que Toth traduit par « domination », au sens de complète domination de Dieu sur les affaires terrestres, les règles données par le Coran et l’exemple du Prophète devant régir, plutôt que la loi des hommes, chaque aspect du comportement. L’autre terme, jâhîlîya, signifie littéralement « ignorance ». Jusque-là appliqué au temps de l’ignorance ayant précédé la prédication de Mahomet, il prend ici un sens nouveau, ces idéologues l’appliquant aussi à tout ce qui entrave leur système islamique dans le monde contemporain.

Le livre le plus lu de la première période islamiste de Qutb est un traité sur la notion de justice sociale en islam. Martelant un thème qui imprégnera ses livres ultérieurs, il y affirme que, bien comprise et appliquée, la foi musulmane offre un fondement idéal à la diffusion de la liberté et de l’égalité – une fois encore, ironie de l’histoire, deux termes inconnus des textes classiques et dont la valeur positive est importée d’Occident.

C’est précisément au moment où Qutb est travaillé par ces idées qu’il reçoit de son ministère une bourse pour se rendre en Amérique, sous prétexte d’y étudier le système éducatif. Les spécialistes égyptiens voient dans cet accès inhabituel de générosité étatique l’effet probable du désir d’enrayer la dérive radicale de l’intellectuel ombrageux, ou simplement de lui éviter des ennuis. Le régime relativement libéral qui précéda Nasser [la monarchie du roi Farouk] était enferré dans un conflit chaque jour plus âpre avec les Frères musulmans, qui tuèrent plusieurs représentants de l’État, commirent des attentats contre des commerces juifs – et furent en retour la cible de vagues d’arrestations. Hassan al-Banna lui-même fut assassiné en février 1949.

Quoi qu’il en soit, le séjour de près de deux ans qu’effectue Qutb aux États-Unis ne fait qu’accuser son hostilité envers l’Occident (7). Le prude Égyptien à la peau sombre est horrifié par ce qu’il perçoit comme la lubricité des femmes américaines, et plus encore par le racisme dont il a personnellement à souffrir. À son retour, il émet la suggestion suivante : « Nous devons nourrir chez nos enfants d’âge scolaire des sentiments qui leur ouvrent les yeux sur la tyrannie de l’homme blanc, sa civilisation et sa voracité animale. » Ni Calvert ni Toth ne disent si le ministère égyptien de l’Éducation suivit ce conseil, mais, après le coup d’État de juillet 1952 contre une démocratie chancelante, on inculqua bel et bien aux écoliers égyptiens un nationalisme xénophobe.

La révolution qui porte Nasser au pouvoir porte aussi Qutb, brièvement, à l’apogée de son influence sur le débat public. Imprégnés de l’esprit socialement réformateur et anti-impérialiste dominant à l’époque, les officiers désormais aux affaires voient dans un premier temps les islamistes, et notamment les Frères musulmans, comme des alliés naturels. Quelques jours à peine avant le coup, Nasser lui-même a discrètement rencontré plusieurs dirigeants de l’organisation au domicile de Qutb pour s’assurer de leur soutien. L’intellectuel enflammé est ensuite invité à donner une conférence au club des officiers, en présence du président lui-même. L’ambassadeur américain de l’époque, cité par Calvert, discerne une frappante unité de vues entre le nouveau régime et les Frères. Qutb se voit d’ailleurs offrir la présidence d’un nouveau parti que Nasser, ayant interdit toutes les anciennes formations politiques, se propose de créer.

Quinze ans de travail forcé

Éphémère lune de miel… En février 1953, Qutb adhère officiellement aux Frères musulmans qui, en signe de respect, le nomment à la tête de la section de propagation de l’islam. Cette décision est, de la part de Qutb, à la fois un acte d’engagement politique et un geste de rejet du régime militaire qu’il a commencé de soupçonner, non sans raison, d’avoir pour seule intention de manipuler les islamistes afin de consolider le pouvoir de Nasser. Les musulmans doivent s’unir, déclare-t-il alors, et les Frères sont le seul mouvement capable de tenir tête « aux sionistes et aux croisés colonialistes ».

Dès 1954, les relations de l’organisation avec le régime se sont tellement envenimées qu’un jeune membre sort un pistolet au beau milieu d’un meeting de Nasser et tente de l’abattre. Selon des analyses ultérieures, l’apprenti assassin aurait été encouragé par les propres agents du régime. L’attentat manqué provoque une brutale répression policière contre le groupe, six de ses dirigeants sont pendus comme conspirateurs et Qutb lui-même est condamné à quinze ans de travail forcé.

Incarcéré jusqu’en 1964, il assiste à des actes d’une barbarie épouvantable : torture, utilisation de chiens pour molester les prisonniers, massacre d’un groupe de Frères qui avaient prétendument tenté de s’évader. Brièvement libéré sur la requête du président irakien, que Nasser tenait à se concilier, Qutb est de nouveau arrêté en 1965 lors d’une rafle contre les membres de l’organisation, dont certains cachaient des armes destinées à un projet d’insurrection.

C’est en prison qu’il achève son long commentaire du Coran et qu’il rédige ses manifestes politiques les plus célèbres. Bien que sa connaissance intime des textes sacrés, qu’il aimait tant enfant, donne à sa prose le ton de l’incantation, de l’exhortation, l’expérience de la répression a fait naître en lui une rage contagieuse. La jâhîlîya, ou ignorance, affirme-t-il désormais, renvoie à toute société « qui ne se voue pas à la seule soumission à Dieu ». Puisque même une société musulmane comme l’Égypte s’était montrée rétive à absorber le « remède » de l’islam pur, dit-il, les musulmans purs doivent former une avant-garde pieuse (encore un concept emprunté) pour montrer la voie, par le jihad si nécessaire. À ses yeux, les détails du fonctionnement d’un système de gouvernement ou d’une économie « islamiques » ou ceux de l’application de la charia importent peu. L’essentiel est de créer un État islamique. Le reste suivra. La question rhétorique que pose Qutb tire sa force de sa simplicité : « Qui sait le mieux, vous ou Dieu ? » Depuis, des millions de musulmans ont répondu qu’un Dieu omniscient avait révélé sa volonté irrécusable dans les mots du Coran.

Au cours des années suivantes, les Frères musulmans prendront leurs distances avec les implications les plus radicales des idées de Qutb, en particulier l’affirmation selon laquelle les musulmans n’appartenant pas à l’organisation pouvaient être condamnés en masse comme hypocrites et impies. De nombreux islamistes, aujourd’hui, n’ont jamais lu ses livres. Mais le style paranoïaque de Qutb, et sa vision utopique imprègnent toujours la pensée de ce courant.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 9 mai 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

 

Après le printemps, l’hiver

En juin 2012, Mohamed Morsi, le candidat des Frères musulmans, remporta de peu une élection chaudement disputée et devint le premier président élu de l’Égypte post-Moubarak (1). Un succès stupéfiant si l’on songe à l’histoire du mouvement islamiste. Des décennies durant, les Frères avaient pénétré dans l’arène politique avec une conscience aiguë de leurs limites et sous la menace constante de la répression. Ses activités avaient récemment valu à Morsi, comme à la plupart des responsables de l’organisation, un séjour en prison (2). Rien ne permettait de prédire ce qu’il ferait de son tout nouveau pouvoir présidentiel.

Sa victoire, qui avait suivi un quasi-raz-de-marée islamiste aux élections législatives (3), obligea soudain les Égyptiens et les observateurs étrangers à faire face aux questions depuis toujours latentes sur la compatibilité de l’islamisme et de la démocratie. Comme le montre Carrie Rosefsky Wickham dans un livre aussi passionnant que fouillé, la confrérie s’était longtemps colletée, dans ses débats internes, avec ces mêmes questions. Ironie de l’histoire, Moubarak avait aidé les Frères à esquiver les plus grands défis en les empêchant de mettre leurs vrais desseins à l’épreuve du pouvoir. Sa chute a révélé au grand jour leurs contradictions.

Les Frères ont répondu présent. La soudaine ouverture de la scène politique a clairement démontré l’efficacité de leur machine électorale. Mais l’ascension du mouvement a éveillé chez de nombreux Égyptiens une crainte profonde. Le jeu politique s’est clairement polarisé entre les Frères d’un côté et leurs rivaux de toutes obédiences de l’autre (4). Le sectarisme et les violences de rue sont devenus monnaie courante. Beaucoup soupçonnaient l’organisation de vouloir établir son hégémonie sur l’ensemble des rouages de l’État et placer ses hommes à la tête des institutions clés. On ne compte plus les titres de la presse déplorant la régression du « Printemps arabe » en « Hiver islamique ».

La prestation des Frères après la chute de Moubarak a donc logiquement amené à revoir une bonne partie des idées que l’on s’était faites de leur idéologie, leurs intentions, leur stratégie et de leur compétence politique. Bien des analystes ont rejeté le parti pris optimiste adopté jusque-là par les spécialistes, pour voir dans la confrérie une organisation radicale monolithique aspirant à une domination sans partage et prête à utiliser les ressources de l’État pour imposer la loi et les valeurs islamiques. Des épithètes comme « fascistes » et « jihadistes », naguère employées seulement par la frange extrême des anti-islamistes, ont envahi les discours au Caire et à l’étranger. Les révolutionnaires, qui conspuaient autrefois les militaires, ont exprimé ouvertement le souhait de les voir intervenir pour mettre fin à la situation issue des urnes, envoyer les Frères en prison et restaurer de fait le régime Moubarak qu’ils avaient combattu (5).

En examinant attentivement le comportement des Frères au cours des trois dernières décennies, Wickham offre une forme de relecture toute différente du mouvement islamiste. Elle entend « briser la boîte noire » du fonctionnement politique de la confrérie pour prendre au sérieux « l’équilibre des forces entre ses courants internes, la répartition de l’autorité entre ses sections administratives, ses procédures de décision, ses stratégies de recrutement et de mobilisation sociale, et ses méthodes pour faire respecter la discipline et l’orthodoxie ». Vingt ans d’étude intensive du rôle joué par les Frères dans la vie politique égyptienne, des centaines d’entretiens et l’analyse de documents publics et privés en arabe lui donnent pour cela toute la légitimité nécessaire.

Ses conclusions ne satisferont sans doute aucun des camps en présence dans ce débat hautement polarisé. Elle démontre de façon convaincante la réalité des désaccords au sein du mouvement sur la démocratie, les modalités d’exercice du pouvoir et l’engagement auprès de la société civile. Certains membres de la confrérie ont développé peu à peu une vision politique plus tolérante et pluraliste, mais les plus modérés ont presque toujours perdu la bataille interne, et nombre de réformateurs ont fini par être écartés de l’organisation. Wickham décrit la désorientation des Frères pendant et après la révolution, et le coût de leur prise de pouvoir brouillonne. Ceux qui ont discerné le potentiel démocratique de la confrérie trouveront là bien des éléments à l’appui de leurs espérances. Pourtant, quand on repose ce livre détonant, il est difficile d’être optimiste sur la capacité des Frères à s’affranchir de leur passé pour jouer un rôle constructif dans l’épanouissement d’une authentique démocratie égyptienne.

Un modèle social 100 % islamique

La confrérie a été créée en 1928 par Hassan al-Banna, un maître d’école ne possédant qu’une instruction islamique informelle mais doté du génie de l’organisation politique et d’une vision puissante de la renaissance islamique face au colonialisme britannique. Le groupe a connu un essor rapide au cours des décennies troublées de la lutte pour l’indépendance (6). La confrérie revendiquait déjà un demi-million de membres dans les années 1930 et était considérée comme la plus importante association civique du pays. Banna a imaginé un modèle social entièrement islamique, touchant à tous les aspects de la vie, depuis les colonies de vacances jusqu’aux cliniques subventionnées en passant par l’éducation. Et le mouvement envisagea avec prudence de participer à la vie parlementaire de l’époque. En 1942, Al-Banna annonça sa candidature mais céda aux pressions en la retirant (7). Il se présenta de nouveau en 1944 et fut battu au second tour de ce scrutin truqué. Comme de nombreux mouvements de l’époque, la confrérie entretenait aussi une branche armée secrète, sujette à controverse.

Des recherches récentes laissent penser que les Frères ont aidé Nasser à prendre le pouvoir en 1952. Mais celui-ci se retourna très vite contre ces puissants rivaux potentiels en les réprimant violemment. Des milliers d’entre eux subirent d’horribles sévices en prison, tandis que beaucoup d’autres fuirent l’Égypte, et fondèrent souvent une branche de la confrérie dans leur pays d’accueil. Au cours de la période qui suivit l’assassinat d’Al-Banna en 1949, Sayyid Qutb, penseur influent de la mouvance (et ancêtre intellectuel d’Al-Qaïda), conçut sa théorie radicale de la jâhîlîya, laquelle comparait l’état d’ignorance des sociétés musulmanes modernes à celui des sociétés préislamiques, et faisait de tous leurs dirigeants des infidèles de fait [lire l’article de Max Rodenbeck p. 25]. Ses idées ont provoqué un schisme profond au sein de la confrérie divisée, en proie au découragement, certains membres rompant alors avec l’organisation pour se mettre en quête de modalités plus radicales et plus violentes de changement politique. En réaction, la confrérie publia [en 1977] une réfutation point par point des idées de Sayyid Qutb, « Prêcheurs, non juges », sous la signature du Guide suprême Hassan al-Hudaybi. Ce texte fonde, depuis, la doctrine officielle de l’organisation.

La fortune de la confrérie avait commencé de changer au début des années 1970, quand le nouveau président Anouar al-Sadate vit en elle un allié potentiel contre la gauche nationaliste arabe restée fidèle au défunt Nasser [mort en 1970], qui avait noué une alliance avec l’Union soviétique et incarnait la figure de proue du panarabisme laïc. Après l’assassinat de Sadate [en 1981] et l’arrivée au pouvoir de Moubarak, la confrérie, pourtant officiellement interdite, participa de temps à autre aux élections législatives, souvent au côté de partis laïcs.

L’ère de Sadate et de Moubarak est au cœur du livre de Wickham. Durant cette période, les Frères connurent plusieurs revers de fortune majeurs, vécurent de nombreuses scissions importantes, mirent en place une machine politique sophistiquée et lancèrent des débats idéologiques d’une grande portée politique. Le comportement et l’idéologie de la confrérie évoluèrent à de multiples reprises. En retraçant ces changements dans le détail, l’auteur montre la réelle inflexion idéologique survenue dans la « génération intermédiaire » des Frères, mais aussi les limites rencontrées par ce processus de modération et la domination interne des éléments les plus conservateurs.

Certaines franges de l’organisation ont indéniablement évolué à l’épreuve de la participation politique. Selon Wickham, le catalyseur du changement fut l’implication des Frères dans les élections étudiantes et professionnelles des années 1970 et 1980 : « La participation des groupes islamistes au processus politique n’a pas seulement fait naître de nouveaux intérêts stratégiques, elle a aussi suscité des débats internes sur les objectifs suprêmes de l’organisation. » Les Frères ainsi élus firent preuve d’une grande efficacité dans ces arènes électorales, même si le mouvement n’était pas majoritaire dans ces milieux. « Leurs victoires massives dans les syndicats et les associations étudiantes en disent peu sur les préférences réelles des populations concernées, car seule une minorité votait. Elles témoignaient plutôt d’une organisation, de tactiques et de ressources financières supérieures, qui leur permirent de mobiliser des partisans dans des compétitions électorales où les autres mouvements organisés brillaient par leur absence. » Un talent qui ne s’est jamais démenti.

Les Frères musulmans élus dans ces associations ont acquis une expérience de l’Égypte très différente de celle qu’avaient leurs camarades de l’appareil. Wickham montre comment les interactions permanentes avec des militants d’autres obédiences sur les questions professionnelles et sur les enjeux politiques plus généraux ont fait évoluer ces Frères engagés. Ils ont appris la valeur du compromis et l’art de former des coalitions pragmatiques, ce dont leurs aînés étaient incapables. Ils ont su réfréner leurs ambitions, souvent en cédant des sièges ou des postes de responsabilité à des candidats étrangers à la confrérie. Et quand ils étaient battus, ils libéraient leurs bureaux et retenaient leur leçon. Wickham relate ainsi l’épisode des élections à l’Association des vétérinaires : les Frères, ayant axé leur campagne sur les questions religieuses, essuyèrent une cuisante défaite et en conclurent qu’ils feraient bien, la prochaine fois, de défendre mieux les intérêts de la profession.

Gesticulation et grandiloquence

Il n’en allait cependant pas de même au niveau national. La certitude de n’obtenir qu’un nombre symbolique de sièges permit à la confrérie de jouer un autre jeu. « Sans réelle responsabilité législative, les Frères députés ont cédé à leur penchant pour les gesticulations et la grandiloquence », écrit Wickham, en particulier sur les questions culturelles et religieuses. Elle cite notamment le chef du groupe parlementaire des Frères en janvier 1988, clamant à l’Assemblée : « Soit vous appliquez la loi de Dieu, soit vous ne l’appliquez pas ; il n’y a pas de juste milieu. »

Les divergences de vues sur ces modalités de participation ont creusé un fossé idéologique entre les générations, estime Wickham. Les désaccords portaient sur la signification de la charia et sa relation à la législation civile, sur la légitimité de la démocratie et sur la citoyenneté à part entière des non-musulmans et des femmes [sur celles-ci, lire l’entretien avec Amira Nowaira, p. 35]. Les membres de l’organisation qui dirigeaient des associations professionnelles développèrent un discours beaucoup plus tolérant et réformiste. Mais l’essentiel du pouvoir resta aux mains d’hommes plus âgés, qui avaient accédé à la maturité dans les prisons de Nasser et éprouvaient pour le monde extérieur à l’univers islamiste un mélange de scepticisme, de circonspection et de crainte.

La situation atteignit son point d’orgue au milieu des années 1990, quand les leaders réformistes plaidèrent pour la création d’un parti susceptible de représenter la vision des Frères. Ils s’insurgèrent contre la prudence politique et le contrôle centralisé exercé par le Guide suprême et le Bureau de la Guidance qui avaient la haute main sur la stratégie politique de l’organisation, et appelèrent à des réformes démocratiques au sein de la confrérie. Quand ils virent leurs prières rejetées par les dirigeants, ils quittèrent l’organisation pour former [en 1996] un nouveau parti baptisé Al-Wasat (le Centre). Mais celui-ci ne parvint jamais à obtenir du régime de Moubarak sa reconnaissance officielle et les Frères sanctionnèrent ceux qui y avaient adhéré. Quelques années plus tard, il ne restait plus d’Al-Wasat qu’une poignée d’intellectuels, influents mais politiquement marginaux.

Dans les années 2000, l’Égypte était un pays en ébullition, où une multitude de mouvements contestataires jouissant d’une large audience, au premier rang desquels Kifaya et le Mouvement du 6 avril, étaient mobilisés contre la passation de pouvoir attendue de Moubarak à son fils Gamal (8). À l’époque, le Bureau de la Guidance était dominé stratégiquement, sinon numériquement, par des personnalités de la « génération intermédiaire », plus modérée. Les campagnes électorales étaient supervisées par un groupe d’experts politiques qui avaient fait leurs preuves sur le terrain. Et le Guide suprême d’alors, Mohamed Mehdi Akef [né en 1928], un pilier de la vieille garde, connu pour ses prises de position publiques parfois outrancières, veillait cependant à maintenir un équilibre prudent au sein de la Guidance et encourageait la participation à la vie politique. Lors des élections de 2005, les Frères obtinrent quatre-vingt-huit sièges, un résultat sans précédent, et formèrent un groupe parlementaire particulièrement efficace dans la dénonciation de la corruption et des manquements du régime.

La réponse dudit régime consista à réprimer, durement. De nombreux dirigeants du mouvement furent emprisonnés pour des délits forgés de toutes pièces, les finances de l’organisation examinées comme jamais et la confrérie devint la cible d’un feu roulant de propagande. Ce fut une bonne leçon sur les dangers qu’il y a à vouloir en faire trop, confia à Wickham l’homme qui était alors le numéro deux de la Guidance, Mohamed Habib (9) : si les Frères s’étaient contentés de cinquante sièges au lieu de quatre-vingt-huit, tout se serait bien passé. Les dividendes de la participation politique se révélaient donc bien maigres et, en 2010, la confrérie, assiégée par le régime, apparaissait de plus en plus conservatrice et sur la défensive.

De fait, elle se replia sur elle-même. Wickham raconte une succession de scrutins internes, sujets à caution, qui marginalisèrent des personnalités réformistes de premier plan. Lors d’élections partielles au Bureau de la Guidance, en 2008, cinq sièges furent remportés par des conservateurs patentés. L’année suivante, deux leaders réformistes perdirent des sièges qu’ils occupaient depuis longtemps. Et, bientôt, Akef était remplacé par un traditionaliste peu connu, Mohamed Badie [né en 1943]. Quand la révolution éclata, en janvier 2011, c’est ce Bureau conservateur, dominé par des hommes suspicieux envers le monde politique et restés à l’écart des transformations idéologiques vécues par la génération intermédiaire, qui dirigeait la confrérie.

Une leçon apprise dans la douleur

Le livre démontre qu’il est simpliste de voir en elle une organisation monolithique tenue par une discipline de fer. Mais Wickham enjolive peut-être quelque peu l’évolution de ses héros de la génération intermédiaire, et exagère leur importance au sein de l’appareil. Malgré un chapitre comparatif qui évoque quatre autres branches de la confrérie dans le monde arabe, le livre reste essentiellement centré sur l’Égypte et n’explore pas pleinement la façon dont le contexte institutionnel et les cultures politiques nationales modèlent les divers mouvements issus des Frères musulmans [lire ci-dessous « Les partis frères de la confrérie »].

Par ailleurs, son analyse ne fournit que des réponses partielles et forcément insatisfaisantes à cette question centrale : la capacité de la confrérie à être réellement démocratique. Wickham s’efforce tant bien que mal d’expliquer pourquoi les Frères n’ont pas su, après la révolution, éviter d’en faire trop, cette leçon apprise dans la douleur, et pourquoi des personnalités qu’elle jugeait réformistes se sont ralliées à la nouvelle politique de l’organisation, si contestable. Elle perçoit le potentiel démocratique mais relève sans aménité les « profondes incohérences et contradictions » du discours des Frères, « produisant un programme dans lequel la liberté et la démocratie, idées embrassées de fraîche date, cohabitent difficilement avec des concepts religieux antilibéraux ». Le fait que ces questions soient demeurées non résolues a hanté les négociations profondément conflictuelles sur la nouvelle Constitution de l’ère post-Moubarak et a nourri la dangereuse polarisation de la société égyptienne (10).

Wickham observe que ni la participation ni la répression n’ont eu, au fil de l’histoire, d’effet évident ni prévisible sur la confrérie. La répression, dont on pense en général qu’elle renforce les extrémistes, a en réalité produit deux effets opposés. Les historiens reconnaissent depuis longtemps que la fréquentation des geôles de Nasser a radicalisé une partie du mouvement et favorisé l’émergence d’Al-Qaïda et des formes les plus extrémistes de l’islamisme. Sayyid Qutb a conçu sa doctrine de la jâhîlîya sous la torture et le Jihad islamique égyptien d’Ayman al-Zawahiri [l’actuel chef d’Al-Qaïda] est né d’une scission de la confrérie. Mais la répression a aussi aidé l’aile modérée, certains de ses leaders ayant « collaboré étroitement avec les autorités du régime pour maîtriser les éléments plus extrémistes au sein du mouvement étudiant ».

En matière de participation démocratique, il existe une grande différence entre le fait de s’impliquer dans des élections dont le résultat négatif est connu d’avance et dans des scrutins où la victoire est réellement possible. Comme Nathan Brown l’a montré dans un ouvrage récent (11), la confrérie était façonnée en profondeur par la certitude de ne jamais accéder au pouvoir. Le contexte autoritaire modelait tous les aspects de l’organisation : son idéologie, sa pratique, ses opérations même. Elle a pu éviter la tension entre participation démocratique et loi religieuse parce qu’elle n’a jamais eu la moindre chance de parvenir aux affaires. Elle pouvait s’adonner pleinement à la participation aux élections, au titre de son engagement social global, sans avoir à porter le fardeau de gouverner. L’équilibre précautionneux qu’elle a ménagé entre le travail politique et l’action sociale a tenu pendant des décennies.

La chute de Moubarak a tout changé. Pour la première fois, les Frères ont dû faire face à la perspective d’exercer réellement le pouvoir, et cette opportunité s’est révélée terriblement tentante et complètement déstabilisante. Après des décennies de manœuvres prudentes, habiles, pragmatiques, ils commirent soudain erreur sur erreur. En violant le vœu qu’ils avaient fait de ne pas présenter de candidat à la présidentielle, les Frères ruinèrent la confiance que l’on pouvait avoir dans leurs engagements. En s’octroyant le pouvoir absolu pour faire passer en force la nouvelle Constitution, Morsi s’aliéna les faveurs d’à peu près tout le monde en Égypte et ailleurs (12). Les Frères s’abandonnèrent à une rhétorique sectaire, sans nuances et source de division. Ils braquèrent contre eux presque tous ceux qui leur avaient accordé le bénéfice du doute, des salafistes sur leur flanc islamiste aux libéraux et aux révolutionnaires. Deux années d’excès politiques d’une spectaculaire ineptie détruisirent des décennies de patiente construction du mouvement.

Paranoïa et arrogance

Le récit de Wickham permet d’expliquer la confusion que la révolution a jetée à tous les niveaux de l’organisation, tout comme le mélange singulier de paranoïa et d’arrogance qui l’imprègne. Elle montre pourquoi ses membres les plus pragmatiques et les plus progressistes n’étaient plus là quand la confrérie en aurait eu le plus besoin et permet de comprendre comment un mouvement connu pour sa discipline s’est montré incapable de transmettre un message cohérent et de gérer efficacement la nouvelle sphère publique égyptienne, terriblement ouverte et conflictuelle.

La confrérie est restée attachée au respect de la démocratie et des élections et n’a pas, comme beaucoup le craignaient, autorisé « un homme, une voix, une fois ». Ce sont ses adversaires, au contraire, qui se sont mis à parler de boycotter les élections et à spéculer sur les bienfaits d’un coup d’État. Mais accepter le jeu électoral n’est qu’une part de l’engagement démocratique. Bien des Égyptiens progressistes constatent avec inquiétude que les Frères continuent d’aspirer au fond d’eux-mêmes à l’hégémonie, sans avoir résolu ces questions clés qui concernent la tolérance, la citoyenneté et les relations entre charia et droit civil.

Les Frères ont aussi fait preuve d’une incompétence frappante. Ils n’ont pas su gérer efficacement l’économie et les institutions (13). Leur incapacité à comprendre la peur qu’ils inspiraient – incapacité liée à leur propre paranoïa – les a empêchés de bâtir le vaste consensus national dont l’Égypte postrévolutionnaire a tant besoin. Pour le meilleur ou pour le pire, la confrérie s’est probablement interdit toute chance de réaliser sa vieille ambition de devenir un parti majoritaire islamiste modéré doté d’une large assise, comme l’AKP en Turquie.

Cet article est paru dans la revue Democracy Journal, à l’été 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Amira Nowaira : « Les Frères musulmans n’ont pas évolué depuis 1928 »

Dans votre livre, vous vous dites terrifiée par l’islamisation des codes vestimentaires au cours des dernières décennies. Comment expliquez-vous ce changement, depuis l’époque où vous étiez étudiante ?

Durant les années 1950 et 1960, le voile couvrant la chevelure était presque absent des villes égyptiennes. Il était répandu dans les campagnes, mais en aucun cas obligatoire. Le développement de ce qu’on peut appeler la « piété visible » au cours des quarante dernières années a été porté par les mouvements de l’islam politique.

Avec la défaite de 1967 face à Israël, le projet nationaliste de Nasser a subi un profond revers. Les islamistes, en particulier les Frères musulmans, durement réprimés, ont vu là une occasion de rallier la population à un projet alternatif d’État fondé sur ce qu’ils considèrent comme les purs principes de l’islam. Capitalisant sur les profonds sentiments religieux de nombreux Égyptiens, les islamistes ont entrepris de substituer à l’idéal nationaliste l’idéal du Califat, un concept vague qui renvoie à l’utopie d’un méga-État islamique transcendant les frontières et ne reconnaissant pas les identités nationales.

Au même moment, un grand nombre d’Égyptiens allaient travailler en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe. Les sociétés de cette région étaient beaucoup plus conservatrices et appliquaient une version beaucoup plus stricte de l’islam. Au contact de cet eldorado économique, de nombreux Égyptiens en sont venus à penser que toute cette richesse était une faveur accordée par Dieu en récompense de leur piété. Ces migrants sont rentrés enrichis et plus radicaux.

La politique du président Sadate n’a-t-elle pas également joué un rôle ?

Tout à fait. Le successeur de Nasser redoutait la gauche égyptienne, qui s’opposait à sa politique de libéralisation économique dite de « la porte ouverte ». Il a décidé de favoriser l’islamisme, pensant que les Frères musulmans, mus par leur haine des communistes et des socialistes jugés impies, contribueraient à affaiblir la pensée de gauche. Sadate a activement encouragé les groupes fondamentalistes dans les années 1970, en particulier à l’université. Son plan a réussi bien au-delà de ses espérances. La gauche a quasiment disparu, non seulement des campus mais aussi de la vie publique, laissant la place à une pensée islamiste radicalisée. Les mouvements issus des Frères musulmans se sont mis à proliférer, tous convaincus que la création d’un État islamique était une cause qui méritait qu’on se batte pour elle, fût-ce en versant le sang.

En mars 2013, les Frères musulmans encore au pouvoir ont publié un communiqué hostile à un projet de déclaration de l’ONU appelant à en finir avec toute forme de violence contre les femmes. Cela signifie-t-il que les Frères musulmans n’ont pas évolué sur la question des femmes depuis la création de l’organisation ?

La confrérie tente parfois, sous le poids des circonstances, de se présenter comme une organisation modérée, souple et moderne sur le plan religieux. En réalité, les Frères sont ultra-orthodoxes. Leur double langage est particulièrement visible sur la question de la femme.

Dans son Traité sur les femmes musulmanes, Al-Banna, le fondateur de la confrérie, affirmait clairement que celles-ci n’ont aucunement besoin de recevoir une instruction en sciences, en droit ou en langues, car cela ne les aiderait pas à remplir leur rôle fondamental, celui de mère et de source de réconfort pour l’homme. Même si les dirigeants actuels n’osent pas prôner publiquement l’interdiction de l’éducation pour les filles, leur discours conforte indirectement le point de vue d’Al-Banna.

Pouvez-vous donner d’autres exemples ?

Ce mépris pour les femmes est apparu au grand jour pendant les travaux du Parlement qu’ils ont dominé ces deux dernières années. Les islamistes ont contesté certaines des lois existantes qui protègent les femmes contre la violence domestique ou leur donnent le droit au khul’ (divorce), et cette législation était menacée d’abrogation s’ils étaient restés au pouvoir. Nous avons assisté à des tentatives d’abaisser l’âge légal du mariage, certains suggérant même d’en finir avec la notion d’âge minimum, ce qui aurait permis à une fillette de 5 ans d’être mariée légalement si son tuteur jugeait l’arrangement avantageux pour elle. Le caractère terrifiant de cette proposition n’a pas fait sourciller un seul Frère musulman.

Que dit la Constitution de 2012 sur les droits de la femme ?

C’est un autre exemple. L’Assemblée constituante a refusé de condamner la traite des femmes et la violence à leur endroit. Et les articles de la Constitution se gardent bien d’entériner clairement le principe de l’égalité entre les sexes.

Les Frères ont utilisé les femmes à des fins électorales. Ils leur ont fait faire du prosélytisme devant les bureaux de vote, incitant à choisir tel candidat contre récompense. D’autres ont été recrutées pour aller au domicile d’électrices potentielles (ce qui est interdit aux hommes) et les emmener au bureau de vote. Il est avéré que des femmes voilées au visage caché ont déposé plusieurs fois un bulletin en utilisant plusieurs cartes d’identité. Mais la confrérie elle-même est exclusivement dominée par les hommes. Les femmes sont totalement absentes des instances de décision. Dans les listes formées par les Frères pour les législatives, leur présence était symbolique ; et avait pour seul but de montrer au reste du monde que la confrérie n’est pas misogyne. Plusieurs congrès sur la question des femmes ont été organisés par le mouvement au cours des trois dernières années : le panel d’intervenants était souvent composé uniquement d’hommes !

Donc, à la question de savoir si les conceptions des Frères ont évolué sur la question des femmes depuis quatre-vingts ans, je réponds fermement « non ». Même si la réalité sociale égyptienne a contraint l’organisation à modifier en partie son comportement visible pour ne pas s’aliéner une population sceptique, le cœur de ses croyances est profondément calcifié.

Dans quelle mesure la vision des Frères musulmans reflète-t-elle celle la société égyptienne ?

Les positions de la confrérie reflètent la vision des groupes islamistes en général, pas le point de vue de la majorité des Égyptiens, moins concernés par les subtilités du dogme religieux que par les problèmes auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne. Les oulémas radicaux ont beau exhorter les femmes à rester chez elles, les chiffres indiquent que 40 % environ des foyers, donc y compris dans les milieux très modestes, vivent des ressources financières des femmes.

La position des nouvelles générations de Frères musulmans ne diffère-t-elle pas de celle de leurs aînés ?

J’ai moi aussi pensé que la jeune génération de Frères, influencés par les contacts qu’ils ont noués avec d’autres forces politiques, ferait évoluer l’organisation en ce qui concerne ses idées les plus extrémistes. À tort. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un mythe propagé à la faveur du soulèvement de janvier 2011. Leur entraînement de bons petits soldats qui obéissent aveuglément aux ordres de leurs supérieurs s’est révélé beaucoup plus puissant que leur expérience politique nouvellement acquise. Quand Morsi a publié sa déclaration catastrophique, par laquelle il s’instaurait dictateur virtuel, aucun des jeunes Frères n’a protesté. Et pas un mot de critique n’a été prononcé contre les violences perpétrées par la confrérie, ni même contre les vues outrancières souvent exprimées par d’autres islamistes.

Quelle différence y a-t-il entre les salafistes et les Frères musulmans sur cette question de la femme ?

Bien que les salafistes aient toujours été présentés comme un mouvement plus conservateur et littéraliste que les Frères, ce qui les distingue est en vérité assez brumeux, particulièrement sur ce sujet. Mais, alors que les salafistes militent ouvertement pour le voile intégral, de nombreux Frères musulmans le font de manière plus subtile.

La confrérie compte dans ses rangs des militantes qui ont fait des études supérieures. Partagent-elles les vues de l’organisation sur les droits de la femme ?

C’est vrai qu’il y a des femmes très instruites au sein de la confrérie. Elles appartiennent souvent à des familles connues et riches, où les liens du sang sont très puissants. Bien qu’il me soit impossible de savoir exactement ce qu’elles ressentent, mes observations m’incitent à penser que la plupart ont des conceptions extrêmement patriarcales.

Quelle est la position de l’armée, revenue au pouvoir ?

L’armée égyptienne est par tradition une institution laïque. Sur la question de la femme, je ne pense pas qu’elle ait des vues très différentes de celles de l’Égyptien ordinaire. Ce sont des opinions modérément conservatrices, souvent favorables à des réformes graduelles sur les questions sociales.

L’excision est officiellement interdite en Égypte depuis 2008 et la proportion de femmes approuvant cette pratique a beaucoup diminué depuis cette date (1). On a soupçonné les Frères musulmans de vouloir la légaliser à nouveau. Cette crainte était-elle justifiée ?

Si Morsi était resté un peu plus longtemps au pouvoir, il ne fait guère de doute que l’excision serait redevenue légale. Nombre de déclarations et de signes incitent à le penser. Le problème, c’est qu’il s’agit en Égypte d’une pratique traditionnelle. Elle ne peut être éradiquée que par l’éducation et la prise de conscience. Le rôle des autorités et des ONG ne doit donc pas être sous-estimé. Or le président Morsi lui-même a dit que la décision revenait, sur cette question, à la fille et à la famille. Comme si une fillette de 7 ans allait être consultée pour savoir si elle souhaite qu’une partie de son corps soit mutilée ! Il a aussi réitéré le point de vue, communément exprimé par les Frères, que certaines filles doivent subir cette opération en vue de leur « béatification », mot dont on se demande ce qu’il signifie.

La même conception a été exprimée par une femme, membre éminent du Parti de la liberté et de la justice, le parti des Frères musulmans. Dans un entretien publié dans le quotidien Tahrir en septembre 2012, Omaima Kamel, conseillère de Morsi, médecin de formation, a justifié la pratique en ces termes : « La médecine nous dit que l’excision peut être faite pour des raisons esthétiques. Certaines filles demandent cette opération. […] L’excision est une opération comme une autre. »

Est-il vrai que les Frères musulmans ont discrètement proposé leurs services pour exciser des filles ?

Oui, c’est exact. Le scandale a éclaté en raison d’une affichette apposée par le Parti de la liberté et de la justice sur les murs du village d’Abou Aziz en Haute-Égypte en avril 2012. Elle annonçait l’arrivée d’un véhicule sanitaire. Entre autres services médicaux, proposés à tarif réduit, figurait l’excision, au prix très attractif de 30 livres égyptiennes (4 à 5 euros). Confrontés à cette preuve et aux témoignages des villageois, les Frères ont prétendu que l’affichette était le fait de forces « non identifiées » désireuses de ternir leur image. Sans l’opposition véhémente des organisations de femmes, la relégalisation de l’excision aurait certainement déjà eu lieu.

Pourquoi êtes-vous personnellement opposée au voile intégral ?

Je respecte le droit de chacun de s’habiller comme il le souhaite. C’est un droit fondamental qu’on ne saurait remettre en question. Mais le voile intégral dépasse la question du style vestimentaire, parce qu’il viole notre droit à identifier sans équivoque les personnes qui occupent le même espace public que nous. Le visage est une carte d’identité ; il porte une signature unique qui ne peut être reproduite. C’est notre visage qui nous rend clairement et sans contestation possible responsable de ce que nous faisons en public. Un visage caché viole mon droit de citoyen de savoir qui est assis à côté de moi dans le bus ou qui marche à mes côtés dans la rue. Imaginez une société dans laquelle la moitié des gens iraient le visage camouflé. Je sais bien que la grande majorité des femmes voilées sont des citoyennes respectueuses de la loi, mais je sais aussi que la possibilité de dissimuler son identité est bien tentante pour ceux qui souhaitent l’enfreindre. Le voile intégral permet aux violeurs et aux voleurs d’agir incognito et sans risquer d’être identifiés par une caméra de surveillance.

Indépendamment de cette question de principe et du risque sécuritaire, le voile intégral crée-t-il des problèmes concrets ?

Je le vois en tant qu’enseignante. Certaines de mes étudiantes le portent. Quand l’une d’elles pose une question, je cherche désespérément de qui il s’agit parce que je ne sais pas d’où vient la voix. Si je l’identifie, j’ai de la peine à m’adresser directement à elle, car je cherche son regard et ne le trouve pas. Je pense aussi que beaucoup de celles qui le portent préfèrent simplement ne pas intervenir en classe et rester silencieuses. Et qu’en est-il si c’est l’enseignante qui est voilée ? Le problème se pose aussi dans certains hôpitaux, où des femmes médecins portent cette tenue. Cela ne simplifie pas les entretiens avec les patients, qui cherchent le contact avec un visage. On voit aussi de nombreuses Égyptiennes conduire avec le voile devant les yeux. Il est évident que cela réduit leur vision, surtout la nuit, et qu’elles sont dangereuses pour autrui. Mais ce sont là des observations personnelles. Je pense que cette question de l’impact concret du voile intégral sur la société et des risques qu’il engendre devrait faire l’objet d’une étude scientifique.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

16 faits & idées à glaner dans le numéro 48

• Le meilleur anglais du monde est celui que parlent les lettrés indiens.

• La bataille de Leipzig, en 1813, a fait près de 100 000 victimes.

• Un théoricien qui n’exprime pas clairement une idée ne dit en fait absolument rien.

• Les Frères musulmans ont aidé Nasser à prendre le pouvoir en 1952.

Sadate a activement encouragé les groupes fondamentalistes dans les années 1970.

• En Égypte, 40 % des foyers vivent des ressources financières des femmes.

• Si Morsi était resté un peu plus longtemps au pouvoir, l’excision serait redevenue
légale.

• Erdogan est plus proche des mormons que des salafistes, cravate comprise.

• La famille Al-Saoud n’est pas « réservée » face aux Frères musulmans : elle les hait !

• L’Arabie saoudite est le pays où la charia est la seule loi de l’État, mais c’est aussi le meilleur allié des États-Unis.

• L’islam de France est de plus en plus gallican.

• La conception de l’équité diffère selon les cultures.

• Les Occidentaux ont tendance à penser de manière analytique, non holistique.

• La croyance erronée dans la pureté du sang a parfois fait progresser la recherche médicale.

• La biologie est devenue une science très peu scientifique, car elle déteste les erreurs.

• C’est lorsque de nombreux individus agissent de concert que naît la puissance.

Olivier Roy : « L’islamisme ne résiste pas à l’épreuve du réel »

Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence. Il a écrit de nombreux livres sur l’islam et l’islamisme

L’échec du président Morsi et du gouvernement des Frères musulmans, en juillet dernier, doit-il s’analyser en termes de rejet de l’islamisme par l’opinion égyptienne ?

Non, les salafistes, très opposés aux Frères, étaient demandeurs d’encore plus de charia, ce qui ne les a pas empêchés de s’allier aux « libéraux ». Il y a bien un secteur libéral et séculier, qui refuse tout surcroît d’islamisation de la société et qui est violemment opposé aux Frères, mais le clivage n’oppose pas les « laïcs » aux « partisans de la charia », il oppose les Frères d’un côté, très isolés, et une alliance hétéroclite qui va des libéraux aux salafistes. C’est un clivage politique, pas religieux. Quant au général Sissi, il n’est ni libéral ni laïc. Il n’hésitera pas à convoquer l’islam pour légitimer son pouvoir, et les libéraux seront les dindons de la farce.

L’échec des Frères musulmans en Égypte illustre de manière frappante la thèse que vous développiez il y a déjà plus de vingt ans, celle de l’« échec de l’islam politique ». Mais l’exemple de la Turquie ne montre-t-il pas que celui-ci n’est pas voué à l’échec ?

L’islam politique n’est pas voué à l’échec quand il devient plus politique que religieux. La force de l’AKP est juste­ment d’avoir abandonné la référence à l’État islamique et à la charia, tout en traduisant les normes religieuses en va­leurs conservatrices : il peut alors toucher un électorat plus large et plus populaire, qui est conservateur sans être dévot. Le modèle de l’AKP est plus proche de la droite chré­tienne américaine, dont il reprend bien des thèmes (avortement, défense du mariage monogame et de la famille, et même créationnisme et restriction de la consommation d’alcool sur la voie publique), que des Frères musulmans arabes. Erdogan est plus proche des mormons que des salafistes, cravate comprise. D’ailleurs ses filles ont étudié aux États-Unis

Qu’est-ce qui empêchait les Frères musulmans d’évoluer vers des positions plus libérales sur le plan religieux après le Printemps arabe ?

Le temps de la réforme religieuse n’est pas le temps de la politique : c’est un temps long. La question n’est pas le libéralisme théologique des Frères ; ils n’ont d’ailleurs pas dit grand-chose sur la religion, parce qu’ils n’ont plus grand-chose à dire. La question est celle de l’ouverture politique, pour sortir du « bunker » d’une confrérie ossifiée, centralisée et gérontocratique. Le paradoxe est que les salafistes apparaissent aux yeux des électeurs plus démocrates en politique que les Frères, alors qu’ils sont plus dogmatiques sur le plan religieux. Encore une fois, la crise n’a pas porté sur la religion, mais sur le comportement politique des Frères.

Dans les déclarations des responsables des Frères musulmans, on trouve tout et son contraire : l’ambition de noyauter tous les pays du monde pour instaurer le « califat » et l’affirmation du respect des principes démocratiques. Faut-il y voir l’expression d’un double langage ?

La crise d’août a montré une chose : tous les mythes qui traînent depuis trente ans sur les Frères, à savoir qu’ils sont à la tête d’une organisation mondiale, qu’ils disposent d’un bras armé clandestin, qu’ils noyautent administration et mosquées, se sont révélés faux. Il n’y a eu aucune manifestation de solidarité à leur égard dans le monde, pas même en Égypte, et ils se sont retrouvés tout seuls face à l’armée. Les Frères vivaient dans une bulle idéologique de plus en plus fantasmatique. Ils acceptent la pratique démocratique, mais n’en ont pas intério­risé les valeurs ; en même temps, leur idéologie, comme je l’ai montré dans mon livre, est incapable de résister à l’épreuve du réel. Quant au terme de « double discours », soit il ne veut rien dire en politique (tout politicien fait des promesses qu’il ne peut tenir), soit il se réfère à un « agenda secret » qui n’a pas connu un début de mise en œuvre parce qu’il relève d’un fantasme commun aux Frères et à leurs adversaires : la surestimation de leur importance. Aujourd’hui on peut bien parler d’une crise intellectuelle dans la confrérie.

Aux élections législatives égyptiennes de 2011-2012, les salafistes ont obtenu près de 30 % des voix. Comment interprétez-vous ce résultat, à la lumière des événements récents ?

Il existe un travail remarquable sur les salafistes, fait par une jeune sociologue égyptienne (1). Elle montre qu’une grande partie de leurs électeurs les ont perçus comme plus démocrates et plus proches du peuple que les Frères. C’est un électorat pour qui la référence à l’islam ne pose bien sûr aucun problème, mais qui vote pour autre chose, pour des gens « comme nous », qui discutent avec tout le monde. C’est un vote populiste contre l’élitisme des Frères. Les électeurs des Frères ne vont donc pas se reporter sur les salafistes. En revanche, les élus salafistes sont en train d’apprendre à faire des compromis et cela va créer des tensions dans leurs rangs : alors qu’ils demandaient plus de charia, la nouvelle Constitution est en retrait sur celle des Frères.

Frères musulmans en Égypte, au Soudan, en Syrie, à Gaza, en Tunisie, au Maroc, en France… même combat ?

Si c’était le même combat, on s’en serait aperçu ! Qui a manifesté devant les ambassades égyptiennes dans tous ces pays ? Quoi de comparable entre le Marocain Benkirane qui fait allégeance au roi (comme d’ailleurs les Frères jordaniens) et Morsi ? Que reste-t-il de « frériste » dans l’UOIF en France, à part l’opacité du fonctionnement interne ? Au Moyen-Orient, chaque parti joue sur une logique purement nationale, sans aucun souci de solidarité, même rhétorique. Morsi a soigneusement respecté le traité de paix avec Israël et, tout en récusant le régime de Bachar al-Assad, il s’est bien gardé de tout activisme sur le terrain en Syrie (où ce sont les Saoudiens qui officient). Les Frères sont partout sur la défensive et beaucoup, à l’étranger, en veulent à Morsi pour n’avoir pas été à la hauteur.

Pourquoi l’Arabie saoudite est-elle si réservée à l’égard des Frères musulmans, qui paraissent défendre les mêmes valeurs ?

La famille Al-Saoud n’est pas « réservée » face aux Frères : elle les hait ! Entre eux, c’est la guerre : l’Arabie saoudite a activement poussé l’armée égyptienne à renverser Morsi et encou­ragé les salafistes à se ranger derrière les militaires. D’abord parce que Saoudiens et Frères sont rivaux dans la prétention à fournir un modèle islamique de gouvernement, ensuite parce que les Frères n’ont pas soutenu l’Arabie saoudite lors de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, enfin parce qu’ils ne défendent pas les mêmes valeurs. L’islamisme qui insiste sur la nécessité d’un État et d’une idéo­logie islamiques n’a pas grand-chose à voir avec le wahhabisme qui ne met pas en cause les régimes existants et qui ne s’intéresse qu’à la norme juridique formelle.

Sayyid Qutb a aussi influencé l’ayatollah Khomeiny et inspiré les chefs d’Al-Qaïda. Peut-on dire pour autant que les Frères musulmans ont une influence en Iran d’une part, auprès des mouvements jihadistes actuels d’autre part ?

S’il y a bien eu une matrice commune, dans les années 1960 et 1970, aux intellectuels islamistes sunnites et chiites, c’est fini depuis longtemps, très exactement depuis que la révolution islamique a mobilisé les minorités chiites arabes autour d’un projet iranien plus natio­naliste qu’islamique. On voit en Syrie aujourd’hui comment le clivage chiites-sunnites domine le champ stratégique (il n’y a que le Hamas qui aimerait voir se créer un front commun). Par ailleurs, l’Iran n’a jamais soutenu les jihadistes sunnites, qui sont plutôt inspirés par le salafisme et qui voient donc dans les chiites des hérétiques (il suffit de regarder les attentats antichiites en Irak et au Pakistan qui ont fait bien plus de victimes que tous les attentats antichrétiens).

Quant aux jihadistes, ils ont précisément rompu avec les Frères dès la fin des années 1970, car ils leur reprochaient deux choses : leur rejet du takfi­risme (c’est-à-dire l’excommunication des musulmans qui refusent de se considérer en situation de jihad permanent), et le fait qu’ils acceptent d’entrer pacifiquement dans le jeu politique national.

Enfin, si Sayyid Qutb était bien un Frère et est respecté comme martyr par la confrérie, sa pensée, profondément pessimiste, a surtout prospéré à l’extérieur de la confrérie, parmi les radicaux.

Quel rôle les Frères musulmans jouent-ils dans le premier pays musulman du monde, l’Indonésie ?

Il n’y a pas d’organisation des Frères musulmans en Indonésie. S’il y a des mouvements que l’on peut rattacher à la mouvance islamiste en Indonésie, Inde, Pakistan, Malaisie, ils n’ont organiquement rien à voir avec les Frères égyptiens.

Sur le plan politique, le monde musulman n’apparaît-il pas surtout comme extraordinairement divers et divisé ?

Bien sûr, comme il l’a toujours été… La référence au Califat est un mythe conjuratoire qui permet de nier la réa­lité politique. Mais celle-ci resurgit à chaque instant. En fait, il n’y a pas de « monde musulman » au sens où la référence religieuse n’explique jamais les alignements géostratégiques : l’Arabie saoudite est le pays où la charia est la seule loi de l’État, mais c’est aussi le meilleur allié des États-Unis. Les vrais amis de l’Iran islamique sont à rechercher plutôt au Venezuela et en Arménie qu’en Turquie ou en Azerbaïdjan. Enfin, même si bien des États sont des créations coloniales, le nationalisme est le facteur dominant comme le montrent la vague de xénophobie qui secoue l’Égypte aujourd’hui, et l’indifférence croissante à la cause palestinienne, qui n’est populaire que dans la gauche laïque.

Finalement, qu’est-ce pour vous que l’« islamisme » ?

C’est un mot en transition, comme marxisme, communisme, fascisme ou socialisme qui désignent des réalités et des projets différents selon les moments de l’histoire. « Islamisme » désignait dans les années 1970 une doctrine assez cohérente, un projet politique de mise en place d’un État islamique qui transformerait la société en mettant en œuvre des instruments idéologiques (culture) plus que stric­tement juridiques (charia). Ce projet politique a été un échec : la seule révolution islamique qui a réussi, l’Iran, a donné naissance à la société civile la plus séculière de l’ensemble du monde musulman.

Mais, tout comme le Parti communiste français a un temps survécu à l’implosion de son idéologie, de même les Frères comme institution survivent à l’échec de leur projet politique. Reste pour eux à se redéfinir, ce qui devrait passer par des scissions. C’est pourquoi je parle plutôt de postislamisme.

Propos recueillis par O.P.-V.

 

« Islamisme »

Le mot « islamisme » ne vient pas de l’arabe. Ni du persan. Son sens actuel a été introduit par les spécialistes français vers la fin des années 1970. Une fois n’est pas coutume, il sera exporté vers l’anglais et adopté quelques années plus tard par la communauté universitaire internationale, avant de passer dans le langage courant, dans le monde entier. Il désigne… mais là, les définitions diffèrent. Revenons aux sources. Le mot apparaît à la fin du XVIIIe siècle pour désigner la religion musulmane. L’adjectif « islamiste » est utilisé par Chateaubriand en 1803 comme synonyme de musulman. Après quoi l’usage du mot disparaît. Il renaît de ses cendres, dans son acception contemporaine, sous la plume d’islamologues comme François Burgat, Gilles Kepel, Olivier Roy ou encore Bruno Étienne. Ce dernier proposait en 2011 cette définition : « L’“islamisme” est l’utilisation politique de l’islam par les acteurs d’une protestation antimoderne, [le modernisme étant] perçu comme portant atteinte à leur identité à la fois nationale et religieuse. » Une protestation antimoderne historiquement issue des effets du colonialisme occidental. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Olivier Roy dit aujourd’hui que l’islamisme est devenu un « mot en transition, comme marxisme, communisme, fascisme ou socialisme » (lire p. 38). L’échec des Frères musulmans en Égypte plaide en ce sens. Pour l’homme de la rue, cependant, en Occident comme dans les pays musulmans, l’islamisme paraît bien plus vivant et actuel que les autres « ismes » cités par Roy. Réformisme tunisien, salafisme, extrémisme d’Al-Qaïda, État islamique iranien, Boko Haram nigérian, talibans, jihadistes en Syrie : il désigne toujours et partout une idéologie visant à faire de la religion islamique un argument politique. Sans doute archaïque, probablement vouée à l’échec, cette idéologie sculpte une bonne partie de l’actualité planétaire. Elle vaut d’être comprise, en profondeur.