Csengofrasz

« Pour l’instant le mot csengofrasz ne manque pas à votre vocabulaire, me dit Borbala, mon amie hongroise, mais si votre démocratie n’y prend garde, il se pourrait bien que vous vous réveilliez un matin en pleine dictature et que vous ressentiez le csengofrasz : cette peur du coup de sonnette nocturne qui a hanté ma jeunesse. »

D. P.

Merci à Michel Gousset de nous avoir indiqué l’existence de ce mot. Il sert de titre à un livre de l’artiste hongrois Szabo Balazs qui raconte ses souvenirs de 1956 (publié sur Lulu.com à compte d’auteur, 2013).

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant » : Existe-t-il dans une langue quelconque un mot pour désigner l’état d’un élève agité qui ne peut rester en place ?

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Le mot du mois

« Karl Kraus consacrait beaucoup de temps à lire le genre de textes qu’il détestait le plus, pour être en mesure de les détester avec autorité. »

Jonathan Franzen, The Kraus Project, 2013.

On noyaute bien les ONG

Il y a cinq ans, j’ai contribué à démasquer un « espion privé ». Le militantisme sur les enjeux du climat était alors à son comble. À l’été précédent [en 2007], le second « Camp Climat (1) » avait planté les tentes pendant une semaine en bordure de l’aéroport d’Heathrow, et de nombreux groupes écologistes signalaient un afflux d’adhérents. Ken Tobias était du nombre. Il participa à sa première réunion « Plane Stupid (2) » dans un pub de Russell Square en décembre 2007. Issu de la haute, passionné, keffieh palestinien autour du cou, Ken sortait tout juste d’Oxford et était particulièrement zélé. Il ne ratait jamais une réunion et suggérait constamment d’en organiser davantage. À ses yeux, les défenseurs de l’environnement devaient prendre des initiatives plus risquées.

Tout cela était fort bienvenu mais certaines choses chez lui nous chiffonnaient. Les militants adorent les réunions, mais ils ne débarquent jamais en avance, comme le faisait Ken, ni ne demandent à en organiser davantage. Nous avons commencé à nous méfier. Comme par hasard, la police avait été avertie de la seule action de protestation dont il ait eu connaissance : les flics étaient déjà là quand nous sommes arrivés ! Ken était là également – mais en retrait. Pour le tester, nous avons imaginé de faux projets – l’information est parvenue aux journaux. Et l’Evening Standard a révélé les lieux de certaines réunions, celles auxquelles était présente notre recrue. Nous avons alors demandé à tous les nouveaux membres du groupe de communiquer leur adresse privée, au motif que le courrier postal paraissait plus sûr que le courriel pour la communication de documents sensibles. Ken ne figurait pas sur les listes électorales correspondant à son adresse supposée. Peu à peu, nous nous sommes rendu compte qu’il était également introuvable sur le Web. Certes, à l’époque, les militants étaient rarement sur Facebook. Mais un ancien joueur de rugby à Oxford comme lui, comment pouvait-il ne pas avoir de compte Facebook ?

Finalement, nous avons provoqué une mise au point. En prétendant vouloir lui parler d’une prochaine opération d’envergure, mais en lieu sûr, loin des éventuels infiltrés. Deux d’entre nous lui ont donné rendez-vous dans un restaurant japonais d’Islington, tandis que trois autres militants étaient discrètement assis avec un journal à une autre table, derrière un paravent de bambou, prêts à intervenir en cas de besoin. Je lui ai demandé tout de go si Ken Tobias était son vrai nom. Il a eu l’air choqué, offensé, et un peu effrayé. Nous avons demandé à voir un document d’identité. Il avait perdu son portefeuille la veille ! Mais il pourrait récupérer des papiers chez sa mère, dans la banlieue ouest de Londres – si nous pouvions attendre un ou deux jours. Puis il a commencé de se fâcher : comment pouvait-on se méfier de lui ? Parce qu’il sortait d’Oxford, n’est-ce pas ? Parce qu’il venait de la haute ? Quelle injustice ! Et lui qui nous prenait pour ses amis… Plus il s’énervait, plus nous doutions. Et si nous nous étions trompés ?

Alors qu’il sortait du restaurant comme une tornade, un militant en faction à l’extérieur photographia Ken. J’ai envoyé le cliché à une amie, journaliste d’investigation, qui avait fréquenté le même collège que lui à Oxford et a découvert sa véritable identité en quelques minutes. Il s’appelait Tobie Kendall et travaillait pour une officine privée de renseignement aux entreprises, C2i International (C2i a plus tard démenti toute relation avec lui – selon toute vraisemblance, la firme avait été mandatée par BAA, l’autorité aéroportuaire britannique, mais cela n’a jamais été confirmé). Une histoire comme celle-là n’a rien d’inhabituel. « Ken » a fait exactement ce pour quoi il avait été embauché. Il aidait à trouver des locaux pour les réunions, se portait volontaire pour rédiger les comptes rendus, nous poussait à plus d’audace et à des actions directes plus risquées. Son cas n’était singulier que sur un point : c’était un bien piètre espion. Grâce à son incompétence, nos campagnes n’ont pas été affectées, personne n’a subi de dommages. Les journalistes l’ont décrit comme un espion d’opérette plutôt qu’un émule de James Bond – lui faisant encore beaucoup d’honneur.

 

Agressions sexuelles d’État

L’histoire peut sembler grotesque, et en un sens elle l’est, mais la farce était aussi sinistre. Prenons le cas tout récent de Marc Kennedy. Cet officier de police a infiltré la mouvance écologiste en 2003 et réussi à s’y maintenir sept ans d’affilée. Sous le nom de Marc Stone, il avait gagné la confiance de multiples organisations militantes à travers l’Europe. Avec un faux passeport et un faux permis de conduire, il avait sillonné vingt-deux pays pour participer à des manifestations ou en organiser au côté de divers groupes écologistes ou antifascistes. Pendant sa mission, il avait entretenu une longue liaison avec une militante, et des aventures sans lendemain avec beaucoup d’autres. Rien là d’extraordinaire : certains infiltrés ont même eu des enfants avec des activistes. En décembre 2011, huit femmes victimes de cette stratégie ont attaqué en justice la police londonienne. De telles pratiques sont considérées par beaucoup comme des agressions sexuelles d’État.

Dans Secret Manœuvres in the Dark, Eveline Lubbers, universitaire et journaliste engagée, se penche sur ce qu’elle appelle le « renseignement gris », ces réseaux informels de coopération entre intérêts privés et services gouvernementaux, qui sont désormais au cœur de la surveillance des contestataires dans les démocraties européennes. Dans l’un des cinq cas décrits, Eveline Lubbers raconte l’histoire de l’infiltration de Greenpeace Londres par McDonald’s. En 1985, l’ONG lance une « journée internationale de protestation » annuelle contre l’empire du fast-food, et publie l’année suivante un document « Qu’est-ce qui ne va pas chez McDonald’s ? Ce qu’ils ne veulent pas que vous sachiez ». Au début, la firme semble ne pas trop se préoccuper de Greenpeace ; mais, en 1990, elle poursuit deux militants en justice pour diffamation. Leur procès, connu sous le nom d’« affaire McLibel », est devenu le plus long de l’histoire judiciaire anglaise. Lors de ce combat inégal entre la chaîne et les activistes – un postier au chômage et père célibataire, une jardinière par ailleurs barmaid le soir –, l’instruction a révélé l’ampleur de la coopération entre l’entreprise et la police.

 

Des barbouzes chez Ronald

En 1987, les renseignements généraux avaient mis en place une unité spéciale pour surveiller les défenseurs des droits des animaux, et ses membres ont fourni à McDonald’s des informations sur les militants et sur les actions programmées. Mais, soucieuse de ne pas s’en remettre exclusivement à la police, la chaîne de fast-food a également missionné ses propres détectives privés. La firme avait peut-être aussi conscience que les preuves obtenues grâce à une coopération « informelle » avec les forces de l’ordre sont rarement admises devant les tribunaux. De même que les éléments recueillis par des agents infiltrés peuvent soulever des problèmes juridiques : la révélation de l’infiltration de Mark Kennedy a provoqué l’abandon de la procédure contre les militants accusés d’avoir projeté l’occupation de la centrale électrique de Ratcliffe-on-Soar. Considération plus cynique encore : les policiers infiltrés doivent respecter les droits des personnes qu’ils espionnent, pas les enquêteurs privés.

McDonald’s ne s’est pas contenté de recruter un ou deux détectives : l’entreprise a engagé des équipes entières dans deux agences différentes. Celles-ci n’étaient pas informées de leur implication respective, mais toutes deux se sont retrouvées embourbées dans la vie militante. Il n’a jamais été bien difficile de devenir membre d’un groupe écologiste. Dans les années 1980, Greenpeace organisait des réunions publiques chaque dernier jeudi du mois, auxquelles tout le monde pouvait assister. Les autres séances se tenaient chaque semaine dans les bureaux de Greenpeace sur Caledonian Road à Islington et étaient en principe « ouvertes ». Comme les rencontres « Plane Stupid » auxquelles avait participé Tobie Kendall, elles avaient pour objectif de recruter de nouveaux membres. Les personnes qui président à ce genre d’assemblées, dans quelque organisation que ce soit, sont naturellement accueillantes envers les nouveaux venus. Voilà qui est idéal pour les taupes. À l’époque où McDonald’s était infiltré au sein de Greenpeace, le nombre de participants aux réunions oscillait entre cinq et dix personnes, parfois moins. « Avec un minimum de sept espions dans le groupe, écrit Eveline Lubbers, leur présence était très significative : dans un certain nombre de cas, les agents étaient aussi nombreux que les militants. Les enquêteurs ont noté qu’à deux occasions (les réunions des 1er mars et 10 mai 1990) il y avait, sur quatre présents, un agent de chaque officine. » Les espions s’espionnaient mutuellement !

Les deux équipes avaient reçu des missions différentes : les uns devaient réunir des preuves concernant directement McDonald’s, les autres devaient identifier les objectifs généraux du groupe et le profil de ses membres – vrais et infiltrés. L’essentiel de l’information était obtenu en participant aux réunions, mais quelques espions avaient aussi recours à des moyens moins légaux : ils « empruntaient » les dossiers et les photos des militants et se sont même, une fois, introduits par effraction dans les locaux de Greenpeace (l’agent concerné a nié qu’il s’était agi là d’un cambriolage, bien qu’il ait admis s’être servi d’une carte téléphonique pour forcer la porte : « La serrure du bureau de Greenpeace Londres n’était vraiment pas très solide, se souvient-il. Nous avons décidé, mes mandants et moi, qu’entrer ne posait pas de véritable problème. ») Une espionne avait en outre une liaison avec un membre important de l’ONG, ce qui lui a permis de gagner la confiance du groupe, puis d’en infiltrer d’autres, apparemment plus radicaux.

Les résultats de l’opération furent mitigés. Si l’objectif de McDonald’s était de prévenir les actions directes illégales et de faire arrêter et inculper les militants, ce fut un échec. S’il s’agissait de réunir des preuves pour le procès en diffamation, les espions ont mieux réussi, puisque les inculpés ont fini par être condamnés. L’affaire, considérée globalement, s’est néanmoins révélée embarrassante pour McDonald’s, la Cour européenne des droits de l’homme ayant finalement décidé en 2007 que les militants n’avaient pas bénéficié d’un « procès équitable », faute d’aide juridictionnelle. En revanche, les espions ont permis à l’entreprise d’anticiper chaque mouvement tactique des militants. Si les écologistes envisageaient de concentrer leurs critiques, par voie de manifestation, de tracts ou de presse, sur un problème spécifique, McDonald’s aurait un coup d’avance, et serait en mesure de prévoir les questions délicates et d’étouffer les critiques avant que Greenpeace puisse orienter le débat dans son sens.

Il est difficile de dire précisément à quel moment l’espionnage devient incitation à l’action. À la fin des années 1980, l’intérêt de Greenpeace pour McDonald’s s’était affaibli, et ce sont les espions qui ont remis le sujet sur le devant de la scène. Les infiltrés, qui représentaient une proportion importante de ce groupe aux effectifs déclinants, devinrent des éléments moteurs. Ils écrivaient des lettres, tenaient des stands, aidaient à organiser les crèches lors des rassemblements. Tout cela peut sembler gentillet, mais l’effet fut insidieux. Beaucoup de ces espions ont fini par distribuer le tract anti-McDonald’s précisément à l’origine de toute l’histoire : en d’autres termes, les infiltrés jouaient le rôle d’agents provocateurs. Leur présence a aussi contribué à ruiner la confiance existant entre les militants, une situation classique. Les activistes ne tardent pas à comprendre que quelque chose cloche : ils deviennent soupçonneux, et les projets capotent. Les militants commencent à se préoccuper davantage des questions d’espionnage que de leurs objectifs stratégiques. Dans l’engagement bénévole, c’est son temps que l’on offre. Or les espions, même les plus incompétents, en font perdre. Et puis les firmes comme McDonald’s peuvent dépenser sans compter pour traquer les groupes militants jusqu’à assécher leurs ressources limitées – absorbées par les frais de justice ou gaspillées à jouer la mouche du coche.

Pourtant, comparé à d’autres situations décrites dans le livre d’Eveline Lubbers, le cas McDonald’s paraît relativement simple. Une officine de renseignement avait, elle, organisé dans les années 1990 une série d’opérations beaucoup plus complexes. Evelyn Le Chêne dirigeait cette société qu’elle avait fondée, Threat Response International (TRI). L’espionnage était pour elle une affaire de famille. Cette veuve d’un agent britannique qui avait combattu avec la Résistance française et survécu à Mauthausen était très proche des milieux du renseignement et de la défense. Dans les années 1980, elle a semble-t-il travaillé pour divers think tanks dédiés aux questions stratégiques et aux problèmes de sécurité, voyageant au Moyen-Orient et en Afrique pour des missions de conseil sur les menaces terroristes potentielles. Elle est aussi intervenue auprès de la protection civile britannique sur le thème de la préparation aux situations d’urgence. En 1989, elle a rédigé un rapport expliquant aux gouvernements occidentaux comment se prémunir contre l’utilisation d’armes biologiques et chimiques par des groupes terroristes. Le fils d’Evelyn Le Chêne était lui aussi impliqué dans l’entreprise familiale : il passe pour avoir infiltré des ONG militant contre les ventes d’armes en France, pendant que sa mère coordonnait l’espionnage de toute une série d’organisations écologistes ou pacifistes en Angleterre. L’affaire qui l’a fait tomber – l’infiltration de CAAT (Campaign Against Arms Trade), une ONG ouvertement non-violente – a montré jusqu’où pouvait aller le noyautage des groupes activistes par des agents privés.

 

Agent provocateur

Des documents publiés par le Sunday Times en 2003 montrent ainsi que TRI a eu pendant cinq ans, à la fin des années 1990, jusqu’à huit agents infiltrés au sein de CAAT. Evelyn Le Chêne faisait passer les renseignements qu’elle recueillait à British Aerospace, qui – phénomène exceptionnel – a admis le recours à ses services. Les espions avaient même réussi à se faire recruter par CAAT. L’un d’entre eux, Martin Hogbin, avait débuté comme bénévole en 1997 ; en 2000, il était parvenu à intégrer le petit groupe des salariés. De par ses fonctions de permanent, il avait accès à toutes les informations, qu’il communiquait régulièrement à sa patronne ; celle-ci les transmettait ensuite à British Aerospace. Martin connaissait non seulement les projets de manifestations mais aussi le détail des procès en cours, ainsi que les comptes de l’organisation : Evelyn Le Chêne avait ainsi fait savoir à British Aerospace que « le bureau londonien de CAAT vient d’encaisser un chèque pour 5 542 livres sterling ». Mieux encore, Martin avait accès au fichier de tous les militants.

En tant que coordinateur des campagnes nationales et des opérations, l’espion de TRI était dans la position idéale pour orienter le groupe dans telle ou telle direction. Comme dans le cas des agents de McDonald’s, ou dans ceux de Kendall et de Kennedy, il a eu tout loisir de servir d’agent provocateur. C’est lui qui était chargé de perturber les assemblées de British Aerospace, d’organiser des interventions, d’acheter un petit nombre de parts de la société pour pouvoir assister aux assemblées d’actionnaires, et d’organiser le transport vers les manifestations. C’est lui, aussi, qui représentait CAAT aux réunions du Réseau européen contre les ventes d’armes (auxquelles le fils Le Chêne participait de son côté, en tant qu’émissaire des ONG françaises). Voilà qui ressemble davantage à de l’incitation qu’à de l’espionnage : Martin semblait engagé précisément dans les activités qu’il était censé surveiller. De fait, il s’espionnait lui-même.

Copieusement informée par Martin, Evelyn Le Chêne était en mesure de donner à British Aerospace des conseils précis sur la façon de réagir aux mouvements de protestation. Les tuyaux des infiltrés permettaient de contrecarrer les manifestations : les militants recevaient au préalable une injonction judiciaire, ce qui les plaçait dans l’illégalité s’ils s’y rendaient. Avertir la firme ne constituait cependant qu’une petite partie du travail d’Evelyn Le Chêne. Celle-ci surveillait aussi les activités de lobbying de CAAT et prévenait British Aerospace chaque fois que l’organisation rencontrait des députés ou participait à des réunions parlementaires. Quand l’ONG entreprit d’obtenir par voie de justice la liste des autorisations d’exportation octroyées aux marchands d’armes, l’entreprise l’apprit aussitôt. Evelyn Le Chêne conseillait aussi BAe sur la gestion de sa communication et sur toutes les actions de relations publiques qui pouvaient influencer le débat en sa faveur.

 

150 000 militants fichés

Les conseils qu’Evelyn Le Chêne avait adressés par écrit à British Aerospace laissent entendre que la stratégie à adopter avait été discutée avec la police. La patronne de TRI expliquait ainsi que les militants cherchent parfois à se faire interpeller, parce que les procès qui s’ensuivent permettent d’attirer l’attention sur leur cause. De ce fait, écrivait-elle, British Aerospace devait inciter la police à éviter « l’arrestation des manifestants », qui revient à « jouer leur jeu et risquer d’accroître l’importance des futures manifestations ». Ailleurs, elle faisait en revanche valoir que certaines formes d’interpellations étaient dans l’intérêt de la firme : « Si l’on arrête des militants parce qu’ils ont agressé des policiers, cela discrédite leur cause. » Tout cela révèle que non seulement la coopération entre British Aerospace et la police était chose courante, mais qu’il était aussi parfaitement admis que les forces de l’ordre s’arrangent pour provoquer des affrontements violents dans le seul but de nuire aux ONG.

Mais les opérations d’espionnage menées par Evelyn Le Chêne allaient encore bien au-delà de CAAT et de Martin Hogbin. La patronne de TRI avait un grand projet : créer une base de données des activistes, qui serait à la disposition de la police et de quiconque voudrait bien payer pour cela. En mars 1996, Evelyn Le Chêne se targuait de connaître l’identité et de posséder des informations confidentielles sur 148 900 militants, et il est probable que les profils qu’elle a réunis au cours des années suivantes participaient d’une plus vaste opération d’extension de ladite base. On peut mesurer l’ampleur du projet au type d’informations que TRI a réunies sur CAAT – des renseignements très précis concernant les sympathisants, les bénévoles, les permanents, ainsi que les profils de personnalités politiques favorables au groupe :

« Y : homme blanc d’environ 21 ans. Mesure plus de 1,80 m. Mince et d’allure sportive. Visage allongé, avec un nez busqué et des lèvres épaisses. Type vaguement méditerranéen, avec une barbe hirsute et des rouflaquettes surmontées d’une masse de cheveux bruns. Se déclare “nouveau dans le militantisme actif”, mais très enthousiaste. Ne semble pas craindre de se faire arrêter. »

Outre les descriptions physiques, Evelyn Le Chêne donnait aussi des renseignements sur le degré d’implication d’un individu dans les campagnes de protestation : « A : se remet d’une grippe. Sa participation n’est pas très active pour l’instant. Elle se dit cependant toujours désireuse de faire “quelque chose” pour CAAT. Pourtant, depuis le début de l’année, elle se plaint d’être malade, ou trop fatiguée, ou trop occupée par ailleurs, quand on lui demande de participer à des réunions ou d’organiser des contacts. »

Lubbers ne précise pas à quel point les enquêteurs privés transmettent leurs informations à la police. Il paraît ainsi certain qu’au milieu des années 1990 Evelyn Le Chêne a réuni des renseignements sur les membres du mouvement en lutte contre le programme de construction routière du gouvernement ; mais on ignore où cette information a atterri. La police de la Vallée de la Tamise et le ministère des Transports ont tous deux reconnu plus tard avoir reçu des renseignements de source privée. Sans doute ceux d’Evelyn Le Chêne – mais celle-ci pourrait également les avoir vendus à d’autres. Elle n’aurait clairement pas été la seule à agir de la sorte. L’auteur se penche sur trois autres officines, spécialisées dans le renseignement sur Internet. En 1999, l’une d’elles, eWatch, a lancé le service « CyberSleuth » (« CyberDétective ») visant explicitement le militantisme en ligne contre les entreprises privées. eWatch proposait aux firmes de découvrir l’identité des militants se cachant derrière un pseudo et disait pouvoir fournir un dossier complet en sept à dix jours. Le prix d’une enquête individuelle : 4 995 dollars. Le site d’eWatch (qui a disparu depuis longtemps mais que l’on peut toujours consulter sur archive.org) proclame que, « pour 1 995 dollars de supplément par pseudo, les renseignements peuvent être fournis en 48 heures ».

À l’époque où Evelyn Le Chêne constituait son fichier, le service de renseignement de la police commençait d’envoyer des « équipes de renseignement avancé » (FIT) pour repérer les activistes dans les manifs. Aujourd’hui, ces équipes sont présentes lors de chaque événement en Angleterre. Souvent, les agents y interpellent les militants par leur nom, simplement pour leur faire savoir qu’ils savent. D’autres vont plus loin et posent des questions sur le ou la petit(e) ami(e) des manifestants, la nature de leur visa, ou leur nouveau boulot. Une organisation baptisée « FIT Watch » (surveillance anti-FIT) conseille les militants sur la façon d’éviter que l’État ne les observe de trop près ; une autre, le « Réseau de vigilance antipolicière », vient de lancer une campagne intitulée « Ne vous retrouvez pas dans une base de données ». Bien que les équipes FIT justifient leur démarche par la nécessité de prévenir l’action directe illégale, celle-ci participe d’une entreprise beaucoup plus ambitieuse de connaissance de l’ossature de mouvements militants. Impossible d’estimer le nombre de personnes figurant à ce jour dans les fichiers de la police ; mais les équipes FIT étant systématiquement présentes au moindre rassemblement contre l’austérité, des manifestations syndicales à celles organisées par « UK Uncut (3) », on peut imaginer que ce nombre est plus qu’important.

 

« Extrémistes de l’intérieur »

Cette collusion des intérêts privés et de la police importe ; tout comme importe le flou des objectifs poursuivis par les espions et le caractère douteux de leurs méthodes. Mais Lubbers, qui se donne tant de mal pour identifier les agents, est beaucoup moins diserte en ce qui concerne les militants.

Elle part du principe que toute victime d’espionnage – et tout militant de gauche – est un brave type, et que les mesures de surveillance contre les groupes gauchistes sont toutes aussi injustes les unes que les autres. Pour elle, le problème vient de ce que les activistes font partie « de la société civile » et participent à la « défense de la démocratie ». D’un point de vue stratégique, l’argument est parfaitement valable, et l’on comprend bien pourquoi Eveline Lubbers le met en avant : le service de renseignement de la police a catalogué comme « extrémistes de l’intérieur » des dizaines d’ONG et d’organisations de gauche. Affirmer que les militants écologistes sont membres d’inoffensives organisations de la société civile, c’est contester cette classification.

Mais le fait est que la plupart des mouvements les plus radicaux ne veulent pas être jugés inoffensifs. Certains entendent bel et bien être considérés comme dangereux ; et même s’ils ne le sont pas vraiment, une bonne partie des citoyens sera d’accord avec cette autodéfinition. L’auteur retrace ainsi la carrière d’un espion qui avait travaillé pour la société de renseignement privée Hakluyt. Pendant deux décennies, ce Manfred Schlieckenrieder a espionné des groupes révolutionnaires dans toute l’Europe occidentale, y compris la Fraction Armée rouge allemande et les Brigades rouges italiennes (en même temps que Greenpeace et d’autres mouvements écologistes). Se faisant passer pour auteur de documentaires et propriétaire d’une librairie d’extrême gauche, il a réuni des renseignements sur des centaines de groupuscules. Il n’est pas sûr qu’ils correspondent tous au modèle « société civile » cher à Lubbers. En annexe de son livre, elle donne la liste des dossiers réunis par Manfred Schlieckenrieder sur lesquels des militants méfiants ont réussi à faire main basse, vers la fin de sa carrière d’espion, dans les années 1990 : il ne surveillait pas seulement les groupuscules d’extrême gauche, mais aussi les mouvements insurrectionnels armés et les néonazis. Il n’est pas fait la moindre mention de ces derniers dans le livre d’Eveline Lubbers : ils ne cadrent pas avec son analyse des méfaits de l’espionnage. Pourtant, même si nous faisons abstraction de cette question de l’extrême droite, il existe une grande différence entre un groupe qui veut détruire l’État et un groupe qui n’en a pas l’intention. La plupart des organisations révolutionnaires se sentiraient insultées si on laissait entendre qu’elles ignorent avoir les gouvernements et les grandes entreprises à leurs trousses. Il n’est pas cynique d’avoir conscience que l’État existe pour protéger le capital et défendre l’ordre public. Tout groupe qui menacerait son monopole de la violence – ou même se contenterait de menacer de le menacer – ne peut être surpris quand la puissance publique tente de l’infiltrer. Ces organisations ne peuvent pas gagner sur tous les tableaux. Ce que Lubbers ignore, c’est que la plupart d’entre eux n’en demandent pas tant.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 janvier 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Les curieux héritages de Vichy

Dans la préface du livre de Cécile Desprairies, Emmanuel Le Roy Ladurie parle de « vichystologie ». Toujours en quête de mots nouveaux, il vise ainsi le nombre croissant d’études sur l’État français dirigé par le maréchal Pétain de 1940 à 1944. Dans l’éloge qu’il fait de cet ouvrage, il conclut que la « noirceur et la malédiction » ne sont pas les seuls concepts disponibles pour définir cette période sombre de l’histoire française.

L’auteur, philosophe et germaniste, est spécialiste de l’Occupation. Dans ce travail solidement documenté, elle décrit les mesures prises par le régime et encore en vigueur. Sur les 16 786 textes de loi promulgués entre 1940 et 1944, quasiment tous furent abrogés après la Libération en raison de leur caractère discriminatoire ou contraire aux libertés publiques. Mais soixante-huit textes demeurent, qui ont toujours un impact sur la vie française et constituent « l’héritage d’une période et d’un régime ». Bien qu’elle se concentre sur Vichy, Cécile Desprairies analyse aussi les mesures adoptées par les forces d’occupation dans le nord de la France et les zones côtières, notamment en matière de circulation routière et de signalisation. Et montre comment différents domaines ont été affectés à jamais par des décisions pensées comme une « réinvention du quotidien ». Et ce non seulement dans les transports mais aussi la gastronomie, les boissons, la protection sociale, la santé, l’hygiène, l’éducation, la culture, le sport, le commerce et le cinéma. Nous ne pouvons en mentionner ici qu’un petit éventail.

Née en 1921, la carte d’identité, une particularité française, ne devient obligatoire qu’en 1940 (avec photographie et empreintes digitales à partir de 1942), permettant ainsi d’exclure les non-Français de naissance. Elle cesse de l’être en 1955 et les informations concernant la race et la religion sont depuis lors bannies des formulaires officiels car jugées contraires aux « valeurs républicaines » (à la différence du Royaume-Uni) ; mais l’obligation demeure de porter un document d’identité sur soi et de justifier de sa nationalité française.

La Révolution nationale, sorte de « réarmement moral » sous Vichy, a défendu activement les valeurs catholiques. Trente-cinq ans après la séparation brutale et absolue des Églises et de l’État par la Troisième République, le pèlerinage à Lourdes est encouragé. Certains visiteurs remarquent sûrement à cette occasion que bureau de change, agence de voyages, boutique religieuse et salon de thé ne sont plus dirigés par des Juifs, que les lois raciales de Vichy ont expropriés, mais par des fonctionnaires. En 1941-1942, le régime de Pétain révoque la loi de juillet 1904 interdisant les ordres enseignants. Dominicains, Jésuites et Oratoriens rouvrent leurs établissements et forment des élèves à l’entrée dans les grandes écoles. Les congrégations religieuses ont conservé ce statut légal retrouvé sous Vichy. Un nombre record d’églises et de monastères alors classés monuments historiques le sont restés.

La Révolution nationale se lance aussi dans une campagne contre l’alcool, notamment contre les apéritifs et le porto, boisson anglophile et donc suspecte. On encourage les Français à boire du Fanta orange, fabriqué par Coca-Cola Deutschland, et du Pamprel, jus de raisin français. Fanta et Pamprel – aujourd’hui Pampryl – sont toujours parmi nous, même si celui-ci ne contient plus d’acide bromoacétique, un conservateur toxique. Les eaux minérales sont également vantées, non seulement l’eau de Vichy mais aussi celle de Chateldon, propriété de Pierre Laval. Il vend ainsi des milliers de bouteilles aux Wagons-Lits. Aujourd’hui, la Chateldon est savamment étiquetée « eau minérale de Louis XIV » mais certains gaullistes refusent toujours d’en consommer. Les boissons fabriquées à partir de vin et le vin lui-même sont protégés dans le cadre d’une politique de retour à la terre et aux valeurs solides de la paysannerie. Le système d’appellation contrôlée, initialement créé pour le champagne, est étendu. Après la Libération, ce label de qualité couvrira de plus en plus de produits et aidera considérablement leur commercialisation en France et ailleurs.

Vichy développe en outre le système existant d’allocations familiales pour soutenir la natalité. Et l’étend aux chômeurs, aux malades et aux femmes et veuves des prisonniers de guerre. L’organe mis en place pour gérer les paiements de ces subsides est l’ancêtre de la Caisse nationale des allocations familiales. Lancée en 1926, la fête des Mères est inscrite au calendrier en 1941. Les Quatrième et Cinquième Républiques la maintiennent. La fête de Jeanne d’Arc est inventée en 1920, après sa canonisation et le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Vatican. Bien que méfiant avant la guerre, Pétain soutient pleinement ce culte une fois à la tête de l’État. Cette dévotion est alors interprétée de plusieurs manières. Pour certains, c’est un moyen d’exprimer son anglophobie et sa sympathie pour la « croisade contre le bolchevisme » menée par Berlin. Car les Allemands soutiennent aussi Jeanne d’Arc : Friedrich Sieburg en parle avec émotion dans son Dieu est-il français ? (1) Pour d’autres, elle est un symbole de résistance. L’ambiguïté persiste jusqu’à aujourd’hui, alors que le Front national se rassemble autour de sa statue, rue des Pyramides, au mois de mai. Tandis que les catholiques la célèbrent en la cathédrale d’Orléans, parée pour l’occasion.

Desprairies montre que Vichy a souvent poursuivi le travail législatif lancé par le Front populaire et les derniers gouvernements de la Troisième République. Tout en lui donnant un biais paternaliste et légèrement clérical. Ces aspects idéologiques apparaissent clairement dans les domaines où le régime a innové, comme dans la protection de l’héritage. L’influence allemande a été marquée dans la régulation des banques et des entreprises ainsi que dans la réorganisation et le développement de la Bibliothèque nationale menée par Jérôme Carcopino.
Mais l’un des héritages les plus marquants de Vichy concerne les œuvres d’art. Depuis 1921, l’État français pouvait en préempter la vente et en empêcher l’exportation. Quand cette mesure est renforcée en 1941, les Allemands empêchent son application. Mais, cette même année, Vichy échange des œuvres avec l’Espagne : le Louvre rend aux Espagnols L’Immaculée Conception des Vénérables de Murillo ainsi que la Dame d’Elche, une sculpture impressionnante du Ve siècle avant J.-C. exhumée dans le sud-est de l’Espagne en 1897 et vendue au Louvre dans des circonstances troubles ; de son côté, le musée de Cluny remet, entre autres, six couronnes d’or des vie et VIIe siècles de la période wisigothique, découvertes par un Français à Guarrazar en 1858 et exportées en France avant que l’Espagne ne promulgue des lois de protection du patrimoine archéologique ; les Archives nationales, elles, cèdent quarante documents volés par Napoléon à Simancas. En échange, les Français reçoivent une peinture de Velázquez, un portrait de l’humaniste Antonio Covarrubias par le Greco, propriété d’un musée de Tolède, une tapisserie réalisée à partir d’une esquisse de Goya et quelques dessins de Nicolas Houel.

Desprairies voit juste : ces accords ont été précurseurs de la pratique des échanges d’œuvres d’art entre États. Pourtant, ce qui s’est passé en 1940 et 1941 est plus compliqué que ne le laisse supposer son récit forcément bref. Dans leur livre L’Échange, l’historien Cédric Gruat et l’historienne de l’art Lucia Martinez entrent dans les détails (2). Tout commence après la victoire de Franco. La Troisième République tente désespérément de se réconcilier avec le nouveau régime de Madrid, irrité par le soutien actif du Front populaire aux républicains. La France reconnaît Franco en février 1939 et le Premier ministre Édouard Daladier envoie le maréchal Pétain comme ambassadeur à Madrid. Les réserves d’or de la République espagnole conservées en France sont remises au nouveau pouvoir. Paris facilite le retour des trésors du Prado évacués à Genève pendant la guerre civile. Le peintre catalan Josep Maria Sert joue le rôle d’intermédiaire dans ces négociations comme dans celles qui suivront. En retour, il récupérera ses fresques réalisées pour un château appartenant aux Rothschild près de Paris et saisies par les Allemands. À Madrid, Pétain propose aussi, en signe de bonne volonté, un échange d’œuvres d’art entre les deux pays. À la veille de la défaite française, en juin 1940, l’Espagne n’a pas déclaré la guerre à son voisin du Nord, à l’inverse de l’Italie. Pourtant, les relations ne sont pas bonnes, notamment sur la question du Maroc. Quand, en octobre 1940, une délégation espagnole vient demander la restitution de certaines œuvres d’art, elle reçoit l’aval de Pétain.

Le maréchal Soult avait volé le Murillo à l’Hospital de los Venerables de Séville pendant la guerre d’indépendance espagnole. En 1852, après sa mort, le tableau avait été racheté à prix d’or par le Louvre. Franco le considère comme une icône de l’héritage catholique et artistique du pays. Il souhaite aussi récupérer la Dame d’Elche, un symbole d’unité nationale. Le nouveau régime veut également retrouver les archives volées par Napoléon à Simancas ainsi que des documents copiés ou subtilisés par un consul français au milieu du XIXe siècle et conservés dans les archives du ministère des Affaires étrangères temporairement saisies par les Allemands. Malgré l’évidente bonne volonté de Pétain et de son ambassadeur à Madrid, François Piétri, le sentiment antifrançais des Espagnols apparaît très vite. Alors que Franco est en visite officielle auprès du Maréchal à Montpellier, son ministre des Affaires étrangères, Serrano Súñer, note dans son journal avec un esprit revanchard que la ville fut partie intégrante d’un royaume ibérique.

De l’avis général, les Français sont sortis perdants de cet échange. Madrid avait promis une partie de la tente de François Ier au Camp du Drap d’or mais est revenu sur ses engagements. Le portrait du Greco est mineur, le Velázquez est considéré par certains experts comme un travail de son atelier et la tapisserie n’a servi que de faire-valoir. Négociant en force, les Espagnols ont donné l’impression qu’il s’agissait moins d’un échange que d’une restitution pure et simple. Après la guerre, le Louvre a cherché à annuler le décret de Pétain du 19 juillet 1941 à la base de cet accord, afin de récupérer œuvres d’art et archives. En vain : en 1948, la Guerre froide produit un rapprochement entre la France et l’Espagne. Malgré l’attitude du Quai d’Orsay, les conservateurs du Louvre réagissent en rejetant toute exposition d’art espagnol à Paris. Jusqu’en 1965, André Parrot refuse de prêter un Frans Hals du Louvre au Prado car celui-ci détient la Dame d’Elche « ravie aux collections nationales et à mon département en particulier ». Les Français ne peuvent trouver aucune consolation dans le portrait de Marie-Anne d’Autriche : il n’est toujours pas considéré comme un travail de Velázquez lui-même mais bien de son atelier.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 2 août 2013. Il a été traduit par Joanna Dunis.

 

Le vice caché des sciences de l’homme

Au cours de l’été 1995, Joe Henrich, un jeune étudiant de deuxième cycle en anthropologie à l’université de Californie à Los Angeles, s’envola pour le Pérou. Il devait y réaliser une étude de terrain auprès des Matsigenka, un peuple indigène vivant au nord du Machu Picchu dans le Bassin amazonien. Par tradition, les Matsigenka pratiquent l’horticulture ; ils vivent dans de petits villages composés de familles étendues, chacune occupant une maison à toit de chaume. Ils se nourrissent de gibier local et des produits d’une agriculture rudimentaire. Ils échangent avec les groupes qui leur sont apparentés, mais rarement avec ceux de l’extérieur.

Ce cadre n’avait rien d’inhabituel pour un anthropologue, mais les recherches d’Henrich, elles, sortaient de l’ordinaire. Au lieu de pratiquer l’étude ethnographique traditionnelle, il avait décidé de mener une expérience comportementale mise au point par des économistes. Le jeune chercheur eut donc recours à un « jeu » – globalement conçu sur le modèle du célèbre dilemme du prisonnier – pour vérifier si des sociétés isolées partageaient les instincts fondamentaux de l’Occident sur le juste et l’injuste. Henrich s’attendait à voir confirmé l’un des postulats qui sous-tendent ce type d’expériences : tous les êtres humains sont pourvus de la même mécanique cognitive ; leur raisonnement et leur psychologie reposent sur une infrastructure identique, héritée de l’évolution.

 

1. Les Matsigenka jouent perso

Le jeu que Henrich proposa aux Matsigenka s’appelle l’ultimatum. Les règles en sont simples : deux joueurs, dont chacun ignore l’identité de l’autre, sont aux prises. Le premier se voit remettre une certaine somme, mettons 100 euros ; on lui dit qu’il doit offrir à l’autre une partie de cet argent, dont le montant est laissé à sa discrétion. Le second participant peut accepter ou refuser le partage. Mais il y a une subtilité : les deux joueurs savent que, si l’offre est refusée, ils repartiront l’un et l’autre les mains vides. Les Nord-Américains, sur qui les expériences de ce genre sont le plus souvent réalisées, proposent en général un partage à 50-50 quand la décision leur revient ; et sont déterminés à punir l’autre joueur si le partage leur est défavorable quand ils sont destinataires de l’offre. En bref, les Américains ont tendance à se montrer équitables envers les inconnus, et à sanctionner ceux qui ne le sont pas.

Parmi les Matsigenka, la nouvelle de l’arrivée d’un visiteur distribuant de l’argent se répandit comme une traînée de poudre. Les sommes engagées par Henrich n’étaient pas négligeables pour ses hôtes : elles représentaient à peu près l’équivalent du salaire qu’ils pouvaient gagner en plusieurs jours, en travaillant de temps à autre pour des compagnies pétrolières ou dans des exploitations forestières. Henrich n’eut donc aucun mal à trouver des volontaires. Il éprouva en revanche les plus grandes difficultés à leur faire comprendre les règles de ce jeu, qu’ils trouvaient extrêmement étrange.

Quand les parties commencèrent, il apparut tout de suite évident que le comportement des Matsigenka différait radicalement de celui des Américains. Les sommes offertes par le premier joueur étaient bien moindres. Quant aux « donataires », ils refusaient rarement l’offre, même quand son montant était infime. « Les Matsigenka trouvaient simplement ridicule de rejeter un don d’argent, explique Henrich. Ils ne comprenaient pas qu’on puisse sacrifier une somme pour punir un individu ayant eu la chance de se voir attribuer l’autre rôle dans la partie. »

Henrich comprit rapidement quelles conséquences ces résultats inattendus pouvaient entraîner. Il savait qu’un très grand nombre de travaux universitaires en sciences sociales (en économie et en psychologie, surtout) s’appuient sur le jeu de l’ultimatum et des expériences similaires. En se fondant sur ce postulat : les résultats des tests mettent en évidence des caractères psychologiques issus de l’évolution et communs à tous les êtres humains. Henrich comprit que, si les Matsigenka sortaient du rang, et si d’autres populations présentaient elles aussi des différences, il faudrait remettre en cause cette hypothèse universaliste. Lui qui pensait ajouter une modeste branche à un arbre de connaissances solidement enraciné ! Il se retrouvait à en scier le tronc. Combien d’autres certitudes sur la « nature humaine » faudrait-il réviser après les avoir éprouvées auprès de populations diverses ?

Henrich obtint peu après une bourse de la Fondation MacArthur pour emmener ses jeux voir un peu de pays. Avec l’aide d’une dizaine de collègues, il mit au point une étude portant sur quatorze autres microsociétés, de la Tanzanie à l’Indonésie. Les différences de comportement des protagonistes abondèrent. On ne trouva nulle part des individus purement égoïstes (offrant toujours le minimum et ne refusant aucun partage), mais la moyenne des offres variait grandement d’un endroit à l’autre et, dans certaines sociétés (où la pratique du don était fréquemment employée pour obtenir des faveurs ou s’assurer la fidélité de quelqu’un), le premier joueur faisait souvent des offres fort généreuses (dépassant les 60 %), que le second rejetait fréquemment. Des comportements presque jamais observés chez les Américains.

Cette étude assura à Henrich une réputation de chercheur prometteur. En 2004, il fut invité à la Maison-Blanche pour recevoir un prix destiné aux jeunes scientifiques. Mais ses travaux firent aussi de lui une personnalité controversée. Lorsqu’il présenta ses recherches au département d’anthropologie de l’université de Colombie-Britannique, un an après, il se souvient d’avoir reçu un accueil hostile. Cette science sociale est celle qui s’intéresse le plus aux différences culturelles, mais certains universitaires présents jugèrent brutale et intrusive la méthodologie du jeune chercheur. « Ils laissèrent entendre que ce que je faisais était mal, raconte Henrich. L’expression “non éthique” fut utilisée. »

Au lieu de rentrer dans le droit chemin, il préféra changer d’équipe. Des caciques de l’université ayant jugé prometteurs ses travaux, ils lui taillèrent un poste sur mesure, au carrefour des départements d’économie et de psychologie. C’est dans ce dernier qu’il fit la connaissance de deux confrères partageant ses vues, Steven Heine et Ara Norenzayan. Tous trois entreprirent la rédaction d’un article qui, espéraient-ils, remettrait radicalement en cause la manière dont les sciences sociales pensent le comportement humain, la cognition et la culture.

 

2. 96 % de sujets occidentaux

Dans un cursus moderne en sciences humaines, on souscrit en théorie à l’idée de diversité culturelle. On s’accorde généralement à dire que notre manière de voir le monde est parfois un produit de la société où nous vivons, que le pluralisme est une bonne chose, l’ethnocentrisme une mauvaise. Mais, au-delà de ces généralités, l’idée se brouille. Il semble évident que nous devons accueillir et vanter les mérites des personnes de toutes origines, mais le corollaire implicite à cela – les individus issus d’une civilisation différente ont des attributs particuliers qui mettent du « piment » dans le corps social – apparaît vite plus douteux. Pour éviter de tomber dans les stéréotypes, on précise rarement ce que sont au juste ces qualités propres à telle ou telle culture. Mis au défi d’expliciter leur point de vue sur la diversité, les étudiants en sciences humaines se retranchent volontiers derrière l’idée anodine selon laquelle, au fond, nous sommes tous semblables.

Si l’on fait le bilan du chemin parcouru par les sciences sociales depuis quelques décennies, on comprend mieux les raisons de ce désarroi. Les deux dernières générations d’étudiants ont été principalement formées par une cohorte de professeurs soucieux d’expier, chacun à sa manière, le racisme et l’eurocentrisme de leurs prédécesseurs. De nombreux anthropologues s’entichèrent du nombrilisme de la philosophie postmoderniste et abjurèrent la rationalité et la science, ces armes de l’impérialisme culturel.

Les économistes et les psychologues, quant à eux, contournèrent le problème au moyen d’un présupposé commode : leur mission était d’étudier l’esprit humain abstraction faite de la culture. Puisque le cerveau est génétiquement identique sur toute la planète, le « câblage neurologique » de l’essentiel du comportement, de la perception et de la cognition devait être lui aussi universel. Inutile, dans ces conditions, de regarder plus loin que la population immédiatement disponible pour chercher cobaye. Une enquête parue en 2008 portant sur les six plus grandes revues de psychologie montre clairement la portée du postulat : plus de 96 % des sujets testés dans le cadre d’études menées entre 2003 et 2007 étaient occidentaux, et 70 % d’entre eux étaient originaires des seuls États-Unis. Autrement dit, 96 % des sujets venaient de pays représentant 12 % de la population mondiale.

Le travail d’Henrich est représentatif d’un courant marginal mais de plus en plus puissant des sciences sociales, dont les membres abordent de front la question des effets de la culture sur la pensée. Ses nouveaux collègues du département de psychologie, Heine et Norenzayan, en font partie. Heine se concentra sur la manière de percevoir le monde, de raisonner et de concevoir son identité en relation aux autres en Occident et en Orient. Norenzayan chercha à expliquer comment les croyances religieuses influent sur les liens affectifs et le comportement. Tous trois se mirent à réunir des études transculturelles qui, comme celle d’Henrich sur les Matsigenka, bousculaient l’hypothèse de l’universalité du psychisme humain.

Une partie de ces recherches remontaient à la génération précédente. C’est par exemple dans les années 1960 que l’on découvrit que certains aspects de la perception visuelle diffèrent selon les aires géographiques. L’un des grands classiques de la littérature scientifique, l’illusion de Müller-Lyer [voir figure 1, ci-dessous], permit de montrer que la propension à croire (à tort) que les deux lignes sont de taille différente variait selon régions. Les Américains voient la ligne B plus longue que la A. Les chasseurs-cueilleurs San du Kalahari, en revanche, ont davantage tendance à percevoir ces lignes pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire de même taille. On soumit au test des sujets originaires de plus d’une dizaine de cultures différentes, et les Américains se retrouvèrent à une extrémité du spectre : l’illusion les affecte bien davantage que tous les autres.

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Figure 1. L’illusion de Müller-Lyer

Plus récemment, des psychologues ont remis en cause la portée universelle d’études réalisées dans les années 1950 par Solomon Asch, un pionnier de la psychologie sociale. Asch avait découvert que les sujets sont souvent prêts à donner des réponses incorrectes dans des tests de perception simples pour se mettre en conformité avec le groupe. Lorsque le test fut réalisé dans dix-sept cultures différentes, toutefois, il se trouva que la pression du groupe s’imposait à l’individu avec plus ou moins de force. Les Américains se retrouvèrent une fois encore à une extrémité de l’échelle : en l’occurrence, ils avaient moins tendance que les autres à se ranger à la croyance collective.

En poursuivant leurs recherches, Heine, Norenzayan et Henrich dénichèrent des études révélant l’existence de substantielles différences culturelles dans presque tous les domaines, qu’il s’agisse de l’orientation dans l’espace, de la manière dont nous interprétons les motivations des autres, de la classification des objets, du raisonnement moral, des frontières séparant le moi et les autres, etc. Ces contrastes, selon eux, ne sont pas d’origine génétique. La manière distincte qu’ont les Américains et les Matsigenka de pratiquer le jeu de l’ultimatum, par exemple, ne tient pas au fait que leur cerveau aurait évolué différemment. En vérité, les premiers manifestent sans en avoir conscience un trait psychologique partagé par les habitants d’autres pays industrialisés, affiné et transmis sur des milliers de générations dans des économies toujours plus complexes. Quand on doit traiter quotidiennement avec des étrangers, il est utile d’éprouver le désir de réagir (en intentant un procès, ou en laissant un commentaire négatif sur Internet) lorsqu’on se sent floué. Parce qu’ils ont connu une histoire différente, les Matsigenka ont une manière toute particulière de percevoir intuitivement ce qui est juste. Dans des microsociétés possédant une forte culture du don, c’est encore une autre conception de l’équité qui prévaut. Là, on rejette les offres financières très importantes parce que l’esprit est façonné par une norme culturelle qui impose de lourdes obligations aux bénéficiaires de la générosité d’autrui. Nos économies ne se sont pas construites en fonction de notre sens de l’équité : c’est l’inverse qui est vrai.

Le corpus grandissant d’études recueillies par les trois chercheurs laisse penser que la capacité de l’esprit à s’adapter à différents contextes est bien plus grande qu’on ne le supposait. Le trait le plus intéressant des civilisations ne réside peut-être pas dans les comportements observables (les rituels, les préférences alimentaires, les codes de conduite, etc.) mais dans leur manière de façonner les mécanismes élémentaires de la pensée et de la perception, conscients ou inconscients.

Ainsi, les différences de perception de l’illusion de Müller-Lyer reflètent des différences d’environnement physique. Les enfants américains, par exemple, grandissent pour la plupart dans des pièces ayant la forme de boîtes de taille variable. Cernée par des cloisons se coupant à angle droit, notre perception visuelle s’adapte à ce cadre à la fois étrange et nouveau (du point de vue de l’histoire humaine) en apprenant à percevoir des lignes convergentes en trois dimensions.

Inconsciemment transposée dans les trois dimensions de l’espace, la ligne dont les extrémités pointent vers l’extérieur (C) semble se trouver plus loin, et notre cerveau la juge donc plus longue. Plus on passe de temps dans un environnement naturel, décloisonné, et moins on est sensible à cette illusion.

En poursuivant leurs recherches, les trois spécialistes remarquèrent un autre phénomène étonnant : d’étude en étude, une certaine peuplade semblait particulièrement différente des autres. Qu’il s’agisse de la perception, du comportement ou des raisons d’agir, les résultats qu’elle obtenait tendaient toujours vers une extrémité du spectre des résultats. Ils finirent par intituler leur article « Le peuple le plus bizarre du monde ? » « Bizarre » signifiait à la fois différent des autres et « occidental, instruit, industrialisé, riche et démocratique » [en anglais, le terme correspondant à « bizarre » est weird, acronyme de « Western, educated, industrialized, rich and democratic »]. Ce ne sont pas seulement leurs us et coutumes qui distinguent les Occidentaux. C’est la façon même dont ils se représentent eux-mêmes et se représentent les autres, et jusqu’à leur manière de voir la réalité, qui les différencient du reste de la planète, et de l’immense majorité de leurs ancêtres. En outre, parmi les Occidentaux, les Américains sont ceux qui s’écartent le plus de la moyenne. Cela conduisit les chercheurs à conclure que « les sujets américains sont exceptionnels y compris au sein d’une population qui est elle-même à part ; ils sont des extraterrestres parmi les extraterrestres ».

Autrement dit, les scientifiques n’auraient pu choisir pire population pour recruter des sujets de tests et en tirer des conclusions générales. Cela revenait à étudier les pingouins en s’imaginant que les informations recueillies vaudraient pour tous les oiseaux.

 

3. L’estime de soi des Bostoniens

J’ai rencontré Henrich, Heine et Norenzayan dans un petit restaurant français de Vancouver, en Colombie-Britannique, pour parler de la réception de leur article, paru en 2010 dans la prestigieuse revue Behavioral and Brain Sciences. Les trois chercheurs se souviennent de leur nervosité à l’approche de la date de publication. En substance, le texte laissait entendre qu’une bonne partie de ce que les spécialistes en sciences sociales prétendent connaître sur les aspects fondamentaux de la cognition humaine n’était probablement vrai que pour une petite partie de l’humanité. C’était un tel défi, lancé à des bibliothèques entières de travaux universitaires, qu’ils s’étaient préparés à devenir des parias dans leurs disciplines.

Je leur ai demandé si, en qualifiant de « bizarre » la psychologie des Occidentaux, et en particulier celle des Américains, ils voulaient insinuer que nos mécanismes cognitifs ne sont pas seulement différents, mais aussi à certains égards déformés, tordus. Dans leur article, le trio de chercheurs mentionne des études transculturelles présentant la psychologie « bizarre » des Occidentaux comme la plus mégalomane et la plus égotiste de la planète : nous sommes plus enclins à nous mettre en avant individuellement qu’à nous présenter en groupe. Notre esprit est en outre plus analytique, et tend à concentrer son intérêt sur un objet plutôt que de l’appréhender dans son contexte. Nous semblons aussi nous distinguer par notre manière de comprendre la nature. Des études montrent que l’environnement artificiel où grandissent les petits citadins occidentaux les empêche d’entretenir des liens profonds et complexes avec elle. Des chercheurs ayant étudié des enfants américains se sont intéressés à la manière dont se développe un mode de pensée appelé « biologie naïve ». C’est à l’âge de 7 ans seulement qu’un gamin cesse de donner aux animaux des qualités humaines et commence à comprendre que les hommes sont une espèce parmi beaucoup d’autres. Comparés aux enfants des communautés mayas du Yucatán au Mexique, les petits Occidentaux semblent souffrir à cet égard d’un retard de développement. Les gosses qui grandissent au contact de la nature sont moins nombreux à projeter des qualités anthropomorphiques sur les animaux jusqu’à un stade avancé de l’enfance.

Durant notre rencontre, j’avouai aux trois chercheurs que l’idée de ne pouvoir appréhender la réalité qu’à travers un verre culturel déformant me déconcertait. La thèse suscitait en moi toutes sortes de questions métaphysiques : la manière dont je pense est-elle si étrange que je ne puisse espérer comprendre des personnes issues d’autres cultures ? Suis-je en mesure de corriger ma psychologie ou celle de mes enfants pour la rendre moins « bizarre », et mieux armée pour penser comme on le fait dans le reste du monde ? Et si j’y parvenais, cela me rendrait-il plus heureux ? Henrich s’inquiéta un peu de me voir prendre ses études de manière si personnelle. Il m’assura n’avoir jamais envisagé qu’on puisse lire son travail comme un manuel de développement personnel postmoderne : « Nous nous intéressons à ces questions pour elles-mêmes. »

Tous trois affirmèrent que leur but n’était pas de distribuer des bons points à telle ou telle forme de psychologie – mais simplement de dire que nous ne comprendrons jamais l’homme si nous n’allons pas voir au-delà du mince fragment d’humanité aujourd’hui surreprésenté dans les tests. Pourtant, malgré ces protestations, il m’était difficile de ne pas déceler un message entre les lignes. Lorsqu’ils écrivent, par exemple, que les enfants occidentaux apprennent à connaître la nature dans un « environnement appauvri, à la fois en termes de culture et en terme d’expériences », et qu’ils ressemblent à cet égard à des « enfants souffrant de malnutrition », il est difficile d’y voir une bonne chose.

Le virage que Henrich, Heine et Norenzayan voudraient voir prendre aux sciences sociales n’est pas évident : mesurer l’influence de la culture sur la pensée est une tâche herculéenne. Les appartenances ne sont pas des monolithes et peuvent se décomposer indéfiniment. Ascendance ethnique, croyances religieuses, niveau de vie, type d’éducation, enfance en milieu rural ou urbain : des centaines de caractéristiques influencent, seules ou dans d’innombrables combinaisons, notre conception de la justice, la manière dont nous classons les objets, dont nous formons un jugement ou prenons une décision, ou encore nos croyances fondamentales sur la nature du moi, entre autres traits constitutifs de notre psychologie.

Nous commençons tout juste à comprendre comment ces petites différences culturelles affectent notre esprit. Une étude récente a montré que les personnes issues de sociétés « répressives », celles aux normes les plus strictes et les moins tolérantes envers les comportements déviants, apprennent à maîtriser leurs pulsions et à se contrôler avec plus d’efficacité que les autres. On a montré que les hommes nés dans le sud des États-Unis, qui ont baigné dès l’enfance dans une culture où l’honneur est central, sont sujets à un afflux de testostérone nettement plus important que ceux nés au nord lorsqu’on les insulte. Une étude publiée en 2012 révèle quant à elle des différences psychologiques entre certaines villes. Comparés à ceux de San Francisco, les résidents de Boston ont ainsi une estime de soi qui dépend davantage de la place qu’ils occupent dans leur milieu et de leur réussite financière et académique.

D’après Norenzayan, les dernières générations de psychologues ont eu à l’égard des sciences physiques un complexe d’infériorité dont il faut aujourd’hui se débarrasser. Ils sont souvent partis du principe que leur tâche consistait à dévoiler un mécanisme universel sous-jacent au contenu des pensées. « Cette manière d’étudier la nature humaine présente un grave défaut, dit-il. Car on ne peut démêler contenu et mécanisme de la pensée. » Autrement dit, si l’intellect humain est façonné par des idées et des comportements propres à une culture, on ne peut l’étudier sans examiner ce que sont ces idées et ces comportements, et en quoi ils diffèrent selon les régions.

 

4. Et Dieu dans tout ça ?

En adoptant cette nouvelle approche, on peut inverser la manière dont procède d’habitude la recherche en psychologie, et commencer par examiner le contenu culturel, avant d’en venir à ce qui relève de la cognition et du comportement. Les derniers travaux de Norenzayan sur la croyance religieuse offrent peut-être le meilleur exemple de ce nouveau champ d’étude. En 1994, quand celui-ci entama son cursus en psychologie aux États-Unis, quatre ans après avoir quitté le Liban avec sa famille, il était enthousiaste à l’idée d’étudier l’impact de la religion sur la psychologie humaine. « Je me souviens d’avoir ouvert les manuels les uns après les autres, en cherchant dans l’index le mot “religion”. Bien souvent, il n’était pas même présent. C’était sidérant. Comment la psychologie pouvait-elle prétendre être la science du comportement humain tout en n’ayant rien à dire sur la religion ? Là où j’ai grandi, il faut être dans le coma pour ne pas percevoir le rôle de la religion sur la manière dont les gens se pensent eux-mêmes et pensent le monde qui les entoure. »

Il observa ensuite comment certaines croyances, transmises de génération en génération, ont pu modeler l’esprit humain et permettre ainsi l’apparition de sociétés de grande taille. Il supposa qu’il y avait un lien entre l’essor de religions posant l’existence de « divinités moralement intéressées » (autrement dit des dieux à qui il importe que les gens soient bons ou mauvais) et le développement des grandes villes et des nations. Pour que la coopération soit possible au sein de d’immenses groupes réunissant de quasi-inconnus, il était peut-être nécessaire que leurs membres aient en commun l’idée d’un être tout-puissant surveillant en permanence leurs faits et gestes.

Mais, si les sociétés de grande taille ont eu besoin de la religion pour apparaître, pourront-elles se perpétuer sans ? Norenzayan évoque les pays scandinaves, dont la population est majoritairement athée et qui se portent pourtant très bien. Après avoir grimpé l’échelle de la religion, peut-être ont-ils réussi à la repousser du pied ? À moins que, après des millénaires de croyance, l’idée d’une entité invisible ayant toujours un œil sur nous reste présente dans notre esprit, alors même que la croyance en Dieu elle-même s’est évanouie.

Pourquoi, ai-je alors demandé à Norenzayan, ce sujet a-t-il été si peu étudié ? « Les psychologues, répondit-il, sont les plus bizarres parmi les plus bizarres. Au sein de l’université, ils sont les moins religieux avec les biologistes. Et, parce que les chercheurs cultivent l’entre-soi, ils se disent en regardant autour d’eux: “Aucune personne comptant à mes yeux n’est religieuse, ça ne doit donc pas être très important.” »

La crainte qu’avaient nos trois chercheurs de se retrouver au ban de la communauté scientifique après la publication de leur article s’est révélée infondée. Les réactions furent presque unanimement positives. « Il ne fait aucun doute à mes yeux que cet article va bouleverser les sciences sociales », affirma notamment Richard Nisbett, un éminent psychologue de l’université du Michigan.

Plus étonnant encore : après avoir lu l’article, des chercheurs d’autres disciplines se mirent à faire leur mea culpa. Ainsi, deux neurologues de l’université Northwestern affirmèrent que les spécialistes d’imagerie cérébrale étaient tombés dans le même piège que les psychologues, notant que 90 % de leurs études avaient été réalisées dans des pays occidentaux. Des spécialistes du développement moteur reconnurent, de même, que la plupart des travaux publiés dans leur domaine ignoraient l’influence majeure des différentes méthodes d’éducation sur le rythme du développement de l’enfant.

 

5. Selon que vos ancêtres étaient bergers ou riziculteurs…

Fondamentalement, l’article ne met pas seulement au défi l’étude scientifique du comportement humain, mais aussi la conception occidentale de la nature humaine. On explique généralement par la possession d’un gros cerveau, capable d’apprendre, d’improviser et de résoudre les problèmes, l’exceptionnelle faculté d’adaptation de l’homme à tous les environnements. Face à cette hypothèse, dite de la « niche cognitive », Henrich veut en proposer une autre, celle de la « niche culturelle ». Il commence par souligner que la quantité de connaissances accumulées dans n’importe quelle civilisation excède de beaucoup ce qu’un individu peut apprendre ou découvrir seul. Une personne puise dans ce réservoir du simple fait qu’elle imite (souvent inconsciemment) le comportement et les façons de penser de ceux qui l’entourent. Nous donnons telle forme à un outil, respectons un interdit alimentaire ou pensons la justice d’une certaine manière, non pour avoir découvert seuls l’avantage de ces comportements et croyances, mais en suivant avec une confiance instinctive la voie tracée par notre culture. Quand Henrich demanda à des femmes des îles Fidji pourquoi elles évitaient de consommer un certain poisson potentiellement toxique durant la grossesse et l’allaitement, il s’aperçut que bon nombre d’entre elles ignoraient la véritable raison, ou en donnaient de fantaisistes. Ce qui explique le succès de la psychologie humaine, c’est que notre gros cerveau a évolué de manière à laisser la culture locale nous guider.

Les implications de cette nouvelle manière de voir l’esprit humain commencent tout juste à surgir. Henrich pense que ses travaux sur l’équité pourraient d’abord s’appliquer à tous les diplomates et tous les travailleurs du développement. Les individus ne sont pas « plug and play », comme il dit : on ne peut transposer un système judiciaire ou un régime à l’occidentale dans une autre civilisation et imaginer qu’il fonctionnera de la même manière. Ceux qui veulent s’appuyer sur des incitations financières pour promouvoir l’adoption de pratiques agricoles durables devront eux aussi comprendre la conception locale de l’équité s’ils veulent avoir la moindre chance d’influencer les comportements.

Parce que les Occidentaux ont tendance à se voir comme indépendants des autres, il leur est particulièrement difficile d’admettre que l’esprit est modelé par la culture. L’un des secteurs les plus féconds et les mieux établis de la psychologie culturelle (celui qui compare les conceptions occidentales et orientales de l’identité) touche le cœur de cette difficulté. Heine a passé la majeure partie de sa carrière à suivre la piste ouverte par un article influent, publié en 1991 par Hazel Rose Markus, de Stanford, et Shinobu Kitayama, aujourd’hui à l’université du Michigan. Markus et Kitayama avançaient que des civilisations différentes peuvent donner naissance à des conceptions sensiblement différentes du moi, en particulier selon un axe principal : certaines cultures considèrent l’identité d’un individu comme indépendante ; d’autres jugent les identités interdépendantes. Le moi interdépendant (généralement la norme en Extrême-Orient) est relié aux autres au sein d’un groupe et privilégie l’harmonie sociale plutôt que l’expression individuelle. Le moi indépendant (qui domine surtout aux États-Unis) met l’accent sur les qualités et préférences personnelles et reconnaît à l’individu une existence distincte du groupe.

Ce cerveau occidental, programmé pour que nous nous percevions comme indépendants, induit sans doute aussi des différences de raisonnement, soutient Heine. Au contraire de la plupart des peuples de la planète, les Occidentaux (et les Américains en particulier) ont tendance à penser de manière analytique, et non holistique, globale. Autrement dit, l’esprit des Américains s’efforce de donner sens au monde en examinant les éléments qui le composent. Montrez à un Tokyoïte et à un New-Yorkais le même dessin représentant un aquarium, et le second se souviendra de détails concernant le poisson qui s’y déplace, alors que le premier sera quant à lui capable de décrire les plantes aquatiques, les bulles et d’autres en arrière-plan. Les Américains font mieux aussi que les Nippons dans le test dit « de la corde et du cadre » [voir figure 2 ci-dessous], où l’objectif est de déterminer si une ligne est verticale alors que le cadre qui l’entoure est penché. Les Américains sont capables de considérer la ligne indépendamment du cadre, tout comme ils se voient eux-mêmes comme séparés du groupe.

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Figure 2. Test « de la baguette et du cadre ».

Heine et d’autres pensent que ces différences font écho à des pratiques et des tendances culturelles ancestrales. Le fait que vous vous considériez comme indépendant ou interdépendant résulte peut-être du fait que vos lointains parents cultivaient le riz (ce qui suppose beaucoup de travail en commun et la coopération de tous), ou gardaient des troupeaux (profession valorisant l’individualisme et l’agressivité).

Et voilà bien l’ennui : leur disposition d’esprit analytique/individualiste explique peut-être en partie que les chercheurs occidentaux aient été à ce point incapables de prendre en compte l’interdépendance de la culture et de la cognition. Abstraire un objet (en l’occurrence, l’esprit humain) de son contexte est, après tout, la marque distinctive du raisonnement analytique qui prévaut en Occident. De même, il se peut que nous ayons sous-estimé l’impact de la culture parce que la seule idée d’être le jouet de vastes processus historiques et d’imiter inconsciemment les modes de pensée de ceux qui nous entourent ébranle notre conception du moi indépendant et autonome. En d’autres termes, les erreurs historiques commises par les chercheurs occidentaux portent la signature prévisible de leur esprit « bizarre ».

 

Cet article est paru dans le Pacific Standard le 25 février 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Leipzig, le vrai Waterloo

On commémore cette année, outre-Rhin, le bicentenaire de la bataille de Leipzig. Plusieurs ouvrages (des romans comme des essais) lui sont consacrés. Et celui du journaliste Andreas Platthaus s’est taillé un joli succès en racontant presque heure par heure le déroulement de ces quatre jours d’octobre 1813 qui ont fait basculer le destin de l’Europe et ont été célébrés jusqu’en 1945 comme un événement fondateur du nationalisme allemand.
On l’oublie parfois un peu en France, mais la bataille de Leipzig fut la plus colossale défaite de Napoléon : elle mit aux prises 600 000 soldats (cinq fois plus qu’à Waterloo). Du jamais vu ! Il faudra attendre la Première Guerre mondiale pour assister à des combats d’une aussi grande ampleur. Le carnage fut à la hauteur de la mobilisation, avec près de 100 000 victimes. « Il n’y eut jamais autant de morts en si peu de jours en Allemagne », note Platthaus. Les bombardements alliés contre Dresde et Hambourg, pendant la Seconde Guerre mondiale, furent moins meurtriers.
Napoléon en sortit vaincu donc, mais il avait des circonstances atténuantes. Comme le rappelle dans le Zeit Gerd Fesser (lui-même auteur d’un ouvrage sur la question), celui que Clausewitz surnommait « le dieu de la guerre » ne disposait que d’une armée de « bleus » : « La plupart de ses soldats n’avaient que 18 ou 19 ans et étaient à peine formés au maniement des armes. » Au moment de l’engagement décisif, ses effectifs sont en outre inférieurs de moitié à ceux des alliés (prussiens, autrichiens, russes et suédois pour l’essentiel). Si l’on ajoute à cela les contretemps et la mauvaise volonté de plusieurs de ses maréchaux, la trahison de ses alliés saxons (qui passent à l’ennemi en pleine bataille !), cela lui laissait sans doute peu de chances. Un seul bataillon anglais prit part aux hostilités, mais il se fit remarquer par une innovation technologique promise à un bel avenir en utilisant des fusées pour semer la panique dans les rangs français.

Un peu de silence !

L’avant-dernière fois que j’ai demandé au jeune homme qui habite en face de chez moi de bien vouloir fermer sa fenêtre quand il mettait ses CD, il m’a rétorqué que le niveau sonore autorisé par la loi était de 85 décibels et qu’il ne le dépassait pas. Je n’avais qu’à regarder l’affichage sur son lecteur, et d’ailleurs, tant que j’y étais, ce serait bien que je me « trouve une vie ». Je lui ai signifié que, dans le dédale de ruelles où nous habitons, il fallait faire un tant soit peu attention aux autres, à quoi il a répliqué, depuis sa fenêtre, qu’il se contrefichait du voisinage et des individus qui y vivaient. Lorsque, avec d’autres habitants du quartier, nous nous sommes plaints du bruit qu’il fait à longueur de journée, sa mère nous a expliqué que c’était une bonne chose qu’il ait une passion et puisse l’exprimer.

Dernièrement, alors que j’étais assise au jardin avec un livre, les enfants d’à côté et leurs petits camarades ne cessaient de sauter sur leur nouveau trampoline géant, tout en hurlant bien au-delà de mon seuil de tolérance à la douleur, pendant qu’un appareil diffusait des comptines à l’intention de la petite dernière assise sur l’herbe, et que son père jardinait. Celui-ci parut surpris d’apprendre que la clôture, haute de deux mètres, ne m’empêchait pas d’entendre la musique. En soupirant, il consentit à la baisser un peu. J’ai alors demandé s’il était possible que ses enfants cessent de hurler (quelle requête idiote, voyons, à quoi sert un trampoline sinon à hurler ? Oui mais, si les hurlements dérangent une personne qui est en train de faire autre chose, ou la font carrément souffrir ?) « Vous avez eu des gosses, dans votre vie ? » m’a-t-il rembarrée. « C’est normal ! » Depuis, je remâche ce normal. Bon, pour être honnête, je ressasse à propos du normal depuis que je suis en âge de ressasser, mais, dans ce cas précis, je présume que l’idée selon laquelle des hurlements d’enfants seraient normaux, naturels et légitimes a quelque chose à voir avec la théorie freudienne du refoulement, et avec la crainte que le refoulé ne resurgisse sous quelque forme fatale si on empêche les bambins de déranger les voisins.

Pendant les vacances, les occupants des deux côtés de la rue (l’adolescent tapageur et les trampolineurs vociférants) sont partis. J’ai prêté attention à la texture du silence et entendu un vent d’une force inhabituelle cingler les arbres des jardins, un petit avion venu de l’aéroport local bourdonner au-dessus de ma tête, et un sifflement aigu et métallique que je prenais jusque récemment pour le son, le vrai son, du silence. J’en ai parlé à des personnes de mon entourage, leur expliquant comment je m’y prenais pour savoir si l’environnement était assez calme, et elles m’ont répondu : « Hein ? », non parce qu’elles ne pouvaient pas m’entendre à travers le brouhaha, mais parce qu’elles ne voyaient pas de quoi je parlais. Le son du silence, m’a-t-on appris à ma grande surprise, ce n’est pas un son. Apparemment, je souffrais d’un acouphène.

L’acouphène ne m’a jamais dérangée – bien que le sifflement se soit accru ces derniers temps – mais le bruit des autres et de leur activité m’a rendue folle avant même d’avoir l’âge d’être tenue pour une vieille peau déraisonnable, qui empêche tout le monde de s’amuser et de s’épanouir. Par « rendue folle », j’entends précisément un état d’impuissance qui confine au désespoir. Le sentiment d’être engloutie, minée, et empêchée de vivre ma vie (jusqu’à ma conversation avec le garçon d’en face, je pensais en avoir une). Le bruit qui vient d’ailleurs se mue en acte de négation : on congédie mon existence ou, en tout cas, les conditions qui me semblent nécessaires pour mener une existence normale. Je le concède, cela peut sembler un peu excessif.

 

Un élan de rage et de culpabilité

Et ça l’est peut-être, mais il se trouve que je ne suis pas seule et j’ai découvert avec un immense soulagement que mes réactions abominables, déplacées, au bruit des autres qui chemine jusqu’à mes tympans, et donc jusqu’à ma conscience, étaient décrites par le menu dans le livre que Garret Keizer a consacré à l’histoire du bruit et aux questions qu’il pose en termes de droits de l’homme (et de l’animal). Ce n’était pas totalement une découverte puisque, dans un élan de rage et de culpabilité mêlées, j’avais parlé dans mon blog de la haine que je vouais au bruit des autres, et reçu de nombreux commentaires compatissants, notamment celui d’une dame de New York, qui me confiait qu’il lui fallait trois portes fermées, dans son appartement, entre elle-même et son mari lorsqu’il se coupait les ongles de pied. Il semblerait qu’il existe quelque chose qui s’appelle l’hyperacousie. Comme on le lit sur le site hyperacusis.org, « on appelle hyper­acousie l’incapacité à tolérer les bruits de l’environnement. Le terme désigne également un effondrement de la tolérance normale à des fréquences supportées par des oreilles en état de fonctionnement. Les gens qui souffrent d’hyperacousie auront parfois l’impression que certains sons sont plus difficiles à écouter, et que certains sons leur font mal aux oreilles, même lorsqu’ils ne dérangent pas les autres. Des sons qui, jusqu’alors, ne semblaient pas trop forts, ni particulièrement intrusifs, peuvent devenir douloureux, dérangeants, sembler amplifiés ou irritants. Pour la plupart des gens, c’est une situation très déplaisante, puisque nous sommes confrontés au bruit et aux nuisances sonores dans presque tous les contextes – professionnel, social, récréatif ».

En effet, je trouve le son d’un hurlement suraigu proprement douloureux, je dois me boucher les oreilles lorsqu’un camion ou une moto me double dans la rue, et certains bruits, non contents d’atteindre mon oreille, viennent me poignarder au milieu du plexus solaire et irradier à travers moi comme une onde de choc. Je ne sais pas si je souffre d’hyperacousie (elle toucherait environ 2 % de la population) ou si, à l’inverse, l’isolement que je me suis volontairement imposé à moi-même exacerbe ma sensibilité. Quoi qu’il en soit, je répugne à considérer que j’ai un « problème ». Non seulement ce ne serait pas « normal », mais cela ferait de moi une malade, plutôt qu’une personne ayant le droit de ne pas entendre les bruits émis par les autres, quand bien même ces indélicats maintiendraient avoir besoin de les émettre. À tout prendre, je préfère « vieille peau égoïste et lamentable » à « victime d’hyperacousie ».

Keizer définit en partie le bruit à l’aide de la description de la saleté comme une chose qui n’est pas à sa place, une acception proposée par Mary Douglas (1). Le bruit comme saleté auditive : du son indésirable. Cela colle aussi avec la définition technique du phénomène comme interférence venant brouiller un signal. C’est du bruit, et non un son, lorsque cela dérange quelqu’un, ou quand cela rend vos activités, votre vie – écouter ou jouer de la musique, lire, écrire, regarder la télé, rêvasser – incohérentes. Du Led Zeppelin ou du Chopin retentissant à 85 décibels dans une forêt, ce n’est pas un bruit – partons du principe que ni les oiseaux ni les abeilles n’y voient d’inconvénient – et ce n’est pas un bruit non plus si vous choisissez de les écouter sur votre chaîne hi-fi. Mais lorsqu’ils s’insinuent dans votre esprit alors que vous essayez de faire quelque chose (ou de ne rien faire du tout), Led Zeppelin et Chopin deviennent un brouhaha très énervant. Et, en plus de vous pourrir la vie, un son élevé est objectivement – de manière mesurable, s’entend – mauvais pour la santé : il réduit l’audition, augmente la tension et accroît le risque de crise cardiaque.

De toute évidence, si les sons trop forts et les bruits indésirables étaient bénéfiques, l’armée et la police ne les auraient pas utilisés comme instruments de torture. [Lire « La torture en chantant », Books, n° 14, juil.-août 2010] Lors du siège de Waco, en 1993, on bombarda les davidiens de « cris de lapins à l’agonie » (2) – ce qui était étrange, comme le fait remarquer Keizer, « puisque le but était de libérer des enfants censés être victimes de maltraitance ». En 1989, le dictateur panaméen Manuel Noriega fut chassé de la nonciature de Panama, où il avait trouvé refuge, à l’aide de haut-parleurs diffusant 24 heures sur 24 du heavy metal et des morceaux de hard rock. C’est également avec du heavy metal (vous remarquerez qu’une sorte de logique militaire est à l’œuvre ici) que la 361e compagnie des PsyOps (3) de l’armée américaine « prépara le terrain » pendant le siège de Falloujah en 2004. Binyam Mohammed [détenu à Guantanamo de 2004 à 2009] raconte que ses tortionnaires l’avaient suspendu dans une « salle plongée dans le noir » où était diffusée de la « musique très forte », « Slim Shady [pseudonyme du rappeur américain Eminem] et Dr Dre, pendant vingt jours ». Parmi les chansons censées avoir été utilisées pour faire craquer les prisonniers, on trouve Enter Sandman de Metallica, et, moins heavy metal, mais peut-être encore plus atroce, « I love you » chanté par Barney le dinosaure (4). Keizer ajoute : « Lorsqu’un pays met ses produits artistiques les plus populaires au service de la torture de ses ennemis, n’est-ce pas une manière d’avouer que sa propre culture le révulse ? […] Si j’étais un musulman suspecté de terrorisme et torturé, je puiserais là de quoi affermir ma détermination. »

En 1969, le Conseil international de la musique de l’Unesco adopta une résolution affirmant « le droit de chacun au silence, face à l’usage abusif qui est fait, dans les lieux publics et privés, de la musique, enregistrée ou radiodiffusée ». Mais il n’y a pas que la musique amplifiée qui nous vrille les tympans. Il est clair que les nuisances sonores ont augmenté à toute allure avec les machines inventées, pour le travail comme pour le plaisir, depuis la Révolution industrielle (merci à vous, Stephenson, les frères Wright, Ford, Marconi et Edison) et l’apparition de ces joujoux pour garçons qui ajoutent le plaisir des décibels à l’extase de la vitesse, que Keizer appelle les « machines à frisson » – « Les 4 x 4, deux-roues tout-terrain, quads, hydroglisseurs, motoneiges et autres scooters des mers ». Cependant, la pollution sonore possède une histoire bien plus ancienne.

 

Ah, les cloches…

C’est sur un papyrus égyptien du XVIe siècle av. J.-C. que l’on trouve pour la première fois mentionné, avec dégoût, l’acouphène ; mais les plaintes au sujet des bruits dérangeants venus de l’extérieur remontent à des millénaires encore avant. Pensez aux terribles grondements des volcans et du tonnerre quand vous tentiez de dormir ou de préparer la chasse et la cueillette du lendemain, sans oublier les voisins qui affûtaient les pointes de leurs flèches dans la caverne d’à côté (« ça en fait des flèches, pour une matinée de chasse ! » était peut-être l’équivalent de notre « ça en fait, des portes à claquer, pour une seule voiture ! »). Bien avant que Yahvé ne tente de modérer le tumulte des hommes travaillant sur le chantier de construction qui allait devenir Babel, L’Épopée de Gilgamesh nous dit que le monde « mugissait comme un taureau farouche » et que le puissant dieu de l’Air Enlil, « entendant cette clameur, dit aux dieux réunis en conseil : “Le tumulte des hommes est intolérable, le sommeil devient impossible, et leur vacarme en est la cause.” Alors les dieux acceptèrent d’éliminer le genre humain ». Cette céleste réaction m’est familière, car quand je meurs d’envie qu’il fasse froid et qu’il pleuve pour tenir les gamins à l’écart du jardin, et qu’effectivement il fait froid et il pleut, je me fais parfois l’effet d’une prêtresse vaudou, se découvrant, stupéfaite, des pouvoirs insoupçonnés. J’en suis venue à m’imaginer responsable des précipitations de l’est de l’Angleterre.

Et puis, songez seulement à ces siècles marqués par les roues métalliques et le piétinement des sabots sur les pavés, même si les autorités locales consentaient à étaler de la paille devant le logis pour vous permettre d’agoniser tranquillement, à condition d’être une personne de qualité. Et les cloches, ah, les cloches… Keizer cite les femmes d’Aurillac, dans le centre de la France, qui en 1896 se plaignirent du bourdon de leur église : il « nous martèle la tête et instille tristesse et chagrin en nos cœurs, nous détournant des douces pensées et des tendres sentiments qu’inspire le sexe ». Cette stratégie d’insidieux chantage toute lysistratienne (5) a peu de chances de fonctionner, dans mon cas, avec le garçon tapageur et les trampolineurs, mais la description que font ces femmes de leur tristesse et de leur chagrin m’évoque, avec une étrange précision, mes propres sentiments.

Les cris des camelots devaient être à l’époque ce que sont à la nôtre le monstrueux tintamarre du marchand de glaces ambulant et le plombier qui déjeune dans son camion, moteur en marche, vitre ouverte, radio allumée, en beuglant sur son portable « retrouve-moi devant, et que ça saute ». Et il n’y avait que les écrivains pour s’en plaindre. Rien que de très logique, je suppose, puisque tous les autres étaient sortis pour travailler (à part les femmes cloîtrées à la maison, les chômeurs, les malades, les enfants et les vieux, gens d’aussi peu d’importance à cette époque qu’à la nôtre). Dickens, Tennyson et Carlyle signèrent une lettre de soutien à un projet de loi pour l’élimination des bruits de rue. Dickens se plaignit auprès du Parlement, de la part de tous ces écrivains geignards qui travaillaient chez eux, de « ces bruits affreux en dépit desquels ces gens qui vous écrivent doivent gagner leur pain », et il va sans dire qu’il s’attira aussi peu de compassion que moi (« ben trouvez-vous un vrai travail, comme tout le monde »). Quant à Carlyle, il s’était (comme moi) fait construire un grenier insonorisé dans sa maison de Cheyne Row, pour réduire au silence les « pianos, perroquets, chiens, feux d’artifice (…) et les inévitables joueurs d’orgue de Barbarie » qui maniaient leur instrument jusqu’à ce que leurs victimes, poussées à bout, les paient pour qu’ils partent en rendre d’autres dingues. Ailleurs en Europe, Goethe, Ruskin, et, sans surprise, Schopenhauer subirent eux aussi des tortures sonores.

Si les écrivains ne devenaient pas réellement sourds, c’était en revanche le sort des soldats. Jusqu’à l’arrivée des drones aux allures de PlayStation, télécommandés depuis les États-Unis pour aller bombarder le Pakistan, le bruit du combat devait être intense et insoutenable. En plus du cri de guerre du bataillon en train de charger – « cri » à prendre au pied de la lettre – il y avait l’arquebuse à mèche, le mousquet et le canon, le choc de l’acier et les hurlements des hommes et des chevaux à l’agonie ; plus tard, les moteurs assez peu discrets des tanks et des bombardiers déglinguèrent l’audition de leurs conducteurs et pilotes, tout en rendant sourds (et bien sûr en mutilant et en tuant) tous ceux qui se trouvaient en travers de leur chemin.

 

Le bruit des esclaves qu’on bat

À moins d’avoir l’un de ces emplois de bureau pépères – même s’il faut tenir compte des victimes du cliquetis des sténographes –, le travail, lui aussi, rendit les gens sourds en quantité industrielle. Avant même le boucan des machines en usine, glisse Keizer, le son des esclaves qu’on battait ou qui gémissaient de désespoir devait constituer, pour leurs propriétaires, un bruit indésirable et déplaisant. Et Dieu lui-même (qui a, nous le savons, une voix douce et qui porte peu) a dû composer avec tous ces fidèles qui honoraient Son nom dans une bruyante allégresse. Il a toujours été difficile de trouver la paix et la tranquillité, et le bruit n’a jamais été la première des nuisances à combattre. Pourtant, quand les êtres humains veulent rendre hommage à quelqu’un ou à quelque chose, ils observent souvent une minute de silence, signe que bruit et délicatesse ne font pas toujours bon ménage, et que la réflexion silencieuse a sa place dans ce monde.

Keizer rejette fermement l’idée, très en vogue dans les années 1960 (et défendue, avant cela, par Marinetti et les futuristes (6)), que le bruit est contestataire et révolutionnaire et constitue de ce fait une excellente chose pour une société figée. Il propose, en guise de paraboles contraires, deux de ses grandes passions musicales. L’auteur voue un culte au Coltrane première et deuxième période – en particulier aux années pendant lesquelles le pianiste McCoy Tyner jouait dans son quartet. Tyner et le batteur Elvin Jones quittèrent le groupe lorsque Coltrane l’élargit pour se lancer dans l’aventure du free jazz. « Un musicien, disait-il, doit chercher à se rapprocher des sources de la nature. » Tyner admit que la quête musicale de Coltrane était une envolée vers la grâce personnelle, mais il ne se voyait pas, pour sa part, « contribuer en quelque manière que ce soit à cette musique » : « Parfois, je n’arrivais plus à entendre personne ! Tout ce que j’entendais, c’était beaucoup de bruit », expliqua-t-il. Tant mieux pour Coltrane, s’il produisait un son extatique, mais que dire de Tyner, qu’on empêchait ainsi d’émettre le sien ? À peu près au même moment, l’autre idole de Keizer demanda au groupe qui l’accompagnait de « jouer fort, bordel », en réponse à un type dans le public qui lui criait : « Judas ! » Il s’agissait de Bob Dylan, à Manchester en 1966. L’année précédente, à Newport, le chanteur avait utilisé pour la première fois une guitare électrique, et il paraît qu’on entendit Pete Seeger (7) hurler, au milieu des huées et des sifflets (je cite approximativement) : « Nom de dieu c’est affreux ! On ne comprend pas les paroles ! Si j’avais une hache, je trancherais ce câble direct ! » Keizer, mon chevalier blanc des décibels, réglo comme seul peut l’être un bon vieux hippie habitant le Vermont, et amoureux du silence, prend, ici, le parti du chanteur : « Ceux qui faisaient du bruit, c’étaient les gens qui huaient. »

 

Triple vitrage et casques antibruit

J’ai lu autrefois une biographie de la romancière néo-zélandaise Janet Frame. C’était très long, et dans mon souvenir cela se résumait au récit de ses déménagements incessants, chaque nouvelle maison étant plus isolée que la précédente, dans un effort désespéré pour trouver un endroit calme où vivre et travailler. Partout, un bruit venait transpercer le silence et la tranquillité, et elle a fini par consacrer beaucoup plus de temps à déménager en quête de calme qu’à écrire. Je fais l’inverse : je reste immobile, et j’essaie d’étouffer le bruit. J’ai des fenêtres à triple vitrage, j’ai acheté tous les types de bouchons d’oreille pour en trouver un qui ne me donne pas l’impression que ma tête va exploser, et j’ai fait toute la gamme des écouteurs, jusqu’à arriver aux casques antibruit ruineux, encombrants et fort déconseillés en cas de canicule, de Bose. Je me passe des bruits blancs, roses et bruns ou j’utilise mes écouteurs pour esquiver les hurlements, les chiens qui aboient et les basses qui résonnent ; mais le bruit, même multicolore, reste du bruit, il est toujours émis par quelqu’un d’autre, et ce que je n’arrive presque jamais à obtenir, c’est le silence. L’idée d’anéantissement du bruit me hante : je crois qu’il existe quelque part une machine à fabriquer des ondes, qui détecte et transforme en leur exact contraire les hurlements, les aboiements et la musique écoutée par autrui, une machine qui, comme une sorte de particule d’antimatière, créera le silence autour de moi. En fait, plus vous redoutez un son, plus vous vous mettez à le guetter et à l’entendre (le bruit intermittent est pire que le bruit continu parce que vous passez votre temps à attendre qu’il recommence, qu’il recommence, qu’il…), et plus vous vous bouchez les oreilles, plus votre sensibilité augmente. La seule solution, hors de ma portée : devenir plus facile, plus tolérant, en d’autres termes plus normal.

La dernière fois que j’ai demandé au jeune homme d’en face de s’enfermer lorsqu’il mettait ses CD, il avait carrément placé ses haut-parleurs sur le rebord de la fenêtre, tournés vers l’extérieur. Après un autre échange peu amène, auquel il a mis fin en claquant sa fenêtre, il a glissé un petit mot sous ma porte. Il était vraiment étonné que les personnes âgées de ma génération n’apprécient pas Led Zeppelin, supposait que nous n’avions pas fumé de marijuana dans notre jeunesse, raison pour laquelle nous ne savions pas nous amuser. Il ne voulait rien d’autre que le bonheur de tous, mais s’entendre dire qu’il ne pouvait pas écouter sa musique aussi fort qu’il le désirait lui cassait le moral. J’ai résisté à la tentation de glisser dans sa boîte aux lettres un exemplaire de mon livre sur les années 1960, qui décrit ma jeunesse pour le moins agitée (8), ou de lui expliquer que, même dans mes moments les plus intenses de fumette et de défonce, je n’avais jamais été très branchée par Led Zeppelin – parce qu’une des choses sur la jeunesse que les jeunes ne savent pas, c’est qu’on vieillit, et qu’on se réveille au milieu de la nuit en proie à d’atroces remords à la pensée des lettres qu’on a écrites, tant d’années auparavant, à des voisins exaspérés. Mais sa conviction qu’il ne fallait en aucun cas le démoraliser était sidérante. Apparemment, la seule idée que cela puisse le démoraliser devrait nous faire réfléchir quand nous envisageons de protester contre le bruit qu’il fait. De toute évidence, ce garçon estimait ses droits bafoués, et c’est là, bien évidemment, que réside le cœur du problème du bruit. Il pensait apparemment que son droit d’écouter de la musique aussi fort qu’il voulait, et de ne pas être démoralisé, était supérieur à mon droit de ne pas entendre sa musique et de ne pas être démoralisée, car, étant jeune, il était normal qu’il mette sa musique à fond, et cette alliance de normal et de jeune primait sur les droits que pourrait avoir qui que ce soit d’autre (et en particulier les vieux qui ne savaient pas apprécier Led Zeppelin).

Keizer a ajouté un appendice destiné à trancher ce type de débats, à la fin de son livre si sensible et si humain. Il l’a appelé : « Répondre aux affirmations contestables », car il sait que s’entendre dire par un voisin qu’il a le droit de faire du bruit – quand vous lui avez expliqué que vous entendiez encore sa musique du fin fond de votre maison, avec toutes les portes et les fenêtres fermées – engendre une détresse qui trouble tant l’esprit rationnel qu’elle inhibe toute forme de pensée ou de réaction sensée. À quelqu’un qui vous dit : J’ai autant le droit de faire du bruit que vous d’être tranquille, il suggère de répliquer : « Vous avez tout à fait raison – chez vous, c’est votre droit. Mais quand votre bruit s’introduit chez moi, votre “droit” reste sur le pas de la porte. Dans un espace public, à la différence d’un espace privé, nous avons, tous, le droit de profiter d’une partie de cet espace, et personne ne peut s’en approprier l’intégralité, y compris l’intégralité de l’espace acoustique, à des fins entièrement personnelles. »

Cet argument, formulé un peu différemment, a déjà échoué, et, malgré la précision du livre de Keizer, je ne parviens pas à trouver une réponse efficace à l’idée que faire du bruit est normal (et je suppose que ça l’est, quand on est jeune, ou moderne, ou humain, ou tout simplement pas anormal), parce qu’il n’y a, semble-t-il, rien d’autre à dire sur le sujet.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 19 août 2010. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

L’amour sous les bombes

Une amie biographe m’a raconté un jour la confidence que lui fit sa mère, une femme discrète et peu encline aux épanchements, à la fin de sa vie. Un soir qu’elle revenait de Berkeley Square, pendant les bombardements de Londres, son regard avait croisé celui d’un soldat américain. Sans un mot, ils avaient traversé la place, marché jusqu’à un hôtel, monté les escaliers, puis étaient entrés dans une chambre pour faire l’amour. Et ne s’étaient jamais revus.

« Pour rien au monde je n’aurais manqué l’expérience de vivre à Londres pendant la guerre », écrivit en 1948 la romancière irlandaise Elizabeth Bowen. « Ce fut la période la plus intéressante de ma vie. » Cinq années durant, le vrombissement angoissant des bombardiers allemands dans le ciel fut l’équivalent de la musique de Wagner dans Apocalypse Now : le signe annonciateur d’une conflagration nocturne, à l’image de celle qui se produisit le 16 avril 1941, provoquant 2 250 incendies, la destruction de 100 000 maisons et 1 180 morts. Mais, pour ceux qui en réchappaient, les bombardements avaient pour effet de suspendre le temps.

Tout d’un coup, « chaque instant acquérait une intensité enivrante mais irréelle, comme s’il devait être le dernier », écrit Lara Feigel dans le joli récit qu’elle consacre à cinq écrivains qui prirent part à la défense civile de la capitale, mais qui durent aussi affronter l’incendie qui consumait leur vie privée. « L’imminence de la mort s’accompagnait d’une conscience aiguë d’être vivant, ce qui stimulait le désir sexuel », ajoute-t-elle. Henry Yorke, pompier et romancier expérimental, raconte ainsi comment les filles de Londres, à l’époque, le « regardaient droit dans les yeux, longuement, avec une complicité sans précédent ». Une certaine Prudence le dit dans Caught, roman que Yorke fit paraître sous le pseudonyme de Henry Green : « La guerre… c’était sexuel. »

Feigel démontre que l’atmosphère héroïque qui régnait à Londres, si souvent vantée, fut à la fois moins saine et plus dissolue qu’on le croit souvent : les Londoniens avaient le diable au corps. « La rumeur courait que tout le monde, à Londres, était amoureux », se souvient Elizabeth Bowen.

Témoin l’œuvre de la romancière anglaise Mary Wesley, que Feigel n’inclut pas dans son corpus, et qui abonde en relations intimes précipitées dès la première œillade. Témoin aussi l’allégresse anarchique et morbide avec laquelle Graham Greene faisait l’amour à sa maîtresse Dorothy Glover, pendant que les mines parachutées tombaient aux alentours. Une manière pour lui de défier la mort tout en la cherchant de manière détournée. Les sirènes et les explosions, écrit Greene, alors préposé à la défense passive, « s’emparent de vous comme un philtre d’amour ». Un philtre auquel personne ne résistait. Quand il fut parti pour l’Afrique, son frère Hugh coucha à son tour avec Dorothy.

Bowen, qui travaillait comme espionne pour le ministère de l’Information dans son Irlande natale, raconte que les bombardements lui fournirent l’occasion d’interrompre le cours glacial de son mariage. Présentée dans un bar à un diplomate canadien d’âge mûr et dégarni, elle décela un « éclair prometteur » sur son visage et se livra, écrit Feigel, « à l’effrayante griserie de la vulnérabilité totale ». Son aventure avec Charles Ritchie devait consumer trente années de sa vie et nourrir deux de ses meilleurs romans.

Ambulancière, la romancière Rose Macaulay, également mentor de Bowen, cachait sous ses airs de vieille fille androgyne une passion dévorante pour un ancien prêtre, devenu homme marié. La mort de son amant la laissa comme asphyxiée. « L’amour est une chose étrange. Il ne peut s’empêcher d’être tout à la fois. »

Quand le feu s’éteignit, Macaulay se souvient qu’il laissa derrière lui la « petite puanteur sournoise » de la vie domestique. C’était l’odeur de la paix. « Je n’aime pas la paix », explique Sarah dans La Fin d’une liaison, le roman de Greene sur la guerre. Aucun des écrivains mentionnés par Feigel ne connut par la suite une vie aussi intense. L’exception qui confirme la règle est ici l’Australienne en exil Hilda Spiel, pour qui la guerre fut « triste et misérable » : elle la traversa en femme au foyer sans le sou de Wimbledon. C’est à Berlin, dans les années d’après guerre, qu’elle connut la prospérité. Ayant lu Les Cœurs détruits d’Elizabeth Bowen, elle écrivit ceci à son mari : « C’est tout à fait par chance que l’on tombe, parfois, sur un passage convenable. »

La chronique de Feigel donne la même impression. L’écriture est intelligente, la présentation fluide, et cela possède un peu la qualité d’une tapisserie. Mais le livre aurait eu plus de force si le récit s’était interrompu au moment où les sirènes se sont tues, au lieu de nous faire suivre ce groupe disparate d’écrivains dans les mornes années d’après guerre. La liaison de Greene avec Catherine Walston, qui débuta en 1947, ne doit pas grand-chose aux bombardements, bien que Greene en ait fait rétrospectivement l’héroïne de La Fin d’une liaison. Mais sa gratitude pour leur relation reflète la texture de ce présent sans fin qui attachait tous ces écrivains à la guerre, à cette époque où ils vécurent avec le plus d’intensité et qui fournit la matière la plus précieuse de leurs œuvres : « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’autre comme toi et je t’en remercie ».

 

Cet article est paru dans le Telegraph le 14 janvier 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Bodin avant Machiavel

Dans ses Carnets de prison, Antonio Gramsci note que « Jean Bodin fonde la science politique en France sur un terrain beaucoup plus avancé et complexe que celui que l’Italie avait offert à Machiavel (…). Ce n’est pas le moment de la force qui intéresse Bodin, mais celui du consentement ». Et voilà pourquoi « c’est bien Bodin, et non Machiavel, qui est le principal théoricien de l’État absolu moderne », écrit dans Il Sole 24 Ore Michele Ciliberto, grand spécialiste de Giordano Bruno, à l’occasion d’une nouvelle traduction italienne de la Méthode pour étudier l’histoire (1566). Le fait est indéniable, continue l’auteur, « si on compare Le Prince avec Les Six Livres de la république, dans lesquels Bodin présente l’une des plus importantes conceptions modernes de la souveraineté ». Le Français est aussi l’auteur de De la démonomanie des sorciers, « l’un des textes les plus durs contre la sorcellerie », et d’un « chef-d’œuvre de réflexion sur la tolérance, le splendide et énigmatique Colloquium Heptaplomeres et surtout de La Méthode pour étudier l’histoire, où « il pose les fondements de la conception moderne de l’histoire, avec une ouverture disciplinaire incroyable – de la fonction du climat à l’importance de la géographie, jusqu’à la critique des quatre monarchies fondées sur le livre de Daniel ». En bref, conclut Ciliberto, « Bodin fut un immense penseur ». Et pourtant, regrette l’historien, « à l’exception de l’Italie qui a une très importante tradition d’études sur Bodin, ce penseur est plutôt méconnu, même dans son pays ».

Mia Couto, les mille et une vies d’un « petit attardé »

« Elle est encore en train de naître. La nation, dans le cas du Mozambique, est fidèle à l’étymologie du mot. La nation que nous formons est semblable à la nature : lieu de naissance, foyer d’êtres qui, à leur tour, donnent naissance au lieu. Ma nation est encore pauvre, à la recherche d’un cadre unique pour ses innombrables visages. Et je répète ce que j’ai déjà dit ailleurs : il n’est pas de pire malheur pour une nation pauvre que de produire non pas de la richesse, mais des riches », confiait en 2012 Mia Couto au Jornal de Letras.

Le Mozambique, ce pays qu’il raconte dans ses chroniques, ses essais, ses nouvelles, ses romans, est indissociable de son œuvre. L’écrivain qui vient de recevoir le prix Camões, la plus prestigieuse distinction des lettres lusophones, est né en 1955 dans la ville de Beira, de parents portugais venus s’installer là à la fin des années 1940, en quête d’une vie nouvelle. Son père, Fernando Couto, récemment décédé, était journaliste et poète. Sa mère, Maria de Jesus, femme au foyer. Avec ses deux frères, Fernando et Armando, le garçon a grandi entre deux mondes : l’européen et le mozambicain, la langue portugaise et les langues africaines. L’écrivain ne ressentait pas seulement cette réalité au plus profond de lui-même ; il pouvait aussi en observer les conséquences au quotidien. « On n’a pas eu besoin de m’expliquer ce qu’était le colonialisme : officiellement, l’apartheid n’existait pas, mais dans ma classe au lycée, sur trente élèves, seuls deux étaient noirs, et l’un venait du Cap-Vert », confiait-il dans un entretien publié en 1999. Mais à Beira, la ville de son enfance, dont les rues n’avaient pas été tracées au cordeau comme celles de Lourenço Marques (l’actuelle Maputo), la vie s’écoulait différemment, même pendant l’Estado Novo (1). « Il y avait une interpénétration des quartiers, les Noirs vivaient juste de l’autre côté de la rue. J’ai toujours joué avec des enfants d’autres races. C’est comme ça qu’a commencé mon métissage. »

C’est donc à Beira que tout a débuté. Beira, où il retourne souvent. « C’est encore ma boîte à trésors, dans laquelle je viens puiser mes sujets. » Là, au bord de la mer, qui régulièrement semblait vouloir dévorer la terre lors des grandes marées, le futur écrivain s’est laissé happer par les histoires qui se déroulaient dans la rue, sous ses yeux, partout autour de lui (2). Souvenirs qu’il évoquait en ces termes dans un article de 2006 :

« À la maison, on a toujours eu de grands doutes sur ma santé mentale. Dans ma famille, on m’appelait “l’attardé”. Mieux (ou pire ?) : “le petit attardé”. Et sans doute plus grave : on m’appelait comme cela avec la plus grande tendresse. Du reste, j’aimais bien cette façon de me désigner, le mot me faisait l’effet d’une caresse. Mes frères avaient l’obligation d’accomplir certaines tâches ménagères. Moi, j’en étais dispensé : “Ne lui demandez pas de faire quoi que ce soit, il abîme tout, perd tout, casse tout.” Je me suis mis à trouver cette maladresse bien avantageuse : on m’épargnait tous les services qu’un enfant est habituellement obligé de rendre. J’étais libre de perdre mon temps, ce qui était ma seule façon d’en avoir. Une fois, ne pouvant faire autrement, ils m’avaient demandé d’aller acheter du pain. Deux heures plus tard, comme je n’étais toujours pas rentré, ils ont envoyé une expédition à ma recherche. Qui a fini par me retrouver assis sur le pas de la porte de la boulangerie. “Qu’est-ce que tu fais là ? ” “Il n’y a plus de pain”, ai-je répondu. J’attendais la nouvelle fournée. Qui ne serait prête que plusieurs heures plus tard. Cette affaire, pour ma famille, eut valeur de confirmation, de test décisif. Comment pouvait-on rester des heures à attendre, assis sur le pas de la porte d’une boulangerie ? Alors que, moi, cela ne me dérangeait pas du tout d’attendre, la rue était le théâtre d’un nombre incroyable d’histoires. Les gens passaient, chacun avec sa manière d’être dans la vie, et j’inventais une explication pour chaque ombre triste, un récit pour chaque sourire dissimulé. Je découvrais alors ce qui est aujourd’hui encore mon occupation favorite : déguster le monde comme lieu inachevé, rempli de personnages qu’on peut intégrer dans autant d’intrigues. »

L’écriture s’est révélée le moyen le plus efficace de déguster ce monde, en transférant dans le texte la réalité qui l’entourait, en traduisant en prose l’oralité des conteurs. Mais, avant cela, il y eut le journalisme, à la suite d’une de ces bifurcations de l’existence que seuls ceux qui ont vécu une révolution savent expliquer.

 

Contre le « journalisme grisâtre »

Mia Couto quitte Beira pour Lourenço Marques, avec l’objectif d’étudier la médecine. En 1972, cependant, la guerre d’indépendance entre dans une phase critique. Proche du Frelimo (Front de libération du Mozambique), au sein duquel il militera après l’indépendance, Mia Couto est appelé à servir son pays dans le journal Tribuna, dirigé par l’écrivain et intellectuel militant Rui Knopfli. Son expérience de la presse se limitait jusqu’alors à des collaborations littéraires, entamées dès l’âge de 14 ans. Après que les événements du 25 avril 1974 ont mis fin à quarante-huit années de dictature au Portugal, ouvrant la voie à la décolonisation, il se voit confier, à tout juste 20 ans, la direction de l’agence de presse AIM. Pendant dix ans, Mia Couto se consacre à ce travail, tout en collaborant à la revue Tempo et au journal Notícias, dans une période qui n’est pas des plus paisibles.

Il aime bien davantage écrire que diriger une équipe, de même qu’il préfère découvrir la réalité de son pays plutôt que celle de la salle de rédaction, comme il le confiait dans un autre entretien, en 1991 : « Sur le plan humain, la presse a été une bonne école de vie. En tant qu’écrivain, c’est à ce moment-là que j’ai abandonné la poésie au profit de la prose. C’est que j’avais beaucoup d’histoires à raconter. » En outre, il ne cherchait pas à pratiquer n’importe quel type de journalisme :

« Je crois que la crise que traverse la presse au Mozambique renvoie à quelque chose de plus profond. Elle est le résultat d’une divergence entre le modèle conventionnel de production de l’information et les formes traditionnelles de communication dans un pays africain. L’obéissance aveugle aux schémas de la nouvelle factuelle, aux règles du “lead” et de la “pyramide inversée (3)”, au style impersonnel, a contribué à l’avènement d’un journalisme grisâtre, d’une écriture terne. Au milieu des années 1980, on avait déjà conscience du fossé qui séparait le pays réel de celui décrit par les médias. Certains professionnels se faisant une plus haute idée de leur métier ont commencé à s’interroger sur l’efficacité de leur travail. Mais cette interrogation était, d’une certaine manière, réductrice : on remettait en cause la logique politique qui sous-tendait le journalisme tel qu’on le pratiquait. Il était rare, en revanche, que l’on questionne les fondements culturels de la communication médiatique. Quand, en 1988, un groupe a commencé à publier des chroniques, nous avons assisté à la réintroduction du “je” dans l’écriture journalistique, à la défense d’opinions personnelles. Cela s’est produit à un moment où régnait le “nous”, la position officielle, le respect des orientations données. Je pense qu’il est urgent de construire notre propre modèle, en prenant en compte les traditions, la diversité culturelle, le domaine de l’oralité. Il ne s’agit pas de revenir au passé, mais de travailler la modernité sans tourner le dos à notre patrimoine. Et d’inventer un journalisme qui nous aide à trouver notre propre identité, l’individualité et la subjectivité des Mozambicains. »

Les nombreuses chroniques qu’il a publiées, rassemblées depuis dans plusieurs recueils, sont autant d’exemples attestant la construction de ce modèle alternatif, lequel n’a pas manqué de nourrir l’écrivain qui s’affirmait peu à peu en lui. C’est aussi pour cette raison que la pratique quotidienne du journalisme est devenue impossible. « Cela ne me suffisait plus, j’en avais assez de manquer de temps pour approfondir les reportages, d’être toujours obligé de me presser pour écrire. »

 

Une science très peu scientifique

« Je suis aussi quelqu’un de sérieux, pas seulement un écrivain », précise pourtant toujours Mia Couto en plaisantant, quand on l’interroge sur sa profession. « Je suis biologiste, mais je ne sais pas si c’est vraiment un métier. Je fais cela par passion : sans vouloir faire carrière, sans autre méthode que celle qui consiste à préférer les questions aux réponses. Des réponses, je voudrais en trouver le plus possible. Pour finalement ne jamais en trouver aucune. Pour ne pas en arriver à me voir d’une façon réductrice : je suis biologiste. » Dans une main, l’écriture, et, toujours, dans l’autre, la science. Car, après avoir abandonné la vie de journaliste, Mia Couto s’est inscrit en cours de biologie, ce qui lui a permis ensuite d’enseigner à l’université et de créer une entreprise, toujours en activité, spécialisée dans l’étude des impacts environnementaux. Commençait ainsi une double vie, qui est encore aujourd’hui la sienne. « Je vis de mon travail de chercheur et j’écris à mes heures perdues », expliquait-il dans un article en 1999. Avant d’ajouter : « Ce qui me plaît, ce n’est pas l’interprétation biologique du monde – je crois autant à la biologie en soi qu’aux guérisseuses. C’est devenu une science très peu scientifique, car elle n’a que très peu le goût de l’expérimentation et déteste les erreurs. Moi, j’aime me tromper… Le travail en équipe m’offre de nombreuses occasions d’apprendre en tant qu’être humain. Et en tant qu’écrivain aussi. Le plaisir que j’ai à être en contact avec différentes facettes de la vie dans les zones rurales, le plaisir de côtoyer d’autres individus que ne me procure pas l’écriture (un travail solitaire), tout cela, je ne l’échangerais contre rien au monde. »

Côte à côte, dans une fructueuse harmonie, l’écrivain et le biologiste se nourrissent donc l’un l’autre. Le second donne au premier de la matière romanesque, et le premier offre au second une autre façon de voir le monde. L’écriture forge un langage, la biologie un mode de compréhension de l’univers, comme Mia Couto le laissait entendre dans un article :

« La biologie m’a obligé à renaître même par rapport à des choses qui me paraissaient banales, ordinaires, familières, le contact avec les animaux, avec les arbres. On croit qu’on sait déjà, qu’on a déjà compris, alors qu’il n’en est rien, en réalité. C’est cette idée que, finalement, l’arbre peut ne pas m’être si familier et qu’il me faut réapprendre d’autres langages pour l’atteindre, réapprendre à lire le monde d’une autre manière. La biologie a été essentielle pour moi, d’abord en tant qu’individu. Puis en tant qu’écrivain. Elle m’a beaucoup aidé à réapprendre et à revisiter la réalité avec un nouveau regard, comme si j’étais dans un état permanent d’adolescence où tout doit être réinterrogé. La profession de biologiste en environnement telle que je l’exerce (je ne reste pas enfermé dans un bureau) m’a permis de rencontrer la population très diverse du Mozambique. Que je dois comprendre de l’intérieur et non comme un touriste. Par exemple : dans la plupart des langues du pays, il n’existe pas de mot pour désigner seulement l’environnement ; il y a un mot (mutumbuluco) qui désigne à la fois l’environnement et la société humaine. Cela vous oblige à tout reconsidérer. »

Journalisme ou biologie, poésie ou roman, nouvelle ou chronique, tout renvoie à une expérience de papier, à une vie de mots. C’est du reste ce qui le définit. Et si l’altérité est un thème omniprésent dans son œuvre (« J’ai besoin d’être un autre / pour être moi-même / Je suis grain de roche / Je suis le vent qui l’érode / Je suis pollen sans insecte / Je suis le sable soutenant / le sexe des arbres /J’existe où je me méconnais / attendant mon passé / désirant l’espérance du futur /Dans le monde que je combats je meurs / dans le monde pour lequel je lutte je nais », comme il l’écrivait dans le poème « Identité », de septembre 1977), la réinvention de la langue est sans aucun doute la caractéristique principale de son écriture.

Elle est présente dès ses premiers ouvrages : son recueil de poèmes inaugural, Raiz de Orvalho (« Racine de rosée »), et son volume de nouvelles, Vozes anoitecidas (« Voies assombries »), qui avaient servi de prétexte à son premier entretien avec le Jornal de Letras en 1986. « On est confronté à l’absence de tout, les hommes s’abstiennent de rêver, abdiquent leur désir d’être autres. Il existe dans le néant cette illusion de plénitude qui fait s’arrêter la vie et assombrit les voix », affirmait alors le jeune écrivain. Avant d’expliquer plus en détail l’usage très personnel qu’il fait de la langue portugaise :

« Je jouis d’une situation privilégiée car j’ai un pied dans la norme et un autre dans l’errance à laquelle est sujette la langue portugaise. Ou, si l’on veut, je vis, dans une autre culture, une langue qui est ma langue maternelle. La plupart des constructions, je ne les reproduis pas de manière mécanique. J’essaie de trouver la logique qui conduit à cette possibilité de reconstruction. On est tellement sous l’emprise de ce fantasme selon lequel la langue portugaise serait en voie de disparition au Mozambique qu’on a le plus grand mal à voir avec quel dynamisme ces peuples se l’approprient. Ils ne sont pas seulement des consommateurs, mais aussi des producteurs ou des coproducteurs de la langue et, à cet égard, ils font preuve d’une grande liberté et agissent de telle façon que la culture qui leur est propre lézarde l’édifice du portugais standard et que de ces brèches surgissent des termes nouveaux, des constructions nouvelles. Et ces brèches laissent entrevoir une autre sensibilité, une autre culture, une autre manière de voir le monde. »

La liberté avec laquelle Mia Couto appréhende la langue portugaise est du reste devenue un lieu commun des critiques à chaque nouvelle parution. Au point de devenir un fardeau. C’est pourquoi, après avoir publié tant de recueils de nouvelles et de romans, Mia Couto a décidé de renoncer à cette « facilité », ainsi qu’il le confiait en 2006, à propos de O Outro Pé da sereia (« L’autre pied de la sirène »), un livre de « transition » :

« J’ai voulu me remettre en question. J’avais l’impression que ce qui se disait au sujet de mon travail sur la langue s’en tenait à la partie immédiatement visible. Quand j’intervenais sur les mots, je voulais qu’ils fonctionnent pour dire autre chose. Ce n’était pas seulement une opération esthétique, linguistique, mais plutôt une façon d’abattre un mur pour montrer que, de l’autre côté, il existait une lumière différente. C’est pour cette raison que, dans ce livre, j’ai délibérément opté pour une plus grande retenue dans la recréation des mots, même si j’ai conservé ce qui est ma marque de fabrique en tant qu’auteur, ma marque poétique. Car je viens de là, et je suis un poète qui raconte des histoires. Donc, ce roman porte bien cette empreinte, mais ceux qui l’ouvriront pour voir quels mots j’ai inventés vont être déçus… Je n’ai pas fait ce livre pour cela, mais pour le contraire, pour surprendre, y compris me surprendre moi-même. »

 

Ce mensonge qu’est la Littérature

Et de renchérir deux ans plus tard, à l’occasion du livre suivant, Poisons de Dieu, remèdes du Diable (4) : « Arrive un moment où l’on est prisonnier de sa relation à l’écriture, d’un certain style, d’une marque de fabrique. Ne pas changer signifierait mourir. (…) Je fais cela parce que c’est ma propre vérité, la vérité que je trouve en proférant ce mensonge qu’est la Littérature. Il y avait chez moi une part de jeu et une part d’expérimentation pour comprendre la plasticité de la langue. Non seulement à cause d’une volonté poétique, mais aussi pour répondre à la pression d’une autre culture qui voulait s’exprimer en portugais. En ce moment, j’ai envie de faire autre chose. Il est possible que je revienne à cette approche ludique ultérieurement. Parce qu’il y a une chose à laquelle je ne peux me soustraire : moi-même. »

Les romans qu’il a publiés depuis, notamment L’Accordeur de silences, sont l’expression par excellence de cette conviction, qu’il exprimait dans un autre entretien : « L’écriture, c’est plus que l’acte d’écrire. L’écriture se constitue à travers un système logique, une façon de penser le monde. Une certaine approche est devenue hégémonique et a relégué dans l’ombre l’oralité, considérée comme une chose mineure, dévalorisée. Je me bats pour essayer de garder un pied dans chacun de ces univers mentaux et ouvrir les portes, dans l’écriture, à l’oralité. Cette opération de contrebande est ce qui me procure le plus de plaisir. »

Le soir où on lui a annoncé au téléphone l’attribution du prix Camões, Mia Couto était fatigué des nombreux voyages entrepris au cours des semaines précédentes. En vérité, l’écrivain passe sa vie à voyager, en particulier dans les pays où il est traduit. Il raconte souvent le mal qu’il eut un jour à convaincre la personne venue l’accueillir à l’aéroport qu’il était bel et bien Mia Couto : c’est qu’elle s’attendait à recevoir une femme, ignorant que son vrai nom est António et Mia une recréation personnelle. Un pseudonyme littéraire, en hommage aux chats de son enfance.

C’est au Portugal que l’écrivain se rend le plus régulièrement. Pour rendre visite à sa famille. Mais surtout pour parler de ses livres. À chaque nouvelle publication, Caminho, son éditeur portugais, organise une « tournée » du nord au sud du pays, avec près d’une vingtaine de rencontres. En 2009, Mia Couto confiait le plaisir que cela lui procurait.

« Grâce à la littérature, se constitue une famille plus grande que celle que j’ai eue et que je peux élargir à des gens dont je sais qu’ils n’ont pas une goutte de mon sang mais avec qui j’ai malgré tout un lien de parenté. Ici, je retrouve des morceaux de moi dont bien souvent je méconnaissais l’existence. Je ne sais écrire que sur des choses dont j’ignore ce qu’elles sont, sur ce qui ne s’est jamais produit ou ne se produit qu’au moment de la création. Les mots, pour moi, ne servent pas seulement à décrire, mais aussi à découvrir. Peut-être que j’écris pour inventer une petite famille qui se réunit autour d’un livre. Et, dans cette maison, tout le monde se connaît. »

Un écrivain est tout autant les livres qu’il lui reste à écrire que ceux qu’il a publiés. Le héros du prochain roman de Mia Couto est Gungunhana, empereur du dernier grand royaume africain de Gaza et ultime représentant de la dynastie Jamine, qui contrôla une grande partie du territoire mozambicain jusqu’à la fin du XIXe siècle. Figure de la résistance à la domination coloniale portugaise et prétexte pour parler de son identité individuelle et collective. N’est-ce pas là, précisément, la mission de l’écrivain, comme il l’affirmait en 2007 ?

« Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte ? Le cicérone aveugle d’un endroit risquant d’être inventé, un scientifique du mirage. Ce qu’il sait faire, c’est savourer son ignorance, avec la lenteur des îles, comme si le temps était un navire qui ne se soucie pas d’accoster. Au cours d’une seule vie, il jouit des millénaires que le monde a traversés. ».

 

Cet article est paru dans le Jornal de Letras en juillet 2013. Il a été traduit du portugais par Dominique Nédellec.