Le démon de l’analogie

Je dois avouer n’avoir jamais lu certaines œuvres fondamentales de la littérature universelle. L’Odyssée, La Divine Comédie, Don Quichotte, et bien d’autres encore. Elles sont si nombreuses que, si j’en dressais la liste, on aurait de quoi faire une encyclopédie. Je me regarde dans la glace en songeant à cela, et j’aimerais me voir rougir de honte, mais je n’y arrive pas. Mon problème a commencé très tôt quand on m’a expliqué que, si je voulais devenir quelqu’un de cultivé, il me faudrait lire tous les classiques. J’ouvre ici une parenthèse. Enfant, lorsqu’on me demandait ce que je voulais être plus tard, je répondais : pompier, parachutiste, agent de la circulation. Mais jamais il ne m’aurait traversé l’esprit de vouloir devenir quelqu’un de cultivé. Ce que je voulais, c’était me trouver dans des endroits où tout le monde pourrait me voir : en haut d’une échelle en train d’éteindre un incendie ; sautant d’un avion en parachute en plein festival aéronautique ; sur la plus grande avenue de la ville, à un carrefour, ordonnant aux voitures de s’arrêter ou d’avancer, au milieu d’un concert de klaxons. Si j’avais su, alors, ce que cela signifiait, jamais je n’aurais déclaré vouloir devenir une personne cultivée car, les gens cultivés, on ne les voit jamais : ils passent le plus clair de leur temps au fond d’une bibliothèque, devant un ordinateur ou dans le recoin d’une librairie, accroupis, à la recherche d’un classique si rarement demandé que même le libraire ignore sur quelle étagère il peut bien se trouver.

Je mens. En réalité, un moment arriva dans ma vie où je me rendis compte qu’il fallait que je devienne une personne cultivée. Il y avait une bibliothèque non loin de chez moi, et je me mis à la fréquenter. Comme je n’avais aucune idée des titres que je devais lire, je décidai de suivre l’ordre alphabétique. Je ne prétends pas avoir lu tous les livres que j’empruntais. Je laissais de côté les manuels d’agriculture, d’élevage, d’astronomie, les traités de stratégie militaire, d’art culinaire et autres ouvrages de ce genre. Des recueils de poésie, je ne lisais que la table des matières, et ce que j’aimais c’était quand le livre ne comprenait que des sonnets, des odes, des quatrains, afin d’éviter de perdre mon temps avec des désignations plus compliquées. À partir de la dixième histoire universelle, je commençai à m’en tenir aux gravures ; dans les atlas, je parcourais les cartes et, à travers les seules couleurs, je connaissais tout des continents, des îles, des pays, ce qui me dispensait de me rendre sur place. C’est ainsi que j’appris que la Suisse était blanche, que l’Espagne était en grande partie marron, que l’Allemagne était verte, que l’Arabie était jaune et que les océans, évidemment, étaient bleus. Voilà où j’en étais quand, parvenu à la lettre N, je rapportai chez moi La Nausée, de Sartre, et découvris qu’il y avait dans ce livre un personnage, que l’auteur appelle l’Autodidacte, qui appliquait la même méthode que moi : il avait entrepris de lire une bibliothèque entière en suivant l’ordre alphabétique, ce que le narrateur, qui se présentait comme un homme cultivé, jugeait parfaitement ridicule. C’était donc cela ? Celui qui travaillait avec acharnement pour devenir cultivé, au point de lire une bibliothèque entière dans l’ordre alphabétique, n’était rien d’autre qu’un Autodidacte ?

À compter de ce jour-là, je cessai d’emprunter des livres. Vous me demanderez : « Et avez-vous continué de vous rendre à la bibliothèque ? » J’ai lu quelque part qu’il n’y avait pas de lieu plus érotique qu’une bibliothèque. C’était dans je ne sais plus quel livre, mais j’aurais pu tout aussi bien avoir lu le contraire car, au long de ces années de lecture tous azimuts, je découvris que la culture consistait à pouvoir démontrer par A plus B qu’un lac est un endroit paradisiaque et par B plus A qu’un lac peut mener aux enfers, qu’un héros est un saint mais qu’il peut tout aussi bien être un démon, qu’une même chose apparaîtra sous des jours différents selon la perspective adoptée. Or il se trouve qu’à la table en face du guichet où j’attendais les livres qu’on devait m’apporter s’asseyait une jeune lectrice aux cheveux épars sur les épaules qui, de ses mains angéliques, effeuillait un livre, le même depuis des mois, dont je ne parvins jamais à voir la couverture. Voilà donc la raison qui m’aura conduit à considérer comme parfaitement pertinente cette identification entre Éros et la lecture. Et j’imagine que c’est cela qui m’aura permis de comprendre une comparaison trouvée dans l’index des premiers vers d’un de ces livres de poésie jamais ouverts et dont je n’ai même jamais su l’auteur : « Le binôme de Newton est aussi beau que la Vénus de Milo. » Cette phrase est restée gravée dans mon esprit. Je connaissais la Vénus de Milo, dont j’avais vu une reproduction ; en revanche, s’agissant de Newton, si je savais, pour l’avoir lu dans un almanach, qu’il lui arrivait de ramasser des pommes sur le coin de la figure, j’ignorais tout de son binôme. Néanmoins, je découvris qu’à travers les comparaisons il était possible de savoir ce qui rend semblables une chose que l’on connaît et une autre dont on ignore tout. Dans le cas de la Vénus et du binôme, l’élément commun était la beauté. Ce que je n’aurais su expliquer, c’était la logique d’une telle comparaison, mais elle m’ouvrit les yeux et me permit de commencer à voir le monde autrement. Ainsi, une Opel pouvait être grande comme un paquebot, un moustique agaçant comme la Victoire de Samothrace, un cendrier rond comme le soleil ; et, chaque fois que je sortais de chez moi, tout ce qui s’offrait à mon regard produisait immédiatement un effet analogique. Le kiosque de ma rue était aussi somptueux que le palais d’un vizir, la descente vers le parc aussi étroite qu’un défilé des Alpes, le visage de l’épicière aussi doux que le sable du désert (ce que je ne me rappelle plus, c’est où j’ai bien pu lire que le sable du désert était doux). Et mon attirance pour la jeune lectrice installée en face du guichet où j’attendais qu’on m’apporte les livres rendit la bibliothèque aussi belle qu’une chevelure tombant en cascade sur des épaules féminines. Les comparaisons commençaient à me rendre fou. Je ne pouvais plus faire deux pas sans qu’une chose ne ressemblât à une autre, et cette autre à son contraire. Rien n’était différent de quoi que ce soit, aucune chose n’était unique. La tour Eiffel se superposait à la tour de Belém, le bifteck dans mon assiette avait la tête de Chateaubriand, la crème anglaise coulait comme les chutes du Niagara ! En résumé, je commençais à être quelqu’un de cultivé. Et les choses ne devaient pas en rester là car, lorsque je racontai ce qui m’arrivait à un ami qui était une personne cultivée, il me répondit sur-le-champ :

— Ne t’en fais pas, c’est normal. Si tu avais lu le Quichotte, tu saurais que les moulins à vent sont des géants, l’âne un alezan et la disgracieuse Dulcinée la plus belle des princesses. Et si tu lis Les Lusiades, tu verras que le cap de Bonne-Espérance n’est autre que le géant Adamastor et les natives de Ceylan les nymphes de l’île des Amours.

Mon esprit se transformait en un double miroir dans lequel les images que je voyais se reproduisaient à l’infini. Mais, contrairement à ce qui se passe avec les miroirs où tout se répète jusqu’à l’infiniment petit, chaque image me renvoyait à une autre, différente, dans laquelle je finissais par reconnaître la première. Et c’est alors qu’un papillon, provenant probablement de ce proverbe chinois selon lequel le battement d’ailes d’un papillon de ce côté-ci du monde provoque un tremblement de terre aux antipodes, s’introduisait dans l’espace séparant les deux miroirs. Cependant, ce qui était un beau et fragile battement d’ailes dans le miroir droit de mon esprit se transformait en un tourbillon vertigineux dans le miroir gauche. Et ce vertige était le reflet de ce qui se passait dans ma tête, avec un vortex d’images qui m’aspirait au-dedans de moi-même, et me faisait dire à chaque personne que je croisais qu’il ne fallait pas s’inquiéter de mon air halluciné car il n’était que la manifestation de ma nature d’homme cultivé. J’aurais pu écraser le papillon contre le miroir, mais la comparaison avec le Titanic heurtant un iceberg m’est immédiatement venue à l’esprit, je le laissai donc battre des ailes en paix, en prenant le risque de provoquer un tremblement de terre aux antipodes.

Ayant découvert que je n’étais rien d’autre qu’un Autodidacte, j’avais donc perdu l’envie de devenir une personne cultivée et m’étais résolu à ne plus fréquenter les bibliothèques. Pourtant, aujourd’hui encore, je me souviens du moment où la bibliothécaire appela la lectrice installée en face du guichet par son prénom : Béatrice. C’est à cet instant que je m’aperçus que je commençais à devenir vraiment cultivé car je m’étais immédiatement demandé si ce n’était pas la Béatrice de Dante qui, volant de ses ailes angéliques, serait descendue sur la terre pour lire Lolita, de Nabokov, le chasseur de papillons, déclenchant par le doux mouvement de ses cheveux sur ses épaules, en se levant pour aller chercher son livre, un nouveau tremblement de terre aux antipodes.

 

Cette nouvelle est parue dans le Jornal de Letras en août 2013. Elle a été traduite du portugais par Dominique Nédellec.

La mort est son métier

Enrique Metinides avait 12 ans lorsqu’il photographia son premier cadavre : c’était sur une voie ferrée, la tête était presque séparée du corps. « L’image, prise avec un vieil appareil photo offert par son père, se retrouva dans le journal. Ce fut le début d’une carrière passionnée », rapporte Boris Müller dans le Tages-Anzeiger.

Pendant plus d’un demi-siècle, Metinides a été le photographe d’une métropole tentaculaire, Mexico, qui est en permanence « comme une Cocotte-Minute sur le point d’exploser », rappelle Trisha Ziff dans l’ouvrage qu’elle consacre au photographe mexicain d’origine grecque. « Chaque jour quelqu’un s’y fait réduire en bouillie ou quelque chose y explose. » Les accidents de la circulation sont légion. S’y ajoutent les catastrophes naturelles (inondations et tremblements de terre) et, bien entendu, les innombrables meurtres…

Metinides ne voulait rien rater et a toujours cherché à être le premier sur place. « Il a suivi une formation d’infirmier pour pouvoir accompagner les ambulances. La nuit, il se couchait tout habillé et laissait allumée la radio de la police », note Boris Müller.

Son surnom d’« El Niño » (« le petit garçon »), comme on continue à l’appeler à plus de 80 ans, lui a été donné par les pompiers et les policiers qui, lorsqu’il accourait sur les lieux des accidents, tout jeune, le faisaient monter sur leurs épaules pour lui faciliter la tâche.

Ses photographies ont fait le bonheur des nota roja (« pages rouges »), les journaux à sensation mexicains. On ne saurait pourtant les réduire à de simples images de faits divers. Metinides leur a insufflé une esthétique toute cinématographique. Passionné de films de gangsters dès son plus jeune âge, il avoue à Trisha Ziff avoir toujours « abordé une scène de crime comme il aurait regardé un film » : « Je ne photographiais pas que les cadavres, mais aussi les agents de police en train de faire leur travail. J’essayais de saisir toute la scène d’un coup – non seulement les morts et les armes, mais l’histoire entière. »

Autre particularité de Metinides : sa compassion pour les victimes. Condamnant les dérives actuelles – et notamment l’étalage que font les journaux des atrocités commises par les narcotrafiquants –, El Niño défend une certaine philosophie conjuguant ambition documentaire et respect humain. Il raconte à Trisha Ziff qu’il se rendit un jour sur le lieu du meurtre de trois vieilles dames. Il photographia tout en détail, les cadavres, mais aussi la maison, le jardin et les animaux domestiques. « Lorsque je fus de retour au journal et montrai toutes mes photos au rédacteur, il choisit celle du perroquet des vieilles dames pour la “une”, avec ce titre : “LE TÉMOIN DU CRIME !” »

 

press 003

Books

La mariée était en rouge

Lors d’une réunion à la coopérative, le secrétaire du Parti annonce l’ouverture d’un grand MAgasin POpulaire au centre du village (1). Les membres présents doivent choisir ensemble une vendeuse. Après que plusieurs propositions ont été écartées, Saba lève la main :

« Lisa, je propose Lisa. Elle a fait des études et elle sait faire les calculs, et puis elle est polie et aimable. »

Le secrétaire du Parti regarde Saba, perplexe. A-t-elle avalé son cerveau ? Une étrangère, internée au village pour ré­éducation, vendeuse au Ma-Po ? Et si elle vole ? Si elle fait de la propagande auprès des villageois durant son travail ?

« Qu’elle tente de voler, et nous le saurons tout de suite, réplique Saba. Et puis par où veux-tu qu’elle s’échappe de ces montagnes ? Quant à cette histoire de propagande, la pauvre fille, elle s’est laissé embarquer là-dedans par amour : à mon avis, elle ne comprend tout simplement rien à nos affaires. »

Le secrétaire du Parti se laisse convaincre et Lisa obtient finalement le poste.

Lisa est italienne et son mari, Wilfred, autrichien. On les a amenés de la capitale par un après-midi de printemps. Tous, sur la place du village, ont assisté à leur arrivée. Un événement qui n’a plus rien de nouveau désormais. On les a installés dans une maison abandonnée à demi en ruines, près de chez Saba.

Dans le voisinage, Saba a été la première à leur rendre visite. Elle a fait un gâteau, un revani, et est allée frapper à leur porte un après-midi, le plat à la main.

« Je suis venue vous rendre visite, je sais que vous ne connaissez encore personne. »

Ils sont restés bouche bée. Puis ils l’ont fait entrer. Quand Saba s’est levée pour rentrer chez elle, il faisait déjà nuit.

Lisa était arrivée en Albanie avec son premier mari, un ingénieur italien, dans les années 1930. Ce dernier était mort dans un accident de la route. Et dire qu’il était justement venu pour en construire, des routes ! Veuve, elle avait décidé de rester en Albanie avec ses deux petites filles. C’était encore l’âge d’or des acclamations, « Vive Victor-Emmanuel, roi d’Italie et d’Albanie (2) ». Pendant la guerre, Lisa était tombée éperdument amoureuse de Wilfred, un Autrichien entré en Albanie juste après l’invasion de la Pologne, en septembre 1939. Peut-être un réfugié du Reich qui, pour franchir la frontière, avait dû taire son appartenance politique, devenant ainsi suspect dans un camp comme dans l’autre. Ils s’étaient mariés et avaient survécu à la guerre.

En 1945, avant que ne tombe le rideau de fer, les autorités avaient offert à Lisa l’opportunité de quitter le pays pour retourner en Italie. Volontiers, à condition cependant d’y aller avec son nouveau mari. Non, lui avait-on répondu, elle pouvait aller en Italie avec ses filles, mais lui n’était pas autorisé à quitter l’Albanie. Lisa avait fait tous les bureaux du ministère des Affaires étrangères et ceux du Comité central du Parti, en vain : Wilfred devait rester dans le pays. Qui sait pour quelles raisons. On racontait toutes sortes de choses : qu’il avait travaillé comme espion au service des Anglais et des Américains, ou bien des Allemands, qui l’auraient envoyé en Albanie pour faire la chasse aux Juifs… Mais on n’a jamais su la vérité. Pour finir, Lisa avait donc décidé de ne pas quitter l’Albanie sans son bien-aimé Wilfred. Pas désarmée pour autant, elle avait contacté sa famille en Italie et avait envoyé ses filles là-bas : on ne sait jamais, et si ce pays fermait ses frontières pour toujours ? Quoique non, une fermeture totale, elle n’y croyait pas vraiment. Au bout du compte, pensait-elle, tôt ou tard, on accorderait un visa à Wilfred et ils partiraient ensemble. Comment pourrait-on fermer totalement un pays ? Comme un magasin… Non. Cette chère, douce, triste Lisa ne savait pas qu’un pays peut effectivement rester fermé, tout comme un magasin. Exactement comme quand les enfants du propriétaire, à sa mort, ne sachant pas encore qu’en faire, baissent le rideau, en attendant. Et comme par la suite ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, le rideau reste baissé pour toujours. Ou presque. Ruinant ainsi les choses auxquelles le père tenait tant. N’en reste alors qu’une odeur de moisi mêlée à l’amertume de quelques souvenirs habités par une malheureuse souris qui se trouve piégée à l’intérieur. Pour toujours.

Wilfred obtiendra un visa pour quitter l’Albanie en 1992 (3), de même que Lisa. Mais leurs deux visas n’auront pas la même destination : l’Autriche pour lui, l’Italie pour elle. Lisa voudra revoir ses filles, quarante-sept ans après. Wilfred, lui, ne se sentira pas prêt à entreprendre une nouvelle émigration. Son seul désir, mourir dans sa patrie.

À leur arrivée à Kaltra, Lisa et Wilfred s’établirent donc dans cette maison à moitié détruite que l’on baptisa alors la « maison des ennemis ».

Cette maison hébergea par la suite deux autres familles venues de la capitale. Une mère seule et ses deux filles. Superbes. Envoyées en rééducation pour prostitution. En tout cas, quoi qu’on entende par prostitution, les jeunes filles trouvèrent le moyen de s’amuser tout autant dans ce village plein de pierres. Et d’hommes.

La seconde famille était nombreuse, par comparaison : un grand-père, une grand-mère, un père, une mère et leurs deux enfants. Tous de la capitale. Le vieux avait été membre du Parti et du gouvernement, mais ensuite, comme disait Saba, « il était tombé du figuier ». Il avait sans doute manigancé quelque chose de gros, à ces hauteurs, et on l’avait envoyé pour rééducation dans le « village socialiste ». Ils devaient gratter la terre, tandis que les enfants allaient à l’école. Ce que faisaient, en somme, Saba et les habitants du village, sans pour autant être internés, à cette différence près que Saba connaissait cela depuis qu’elle était née. Pas les gens de la capitale.

L’amitié entre Lisa et Saba durera plus de quarante ans.

Elles s’échangeaient des recettes, tissaient côte à côte des tapis sur le métier. Saba amenait souvent Lisa chez ses sœurs pour qu’elles lui lisent l’avenir dans le marc de café. « Regarde, regarde bien, dit-elle à Esma. Tu ne vois pas quelque chose qui ressemble à une ouverture sur le monde du dehors ? La pauvre, elle s’est fait avoir à cause d’un homme, et ça fait des années qu’elle n’a pas vu ses filles… »

Lorsqu’on faisait remarquer à Saba que cette ouverture sur le dehors qu’elle voulait trouver dans le marc de café était contraire aux principes du Parti, elle rétorquait : « Moi, la politique, je n’y comprends rien. En tout cas elle, là, elle ne fait de mal à personne. Ennemie, mais ennemie de qui ? Lisa, elle n’est même pas capable de tuer une poule. Elle veut rejoindre ses filles, voilà tout. »

Saba sait que les gens comme Lisa paient le prix fort, et que c’est injuste. Au final, conclut-elle, tout système a ses failles. Lisa en est la preuve, mais, comme on dit à la campagne, quand on brûle l’herbe sèche, l’herbe verte brûle avec. Ainsi la verte Lisa se consumait-elle, loin de ses filles et de sa riche famille, passant les meilleures années de sa vie à vendre aux paysans du mauvais tissu et du poison contre les parasites.

 

Ce texte est extrait du roman La mariée était en rouge, à paraître chez Books éditions le 5 novembre. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

« L’Europe tremble, au bord d’une guerre généralisée »

De Winston
Amirauté (1)
24 juillet 1914

Ma chérie,
J’ai réussi à reporter mes conférences navales et je viendrai vous voir demain, vous & les chatons [leurs enfants Diana et Randolph, NdlR], par le train d’1 heure.
Je vous donnerai alors toutes les nouvelles. L’Europe tremble, au bord d’une guerre généralisée. L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie étant le document de ce type le plus insolent jamais conçu. À côté de cela, la formation d’un gouv. provisoire en Ulster, désormais imminente, paraît presque de la routine. (2)
Il faudra juger des événements à venir en Ulster quand ils se produiront. Personne ne semble guère s’en alarmer.
Avec mon tendre & profond amour,
W.

 


 

De Clementine
Pear Tree Cottage (3)
Lundi soir [27 juillet 1914]

Mon chéri
Je viens juste de raccrocher (4). C’est merveilleux d’entendre votre voix si clairement aussi loin –
J’avais tellement envie de vous prendre dans mes bras & d’embrasser votre cher visage – Mais je dois aussi vous dire que je ne suis pas une chatte [le surnom qu’elle se donne, NdlR] aveugle ! J’ai perçu une note de critique indulgente dans votre voix lorsque je vous ai dit que je n’avais pas vu l’ordre donné à la Première flotte dans les journaux ! Je me suis précipitée à la maison « les oreilles rabattues & la queue au vent » &  j’ai dévoré le « times » de la première à la dernière page, y compris les annonces & le courrier du cœur, mais sans succès ! Je soupçonne que l’édition du Times qui est distribuée dans ce coin reculé est imprimée pendant la nuit !
Bonne nuit, mon très cher amour – J’aime à croire que les choses s’amélioreront demain – Assurément, toute heure de sursis ne peut être que favorable au camp de la paix. Ce serait une mauvaise guerre –
Votre Clemmie
qui vous aime

 

 


 

De Winston
Amirauté
28 juillet 1914, minuit

Ma chérie & ma toute belle –
Tout se dirige vers la catastrophe & l’effondrement. Je suis intéressé, remonté à bloc & content. Ce n’est pas épouvantable d’être ainsi fait ? Ces préparatifs exercent sur moi une horrible fascination. Je prie Dieu de me pardonner ces effroyables passes de légèreté – Reste que je ferais tout mon possible pour la paix, & que rien ne m’inciterait à porter le premier coup par vilenie – Je n’arrive pas à me persuader que nous, dans notre île, nous ayons une sérieuse responsabilité dans la vague de folie qui a emporté les esprits du monde chrétien. Personne ne peut en mesurer les conséquences. Je me demandais si ces imbéciles de Rois & d’Empereurs ne pourraient pas se réunir & redonner du sens à la Royauté en sauvant les nations de l’enfer, mais nous sommes tous à la dérive, mus par une sorte de sourde transe cataleptique. Comme s’il s’agissait de chirurgie pour quelqu’un d’autre !
Les deux cygnes noirs du lac du parc St James ont un adorable petit – gris, duveteux, précieux & unique. Je les ai observés ce soir pour me changer de tous les projets & plans de bataille. Nous mettons l’ensemble de la marine sur le pied de guerre (sauf les réservistes). Et tout semble parfaitement au point dans le moindre détail. Les marins sont tout excités et sûrs d’eux. Tout le matériel est au niveau des dotations prévues. Tout est prêt comme jamais auparavant. Et nous sommes en alerte du matin au soir. Mais la guerre, c’est l’Inconnu & l’Inattendu ! Que Dieu nous garde, ainsi que ce que nous a légué notre long passé. Vous savez à quel point je serais prêt à fièrement risquer – ou si besoin est à donner – ma période d’existence pour que notre pays reste grand & célèbre & prospère & libre. Mais ces problèmes sont ts difficiles. Il faut essayer de mesurer l’indéfini & de peser l’impondérable – je suis sûr cependant que si la guerre survient nous leur donnerons une bonne raclée.
Ma chérie… Téléphonez-moi à heure fixe. Mais parlez en paraboles – car tous nous écoutent.
Embrassez donc les chatons & soyez aimée à jamais seulement de moi.
Je suis à vous seule,
W.

 

 


 

De Winston
Amirauté
31 juillet 1914

Secret
À ne pas laisser traîner –
mais à mettre sous clé ou à brûler.
Ma chérie –
Il y a encore de l’espoir bien que les nuages soient de plus en plus noirs. Je crois que l’Allemagne s’aperçoit de l’ampleur des forces dressées contre elle & essaye un peu tard de modérer son idiote d’alliée. Nous essayons de calmer la Russie. Mais tout le monde se prépare rapidement à la guerre et le couperet peut désormais tomber à tout moment. Nous sommes prêts.
Je ne pourrais pas vous dire tout ce que j’ai fait & les responsabilités que j’ai prises ces derniers jours : mais tout marche bien & tout le monde a bien réagi. Les journaux ont observé une retenue admirable…
L’Allemagne nous a envoyé une proposition aux termes de laquelle nous resterions neutres si elle promet de ne pas annexer de territoire français ni d’envahir la Hollande – Il est inévitable qu’elle annexe des colonies françaises & elle ne peut pas promettre de ne pas envahir la Belgique – qu’elle est contrainte par traité non seulement de respecter, mais de défendre. Grey [ministre des Affaires étrangères] a répondu que ces propositions sont impossibles & déshonorantes. Tout laisse donc présager une confrontation sur ces questions. Pourtant l’espoir n’est pas mort.
La Cité de Londres sombre tout simplement dans le chaos. Le système bancaire mondial est pratiquement en panne. On ne peut vendre ni valeurs ni actions. On ne peut emprunter. Bientôt, peut-être, il ne sera plus possible d’échanger un chèque contre des espèces. Le prix des marchandises augmente jusqu’à atteindre des niveaux de panique. Des centaines de pauvres vont se retrouver sans le sou… Mais je suppose que l’appréhension de la guerre heurte ces intérêts davantage ou autant que la guerre elle-même. Vivement la victoire si elle advient.
J’ai décidé de déplacer Callaghan (5) & de confier le commandement suprême à Jellicoe (6) dès qu’il deviendra certain que la guerre va éclater.
Hier soir j’ai de nouveau dîné avec le P.M. Serein comme jamais. Mais il me soutient bien pour toutes les mesures nécessaires.
Tous les officiers de l’Enchantress [Le yacht de l’Amirauté, NdlR] mobilisés partent en bloc pour l’Invincible. Je retiens par la force les 2 dreadnoughts turcs qui sont prêts [à livrer]. Pour l’Irlande, je crois que cela va se régler.
Je suis décontenancé d’apprendre que les dépenses du mois s’élèvent à 175 £. Veuillez SVP m’envoyer les factures à la fois pour Pear Tree & pour Admiralty House séparément. Il va falloir prendre des mesures de rigueur. Je vais régler les factures directement moi-même, & Jack [Churchill – son frère] pourra surveiller les dépenses courantes d’ici en votre absence.
Je vous envoie le chèque pour Pear Tree. Je suis si content que vous y trouviez repos et bien-être.
Avec mon plus tendre amour ma chérie –
Votre dévoué mari
W.

 

 


 

De Clementine
[Pear Tree Cottage]
31 juillet [1914]

Mon chéri
Tout ce que vous me dites dans votre lettre m’intéresse profondément. Je souhaiterais vraiment être avec vous en cette période tourmentée & exaltante. Je sais dans quel état d’esprit vous êtes – fourmillant de vie jusqu’au bout des doigts –
Je suis étonnée de la réserve des journaux – Quelle perversité de la part de l’Allemagne que de faire une proposition aussi cynique – La « cité » semble être une bulle vraiment fragile…
Je suis sûre que vous avez raison en ce qui concerne le commandement suprême de la flotte….
Les bébés vont bien et sont épanouis – Ils ont été terriblement déçus lorsqu’ils ont aperçu Jack [Churchill] qui descendait de la falaise en direction de la plage & ont découvert que ce n’était pas leur « Papa », mais celui de John George – Randolph s’est évertué à poser des questions sur votre absence pendant 5 minutes. Il est maintenant résigné, mais il n’est toujours pas convaincu de sa nécessité !….
Amour tendre pour vous, chéri, de la part de votre
Clemmie

 

 


 

De Winston
Amirauté
2 août 1914 1 h du matin

Ma chatte – ma chère –
C’est fini. L’Allemagne a éteint les derniers espoirs de paix en déclarant la guerre à la Russie, & la déclaration contre la France est attendue à tout moment.
Je comprends tout à fait votre point de vue – Mais le monde est devenu fou – & il faut que nous nous occupions de nous-mêmes – & de nos amis. Ce serait bien si vous pouviez venir un jour ou deux la semaine prochaine. Vous me manquez beaucoup – Votre influence quand elle me guide & ne va pas dans un sens contraire au mien m’est de la plus grande utilité.
Douce Kat – mon tendre amour –
Votre dévoué
W.

 


 

Le 3 août, l’Allemagne envahit la Belgique. Le Conseil restreint dans son ensemble était maintenant convaincu que la Grande-Bretagne devait intervenir pour défendre la neutralité belge ; il avait le soutien de tous les partis et il n’y eut pas de vote au Parlement. À 23 h le 4 août, son ultimatum ayant expiré, la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne.
Après l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, mis à part quelques brèves visites à Londres, Clementine demeura à Pear Tree, avec les enfants, jusqu’à la fin août.


 

 

De Clementine
[Pear Tree Cottage]
Mardi [vraisemblablement le 4 août 1914]

Brûlez cette lettre.
Mon chéri
J’ai cogité une heure ou deux à propos de la crise « Callico Jellatine (7)», qui Dieu merci est terminée, du moins pour l’essentiel.
Il ne reste plus que la blessure profonde au cœur d’un vieil homme. Si vous appliquez le mauvais cataplasme, la blessure s’envenimera – (Je sais que vous êtes occupé par une multitude de choses cruciales, mais ne soyez pas irrité par mes remarques à ce sujet, qui d’une certaine manière sont importantes elles aussi). Une entrevue avec le Souverain et une décoration seraient, à mon sens, un mauvais cataplasme. Pour un homme fier et sensible, une décoration en ces circonstances ne peut être qu’une insulte –
Je vous en prie, recevez-le vous-même & prenez-le par la main et offrez-lui un siège au Conseil (ou créez-en un pour lui), ou si c’est impossible, donnez-lui un quelconque poste de conseiller à l’Amirauté – Peu importe qu’il soit « un grand timide » – Il ne pourra plus rien dire et sa femme non plus – Ne considérez pas cette affaire comme insignifiante. En ces temps, vous avez besoin de tous les cœurs & de toutes les âmes – Il faut éviter que même une petite clique de retraités puisse ressentir de l’amertume & se mette à jacasser. Si vous lui accordez un poste d’honneur et de confiance, toute la marine pensera qu’il a été traité aussi bien que possible vu les circonstances & qu’on lui a épargné toute humiliation –
Cela empêchera les gens qui sont maintenant au sommet de l’arbre de penser « Dans quelques années, c’est moi qui serai jeté comme une vieille chaussure » – Jellicoe & Beatty & Warrender & Bayly (8), qui sont actuellement la fine fleur du Ministère, n’ont que quelques années de moins que Callaghan.
Et puis ne sous-estimez pas le pouvoir de nuire des femmes. Je ne veux pas que Lady Callaghan & Lady Bridgeman (9) forment une ligue de femmes d’officiers retraités pour vous dénigrer, telles de vieilles pies. La peine de cette malheureuse Lady Callaghan sera intense, mais si vous êtes bon avec lui maintenant, elle ne pourra qu’en être atténuée ; et s’il est toujours en poste, elle sera astreinte à une certaine discrétion.
Quoi qu’il en soit, je vous supplie de le voir – Si c’était moi – s’il refusait le poste, je le presserais ardemment encore & encore… de l’accepter, en disant que vous avez besoin de ses services – Il le croira & reviendra sur sa décision, & il ne restera plus de désagrément dans cette pénible affaire.

 

 


 

De Winston
Amirauté
9 août 1914

Ma chérie,
Le document ci-joint vous dira ce que l’on sait officiellement. C’est un bon résumé. Ne manquez surtout pas de le brûler immédiatement.
Je suis plongé dans le travail jusqu’au cou & j’ai beaucoup de retard.
Cela m’inquiète un peu que vous soyez sur la côte. Il y a une chance sur cent qu’il y ait un raid – mais malgré tout il y en a une : & Cromer a un bon terrain d’atterrissage pas loin.
J’aimerais bien que vous fassiez réparer l’auto & que vous la gardiez à proximité pour pouvoir filer – au moindre signe de danger. Je me demande en fait si je ne devrais pas vous rappeler immédiatement, à la Callaghan – « Baissez le drapeau & revenez à terre. »
Embrassez les Chatons de ma part.
Mon tendre amour à vous tous
Votre très attentionné & dévoué,
W.

 

 


 

De Clementine
[Pear Tree Cottage]
9 août [1914]

Mon amour
… J’ai eu une très bonne idée – Au printemps prochain, lorsque nous pourrions peut-être nous permettre une automobile à nouveau, pourquoi n’achèterions-nous pas plutôt 2 alezans « aux longues queues élégantes » pour nous promener une heure tous les matins. Cela vous serait beaucoup plus utile qu’une auto & me ferait tellement plaisir – Assurément, cela ne devrait pas coûter si cher ?
Les « visiteurs » s’enfuient d’ici & la « saison » est gâchée pour les pauvres petits résidents, qui ne toucheront pas de shekels cette année. Ils sont très tristes & se lamentent sur leur sort. Hier, dans un effort désespéré pour contenir le reflux des touristes, les autorités locales ont fait afficher sur l’écran du cinéma local l’appel pathétique suivant – (en substance, car je ne suis pas sûre des mots exacts)
« Visiteurs ! Pourquoi quittez-vous Cromer ? Mrs Winston Churchill et ses enfants sont en villégiature dans les environs – Si l’endroit est assez sûr pour elle, assurément, il est assez sûr pour vous ! »
Quel merveilleux exploit a dû être la prise de Mülhausen (10). Aucune allusion n’y est faite dans l’édition des journaux du dimanche que nous recevons ici.
J’attends avec impatience votre lettre avec les nouvelles secrètes – Elle sera détruite immédiatement. J’espère que dans cette lettre vous me parlez du corps expéditionnaire. Est-ce que j’ai raison de penser que certains sont déjà partis ? Soyez gentil & écrivez-moi à nouveau pour m’alimenter en morceaux de choix – Je me comporte de manière tellement raisonnable & sage, assise sur la plage & jouant avec mes chatons, & m’occupant de ma petite maison, mais comme j’aimerais me précipiter pour être près de vous et au cœur de l’action.
C’était exaltant de voir ce petit destroyer impertinent ramener le cargo [ennemi] – Comme j’aurais aimé que ce soit Bill (11), mais je ne crois pas que cela ait pu être lui. Sa mission actuelle est de patrouiller l’estuaire de la Wash, qui n’est que bancs de sable – J’espère qu’il les évite soigneusement.
Votre Clemmie qui vous aime
Miaou

[…]

 


 

De Winston
Amirauté
11 août 1914

Ma chérie,
Ces quelques mots d’un Winston ts fatigué. Le Corps expédre qui vous tracasse tellement est en route & sera sur place à temps. Ce serait bien si je pouvais m’éclipser pour vous rejoindre & jouer au sable sur la plage. Ici mon travail est très lourd & si intéressant que je ne peux pas le quitter.
Mais là je vais vraiment m’arrêter.
Toujours avec tout mon amour
W.

 

 


 

De Clementine
[Pear Tree Cottage]
12 août [1914]

Mon chéri à moi
Je sens une réelle note d’épuisement dans votre lettre.
Voyons, faites-vous vraiment tout ce qu’il faut pour ne pas être trop fatigué ?
1) Ne jamais oublier votre promenade à cheval le matin –
2) Aller au lit bien avant minuit, bien dormir & interdire que l’on vous réveille à chaque fois qu’un Belge tue un Allemand (vous devez dormir 8 heures chaque nuit pour être au mieux de votre forme)
3) Ne pas trop fumer & éviter les indigestions.
Souhaitez-vous que je vienne pour un jour ou deux lundi prochain & que je vous asticote gentiment de manière à ce que vous fassiez toutes ces choses ? Ou faites-vous déjà le nécessaire tout seul comme un bon garçon –
Lorsque la méchante & sévère Grimalkin [vieille chatte acariâtre, NdlR] est absente, j’ai l’impression que vous retombez dans un délicieux état de « laissez faire » pour ce qui est des détails –
Les plages dorées sont si belles & n’attendent que vous pour qu’on les couvre de fortifications & il y a un petit cours d’eau qui a vraiment besoin d’être endigué – Mais hélas, c’est trop loin –
Au revoir, mon adoré. Je suis si fière de vous & je vous aime énormément.
Votre Clemmie
qui vous aime

 

 


 

De Clementine
[Admiralty House]
Samedi [19 septembre 1914 ?]

Mon cher & unique amour
… Je vous en prie, n’allez pas penser que je suis moi fatigante ; mais je veux que vous avertissiez le P.M. de la visite que vous projetez de faire à Sir John French (12). Ce serait très impoli de votre part si vous ne le faisiez pas & il en serait mécontent et blessé –
Bien sûr, je sais que vous consulterez K[itchener] (13) – Sinon le voyage aurait l’air d’une escapade de fin de semaine, & non d’une mission – Vous seriez surpris & furieux si K filait voir Jellicoe sans consulter qui que ce soit –
J’aurais préféré, mon chéri, que vous n’ayez pas ce désir impérieux d’y aller – Cela me désole de voir que vous êtes déprimé & mécontent de la position exceptionnelle que vous avez atteinte grâce à des années de perspicacité & d’efforts incessants – Le P.M. se repose sur vous & vous écoute de plus en plus. Vous êtes le seul jeune à occuper une position qui compte au Conseil. C’est vraiment pervers de votre part de ne pas être fier d’être Premier lord de l’Amirauté dans la plus grande guerre depuis l’origine du monde. Et il reste encore beaucoup d’autres choses à faire & vous seul en êtes capable…
Vous savez que les marins ne peuvent rien accomplir seuls &, même si vos préparatifs sont si parfaits qu’il ne semble pas y avoir grand-chose à faire pour l’instant, ce n’est pas le moment de passer la main à quelqu’un d’autre ou de permettre aux marins qui ont été encadrés & soumis au joug ces deux dernières années de prendre les choses en main –
Soyez gentil, réjouissez-vous & ne piaffez d’impatience. Aussi grands & glorieux qu’aient pu être les résultats de notre armée, elle reste petite, 1/8e des forces alliées – Alors que vous dirigez cette gigantesque marine qui, en fin de compte, décidera de l’issue de la guerre. Pardonnez-moi cette longue lettre, mais je n’ai rien d’autre à faire que de rester au lit & de réfléchir & votre état d’esprit actuel me rend anxieuse –
Votre Clemmie
qui vous aime

[…]

 

 


 

De Winston
Amirauté
19 novembre 1914

Très secret
Ma chérie,
J’ai de bonnes nouvelles pour Goonie. French vient de prendre Jack [Churchill] dans l’état-major. Il l’a fait de son propre chef, sans que Jack ou moi lui ait rien demandé. Mais j’en suis ts reconnaissant, parce que même s’il y a toujours du danger, le risque est moindre & le travail plus intéressant. Jack a connu des conditions de service très éprouvantes & il mérite bien de profiter de sa bonne fortune…
Les pourceaux [la flotte allemande] se concentrent à Wilhelmshaven, & la situation revient absolument à « jouer au chat et à la souris ». Qui sera la souris ?….
… K. a mis son armée en mouvement, ce qui agite bcp les esprits, en vue de l’invasion attendue de longue date. Mais nous n’aurons pas cette chance.
Avec tout mon tendre amour & force baisers
Votre dévoué qui vous aimera toujours
W.

 

Ce texte est tiré de Winston et Clementine Churchill, Conversations intimes, 1908-1964, à paraître le 7 novembre aux éditions Tallandier. Il a été traduit par Antoine Capet et Dominique Boulonnais.

 

Mortelle voie ferrée

Kunming-Haiphong. 855 kilomètres de voie ferrée reliant le Vietnam à la province chinoise du Yunnan, au cœur d’une nature hostile, dans une région montagneuse et boisée. C’est une ligne de chemin de fer à l’histoire extraordinaire que le dessinateur chinois Li Kunwu, auteur d’Une vie chinoise et de Les Pieds bandés, nous raconte dans son dernier ouvrage, La voie ferrée au-dessus des nuages.

Inaugurée en 1910 par les Français, qui voulaient étendre leur influence au nord de l’Indochine et atteindre la riche province du Yunnan, plus de soixante mille hommes participèrent à sa construction, dans des conditions extrêmes. Un chantier d’autant plus titanesque que les colons imposèrent à leur main-d’œuvre une cadence infernale : la ligne fut achevée en six ans à peine. On estime à douze mille le nombre d’ouvriers qui y perdirent la vie. « Tous les matériaux de construction tels que l’acier, les rails, les brouettes, les explosifs et une partie de la logistique étaient importés d’Europe, arrivant par la mer et remontant le fleuve Rouge depuis Haiphong jusqu’à Manhao, dans le centre du Yunnan. Ils étaient ensuite acheminés à dos de cheval et de mulet », explique l’un des personnages de Li Kunwu. « Au plus fort du chantier, en 1904, trois cents à quatre cents convois, soit douze mille chevaux, empruntaient chaque jour les sentiers escarpés. »

Pas moins de cent soixante-douze tunnels furent creusés et 3 456 ponts érigés, certains figurant parmi les ouvrages d’art les plus spectaculaires au monde, tel le mythique pont aux Arbalétriers, qui illustre la couverture de l’ouvrage. Des panoramas exceptionnels, que les dessins en noir et blanc de Li Kunwu reproduisent avec une expressivité telle que certaines vignettes se succèdent comme autant de « visions fantastiques ». C’est que le dessinateur chinois, explique James Smart dans le Guardian, a toujours été « moins intéressé par les personnages – leurs visages sont souvent rendus en quelques traits, assez simplement, au point de les rendre anonymes – que par les paysages de sa Chine natale ».

Books

 

VOIEFERREE_00_FR_p83-87-1

VOIEFERREE_00_FR_p83-87-2

VOIEFERREE_00_FR_p83-87-3

VOIEFERREE_00_FR_p83-87-4

VOIEFERREE_00_FR_p83-87-5

 

« Eichmann n’avait pas de mobiles criminels »

Joachim Fest : Ces procès [les procès KZ (1)] ont désormais révélé, tout comme l’avaient déjà fait en partie les procès de Nuremberg et les procès qui ont suivi, mais surtout à Nuremberg, un nouveau type de criminel.

Hannah Arendt : Il s’agit effectivement d’un nouveau type de criminel : je suis d’accord avec vous, quand bien même j’apporterais quelques restrictions. Pour nous, un criminel est quelqu’un qui a des mobiles criminels. Et, lorsque nous examinons Eichmann, il n’avait en vérité absolument pas de mobiles criminels. Du moins ce qu’on entend habituellement par l’expression « mobiles criminels ». Il voulait participer. Il voulait dire Nous, et cette participation, ce désir de dire Nous, suffisait tout à fait à rendre possibles les plus grands crimes. Les crimes de Hitler ne sont cependant en réalité pas ceux qui sont vraiment caractéristiques de ce genre de choses ; car ils étaient impuissants sans le soutien des autres. Par conséquent qu’y a-t-il là de particulier ? Je ne prendrai en compte qu’Eichmann parce que je le connais. Et je dirai tout d’abord ceci : eh bien, c’est le fait de participer, c’est au sein de la participation, lorsque de nombreux individus agissent de concert, que naît la puissance. Aussi longtemps qu’on est seul on est toujours impuissant, si fort soit-on. Ce sentiment de puissance qui naît de l’action de concert n’est nullement mauvais en soi, il est universellement humain. Et il n’est pas bon non plus : il est tout simplement neutre. Il s’agit simplement là d’un phénomène humain universel qu’il faut décrire en tant que tel. Cette action procure un sentiment de plaisir extrême. Je ne vais pas commencer à me lancer dans des citations à ce sujet – on pourrait le faire pendant des heures s’agissant de la Révolution américaine. Je dirais ici que la perversion propre à l’action consiste dans le fait de fonctionner, et que ce fonctionnement procure un sentiment de plaisir qui est toujours présent ; mais je dirais aussi que tout ce qui est en jeu dans l’action, y compris dans le fait d’agir de concert – délibérer ensemble, parvenir à des décisions précises, endosser la responsabilité, penser ce que nous faisons –, tout cela est éliminé dans le fait de fonctionner. Nous avons ici affaire au fait de tourner purement à vide. Et c’est le plaisir de ce pur fonctionnement qui était tout à fait évident chez Eichmann. Je ne crois pas qu’il était mû par un désir de puissance. Il était le fonctionnaire type. Et un fonctionnaire, lorsqu’il n’est rien d’autre qu’un fonctionnaire, est vraiment un homme très dangereux. Je ne crois pas que l’idéologie ait joué un grand rôle là-dedans. C’est cela qui me paraît décisif.

Lorsque je parlais d’un nouveau type de criminel, j’avais en vue le fait suivant : aussi bien en Allemagne que dans les pays alliés, on a assisté après la guerre à la tendance à diaboliser les dirigeants du IIIe Reich. Les Allemands n’ont cessé de voir dans ces dirigeants, à commencer par Hitler, et jusqu’à Eichmann, la bête émergeant des profondeurs et il se peut qu’ils aient ainsi voulu se forger un certain alibi. Car celui dans les profondeurs duquel la bête est tapie est naturellement beaucoup moins coupable que celui en qui se tapit un homme tout à fait ordinaire de l’envergure d’un Eichmann.

Celui-ci est également fort intéressant.

Vraiment ? Soit. Chez les Alliés on s’est trouvé en présence d’un fait tout à fait analogue : on a occasionnellement disculpé, j’en veux pour preuve l’esprit de conciliation, la politique d’apaisement menée jusqu’en 1939. Et, de l’autre côté, la victoire sur cette bête surgie des profondeurs est apparue beaucoup plus resplendissante lorsqu’on avait affaire à l’homme en chair et en os.

Il me semble que la diabolisation de Hitler est une affaire qui a beaucoup plus concerné les Allemands, y compris les émigrés allemands, que les Alliés eux-mêmes.

Les Alliés ont en fait été épouvantés, une épouvante démesurée et sans précédent lorsque la vérité est apparue au grand jour. C’est là ce qu’on sous-estime de manière catastrophique en Allemagne. Cela signifie qu’on a sous-estimé jusqu’à quel point ils ont été saisis d’épouvante lorsqu’ils ont subi cette épreuve, lorsque le simple soldat a vu ce qui s’était passé à Bergen-Belsen et ainsi de suite… J’ai [appris] cela au cours d’innombrables entretiens. J’ai vécu à l’étranger – et je peux donc vous dire… Or, comme vous l’avez dit d’une part justement, la démonisation (Dämonisierung) sert à se forger un alibi. On succombe ainsi au démon incarné dans la personne en chair et en os et en conséquence on est soi-même déchargé de toute culpabilité. Mais avant tout… Voyez-vous, toute notre mythologie ou toute notre tradition voit effectivement dans le diable l’ange déchu. Et l’ange déchu est pourtant, c’est évident, beaucoup plus intéressant que l’ange qui est toujours demeuré un ange, et qui ne donne lieu à aucune histoire. Cela signifie que le mal a aussi joué, avant tout dans les années 1920 et 1930, le rôle en vertu duquel lui seul serait véritablement profond, n’est-ce pas ? Et vous retrouvez également cela en philosophie – le négatif, ce qui donne la véritable impulsion de l’histoire, et ainsi de suite. On peut en suivre la trace très loin. En conséquence : lorsqu’on fait appel au démon, on se rend non seulement intéressant, mais on s’attribue déjà aussi secrètement une profondeur dont les autres sont dépourvus. Les autres manquent tellement de profondeur qu’ils n’ont pas tué d’autres hommes dans les chambres à gaz. J’ai dit cela intentionnellement bien sûr, mais c’est ce qui en ressort. Or, s’il y a bien quelqu’un qui n’a pas fait appel à cette dimension, c’était bien monsieur Eichmann.

[…]

Vous avez déjà évoqué précédemment le fait que notre conception du mal ou du bien, telle qu’elle a été formulée dans notre aire culturelle sur le plan religieux, philosophique et littéraire, n’englobe pas le type d’Eichmann. L’une des thèses de votre livre – elle apparaît dès le sous-titre – concerne la « banalité du mal ». De nombreux malentendus lui sont associés.

Oui, voyez-vous, ces malentendus sont vraiment au cœur de toute la polémique, ils font partie de ce petit nombre de malentendus qui sont authentiques. Cela signifie qu’à mon avis ces malentendus auraient de toute façon existé, quoi qu’il arrive. Cela a d’une certaine manière beaucoup choqué, et je le comprends fort bien, car j’en étais moi-même très choquée. Pour moi aussi, il s’agissait là de quelque chose à quoi je n’étais vraiment pas préparée.

Or, l’un des malentendus est le suivant : on a cru que ce qui est banal est également quelque chose qui se produit dans la vie de tous les jours (alltäglich). Et je pensais… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je n’ai absolument pas voulu dire : il y a un Eichmann en chacun de nous, chacun de nous porte en lui un Eichmann ou le diable sait quoi. Rien de tel ! Je peux fort bien me représenter une situation où je parle avec quelqu’un [qui] me dit quelque chose que je n’ai jamais entendu auparavant, quelque chose qui n’appartient nullement au registre de la vie quotidienne. Et je dis alors : « C’est extrêmement banal. » Ou bien : « C’est médiocre. » C’est en ce sens-là que j’ai voulu dire que c’était banal.

La banalité était un phénomène qu’on ne pouvait pas ne pas voir. Le phénomène s’est exprimé pour ainsi dire sous la forme de clichés et de manières de parler fantastiques dont la résonance nous a en permanence frappés. Je vais vous dire ce que j’entends par banalité, car une histoire que Jünger a racontée un jour et que j’avais oubliée m’est revenue à l’esprit à Jérusalem.

Pendant la guerre Ernst Jünger s’est rendu chez des paysans de Poméranie ou de Mecklembourg – non, je crois que c’était en Poméranie (il raconte cette histoire dans Rayonnement [ses Journaux de guerre]), et le paysan avait reçu des prisonniers de guerre russes qui sortaient tout droit des camps et qui étaient bien sûr absolument affamés – vous savez comment on traitait les prisonniers russes là-bas. Et le paysan dit à Jünger : « On voit bien que ce sont des sous-hommes – ils se comportent comme du bétail ! Il n’y a qu’à voir : ils prennent la pâtée des chiens pour la bouffer. » Jünger remarque à propos de cette histoire : « Il semble parfois que le peuple allemand soit monté par le diable. » Il ne voulait pas dire par là démoniaque. Voyez-vous, cette histoire est d’une bêtise révoltante. Je veux dire : l’histoire est bête pour ainsi dire. L’homme ne voit pas que ceux qui se comportent de cette manière sont affamés, n’est-ce pas, et que chacun peut en faire autant. Mais cette bêtise a quelque chose de vraiment révoltant… Eichmann était tout à fait intelligent, mais il avait cette bêtise en partage. C’est cette bêtise qui était si révoltante. Et c’est précisément ce que j’ai voulu dire par le terme de banalité. Il n’y a là aucune profondeur, rien de démoniaque ! Il s’agit simplement du refus de se représenter ce qu’il en est véritablement de l’autre, comprenez-vous ?

 

Ce texte est tiré de « Eichmann était d’une bêtise révoltante », paru chez Fayard le 30 octobre. Il a été traduit par Sylvie Courtine-Denamy.

Le dernier amour de Thomas Mann

Dans Charlotte à Weimar, roman publié en 1939, Thomas Mann imaginait les retrouvailles d’un Goethe vieillissant avec Charlotte Buff, la femme qui, quarante-quatre ans plus tôt, lui avait inspiré Les Souffrances du jeune Werther. Dans Königsallee, l’écrivain Hans Pleschinski reprend l’intrigue, mais remplace Goethe par Mann lui-même. Nous ne sommes plus dans l’Allemagne post-napoléonienne, mais dans celle d’Adenauer, et la bien-aimée de jadis est un bien-aimé : Klaus Heuser, que Thomas Mann avait connu à l’été 1927. Heuser n’était alors qu’un jeune lycéen de 17 ans. Le journal de l’écrivain nous apprend que ce fut sa « dernière passion » et « la plus heureuse » ; il se souvient avec émotion de son front appuyé contre celui du jeune homme et du baiser qu’ils échangèrent…

Pleschinski raconte ce qui aurait pu se produire, mais n’a en fait jamais eu lieu : leurs retrouvailles à Düsseldorf en 1954. Le prix Nobel est invité par la cité rhénane pour une lecture de son dernier roman, Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull. La tribu Mann s’installe dans un luxueux hôtel de la Königsallee (la plus célèbre avenue de la ville). Or, Heuser, de retour d’Inde avec son nouvel amant Anwar, vient d’y défaire ses bagages (en réalité, c’étaient les parents de Heuser qui se trouvaient dans le même hôtel).

Le roman connaît depuis sa sortie un beau succès. Il est le premier à transformer Thomas Mann, l’écrivain du XXe siècle sans doute le plus admiré outre-Rhin, en personnage de fiction. Pleschinski a respecté en cela la règle des « soixante ans », estime Ernst Osterkamp dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Cette règle, énoncée pour la première fois par Walter Scott, voudrait que « le délai idéal pour rendre compte dans un roman d’événements historiques » soit d’à peu près deux générations. À l’image de l’ensemble de la critique allemande, Osterkamp salue le talent de Pleschinski, qui a su recréer l’atmosphère si particulière des années 1950, ce « mélange de nouveau départ et de réaction, marquée à la fois par l’ouverture culturelle et les résidus du nazisme ». Autres qualités de Königsallee : son jeu ironique – fait d’incessantes allusions – avec l’œuvre de Thomas Mann, et sa galerie de personnages burlesques, les enfants Mann en premier lieu. Dès qu’Erika, fille survoltée et passablement égocentrique de l’écrivain, découvre le nom de Klaus Heuser sur le registre de l’hôtel, elle met tout en œuvre pour éviter des retrouvailles qui ne manqueront pas d’ébranler, pense-t-elle, l’esprit de son père… Klaus, aussi homosexuel que Thomas, s’acoquine pour sa part avec Anwar. Quant à Golo, le fils mal-aimé, il espère, par le biais de Heuser, obtenir la reconnaissance de son illustre géniteur…

Le bon et le mauvais russe

Après le succès de « La langue russe au bord de la crise de nerfs » (Znak, 2007), Maxime Krongaouz se penche cette fois sur la façon dont Internet fait évoluer le langage. En distinguant les différents groupes qui s’y font entendre. Il y a d’abord les padonki (du russe « podonki » : voyous, déchets), qui mettent un point d’honneur à bafouer les règles de l’orthographe. Ainsi s’amusent-ils à taper « afftar » au lieu de « avtor », pour le mot russe « auteur ». Leur mérite est d’avoir complètement désinhibé la communication écrite, soutient Krongaouz dans une interview au journal en ligne Gazeta.ru, car « l’école soviétique a enraciné en chacun de nous l’angoisse de la faute ». À l’opposé, les grammar nazzi traquent avec zèle le moindre faux pas orthographique. Mais la tendance la plus saillante des dernières années reste le sentimentalisme engendré par l’arrivée massive sur le Net des adolescentes et de leur vocabulaire (comme « mimimi » pour « mignon »). Alors, est-ce la langue de Pouchkine qu’on assassine ? Certes non, répond l’auteur, persuadé que l’inépuisable créativité de l’univers numérique enrichit et régénère le russe.

Meilleures ventes d’essais au Royaume-Uni : Surprenante Albion

The World According to Bob (« Le monde selon Bob »), de James Bowen, Hodder & Stoughton
2 The Reason I Jump (« Pourquoi je saute »), de Naoki Higashida, Sceptre
1913 – The Years Before the Storm (« 1913 :  l’été du siècle »), de Florian Illies, Clerkenwell
4 Holloway (« La route de la vallée »), de Robert Macfarlane, Dan Richards et Stanley Donwood, Faber
Gwynne’s Grammar (« La grammaire de Gwynne »), de N. M. Gwynne, Ebury Press 
Now and Forever (« Maintenant et toujours »), de Bernie Nolan, Hodder & Stoughton
7 A Long Walk Home (« Une longue marche vers chez soi »), de Judith Tebbutt, Faber 
Disraeli: the Two Lives (« Les deux Disraeli »), de Douglas Hurd et Edward Young, Weidenfeld
9 The Art of Thinking Clearly (Arrêtez de vous tromper !), de Rolf Dobelli, Sceptre
10 Lean In (En avant toutes), de Sheryl Sandberg , WH Allen
The Sunday Times, 5 août 2013.

Pour la première fois depuis longtemps, la liste des bestsellers publiée par le Sunday Times ne compte pas un seul livre relatif à une émission ou un animateur de cette télévision de caniveau dont raffolent les Anglais. [Lire « Lu à la télé », Books, n° 22, mai 2011, p. 11.] On trouve même, parmi les dix livres du palmarès, deux très sérieux ouvrages historiques : « 1913 : l’été du siècle », par Florian Illies [voir Books, n° 39], un journaliste allemand qui montre l’aveuglement de la plupart des hommes, y compris parmi les plus intelligents de leur époque, devant l’imminence de la catastrophe (une leçon peu rassurante) ; et « Les deux Disraeli », par l’ancien diplomate Douglas Hurd – une biographie où l’on apprend que « Dizzy », le Premier ministre préféré de la reine Victoria, ne jurait que par le pouvoir et le rang. Mais il est vrai que l’on pardonne beaucoup à un homme si capable d’humour qu’il émit sur son lit de mort cette unique requête : qu’on n’informe pas la reine de son état avant son décès ; elle lui demanderait encore de transmettre un message au défunt Albert.

Avec les Anglais, le sentimentalisme n’est jamais loin. L’ouvrage en tête des ventes, « Le monde selon Bob » de James Bowen, est l’autobiographie d’un musicien de rue et de son chat. L’auteur est l’archétype du héros britannique moderne : l’homme qui a renoncé à une mauvaise habitude (en l’occurrence, consommer de l’héroïne) est bien plus admirable que celui qui n’a jamais succombé.

Les Britanniques ont, outre les animaux, de l’empathie pour les malades et semblent faire preuve d’un goût inextinguible pour le récit de leurs souffrances. Ils les béatifieraient presque, en l’absence d’êtres vertueux aux alentours. Les récits de malades sont à nos contemporains ce que les vies de saints ou les livres des martyrs furent en leur temps. Deux ouvrages, l’un sur l’expérience de l’autisme (The Reason I Jump, de Naoki Higoshida), l’autre sur le cancer (Now and Forever, de Bernie Nolan), se classent respectivement aux deuxième et sixième rangs.

Ceci étant dit, je suis très agréablement surpris de voir figurer, à la cinquième place du palmarès, « La grammaire de Gwynne », un manuel écrit par un homme d’affaires septuagénaire, N. M. Gwynne. Les Britanniques ont grand besoin d’apprendre à parler et à écrire en bon anglais : les professeurs d’université ne cessent de se plaindre que les étudiants étrangers écrivent et parlent bien mieux cette langue que leurs camarades britanniques. Sans doute à juste titre : le meilleur anglais au monde reste celui que parlent les lettrés Indiens.

Médecin psychiatre à la retraite, Anthony Daniels vit entre la France et le Royaume-Uni.

L’origine du mal

« La question de l’origine n’est jamais abordée dans les romans de ce nouveau courant que l’on appelle “narcolittérature” », expliquait Francisco Haghenbeck au quotidien El Nacional lors de la sortie de son livre. « Les universitaires, bien sûr, ont étudié l’histoire du trafic de drogue au Mexique, mais, du côté de la fiction, rien. »

Située dans les deux régions frontalières de Tijuana et Ciudad Juárez, connues pour l’intensité de leur criminalité, l’intrigue du « Printemps du mal » se déroule de 1930 à 1953 et mêle habilement les personnages fictifs aux personnages réels, comme les gangsters américains Bugsy Siegel et Lucky Luciano, la légendaire « Nacha », première baronne mexicaine de la drogue, ou encore Maximino Ávila Camacho, le gouverneur de Pueblo et frère de l’ancien président Manuel Ávila Camacho. Car la genèse du trafic de drogue met en évidence deux choses, explique Haghenbeck : « La responsabilité des États-Unis et de leur guerre contre la drogue dans le déchaînement de la violence, et la complicité du pouvoir mexicain dans l’essor du trafic. »