Au début du XIXe siècle, le nord de l’État de New York était connu sous le nom de « Burned-Over District » (littéralement « le district consumé »). L’expression faisait référence aux accès de ferveur religieuse qui s’emparaient régulièrement de la région pour s’y répandre comme une traînée de poudre. Ces mouvements « revivalistes » disparaissaient aussi soudainement qu’ils étaient apparus (1). Néanmoins, parmi tous les prédicateurs qui ont émergé à cette époque, un homme créa un culte qui se révélera durable : Joseph Smith, le fondateur du mormonisme. [Lire « Comment les mormons ont conquis l’Amérique », Books, n° 33, juin 2012.]
Au Ier siècle de notre ère, la Judée avait connu une situation comparable. La population juive était alors animée d’un profond ressentiment envers l’occupant romain et la classe sacerdotale qui collaborait avec l’Empire. Et manifestait un goût immodéré pour les prophètes et prêcheurs en tous genres.
Le meilleur témoignage dont nous disposions sur la vie des Juifs en ce temps et en ces lieux nous vient de La Guerre des Juifs de l’historien juif Flavius Josèphe – une œuvre qui se lit comme un long inventaire de messies autoproclamés. L’un d’eux, que l’on connaît sous le seul nom de « l’Égyptien », dirigea une marche de 30 000 hommes vers Jérusalem, menaçant de s’emparer du pouvoir ; un autre (un certain rabbin Judas) tenta, lui, de convaincre la population de ne plus payer ses impôts et de prendre Dieu pour seul maître. Mais, de tous ces personnages charismatiques, un seul est resté dans les mémoires : Jésus de Nazareth.
En anglais, le mot « Zealot », avec une majuscule, signifie « zélote ». C’est le titre qu’a donné l’universitaire américain Reza Aslan à une nouvelle biographie de Jésus. Comme il le reconnaît lui-même, celui-ci n’avait rien d’un zélote à proprement parler. Au Ier siècle, en effet, ce terme désignait un mouvement politique révolutionnaire apparu à Jérusalem à l’époque de la révolte juive contre Rome, en 66 – c’est-à-dire bien après la mort de Jésus. En revanche, la notion de « zèle » était déjà profondément ancrée dans le judaïsme, depuis la lointaine époque de la traversée du désert. Pinhas, petit-fils d’Aaron, fut le premier à l’incarner. Dans le livre des Nombres, il est dit que celui-ci transperça d’une lance un Israélite, ainsi que la païenne qui partageait sa couche. Ce meurtre lui valut la franche approbation de Dieu : « Pinhas […] a détourné mon courroux des Israélites, parce qu’il a été, parmi eux, possédé de la même jalousie que moi » (Nombres, XXV, 11) Ainsi le zèle est-il une passion jalouse du caractère sacré de Dieu, et une volonté farouche de punir Ses ennemis.
Au temps de Jésus, cette passion revêtait en Judée un caractère à la fois religieux et politique. Dieu avait promis à son peuple la terre d’Israël en héritage éternel. Or, le pouvoir était désormais aux mains des Romains ; leurs troupes gardaient le Temple ; et les collecteurs d’impôts s’enrichissaient sur le dos des pauvres. Dans ce contexte, le désir d’indépendance nationale se confondait avec l’aspiration à restaurer la souveraineté de Dieu. Les deux convergeaient dans l’idée du Messie, à la fois Rédempteur divin et chef temporel. C’est précisément cet enchevêtrement de griefs ayant trait au séculier et au céleste qui rendait la Judée si difficile à administrer pour les Romains : chaque fois qu’un légionnaire se conduisait mal, les Juifs y voyaient une offense contre Dieu. Les actes de provocation étaient si nombreux qu’on a le sentiment, en lisant Flavius Josèphe, que la désastreuse révolte de 66 était inéluctable.
Mais des siècles durant, le monde chrétien a eu tendance à extraire Jésus de son contexte historique. Dès saint Paul, la doctrine a mis l’accent sur le Christ comme principe cosmique – le Logos, le fils de Dieu – au détriment de sa figure humaine. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, avec la montée en puissance dans les études bibliques de « la quête du Jésus historique », que les chrétiens ont commencé à admettre qu’il était un prêcheur juif, et que ses vues concernant Dieu et la rédemption étaient liées à la culture de l’époque. [Sur ce débat historique, lire notre dossier « Qui étaient-ils vraiment ? Jésus, Marie, Judas et les autres », Books, n° 18, déc. 2010-janv. 2011.]
Aslan écrit dans son livre qu’il faut, pour comprendre Jésus, comprendre cette culture et la notion de zèle qui battait en son cœur. Il s’appuie sur un ensemble bien établi de recherches pour brosser un portrait à la fois vivant et accessible du Christ en nationaliste juif, « un zélateur révolutionnaire emporté, comme tous les Juifs de son temps, par l’agitation politique et religieuse de la Palestine du Ier siècle ». Il n’ignore pas que, même aujourd’hui, cette idée fera l’effet d’un choc pour nombre de lecteurs chrétiens : le Jésus réel, écrit-il, « a peu à voir avec l’image du gentil berger forgée par les premiers chrétiens ». Bien entendu, quiconque souhaite écrire à propos de la figure historique du Christ se heurte à de sérieux problèmes. À l’instar de Moïse, Bouddha ou Mahomet, nous le connaissons seulement à travers des textes religieux, et non des documents objectifs (Les Antiquités juives de Flavius Josèphe est la première source profane à le mentionner, quelque soixante ans après sa mort (2)). Or les Saintes Écritures – qu’il s’agisse des Évangiles, des Actes des Apôtres ou des Épîtres de saint Paul – sont, comme le montre Aslan, le produit d’une lutte interne à la chrétienté sur la bonne manière de se souvenir de Jésus. L’objectif n’était pas l’exactitude des faits, mais la vérité spirituelle, ce qui rend très difficile de jauger la valeur historique de ces textes.
Les évangélistes avaient à cœur de faire coïncider l’histoire de Jésus avec les attentes des Juifs au sujet du Messie. Le comprendre permet de saisir le sens de certains conflits et de certaines contradictions apparaissant dans les quatre Évangiles. Aslan en fournit un exemple, à propos de l’origine géographique du Christ. Il suffit d’avoir écouté des chants de Noël pour savoir que le divin enfant est né à Bethléem ; on le connaît pourtant sous le nom de Jésus de Nazareth – une bourgade de Galilée.
Pour expliquer ce hiatus, l’Évangile selon Luc invente une histoire hautement improbable sur la façon dont, juste avant la naissance de Jésus, ses parents furent amenés à voyager de Nazareth à Bethléem pour les besoins d’un recensement ordonné par les Romains. Les détails ne sont pas cohérents, mais là n’était pas la question, comme l’explique Aslan. Il fallait doter le Christ de racines à Bethléem, pour le faire naître au même endroit que le roi David. Car, après tout, le Messie était censé être issu de sa lignée.
On ne peut se faire une idée de Jésus qu’au travers des Écritures, mais il faut, pour en apprécier la pertinence, avoir une idée préalable de ce à quoi pouvait ressembler Jésus… C’est là tout le paradoxe pour qui écrit sur le sujet. Aslan s’engage hardiment dans ce cercle vicieux, animé par la conviction que le Christ fut, avant tout, un rebelle juif. À l’en croire, il était à l’image de « l’Égyptien », du rabbin Judas ou encore de saint Jean-Baptiste : un virtuose de la religion qui jouait sur les modes habituels d’expression des griefs juifs pour soulever les masses. Dans un passage à l’emphase caractéristique, Aslan affirme que « le nouvel ordre mondial annoncé par [Jésus] était tellement radical, tellement dangereux, tellement révolutionnaire, que Rome ne pouvait concevoir d’autre réponse que l’arrestation et l’exécution de [ses adeptes] pour cause de sédition ».
Bien des éléments peuvent aller dans ce sens, et la lecture que donne Aslan des Évangiles aide à en éclairer certaines ambiguïtés. Prenez, par exemple, le passage où Jésus s’entend demander s’il est « permis ou non de payer l’impôt à César ». En réponse, il prend un denier et demande de qui est son effigie. « De César », lui répond-on ; sur quoi Jésus poursuit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu, XXII, 17-21). Dans cette forme [la traduction donnée ici est celle de la Bible de Jérusalem, NdlR], le message donne l’impression d’aller dans le sens d’une sorte de quiétisme politique. Continuez à payer vos impôts, semble dire Jésus, et à obéir au gouvernement, car l’argent et les affaires terrestres sont de son ressort. Mais confiez votre âme, la seule chose qui compte vraiment, à Dieu.
Aslan explique que le même passage peut être traduit d’une tout autre façon : « Eh bien alors, rendez à César la propriété qui lui appartient, et à Dieu celle qui est la Sienne. » Lu ainsi, Jésus a des accents bien plus proches de ceux d’un zélote réclamant que le peuple et la terre d’Israël – propriétés de Dieu – Lui soient rendus et libérés de la domination romaine. L’auteur soutient que ce sont des paroles de ce genre qui ont amené Jésus à être considéré comme un « brigand », terme utilisé à l’époque pour désigner toutes sortes de révolutionnaires populaires en Judée. Dès lors, on ne peut interpréter la crucifixion du Christ aux côtés de deux « brigands » comme une façon pour les Romains de l’insulter en le rabaissant au statut de voleur. Il s’agissait plus sûrement, dans cette acception, de rebelles dont le crime était, tout comme le sien, d’avoir mené campagne en faveur de l’indépendance.
Tout ceci contribue à un portrait cohérent et souvent convaincant de la figure de Jésus, de ce qu’il était et de ce qu’il voulait. Le problème (que reconnaît Aslan, mais dont il ne se saisit pas complètement), c’est que le Christ des Évangiles est bien plus qu’un nationaliste juif. S’il n’avait été que cela, on ne se souviendrait pas davantage de lui aujourd’hui que de « l’Égyptien ». Certes, comme le montre Aslan, ses paroles avaient une portée politique lorsque Jésus parlait de Dieu comme de son Père, ou qu’il faisait référence à lui-même comme au Fils de l’Homme, ou encore qu’il annonçait la venue prochaine du royaume des cieux. Mais elles avaient aussi une signification bien plus large et plus mystérieuse. On pourrait dire que Jésus a radicalisé le langage du messianisme juif d’une façon telle que cet idiome a pu être retourné contre le judaïsme lui-même. C’est cet acte de créativité religieuse, davantage que son zèle, qui a fait d’un petit prêcheur et faiseur de miracles juif le fils du Dieu de la chrétienté.
Cet article est paru dans The New Republic le 30 juillet 2013. Il a été traduit par Delphine Veaudor.