Jésus, ce rebelle

Au début du XIXe siècle, le nord de l’État de New York était connu sous le nom de « Burned-Over District » (littéralement « le district consumé »). L’expression faisait référence aux accès de ferveur religieuse qui s’emparaient régulièrement de la région pour s’y répandre comme une traînée de poudre. Ces mouvements « revivalistes » disparaissaient aussi soudainement qu’ils étaient apparus (1). Néanmoins, parmi tous les prédicateurs qui ont émergé à cette époque, un homme créa un culte qui se révélera durable : Joseph Smith, le fondateur du mormonisme. [Lire « Comment les mormons ont conquis l’Amérique », Books, n° 33, juin 2012.]

Au Ier siècle de notre ère, la Judée avait connu une situation comparable. La population juive était alors animée d’un profond ressentiment envers l’occupant romain et la classe sacerdotale qui collaborait avec l’Empire. Et manifestait un goût immodéré pour les prophètes et prêcheurs en tous genres.

Le meilleur témoignage dont nous disposions sur la vie des Juifs en ce temps et en ces lieux nous vient de La Guerre des Juifs de l’historien juif Flavius Josèphe – une œuvre qui se lit comme un long inventaire de messies autoproclamés. L’un d’eux, que l’on connaît sous le seul nom de « l’Égyptien », dirigea une marche de 30 000 hommes vers Jérusalem, menaçant de s’emparer du pouvoir ; un autre (un certain rabbin Judas) tenta, lui, de convaincre la population de ne plus payer ses impôts et de prendre Dieu pour seul maître. Mais, de tous ces personnages charismatiques, un seul est resté dans les mémoires : Jésus de Nazareth.

En anglais, le mot « Zealot », avec une majuscule, signifie « zélote ». C’est le titre qu’a donné l’universitaire américain Reza Aslan à une nouvelle biographie de Jésus. Comme il le reconnaît lui-même, celui-ci n’avait rien d’un zélote à proprement parler. Au Ier siècle, en effet, ce terme désignait un mouvement politique révolutionnaire apparu à Jérusalem à l’époque de la révolte juive contre Rome, en 66 – c’est-à-dire bien après la mort de Jésus. En revanche, la notion de « zèle » était déjà profondément ancrée dans le judaïsme, depuis la lointaine époque de la traversée du désert. Pinhas, petit-fils d’Aaron, fut le premier à l’incarner. Dans le livre des Nombres, il est dit que celui-ci transperça d’une lance un Israélite, ainsi que la païenne qui partageait sa couche. Ce meurtre lui valut la franche approbation de Dieu : « Pinhas […] a détourné mon courroux des Israélites, parce qu’il a été, parmi eux, possédé de la même jalousie que moi » (Nombres, XXV, 11) Ainsi le zèle est-il une passion jalouse du caractère sacré de Dieu, et une volonté farouche de punir Ses ennemis.

Au temps de Jésus, cette passion revêtait en Judée un caractère à la fois religieux et politique. Dieu avait promis à son peuple la terre d’Israël en héritage éternel. Or, le pouvoir était désormais aux mains des Romains ; leurs troupes gardaient le Temple ; et les collecteurs d’impôts s’enrichissaient sur le dos des pauvres. Dans ce contexte, le désir d’indépendance nationale se confondait avec l’aspiration à restaurer la souveraineté de Dieu. Les deux convergeaient dans l’idée du Messie, à la fois Rédempteur divin et chef temporel. C’est précisément cet enchevêtrement de griefs ayant trait au séculier et au céleste qui rendait la Judée si difficile à administrer pour les Romains : chaque fois qu’un légionnaire se conduisait mal, les Juifs y voyaient une offense contre Dieu. Les actes de provocation étaient si nombreux qu’on a le sentiment, en lisant Flavius Josèphe, que la désastreuse révolte de 66 était inéluctable.

Mais des siècles durant, le monde chrétien a eu tendance à extraire Jésus de son contexte historique. Dès saint Paul, la doctrine a mis l’accent sur le Christ comme principe cosmique – le Logos, le fils de Dieu – au détriment de sa figure humaine. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, avec la montée en puissance dans les études bibliques de « la quête du Jésus historique », que les chrétiens ont commencé à admettre qu’il était un prêcheur juif, et que ses vues concernant Dieu et la rédemption étaient liées à la culture de l’époque. [Sur ce débat historique, lire notre dossier « Qui étaient-ils vraiment ? Jésus, Marie, Judas et les autres », Books, n° 18, déc. 2010-janv. 2011.]

Aslan écrit dans son livre qu’il faut, pour comprendre Jésus, comprendre cette culture et la notion de zèle qui battait en son cœur. Il s’appuie sur un ensemble bien établi de recherches pour brosser un portrait à la fois vivant et accessible du Christ en nationaliste juif, « un zélateur révolutionnaire emporté, comme tous les Juifs de son temps, par l’agitation politique et religieuse de la Palestine du Ier siècle ». Il n’ignore pas que, même aujourd’hui, cette idée fera l’effet d’un choc pour nombre de lecteurs chrétiens : le Jésus réel, écrit-il, « a peu à voir avec l’image du gentil berger forgée par les premiers chrétiens ». Bien entendu, quiconque souhaite écrire à propos de la figure historique du Christ se heurte à de sérieux problèmes. À l’instar de Moïse, Bouddha ou Mahomet, nous le connaissons seulement à travers des textes religieux, et non des documents objectifs (Les Antiquités juives de Flavius Josèphe est la première source profane à le mentionner, quelque soixante ans après sa mort (2)). Or les Saintes Écritures – qu’il s’agisse des Évangiles, des Actes des Apôtres ou des Épîtres de saint Paul – sont, comme le montre Aslan, le produit d’une lutte interne à la chrétienté sur la bonne manière de se souvenir de Jésus. L’objectif n’était pas l’exactitude des faits, mais la vérité spirituelle, ce qui rend très difficile de jauger la valeur historique de ces textes.

Les évangélistes avaient à cœur de faire coïncider l’histoire de Jésus avec les attentes des Juifs au sujet du Messie. Le comprendre permet de saisir le sens de certains conflits et de certaines contradictions apparaissant dans les quatre Évangiles. Aslan en fournit un exemple, à propos de l’origine géographique du Christ. Il suffit d’avoir écouté des chants de Noël pour savoir que le divin enfant est né à Bethléem ; on le connaît pourtant sous le nom de Jésus de Nazareth – une bourgade de Galilée.

Pour expliquer ce hiatus, l’Évangile selon Luc invente une histoire hautement improbable sur la façon dont, juste avant la naissance de Jésus, ses parents furent amenés à voyager de Nazareth à Bethléem pour les besoins d’un recensement ordonné par les Romains. Les détails ne sont pas cohérents, mais là n’était pas la question, comme l’explique Aslan. Il fallait doter le Christ de racines à Bethléem, pour le faire naître au même endroit que le roi David. Car, après tout, le Messie était censé être issu de sa lignée.

On ne peut se faire une idée de Jésus qu’au travers des Écritures, mais il faut, pour en apprécier la pertinence, avoir une idée préalable de ce à quoi pouvait ressembler Jésus… C’est là tout le paradoxe pour qui écrit sur le sujet. Aslan s’engage hardiment dans ce cercle vicieux, animé par la conviction que le Christ fut, avant tout, un rebelle juif. À l’en croire, il était à l’image de « l’Égyptien », du rabbin Judas ou encore de saint Jean-Baptiste : un virtuose de la religion qui jouait sur les modes habituels d’expression des griefs juifs pour soulever les masses. Dans un passage à l’emphase caractéristique, Aslan affirme que « le nouvel ordre mondial annoncé par [Jésus] était tellement radical, tellement dangereux, tellement révolutionnaire, que Rome ne pouvait concevoir d’autre réponse que l’arrestation et l’exécution de [ses adeptes] pour cause de sédition ».

Bien des éléments peuvent aller dans ce sens, et la lecture que donne Aslan des Évangiles aide à en éclairer certaines ambiguïtés. Prenez, par exemple, le passage où Jésus s’entend demander s’il est « permis ou non de payer l’impôt à César ». En réponse, il prend un denier et demande de qui est son effigie. « De César », lui répond-on ; sur quoi Jésus poursuit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu, XXII, 17-21). Dans cette forme [la traduction donnée ici est celle de la Bible de Jérusalem, NdlR], le message donne l’impression d’aller dans le sens d’une sorte de quiétisme politique. Continuez à payer vos impôts, semble dire Jésus, et à obéir au gouvernement, car l’argent et les affaires terrestres sont de son ressort. Mais confiez votre âme, la seule chose qui compte vraiment, à Dieu.

Aslan explique que le même passage peut être traduit d’une tout autre façon : « Eh bien alors, rendez à César la propriété qui lui appartient, et à Dieu celle qui est la Sienne. » Lu ainsi, Jésus a des accents bien plus proches de ceux d’un zélote réclamant que le peuple et la terre d’Israël – propriétés de Dieu – Lui soient rendus et libérés de la domination romaine. L’auteur soutient que ce sont des paroles de ce genre qui ont amené Jésus à être considéré comme un « brigand », terme utilisé à l’époque pour désigner toutes sortes de révolutionnaires populaires en Judée. Dès lors, on ne peut interpréter la crucifixion du Christ aux côtés de deux « brigands » comme une façon pour les Romains de l’insulter en le rabaissant au statut de voleur. Il s’agissait plus sûrement, dans cette acception, de rebelles dont le crime était, tout comme le sien, d’avoir mené campagne en faveur de l’indépendance.

Tout ceci contribue à un portrait cohérent et souvent convaincant de la figure de Jésus, de ce qu’il était et de ce qu’il voulait. Le problème (que reconnaît Aslan, mais dont il ne se saisit pas complètement), c’est que le Christ des Évangiles est bien plus qu’un nationaliste juif. S’il n’avait été que cela, on ne se souviendrait pas davantage de lui aujourd’hui que de « l’Égyptien ». Certes, comme le montre Aslan, ses paroles avaient une portée politique lorsque Jésus parlait de Dieu comme de son Père, ou qu’il faisait référence à lui-même comme au Fils de l’Homme, ou encore qu’il annonçait la venue prochaine du royaume des cieux. Mais elles avaient aussi une signification bien plus large et plus mystérieuse. On pourrait dire que Jésus a radicalisé le langage du messianisme juif d’une façon telle que cet idiome a pu être retourné contre le judaïsme lui-même. C’est cet acte de créativité religieuse, davantage que son zèle, qui a fait d’un petit prêcheur et faiseur de miracles juif le fils du Dieu de la chrétienté.

 

Cet article est paru dans The New Republic le 30 juillet 2013. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

 

 

Italian bankster

Sur la quatrième de couverture du nouveau livre de Walter Siti, on peut lire cette citation de Graham Greene : « Le roman est plus sûr. De nombreux éditeurs auraient eu peur de publier un essai sur ce thème. » Le thème au cœur de l’ouvrage ? « La dérive criminelle de l’économie, de la finance et de la politique », explique Pierluigi Battista dans le Corriere della Sera, qui poursuit : « Il ne s’agit pas d'un traité d’économie et de finance, mais d’un roman. Pas celui de la crise financière qui emporte l’Italie, l’Europe, l’économie mondialisée », non. « C’est le roman de l’abjection qui a infesté l’économie, l’Italie et l’Europe. »

Paru en 2012, l’ouvrage s’est invité parmi les meilleures ventes de la Péninsule il y a quelques mois, après avoir reçu le prix Strega, la plus prestigieuse récompense littéraire du pays. Siti y prend pour personnage principal Tommaso, un « bankster » comme il se définit lui-même, mi-banquier mi-gangster, enfant d’une famille pauvre de la banlieue romaine, qui s’est réfugié dans les mathématiques pour oublier son physique ingrat d’obèse et a fini par mettre son génie des nombres au service de la haute finance. Jusqu’à accumuler une fortune considérable grâce aux hedge funds et autres produits dérivés. Dévorant tout ce que la vie lui offre avec la voracité qu’il mettait autrefois à manger, avant la pose de son anneau gastrique, Tommaso résume à lui seul l’obsession contemporaine pour l’argent. Il est l’illustration parfaite de « l’apocalypse anthropologique provoquée par la financiarisation criminelle de l’économie et de la vie tout entière », poursuit Battista. « La célèbre question de Brecht dans L’Opéra de quat’sous (“Qui est le plus grand criminel, celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ?”) débouche ici sur la description de l’activité bancaire comme crime absolu. Pure mafia. Délinquance propre, qui a troqué le fusil contre l’ordinateur pour déplacer en un clic des montagnes d’argent sale, mais délinquance tout de même. »

Le récit de Siti est-il pour autant celui d’une déchéance totale, sans rédemption possible ? D’un monde où « résister ne sert à rien », selon le titre même de l’ouvrage ? Pas sûr, estime Eugenio Spagnuolo dans Panorama, pour qui la lucidité de Siti prouve au contraire que « résister sert bien à quelque chose ». Car derrière la dénonciation implacable de l’empire de l’argent, on voit poindre dans les « plis du roman » un nouveau « manifeste qui nous aide à une meilleure compréhension du temps présent ».

L’homme révolté

« Il y a deux sortes de personnages chez Jaroslav Rudiš, explique le quotidien tchèque Hospodárské Noviny. Soit, comme dans La Fin des punks à Helsinki [publié par Books éditions], ce sont des quadragénaires un peu punks, à l’image de l’auteur lui-même. Soit ce sont des paranoïaques. Vandam est de ceux-là. » Le narrateur et héros du dernier bestseller de Rudiš vit seul, quitte rarement son bar sordide de la banlieue pragoise et sort souvent les poings.

« Il se bat contre d’autres épaves, mais surtout contre lui-même, le passé de sa famille et la ville qui, à force d’entasser des poulets dans des immeubles, les transforme en coqs agressifs », résume le quotidien Mladá Fronta. Vandam participe même aux prémices de la «révolution de velours ».

Avant d’être un roman, et de s'installer en tête des meilleures ventes, l’ouvrage avait connu le succès sous forme de pièce de théâtre, à laquelle les monologues musclés de Vandam conféraient une véritable force. « Le livre est aussi vivant, rythmé, que la pièce, juge Dnes. Les images restent théâtrales, le ton véhément. »

L’histoire aux mains des journalistes

Le soir du 27 mai 1939, quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale, d’éminents représentants des deux camps qui allaient entrer bientôt en conflit festoyaient au palais de Guanabara, à Rio de Janeiro. Dans le grand salon de la résidence officielle du président brésilien Getúlio Vargas, une Edda Mussolini (la fille du Duce) totalement désinhibée improvisait une samba endiablée avec un diplomate nazi, sous les yeux du chef d’état-major de l’armée américaine, le général George Marshall.

Reconstituée dans le détail par le journaliste Lira Neto dans Getúlio. 1930-1945 – deuxième tome d’une vaste biographie du dictateur, paru cet été au Brésil –, la scène semble à première vue tout à fait anecdotique. En réalité, commente Oscar Pilagallo dans l’hebdomadaire Valor econômico, « elle résume à elle seule toute la politique étrangère du régime de l’Estado Novo, alors marquée par un subtil jeu d’équilibre entre les futures forces de l’Axe et les Alliés ». Une méthode caractéristique du biographe, qui est pour beaucoup dans le succès de ses ouvrages : « Traiter l’essentiel à partir de l’accessoire », résume Pilagallo dans son article, telle est la recette de l’auteur, dont l’énorme travail de recherche sur l’un des principaux personnages de l’histoire nationale a été financé par la vente anticipée des droits d’adaptation cinématographique de la biographie. « Aussi l’ouvrage abonde-t-il en images, offrant une matière première facilement transposable à l’écran », poursuit Valor econômico. « Mais la profusion de descriptions, qui rendent la lecture haletante, joue un rôle qui va bien au-delà de l’effet de style : elles sont, presque toujours, au service de la compréhension profonde de l’histoire. Tout le talent de Lira Neto tient à son art d’élaborer ces raccourcis visuels qui se substituent avantageusement à des pages et des pages d’explications ennuyeuses. » Le biographe parvient ainsi à recréer l’atmosphère tourmentée des années 1930, quand le Brésil sombra dans l’affrontement idéologique et la violence, avant de se tourner en 1937 vers la solution autoritaire d’un Getúlio Vargas pour rétablir l’ordre.

Mais la fortune de cette nouvelle biographie s’inscrit aussi, et peut-être surtout, dans une tendance lourde du marché éditorial brésilien, témoin ces dernières années d’un véritable engouement pour les ouvrages de vulgarisation historique. Aux yeux de l’universitaire Mauricio Cardoso, qui analyse le phénomène dans la revue Desenvolvimento, cet intérêt est lié, d’une part, à une nette « amélioration de l’estime de soi des Brésiliens, qui ont vu, depuis l’arrivée de Lula au pouvoir, le pays s’affirmer comme puissance mondiale » ; d’autre part, à « l’essor de la classe moyenne et la progression de la scolarisation ».

Achebe, fils de l’anglais

Chinua Achebe est souvent considéré comme le « père du roman africain moderne ». Dans ce recueil d’essais, il évoque bien entendu Tout s’effondre, l’ouvrage qui, en 1958, l’a rendu mondialement célèbre (et dont Actes Sud propose parallèlement une nouvelle traduction). Mais, d’une manière plus générale, Éducation d’un enfant protégé par la Couronne (allusion à l’inscription figurant sur son premier passeport) revient sur le thème central de son œuvre : les effets du colonialisme. Il y mène donc sans surprise quelques vieilles guerres, contre le racisme d’un Joseph Conrad accusé d’avoir donné une légitimité littéraire aux pires stéréotypes racistes, ou contre la condescendance du « saint » Albert Schweitzer. Mais Achebe ne cède pas ici au règlement de comptes, au contraire : « Il s’efforce d’écrire avec empathie et nuance plutôt qu’avec fanatisme », note Kaiama L. Glover dans le New York Times. Évoquant avec affection ses instituteurs britanniques, l’écrivain défend le rôle unificateur de l’anglais, idiome du colonisateur certes, mais dans lequel il a décidé d’écrire pour dépasser les clivages de son pays, qui compte plus de deux cents langues. 

Grandir à l’ombre du grand soir

J’aurais aimé que ce livre porte un autre titre. Celui qui a été choisi (Le jour où les skateboards seront gratuits) n’est pas mauvais en soi. Et il est emprunté à l’un des nombreux passages émouvants de ces Mémoires. Mais il ne rend pas justice à la délicatesse et à la profondeur de l’ouvrage, à son humour subtil et à son ironie débordante. C’est un peu comme si Isaac Bashevis Singer avait décidé d’intituler « Au temps pour moi », ou quelque chose du genre, Ennemies. Une histoire d’amour.

J’aimerais aussi que Saïd Sayrafiezadeh ait un nom plus facile à prononcer (essayez donc : say-rah-fie-za-deh). Parce que, au vu de ce premier livre fin et exigeant, voilà un homme dont on pourrait vouloir se souvenir et parler autour de soi.

Dans Le jour où les skateboards seront gratuits, Sayrafiezadeh raconte, comme une histoire pour s’endormir le soir, son enfance avec (et aussi sans) des parents membres zélés du Parti socialiste des travailleurs [le parti communiste américain]. Convaincus que la révolution était imminente aux États-Unis. Il leur suffisait de lutter. Et de se sacrifier. Et d’attendre.

Élevé à Brooklyn et à Pittsburgh dans les années 1970-1980, l’auteur était un bon petit révolutionnaire, du moins en apparence. Lorsque le père d’un ami, durant la crise iranienne des otages en 1979, lui demanda ce qu’il en pensait, le garçonnet répondit instinctivement (les capitales sont de lui) : « JE SOUTIENS LE COMBAT DES TRAVAILLEURS ET DES PAYSANS IRANIENS CONTRE L’IMPÉRIALISME AMÉRICAIN. » Ce n’est pas ainsi que l’on se fait des amis, à Pittsburgh.

Ce qui est drôle et navrant dans des citations comme celle-ci, c’est que l’auteur n’avait pratiquement aucune idée de ce dont il parlait. Le Parti socialiste des travailleurs n’était pas et n’est toujours pas explicitement une secte. Et ces Mémoires ne traitent pas exactement de lavage de cerveau. Mais c’est l’histoire d’un garçon qui a fini par comprendre qu’il « obéissai[t] à des règles particulières ». « C’étaient, bien entendu, les bonnes règles, poursuit-il, mais elles m’opposaient au reste du monde : ce qui était bien pour moi était mal pour les autres, et vice versa, mais je ne serais jamais capable de distinguer par moi-même ce qui était bien de ce qui était mal. »

Venu d’Iran faire ses études aux États-Unis, le père de Saïd, Mahmoud, est « l’un des plus éminents camarades » du Parti socialiste des travailleurs et un futur candidat à la présidentielle iranienne [en 1980]. Il abandonne son épouse américaine et leurs trois enfants lorsque Saïd, le benjamin, a neuf mois. Dans l’ardente philosophie politique de la famille, Mahmoud Sayrafiezadeh « n’était pas simplement un homme qui m’avait abandonné, mais un noble aventurier qui n’avait pas d’autre choix que de m’abandonner ». L’urgence et « l’énorme charge de travail » induites par la Révolution avaient toujours la priorité.

La mère martyre de l’auteur, Martha Harris, était issue de la classe moyenne de Mount Vernon, près de New York. Sœur du romancier Mark Harris, elle-même rêvait de devenir écrivain. (Tous les deux étaient nés Finkelstein, mais Mark changea pour un nom qu’il estimait moins connoté. Martha suivit son exemple.) Puis elle rencontra le père de l’auteur et consacra sa vie au Parti, jusqu’à s’interdire « toute vie sexuelle et même personnelle », en restant mariée pendant des décennies à un homme qu’elle ne voyait jamais, afin qu’il puisse continuer à vivre et travailler aux États-Unis. La sœur et le frère aînés de Saïd avaient été envoyés en bas âge vivre avec leur père. Le jour où les skateboards seront gratuits a le caractère d’un dîner en tête à tête. C’est une ballade triste et étrange sur la vie de Sayrafiezadeh avec Martha.

« Nous étions pauvres, ma mère et moi, écrit-il, nous vivions dans un monde sombre et lugubre, un monde de pessimisme et d’amertume où la tempête faisait rage et où les loups grattaient à la porte. » À certains moments, leurs privations, note-t-il, « touchaient à l’absurde ». Martha, par exemple, remplissait son sac à dos de lingettes volées chez le médecin. « Tout crime contre la société est un bon crime », expliquait-elle.

Le titre du livre ? Il vient d’un passage où l’auteur trouve le courage de réclamer un skateboard à 11 dollars. « Une fois que la Révolution aura eu lieu, lui répond-elle, tout le monde aura des skateboards parce que les skateboards seront gratuits. »

La mère de Sayrafiezadeh a consacré sa vie à la cause, une existence se résumant aux incessantes réunions, à la distribution de tracts et au démarchage pour vendre des abonnements au journal du Parti, The Militant. « Souffrir, et souffrir beaucoup, était le but, observe l’auteur. Il n’y avait rien de plus ignominieux que de réussir dans une société aussi moralement corrompue que la nôtre. » À certains moments, Saïd vire au guérillero haut comme trois pommes. Lorsqu’il joue à des jeux vidéo dans une pizzeria de Pittsburgh, il imagine que « [ses] armes [sont] les armes de Marx, Engels, Trotski, Jack Barnes [le leader du Parti]. Et les vaisseaux spatiaux qui [veulent] [l]e tuer [sont] pilotés par Jimmy Carter, Andrew Carnegie » et tous les autres imbéciles du monde capitaliste.

À d’autres moments, c’est un petit Américain typique, brûlant du désir de posséder les objets qu’il ne peut avoir. On trouve un passage hilarant, où il brûle d’envie de manger du raisin pendant les boycotts décrétés par Cesar Chávez dans les années 1970 (1). À mesure que l’on avance dans la lecture de ses Mémoires, affleure son désenchantement vis-à-vis de la cause et de ce qu’elle a fait à sa famille. Il est agressé sexuellement par un membre du Parti dans une scène écrite, comme souvent, tout en retenue. (Quand sa mère rapporte ces brutalités, un cadre du Parti hausse les épaules et déclare que, « dans une société capitaliste, tout le monde a des problèmes ».)Il commence à prendre conscience du caractère pathétique du Militant, qui ressemble à un fanzine de lycée. « C’est un journal aspirant à être un journal aspirant à la révolution mondiale », écrit-il. Sa mère finit par quitter le Parti, après avoir pris conscience qu’elle avait gâché sa vie en travaillant comme secrétaire et en soutenant la cause.

Dans Le jour où les skateboards seront gratuits, Sayrafiezadeh écrit avec une puissance et une retenue extraordinaires. Ma mention d’Isaac Bashevis Singer plus haut n’avait rien de fortuit. La prose de l’auteur possède ici le même sens de la comédie mêlée de mélancolie, et se nourrit en grande partie de la même curiosité pour ces lieux où se croisent et s’affrontent le désir, le sacrifice de soi et le sens des obligations envers la société.

Quand il décrit la désolation de son enfance, Sayrafiezadeh est étonnamment équitable, et presque nostalgique. « Il était plaisant, admet-il, d’être en présence d’hommes et de femmes qui consacraient leur vie à dévoiler ce qui était caché, à révéler les secrets implicites du monde. »

Essayez donc encore :« say-rah-fie-za-deh ».

Cet article est paru dans le New York Times le 1er avril 2009. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

En réanimation

Conservatrice dans un obscur musée londonien et experte en horlogerie, Catherine apprend la mort soudaine de son collègue Matthew, homme marié dont elle était depuis treize ans la maîtresse. Pour l’obliger à penser à autre chose, son chef, au courant de cette liaison, lui demande de restaurer un automate du XIXe siècle qui ressemble au premier abord à une reproduction du fameux canard de Vaucanson, supposément capable de digérer les aliments. Pour ce faire, il lui confie aussi le journal tenu par son commanditaire, un certain Henry Brandling, aussi fou d’amour et de chagrin qu’elle : cent cinquante ans plus tôt, cet aristocrate anglais s’était mis en tête de faire réaliser l’automate, dans l’espoir que le spectacle d’une mécanique imitant la vie guérisse son fils tuberculeux. Commence alors un dialogue imaginaire entre les voix des deux endeuillés. « Le roman fait alterner les efforts de Catherine pour comprendre et réanimer la mystérieuse créature et l’histoire de plus en plus étrange d’Henry et de sa création », résume dans The New Republic Judith Shulevitz, séduite, à l’unisson d’une critique anglo-saxonne dithyrambique, par cette méditation sur les rapports trompeurs entre la mécanique et la vie. 

Le roman du Nord-Ouest

En 1997, le Seattle Post-Intelligencer voulut élire les « douze livres essentiels du Nord-Ouest » américain, ceux qui avaient le mieux su « saisir son caractère et sa voix singulière ». Une trentaine de libraires, critiques et écrivains de la région furent mis à contribution. Un ouvrage sortit du lot, désigné par plus d’un tiers des participants : Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ken Kesey, son auteur, s’était rendu célèbre, à 27 ans, en publiant Vol au-dessus d’un nid de coucou. Mais c’est bien Une grande idée, son deuxième roman, publié en 1964, qu’il considérait comme son meilleur. L’action se déroule dans une petite ville de l’Oregon sauvage. Le clan des Stampers refuse de soutenir la grève des bûcherons de la région, s’efforçant au contraire d’en profiter pour développer l’affaire familiale. Un bras de fer s’engage avec le syndicat local. Lee, le cadet de la famille, parti douze ans plus tôt vivre et étudier sur la côte Est, est appelé à la rescousse. Mais cet intellectuel introverti brûle de se venger de son demi-frère, le fort, l’indépendant Hank, qu’il a surpris jadis en train de coucher avec sa mère… Un livre qui fait écho à la beauté comme à l’âpreté de la vie dans le Nord-Ouest. 

1914, crise de paranoïa

La Première Guerre mondiale, on le sait depuis l’école, est le fruit d’un engrenage d’alliances mal conçues, de motivations sournoises et des « événements de l’été 1914, qui ont fait exploser la poudrière balkanique et déclenché une réaction en chaîne », écrit A. W. Purdue dans le Times Higher Education. Mais les détails de cette marche de « somnambules », « qui a conduit le continent d’abord au bord du gouffre, puis droit dedans », comme l’écrit Nigel Jones dans The Spectator, méritaient un examen détaillé.

C’est ce que propose aujourd’hui Christopher Clark : une analyse non pas du « pourquoi » du conflit, mais de son « comment » – c’est-à-dire du mouvement individuel et collectif des dents de l’engrenage fatal. L’Autriche-Hongrie, d’abord, royaume bicéphale et dysfonctionnel (un « empire sans qualités »), est dirigée par un vieux monarque soucieux surtout de paraître musclé vis-à-vis de son homologue allemand, censé le protéger de la Russie. Face à elle, la Serbie, « État mafieux quasi barbare (…) dont la vie politique tient à la fois de l’opérette et du film de gangsters » (pour reprendre encore les termes de Nigel Jones), veut s’appuyer sur la Russie et la France pour secouer le joug des Habsbourg dans les Balkans. La Russie est, quant à elle, coincée entre le désir de voler au secours des « petits frères serbes, qu’elle transforme de bourreaux en victimes », selon Harold Evans du New York Times, et une peur panique de l’Autriche-Hongrie. La France, elle, redoute évidemment l’Allemagne. Quant à l’Angleterre, elle nage dans le paradoxe, explique Clark, car, « après une décennie employée à contenir la Russie, elle se retrouve obligée de contenir l’Allemagne pour défendre la Russie ». Et l’Allemagne ? Aux yeux de l’historien, elle n’est qu’un élément parmi d’autres de l’engrenage paranoïa-désinformation-mésestimation. Guillaume II, monarque instable et indécis, se serait fait conduire par ses généraux tout droit dans le piège que Bismarck avait identifié dès 1888 (« Une connerie dans les Balkans pourrait provoquer une énorme guerre européenne »).

Nigel Jones n’est pas d’accord avec cette thèse de la responsabilité partagée. Il voit en Christopher Clark un « teutonophile » qui fait l’impasse sur les documents officiels dévoilés par l’anarcho-socialiste Kurt Eisner et les travaux d’historiens comme Fritz Fischer et Imanuel Geiss, lesquels montrent que « l’Allemagne était parfaitement prête à utiliser la crise austro-serbe pour lancer une attaque préventive contre la France, avant de tourner sa machine de guerre contre la Russie – tout en croisant très fort les doigts pour que l’Angleterre persiste, comme elle l’avait fait depuis Waterloo, à rester en dehors des conflits continentaux ». On sait ce qu’il en fut. Il reste que Nigel Jones, lui, fait l’impasse sur les preuves apportées par Christopher Clark de la manière dont Français et Russes ont falsifié les documents pour imputer à Berlin la responsabilité de la catastrophe.

Ma cuisine zen

« Elle avait prévu de passer une seule année à l’étranger, mais Nancy Singleton Hachisu vit depuis plus de vingt ans dans un petit village japonais », explique David Tanis dans le New York Times. Car la Californienne passionnée par le monde des sushis y a rencontré Tadaaki, un fermier bio avec lequel elle a fondé une famille. La découverte de la météo très contrastée du nord du Japon fut un choc pour la jeune femme de San Francisco. « Il fallait composer avec des hivers rudes, et le concept d’une cuisine respectant le cycle des saisons a pris sens », raconte David Tanis. On ne choisit plus les légumes, ce sont eux qui vous choisissent, explique en effet dans un livre la gastronome qui n’a pas renoncé pour autant au champagne et aux gougères pour Noël. Dans l’ouvrage qu’elle consacre à son expérience, elle dévoile ainsi avec chaleur et simplicité à la fois son quotidien à la ferme – les fêtes, le riz qu’on repique, les légumes qu’on touche « pendant qu’ils sont encore vivants » – et 160 recettes (illustrées), comme celle du tofu ou des nouilles udon