L’Arabie d’avant

Bien qu’il ait été écrit dans les années 1980 à Paris, où son auteur, déchu de sa nationalité saoudienne, vivait en exil, Villes de sel n’avait jamais été traduit en français. C’était d’autant plus dommage qu’il s’agit du chef-d’œuvre d’Abdul Rahman Mounif, décédé en 2004. Villes de sel raconte la confusion, la tristesse et l’injustice provoquées dans la société traditionnelle par la découverte du pétrole – et de l’argent du pétrole – en Arabie. Sur le site Words without borders, Peter Theroux, le traducteur américain de Mounif, juge que cet imposant ouvrage en cinq volets n’est pourtant « pas plus sur le pétrole que Le Parrain n’est sur l’huile d’olive ». « Même s’il irrigue chaque page » de manière implicite, l’or noir n’est que le prétexte « qui a permis à l’auteur de brosser un tableau balzacien d’une société qui ne s’était pas encore frayé un chemin dans la littérature moderne ».

Le pays où l’argent est roi

« L’argent, on peut le compter, le devoir, le prêter ; il peut disparaître, circuler, partir en fumée ; avec lui, on peut payer, jouer ; l’argent peut travailler ; on peut aussi en hériter », note le romancier Patricio Pron dans le quotidien espagnol ABC au sujet du dernier livre de l’Argentin Alan Pauls. Contrairement à ce que laisse entendre son titre, l’ouvrage n’est évidemment pas une ronflante « histoire de l’argent », mais le récit des rapports affectifs entre un père, une mère et leur fils. L’écrivain nous fait suivre les hauts et les bas d’une famille argentine plutôt nantie, qui traverse les secousses politiques et économiques subies par le pays depuis les années 1970.

L’histoire commence par un tragique accident d’hélicoptère (fortuit ou provoqué ?), qui cause la mort d’un grand patron de la sidérurgie et fait disparaître dans les eaux boueuses du Rio de la Plata une valise pleine de dollars, sur laquelle les plongeurs de la police ne parviennent pas à remettre la main. À partir de cet événement inaugural, le narrateur d’Histoire de l’argent mitonne un récit dans lequel on rencontre, pêle-mêle : un père accro au jeu – aussi élégant qu’un dandy mais surtout très doué pour le calcul –, une mère qui investit tout dans la construction d’une villa sur la côte uruguayenne (entreprise qui sera aussi ruineuse pour son capital que pour son mariage), l’infernale succession des phases d’inflation et de déflation, les dévaluations à répétition de la devise nationale, deux divorces (de la mère et du fils), une séparation (du fils), la mort du père, de très nombreux revers de fortune et, à l’occasion, quelques coups de chance.

Dans un « passage magistral, qui justifie à lui seul la lecture de ce livre », estime Ernesto Calabuig dans les colonnes d’El Mundo, le narrateur adolescent relate un souvenir fondateur, celui de son père sortant de sa poche une énorme liasse de billets pour régler une course en taxi de 103 kilomètres exactement. « La scène, comme toutes celles de l’ouvrage où il est fait référence à l’argent palpable, aux espèces, aux billets, a quelque chose de sexuel, de presque pornographique », confie l’auteur lui-même dans un entretien accordé à la revue Página 12.

En définitive, écrit Patricio Pron dans ABC, « le lecteur assiste à une pièce tragi-comique (plus tragique que comique, bien entendu), au cours de laquelle trois personnes ne tissent de relations que par l’intermédiaire de l’argent (…). C’est l’illustration parfaite , conclut l’article, de ce qui arrive dans un pays où l’argent n’a plus de valeur, mais est pourtant la seule chose qui compte. »

Un enfant du paradis

Le lecteur français ne pourra malheureusement pas mesurer le petit événement littéraire que fut la sortie d’Un été sans fin à l’automne 2007 en Allemagne. Pour la première fois paraissait un livre qu’on ne pouvait pas lire, mais seulement écouter. Pas de support papier donc (ni numérique), mais quatre CD sur lesquels était enregistrée la voix de l’auteur lisant. Aujourd’hui, la traduction française est bel et bien imprimée, et la qualité du texte est telle qu’il ne perd rien à ce passage à l’écrit. « Ce que Kurzeck arrive à faire avec la langue allemande est unique : il l’ensorcelle », estime Christoph Schröder dans le Frankfurter Rundschau. « C’est un génie du souvenir et de la description », renchérit Marius Meller du Frank­furter Allgemeine Zeitung. De fait, l’auteur d’Un été sans fin a souvent été comparé à Marcel Proust et James Joyce.

Né en 1943 en Bohême, il en est expulsé, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme des millions d’autres germanophones. Sa mère s’installe avec son frère et lui à Staufenberg, dans les environs de Francfort ; le père, fait prisonnier, les rejoindra plus tard. Staufenberg compte à l’époque 1 600 habitants, dont 600 réfugiés. Dans Un été sans fin, Kurzeck évoque ses jeunes années dans le petit village et l’immortalise. « Il avait été un étranger dans un endroit (la Bohême) qu’il avait cru sa patrie. Peut-être est-ce à cause de cela qu’il n’a plus jamais voulu perdre sa nouvelle patrie », note Jörg Magenau dans le Tageszeitung.

« La misère et la souffrance des réfugiés jouent inévitablement un rôle, lorsque, par exemple, sa mère doit mendier un petit sac de farine et se fait chasser brutalement. Mais ce dont il est avant tout question dans ces souvenirs, c’est du bonheur de l’enfance, de la communion avec le monde, de l’époque bénie où l’environnement immédiat est encore un univers inépuisable », rapporte Tobias Lehmkuhl dans le Süddeutsche Zeitung. Les Kurzeck ont la chance d’être logés par la seule famille du village à posséder des livres. Tout le monde se connaît. Tout le monde connaît chaque animal, chien, poule, porc, bœuf, qui arpente les chemins de Staufenberg, boueux en hiver, poussiéreux l’été. L’auteur reconstruit par les mots le village, tel qu’il l’a connu. Un village où l’on s’endimanchait et où les voitures n’existaient quasiment pas. Pour Hubert Winkel du Zeit, l’ouvrage « tire son charme d’une description minutieuse et sensuelle à la fois, toujours recommencée, du même lieu au même moment, si bien que nous avons l’impression de jouir d’un moment d’éternité, d’une idylle d’où le temps linéaire a disparu, d’un avant-goût du paradis »

Books en a déjà parlé

Le Vice et la Grâce. L’affaire des religieuses de Sant’Ambrogio, d’Hubert Wolf, traduit de l’allemand par Jean-Louis Schlegel, Seuil, 560 p., 23 €, voir Books, n° 44, juin 2013, p. 12. La très sérieuse, très érudite, mais très sulfureuse histoire d’un couvent italien du XIXe siècle. Où l’on apprend comment un théologien allemand apôtre de l’obéissance – il inspira le dogme de l’infaillibilité pontificale – cultiva aussi des vices peu orthodoxes. L’affaire fut étouffée par le Vatican.

La Conquête sociale de la terre, d’Edward O. Wilson, traduit de l’anglais par Marie-France Desjeux, Flammarion, 383 p., 25 €, voir Books, n° 40, février 2013, p. 102. Une tentative d’expliquer les origines de la morale, du langage et de la religion. Par le plus grand spécialiste mondial des insectes sociaux.

L’Étoile de craie. Une liaison clandestine avec Paul Celan, de Brigitta Eisenreich (avec Bertrand Badiou), traduit de l’allemand par Georges Felten, Seuil, 367 p., 23 €, voir Books, n° 17, novembre 2010, p. 88. Une ethnologue autrichienne raconte sa rencontre avec le poète juif de langue allemande en 1952 à Paris, leurs rituels amoureux, leurs échanges littéraires, jusqu’à leur rupture dix ans plus tard.

Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, de Richard Wilkinson et Kate Pickett, traduit de l’anglais par André Verkaeren, Les petits matins, 500 p., 20 €, voir Books, n° 17, novembre 2010, p. 23. L’ouvrage choc de deux chercheurs britanniques montre que plus un pays est inégalitaire, moins il est efficace. Books a consacré un dossier complet à cette démonstration, et au débat qu’elle a suscité.
 

Si Keynes et Hayek étaient indiens…

« On appelle parfois Amartya Sen “la Mère Teresa de l’économie”. N’insultons pas Mère Teresa : elle a fait beaucoup de bien à son petit niveau, alors qu’avec ses recommandations Sen a causé d’énormes dégâts [en Inde]. » Cette charge de l’économiste Jagdish Bhagwati dans le quotidien indien Mint n’est qu’un exemple des attaques, souvent à la limite de l’injure, qu’il a lancées des semaines durant contre le nouveau livre de son célèbre confrère : An Uncertain Glory, consacré à l’avenir économique de l’Inde.

Comme Amartya Sen, Jagdish Bhagwati est un théoricien reconnu sur la scène mondiale, notamment pour ses travaux sur le commerce international ; comme lui, il enseigne dans une grande université américaine (Columbia) ; mais Bhagwati n’est pas prix Nobel d’économie. À ses yeux, An Uncertain Glory est la preuve de la duplicité de Sen, qu’il accuse, en substance, d’avancer masqué contre la croissance. Dans une lettre adressée à The Economist – l’hebdomadaire libéral auquel il entendait ainsi reprocher de soutenir le livre –, on peut lire ceci : « La vérité est que, après l’avoir longtemps considérée comme un fétiche, M. Sen s’est récemment résolu à apporter un soutien de pure forme à la croissance. Ni avant ni après les réformes de 1991 [sur la libéralisation de l’économie], il n’a explicitement défendu la moindre mesure favorable à l’expansion économique, comme par exemple l’ouverture au libre-échange et aux investissements étrangers. » Autrement dit, le soutien de Sen à l’économie de marché ne serait que poudre aux yeux, une orthodoxie de façade grâce à laquelle l’économiste espérerait faire adopter des mesures de redistribution populistes, coûteuses et dangereuses pour le pays.

En réalité, le prix Nobel, en spécialiste du développement, pense qu’il ne peut y avoir de croissance durable et bénéfique sans un investissement massif de l’État dans les services publics de l’éducation et de la santé. C’est à cette condition que les « capabilités » de la population – ainsi qu’il définit le « niveau de satisfaction des besoins humains permettant de se comporter en homme » – pourront être améliorées, et la productivité maximisée. Car enfin, comment concevoir une économie performante quand la majorité de la population ne sait pas lire et a le ventre vide ? Mais alors que Sen considère le progrès social comme un préalable à la croissance, Bhagwati estime que l’expansion du PIB est une priorité absolue, dont les plus pauvres toucheront in fine les dividendes.

Certains commentateurs voient dans le débat entre les deux économistes (Sen ayant pris soin de ne pas répondre frontalement aux attaques plutôt fielleuses de son adversaire) une résurgence de la célèbre querelle entre Keynes et Hayek. Si l’époque et le contexte sont différents, les enjeux, sont en revanche aussi importants pour l’Inde aujourd’hui que pour les États-Unis et l’Europe dans les années 1930. Alors que le pays se prépare aux élections générales de 2014, économistes et hommes politiques s’inquiètent du ralentissement de la croissance, dont le taux s’est tassé à 5 %, après avoir tourné des années autour de 8 %. Surtout, le sous-continent s’interroge sur la persistance de la très grande pauvreté, malgré deux décennies de croissance forte. Bhagwati et Sen proposent des lectures diamétralement opposées de la situation, et de la façon d’y remédier : l’un avance que les réformes menées ont permis à 200 millions d’Indiens de sortir de la pauvreté depuis les années 1990 ; le second souligne que 300 millions d’autres vivent toujours sans électricité, et que la moitié de la population n’a pas même accès à des toilettes. De ce verre à moitié plein ou à moitié vide, le nouveau gouvernement devra tirer des conclusions dans un sens ou un autre, au risque sinon de laisser s’installer en Inde une croissance sans développement.

Ce que le Canada doit aux Américains

Américains et Canadiens se qualifient volontiers de « bons voisins », mais leurs relations ne furent pas toujours aussi cordiales. Les États-Unis passèrent longtemps pour « l’ennemi traditionnel du pays », rappelle Tim Cook dans The Globe and Mail. À plusieurs reprises, le territoire du Canada fit les frais des affrontements entre Américains et Britanniques : envahi par les troupes des premiers en 1775, dans le contexte de la guerre d’Indépendance, « il a bien failli être conquis durant le conflit anglo-américain de 1812 », précise Cook.

C’est dire si le déclenchement de la guerre de Sécession en 1861 fut suivi avec intérêt de l’autre côté de la frontière. Les provinces canadiennes, encore soumises à la Couronne, ne prirent pas officiellement parti. Mais cela n’empêcha pas nombre de leurs ressortissants de se jeter dans la bataille. Dans l’ouvrage qu’il consacre à cet épisode, l’historien John Boyko estime que 40 000 Canadiens environ participèrent au conflit, en général du côté de l’Union. Des combattants sudistes passèrent eux aussi la frontière, en sens inverse, pour installer des bases arrière d’où ils planifièrent plusieurs attentats. Ces événements jouèrent un rôle non négligeable dans l’unification des provinces du Canada, après guerre. En effet, les faucons de Washington, qui prônaient l’annexion pure et simple de leur voisin, étaient sortis renforcés du conflit. L’Angleterre, de son côté, « ne cachait pas sa réticence à défendre des colonies dont la valeur lui semblait de plus en plus douteuse », note Emily Donaldson dans le Star. La conjugaison des deux facteurs fit rapidement progresser l’idée d’un Canada uni, mieux à même de résister. « Si les bonnes barrières font les bons voisins, la Confédération [le processus d’unification des provinces canadiennes] s’est révélée une excellente barrière », constate Donaldson.

La leçon de Cortázar

D’octobre à novembre 1980, l’écrivain argentin Julio Cortázar prend place chaque jeudi, de 14 à 16 heures, sur l’estrade d’un amphithéâtre de Berkeley, en Californie. L’auteur de Marelle, chargé de professer le temps d’un automne ses vues sur la littérature, y aborde la question des « chemins de l’écriture », consacre plusieurs sessions à la « nouvelle fantastique », développe le thème de « la musicalité », s’attarde sur « l’humour » ou encore « le jeu » dans la littérature. Au total, treize heures de cours, qui furent enregistrées et viennent d’être transcrites et publiées à Buenos Aires sous le titre Clases de literatura (« Cours de littérature»).

Grand mélomane et fin connaisseur de jazz, Cortázar improvise ses leçons : « Je ne serai pas systématique. Je ne suis ni un critique, ni un théoricien », déclare-t-il d’emblée aux étudiants venus l’écouter. « Le professeur le moins pédant du monde, rapporte Silvina Friera dans le quotidien Página 12, désacralise la relation maître-élève, la pulvérise. »

Mais « le Cortázar oral s’y révèle incroyablement proche du Cortázar écrit », poursuit la journaliste. « Même génie, fluidité parfaite, aucune digression. » La même humilité aussi, d’un écrivain qui s’est souvent dit inspiré : « Cela va vous paraître étrange, déclare-t-il, mais je vous le dis : j’ai souvent honte de signer mes nouvelles, car j’ai l’impression qu’elles m’ont été dictées, que je n’en suis pas le véritable auteur. J’ai parfois le sentiment d’être le médium qui reçoit et transmet un message. »

Il était une fois le LSD

« Début d’étourdissement, sensation d’angoisse, visions déformées, symptômes de paralysie, hilarité. » Voilà ce que l’on pouvait lire à la date du 19 avril 1943 dans le cahier de laboratoire d’Albert Hofmann. Le chimiste suisse venait de tester un composé synthétisé par ses soins quelques années plus tôt : le Lyserg Säure Diäthylamid (diéthylamide de l’acide lysergique) ou LSD. S’il ne devint jamais un médicament, comme l’avait espéré Hofmann, cet hallucinogène puissant eut un destin singulier, que retrace cette passionnante « biographie du LSD ». L’universitaire allemande Jeannie Moser y rappelle notamment que, après guerre, certains psychiatres préconisèrent que les praticiens consomment du LSD, afin d’être plus réceptifs à leurs patients. Adoptée par le mouvement hippie, puis par les informaticiens pionniers de la Silicon Valley, la drogue inspira même à quelques membres particulièrement imaginatifs (ou machiavéliques) de la CIA des rêves de contrôle neurochimique des consciences. Mais l’ouvrage de Moser a surtout le mérite de montrer que, dès sa conception, le LSD eut partie liée avec la littérature. Les autres chercheurs impliqués prirent en effet rapidement conscience de leur incapacité à rendre compte de la sensation que procurait la consommation de cet « enfant terrible », ainsi que Hofmann appela lui-même la substance dans un livre (1). « Face à ce besoin d’une formulation adéquate, les scientifiques ont laissé aux écrivains, au premier rang desquels Ernst Jünger et Aldous Huxley, le soin de décrire cette expérience », note le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Un coup doublement gagnant, car ces grands noms de la littérature ont aussi, par leur aura, « conféré une légitimité à ces recherches controversées ».

1| Albert Hofmann, LSD mon enfant terrible, L’Esprit frappeur, 2003 (réédition).
 

À la table d’Homo sovieticus

« Écrire à propos de la cuisine soviétique revient inévitablement à raconter l’histoire d’une attente, d’un désir non assouvi », admet Anya von Bremzen. L’auteur de Mastering the Art of Soviet Cooking est née en URSS en 1963. Soit, comme le précise le New York Times, « l’année de l’une des pires récoltes de toute la période poststalinienne ». En dépit de leur rareté, les mets de l’époque, leurs saveurs et leurs odeurs ont laissé une empreinte indélébile dans la mémoire de von Bremzen, devenue depuis une brillante critique gastronomique. Avec sa mère (émigrée comme elle aux États-Unis en 1974), elle a entrepris de faire de la cuisine de sa maison une « machine à remonter le temps », en revisitant les plats de l’Homo sovieticus. Ce livre savoureux, où la petite histoire se mêle à la grande, offre le récit de leur expérience. Il y est question de choucroute cuite dans un seau, de goulasch du pauvre, de l’incontournable salat Olivier (un genre de piémontaise très populaire en Russie), de kvass fait maison, sans oublier le dîner de fête que l’on concoctait chaque année, dans certains cercles dissidents, pour fêter la mort de Staline. 

Verdi à voix nue

Avec ses presque 1 200 pages, son édition soignée et son prix important (90 euros), ce volume est « le livre verdien de l’année », selon Lorenzo Arruga de Panorama. Les ouvrages consacrés au compositeur ne manquent pourtant pas en ce bicentenaire de sa naissance. Mais les sept cents lettres rassemblées et commentées par le musicologue Eduardo Rescigno ont le mérite, en plongeant dans l’intimité de l’homme, de corriger certains mythes. Ainsi apprend-on que ce symbole du Risorgimento n’était pas, à proprement parler, un homme engagé ; et encore moins le va-t-en guerre que pouvaient laisser croire ses compositions flamboyantes et ses sympathies pour l’unité italienne. Ainsi écrivait-il dans l’une de ces missives : « Je ne crois pas à la guerre. Elle ne répond aux exigences du peuple que par les massacres. » Les lettres racontent aussi « le mélange de sacré et de profane » qui formait le quotidien de Verdi, à qui sa femme Giuseppina Strepponi reprochait ses propos parfois virulents sur la foi et l’Église catholique. Voilà, conclut Arruga, un livre qui parle « comme l’on voudrait que tous les livres parlent » : la voix de Verdi y est « libre, pleine de fantaisie, ombrageuse et réconfortante à la fois ».