La vie des mortes

En décembre 2010, les corps de quatre prostituées étaient retrouvés sur une plage de Long Island, près de New York. D’autres découvertes macabres suivirent dans les environs, qui mirent la police sur la piste d’un mystérieux tueur en série (ou de plusieurs tueurs), à qui pourraient être attribués jusqu’à quatorze meurtres. Trois ans plus tard, Robert Kolker – qui couvre l’affaire pour le New York Magazine – a décidé de décentrer la perspective en s’intéressant non pas au tueur, mais à ses victimes ; à cinq d’entre elles, plus précisément, dont il dresse un portrait fouillé dans ce livre. Familles dysfonctionnelles, agressions sexuelles, drogues… « Il y a là bien des ingrédients attendus dans ce genre d’histoire, rapporte Laura Miller, du site Salon. Mais il y a aussi bien des choses qui pouvaient laisser espérer un dénouement plus heureux. » Telle jeune fille assassinée écrivait de la poésie, telle autre avait un réel talent pour le chant, et telle autre encore avait d’excellentes notes au lycée… Mais toutes ont fini par s’adonner à la prostitution via Internet, pour des raisons qui illustrent aux yeux de Miller le drame de la classe populaire américaine : « Qu’il soit question d’une famille mise sur la paille faute de couverture santé, d’une ville natale laminée par la disparition des emplois ouvriers correctement rémunérés, ou de ces diplômes durement acquis qui ne débouchent sur rien d’autre que des petits boulots, le thème récurrent ici est la pauvreté. » En délaissant le tueur au profit de ses victimes, Kolker donne à voir « le monde dans lequel opèrent de tels monstres, la façon dont ce monde leur donne l’opportunité de tuer, et ce qu’il advient ensuite de ceux qui restent ». 

Sacrés Hongrois

En Hongrie, le thème de l’identité nationale n’est pas l’apanage de la politique. « Depuis quelques années, on voit paraître de nombreux livres qui sondent le caractère et le comportement des Hongrois », constate le site hlo.hu. Mais le recueil de Lackfi János – un poète et critique de 43 ans très en vue dans son pays – sort manifestement du lot. À première vue, ces textes courts, « d’un genre assez indéfinissable », ne sont pas très flatteurs. À la question du titre (« Qui sont les Hongrois ? »), ils répondent, en substance : des voleurs, des suicidaires, des langues de vipère, et, surtout, des alcooliques. « Au temps de ce que l’on appelait le réalisme socialiste, écrit János, un proverbe disait que les intellectuels ont le choix entre deux chemins : l’un qui se perd dans l’alcoolisme, et un autre qui est impraticable. Dans les années 1990, c’est devenu vrai pour tous les Hongrois. » Heureusement, les lecteurs ont pu se consoler avec des passages plus positifs portant, par exemple, sur les grands scientifiques du pays. Mais surtout, János a emporté l’adhésion grâce à son humour et son humilité. Certains critiques ont ainsi souligné sa capacité de s’inclure dans les travers qu’il moque, dressant de ses contemporains un portrait à la fois cruel et tendre.

Le dernier hiver d’Agnes

« Il fut un temps où l’on attendait des jeunes auteurs australiens qu’ils écrivent à propos de l’Australie », se souvient le Sydney Morning Herald. Le succès critique et populaire de Burial Rites vient confirmer – si besoin était – que ce temps est révolu. On ne saurait, en effet, imaginer plus éloignée d’Hannah Kent (native d’Adélaïde) que l’héroïne tragique de son premier roman. Aussi brune et ombrageuse que Kent est blonde et lumineuse, Agnes Magnúsdóttir, sa « crinière sauvage domptée par la graisse », le « gris-marron de la crasse incrustée dans ses pores », porte sur elle toute la violence et la beauté de l’Islande. Agnes Magnúsdóttir a vraiment existé. Sa vie s’est déroulée il y a près de deux cents ans dans des fermes perdues au milieu de terres désolées où « hurle la neige » ; le genre d’endroit où le corps d’une femme morte en couches pouvait reposer pendant des jours dans un garde-manger, entreposé là avec les têtes de morue séchées, le temps que le sol se réchauffe pour l’enterrer. C’est aussi dans l’une de ces fermes que fut commis, une nuit de mars 1828, le meurtre pour lequel Magnúsdóttir serait exécutée deux ans plus tard. L’Islande, alors sous domination danoise, ne disposait pas de prison sur son sol. En attendant son exécution, la meurtrière fut donc confiée à la garde d’une famille pieuse, chez qui elle passa plusieurs mois. Kent imagine ce que fut son dernier hiver : le décompte des jours alors que « la neige avait recouvert la vallée comme un drap » ; l’affection qui se noua progressivement entre Agnes et sa « famille d’accueil » ; les paroles chuchotées le soir à son confesseur… Le tout forme un roman poignant, dont le dénouement « confine au sublime », selon le Telegraph de Londres. 

L’Asie bling bling

Dans le premier roman de Kevin Kwan, il y a pêle-mêle des avions privés avec salles de yoga intégrées et tableaux de Matisse ; des palais où l’on donne des fêtes somptueuses en l’honneur d’une plante qui ne fleurit qu’une fois par décennie ; un dressing climatisé dans lequel fourrures et cachemires sont maintenus à une température inférieure de dix degrés à celle des chaussures. Surtout, il y a dans Crazy Rich Asians beaucoup, beaucoup de marques de luxe (lorsqu’un petit garçon s’entend dire d’enfiler ses mocassins, on lui précise : « Les Gucci » ; et il répond : « Lesquels ? »). Avec ce livre, Kwan, rejeton d’une grande famille de Singapour et « consultant en création » à Manhattan, entend décrire la folie consumériste des nouveaux « ultra-riches » d’Asie. Un peu comme le feuilleton Dallas « permettait de regarder par le trou de la serrure l’Amérique des années Reagan », Crazy Rich Asians « nous entrouvre les portes d’un monde que nous connaissons surtout à travers les pages de The Economist », souligne le National Post Toronto. Dans son genre, léger et drôle, il offre « un bon aperçu de l’époque et d’une certaine culture ». 

Un médecin dans l’enfer de Katrina

En juillet 2006, le docteur Anna Pou était arrêtée pour des homicides commis au Memorial Medical Center de La Nouvelle-Orléans. Ce chirurgien réputé était accusé d’avoir euthanasié quatre de ses patients dans les jours qui avaient suivi le passage de l’ouragan Katrina sur la ville. En 2007, un grand jury a finalement pris la décision de la relaxer. Pourtant, l’une des jurées « était persuadée – et, pensait-elle, tous les autres également – qu’un crime avait bien été commis au Memorial », relate Sheri Fink dans le livre qu’elle consacre à l’affaire.

Five Days at Memorial vient couronner des années de recherches et d’entretiens pour tenter de reconstituer le déroulement des événements entre le 29 août 2005, jour de la catastrophe, et l’évacuation de l’hôpital cinq jours plus tard ; un livre pour tenter d’imaginer ce qu’a pu être cette période de terreur, et en particulier « le laps de temps de quarante heures après que les générateurs de secours eurent lâché », rapporte Laura Miller sur le site Salon. « L’absence d’électricité avait plongé les couloirs dans une obscurité fétide, interrompu les communications avec le monde extérieur et, surtout, mis à l’arrêt les machines qui maintenaient en vie les malades les plus graves. » La chaleur était étouffante et les égouts refluaient ; des coups de feu résonnaient à travers la ville inondée, et le bruit courait qu’une infirmière avait été violée. Des hélicoptères parvinrent à se poser près de l’hôpital, mais les soignants ne savaient ni si, ni de quelle manière leurs patients pourraient ensuite être pris en charge.

Comment, dans ces conditions, prendre les bonnes décisions ? « Vaut-il mieux d’abord évacuer les personnes qui ont le plus de chances de survivre, ou bien les plus malades ? Comment décide-t-on qui a le plus de chances de survivre ? Fallait-il que trois infirmières s’occupent de ventiler un moribond quand d’autres patients attendaient d’être transportés vers un hélicoptère ou un bateau ? » Le récit de Fink est celui d’une double impuissance : celle, d’abord, de médecins contraints de pratiquer le triage comme en temps de guerre, sans y avoir jamais été formés ; celle, ensuite, des cadres de l’hôpital, qui ne s’étaient pas préparés à affronter une telle catastrophe (malgré ses 273 pages, le plan ouragan de l’établissement « n’offrait aucune instruction pour gérer une panne de courant totale, ni une situation où les rues seraient inondées », écrit Fink).

Au total, quarante-cinq patients sont décédés au cours de ces journées au Memorial, dont vingt à la suite d’injections, selon les experts mandatés au cours de l’enquête. « Tel que le raconte Sheri Fink, il semble que des médecins et des infirmières aient administré de fortes doses de morphine ou d’un sédatif à des personnes gravement malades, peut-être pour soulager leurs souffrances, mais probablement aussi pour hâter leur mort », résume Laura Miller, ajoutant que l’on ne saura sans doute jamais ce qui s’est « exactement » passé au Memorial. Reste, pour le New York Times, ce livre « magistral » servi par une « écriture magnifique ».

Le Portugal d’en bas

D’abord il y a Maria da Graça, femme de ménage, mariée à Augusto, qu’elle tente d’empoisonner en mettant tous les jours quelques gouttes d’eau de Javel dans sa soupe. Maria da Graça rêve chaque nuit qu’elle retrouve Monsieur Ferreira, le patron dont elle se dit amoureuse, bien qu’il ait abusé d’elle. Puis il y a Quitèria, son amie, elle aussi femme de ménage le jour, mais prostituée la nuit. Enfin, il y a Andriy, un émigré ukrainien, ouvrier du bâtiment, qui ne parle pas un mot de portugais ou presque. Andriy, en mal du pays et qui envoie chaque mois un peu d’argent à ceux qui sont restés là-bas, dort dans un minuscule appartement où s’entassent plusieurs de ses compatriotes, « comme des corps bruts, sans intimité aucune, qui cohabitent sans vraiment vivre ensemble, et qui déchargent leurs pulsions dans des relations anonymes avec les prostituées », raconte Maria Conceição Caleiro dans Público. L’Apocalypse des travailleurs brosse le tableau d’une société portugaise en crise, où les petites gens se débattent dans la précarité et la misère : « On est la lie de la société, dit l’un des personnages : on n’a même pas le droit d’aller plus bas, on y est déjà par nature ! »

A pour Andromède : la biologie et ses lois

Dans une pièce de théâtre jamais publiée, Le Puits de Syène, Jacques Monod mettait en scène le combat entre la Science et tous les obscurantismes (sans oublier la quête du pouvoir et de la gloire), en Égypte hellénistique. Le héros auquel Monod s’identifiait visiblement, Épistémos, s’écriait : « Asservir la nature?… Étrange expression. Pour y parvenir, Philokratos, il faut d’abord la respecter, l’écouter, lui obéir. C’est ce que j’essaie de faire, maladroitement. Vois cette toupie. Je puis la lancer, non l’asservir; ce n’est pas à moi qu’elle obéit, mais à une loi (…), une loi que j’ignore encore ». Tout à l’opposé de ce que Monod devait écrire plus tard, il s’agit là d’une vue de la science qui ne laisse rien au hasard, et qui propose en fait que la biologie, comme la physique, obéit à des lois. Mais pourquoi diable ces lois sont-elles si difficiles à mettre en évidence et si rarement comprises ?

C’est que la biologie n’est pas aussi naturellement proche de notre réflexion que ce qu’on pourrait, nous, organismes vivants, penser. La raison centrale de cette difficulté est que ces lois sont extraordinairement abstraites. Elles sont en fait de même nature que ces théorèmes qui sont l’apanage des mathématiques. Cependant elles sont, nécessairement, mises en œuvre dans un univers matériel, où les contraintes, parfaitement anecdotiques par rapport au contenu des lois, en masquent la présence. C’est ce qui fait que lorsqu’on étudie la vie, on voit d’abord l’extraordinaire variété de la surface des choses, pour oublier les fonctions sous-jacentes et leurs lois. Une observation macroscopique montre que les oiseaux et les chauves-souris volent, les poissons et les dauphins nagent. Mais pour cela ils utilisent des structures bien différentes. À l’échelle microscopique il en va de même : toutes sortes d’édifices moléculaires ont une fonction identique, alors que des édifices voisins ont des fonctions bien différentes. En quelque sorte, si l’on veut manger sans toucher sa nourriture avec la main, on peut utiliser une fourchette ou des baguettes, objets bien différents… Mais on retient les structures, pas les fonctions, et l’on tend même à croire que la structure dit la fonction ! Cela fait que peu d’auteurs ont compris l’importance de rechercher la nature abstraite de ce qui fait la vie et que la plupart se contentent d’un inventaire à la Prévert, qu’il faut mémoriser sans comprendre et qui donne à la biologie l’image d’une collection d’exceptions à de rares règles.

L’animisme de l’ADN

Dans ce contexte d’incompréhension généralisée, l’astrophysicien Fred Hoyle est sans doute l’un des auteurs populaires de science-fiction qui a le mieux mis en valeur la nature abstraite de la biologie, et son lien – évident mais rarement présent à l’esprit – avec l’information. Après The Black Cloud, publié en 1957, et fondé sur une vue très abstraite de la vie, Hoyle écrit avec le vulgarisateur populaire de la BBC John Elliot, A for Andromeda, (publié en 1962 à partir du scénario d’une série télévisée, et réédité en 2012), où il imagine l’action à distance, sur Terre, d’une civilisation intelligente située dans la Grande Nébuleuse d’Andromède. L’intérêt de cette fiction est que c’est une information qui est transportée, et non pas les traditionnels petits-hommes-verts, et qui sert de système envahissant et manipulateur. Un groupe d’astronomes britanniques, au cours de son analyse du ciel – dans un effort qui n’est pas sans rappeler le programme SETI, toujours en activité – repère dans ce qui est devenu aujourd’hui la galaxie d’Andromède un signal électromagnétique qui ne paraît pas aléatoire. Le savant qui analyse les ondes électromagnétiques venues du ciel se rend compte qu’il ne s’agit pas de hasard, parce que ce signal est clairement envoyé sous forme répétée par ce qui ne peut être qu’une intelligence émettrice (cela permet d’ailleurs de le reconstituer en entier, puisque la rotation de la Terre l’occulte chaque jour en partie). Il comprend alors qu’il s’agit d’un message, et que ce message a la propriété d’un programme informatique. Il l’utilise comme algorithme dans un ordinateur d’avant-garde qu’il construit dans les brumes du nord de l’Écosse avec des fonds du ministère de la Défense. Il comprend d’abord que cet algorithme est une sorte de notice de construction, qu’il faut interpréter en combinant le calcul de nombreux petits ordinateurs de prétraitement des données, qu’on introduit ensuite dans le supercalculateur. Cet algorithme commence par poser des questions sur la nature chimique de la matière vivante, puis propose un scénario de synthèse de tissus vivants. L’objet ultime de ce message est de prendre le contrôle de la vie terrestre. Ce qui est remarquable dans cette fiction c’est que la vie y est vue comme la mise en œuvre d’un système programmable. Le comportement humain lui-même opère comme un intermédiaire de traitement de messages digitaux. Mais, et c’est une confusion absolument générale, ce scénario confond le programme avec sa réalisation, sa mise en œuvre. C’est là que réside la profonde ignorance, largement partagée, de ce qu’est la vie. En quelque sorte il s’agit d’une vision animiste, qu’on pourrait nommer « l’animisme de l’ADN ». Cela se résume ainsi, dit par l’astronome qui a découvert le message extra-terrestre: « Si nous sommes capables d’utiliser l’ordinateur comme dispositif de contrôle, et si nous pouvons construire un réacteur chimique qui puisse agir à partir de ses instructions au fur et à mesure qu’elles apparaissent – en fait, si nous pouvons réaliser un synthétiseur d’ADN – alors je pense que nous pourrons commencer à construire des tissus vivants. » Il n’est pas difficile, aujourd’hui de trouver partout des affirmations de ce genre à propos du génome des organismes vivants, fondées sur l’occultation involontaire de ce qui est pourtant une évidence : pour lire un programme il faut une machine ! On sait bien pourtant qu’avoir un CD avec un système d’exploitation du dernier cri ne sert à rien s’il n’est mis dans un ordinateur, et qu’il faut encore que cet ordinateur soit compatible…

Incompréhensions

Ainsi, en complément d’une vision tout à fait presciente de la vie on trouve dans ce livre les incompréhensions – je devrais dire les travers – les plus répandus de ce qui est appelé de nos jours « biologie synthétique » ainsi que du discours médiatisé sur le texte des génomes, à savoir la confusion entre programme, expression d’un programme, et machine capable de lire et d’exprimer le programme (on l’oublie toujours, cette machine !). De même que pour beaucoup il existe des « gènes de » tout (de l’intelligence, des maladies, de l’obésité, du grand âge…), dans le roman écrit par Hoyle, le programme suffit à déterminer et même à produire la forme finale de l’organisme dont il prescrit la genèse. C’est comme si la recette de cuisine produisait le plat ! Cette profonde incompréhension de ce qu’est la vie, et du rôle central du codage, est si répandue qu’on doit se demander tout simplement si elle ne provient pas d’une réelle difficulté mentale. De même qu’une proportion importante de la population est réfractaire à la pensée mathématique (souvent, curieusement, confondue avec l’aptitude au calcul mental), de même il n’est sans doute pas naturel de comprendre la nature profonde de la biologie. Mais ce qu’on accepte pour les mathématiques – peu de personnes auraient la prétention de parler de telle ou telle propriété mathématique – on ne l’accepte pas de la biologie. Chacun peut parler de cette science, donner son avis sur la sélection naturelle, l’évolution des espèces ou les bienfaits ou les méfaits du génie génétique. Et ce sont les caractères les plus anecdotiques, les accidents, les variations qui sont bien sûr mis en avant, pas les lois du vivant. C’est que comprendre la biologie demande un long travail, peu compatible avec les tendances paresseuses du moment : comprendre cette loi centrale qu’est par exemple le codage dans la relation entre la mémoire du génome et son expression, suppose comprendre le concept de récursivité (mettre en œuvre une procédure qui fait appel à elle-même pour déterminer l’enchaînement des événements). Or ce concept a fourni à Douglas Hofstadter le sujet d’un livre de plus de six cents pages : Gödel, Escher, Bach. An Eternal Golden Braid (qui a cependant mérité le Prix Pulitzer, en 1979)…

Antoine Danchin

Le chêne et le roseau, bis

« Exaspérant, audacieux, répétitif, sentencieux, excessif, érudit, réducteur, astucieux, complaisant, vaniteux, provocateur, pompeux, perspicace et prétentieux. » Tels sont les termes dans lesquels Michiko Kakutani, du New York Times, tente de rendre compte de l’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb Antifragile. Ils traduisent bien la perplexité de nombreux critiques anglo-saxons face à cette somme de 600 pages. Taleb s’est rendu célèbre en 2007 en publiant Le Cygne noir, expression par laquelle il désignait ces événements de grande ampleur qui surviennent sans que personne n’ait pu les prévoir (la Première Guerre mondiale ou l’émergence d’Internet, par exemple). L’éclatement de la crise financière quelques mois plus tard l’avait érigé en prophète. Et l’ouvrage s’était vendu à 2,5 millions d’exemplaires.

Dans Antifragile, il définit la qualité la mieux à même, selon lui, d’aider à résister à ces chocs. L’« antifragilité » s’oppose à la fragilité, mais ne se confond pas avec la « robustesse ». Véritable émule de La Fontaine qui s’ignore, Taleb soutient que l’être ou la chose antifragile « surmonte les chocs non pas parce qu’il est indestructible, mais, au contraire, parce qu’il change et s’adapte », résume Kakutani. Taleb préconise d’apprendre à aimer les hasards de la vie, plutôt que de s’accrocher à une stabilité illusoire. Sa théorie se veut globale et concerne aussi bien l’individu dans sa vie quotidienne que les institutions et les pays, pour lesquels il prône la petite taille et la décentralisation, avec pour modèles la Silicon Valley et la Suisse.

Émoi au philharmonique

« Le nouveau roman d’Alain Claude Sulzer est une œuvre comme on a rarement eu l’occasion d’en lire ces derniers temps sous la plume d’un Suisse », écrivait Peer Teuwen dans le Zeit à l’occasion de la sortie d’Une mesure de trop outre-Rhin. Le critique rappelait les reproches souvent adressés à la littérature alémanique contemporaine : « Trop peu ouverte sur le monde, trop apolitique, trop introvertie. » Le livre du Bâlois Sulzer est une heureuse exception : un roman choral, foisonnant, à la langue en outre parfaitement ciselée.

On y suit une douzaine de personnages : Esther et Solveig, deux amies, dont l’une vient de se séparer de son mari et l’autre croit son mariage solide ; le publicitaire Johannes qui a l’habitude, en déplacement, d’appeler toujours sa femme à la même heure, y compris lorsque, comme ce soir-là, il s’est offert les services d’une escort girl ; Sophie avec sa nièce Clara, la fille de cette sœur perfide qui autrefois lui a soufflé l’homme qu’elle aimait ; Lorenz, le mathématicien raté devenu serveur par intérim… Ce qui les unit ? Un concert donné à la Philharmonie de Berlin par le grand pianiste Marek Olsberg qui va s’achever de façon aussi brutale qu’inattendue : au milieu de son interprétation de la 29e sonate pour piano de Beethoven, Olsberg referme le clapet, se lève et abandonne la salle après s’être justifié d’un simple : « C’est tout. »

Cet événement est le grain de sable qui va faire dérailler la vie de tous les personnages : certains vont découvrir ou surprendre ce qu’ils auraient préféré ne jamais savoir ; d’autres trouver le courage ou l’occasion de faire ce qu’ils n’ont jamais osé… En s’éclipsant ainsi, Olsberg a rappelé à chacun la liberté, dont, prisonnier de son quotidien, il oublie de faire usage. « Sulzer monte à quel point nos existences modernes, parfois si soigneusement construites, sont fragiles. Un simple coup de vent et tout s’écroule », remarque Peer Teuwen. Certes, l’enchevêtrement de toutes ces histoires peut sembler un peu artificiel : dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jürg Altwegg parle même de « roman de gare », s’empressant tout de même de préciser qu’il est « parfaitement composé ».

« À la fin de ce livre, conclut Teuwen, presque tous se retrouvent seuls, renvoyés à eux-mêmes. Ils ne peuvent pas tout recommencer, personne ne le peut. Mais plus d’une illusion s’est dissipée. »

La mutation de Sartre

Tardif écho existentialiste, outre-Atlantique, avec la publication d’une sélection d’essais de Sartre. La maison d’édition de la New York Review of Books a rassemblé, sur près de 600 pages, des textes issus des dix volumes des Situations et d’autres, comme les notes de son voyage aux États-Unis en 1945. L’éditeur fait valoir à juste titre que « l’intelligence toujours en mouvement » du philosophe, par ailleurs romancier, dramaturge et biographe, trouvait dans « la forme ouverte de l’essai son mode d’expression le plus adapté ». Adam Kirsch, poète, critique littéraire et rédacteur en chef de The New Republic, a lu ou relu ces textes avec une passion mêlée d’intense irritation. Car, quelle que soit leur qualité, ils mettent une fois de plus en lumière, à ses yeux, l’invraisemblable incohérence de la pensée politique sartrienne. Mieux, ils « témoignent massivement des vices de l’intellectuel politique », écrit-il dans The Daily Beast. Kirsch dit son admiration, à cet égard, pour les essais de la première période, qui exaltent la philosophie de la liberté, en usant parfois de détours improbables, comme les mobiles de Calder, dont les « hésitations, reprises, tâtonnements » (écrit Sartre) sont une métaphore de l’existence humaine. De même dans son essai sur la temporalité chez Faulkner : « L’homme n’est point la somme de ce qu’il a, mais la totalité de ce qu’il n’a pas encore, de ce qu’il pourrait avoir. »

Mais voilà, s’étonne Kirsch : « Dès le milieu des années 1940, et de plus en plus au cours des dix années suivantes, Sartre se met à se prosterner devant un autre autel : celui du communisme. » La mutation est passée par la notion d’engagement : « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a un écho. Chaque silence aussi », lit-on dans le texte fondateur des Temps modernes en 1945. Kirsch voit un « texte clé » dans l’« étude » publiée en 1950 en préface d’un livre de Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier. « De manière subversive », estime Kirsch, Sartre détourne l’éloge de l’homme de lettres également homme d’action, tels T. E. Lawrence ou Malraux, pour faire celui du militant, qui laisse son ego au vestiaire. De fil en aiguille, Sartre s’est fait l’apologue des pires formes de répression. Après le communisme, la décolonisation : Kirsch évoque sa jubilation à la pensée des Algériens tuant « leurs anciens maîtres, qui se trouvent être des Français ». À ses yeux, « il y a au fondement d’une bonne partie de la pensée politique de Sartre une franche jouissance de la haine, qui s’exprime aussi dans certaines de ses polémiques avec ses anciens amis devenus ses ennemis ». Il conclut par ces mots : « Le grand intellectuel ne fait pas le grand homme. »

L’existentialisme, qui « condamne l’homme à être libre », et à agir sur son destin, reste perçu en Amérique comme un feu vert philosophique donné à tous ceux – Staline, Mao et tutti quanti – qui n’hésitent pas, au nom du destin collectif, à condamner l’individu au goulag ou au laogaï.