Naviguer sans GPS

L’humanité voyage depuis la nuit des temps. Durant des millénaires, des hommes se sont aventurés dans des territoires inconnus, ont traversé des déserts immenses et cheminé dans des forêts profondes, se sont lancés sur les mers et ont sillonné les océans. Par quels moyens parvenaient-ils à ne pas se perdre ? Comment se situait-on et s’orientait-on dans l’espace avant l’invention du GPS, si intégré dans notre vie qu’il devient difficile pour beaucoup d’entre nous d’envisager le plus petit déplacement sans son aide ? C’est à ces questions qu’a voulu répondre John Edward Huth dans un gros livre poétiquement intitulé The Lost Art of Finding Our Way, dont l’objectif est de décrire et d’analyser « la variété des procédés grâce auxquels les hommes peuvent naviguer en utilisant des instruments simples et des indices fournis par l’environnement ».

L’ouvrage tire son origine d’un fait divers dramatique, plus exactement de la réaction émotionnelle de l’auteur, professeur de physique à l’université de Harvard, à un accident qui l’a particulièrement touché pour des raisons personnelles. Il y a dix ans, deux étudiantes qui faisaient du kayak le long de la côte du Cap Cod, au Massachusetts, ont disparu en mer par une journée de brouillard. Le corps de l’une d’entre elles a été retrouvé, celui de l’autre jamais. L’incident a suscité beaucoup d’émoi aux États-Unis. Il a particulièrement impressionné John Edward Huth, lui aussi amateur de kayak, qui se trouvait ce jour-là au même endroit dans une embarcation de ce type, mais qui, lui, ne s’est pas perdu. Avant de lancer son frêle esquif à la mer, il avait en effet noté d’où soufflait le vent ; et tout en pagayant, il était resté attentif aux mouvements de la houle et aux sons émis par les bouées ancrées à trois kilomètres au large. À chaque moment, il savait donc dans quelle direction se situait la côte. À l’évidence, tel n’était pas le cas des deux jeunes filles, sans doute tellement désorientées qu’elles se sont dirigées vers la pleine mer en croyant être en train de regagner la terre ferme.

Réalisant qu’il avait dû son salut à sa capacité d’interpréter correctement les signes de l’environnement, Huth décida de créer à Harvard un cours consacré aux techniques traditionnelles de navigation, telles qu’elles étaient notamment utilisées par les plus fameux peuples marins du passé : les populations des îles du Pacifique, les Vikings, les marchands arabes. C’est de ce cours qu’est issu ce livre, conçu dans un esprit très proche d’un ouvrage classique plus ancien, à qui il doit sans doute davantage que ne l’invitent à penser deux très discrètes citations : Finding Your Way Without Map or Compass, du navigateur et pilote australien Harold Gatty.

La plus élégante des techniques traditionnelles

La technique de navigation la plus commune et rudimentaire est la navigation à l’estime, qui consiste à évaluer sa position en fonction de la route suivie et de la distance parcourue depuis un point de départ connu. John Edward Huth lui consacre plusieurs pages au début de l’ouvrage, en indiquant quelques trucs pratiques pour évaluer les distances et maintenir constante la direction de sa progression. Une méthode de navigation bien plus élaborée, la plus élégante, sophistiquée et emblématique des techniques traditionnelles, est la navigation céleste. La position des astres (les étoiles, le soleil, la lune et les planètes) sur la voûte céleste varie en fonction de l’heure du jour ou de la nuit, du moment de l’année, ainsi que de l’endroit de la terre où l’on se trouve. Depuis toujours, l’observation du ciel a donc fourni aux hommes les moyens de se situer dans le temps, une horloge et un calendrier naturels, ainsi que dans l’espace. « Les innombrables générations qui nous ont précédés », fait justement remarquer Alain Giraud-Ruby dans sa belle histoire de l’astronomie, « les chasseurs et les cueilleurs, les bergers ou les pêcheurs […] ignoraient les astéroïdes, les trous noirs, les galaxies spirales et le big bang, mais ils voyaient bien les astres les plus brillants errer lentement sur le fond immuable des constellations qui se levaient et se couchaient quotidiennement en se décalant petit à petit dans le grand cycle annuel ».

Aujourd’hui, immergés du crépuscule à l’aube dans un éblouissant bain d’éclairage artificiel, nous ne regardons plus beaucoup le ciel nocturne, que la pollution lumineuse émanant en halo des zones urbaines rend d’ailleurs difficile à apercevoir en détail, ce dont les astronomes se plaignent volontiers comme d’une vraie nuisance. Mais nos ancêtres avaient tout le loisir d’y plonger les yeux. La première carte stellaire connue figure sur une paroi de la grotte préhistorique de Lascaux, et les principales étoiles et constellations du ciel visible ont été identifiées par des civilisations très anciennes. Les constellations du zodiaque (celles que traverse l’écliptique, le plan de rotation de la terre autour du soleil, incliné de 23° 27 par rapport à l’équateur terrestre), portent, dans la nomenclature occidentale, les noms dont les ont baptisés les Babyloniens. D’autres tirent le leur de la mythologie grecque, par exemple Orion, la plus grande constellation du ciel septentrional, qu’elle domine majestueusement en hiver. Et beaucoup d’étoiles ont des noms d’origine arabe : Deneb, Aldebaran, Altaïr, Bételgeuse, Rigel.

Une boussole naturelle

En guise d’introduction à ce qui constitue la section du livre la plus fouillée, John Edward Huth passe en revue quelques-unes des étoiles les plus brillantes (celles citées, mais aussi Sirius, Antarès, Vega) et des constellations les plus connues : à côté d’Orion et du Zodiaque, la Grande Ourse, Cassiopée et les Pléiades. Il explique le système de coordonnées utilisé pour définir leur position sur la voûte céleste, calqué sur le dispositif des coordonnées terrestres : la « déclination » d’un astre est l’équivalent de la latitude terrestre, la « longitude céleste » l’image de la longitude terrestre, l’« équateur céleste » reproduit l’équateur terrestre. Si la terre ne tournait pas sur son axe et autour du soleil, le même système de cordonnées pourrait servir dans l’un et l’autre cas, mais puisqu’il n’en est rien, les étoiles ont besoin de leur propre carte.

Un marin en mer, et, plus généralement, un voyageur en route vers sa destination, peuvent recourir aux étoiles à la fois pour s’orienter et pour déterminer leur position. Dans le premier cas, les astres leur servent de boussole naturelle. La plus fameuse boussole naturelle est bien sûr, dans l’hémisphère nord, l’étoile polaire, qui tourne autour du pôle nord céleste à une distance de 45 minutes d’arc de celui-ci, c’est-à-dire suffisamment près de lui pour pouvoir être considérée comme indiquant le nord. Mais d’autres étoiles brillantes peuvent être mises à profit pour s’orienter, pour peu que l’on connaisse la direction de leur lever et de leur coucher. Lorsque l’on s’éloigne de l’équateur, l’azimut de lever et de coucher des étoiles (l’azimut d’un point est l’angle de sa direction par rapport au nord) change cependant substantiellement avec la latitude. Sauf dans le cas d’une navigation à latitude constante, plein est ou plein ouest, c’est donc dans une bande de 20° au-dessus et en dessous de l’équateur que la méthode de la boussole céleste peut être le plus efficacement employée. De fait, c’est essentiellement dans ce couloir que naviguaient les habitants des îles du Pacifique et les marins arabes qui traversaient la mer d’Oman et le golfe du Bengale dans l’océan Indien. Dans cette zone de latitudes, aussi longtemps qu’une étoile reste proche de l’horizon, elle peut très aisément servir d’indicateur de direction. Mais une fois qu’elle est montée dans le ciel, son azimut est plus difficile à déterminer. Les marins polynésiens avaient donc l’habitude de regrouper les étoiles en séquences possédant le même azimut de lever et de coucher, ce qui leur permettait de disposer d’une boussole fiable sans avoir à mémoriser les trajectoires individuelles de trop nombreux astres.

178 étoiles, constellations et nébuleuses

Leurs capacités sur ce plan étaient pourtant remarquables. Au témoignage d’un Anglais ayant longtemps habité aux îles Gilbert, un indigène avec lequel il s’était entretenu pouvait identifier 178 étoiles, constellations et nébuleuses et indiquer leur position à différents moments de la nuit tout au long de l’année. Une performance exceptionnelle, certes, mais qui donne une idée du degré auquel les marins polynésiens avaient poussé les techniques de la navigation stellaire. Leur maîtrise dans ce domaine ne manqua pas d’impressionner les premiers explorateurs occidentaux des mers australes. James Cook en déduisit l’idée juste que la Polynésie avait été colonisée par des populations venant d’Asie orientale et progressant d’archipel en archipel en naviguant vers l’est. Et Louis Antoine de Bougainville notait dans son célèbre Voyage autour du monde à propos des habitants de Tahiti : « Au reste, les gens instruits de cette nation, sans être astronomes, comme l’ont prétendu nos gazettes, ont une nomenclature des constellations des plus remarquables ; ils en connaissent le mouvement [et] s’en servent pour diriger leur route en pleine mer d’une île à l’autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du soleil pendant le jour et la position des étoiles pendant les nuits. »

L’utilisation des étoiles pour déterminer sa position relève d’une technique différente. En l’absence d’instruments précis de mesure du temps, seule la latitude d’un point peut être estimée par des moyens artisanaux. Fondamentalement, le principe est de mesurer la hauteur d’un astre donné dans le ciel. Celle de l’étoile polaire, par exemple, donne directement la latitude avec une précision acceptable. Mais l’étoile polaire n’est visible que dans l’hémisphère nord. On peut aussi s’appuyer sur la hauteur du soleil à midi, par définition le moment où il traverse le méridien du lieu et culmine dans le ciel. Mais pour en tirer la position en latitude, il faut posséder des tables indiquant la déclinaison du soleil aux différentes latitudes aux différents moments de l’année. Des tables du même type sont aussi nécessaires pour calculer sa position en latitude en fonction de la longueur du jour, étant entendu que cette dernière méthode exige de disposer de surcroît d’un chronomètre, et qu’elle est d’autant moins applicable que l’on est à proximité des équinoxes, les deux moments de l’année où la durée du jour est la même sur toute la terre.

Établir sa position à l’aide de moyens primitifs est toutefois également possible en référence à un lieu au zénith duquel une étoile de taille significative passe à un moment donné de la nuit, dont la latitude coïncide donc avec la déclination de l’étoile en question. John Edward Huth est d’avis que les marins polynésiens exploitaient ce fait, à côté de la méthode de la boussole céleste, pour voyager sur de longues distances. Soit une île dont on sait qu’une étoile donnée passe à son zénith : « Un marin peut trouver [cette] île en naviguant vers le nord ou le sud jusqu’à ce que [cette] étoile apparaisse à son zénith, puis vers l’est ou l’ouest jusqu’à ce qu’il rencontre l’île. »

Un phénomène familier des paysans et des pécheurs

Dans les page suivantes, Huth analyse les mouvements du soleil dans le ciel, profitant de l’occasion pour rappeler cette vérité apparemment largement méconnue que le mécanisme des saisons n’est pas dû à la forme elliptique de l’orbite terrestre, qui rapprocherait, dit-on, la terre du soleil en été (au solstice d’été, la terre est au contraire plus éloignée du soleil qu’au solstice d’hiver), mais bien à l’inclinaison de l’axe de rotation de la terre sur l’écliptique, qui fait varier la durée et l’angle d’exposition de la surface terrestre au rayonnement solaire, donc l’intensité de l’insolation, tout au long de l’année. Un phénomène, souligne-t-il, familier des paysans et des pêcheurs depuis des millénaires, mais qui échappe à la plupart de nos contemporains, parce que la position et la trajectoire du soleil dans le ciel n’ont plus d’importance et de signification dans leur vie.

Huth explique aussi comment, selon des chercheurs danois, les Vikings ont pu utiliser les propriétés de biréfringence des cristaux de calcite pour identifier précisément la direction du soleil en fonction de la polarisation de la lumière du ciel, lorsque celui-ci est sombre, nuageux ou caché par le brouillard. Sans entrer dans l’explication détaillée des mouvements de la lune, une question de mécanique céleste compliquée relevant de la classe des « problèmes à trois corps », il décrit également quelques techniques grossières basées sur l’observation de notre satellite naturel pour estimer approximativement l’heure ou déterminer dans quelle direction est le sud.

Après avoir évoqué les difficultés que soulèvent, pour qui veut mesurer la hauteur d’un astre dans le ciel, la réfraction des rayons lumineux dans les couches denses de l’atmosphère, les mirages qui peuvent se former à l’horizon et l’angle d’inclinaison de celui-ci par rapport à l’horizontale qu’engendre la courbure de la surface de terre, Huth aborde la question du calcul précis de la latitude et de la longitude, dont l’examen le conduit à sortir du champ des techniques primitives de navigation. La conquête de la précision dans ce domaine est en effet la conséquence de progrès en mathématiques, astronomie et instrumentation qui sont intervenus à partir de la fin du Moyen Âge en Occident : la mise au point, successivement, du quadrant, du bâton de Jacob, de l’octant et du sextant, instruments de mesure de la hauteur des astres de précision et de fiabilité croissantes, ainsi que le développement des éphémérides nautiques et de cartes de plus en plus élaborées. La projection de Mercator, par exemple, parce qu’elle conserve les angles, confère le moyen de suivre facilement à l’aide de la boussole et du compas une route de cap constant, représentée par une ligne droite sur les cartes réalisées à l’aide de cette méthode. Elle permet aussi de comparer plus facilement le point tel qu’il résulte des mesures célestes et le point estimé.

Ces progrès coïncidèrent largement avec la période des Grandes découvertes. Un des premiers navigateurs à recourir aux procédés de navigation stellaire à l’aide d’instruments performants fut d’ailleurs Christophe Colomb. Les nouvelles techniques ne s’introduisirent toutefois que peu à peu, beaucoup de capitaines leur préférant la vieille méthode de navigation à l’estime. Colomb lui-même, réputé pour son extraordinaire talent sur ce plan, faisait essentiellement confiance à son savoir-faire et son expérience dans ce domaine. « Colomb » relève un de ses nombreux biographes Laurence Bergreen, « maîtrisait intuitivement la plus ancienne forme de navigation. […] Il se fiait à son instinct et son expérience des marées et du vent ; la couleur de la mer et l’aspect des nuages avaient plus d’importance pour lui que les calculs mathématiques des maîtres-cosmographes de l’époque. […] Navigateur à l’estime chevronné, quand il le fallait, il abandonnait le quadrant et l’astrolabe pour ne faire appel qu’à ses sens, plus particulièrement à sa vue perçante ».

Le Temple du soleil

La longitude est nettement plus difficile à déterminer que la latitude. Rien dans le ciel ne permet en effet de la mesurer directement, puisque la voûte céleste présente le même aspect pour tous les observateurs situés à une même latitude : seule varie l’heure à laquelle un aspect donné se manifeste, en fonction, précisément, de la longitude. Pour calculer celle-ci, il faut donc pouvoir estimer avec précision la différence entre l’heure locale et l’heure sur un méridien défini comme référence. En l’absence de chronomètres assez perfectionnés pour pouvoir conserver, sur un bateau, l’heure du méridien de référence, plusieurs méthodes astronomiques étaient utilisées pour établir la longitude. On pouvait par exemple comparer l’heure à laquelle intervenait un événement céleste au point où l’on se trouvait à l’heure où il se produisait sur le méridien de référence, lorsque celle-ci avait été calculée à l’avance. C’était le cas pour les heures des éclipses, reprises dans les tables astronomiques.

Un des premiers à utiliser ce moyen fut Christophe Colomb, dans des circonstances dont le dessinateur Hergé s’est vraisemblablement inspiré pour imaginer l’épisode le plus célèbre de l’album des aventures de Tintin intitulé Le Temple du soleil. Au cours de son quatrième voyage, parce que son bateau, dont la coque était infestée de vers, faisait eau, le navigateur se vit obligé d’échouer le navire dans une baie de la côte nord de l’île de la Jamaïque. Les indigènes résidant à cet endroit fournirent généreusement des vivres à l’équipage. Mais parce que les hommes de Colomb les avaient maltraités, à partir d’un certain moment, ils refusèrent de continuer à nourrir les marins. Colomb savait grâce aux tables astronomiques qu’il avait à bord qu’une éclipse de lune allait bientôt se produire. Il décida d’exploiter cette information pour calculer la longitude du lieu, tout en saisissant l’occasion unique qui s’offrait ainsi à lui d’impressionner les autochtones. Colomb commença par menacer de faire disparaître la lune s’ils ne recommençaient pas à l’approvisionner. Le jour où l’éclipse se produisit, il mesura à l’aide d’un sablier le temps qui s’était écoulé entre le crépuscule et l’évanouissement de l’astre. Après que les indigènes l’aient supplié de faire revenir la lune, il prononça une prière censée la faire réapparaître dans le ciel. Ce qu’elle fit, bien sûr, et les vivres ne tardèrent pas à revenir aussi. Parce que la mesure qu’il avait effectuée n’avait pas été très précise, le résultat de son calcul de position était toutefois entaché d’une erreur, loin d’être négligeable, de 33° de longitude.

Parce que les éclipses sont des événements rares, une telle méthode ne pouvait cependant être utilisée en routine. D’autres procédés de la même famille, basés par exemple sur l’observation d’une occultation d’étoile ou celle des éclipses des satellites de Jupiter, qui se produisent plusieurs fois par jour, ont été utilisés ou simplement proposés. Mais ils n’étaient guère plus commodes et fiables. Un d’entre eux réussit toutefois à s’imposer. Baptisé « méthode des distances lunaires », il reposait sur le relevé de la distance angulaire entre la lune et le soleil ou un astre, dont les données figurant dans les tables astronomiques permettent de déduire la différence d’heure par rapport au méridien de référence, donc la longitude. Cette méthode était suffisamment sûre pour continuer à être employée après que les premiers chronomètres embarqués de précision aient été mis au point.

Le triomphe intellectuel du travailleur

L’histoire de cette mise au point, un développement fondamental dans la longue aventure du calcul de la longitude, a été racontée à de nombreuses reprises, notamment par Dava Sobel dans son best-seller Longitude. Le livre fait le récit de la conception et la fabrication, par l’anglais John Harrison, de cinq modèles de chronomètres de marine de plus en plus perfectionnés, en réponse à un concours lancé par le gouvernement britannique, qui offrait une récompense de 20 000 livres à qui parviendrait à identifier une méthode simple et précise pour déterminer la longitude en pleine mer. John Harrison était fils de menuisier, lui-même ébéniste et horloger autodidacte. Pour cette raison, rappelle David Landes dans sa belle histoire de la mesure du temps et des horloges L’Heure qu’il est, « les historiens des techniques soviétiques l’aimaient, parce qu’il représentait à leurs yeux le triomphe intellectuel du travailleur ».

Au XIXème siècle, une méthode de navigation astronomique permettant d’établir la position d’un navire et de déterminer simultanément la latitude et la longitude à l’aide d’un sextant, d’un chronomètre, de tables nautiques et d’une carte de Mercator, a été développée. Inventée par le capitaine américain Thomas Summer, elle a été perfectionnée par le contre-amiral français Adolphe Marcq de Saint-Hilaire, qui a mis au point un procédé ingénieux pour son application et lui a attaché son nom. Cette méthode dite des « droites de hauteur » exploite le fait que l’ensemble des points d’où l’on relève un astre à une même hauteur à un moment donné forment un cercle sur la sphère terrestre. Sous certaines conditions, ce cercle peut être confondu avec sa tangente, qu’on appelle « droite de hauteur ».

Les droites de hauteur peuvent être tracées sur la carte. La position du bateau coïncide avec l’intersection des droites résultant de deux relèvements effectués à des moments différents, par exemple au crépuscule et à l’aube : sur la carte, la droite correspondant au second relèvement est transportée parallèlement à elle-même pour tenir compte du chemin parcouru par le bateau entre les deux moments où le point a été fait. Le procédé de Marcq Saint-Hilaire implique de connaître la position estimée du navire.

Une incontestable beauté poétique

Bien qu’elle ait été supplantée par les techniques de navigation électronique, la méthode des droites de hauteur est encore enseignée aujourd’hui dans les écoles navales, et même employée à l’occasion par les marins. Il serait très dommage qu’elle tombe complètement en désuétude et dans l’oubli. Précieuses à connaître parce qu’une panne des équipements électroniques n’est jamais à exclure, les techniques de la navigation astronomique possèdent de surcroît une incontestable beauté poétique, liée à la fois à l’élégance des mathématiques auxquelles elles font recours et à la manière dont elles relient le marin à son environnement et à l’univers tout entier. C’est ce qu’exprime avec éloquence Deborah Cramer dans Great Waters, un livre sur l’océan Atlantique à la fois savant et élégiaque : « La navigation céleste situe le bateau au sein d’une mer d’étoiles […] La magie de la trigonométrie établit les correspondances, elle relie le transit des étoiles dans le ciel et le passage du temps, le passage du temps dans les cieux et la longitude sur les eaux […] Le GPS n’a pour nous aucune résonnance, aucun sens mythique [Même s’il s’avère] avec le temps plus précis et moins susceptible d’erreurs que de le plus compétent navigateur humain, en abandonnant le dôme du ciel, en nous retirant à l’intérieur du bateau [..] nous nous trouvons isolés et séparés, déconnectés du monde, ignorants des moyens par lesquels nous pouvons déterminer où nous sommes ».

Dans la deuxième moitié de The Lost Art of Finding Our Way, John Edward Huth passe en revue d’autres éléments de l’environnement naturel qui peuvent aider les marins à s’orienter et dont ils doivent tenir compte lorsqu’ils naviguent : le vent, les nuages, les vagues, les marées et les courants. Le vent est le déplacement de l’air des zones de haute pression atmosphérique vers celles de basse pression. Les secondes coïncident avec les régions où, sous l’effet de la chaleur, l’air monte en altitude, les premières avec celles où, refroidi par son séjour dans les hautes couches de l’atmosphère, il redescend vers la terre. La chaleur, comme on l’apprend dans les classes de physique, se propage par rayonnement, conduction et convection. Le vent est essentiellement le produit de la convection : la circulation de l’air des régions froides vers les régions chaudes près de la surface de la terre, dans l’autre sens en altitude, ce trajet en boucle formant ce que l’on appelle une « cellule de convection ». À l’échelle locale, durant la journée, le vent souffle ainsi souvent de la mer, plus fraîche parce que l’eau se réchauffe plus lentement que la terre ferme, vers celle-ci. C’est la brise de mer. Durant la nuit, il souffle de la terre, qui s’est refroidie plus rapidement, vers la mer. C’est la brise de terre. À l’époque de la navigation à voile, les marins s’aidaient souvent de la brise de terre pour quitter une île.

À l’échelle globale, trois cellules de convection se succèdent de l’équateur vers le pôle. Les vents le plus souvent engendrés dans une région donnée sont les vents dominants. Dans l’hémisphère nord, ils devraient normalement se diriger vers le sud dans les cellules situées à proximité de l’équateur et du pôle, et vers le nord dans la cellule intermédiaire. Mais l’air est entraîné par la force de Coriolis, force fictive engendrée par la rotation de la terre, qui tourne d’autant plus vite sur elle-même qu’on s’approche de l’équateur. S’exerçant perpendiculairement à la direction d’un corps en mouvement, cette force dévie le vent vers la droite dans l’hémisphère nord, vers la gauche dans l’hémisphère sud.

Portés par les alizés

Dans l’hémisphère nord, les vents tournent donc dans le sens des aiguilles d’une montre. À l’intérieur de la cellule de convexion la plus proche de l’équateur, les vents dominants se dirigent du nord-est vers le sud-ouest. Ce sont les « vents alizés ». Dans la cellule intermédiaire, ils soufflent du sud-ouest vers le nord-est. On les appelle les « vents d’ouest ». Les marins de l’époque de la navigation à voile ont mis à profit cette particularité pour traverser l’Atlantique, partant vers l’Amérique portés par les alizés et revenant en Europe poussés par les vents d’ouest. Dans le même esprit, les commerçants arabes exploitaient le renversement de la direction du vent en liaison avec la mousson pour traverser l’océan indien, navigant de la péninsule arabique au sous-continent indien en été avec l’aide des vents de mousson, qui soufflent vers le continent asiatique, et poussés dans l’autre sens au retour par les vents d’est hivernaux.

Ce cas de figure est toutefois très rare dans le cas de voyages, non sur des mers connues, mais d’exploration. Les Vikings ont eu l’audace de s’aventurer dans l’inconnu en naviguant dans le sens du vent, en l’occurrence vers l’ouest, profitant des vents dominants qui, sous les latitudes nordiques, soufflent de l’est. Mais ils faisaient exception. Ainsi que le souligne Felipe Fernández-Armesto dans Pathfinders, vaste fresque de l’exploration à travers les âges, dans la plupart des cas, les marins explorateurs ont préféré naviguer contre le vent, « parce qu’il était aussi important pour eux de pouvoir revenir chez eux que de découvrir de nouvelles terres ». C’est contre les vents d’ouest, dominants en Méditerranée, que les navigateurs phéniciens et grecs ont entrepris leurs voyages sur la mer intérieure ; et contre les vents d’est, soufflant majoritairement aux latitudes sous lesquelles ils se déplaçaient, que les Polynésiens ont traversé le Pacifique et ont conquis celui-ci d’île en île.

Le vent ne se caractérise pas seulement par sa direction, mais aussi par sa force, c’est-à-dire sa vitesse. Edward Huth évoque en passant l’échelle de Beaufort utilisée pour la mesurer. Échelle empirique comportant 13 degrés qui vont de « calme » à « ouragan » en passant par « brise » (cinq sortes de brise de force croissante), « vent », « coup de vent » et « tempête » (deux sortes de chaque catégorie), elle permet de quantifier la force du vent sur base d’indices qualitatifs de l’état de la mer, plus particulièrement l’aspect des vagues (la présence de crêtes, d’écume, de lames déferlantes, de tourbillons) ou, sur terre, de certains phénomènes aisément reconnaissables : « les drapeaux flottent au vent », « on entend siffler le vent », « tous les arbres balancent », etc.

En dépit de son patronyme de consonance française, mais ainsi que l’indique son nom complet, Sir Francis Beaufort était un amiral anglais du XIXème siècle. Il n’est pas à proprement parler l’inventeur de l’échelle qui porte son nom, mais celui qui l’a établie sous la forme sous laquelle nous la connaissons, à partir de travaux de savants connus aujourd’hui seulement de quelques spécialistes, le géographe Alexander Dalrymple et l’ingénieur John Smeaton, travaux réalisés pour répondre à la question que posait l’écrivain Daniel Defoe dans son rapport sur la tempête qui dévasta l’Angleterre en novembre 1703 : « comment décrire le vent » ? L’échelle de Beaufort a été louée pour l’élégance des définitions qui la composent. « [Dans l’échelle de Beaufort] », écrit avec un enthousiaste lyrisme Scott Huler, un de ceux qui ont raconté son histoire, « le vent est décrit à la perfection – réduit à son essence […]. L’échelle de Beaufort est la quintessence de l’économie verbale, l’expression suprême d’une écriture concise, claire et puissante, 110 mots [au total]. En réalité, la description du vent dans l’échelle de Beaufort n’atteint pas seulement au plus haut niveau de possible de clarté. [.. ] En s’élevant à ce niveau, elle le dépasse pour devenir de la poésie ».

Goethe et Constable

Des commentaires admiratifs de même nature ont été formulés au sujet d’une autre réalisation cursivement évoquée par John Edward Huth, la classification des nuages. Telle qu’elle est établie aujourd’hui, la nomenclature des nuages comprend dix types de nuages différents, définis selon le modèle de classification de Linné en botanique et zoologie, c’est-dire répartis en espèces divisées en variétés, et baptisés de noms latins : cumulus, cumulonimbus, stratus, cirrus, etc. Cette nomenclature a été inventée au XIXème siècle par un pharmacien anglais quaker et météorologiste amateur nommé Luke Howard. Dans The Invention of Clouds, Richard Hamblyn fait le récit de cet épisode-clé de l’histoire de la météorologie, en montrant les répercussions qu’il a eues au plan artistique : Goethe, qui voyait dans la classification de Luke une illustration de ses vues sur la morphologie et l’unité de la nature, écrivit quatre poèmes en hommage aux principaux types de nuages et se fit l’ardent promoteur des travaux du météorologiste anglais dans le monde germanique, plus particulièrement auprès des artistes. Généralement avec succès, sauf dans le cas du peintre romantique David Caspar Friederich, qui refusa énergiquement de « forcer les nuages libres et aériens dans un ordre et une classification rigides », affirmant qu’une telle entreprise « sapait les fondements de la peinture de paysage dans sa totalité ». Les travaux de Luke Howard inspirèrent par contre le grand paysagiste anglais John Constable, dont les toiles témoignent de la fascination qu’il éprouvait pour les nuages.

John Edward Huth donne également un aperçu des mécanismes de formation des fronts chauds et surtout des fronts froids, auxquels sont associés les orages et les précipitations, ainsi que des cyclones tropicaux, qu’on appelle aussi selon les cas « ouragans » ou « typhons ». On trouvera des informations plus complètes et systématiques sur ces sujets dans le récent ouvrage de l’océanographe Bruce Parker, The Power of the Sea, consacré à tous les phénomènes extrêmes dont la mer peut se montrer capable et aux moyens utilisés pour les prévoir et prévenir leurs conséquences : les tempêtes de toutes sortes, les « vagues scélérates », qui peuvent atteindre 30 mètres de creux, les cyclones et les tsunamis engendrés par des mouvements importants du plancher océanique sous l’effet de certains séismes ou d’éruptions volcaniques. Le livre, qui consacre de longs chapitres à l’ouragan Katrina et aux tsunamis de l’océan Indien en décembre 2004 et sur les côtes japonaises en mars 2011, fait une large part à l’histoire de l’océanographie.

Le génie de Benjamin Franklin

Bruce Parker attire ainsi notamment l’attention sur le génie du savant et homme d’État américain Benjamin Franklin et la contribution qu’il apportée à la connaissance de la mer. Ainsi qu’il est rappelé dans The Lost Art of Finding Our Way, Franklin s’est beaucoup intéressé au Gulf Stream, le courant marin chaud qui traverse l’Atlantique du sud-ouest vers le nord-est et adoucit le climat européen. Dans son beau livre sur l’Atlantique, Simon Winchester cite in extenso le passage d’une longue lettre dans laquelle Franklin, après avoir gratifié son correspondant d’une série de réflexions sur la conception des coques de navire, le guidage des ballons et les causes les plus fréquentes d’accidents en mer, raconte dans quelles circonstance il a, le premier, appréhendé le phénomène du Gulf Stream dans sa totalité. Franklin fut aussi le premier à réaliser qu’un ouragan est un système de vents en mouvement, et que la direction dans laquelle il se déplace n’est pas nécessairement celle du vent lui-même. Et il a étudié expérimentalement la manière dont les vagues sont produites par le vent.

Parker et Huth traitent tous deux du phénomène des marées, pour lequel Galilée et Kepler proposèrent des théories partiellement vraies seulement, dont il revint à Newton de faire la synthèse : « Newton », résume bien Parker, « montra que les marées sont à la fois le produit de l’attraction gravitationnelle (comme suggéré par Kepler) et des forces centrifuges dans le système terre-lune (impliquant des accélérations du type de celles qui sont postulées dans la théorie de Galilée) ». Il faudra toutefois attendre Laplace pour voir produire la première description mathématique de la façon dont les océans répondent en termes hydrodynamiques au jeu des forces qui engendrent les marées.

Comme Parker, John Edward Huth évoque aussi les « gyres océaniques », les gigantesques tourbillons de courants marins en rotation dans le sens horaire dans l’hémisphère nord et antihoraire dans l’hémisphère sud, sous l’effet de la force de Coriolis. Et il consacre tout un chapitre à la formation des vagues et de la houle, en montrant comment celles-ci peuvent aider la navigateur à s’orienter, par exemple en observant les phénomènes de réfraction et d’interférence qui se produisent à proximité de la côte et entre les îles, ou les effets de la houle sur le mouvement du bateau, ainsi que le faisaient les marins polynésiens : « En l’absence de terre, la houle fournit une boussole naturelle qui peut compléter la boussole stellaire et la boussole du vent [..]. Parce que les étoiles, les vents et la houle varient de manière prévisible en fonction des saisons, la combinaison des indices qu’ils fournissent aide la navigateur à se former une image cohérente de sa situation ».

En hommage aux marins du Pacifique dont les exploits lui ont un peu servi de fil conducteur, John Edward Huth referme son livre sur le récit romancé des aventures de l’héroïne d’une légende des îles Gilbert, une femme navigatrice nommée Baintabu. Avant cela, il donne un aperçu de quelques aspects de la manœuvre des bateaux, plus particulièrement des bateaux à voile, importants dans le contexte parce qu’ils ne sont pas sans influence sur le calcul de la position à l’estime : la forme des coques de navire et le jeu des forces qui s’exercent sur le centre de gravité des corps flottants et leur centre de poussée ; les mouvements auxquels le bateau est soumis (tangage, roulis, lacet) ; les différentes vitesses auxquelles il peut se déplacer, inférieure, supérieure ou égale à la « vitesse de carène », pour laquelle la longueur d’onde de la vague engendrée par la progression du bateau coïncide exactement avec la distance entre la proue et la poupe ; et l’aérodynamique de la propulsion par les voiles (la portance, la traînée et la dérive), ainsi que les techniques de navigation contre le vent et les formes de voiles qui permettent de remonter le vent facilement.

The Lost Art of Finding Our Way n’est pour autant ni un manuel de la navigation à voile comparable au Cours des Glénans, ni une histoire des gréements, des bateaux et de la marine. Ce n’est d’ailleurs pas non plus une encyclopédie complète des procédés de positionnement et d’orientation dans l’espace. Au début de l’ouvrage, John Edward Huth décrit l’usage de la boussole et des méthodes de triangulation sur la terre ferme, et procède à un examen critique des astuces fréquemment recommandées pour éviter de se perdre dans les bois ou les villes : l’observation de la mousse au pied des arbres, de l’orientation des églises et de celle des antennes paraboliques lorsque l’on connaît l’orbite du satellite vers lequel elles sont dirigées, toutes indications qui ne possèdent à ses yeux qu’une valeur statistique, et qu’il invite à utiliser avec prudence.

Accéléromètres et gyroscopes

Dans l’ensemble, cependant, son attention est fixée sur la navigation en mer. Le livre ne dit rien de certains moyens traditionnels utilisés pour se guider sur terre, par exemple ceux qu’utilisent les amérindiens d’Amazonie pour tracer leur chemin dans le lacis touffu de la dense forêt équatoriale, ou ceux qu’employaient les populations nomades dans leurs déplacements à travers les steppes et les déserts, basés en grande partie, comme ceux des marins, sur les étoiles, et pour les mêmes raisons : l’absence, dans un paysage uniforme à perte de vue, d’autres repères que les astres.

L’ouvrage n’évoque par ailleurs la navigation aérienne que pour décrire la manière dont la trajectoire des avions dans le ciel et la position de leurs feux (rouge à bâbord, vert à tribord, comme dans le cas des bateaux), peut aider à s’orienter en mer. Il y aurait pourtant eu moyen d’en dire davantage. Durant les premières décennies de l’histoire de l’aviation, les pilotes recouraient à la navigation à vue et à la navigation à l’estime, mais aussi à la navigation astronomique : si étonnant que cela puisse sembler, ce n’est qu’assez récemment que les sextants ont disparu des cockpits des avions civils et militaires.

Aujourd’hui, la navigation aérienne repose sur la combinaison de la radionavigation terrestre au-dessus des continents, de la navigation satellitaire en tous lieux et de ce qu’on appelle la « navigation inertielle », système extrêmement sophistiqué de navigation à l’estime basé sur l’utilisation d’un dispositif baptisé « centrale inertielle ». Constitué d’un assemblage d’accéléromètres et de gyroscopes, il permet de déterminer à chaque instant la position et la trajectoire de l’avion en fonction de son point de départ. Utilisé également pour le guidage des missiles, des vaisseaux spatiaux et de certains véhicules terrestres, ce système présente l’avantage d’être totalement autonome, puisqu’il ne nécessite le recours à aucune information extérieure. Sa présence à bord des avions permet donc de prévenir toute défaillance momentanée des systèmes de radionavigation terrestres et satellitaires.

Lever les yeux vers le ciel

Traiter tous ces aspects aurait toutefois démesurément gonflé un livre déjà très épais, que son auteur a de toute façon délibérément limité à la présentation des techniques de navigation reposant sur des instruments simples. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il ne dit rien non plus des systèmes de radionavigation en base terrestre comme le LORAN, longtemps assidûment employé par les marines militaires et commerciales et les plaisanciers, et ne donne aucune indication sur le fonctionnement des dispositifs de géolocalisation satellitaire actuellement en service comme le GPS américain et le russe GLONASS, ou en développement comme le système européen GALILEO.

The Lost Art of Finding Our Way ne peut par ailleurs pas être considéré comme un véritable guide pratique de la navigation à destination des marins amateurs et des adeptes de l’excursion en mer, un « guide des égarés », pour emprunter en conférant un tout autre sens à l’expression le titre du fameux ouvrage du philosophe médiéval Moïse Maïmonide. La perspective de l’ouvrage demeure en effet essentiellement informative et documentaire, et son contenu est trop général pour pouvoir servir de base aux nombreux exercices sur le terrain indispensables pour apprendre à maîtriser les connaissances et les techniques décrites ou mentionnées.

Dans l’ensemble, The Lost Art of Finding Our Way est cependant une incontestable réussite. À en juger par la réception dont l’ouvrage a fait l’objet, et son appréciation par la critique, John Edward Huth semble avoir de sérieuses chances d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé : inciter ses lecteurs à lever les yeux de l’écran de leur GPS pour les diriger vers le ciel étoilé et, plus généralement, vers le spectacle de l’environnement naturel dont l’étude attentive a permis à des centaines de générations d’hommes d’entreprendre des voyages dont l’audace fait aujourd’hui notre admiration. Peu d’entre eux se lanceront sur les traces de ces intrépides explorateurs ; et pour simplement apprendre à trouver leur chemin en territoire inconnu sans l’assistance de dispositifs sophistiqués, et à le retrouver lorsqu’ils se sont perdus, l’information contenue dans le livre n’est certainement pas suffisante. Mais outre que sa lecture procure les joies et l’excitation d’une espèce d’aventure, livresque et immobile, certes, mais passionnante à sa manière, The Lost Art of Finding Our Way est un ouvrage dont on sort avec à la fois les moyens de voir le monde différemment et une forte inclination à le regarder d’un autre œil. N’est pas la définition d’un bon livre ?

Michel André

Les illuminations d’Eloy Sánchez Rosillo

« Avant le nom », il y a la chose. Une musique, un pressentiment, la gêne ressentie quand nous avons le soleil dans les yeux. Dans les poèmes du recueil Antes del nombre (« Avant le nom »), en tête des ventes d’ouvrages de poésie en Espagne depuis sa sortie en mars dernier, « Eloy Sánchez Rosillo accorde au monde le bénéfice de l’existence. Mais cette existence n’a de réalité que celle de la conscience humaine qui la perçoit », rapporte Ainhoa Sáenz de Zaitegui dans les colonnes d’El Cultural. « L’objectif du poète n’est pas d’extraire le signifié des choses : seules celles qui ont une signification pour nous existent. »

Quand il lit un ouvrage d’Eloy Sánchez Rosillo, le lecteur comprend que la poésie n’est pas simple affaire de formule, ni même d’habileté rhétorique. Il faut quelque chose de plus pour voir opérer la magie : un « je-ne-sais-quoi » qui fait advenir le texte. « La tempête et Patrocle », « Pêche miraculeuse », « Vieilles histoires », ou encore « L’unique lumière qui éblouit » sont, pour José Luis García Martín, critique littéraire de La Nueva España, autant de « poèmes mémorables », de ceux qui « nous émeuvent et nous illuminent de la plus directe des façons ». « Vieilles histoires », écrit le journaliste, « commence sur ce ton prosaïque, ce registre quasi oral qu’affectionne tant Rosillo : « Ces épisodes de l’Histoire sacrée / qu’enfant, j’écoutais sur les bancs de l’école / et que, rentré à la maison, je repassais lentement dans mon esprit / m’ont toujours fasciné. » Un long prélude, qui sert à préparer le surgissement de l’émotion dans les derniers vers du poème, où les temporalités finissent par se superposer : « Sur les vieux chemins rocailleux / de Judée et de Samarie, sous un soleil de légende / ou sur le rivage azur du lac de Tibériade / les yeux de cet enfant que je fus / croisent les yeux de Jésus à son passage. »

Les yeux sont précisément pour Rosillo l’organe par excellence de la poésie : « Par ces yeux je viens à la vie. » Regarder, regarder lentement une chose suffit à la remplir d’histoires et à en faire le centre du monde. Comme ce panier de pommes sur lequel s’arrête le poète, comme ravi, en passant devant l’échoppe crasseuse et lugubre d’un fruitier : « Elles étaient là réunies, apprêtées, conformes, / toutes elles souriaient. »

La lumière, les couleurs, le miracle de la vue sont des personnages à part entière d’Antes del nombre (« La lumière lie entre elles toutes choses / avec un fil d’or »). Tout comme le passage des saisons, la naissance du jour, le silence et le chant des oiseaux. « Pour écouter le chant du chardonneret / je suis venu au monde. […] Il n’y a pas mystère plus profond que cet oiseau / au chant vibrant dans l’arbre du temps. »

La nef des non-fous

« La folie ne tue pas », lit-on en ouverture du livre d’enquête que vient de publier la journaliste Daniela Arbex. « Du moins pas à Barbacena », une petite ville de l’État du Minas Gerais, à quelque 300 kilomètres au nord de Rio de Janeiro, où fut inauguré au début du XXe siècle le plus grand asile psychiatrique du pays : Colônia. Les 60 000 personnes qui perdirent la vie dans ce sombre hospice entre 1903 et le début des années 1980 – dont « 70 % ne souffraient d’aucune maladie mentale », écrit Daniela Arbex – succombèrent à la faim, au froid, à la pneumonie, aux électrochocs, au manque de soins ou encore à la torture.

Fondé par le gouvernement de l’État en 1903 pour offrir « assistance aux aliénés du Minas Gerais », « l’hôpital Colônia fut conçu pour accueillir 200 lits », rappelle l’auteur dans les colonnes du journal Tribuna de Minas. « En 1961 pourtant, il comptait 5 000 patients et était devenu un véritable lieu de massacre. Dès les années 1930, l’institution s’est vue peu à peu détournée de sa mission par le gouvernement pour se transformer en camp de concentration, poursuit Arbex, mais c’est avec la dictature militaire que la dimension médicale de l’établissement a totalement disparu. On y envoyait aussi bien les homosexuels, les opposants politiques, les filles-mères, les alcooliques, les mendiants et tous les indésirables, malades mentaux y compris. » Ils arrivaient à Barbacena par trains entiers, dans des wagons à bestiaux : l’un était réservé aux fous, à qui l’on destinait le tout dernier pavillon de Colônia.

« Le récit que fait Holocausto do Brasil du quotidien des patients est effarant », rapporte Marsílea Gombata dans l’hebdomadaire Carta Capital : « Les internés dormaient sur de la paille, à même le ciment, la plupart étaient réduits à manger les rats et à s’abreuver à l’égout. Beaucoup allaient nus », comme en témoignent les photographies prises en 1961 par le reporter Luiz Alfredo pour le journal O Cruzeiro. « Mais il y a plus encore », poursuit Carta Capital. « Entre 1969 et 1980, on comptait, en moyenne, seize décès par jour. Des cadavres qui rapportaient de l’argent. Pendant ces onze macabres années, 1 853 corps furent vendus à dix-sept facultés de médecine à travers tout le pays. 50 cruzeiros par cadavre, l’équivalent, pour l’époque, de 70 euros. Sans parler du trafic d’organes. »

À partir de 1980, Colônia a laissé place à un hôpital psychiatrique régional. Aujourd’hui, le Centre hospitalier psychiatrique de Barbacena (CHPB) compte une cinquantaine de pavillons au service d’une région peuplée d’environ 700 000 personnes. Véritable ville dans la ville, le CHPB accueille en son sein pas moins de quatre musées, dont le musée de la Folie, en mémoire aux victimes de Colônia.

La lettre imaginaire de Poutine aux Américains

Putain ! Fait chier cette lettre de merde à ces connards d’Américains. Je sais pas quoi pondre, moi. Encore une idée à la con de mes innombrables ministres et autre conseillers. Mais bon, pour une fois, ça coûte pas cher. Et c’est vrai que je suis dans la merde en Syrie. Faut faire quelque chose. Fait chier aussi ce connard de Bachar el-Assad à balancer des gaz toxiques sur des civils. Enfin ce ne sont que des Arabes. Des gaz qu’on avait filés à Hafez el-Assad, son père. Des gaz qu’ils n’ont jamais payés en plus, ces arnaqueurs.

Au Kremlin, 21 heures

Je comprends bien qu’Assad ne veuille pas perdre le pouvoir. Il a commis presque autant de saloperies que moi. Et il a peur de se faire couper les couilles. C’est humain. Mais comment veut-il que je le soutienne sans encore passer pour un salaud ? Je ne peux pas le lâcher. Sur l’échiquier du Proche-Moyen Orient, ce dingue d’Assad est mon fou. Et si je le perds, je n’en ai plus qu’un, de fou, ces tordus d’Iraniens qui risquent de tout faire péter le jour où ils auront la bombe. Heureusement que ce bronzé d’Obama est meilleur au basket qu’aux échecs. Et il a osé me traiter d’âne, de crétin [« jackass », note du traducteur] en public. Il veut faire quoi avec ses frappes de missiles Tomahawks ? Marquer un panier dans le bunker d’Assad à Damas?

Bon, pour la lettre d’embrouille, l’idée générale : je vais agiter des menaces, jouer sur la peur tout en faisant appel aux grands principes et aux sentiments, en distordant un peu la vérité, comme d’habitude. Ces bouffeurs de hamburgers adorent les grands principes et ils ne sont au courant de rien. Ils vont tout avaler. Une lettre à la poste ! Fait quand même chier cette lettre ! Fait chier Obama ! Comme si j’avais que ça à foutre.

J’aimerais bien rentrer à la datcha, moi. J’aimerais bien me taper Alina. Imaginez donc, une championne olympique de gymnastique, ce que ça peut donner au pieu ! Ca, c’est de la maitresse les gars ! Elle est jeune, jolie et bien gaulée, on a trente ans d’écart. Je suis vraiment un vieux cochon libidineux. Mais pas pire que la plupart des fils de salauds qui m’entourent et, soit disant, me soutiennent. Mais qui ne pensent qu’au pouvoir, au fric et au sexe. Ca m’arrange bien qu’ils soient comme ça. Je les fais filmer en caméra cachée par mes services pendant qu’ils se tapent des gonzesses (que j’ai fait payer !). À poil bourrés dans leurs saunas ! De super « kompromats ». Ca les calme sérieux.

Les autres, les « opposants », comme cette pédale de milliardaire de Khodorkovski, qui ne sautait que sa femme, le con, et qui, en plus, voulait que je lutte pour de vrai contre la corruption ou encore comme cette tapette de Navalny, le prétendu « leader de l’opposition démocratique », je les mate. Je te les colle au trou en Sibérie ou dans le Grand Nord avec une condamnation pour fraudes ou détournements. De toute façon, avec les lois absurdes que j’ai fait adopter, tout ceux qui veulent s’en sortir, faire quelque chose, sont obligés de magouiller, alors ça passe. Et coup de bol, ce Khodorkovski est juif, et comme chez nous pas grand monde ne les aime… Pour ce Navalny, il faut que je fasse gaffe. J’ai fait condamner ce champion de la lutte anti-corruption à cinq ans (pour fraudes !) pour le discréditer, mais j’hésite à trop le faire plonger en appel. Il est ni juif ni riche. Et ces veaux de Russes (voilà que j’imite de Gaulle maintenant !) aiment bien les « victimes ».

À propos de sexe et de fric, j’ai peur que Ludmila me tonde. Classiquement mais comme un abruti, j’ai fait mettre au nom de ma femme la plupart de ce que j’ai détourné (aucune idée de combien d’ailleurs mais sûrement quelques milliards de dollars, ça suffira) [1]. Cette chienne de Ludmila a demandé le divorce et j’ai bien été obligé d’accepter. Elle a les moyens de me faire chanter. Et je ne peux quand même pas la faire buter comme un vulgaire gêneur) [2]. Elle savait pour Alina. Toute la Russie était au courant depuis qu’un journaliste avait bavé. On a vite fait fermer son journal mais c’était une connerie. Du coup, tout le monde a compris que l’histoire était sans doute vraie [3]. Pas facile d’avoir une presse avec des allures « libres » sans avoir ce genre de dérapages, surtout qu’il y a toujours des fuites à cause des bastons pour le fric et le pouvoir. D’ailleurs, à chaque fois que j’essaye d’être sympa, de négocier, il y a des généraux au savoir-faire limité et expéditif ou des têtes dures dans mes services, qui croient qu’on est encore une grande puissance, qui me montent un coup tordu pour me ramener dans le droit chemin [4].

Et du coup, c’est encore moi qui passe pour un salaud. Quel boulot, putain ! Pas une super idée non plus de faire élire cette trop jeune Alina à la Douma, la seule vraie chambre de mon Parlement. Du coup, tout le monde a compris pour elle et moi. Mais j’emmerde tout le monde, j’ai les moyens. Ca la fout mal quand même, ce divorce, pour un mec comme moi qui vante officiellement le modèle de la famille orthodoxe unie, face à ces dégénérés d’Occidentaux.

Merde, j’ai complètement dérivé ! Il faut que je me grouille pour cette lettre, faut que je termine avant minuit, sinon, quand je vais arriver à la Datcha, Alina pioncera et ce sera encore râpé pour ce soir.

22 heures

Bon, cette lettre à la con à publier dans la presse vraiment libre (encore très drôle !), il faut que m’y colle. C’est quand même une bonne idée de jouer sur la faiblesse de l’adversaire, la presse libre, l’opinion publique. Une bonne prise de judo, je reste un champion dans ce sport. Alors je commence par quoi ? Je vais dire un truc vrai au début, ça aidera à faire gober le reste :

« Les récents événements autour de la Syrie m’ont incité à parler directement au peuple américain et à ses dirigeants politiques. Il est important d’agir ainsi à une époque où la communication entre nos sociétés est déficiente. »

Incontestable : j’écris que je leur écris ! Et après ? Leur foutre les jetons d’entrée en parlant du risque de « dévastation » s’ils ne m’écoutent pas. Mais sans qu’ils s’aperçoivent que je les menace. J’y vais :

« Nos relations sont passées par plusieurs étapes. Nous nous confrontions pendant la guerre froide. Mais nous avions été alliés pour nous défendre ensemble contre les nazis. L’organisation universelle des Nations unies a alors été fondée pour éviter qu’une telle dévastation surgisse à nouveau. »

J’enchaîne avec un gros mensonge :

« Les fondateurs de l’ONU avaient compris que les décisions sur la guerre et la paix devaient être prises par consensus uniquement et le veto des membres permanents du Conseil de Sécurité fut introduit avec l’accord des Américains dans la Charte des Nations Unies. Cette grande sagesse a permis de stabiliser les relations internationales pendant des dizaines d’années. »

Évidemment, ce n’est pas les Nations unies qui ont permis d’éviter que la guerre froide ne devienne très chaude (à l’ONU, on bloquait déjà tout !) mais l’équilibre de la terreur des armes nucléaires. Mais qui sait ça à part quelques spécialistes dont je suis, moi, un ex-colonel du KGB ? Bon, je leur fous encore les chocottes :

« La frappe éventuelle des États-Unis contre la Syrie (…) aura pour résultat d’accroître le nombre de victimes innocentes et l’escalade qui peut étendre le conflit bien au-delà des frontières syriennes. Une telle frappe augmenterait la violence et déchainerait une nouvelle vague de terrorisme. Cela peut détruire les efforts multilatéraux pour résoudre le problème nucléaire iranien et le conflit israélo-palestinien et déstabiliser un peu plus le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Cela pourrait déséquilibrer le système entier du droit et de l’ordre international. »

Si avec ça, ces poules mouillées ne font pas dans leurs bens ! D’accord ce n’est sans doute pas vrai. Si les frappes américaines calment ce malade d’Assad ou le font dégager, il y aura sans doute moins de morts, moins de risques que le conflit ne s’étende. Je serai alors obligé de m’écraser et de continuer à coopérer, comme avec le coup de la Serbie où les Ricains m’ont dégagé mon psychopathe de Milosevic. J’en rajoute une louche pour les faire vraiment flipper :

« On n’assiste pas en Syrie à une bataille pour ou contre la démocratie mais à une guerre civile entre le gouvernement et l’opposition dans un pays multi-religieux. Il y a peu de militants de la démocratie en Syrie. Mais il y a pléthore de combattants d’Al-Qaïda et d’extrémistes de tout poil combattant le gouvernement. (…) La guerre civile, alimentée par les armes étrangères livrées à l’opposition, est une des plus sanglantes au monde. Les mercenaires des pays arabes qui combattent là et les centaines de djihadistes qui viennent des pays occidentaux, et même de Russie, sont une vraie préoccupation pour nous. Ne risquent-ils pas de revenir dans nos pays avec l’expérience acquise en Syrie ? »

Vraiment bien, ça. Tout le monde a oublié que la guerre a commencé par une lutte pacifique pour leur démocratie de merde. Et ils ont tous une trouille bleue des islamos depuis le 11 Septembre. Mais le plus drôle, c’est que c’est quand même moi qui ai conseillé à ce crétin d’Assad de pourrir le conflit en libérant les islamistes des prisons puis en les soutenant en sous-main. Ca discrédite l’opposition. Ils finissent par se battre entre eux et alors on peut écraser tout le monde sans que personne ne moufte.

C’est ce coup de génie que j’ai joué en Tchétchénie. Pas super « clean », comme ils disent à Washington, mais efficace. Pas mal aussi de dénoncer le bain de sang à cause des livraisons d’armes étrangères à l’opposition, même si c’est sans doute moi qui donne le plus d’armes meurtrières, mais au régime ! Qu’est ce que je peux dire après ? Idée ! Je vais me poser en faiseur de paix et en défenseur du droit. Ils aiment ça, la paix et le respect des lois, ces formalistes d’Américains :

« Dès le début, la Russie a poussé au dialogue pacifique pour permettre aux Syriens d’établir un plan de compromis pour leur propre avenir. Nous ne sommes pas en train de protéger le gouvernement syrien mais le droit international. Nous avons besoin d’utiliser le Conseil de Sécurité des Nations unies et nous croyons que préserver la loi et l’ordre dans notre actuel monde complexe et turbulent est un des rares moyens d’empêcher les relations internationales de tomber dans le chaos. La loi est la loi et nous devons la suivre, qu’elle nous plaise ou non. Selon la loi internationale en vigueur, la force n’est autorisée qu’en cas d’auto-défense ou par décision du Conseil de Sécurité. Toute autre chose n’est pas autorisée par la Charte des Nations unies et constituerait un acte d’agression. »

Excellent ! Non seulement, je n’ai jamais vraiment fait pression sur cette tête de pioche d’Assad pour qu’il accepte une solution politique pacifique, mais le droit international, je m’assois grave dessus quand ça m’arrange. Le coup de la Géorgie en 2008, superbe ! Mes troupes sont entrées dans le pays officiellement pour défendre les droits de la minorité ossète. Moi, défendre les « droits de l’homme », très drôle ! Avec leur finesse habituelle, mes gars ont donné une bonne leçon à cet excité géorgien de Saakachvili qui voulait faire entrer dans l’OTAN son pays (à nos frontières ! Et pourquoi pas des Marines pour garder le Kremlin, non plus ?!?). En plus, j’ai réussi à faire croire que c’était de sa faute, à cet allumé, en le faisant tomber dans un piège grossier. J’aurais peut-être pas dû reconnaître récemment que j’avais préparé la guerre [5]. Mais je peux m’offrir ce luxe. Qui a remarqué, qui a gueulé d’ailleurs ? Ah ! Ah !

Super marrant aussi, ce petit président français avec son plan de paix pour la Géorgie. Comment il s’appelait déjà ? Sarko quelque chose, plus minus que moi et juif et hongrois, en plus. Il est persuadé qu’il a aidé à faire la paix dans le Caucase alors que grâce à son plan (sur lequel je m’assois, bien sûr) j’ai bien consolidé mes positions. J’ai même bien enc… [censuré par le traducteur] tout le monde en reconnaissant l’indépendance des Ossètes, superbe violation des frontières de la Géorgie et du droit international. Bon le nouveau franzouz, ce Hollande, il fait chier. Ces cons de journalistes écrivent que c’est un mou et voilà qu’il se prend pour Churchill. Je vais le mater. Je vais foutre un peu la merde en Europe, en Ukraine, en Moldavie, en Bulgarie, etc. partout où j’ai encore de solides ficelles à tirer. Et pour leur prochain contrat de gaz, ils vont voir ces francaouis.

C’est vrai, j’ai fait pire que la Géorgie et la Syrie, bien sûr. Mon meilleur coup, c’est quand même d’avoir réussi à faire avaler que les meurtriers attentats organisés en Russie par mes propres services pour lancer la guerre en Tchétchénie étaient l’œuvre de ces bouseux du Caucase. Pas le choix. Sans les attentats, pas de justification à la guerre ; sans la guerre, pas de vague nationaliste. Ca m’a permis de me faire élire triomphalement alors que j’étais super mal barré. Comme d’hab, il y a eu des merdouillages. Cet agent de mes services, Litvinenko, qui s’est réfugié à Londres et qui balançait tout sur cette super manip, un peu limite, j’avoue. Empoisonné au polonium en mangeant un sushi. Ce qui était encore une connerie de mes services : tout le monde sait que cette substance radioactive provient de nos labos secrets. Enfin, ça fait toujours un exemple.

23 heures

Je m’éloigne encore. Et Alina qui m’attend. Faut que je termine vite fait, sans faire trop long. Qui s’intéresse à l’incidence du sort des Ossètes sur l’avenir du monde, aux conséquences du véto russe à l’ONU sur sa tranquillité personnelle? Vite, un gros mensonge, plus une jolie menace contre les Israéliens, qu’ils aiment bien, les Amerloques :

« Personne ne doute qu’on ait utilisé des gaz empoisonnés en Syrie. Mais on a toutes les raisons de croire qu’ils n’ont pas été utilisés par l’Armée syrienne mais par les forces de l’opposition, pour provoquer l’intervention de leurs puissants parrains [super ; le mot « parrains »!] étrangers, qui seraient du même côté que les fondamentalistes. Les sources [intox de mes services !] selon lesquelles des djihadistes prépareraient une autre attaque, cette fois contre Israël, ne peuvent être ignorées. »

Tout ceux qui sont bien informés, ils sont rares, savent qu’il y a beaucoup plus de raisons de croire que les gaz, c’est un coup de ce malade d’Assad. Il adore la politique du pire. Mais grâce à la désinformation de mes services, on a bien réussi à semer la confusion, une fois encore. Maintenant, je joue sur le sentiment isolationniste américain, ça marche toujours, sur le rejet des guerres désastreuses d’Afghanistan et d’Irak :

« C’est inquiétant que l’intervention militaire dans les conflits intérieurs des pays étrangers soit devenue une banalité pour les États-Unis. Est-ce l’intérêt à long terme de l’Amérique ? J’en doute. (…) Mais la force a montré qu’elle est vaine et inefficace. L’Afghanistan est laissé à lui-même et personne ne sait ce qui va se passer lors du retrait des forces internationales. La Libye est divisée entre ses tribus et ses clans. En Irak, la guerre civile continue avec des douzaines de morts chaque jour. Aux États-Unis, beaucoup établissent une analogie entre l’Irak et la Syrie et se demandent pourquoi leur gouvernement voudrait répéter les erreurs du passé. »

23 h 30

Je passe bien sûr sous silence que les frappes aériennes américaines, contre notre volonté, ont ramené la paix dans les Balkans et ont évité que mon dingue de Milosevic égorge tout le monde et foute le feu à la région. On a bien essayé de faire croire qu’il fallait rien faire car les Balkans sont une « poudrière » (les clichés, rien de tel !). Ca n’a pas marché mais on retente le coup de la « poudrière » pour Assad et le Proche-Moyen Orient. Je les fais aussi flipper sur la Libye où c’est la merde même si c’est sans doute toujours mieux que sous la dictature de notre vieux copain, cet illuminé de Kadhafi. Je passe aussi sous silence qu’on était quand même assez d’accord pour l’intervention en Libye et pour l’Afghanistan. Pour que les Américains se retrouvent enfoncés dans la merde comme on l’a été dans ce pays des aigles et de dingues ! Bon, faut que je refasse dans l’humain.

« Quels que soient les objectifs et la sophistication des armes, on n’évitera pas les victimes civiles, y compris les vieillards et les enfants, que les frappes sont censées protéger. »

Quel cynique je suis ! C’est vrai que si les frappes aériennes américaines vont faire quelques victimes civiles, il y en aura peut-être moins que si Assad ne se calme pas et se bat jusqu’au dernier Syrien. Et ces salauds d’Américains ont vraiment des missiles très précis. Pas comme moi qui ait écrasé la Tchétchénie sous les bombes pour la « libérer du terrorisme ». Près de 100 000 morts pour moins d’un million d’habitants. Pas mal. Dont beaucoup de Russes, d’ailleurs, qui habitaient chez ces culs noirs et les aimaient bien en plus. Bien fait pour leurs gueules. Bon, on s’en fout, qui a vu ça ? Qui contrôle les médias ici à la fin ?!? Après l’humain, un petit coup de géopolitique.

« Le monde réagit en se posant la question : si vous ne pouvez pas compter sur le droit international, il faut trouver d’autres moyens d’assurer sa propre sécurité. Ainsi, de plus en plus de pays cherchent à acquérir des armes de destruction massive. C’est logique : si vous avez la bombe atomique, personne ne vous attaquera. Il nous reste à faire des discours sur la nécessité de la non-prolifération quand, en réalité, elle est grignotée. »

23 h 45

Ca, c’est hyper compliqué et pas totalement faux. Car les Américains ont merdé en laissant le Pakistan et l’Inde construire la Bombe et aussi ces dingos de Coréens du Nord. Sauf que si, maintenant, on menace d’employer la force pour en empêcher d’autres, comme ces tordus d’Iraniens, de construire la Bombe, le monde sera sans doute plus sûr. Si, par exemple, on aidait les Occidentaux à éviter que les Iraniens ne déconnent trop, au lieu de jouer avec le feu, ça serait plus stable. Mais on risque de perdre encore un allié.

Et puis c’est tellement drôle de jouer au bord du gouffre avec ces « Occidentaux » qui n’ont pas les nerfs très solides. Les « Occidentaux » qu’ils s’appellent. Comme si nous, on était des "Orientaux", des niakoués, parce qu’on a été occupés pendant près de quatre siècles par les Mongols ! Faut que je speede (voilà que je parle anglais maintenant !) sinon cette nuit, ça va être ceinture. Allez un petit coup de pacifisme, ça a bien marché du temps de l’Union soviétique :

« Nous devons donc cesser d’utiliser le langage de la force et revenir sur le chemin du règlement des problèmes de façon civilisée, diplomatique et politique. »

J’adore quand j’ose dire qu’il ne faut pas employer « le langage de la force », c’est tout à fait moi ! Un peu de baratin sur les négociations pour montrer que je suis un gentil et que si on se met d’accord avec moi, on va éviter la « dévastation » et vivre dans le bonheur :

« Une nouvelle chance d’éviter l’action militaire est apparue ces derniers jours. (…) Si nous pouvons éviter l’usage de la force contre la Syrie, cela va améliorer l’atmosphère des affaires internationales et renforcer la confiance mutuelle. Cela sera notre succès commun et ouvrira la porte à la coopération sur d’autres questions difficiles. »

Merde, minuit ! Fait chier, Alina ! Font chier ces sportives qui se couchent tôt. Vite, le bouquet final :

« Mon travail et mes relations personnelles avec le président Obama sont marqués par une confiance de plus en plus grande. (…) Je suis en désaccord avec son insistance sur l’exception américaine, affirmant que la politique des États-Unis est “ce qui fait l’Amérique différente. C’est ce qui fait de nous une exception”. C’est extrêmement dangereux d’encourager les gens à se considérer eux-mêmes comme exceptionnels, quelque soient les motifs. (…) Nous sommes tous différents mais lorsque nous demandons la bénédiction du Seigneur, nous ne devons pas oublier que Dieu nous a créés égaux. »

Là, je fais fort, le coup de Dieu. Ces crétins d’Américains y croient à mort. Et tout le monde pense que moi, l’ex-officier du KGB, l’ancien membre du Parti communiste soviétique, je me suis mis à y croire aussi, du jour au lendemain, avec toutes les messes que je me tape. Ludmila ne voulait plus y aller, ça faisait désordre, obligé de divorcer. Je devrais peut-être pas leur faire une leçon sur « l’exceptionnalisme » mais là je craque, il est tard et ils me gonflent. J’y vais quand même mollo en disant qu’on est tous égaux. Je peux quand même pas leur dire que c’est nous, les « exceptionnels », nous Moscou, la « troisième Rome ». Ces ignorants ne savent même pas où c’est Moscou. Je ne peux pas leur raconter tous nos coups de génie, nos manips tellement c’est tordu et dégueulasse.

Mais c’est quand même vrai qu’ils sont forts les Yankees. Demain je convoque tous mes conseillers, mes ministres pour leur demander pourquoi ce sont les Américains et pas nous la première puissance du monde. Ca va gueuler. Shit ! Une heure du matin. C’est beaucoup trop long. Chier.

Heureusement que je ne suis pas un des petits journalistes à la con, un de ces fouineurs de poubelles qui tentent de démasquer mes magouilles. Le New York Times ne va pas pouvoir me couper. Je les déteste, ces scribouillards. Je me souviens encore d’avoir bien maté un de ces connards qui me posait encore une question sur la Tchétchénie. Je lui ai répondu que, s’il aimait tant les musulmans, « d’aller se faire circoncire ». En pleine conférence de presse ! Putain, j’assure grave, quel culot !

Et voilà que je repars en vrille. Je vais me coucher. Mais pour ce soir, trop tard, c’est baisé, si je peux dire. Putain ! Merde ! Fait chier des fois cette politique internationale à la con, fait chier cette « troisième Rome »! Alina, t’endors pas !

(« Traduit » par Jean-Baptiste Naudet)
Spécialiste de la Russie, Jean-Baptiste Naudet est journaliste au Nouvel Observateur.

[1] « Poutine, l’homme le plus riche de la terre ? » (Agence Bloomberg, en anglais.) 

[2] En Russie, même des personnalités très connues mais considérées comme « d’opposition », comme la journaliste Ana Politkovskaïa ou la défenseure des droits de l’homme Natalia Estemirova, ont été assassinées. Les commanditaires de ces meurtres restent "introuvables" mais semblent protégés et liés aux plus hautes sphères du pouvoir.

[3] En 2008, le journal russe Moskovski Korrespondent écrit que Vladimir Poutine (61 ans aujourd’hui) voudrait épouser en second mariage sa maitresse, Alina Kabaeva (30 ans aujourd’hui). Poutine et la jeune gymnaste ont démenti. Le tabloïd fut suspendu pendant trois mois pour avoir diffusé cette information, avant d’être définitivement fermé en octobre 2008.

[4] En 2002, au moment où Vladimir Poutine avait lancé des négociations, qu’il tentait de garder secrètes, avec les Tchétchènes pour trouver une solution politique à la guerre, un commando d’« islamistes » tchétchènes, très vraisemblablement infiltré et manipulé par la frange la plus dure des services secrets et de l’armée russes, a pris des centaines de personnes en otage dans le théâtre de la Doubrovka à Moscou. Ce drame – des dizaines d’otages sont morts à cause de l’assaut – a fait échoué les pourparlers. (« Le Nouvel Observateur » du 22 novembre 2002). Autre exemple : lorsqu’après le choc des attentats du 11 septembre 2001, Poutine a tenté de relancer les relations avec les États-Unis, les plus durs des « hommes à épaulettes » s’y sont brutalement opposés.

[5] En août 2012, Vladimir Poutine a reconnu que la guerre contre la Géorgie d’août 2008 avait été planifiée par l’état-major russe presque deux ans avant les événements. « Il y avait un plan, ce n’est pas un secret… C’est dans le cadre de ce plan qu’a agi la Russie. Il a été préparé par l’état-major général, fin 2006 ou début 2007. Il a été approuvé par moi et convenu avec moi », a affirmé à la télévision le président russe, déjà aux manettes à l’époque, en tant que premier ministre. Jusqu’alors, Moscou avait toujours prétendu que son offensive militaire n’avait été qu’une réponse à une attaque surprise de Tbilissi contre sa région séparatiste d’Ossétie du Sud.
 

La grande saga de l’Inde d’avant

En Inde, depuis le Mahabharata, on aime les grandes sagas faites d’amour et de fureur. La tradition, semble-t-il, se perpétue de nos jours, sous une forme inattendue, via la « chick lit », la littérature féminine (« pour poulettes »), également dite « rom-com » – abréviation de « comédie romantique ». Les ingrédients sont simples, mais efficaces : de la fureur, encore un peu ; de l’amour, toujours autant ; et de l’humour, en plus. Le troisième roman d’Anuja Chauhan, grande prêtresse indienne du genre, rencontre sans surprise un immense succès auprès du lectorat. Un succès que la critique juge en outre « plutôt mérité ».

L’opulent juge hindou Lakshmi Thakur a cinq filles, prénommées, à leur grand dam, selon l’ordre alphabétique. Comme A, B et C sont déjà mariées, le récit se concentre sur D, Djebani, et sa complice, la petite E. Des personnages « qui disent et font des choses scandaleuses, mais semblent tout droit sortis de la réalité, le trait à peine un peu forcé », ironise Sunaina Kumar dans le magazine Tehelka. Mais qu’importe ! Grâce à un « recyclage éhonté du vieux modèle Jane Austen, usé jusqu’à la corde », commente Lopa Gosh dans Outlook India, l’auteur tient son lecteur en haleine avec les amours compliquées de la jolie et (initialement) très sage Djebani, présentatrice de journal télévisé hindoue, et de Dylan, parfait jusqu’à la caricature, journaliste exemplaire mais chrétien rajput. Malgré les turpitudes financières, les coups fourrés et autres malveillances à répétition, le happy end est de rigueur.

À vrai dire, l’intrigue compte moins que la narration : « Comme si l’auteur, assise à vos côtés, vous dévoilait sur le ton de la confidence, autour d’une tasse de thé, les aventures un peu corsées d’amis d’amis, tout cela en langue vernaculaire », écrit Swati Daftuar dans The Hindu Times. L’argot hindoustani est en effet omniprésent dans Those Pricey Thakur Girls, mais le lecteur anglophone peut quand même faire son miel des injures « couleur locale », telles celles proférées par Madame Thakur contre la maîtresse de son mari : « Qu’elle crève ! Que les vers la dévorent ! Qu’ils lui rongent l’anus ! »

L’ouvrage d’Anuja Chauhan est bien plus qu’un roman à l’eau de rose intelligent et bourré d’autodérision. Il sait aussi replonger les Indiens au cœur des tumultueuses années 1980, quand l’Inde amorçait sa mue vers la modernité et la « libéralisation ». La nostalgie du lecteur est titillée par l’évocation « d’un pays où n’existait qu’une chaîne de télévision, un seul grand quotidien, où il fallait attendre minuit pour avoir une communication interurbaine à moitié prix, où l’on buvait du Campa Cola et lisait le Mahabharata », souligne Swati Daftuar. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ce récit « où la tension érotique est palpable chaque fois que Djebani et Dylan apparaissent sur la même page », appartient sans conteste à une Inde postmoderne et déniaisée, conclut Lopa Gosh dans Outlook India.

La manne angolaise

Si les boutiques de luxe des Champs-Élysées sont connues pour attirer les riches touristes chinois, « sur l’avenue de la Liberté, à Lisbonne, ce sont les berlines des riches Angolais que l’on peut voir devant chez Cartier et Gucci », s’amuse le quotidien Dinheiro Vivo. Mais l’investissement angolais dans l’ancienne métropole coloniale va bien au-delà du shopping de luxe, montre le journaliste Celso Filipe dans un bestseller sur le sujet. « Sonangol, l’entreprise publique chargée de l’exploitation du pétrole angolais, est devenue en 2013 l’actionnaire principal de la BCP », la première banque portugaise, rappelle-t-il pour illustrer le poids croissant des capitaux angolais dans l’économie d’un pays en crise. Sans parler de la récente fusion entre les opérateurs de télécommunications Zon et Optimus, réalisée sous la houlette de la milliardaire Isabel dos Santos – la fille aînée de l’actuel président de l’Angola –, principale actionnaire de Zon. Selon Celso Filipe, l’investissement angolais au Portugal friserait les cinq milliards d’euros, « l’équivalent des coupes budgétaires prévues par la dernière réforme de l’État qu’a imposée au pays la troïka européenne ». 

Meilleures ventes d’essais en Allemagne : l’Allemagne a peur

1.  1913 – Der Sommer des Jahrhundert (« 1913 – L’été du siècle »), de Florian Illies, S. Fischer
2.  Showdown, de Dirk Müller, Droemer
3.  Mehr als Ja und Amen (« Plus que oui et amen »), de Margot Käßmann, Adeo
4.  Das Geheimnis des perfekten Tages (« Le secret de la journée parfaite »), de Dieter Nuhr, Bastei Lübbe 
5.  Anna, die Schule und der liebe Gott (« Anna, l’école et le Bon Dieu »), de Richard David Precht, Goldmann
6.  Blick in der Ewigkeit  (La Preuve du paradis), de Eben Alexander, Ansata 
7.  Das große Los (« Le gros lot »), de Meike Winnemuth, Knaus
8.  5 Dinge, die Sterbende am Meisten Bereuen (Les 5 Regrets des personnes en fin de vie), de Bronnie Ware, Arkana  
9.  Die Kunst des klaren Denkens (« L’art de penser clairement »), de Rolf Dobelli, Hanse 
10.  Pep Guardiola, de Guillem Balagué , C. Bertelsmann

Der Spiegel, 19 juin 2013.

On meurt plus qu’on ne naît en Allemagne, où la population n’a cessé de diminuer depuis une dizaine d’années. Cette réalité d’un pays qui pourrait, d’ici la fin du XXIe siècle, voir les plus de 60 ans devenir majoritaires se reflète de manière frappante dans le classement des meilleures ventes d’essais publié par le Spiegel : sur les dix premiers ouvrages, deux ont trait à la mort. Dans La Preuve du paradis, le neurochirurgien américain Eben Alexander retrace son expérience de mort imminente, qui l’a convaincu de l’existence d’un au-delà. Dans Les 5 Regrets des personnes en fin de vie, Bronnie Ware, une infirmière australienne, a recueilli les derniers vœux de mourants et tente d’en déduire ce qui compte vraiment dans l’existence. Ces deux ouvrages sont sortis en France (chez Guy Trédaniel éditeur), mais aucun n’y a (pour l’instant) connu le même succès.

Soucieuse de l’avenir de son épargne, qu’elle juge menacée par la crise de la zone euro, cette population vieillissante est particulièrement angoissée par la situation économique. Dans Showdown, l’agent de change Dirk Müller, un habitué des talkshows déjà auteur de plusieurs bestsellers, veut voir derrière les turbulences que traverse l’union monétaire une guerre économique plus ou moins larvée entre les États-Unis et l’Europe. D’après lui, le marasme grec a été orchestré par des Américains désireux de déstabiliser une monnaie qui menaçait de supplanter leur dollar.

Faisant pendant à tous ces ouvrages inquiets ou crépusculaires, les livres de développement personnel occupent une place importante. Les titres sont éloquents : « Le secret d’une journée parfaite », « L’art de penser clairement »… On relèvera parmi eux l’ouvrage de la théologienne et pasteur Margot Käßmann, qui a brièvement dirigé l’Église évangélique allemande.

Deux livres ont déjà fait l’objet d’articles spécifiques dans Books : trônant depuis de nombreuses semaines en tête des ventes, celui que consacre le journaliste Florian Illies à l’année 1913 doit sans doute une partie de son succès à la nostalgie de nos voisins pour une époque où l’Allemagne n’avait pas encore perdu deux guerres mondiales (lire Books, n° 39, p. 15). Quant à l’ouvrage de l’incontournable Richard David Precht, il ne propose rien de moins qu’une refonte complète de l’école (voir Books, n° 46, p. 11).

Enfin, on notera à la dixième place la biographie consacrée à l’ancien entraîneur du FC Barcelone, Pep Guardiola. Dans un pays cruellement en manque de personnalités « glamour », l’arrivée cette année de l’élégant Espagnol à la tête de la meilleure équipe de football d’Europe, le Bayern Munich, est vécue comme une bénédiction, notamment par les tabloïds.

Baptiste Touverey est journaliste à Books. Chef de la rubrique « En librairie », il couvre l’actualité éditoriale allemande et germanophone. Il est également traducteur.

Le foot expliqué aux Argentins

« Celui qui ne s’est jamais pris un ballon dans les couilles ne peut pas comprendre ce qu’est le football. » Ainsi débute l’ouvrage posthume très attendu de l’un des humoristes les plus populaires d’Argentine, Roberto Fontanarrosa, décédé en 2007. Créateur du personnage d’Inodoro Pereyra, stéréotype du gaucho solitaire de la pampa, dont les Argentins ont suivi les aventures pendant des décennies dans le quotidien Clarín, Fontanarrosa a su « rendre digne le registre populaire », note Silvina Friera dans Página 12 : « Il ne s’est pas contenté de mâtiner son œuvre de couleur locale ; il a démontré qu’il y a dans la culture populaire une vie aussi noble et riche que celle que l’on peut trouver dans une symphonie ou un opéra. »

Dans « Tout nier », on retrouve les thèmes chers à l’humoriste : le football, la vie quotidienne à Buenos Aires, et sa ville natale, Rosario – à laquelle il attribue l’invention de la « picada », cette pratique typiquement argentine qui consiste à picorer divers petits hors-d’œuvre autour d’un verre, entre amis, à toute heure de la journée.

Texas, ton univers impitoyable

Tous les mauvais romans historiques – autrement dit, la plupart – le sont exactement de la même façon : on y trouve l’habituelle galerie de méchants, tous certifiés historiquement. Ce sont de banals films en costumes, aux révélations prévisibles, et aussi insupportablement vertueux qu’une adolescente végétarienne. Le passé n’est que le décor d’une comédie moralisatrice, à la conclusion courue d’avance. Les protagonistes ont beau porter la robe à paniers ou le pourpoint, ils possèdent une belle conscience des plus modernes. Ainsi le petit tambour rebelle se découvre-t-il, par exemple, des affinités avec l’esclave en cavale, au lieu de l’abattre d’une balle dans la tête. Le lecteur est autorisé à se sentir supérieur à ses ancêtres en se disant : « Moi, je n’aurais jamais été un confédéré, un nazi, un pharisien, un Cananéen, un phalangiste, un Visigoth, etc. » Et, la chose est certaine, jamais il ne se serait pavané vêtu d’un pourpoint.

Le brillant deuxième roman de Philipp Meyer, The Son, épopée de l’Ouest américain, constitue une alternative sombre mais palpitante à ce genre de fadaises. Comme Méridien de sang de Cormac McCarthy (1), il conserve au passé son étrangeté et laisse ses personnages se débattre dans le monde tel qu’il était. Ce ne sont pas des héros d’aujourd’hui transplantés au temps jadis, déguisés avec un pagne ou des hauts-de-chausses. Ce sont des âmes perdues, souvent des meurtriers cupides, sans foi ni loi, qui se frayent à l’aveugle un chemin à travers les XIXe et XXe siècles, depuis l’époque impitoyable de la conquête de l’Ouest jusqu’à celle, absurde, du culte contemporain des célébrités.

Dans cette saga familiale qui va de 1836 à 2012, le patriarche – qui est aussi le personnage le plus saillant – est le colonel Eli McCullough, qui vivra assez longtemps pour devenir un centenaire vénérable (ou, dans son cas, franchement lamentable). Né à Bastrop, en territoire indien, le jour même où le Texas devint une république, Eli a vite grandi dans ce Far West où l’apprentissage de la vie se fait très tôt : « Les loups courent la queue droite et fière, alors que les coyotes la rabattent comme des chiens qu’on vient de gronder. » Il est assez malin pour fabriquer les douilles de ses balles avec de la peau de daim graissée plutôt qu’avec du coton (2).

À peine McCullough a-t-il passé l’âge des culottes courtes qu’il se transforme en meurtrier opportuniste. Il tue des Comanches quand il défend sa famille lors d’une attaque, il tue des Blancs quand il chevauche avec les Comanches après avoir été enlevé, puis se remet à tuer des Comanches lorsqu’il regagne, un peu à contrecœur, le monde des Blancs pour devenir Texas Ranger. Comme l’a un jour écrit le romancier russe Mikhaïl Zochtchenko à propos de l’humanité en général, Eli McCullough « est parfaitement fait et vit avidement le genre d’existence qu’il lui est donné de vivre ».

Son point de vue est comique à force d’impassibilité, même quand il s’agit d’êtres chers. « J’ai vu un corps avec les seins tranchés et les intestins enroulés tout autour. Je savais que c’était ma sœur mais elle ne se ressemblait plus. » McCullough paraît soulagé quand les Comanches achèvent enfin son philosophe de frère qui, durant sa captivité, a une fâcheuse tendance à discourir sur Harvard et Emerson alors qu’il est ligoté nu sur un cheval. « C’est le sort d’un homme comme moi que d’être incompris, lance-t-il à ses ravisseurs. C’est du Goethe, au cas où vous vous poseriez la question. »

Devenu un Indien, le jeune Eli se fait sa place. Bien que sa vie en captivité commence comme esclave des femmes, contraint de racler des peaux de bisons toute la sainte journée, il gagne peu à peu l’estime de la tribu. Il peaufine ses talents d’archer à cheval. Il scalpe, des Blancs comme des Indiens. Et il apprend que les jeunes filles comanches aiment pratiquer le « concubinage » sous les peaux d’ours qui leur servent de couverture lors des longues soirées d’hiver, quand leur homme est parti à l’assaut d’un territoire ennemi. Quel jeune homme, même aujourd’hui, préférerait rester à l’école étudier les essais d’Emerson alors qu’une vie « transcendantale » l’attend au grand air ?

S’il avait été interprété par Kevin Costner dans une version cinématographique de ses aventures, on aurait vu McCullough adopter le mode de vie de ses hôtes et en tirer une leçon touchante sur les valeurs aborigènes, leçon qui ne l’aurait plus jamais quitté pendant les mornes années vécues après son retour parmi les siens. Mais l’une des nombreuses qualités de The Son est d’éviter le plus souvent les sentiers battus. Aucune culture, même celle du bon sauvage des hautes plaines, n’y a le monopole de la vertu. Toshaway, le mentor de McCullough chez les Comanches, lui dit : « On ne s’enrichit qu’en prenant des choses aux autres. » Et Eli finira par être d’accord : « Il était devenu clair à mes yeux que la vie des gens riches et célèbres n’était pas si différente de celle des Comanches : on faisait ce qui nous plaisait sans être obligé d’en répondre devant quiconque. »

Dans le Texas que les McCullough construisent – ou dérobent, plus exactement –, le vol est vite réhabilité sous la forme de la propriété. Telle est la désagréable vérité autour de laquelle s’articule ce roman. Peu à peu, Eli McCullough accumule fortune et puissance grâce au bétail, puis au pétrole, même si cela suppose de s’accaparer les biens de ses voisins. « C’est ainsi que les Garcia avaient obtenu la terre, en éliminant les Indiens », dit-il pour se justifier, « et c’est ainsi que nous devions l’obtenir. Et c’est ainsi qu’un jour quelqu’un d’autre l’obtiendrait de nous ».

Le Colonel, comme on l’appelle désormais, manifeste cette énergie et cette charmante absence de scrupules sur lesquelles plus d’une fortune américaine s’est bâtie. Il prône la loi du plus fort. « Les hommes sont faits pour être dirigés », dit-il. Et de pratiquer cette souplesse morale qui a toujours servi les Texans ambitieux. Ses conceptions ne le prédisposent pas en faveur des abolitionnistes, ni des Mexicains, des Noirs, des Nordistes, de ses rivaux en affaires, des planteurs, ni surtout en faveur de son propre fils, Peter, qu’il ne supporte pas.

Dans cet univers corrompu, Peter McCullough est le défenseur des plus hautes valeurs, s’attirant ainsi le mépris de tous sans exception, qui voient en lui un être faible. Il se plaint que son père n’ait « pas grand respect pour les Mexicains alors qu’ils sont tous prêts à mourir pour lui. Moi, en revanche, je me considère comme leur allié […] et ils me méprisent ». Il s’éprend d’une descendante de la famille même dont les McCullough ont volé les terres, abandonne son épouse et part pour Guadalajara rejoindre son amante, s’exilant à jamais de son clan rapace.

Son arrière-petite-fille Jeannie, dont le roman tricote l’histoire jusqu’au XXIe siècle, démarre dans la vie comme l’enfant prodige du ranch, capable de « maîtriser et calmer le bétail aussi bien que ses frères », d’« attraper au lasso tout ce qui bouge ». Elle s’inquiète à cause des coyotes qui lorgnent sur ses veaux, des éoliennes qui ont besoin de boîtes de vitesses, ou de tiges de pompage de pétrole à inspecter. Plus tard, elle reprend l’entreprise de la famille, obsédée par le recrutement des ouvriers et le choix des champs à forer.

Dans son grand âge, elle vit seule dans la demeure familiale, abandonnée par ses enfants, incapable d’inspirer à ses petits-fils l’amour de la vie au ranch. Ses idées sont semblables à celles de son arrière-grand-père, le Colonel, qu’elle se rappelle avoir vu tirer sur des serpents dans la cour. « Les forts prennent aux faibles, seuls les faibles pensent le contraire », dit-elle. C’est l’une de ces solides matrones républicaines dont les vues conservatrices sont rarement abordées de façon nuancée dans la littérature américaine. Les « gens de gauche se réjouiraient de ma mort, pense-t-elle. Ils passent leur temps à se plaindre des grandes compagnies pétrolières ». Mais elle garde aussi le souvenir d’une époque où les riches servaient de « modèles » ; à présent, ils sont « aussi désireux d’attirer l’attention que n’importe quelle fille de cuisine ».

À la fin du roman, Philipp Meyer a prouvé qu’il est capable d’écrire une œuvre à la fois alimentaire et de premier ordre, avec des ingrédients juteux : amours impossibles, rapports sexuels illicites, querelles entre père et fils, malheur des riches, corruption et pouvoir (le livre aurait pu s’intituler Autant en emporte le pétrole). Mais ces qualités, propres à séduire le grand public, ne doivent pas faire oublier le traitement spenglerien (3) que Meyer réserve à la branche sud-ouest de l’empire américain. Seuls les plus grands romans historiques nous permettent à la fois de sentir la distance qui nous sépare du passé et d’imaginer notre probable participation aux péchés d’une époque révolue, si nous y avions vécu. À cette catégorie, on peut à présent ajouter The Son.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 13 juin 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

La nef des non-fous

« La folie ne tue pas », lit-on en ouverture du livre d’enquête que vient de publier la journaliste Daniela Arbex. « Du moins pas à Barbacena », une petite ville de l’État du Minas Gerais, à quelque 300 kilomètres au nord de Rio de Janeiro, où fut inauguré au début du XXe siècle le plus grand asile psychiatrique du pays : Colônia. Les 60 000 personnes qui perdirent la vie dans ce sombre hospice entre 1903 et le début des années 1980 – dont « 70 % ne souffraient d’aucune maladie mentale », écrit Daniela Arbex – succombèrent à la faim, au froid, à la pneumonie, aux électrochocs, au manque de soins ou encore à la torture.

Fondé par le gouvernement de l’État en 1903 pour offrir « assistance aux aliénés du Minas Gerais », « l’hôpital Colônia fut conçu pour accueillir 200 lits », rappelle l’auteur dans les colonnes du journal Tribuna de Minas. « En 1961 pourtant, il comptait 5 000 patients et était devenu un véritable lieu de massacre. Dès les années 1930, l’institution s’est vue peu à peu détournée de sa mission par le gouvernement pour se transformer en camp de concentration, poursuit Arbex, mais c’est avec la dictature militaire que la dimension médicale de l’établissement a totalement disparu. On y envoyait aussi bien les homosexuels, les opposants politiques, les filles-mères, les alcooliques, les mendiants et tous les indésirables, malades mentaux y compris. » Ils arrivaient à Barbacena par trains entiers, dans des wagons à bestiaux : l’un était réservé aux fous, à qui l’on destinait le tout dernier pavillon de Colônia.

« Le récit que fait Holocausto do Brasil du quotidien des patients est effarant », rapporte Marsílea Gombata dans l’hebdomadaire Carta Capital : « Les internés dormaient sur de la paille, à même le ciment, la plupart étaient réduits à manger les rats et à s’abreuver à l’égout. Beaucoup allaient nus », comme en témoignent les photographies prises en 1961 par le reporter Luiz Alfredo pour le journal O Cruzeiro. « Mais il y a plus encore », poursuit Carta Capital. « Entre 1969 et 1980, on comptait, en moyenne, seize décès par jour. Des cadavres qui rapportaient de l’argent. Pendant ces onze macabres années, 1 853 corps furent vendus à dix-sept facultés de médecine à travers tout le pays. 50 cruzeiros par cadavre, l’équivalent, pour l’époque, de 70 euros. Sans parler du trafic d’organes. »

À partir de 1980, Colônia a laissé place à un hôpital psychiatrique régional. Aujourd’hui, le Centre hospitalier psychiatrique de Barbacena (CHPB) compte une cinquantaine de pavillons au service d’une région peuplée d’environ 700 000 personnes. Véritable ville dans la ville, le CHPB accueille en son sein pas moins de quatre musées, dont le musée de la Folie, en mémoire aux victimes de Colônia.