Vous connaissez l’histoire de la strip-teaseuse oulipienne ? Elle a apporté un lipogramme avant de disparaître, avec un clin d’œil invisible (1).
Si cette blague ne signifie rien pour vous, c’est que – comme moi et comme 99,9 % des autres habitants de la planète – vous n’êtes pas membre de ce club très fermé de jongleurs, acrobates et funambules des mots qui s’est baptisé OuLiPo, Ouvroir de littérature potentielle. En France, l’OuLiPo jouit d’un statut prestigieux et fait l’objet d’un culte, en partie parce que le club est très fermé (toute demande d’adhésion vous en exclut automatiquement) et parce qu’on a jadis compté parmi ses trente-huit membres Marcel Duchamp, Italo Calvino et Georges Perec – ces phares de l’avant-garde du postmodernisme en art, en philosophie et en fiction.
Un jeune diplômé de Yale du nom de Daniel Levin Becker a eu la chance de devenir membre de ce mystérieux cénacle. Il n’est que le second Américain à qui cela arrive. Dans Many Subtle Channels, ses observations sur le terrain lui permettent de décrire les facéties culturelles d’un groupe qui a suscité certaines des œuvres de la littérature européenne parmi les plus influentes, mais aussi parmi les plus frivoles. De toute évidence, Becker est subjugué par l’OuLiPo, et il séduit le lecteur par sa fascination délicieusement geek tant pour les archives du club que pour ses activités actuelles, réussissant à nous convaincre que les idées de l’OuLiPo, malgré sa réputation de coterie d’un autre âge, restent vivantes et ont quelque chose de précieux à offrir à tout le monde.
L’OuLiPo, club de dîners sur invitation, fut créé à Paris en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, tous deux écrivains aux compétences multiples, qui voulaient explorer les possibilités pluridimensionnelles de l’écriture par l’enquête et l’expérimentation. Les expériences devaient être soumises à des « contraintes » structurelles : modèles et formes conçus, par l’imposition de certaines limites, pour obliger l’esprit à réagir avec agilité et créativité. Un lipogramme, par exemple, est un texte qui exclut délibérément une ou plusieurs lettres de l’alphabet (l’exemple le plus célèbre est le roman policier de Georges Perec, La Disparition, qui n’utilise pas la lettre « e »). Comme l’explique Becker, l’OuLiPo définit très précisément ce qu’il n’est pas : « Ce n’est ni un mouvement, ni un “isme”, ni une école. Il n’a pas de programme, esthétique, politique ou autre [… Il] ne prétend dire à personne ce que la littérature devrait ou doit être. Ce qu’il fait, c’est dire à qui veut l’entendre ce que la littérature pourrait être, parfois par spéculation, parfois par démonstration. »
Les Oulipiens viennent de milieux divers – programmation informatique, télécommunications, poésie, philosophie –, et chacun aborde différemment la question de ce que la littérature pourrait être, et de ce qui pourrait être de la littérature. L’association de scientifiques et d’écrivains est importante. Les premiers membres de l’OuLiPo étaient particulièrement fascinés par les liens entre mathématiques et langage. L’un des premiers textes « oulipiens » qu’ait produits Queneau est Cent mille milliards de poèmes, un recueil de dix sonnets, chacun composé de quatorze vers à la scansion identique et aux rimes identiques (chemise, frise, marquise). Chaque poème occupe une page, découpée en quatorze bandelettes : une pour chaque vers. L’idée est qu’en feuilletant les bandelettes à des rythmes différents – comme vous avez pu le faire dans votre enfance pour créer des animaux bizarroïdes en changeant à chaque fois la tête, le corps et la queue – vous pouvez potentiellement créer cent mille milliards de poèmes. C’est un texte court, mais aussi pratiquement inépuisable.
Des œuvres postérieures, comme Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino ou La Vie mode d’emploi de Perec, utilisent des codes numériques plus subtils pour structurer leur récit. Le roman de Calvino fait du lecteur le protagoniste de l’histoire. Vous découvrez le début de différents textes représentant des genres et des styles différents, mais à chaque fois, alors que vous commencez à vous laisser entraîner dans un récit particulier, il s’interrompt. Les pages suivantes manquent et, partant à leur recherche, vous rendez visite, toujours plus désespéré, à une librairie, à une maison d’édition et à une prison. Comme Schéhérazade, Calvino nous titille par le coitus interruptus d’une narration indéfini- ment différée, nous ramenant ainsi à la conscience du processus de lecture comme aventure autoréférentielle. Ces textes oulipiens nous permettent de jouir en imagination de ce qui ne s’y trouve pas, autant que de ce qui s’y trouve ; ils se repaissent aussi des accidents possibles qui affectent constamment l’acte d’écrire et son résultat. Calvino songe : « C’est dans les limi- tes de l’acte d’écriture que l’immensité du non-écrit devient lisible, je veux dire : à travers les incertitudes de l’orthographe, les bévues, les lapsus, les écarts incontrôlés de la parole et de la plume. »
Quiconque a déjà vu un panneau dans la rue disant « Défense d’afficher » et a eu envie d’ajouter « Défense d’éléphant » a fait l’expérience de l’énergie protéiforme du langage, qui permet d’en dire plus que nous ne le prévoyions. Les Oulipiens aiment dévoiler et adopter les calembours « accidentels », les « coquilles » qui se révèlent pleines de significations suggestives. Les tentatives de censure expriment inévitablement les sujets mêmes qu’elles cherchent à refouler. Les Oulipiens ont envie d’explorer, par la littérature, la relation paradoxale entre contrainte et liberté.
Dans l’immédiat après-guerre, cette relation était lourde de sens historique. Comme Calvino, François Le Lionnais avait été membre de la Résistance. Chimiste de son état, il avait été interrogé, torturé et obligé de concevoir (en les sabotant parfois) des missiles V2 pour les Allemands. Il fut envoyé dans les camps de concentration de Buchenwald et de Dora-Mittelbau et survécut en reconstituant mentalement, dans le moindre détail, ses toiles préférées. Il imaginait ensuite les personnages de tel chef-d’œuvre rencontrant ceux de tel autre. Il luttait contre les limites physiques de l’emprisonnement en créant un univers imaginaire où se dissolvaient les frontières de l’art – temps, matérialité, singularité de chaque œuvre.
L’OuLiPo est né une décennie plus tard, mais son expérimentation postmoderne à la fois joueuse et sérieuse dérive en partie du besoin d’évasion et de renouveau produit par le traumatisme de l’occupation nazie. Les Oulipiens sont des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir » : cette métaphore illustre admirablement le choix volontaire de revisiter la notion de contrainte comme source de puissance artistique.
Le récit de Becker s’ouvre en 2008, avec l’enterrement d’un Oulipien, François Caradec, et nous présente, avec un certain talent pour l’observation narquoise, les personnalités et le fonctionnement actuels du groupe. Il opère ensuite un brusque retour en arrière pour nous narrer une histoire de l’OuLiPo, son expérience de bénévole venu cataloguer les archives du mouvement et son initiation à ses pratiques. Becker est un auteur habile et amusant. Son enthousiasme juvénile est contagieux, et son style, où l’on perçoit quelques réminiscences de ces modernes bouffons que sont des intellectuels américains comme David Foster Wallace, allie l’érudition et l’aveu joyeusement assumé de son obsession pour les mots. Ses notes de bas de page deviennent d’impressionnantes digressions en aparté. Il avoue avoir recueilli des graffitis dans les toilettes publiques et avoir « compromis certaines relations amoureuses en rectifiant quelques subtilités grammaticales insignifiantes échappant à sa partenaire ». Parmi les projets oulipiens qu’il rêve de mener à bien, on trouve un cycle de nouvelles dont le thème est déterminé par le nombre de mots.
Tout le monde ne partagera peut-être pas le plaisir fanatique que suscitent chez Becker ce formalisme langagier et le cool de l’écriture contrainte, mais il convainc lorsqu’il affirme que ce type d’écriture peut ouvrir à une créativité inattendue. Nous connaissons tous le sonnet, le haïku, peut-être aussi la sextine, ces formes poétiques limitées, aux règles strictes qui inspirent les écri- vains. Mais pourquoi ne pas essayer le sardinosaure, le poème de métro ou le Beau Présent ?
Un sardinosaure est un animal littéraire composite, un « enfant chéri né de l’idylle entre deux espèces », où la queue d’une créature se greffe sur le haut du corps d’une autre. Vous pouvez ainsi peupler votre imagination d’antilopposums, de taurossignols ou de gazelléphants.
Un poème de métro est une forme en vers libre, aux règles de composition inflexibles. Quand vous prenez le métro, vous composez le premier vers d’un poème. Au premier arrêt, vous transcrivez ce vers. Quand le train redémarre, vous composez le deuxième vers, que vous notez au deuxième arrêt. Vous n’avez pas le droit de composer quand le train est à l’arrêt, ni de noter quoi que ce soit tant qu’il est en mouvement. Vous écrivez le dernier vers quand vous arrivez à votre destination. Selon Becker, cette forme est « étonnamment stimulante » puisque la contrainte temporelle en fait « une sorte de gymnastique suicidaire pour les parties de votre esprit qui ont l’habitude de transformer les observations en ruminations et les ruminations en discours ».
Le Beau Présent, enfin, est un poème qui contient exclusivement les lettres du nom de son destinataire. En écrire un pour Malcolm X serait un vrai défi, mais en dédier un à David Levin Becker est une partie de plaisir. Pour le prouver, je m’y suis essayée moi-même :
Carved in red and black
A riddle
I revealed.
Driven live and
Never end.
[« J’ai révélé, sculptée en rouge et noir, une devinette. Motivé, vivez sans jamais finir » ou, en essayant de tenir compte de la contrainte, « Le blanc-bec / A révélé / Le vrai : / Bien vivre / La belle vie »]
Si les contraintes oulipiennes sont des labyrinthes dont il faut s’échapper, c’en est peut-être ici la version pour débutant, où presque tous les chemins mènent à une sortie.
Les Oulipiens prétendent, non sans raison, que tout langage fonctionne en imposant des codes et des limites, par le biais d’alphabets et de conventions sur ce qui est accepté comme mot et sur la façon de structurer la communication. Dès lors que vous aurez pris conscience de la complexité possible des codes qui sous-tendent la structure des œuvres littéraires, alors votre œil deviendra plus vif et plus acéré. Vous vous transformerez en détective littéraire, toujours à la recherche d’un motif, une suite de Fibonacci cachée dans les premières lignes d’un roman (2), le slogan écrit sur un paquet de céréales qui forme un haïku involontaire. C’est là en partie l’intérêt de lire et d’écrire dans l’esprit oulipien. Cela nous fait découvrir des potentialités qui vont se nicher dans tous les coins, ou se coincer dans toutes les niches.
Le texte de Becker n’est pas d’une fluidité parfaite. Il démarre avec l’esprit et la verve du journa- lisme littéraire, mais vire parfois à la thèse de doctorat par l’attention excessive qu’il prête aux détails. Tous les lecteurs ne seront pas également fascinés par l’énumération des nombreuses organisations issues de l’OuLiPo : l’OuMuPo (ouvroir de musique potentielle), l’OuBaPo (ouvroir de bande dessinée potentielle) et l’OuFlarfPo (pour générer de la poésie à l’aide des moteurs de recherche). C’est donc peut-être un livre que vous courrez acheter si vous êtes (ou connaissez) déjà le genre de personne qu’embrase la flamme oulipienne, quelqu’un qui aime sauter les obstacles de mots croisés cryptiques, dégainer un calembour ou lâcher un acrostiche.
Mais Becker est bien parti pour rejoindre le petit groupe très fermé des auteurs américains à nom de famille double (David Foster Wallace, Jonathan Safran Foer) qui écrivent des livres branchés aux titres bizarres et néanmoins attirants. Pour ma part, je suis tellement intriguée d’apprendre que l’OuLiPo est encore vivant – et que cet étrange aréopage d’intellectuels se réunit régulièrement pour partager ses expériences – que je suis tentée d’aller à Paris assister à l’une de leurs séances du jeudi, ouvertes au public.
Avouons-le : nous avons tous besoin d’une raison intellectuelle sérieuse d’aller à Paris. Vous me reconnaîtrez, je serai assise au troisième rang en partant du bout et je porterai un tee-shirt noir arborant ce message : « Ne nourrissez pas le crocodilettante ».
Cet article est paru dans The Weekly Standard le 20 mai 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.