Les illuminations d’Eloy Sánchez Rosillo

« Avant le nom », il y a la chose. Une musique, un pressentiment, la gêne ressentie quand nous avons le soleil dans les yeux. Dans les poèmes du recueil Antes del nombre (« Avant le nom »), en tête des ventes d’ouvrages de poésie en Espagne depuis sa sortie en mars dernier, « Eloy Sánchez Rosillo accorde au monde le bénéfice de l’existence. Mais cette existence n’a de réalité que celle de la conscience humaine qui la perçoit », rapporte Ainhoa Sáenz de Zaitegui dans les colonnes d’El Cultural. « L’objectif du poète n’est pas d’extraire le signifié des choses : seules celles qui ont une signification pour nous existent. »

Quand il lit un ouvrage d’Eloy Sánchez Rosillo, le lecteur comprend que la poésie n’est pas simple affaire de formule, ni même d’habileté rhétorique. Il faut quelque chose de plus pour voir opérer la magie : un « je-ne-sais-quoi » qui fait advenir le texte. « La tempête et Patrocle », « Pêche miraculeuse », « Vieilles histoires », ou encore « L’unique lumière qui éblouit » sont, pour José Luis García Martín, critique littéraire de La Nueva España, autant de « poèmes mémorables », de ceux qui « nous émeuvent et nous illuminent de la plus directe des façons ». « Vieilles histoires », écrit le journaliste, « commence sur ce ton prosaïque, ce registre quasi oral qu’affectionne tant Rosillo : « Ces épisodes de l’Histoire sacrée / qu’enfant, j’écoutais sur les bancs de l’école / et que, rentré à la maison, je repassais lentement dans mon esprit / m’ont toujours fasciné. » Un long prélude, qui sert à préparer le surgissement de l’émotion dans les derniers vers du poème, où les temporalités finissent par se superposer : « Sur les vieux chemins rocailleux / de Judée et de Samarie, sous un soleil de légende / ou sur le rivage azur du lac de Tibériade / les yeux de cet enfant que je fus / croisent les yeux de Jésus à son passage. »

Les yeux sont précisément pour Rosillo l’organe par excellence de la poésie : « Par ces yeux je viens à la vie. » Regarder, regarder lentement une chose suffit à la remplir d’histoires et à en faire le centre du monde. Comme ce panier de pommes sur lequel s’arrête le poète, comme ravi, en passant devant l’échoppe crasseuse et lugubre d’un fruitier : « Elles étaient là réunies, apprêtées, conformes, / toutes elles souriaient. »

La lumière, les couleurs, le miracle de la vue sont des personnages à part entière d’Antes del nombre (« La lumière lie entre elles toutes choses / avec un fil d’or »). Tout comme le passage des saisons, la naissance du jour, le silence et le chant des oiseaux. « Pour écouter le chant du chardonneret / je suis venu au monde. […] Il n’y a pas mystère plus profond que cet oiseau / au chant vibrant dans l’arbre du temps. »

Nutella, nutellae

« S’il est impossible de résister au Nutella, confesse Mariarosa Mancuso dans Il Foglio, il est tout aussi difficile de résister à cet ouvrage devenu un véritable classique en Italie. » En 1993, le comique Riccardo Cassini avait en effet battu tous les records de vente avec cet essai en forme d’ode à la célèbre pâte à tartiner. Nutella nutellae était resté quatre ans parmi les dix meilleures ventes d’essais. Aujourd’hui, le texte est réédité et son incipit – « Sbafatio nutellae omnia divisa est in partes tres », parodie du célèbre « Gallia est omnis divisa in partes tres » (« Toute la Gaule est divisée en trois parties ») par lequel Jules César ouvre sa Guerre des Gaules, est « toujours aussi efficacement drôle », poursuit la journaliste. Cassini y détaille, en trois parties, « et en latin de cuisine ! » les différents types de « goinfreries au Nutella » existantes : la « sbafatio normalis » (au petit déjeuner, sous la « supervision de la mère »), la « sbafatio peccaminosa » (en cachette, quand maman n’est pas là) et, enfin, la plus délicieuse de toutes, la « sbafatio Hitchcock » (quand maman est à la maison et menace à tout moment d’entrer dans la cuisine). 

« Neuromanie » contre « neurophobie »

L’avant-dernier livre de Jean-Pierre Changeux a franchi la Manche et n’a pas du tout plu au philosophe britannique Colin McGinn, auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la philosophie de l’esprit – dont aucun n’a été traduit en français. McGinn rend hommage à l’immense culture du Français, mais récuse la confusion qu’il fait, selon lui, entre science et philosophie. La prétention du chercheur à juger que la neurologie pourra un jour se substituer à la philosophie pour rendre compte des catégories fondamentales du bon, du vrai et du beau lui paraît profondément naïve. « Ainsi sommes-nous invités à admettre que le débat philosophique traditionnel sur l’art peut être remplacé par la science du cerveau. L’art, pour Changeux, revient à ce que fait votre cerveau quand vous regardez, écoutez, ressentez de l’émotion – une agitation cellulaire, sans plus », écrit-il dans la New York Review of Books.

Pour McGinn, Changeux commet deux erreurs classiques. La première consiste à confondre l’objet d’un état mental, une croyance par exemple, avec l’état mental lui-même. C’est comme si « un spécialiste du cerveau venait à annoncer une nouvelle discipline, les “neuromathématiques”, où les mathématiques traditionnelles seraient remplacées par l’étude du cerveau des mathéma- ticiens. Au lieu de parler de nombres et de formes géométriques, on nous parlerait seulement de neurones, et ce serait la façon scientifique de faire des mathématiques. Dans son enthousiasme, notre spécialiste aurait manifestement confondu deux choses : l’objet de la pensée mathématique – les nombres et les formes géométriques – et les actions mentales par lesquelles les mathématiciens traitent leur matière. Certes, quand ceux-ci réfléchissent, leur cerveau bouillonne, mais cela ne signifie pas que ce sur quoi porte leur pensée se trouve dans leur tête ». De même, donc, quand on regarde un tableau ou quand on lit un poème, notre cerveau s’active, mais la valeur esthétique de l’œuvre n’est pas logée là. « L’œuvre d’art est l’objet de l’acte mental qui l’appréhende, ce n’est pas l’acte mental par lequel il est appréhendé. »

La seconde erreur de Changeux, selon McGinn, est ce qu’on appelle habituellement le « réductionnisme ». Supposons que le scientifique français ne soit pas en train de discuter de la beauté elle-même, mais simplement de la perception que nous en avons, de l’acte et non de l’objet, bref de l’expérience esthétique : il nous invite à penser, écrit McGinn, que celle-ci « se réduit à ses corrélats neuronaux ». Autrement dit, « il semble croire que s’il peut identifier les corrélats cérébraux d’un état mental, il prouve du même coup qu’il n’y a rien d’autre dans l’esprit au-delà du cerveau ». C’est une « erreur logique », car les corrélats cérébraux ne peuvent être confondus avec les phénomènes mentaux.

De même Changeux suggère-t-il, selon McGinn, que « les questions d’éthique se réduisent à des questions de fait – des faits qui concernent le cerveau ». Comme pour l’art, il ne distingue pas entre « l’objet de la pensée éthique et la pensée éthique elle-même ». Et « il conclut à tort qu’en explorant les bases neuronales de la pensée éthique, il remplace les questions d’éthique par des questions de neurosciences ».

Quant à la vérité, le chapitre qui lui est consacré « n’en traite pas du tout, écrit McGinn – mais seulement des substrats neuronaux de la conscience, du sommeil, de la parole et de l’écriture ». Au total, « je pourrais dire que ce livre souffre de “neuromanie”, laquelle a sans nul doute sa propre origine neuronale », conclut ironiquement le philosophe.

Changeux a répliqué dans les colonnes de la New York Review. Les philosophes n’ont plus de leçons à donner aux scientifiques, écrit-il, surtout s’ils font appel, comme McGinn, à des catégories qui « ne sont sans doute plus d’actualité dans le contexte des neurosciences ». Sans répondre sur le fond aux principales objections de McGinn, il souligne que son livre propose une « nouvelle approche neuronale » et non une « explication ». Il précise avoir toujours essayé d’éviter le mot « corrélats » pour évoquer la relation entre le cerveau et l’esprit : « Mon but, en tant que neuroscientifique moléculaire, a toujours été de trouver le moyen […] d’établir des relations causales entre l’état d’activité des réseaux neuraux et l’activité mentale ou comportementale. » À ses yeux, Colin McGinn pratique le « mystérianisme », position selon laquelle l’esprit humain est incapable de comprendre la conscience. Et souffre de « neurophobie ». Bref, un dialogue de sourds.

Gare au sardinosaure !

Vous connaissez l’histoire de la strip-teaseuse oulipienne ? Elle a apporté un lipogramme avant de disparaître, avec un clin d’œil invisible (1).

Si cette blague ne signifie rien pour vous, c’est que – comme moi et comme 99,9 % des autres habitants de la planète – vous n’êtes pas membre de ce club très fermé de jongleurs, acrobates et funambules des mots qui s’est baptisé OuLiPo, Ouvroir de littérature potentielle. En France, l’OuLiPo jouit d’un statut prestigieux et fait l’objet d’un culte, en partie parce que le club est très fermé (toute demande d’adhésion vous en exclut automatiquement) et parce qu’on a jadis compté parmi ses trente-huit membres Marcel Duchamp, Italo Calvino et Georges Perec – ces phares de l’avant-garde du postmodernisme en art, en philosophie et en fiction.

Un jeune diplômé de Yale du nom de Daniel Levin Becker a eu la chance de devenir membre de ce mystérieux cénacle. Il n’est que le second Américain à qui cela arrive. Dans Many Subtle Channels, ses observations sur le terrain lui permettent de décrire les facéties culturelles d’un groupe qui a suscité certaines des œuvres de la littérature européenne parmi les plus influentes, mais aussi parmi les plus frivoles. De toute évidence, Becker est subjugué par l’OuLiPo, et il séduit le lecteur par sa fascination délicieusement geek tant pour les archives du club que pour ses activités actuelles, réussissant à nous convaincre que les idées de l’OuLiPo, malgré sa réputation de coterie d’un autre âge, restent vivantes et ont quelque chose de précieux à offrir à tout le monde.

L’OuLiPo, club de dîners sur invitation, fut créé à Paris en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, tous deux écrivains aux compétences multiples, qui voulaient explorer les possibilités pluridimensionnelles de l’écriture par l’enquête et l’expérimentation. Les expériences devaient être soumises à des « contraintes » structurelles : modèles et formes conçus, par l’imposition de certaines limites, pour obliger l’esprit à réagir avec agilité et créativité. Un lipogramme, par exemple, est un texte qui exclut délibérément une ou plusieurs lettres de l’alphabet (l’exemple le plus célèbre est le roman policier de Georges Perec, La Disparition, qui n’utilise pas la lettre « e »). Comme l’explique Becker, l’OuLiPo définit très précisément ce qu’il n’est pas : « Ce n’est ni un mouvement, ni un “isme”, ni une école. Il n’a pas de programme, esthétique, politique ou autre [… Il] ne prétend dire à personne ce que la littérature devrait ou doit être. Ce qu’il fait, c’est dire à qui veut l’entendre ce que la littérature pourrait être, parfois par spéculation, parfois par démonstration. »

Les Oulipiens viennent de milieux divers – programmation informatique, télécommunications, poésie, philosophie –, et chacun aborde différemment la question de ce que la littérature pourrait être, et de ce qui pourrait être de la littérature. L’association de scientifiques et d’écrivains est importante. Les premiers membres de l’OuLiPo étaient particulièrement fascinés par les liens entre mathématiques et langage. L’un des premiers textes « oulipiens » qu’ait produits Queneau est Cent mille milliards de poèmes, un recueil de dix sonnets, chacun composé de quatorze vers à la scansion identique et aux rimes identiques (chemise, frise, marquise). Chaque poème occupe une page, découpée en quatorze bandelettes : une pour chaque vers. L’idée est qu’en feuilletant les bandelettes à des rythmes différents – comme vous avez pu le faire dans votre enfance pour créer des animaux bizarroïdes en changeant à chaque fois la tête, le corps et la queue – vous pouvez potentiellement créer cent mille milliards de poèmes. C’est un texte court, mais aussi pratiquement inépuisable.

Des œuvres postérieures, comme Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino ou La Vie mode d’emploi de Perec, utilisent des codes numériques plus subtils pour structurer leur récit. Le roman de Calvino fait du lecteur le protagoniste de l’histoire. Vous découvrez le début de différents textes représentant des genres et des styles différents, mais à chaque fois, alors que vous commencez à vous laisser entraîner dans un récit particulier, il s’interrompt. Les pages suivantes manquent et, partant à leur recherche, vous rendez visite, toujours plus désespéré, à une librairie, à une maison d’édition et à une prison. Comme Schéhérazade, Calvino nous titille par le coitus interruptus d’une narration indéfini- ment différée, nous ramenant ainsi à la conscience du processus de lecture comme aventure autoréférentielle. Ces textes oulipiens nous permettent de jouir en imagination de ce qui ne s’y trouve pas, autant que de ce qui s’y trouve ; ils se repaissent aussi des accidents possibles qui affectent constamment l’acte d’écrire et son résultat. Calvino songe : « C’est dans les limi- tes de l’acte d’écriture que l’immensité du non-écrit devient lisible, je veux dire : à travers les incertitudes de l’orthographe, les bévues, les lapsus, les écarts incontrôlés de la parole et de la plume. »

Quiconque a déjà vu un panneau dans la rue disant « Défense d’afficher » et a eu envie d’ajouter « Défense d’éléphant » a fait l’expérience de l’énergie protéiforme du langage, qui permet d’en dire plus que nous ne le prévoyions. Les Oulipiens aiment dévoiler et adopter les calembours « accidentels », les « coquilles » qui se révèlent pleines de significations suggestives. Les tentatives de censure expriment inévitablement les sujets mêmes qu’elles cherchent à refouler. Les Oulipiens ont envie d’explorer, par la littérature, la relation paradoxale entre contrainte et liberté.

Dans l’immédiat après-guerre, cette relation était lourde de sens historique. Comme Calvino, François Le Lionnais avait été membre de la Résistance. Chimiste de son état, il avait été interrogé, torturé et obligé de concevoir (en les sabotant parfois) des missiles V2 pour les Allemands. Il fut envoyé dans les camps de concentration de Buchenwald et de Dora-Mittelbau et survécut en reconstituant mentalement, dans le moindre détail, ses toiles préférées. Il imaginait ensuite les personnages de tel chef-d’œuvre rencontrant ceux de tel autre. Il luttait contre les limites physiques de l’emprisonnement en créant un univers imaginaire où se dissolvaient les frontières de l’art – temps, matérialité, singularité de chaque œuvre.

L’OuLiPo est né une décennie plus tard, mais son expérimentation postmoderne à la fois joueuse et sérieuse dérive en partie du besoin d’évasion et de renouveau produit par le traumatisme de l’occupation nazie. Les Oulipiens sont des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir » : cette métaphore illustre admirablement le choix volontaire de revisiter la notion de contrainte comme source de puissance artistique.

Le récit de Becker s’ouvre en 2008, avec l’enterrement d’un Oulipien, François Caradec, et nous présente, avec un certain talent pour l’observation narquoise, les personnalités et le fonctionnement actuels du groupe. Il opère ensuite un brusque retour en arrière pour nous narrer une histoire de l’OuLiPo, son expérience de bénévole venu cataloguer les archives du mouvement et son initiation à ses pratiques. Becker est un auteur habile et amusant. Son enthousiasme juvénile est contagieux, et son style, où l’on perçoit quelques réminiscences de ces modernes bouffons que sont des intellectuels américains comme David Foster Wallace, allie l’érudition et l’aveu joyeusement assumé de son obsession pour les mots. Ses notes de bas de page deviennent d’impressionnantes digressions en aparté. Il avoue avoir recueilli des graffitis dans les toilettes publiques et avoir « compromis certaines relations amoureuses en rectifiant quelques subtilités grammaticales insignifiantes échappant à sa partenaire ». Parmi les projets oulipiens qu’il rêve de mener à bien, on trouve un cycle de nouvelles dont le thème est déterminé par le nombre de mots.

Tout le monde ne partagera peut-être pas le plaisir fanatique que suscitent chez Becker ce formalisme langagier et le cool de l’écriture contrainte, mais il convainc lorsqu’il affirme que ce type d’écriture peut ouvrir à une créativité inattendue. Nous connaissons tous le sonnet, le haïku, peut-être aussi la sextine, ces formes poétiques limitées, aux règles strictes qui inspirent les écri- vains. Mais pourquoi ne pas essayer le sardinosaure, le poème de métro ou le Beau Présent ?

Un sardinosaure est un animal littéraire composite, un « enfant chéri né de l’idylle entre deux espèces », où la queue d’une créature se greffe sur le haut du corps d’une autre. Vous pouvez ainsi peupler votre imagination d’antilopposums, de taurossignols ou de gazelléphants.

Un poème de métro est une forme en vers libre, aux règles de composition inflexibles. Quand vous prenez le métro, vous composez le premier vers d’un poème. Au premier arrêt, vous transcrivez ce vers. Quand le train redémarre, vous composez le deuxième vers, que vous notez au deuxième arrêt. Vous n’avez pas le droit de composer quand le train est à l’arrêt, ni de noter quoi que ce soit tant qu’il est en mouvement. Vous écrivez le dernier vers quand vous arrivez à votre destination. Selon Becker, cette forme est « étonnamment stimulante » puisque la contrainte temporelle en fait « une sorte de gymnastique suicidaire pour les parties de votre esprit qui ont l’habitude de transformer les observations en ruminations et les ruminations en discours ».

Le Beau Présent, enfin, est un poème qui contient exclusivement les lettres du nom de son destinataire. En écrire un pour Malcolm X serait un vrai défi, mais en dédier un à David Levin Becker est une partie de plaisir. Pour le prouver, je m’y suis essayée moi-même :

Carved in red and black
A riddle
I revealed.
Driven live and
Never end.

[« J’ai révélé, sculptée en rouge et noir, une devinette. Motivé, vivez sans jamais finir » ou, en essayant de tenir compte de la contrainte, « Le blanc-bec / A révélé / Le vrai : / Bien vivre / La belle vie »]

Si les contraintes oulipiennes sont des labyrinthes dont il faut s’échapper, c’en est peut-être ici la version pour débutant, où presque tous les chemins mènent à une sortie.

Les Oulipiens prétendent, non sans raison, que tout langage fonctionne en imposant des codes et des limites, par le biais d’alphabets et de conventions sur ce qui est accepté comme mot et sur la façon de structurer la communication. Dès lors que vous aurez pris conscience de la complexité possible des codes qui sous-tendent la structure des œuvres littéraires, alors votre œil deviendra plus vif et plus acéré. Vous vous transformerez en détective littéraire, toujours à la recherche d’un motif, une suite de Fibonacci cachée dans les premières lignes d’un roman (2), le slogan écrit sur un paquet de céréales qui forme un haïku involontaire. C’est là en partie l’intérêt de lire et d’écrire dans l’esprit oulipien. Cela nous fait découvrir des potentialités qui vont se nicher dans tous les coins, ou se coincer dans toutes les niches.

Le texte de Becker n’est pas d’une fluidité parfaite. Il démarre avec l’esprit et la verve du journa- lisme littéraire, mais vire parfois à la thèse de doctorat par l’attention excessive qu’il prête aux détails. Tous les lecteurs ne seront pas également fascinés par l’énumération des nombreuses organisations issues de l’OuLiPo : l’OuMuPo (ouvroir de musique potentielle), l’OuBaPo (ouvroir de bande dessinée potentielle) et l’OuFlarfPo (pour générer de la poésie à l’aide des moteurs de recherche). C’est donc peut-être un livre que vous courrez acheter si vous êtes (ou connaissez) déjà le genre de personne qu’embrase la flamme oulipienne, quelqu’un qui aime sauter les obstacles de mots croisés cryptiques, dégainer un calembour ou lâcher un acrostiche.

Mais Becker est bien parti pour rejoindre le petit groupe très fermé des auteurs américains à nom de famille double (David Foster Wallace, Jonathan Safran Foer) qui écrivent des livres branchés aux titres bizarres et néanmoins attirants. Pour ma part, je suis tellement intriguée d’apprendre que l’OuLiPo est encore vivant – et que cet étrange aréopage d’intellectuels se réunit régulièrement pour partager ses expériences – que je suis tentée d’aller à Paris assister à l’une de leurs séances du jeudi, ouvertes au public.

Avouons-le : nous avons tous besoin d’une raison intellectuelle sérieuse d’aller à Paris. Vous me reconnaîtrez, je serai assise au troisième rang en partant du bout et je porterai un tee-shirt noir arborant ce message : « Ne nourrissez pas le crocodilettante ».

 

Cet article est paru dans The Weekly Standard le 20 mai 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

La mutation de Sartre

Tardif écho existentialiste, outre-Atlantique, avec la publication d’une sélection d’essais de Sartre. La maison d’édition de la New York Review of Books a rassemblé, sur près de 600 pages, des textes issus des dix volumes des Situations et d’autres, comme les notes de son voyage aux États-Unis en 1945. L’éditeur fait valoir à juste titre que « l’intelligence toujours en mouvement » du philosophe, par ailleurs romancier, dramaturge et biographe, trouvait dans « la forme ouverte de l’essai son mode d’expression le plus adapté ». Adam Kirsch, poète, critique littéraire et rédacteur en chef de The New Republic, a lu ou relu ces textes avec une passion mêlée d’intense irritation. Car, quelle que soit leur qualité, ils mettent une fois de plus en lumière, à ses yeux, l’invraisemblable incohérence de la pensée politique sartrienne. Mieux, ils « témoignent massivement des vices de l’intellectuel politique », écrit-il dans The Daily Beast. Kirsch dit son admiration, à cet égard, pour les essais de la première période, qui exaltent la philosophie de la liberté, en usant parfois de détours improbables, comme les mobiles de Calder, dont les « hésitations, reprises, tâtonnements » (écrit Sartre) sont une métaphore de l’existence humaine. De même dans son essai sur la temporalité chez Faulkner : « L’homme n’est point la somme de ce qu’il a, mais la totalité de ce qu’il n’a pas encore, de ce qu’il pourrait avoir. »

Mais voilà, s’étonne Kirsch : « Dès le milieu des années 1940, et de plus en plus au cours des dix années suivantes, Sartre se met à se prosterner devant un autre autel : celui du communisme. » La mutation est passée par la notion d’engagement : « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a un écho. Chaque silence aussi », lit-on dans le texte fondateur des Temps modernes en 1945. Kirsch voit un « texte clé » dans l’« étude » publiée en 1950 en préface d’un livre de Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier. « De manière subversive », estime Kirsch, Sartre détourne l’éloge de l’homme de lettres également homme d’action, tels T. E. Lawrence ou Malraux, pour faire celui du militant, qui laisse son ego au vestiaire. De fil en aiguille, Sartre s’est fait l’apologue des pires formes de répression. Après le communisme, la décolonisation : Kirsch évoque sa jubilation à la pensée des Algériens tuant « leurs anciens maîtres, qui se trouvent être des Français ». À ses yeux, « il y a au fondement d’une bonne partie de la pensée politique de Sartre une franche jouissance de la haine, qui s’exprime aussi dans certaines de ses polémiques avec ses anciens amis devenus ses ennemis ». Il conclut par ces mots : « Le grand intellectuel ne fait pas le grand homme. »

L’existentialisme, qui « condamne l’homme à être libre », et à agir sur son destin, reste perçu en Amérique comme un feu vert philosophique donné à tous ceux – Staline, Mao et tutti quanti – qui n’hésitent pas, au nom du destin collectif, à condamner l’individu au goulag ou au laogaï.

Le blues de l’homme rouge

La Biélorusse Svetlana Alexievitch a fait du témoignage son genre de prédilection. Ses livres sont, dit-elle, des « romans de voix ». Depuis son premier ouvrage, paru en 1985, elle a donné tour à tour la parole aux anciennes combattantes de la Seconde Guerre mondiale, aux soldats soviétiques de retour d’Afghanistan et aux survivants de Tchernobyl. Cette fois, Alexievitch se focalise sur le traumatisme qu’a représenté pour de nombreux Soviétiques le naufrage de l’URSS. L’auteur fait entendre des dizaines de témoins de ce passage du totalitarisme à la liberté, qui fut aussi un passage au consumérisme et aux guerres interethniques : une ancienne cadre du Parti, qui n’a jamais accepté le changement ; une mère dont la fille de 22 ans, policière, se suicide dans des circonstances floues durant une mission en Tchétchénie ; une étudiante tabassée et jetée en prison après une grande manifestation anti-Loukachenko, en décembre 2010, à Minsk. Pour le Narodnaïa volia, Alexievitch pose deux questions essentielles : « Pourquoi la machine stalinienne renaît-elle aussi vite ? Pourquoi avons-nous tant de mal à nous défaire de l’homme rouge qui est en nous ? » 

Itinéraire d’une repentie

En 1991, Luz Arce racontait à une revue chilienne ses activités au sein de la police politique de Pinochet. Arrêtée parce que membre du Parti socialiste du président renversé, Salvador Allende, elle avait été torturée et finalement retournée. Ces révélations d’une victime devenue collaboratrice de ses bourreaux ont suscité un grand émoi au Chili, à une époque où pas une semaine ne se passait sans qu’on découvre de nouveaux crimes ou de nouveaux charniers. Luz Arce donnait les noms de généraux et d’officiers qui occupaient encore de hautes fonctions dans le Chili démocratique, et elle décrivait par le menu leurs forfaits. Ses souvenirs sont parus en novembre 1993 sous le titre El Infierno, « L’Enfer ».

Luz Arce avait 26 ans lorsqu’en mars 1974 elle fut arrêtée lors d’une rencontre clandestine avec des amis du Parti. La Dirección Nacional de Investigaciones (Dina), la police politique de Pinochet, composée principalement de militaires, la crut d’abord membre du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), un parti d’extrême gauche qui fut le seul à combattre activement le régime, les armes à la main, pendant les premières années de la dictature. Certes, Luz Arce connaissait des membres du MIR. Mais on la tortura très longtemps pour obtenir d’elle des renseignements sur des activistes dont, en l’occurrence, elle ignorait tout, la traitant de la même manière que les membres de partis de gauche emprisonnés qui s’étaient efforcés de perpétuer clandestinement leurs organisations ou d’en construire de nouvelles. Luz Arce décrit les coups et les humiliations, les viols à répétition ordonnés par des officiers, bourgeois bien-pensants, fiers de leur vie de famille et aux yeux desquels cette femme qui avait adhéré au Parti socialiste du président Allende un an auparavant n’était qu’une « putain rouge ». Elle décrit aussi les effets des électrochocs infligés sur le si bien nommé « gril » et les mois interminables au cours desquels, blessée par balle, recevant des soins médicaux déplorables et en l’absence de toute hygiène, elle attend, les yeux bandés, une mort qui lui semble certaine.

L’ancienne membre de la garde rapprochée d’Allende (1) se soumet quand ses geôliers menacent de tuer son frère et de s’en prendre à son fils ; elle craint aussi, sans doute, de nouvelles tortures. C’est ainsi que, au bout de quelques mois, Luz Arce devient employée de la police politique, et collabore avec ses anciens tortionnaires dont elle a toujours peur : la jeune femme a de bonnes raisons de supposer que, lorsqu’elle aura cessé d’être utile à la Dina, on l’éliminera car elle en sait trop. Grâce à quelques officiers apparemment moins brutaux, qui lui manifestent de la sympathie et avec lesquels elle entretient une liaison, elle finit par obtenir la possibilité de démissionner en 1979 et part pour quelque temps à l’étranger.

Luz Arce fut sans nul doute utile aux tortionnaires : elle avoue leur avoir livré d’anciens camarades. Mais elle affirme aussi avoir sauvé plusieurs d’entre eux en donnant de fausses informations à ses supérieurs. Plus tard, elle témoigna devant la Commission de vérité et de réconciliation et devant les tribunaux. Grâce à ces enquêtes et à la publication du rapport de la Commission, les Chiliens ont pu prendre connaissance de crimes tus ou contestés, commis sous la dictature, et mesurer la responsabilité de Pinochet et d’autres généraux dans la torture, la mort et la disparition d’opposants (2).

L’Enfer confirme les faits graves et nombreux qu’une poignée de personnes avaient osé rapporter. Ces Mémoires sont une lecture indispensable, notamment pour les journalistes allemands et les diplomates étrangers qui, avec un zèle et une ardeur étonnants, ont fait tout leur possible, après le putsch et durant les années de dictature, pour cacher ou nier les atrocités commises par le régime chilien. Le récit de Luz Arce offre une nouvelle preuve que la police a continué de torturer et d’assassiner bien après les premiers mois de terreur et d’intimidation. À la même époque, de nombreuses publications européennes, comme celles de la fondation Hanns Seidel pour ne citer qu’elles (3), contestaient jusqu’aux crimes les plus manifestes de la Dina, notamment l’assassinat de Letelier (4). Une partie non négligeable des droites européennes ne voulaient pas admettre que le régime de Pinochet puisse être mauvais, pour la bonne et simple raison qu’il était aussi dénoncé par l’Union soviétique.

Il faut dire que l’URSS avait, de son côté, des raisons tout opportunistes de dénoncer si souvent et devant tant d’instances internationales la terreur au Chili. Le pays était l’un des rares pays latino-américains où un Parti communiste fidèle à Moscou attirait un électorat important. Lorsque, quelques années plus tard, un gouvernement militaire se rendit coupable de crimes encore plus nombreux et plus abominables en Argentine, les Soviétiques protestèrent à peine : le Parti communiste y était pour ainsi dire inexistant et Moscou faisait de bonnes affaires avec la junte de Buenos Aires. [Sur ce sujet, lire  « Videla, le dictateur qui ne regrette rien », Books, n°43, mai 2013.]

Les lecteurs apprennent de Luz Arce que la Dina a torturé et vraisemblablement tué des prisonniers politiques dans la Colonie Dignidad, fondée et dirigée par des Allemands (5). Certes, le lieu avait mauvaise réputation, mais il fut pourtant longtemps prisé par plusieurs hommes politiques allemands. Et les officiers supérieurs responsables des sévices ont confié plusieurs fois à la jeune femme avoir amené là des prisonniers pour pouvoir les « interroger » de manière particulièrement intensive, parfaitement à l’abri des regards.

Autre révélation : six mois après la prise de pouvoir de Pinochet, son ministre de l’Intérieur, le général Bonilla, mourait dans un accident d’hélicoptère. Le bruit courut à Santiago que cet homme, qui comptait des amis parmi les démocrates-chrétiens, n’appréciait guère la terreur orchestrée par ses compagnons d’armes et s’en était plaint auprès du chef de l’État. Le commandant Rolf Wenderoth, l’un des plus hauts officiers de la Dina, a confié à l’auteur que l’accident avait été « provoqué », car le général était devenu un gêneur aussi bien pour la junte que pour la Dina. Wenderoth accordait manifestement une grande confiance à Luz Arce dont il était l’amant et il améliora sa situation.

Luz Arce écrit beaucoup – trop – sur elle-même, notamment sur ses liaisons et sur l’attirance qu’elle exerçait sur des hommes que tout opposait par ailleurs, les tortionnaires comme les opposants. Elle laisse aussi dans l’ombre bien des éléments importants de sa vie. Elle a transmis à la justice une liste des personnes qui, à cause d’elle, sont tombées aux mains de la Dina. Pour nombre de ses anciens camarades, Luz Arce est désormais une pestiférée, souillée par sa trahison et sa collaboration avec l’une des organisations les plus inhumaines de la planète. Pour d’autres, y compris pour certains leaders politiques de la gauche chilienne, elle est avant tout une femme torturée, qui a malgré tout trouvé le courage de dénoncer nommément les responsables des crimes. Luz Arce révèle ainsi que, pendant la pire période de répression, Pinochet petit-déjeunait régulièrement avec le chef de la Dina, le général Contreras (6).

Ces Mémoires sont un document important pour notre compréhension de l’histoire contemporaine, d’un grand intérêt aussi pour pénétrer la psychologie de tortionnaires au service de l’État. L’auteur montre parfaitement les différents degrés d’implication de chaque officier. On ne peut exclure que ses expériences plus ou moins douloureuses ou ses sympathies personnelles pour tel ou tel aient joué un rôle dans cette typologie. Il n’en demeure pas moins que Luz Arce ne prend pas même la défense du commandant Rolf Wenderoth, celui qui l’a le mieux traitée et lui a sans doute sauvé la vie. Wenderoth évitait de torturer en personne, accordait de petits soulagements aux prisonniers et pouvait même, en privé, s’indigner du sadisme des plus brutaux de ses camarades, un Miguel Krassnoff par exemple. Mais il ne remettait jamais en cause la nécessité d’une police politique et le bien-fondé de ses agissements. Chez lui, comme chez de nombreux militaires chiliens, la connaissance très superficielle des questions politiques allait de pair avec une obéissance aveugle aux ordres. Après avoir officié à la Dina, Wenderoth fut attaché militaire à l’ambassade chilienne de Bonn et ses manières raffinées en firent un invité prisé de la haute société rhénane. Depuis, il a quitté l’armée pour devenir homme d’affaires. Il s’est installé tranquillement au sud du Chili, ce même Sud où le brutal Krassnoff, resté dans l’armée et promu, a commandé par la suite une division (7).

Les officiers de la Dina ne s’embarrassaient guère de subtilités dans leur combat fanatique contre tous ceux qui ne pensaient pas comme eux. Ainsi le commandant Moren Brito fit-il torturer son propre neveu, proclamant : « Même dans sa propre famille, on n’est pas épargné par ces gens du MIR… Mais celui-là je vais m’en débarrasser, neveu ou pas ! » Les personnes qui aidèrent Luz Arce et firent preuve à son égard d’humanité étaient presque toujours de simples appelés contraints de travailler au sein de la Dina pendant leur service militaire. Le soldat de l’armée de l’air Rudolfo Gonzáles, qui avait porté des lettres de détenus à leurs familles fut, lorsqu’on découvrit l’affaire, torturé et éliminé.

Le récit de Luz Arce montre aussi à quel point le régime de Pinochet était sensible – même s’il prétendait obstinément le contraire – aux critiques de l’étranger. Elles inquiétaient la Dina et l’obligeaient à faire preuve de prudence. À la même époque, en Europe, un fort contingent d’hommes politiques et de journalistes favorables au régime tentait de faire croire que les critiques extérieures ne faisaient que durcir le gouvernement militaire chilien. Ces amis de Pinochet invoquaient volontiers le prêtre et commentateur télé Raúl Hasbún. Lequel, à en croire le récit de Luz Arce, rendait souvent visite au chef de la Dina, le général Contreras, dans son quartier général (8). Un large public apprend donc l’origine de nombreux commentaires de la chaîne de télévision de l’Université catholique du Chili et celle de tant d’idées manipulatrices dont la presse internationale, via Hasbún, se faisait l’écho : le bureau du chef de la police politique, l’infâme Dina.

 

Cet article est paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 27 avril 1995. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Israël sous l’empire des colons

Israël est-il devenu l’otage de ses colons ? C’est en tout cas ce qu’affirment l’historienne Idith Zertal et le journaliste Akiva Eldar, pour qui les quelque 500 000 Israéliens de Cisjordanie se comportent aujourd’hui en « “seigneurs de la terre”, piétinant allègrement non seulement les droits de leurs voisins palestiniens, mais aussi les principes fondamentaux de la démocratie israélienne », résume Reuven Pedatzur dans Haaretz. Dans leur ouvrage, initialement paru en 2005 et qui sort ce mois-ci au Seuil assorti d’une nouvelle préface, ils présentent les implantations comme un véritable État dans l’État, aux visées hégémoniques. Non contents de s’affranchir des règles en vigueur en Israël, les colons seraient parvenus à détourner à leur profit les institutions nationales.  Principal levier de cette entreprise de subversion : l’armée. Zertal et Eldar racontent comment, depuis 1967, grâce à l’action décisive du mouvement messianique Goush Emounim, les liens entre les colons et les troupes déployées dans les Territoires occupés n’ont cessé de se renforcer. À tel point, écrit Henry Siegman dans la London Review of Books, que « l’armée israélienne s’est transformée en armée des colons ». « Ce qui rend la situation particulièrement effrayante, ajoute-t-il, c’est que les responsables militaires sont de plus en plus souvent eux-mêmes des colons, membres du camp religieux nationaliste. »

Les auteurs relèvent dans cette veine l’influence grandissante des rabbins orthodoxes des colonies qui, note Siegman, « rendent comme leurs homologues djihadistes des arrêts religieux (des fatwas, ni plus ni moins), et exhortent leurs ouailles à assassiner le Premier ministre d’Israël s’il devait passer les bornes de ce que les colons jugent tolérable ». Mais ils soulignent aussi la complexité d’une situation où l’idéologie et la religion ne sont pas seules en cause. « La majorité des colons israéliens, explique Siegman, sont motivés par des considérations liées à l’économie et à la qualité de vie, et sont attirés par les copieuses subventions que l’État accorde aux implantations. » Dans certaines colonies, les logements sont en effet moitié moins chers qu’en Israël, ce qui séduit bon nombre de jeunes ménages.

Armés, protégés par l’appareil militaire israélien et convaincus de leur bon droit, les colons vivent dans une atmosphère d’impunité entretenue par le la- xisme des juges, parfois d’une extrême complaisance face aux violences infligées aux Palestiniens. Zertal et Eldar évoquent ainsi le cas d’un colon « condamné à six mois de travaux d’intérêt général pour avoir tiré des coups de feu dans une rue où des adolescents avaient lancé des pierres, tuant l’un d’entre eux ». Un autre, coupable d’avoir « poursuivi des jeunes qui brûlaient des pneus sur une route, et tué l’un d’entre eux d’une balle dans le dos », n’écope que de quatre mois de TIG, relève Reuven Pedatzur dans Haaretz. Pour ce dernier, le caractère ouvertement partisan de ces décisions de justice traduit « l’érosion graduelle mais continue des normes démocratiques en Israël ».

 

L’inconscient des Polonais

Le Polonais Zygmunt Miloszewski voulait, comme il l’explique à Tablet magazine, « mettre une droite dans le visage joyeux et souriant de la Pologne, tellement fière de son histoire ». Il a choisi de le faire dans ses polars. Les Impliqués, premier volet de sa trilogie à succès, se passe à Varsovie, dans un monastère où est organisée une psychothérapie de groupe inspirée de la constellation familiale de l’Allemand Bert Hellinger, qui consiste à organiser des sortes de jeux de rôles pour dévoiler l’inconscient. Un participant est tué dans sa chambre. Le héros, le procureur Teodor Szacki, humble serviteur de l’État en pleine crise existentielle, entre en scène. « Il est alors confronté au monde tout-puissant et corrompu d’avant la chute de l’URSS », résume Polityka. Dans les deux autres volets de sa trilogie, Miloszewski change de cible. Dans Un fond de vérité (à paraître en 2015), il s’intéresse aux relations entre Polonais et Juifs – ces derniers sont soupçonnés de procéder à des meurtres rituels pour se venger de ce qu’ils ont enduré. Dans une troisième enquête, Teodor Szacki s’attaque aux relations germano-polonaises.

Émoi au philharmonique

« Le nouveau roman d’Alain Claude Sulzer est une œuvre comme on a rarement eu l’occasion d’en lire ces derniers temps sous la plume d’un Suisse », écrivait Peer Teuwen dans le Zeit à l’occasion de la sortie d’Une mesure de trop outre-Rhin. Le critique rappelait les reproches souvent adressés à la littérature alémanique contemporaine : « Trop peu ouverte sur le monde, trop apolitique, trop introvertie. » Le livre du Bâlois Sulzer est une heureuse exception : un roman choral, foisonnant, à la langue en outre parfaitement ciselée.

On y suit une douzaine de personnages : Esther et Solveig, deux amies, dont l’une vient de se séparer de son mari et l’autre croit son mariage solide ; le publicitaire Johannes qui a l’habitude, en déplacement, d’appeler toujours sa femme à la même heure, y compris lorsque, comme ce soir-là, il s’est offert les services d’une escort girl ; Sophie avec sa nièce Clara, la fille de cette sœur perfide qui autrefois lui a soufflé l’homme qu’elle aimait ; Lorenz, le mathématicien raté devenu serveur par intérim… Ce qui les unit ? Un concert donné à la Philharmonie de Berlin par le grand pianiste Marek Olsberg qui va s’achever de façon aussi brutale qu’inattendue : au milieu de son interprétation de la 29e sonate pour piano de Beethoven, Olsberg referme le clapet, se lève et abandonne la salle après s’être justifié d’un simple : « C’est tout. »

Cet événement est le grain de sable qui va faire dérailler la vie de tous les personnages : certains vont découvrir ou surprendre ce qu’ils auraient préféré ne jamais savoir ; d’autres trouver le courage ou l’occasion de faire ce qu’ils n’ont jamais osé… En s’éclipsant ainsi, Olsberg a rappelé à chacun la liberté, dont, prisonnier de son quotidien, il oublie de faire usage. « Sulzer monte à quel point nos existences modernes, parfois si soigneusement construites, sont fragiles. Un simple coup de vent et tout s’écroule », remarque Peer Teuwen. Certes, l’enchevêtrement de toutes ces histoires peut sembler un peu artificiel : dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jürg Altwegg parle même de « roman de gare », s’empressant tout de même de préciser qu’il est « parfaitement composé ».

« À la fin de ce livre, conclut Teuwen, presque tous se retrouvent seuls, renvoyés à eux-mêmes. Ils ne peuvent pas tout recommencer, personne ne le peut. Mais plus d’une illusion s’est dissipée. »