La leçon de Priam

À la fin de l’Iliade, Achille reprend les armes pour venger Patrocle : non seulement il tue Hector, par la main duquel son ami a péri, mais il accroche le corps sanglant du guerrier vaincu derrière son char et le traîne autour des murailles de Troie, bien résolu, dans sa fureur, à le priver de sépulture. S’il finit malgré tout par le restituer aux Troyens, c’est parce que Priam, le père d’Hector, est venu, au péril de sa vie, l’en supplier dans sa tente. Cet épisode, peut-être le plus touchant de la très brutale Iliade, qui voit un roi vénérable s’humilier devant le meurtrier de son fils, et l’humanité succéder à la rage, constitue le sujet du roman de l’Australien David Malouf Une rançon.

« Avec un matériel pareil, personne ne peut écrire quelque chose de vraiment mauvais », estime Tom Holland dans le Guardian. Mais Malouf, prix Femina étranger en 1991 pour Ce vaste monde, ne s’est pas contenté d’une honorable adaptation romanesque du plus bel épisode de la plus illustre des épopées. La critique anglo-saxonne a salué la grande intelligence et la puissance de l’ouvrage. Même l’impitoyable Tom Holland, l’un des rares à émettre quelques réserves, reconnaît que Malouf a su éviter « le risque du pathos » grâce à son « lyrisme » et à sa « délicatesse ». Dans le New Yorker, Peter Rose affirme que « Malouf est incapable d’écrire une phrase moche. Son style est si sûr, si peu ostentatoire que l’on peut ne pas s’apercevoir à quel point il est bon ». Quant à Edmund White du New York Times, il juge que la prose d’Une rançon est à la fois « précise et noble ». Une association tout à fait originale dans la mesure où, « d’ordinaire, la noblesse dépend de la généralité et la précision tue la grandeur ».

L’ouvrage tourne autour de la figure de Priam. Malouf en fait, à travers sa démarche antihéroïque, l’inventeur d’un nouvel héroïsme. Alors que ses conseillers et son épouse Hécube lui enjoignent de renoncer à son projet, le vieux roi « est déterminé à ignorer les vieux chemins », écrit Michael Dirda dans le Washington Post. Il va tenter de convaincre Achille en usant d’armes inédites : « En lui faisant prendre conscience de leur humanité et de leur souffrance communes. » Le charretier Somax, personnage inventé de toutes pièces par Malouf, l’accompagne jusqu’au camp achéen. Pendant le trajet, une entente s’ébauche entre ces deux hommes, que tout semble séparer, mais qui partagent en fait le deuil d’enfants morts avant eux. Cette partie est l’un des tours de force du roman en même temps que l’un de ses seuls points faibles, à en croire Edmund White : « Malouf a une tournure d’esprit philosophique et certaines de ses analyses (contrairement à son vocabulaire) m’ont paru anachroniques […]. L’humanité fruste du charretier, qui est aussi âgé que Priam, est ce qui frappe le roi, qui a toujours conçu sa fonction – et même sa vie – comme symbolique et abstraite. La méditation sur ce rôle royal opposé à la réalité, sur l’essence opposée à l’existence, sur le statique et le symbolique opposés au vivant et au particulier commence alors à dominer le texte comme si Homère avait été réécrit par Roland Barthes. »

Books en a déjà parlé

Correspondance inédite. Une amitié dans la tourmente, de Stefan Zweig et Joseph Roth, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Rivages, voir Books, n° 30, mars 2012, p. 18. Cette correspondance entre deux grands noms de la littérature autrichienne, l’un et l’autre juifs et nostalgiques de l’empire des Habsbourg, dans lequel ils avaient grandi, met en regard catastrophe historique et déchéance personnelle.

L’Empereur de toutes les maladies, de Siddharta Mukherjee, traduit de l’anglais par Pierre Kaldy, Flammarion, 600 p., 23 €, voir Books, n° 20, mars 2011, p. 13.
Une histoire du cancer qui montre comment il est devenu la maladie moderne par excellence.

Petites morts, de Charlotte Roche, traduit de l’allemand par Sophie Andrée Herr, Flammarion, 336 p., 20 €, voir Books, n° 28, décembre 2011-janvier 2012, p. 10. La sulfureuse Charlotte Roche revient avec l’exposé, par le menu, de la vie érotique d’un couple résolu à entretenir le désir.

Décompression, de Juli Zeh, traduit de l’allemand par Matthieu Dumont, Actes Sud, 288 p., 21,50 €, voir Books, n° 40, février 2013, p. 15. Un Allemand exilé aux Canaries y gère un club de plongée et cherche à satisfaire son désir de quiétude sous l’eau. Un couple arrive, qui va tout chambouler.

Le Bidule de Dieu. Une histoire du pénis, de Tom Hickman, traduit de l’anglais par Philippe Paringaux, Robert Laffont, 272 p., 21 €, voir Books, n°29, janvier 2013, p. 104. « Les hauts et les bas » du pénis, vus par un journaliste anglais.

Internet rend-il pauvre ?

Ceux qui ont lu le dernier livre de l’Américain Jaron Lanier s’accordent sur un point : si l’auteur a un talent, ce n’est pas l’écriture. Par bonheur, son style décousu n’occulte pas le fond de sa pensée. De l’avis général, Who Owns the Future ? est une contribution importante à l’analyse de la société de l’information.

Par « information », Lanier entend « toute contribution intellectuelle, artistique ou pratique apportée de façon consciente à la production de biens, de services ou d’œuvres culturelles, mais aussi les données que nous semons sans nous en apercevoir par le simple fait d’exposer certains de nos comportements et habitudes de consommation », rapporte Laurence Scott dans le Guardian. Une fois agrégées et synthétisées, ces informations ont une valeur marchande considérable. Comme le rappelle Evan Hughes dans le New Republic, « si Facebook et Google valent quelque chose, c’est parce que des milliards d’entre nous ont entré des données dans leur ordinateur, sans contrepartie ». Et c’est bien le problème : pourquoi, interroge Lanier, participerions-nous chaque jour à la production d’une valeur ajoutée aussi importante sans en retirer le moindre bénéfice ?

Les systèmes toujours plus complexes conçus par une poignée de petits génies de l’informatique seraient, de surcroît, en passe de se substituer aux savoir-faire humains que nous les laissons exploiter gratuitement. Hughes donne en exemple le service de traduction en ligne de Google : « En lisant un texte traduit par ce biais, on peut avoir l’impression qu’un robot a fait tout le travail de façon imparfaite, certes, mais tout de même impressionnante. Alors qu’en réalité les serveurs de Google ont assemblé une énorme quantité de traductions d’origine humaine et les ont mises en corrélation automatique avec le texte en question. Google Traduction n’est donc rien d’autre que la somme robotisée d’une intelligence humaine et d’un travail qualifié. » Pour Lanier, le même schéma d’automatisation risque de s’appliquer demain, de façon bien plus sophistiquée, à des domaines comme la médecine ou le transport. Et cette dévalorisation progressive du travail au profit de quelques monopoles conduira, à terme, à la mort de la classe moyenne.

Parce qu’il n’émane pas d’un auteur réfractaire par principe aux nouvelles technologies, le constat fait mouche. Informaticien de métier, Lanier passe en effet pour l’un des gourous de la Silicon Valley, un pionnier de la « réalité virtuelle ». Ce geek à dreadlocks, passionné par les instruments de musique anciens, a notamment travaillé à la mise au point d’un périphérique permettant de jouer à des jeux vidéo sans manette. Aujourd’hui employé par l’unité de recherche de Microsoft (l’un des géants qu’il dénonce), Lanier l’admet sans mal : « J’ai aidé à formuler bon nombre des idées que je critique aujourd’hui. »

Et, de fait, l’homme n’a rien d’un luddite irrévocablement opposé à la machine. Au contraire. Là où la technologie crée des distorsions, il plaide pour encore plus de technologie. Lanier préconise notamment de concevoir un système généralisé de « nano-paiements » : chaque internaute posséderait une « identité numérique universelle » afin d’être automatiquement rémunéré chaque fois qu’une entreprise vendrait ou utiliserait ses données personnelles. De même, il toucherait des « micro-royalties » pour toute contribution, directe ou non, à l’amélioration d’un service en ligne. « Un couple se forme sur un site de rencontre, écrit Scott. Leur union se révèle durable. Dans l’économie de compensation imaginée par Lanier, si, trente ans plus tard, un nouveau couple devait se former sur la base de certaines statistiques de compatibilité fournies par le premier, alors celui-ci devrait toucher un dédommagement. »

Abstraction faite des problèmes éthiques qu’il ne manquerait pas de poser (en termes notamment de confidentialité et de respect de la vie privée), la faisabilité d’un tel système est douteuse, de l’aveu même de Lanier. Mais, face au vide de la pensée dans ce domaine, il a au moins le mérite de « proposer quelque chose », estime Hughes.

La mémoire retrouvée des déserteurs

Le 31 janvier 1945, Eddie Slovik, 25 ans, était passé par les armes dans un petit village d’Alsace. Il resterait dans l’histoire comme l’unique soldat américain fusillé pour désertion au cours de la Seconde Guerre mondiale. Alors que les combats entraient dans leur phase finale en Europe, il s’agissait pour l’état-major de faire un exemple afin de pallier le risque de défections massives. Cette réalité est longtemps restée taboue dans le monde anglo-saxon, tant elle écorne le mythe du soldat héroïque et de la « Greatest Generation » américaine. D’après l’ancien correspondant de guerre Charles Glass, environ 50 000 Américains et 100 000 Britanniques ont été enregistrés comme déserteurs à un moment ou un autre du conflit, le phénomène se cantonnant pour l’essentiel aux fronts d’Europe et d’Afrique du Nord (dans le Pacifique, il n’y avait le plus souvent nulle part où se réfugier).

Comme le souligne le Washington Post, le sous-titre de l’ouvrage de Glass (« Une histoire cachée de la Seconde Guerre mondiale ») est quelque peu trompeur : « Davantage qu’un tableau d’ensemble, il développe le cas de trois hommes qui ont quitté leur unité, et ont dû en assumer les conséquences. » Parmi eux, le sergent Whitehead, originaire d’un coin miséreux du Tennessee, était mû par des préoccupations essentiellement pécuniaires. Ayant survécu au Débarquement et à la bataille de Normandie, il prit la tangente pour Paris et se reconvertit en trafiquant. En effet, souligne le Guardian, « à la fin du conflit, des villes comme Londres, Paris ou Naples grouillaient de déserteurs souvent recrutés par des gangs afin de voler des armes et de les revendre ». Les deux autres histoires, qui disent le traumatisme et le dégoût de la guerre (l’un des hommes cités avait vu ses camarades dépouiller les cadavres de soldats amis), posent en creux la question de ceux qui sont restés. Devant tant d’atrocités, « le plus stupéfiant n’est pas que tant d’hommes aient fui, mais plutôt qu’ils n’aient pas été plus nombreux à le faire », souligne Glass.

Mais qui sont donc les Bavarois ?

Cela peut surprendre, mais la question de l’origine des Bavarois a donné lieu à des spéculations sans fin au cours des siècles. Aujourd’hui encore, les réponses restent très lacunaires. Une seule hypothèse est à peu près définitivement écartée : celle qui faisait d’un roi mythique – Alemanus Hercules – l’ancêtre de tous les Bavarois… La réalité est, on s’en doute, plus complexe. « Au haut Moyen Âge apparaît dans les chroniques une tribu dont il n’avait jamais été question jusqu’alors : les Baibari, Baioarii, Beiere (le nom exact diffère selon les sources) », écrit Rudolf Neumaier dans le Süddeutsche Zeitung. Ces mentions sont le fait d’auteurs étrangers, comme saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers au VIe siècle, et restent suffisamment vagues pour que « chaque hypothèse ait déjà été réfutée vingt fois, poursuit Neumaier. Au point que les historiens en perdent leur latin ». Dans un livre salué par le critique, l’archéologue Brigitte Haas-Gebhard entreprend de résoudre l’énigme en faisant appel aux méthodes de la science moderne. Sa conclusion, analyses radiologiques, isotopiques et ADN (d’ossements) à l’appui, est la suivante : à un noyau romain tardif se sont agrégées diverses peuplades venues d’Asie centrale (les Huns notamment), d’Europe de l’Est et du nord de l’Allemagne, dont a résulté le groupe multiethnique que l’on nomme aujourd’hui les Bavarois. Cela bat évidemment en brèche les thèses des « bavarologues » du XXe siècle (et de quelques hommes politiques contemporains), qui préféraient, eux, y voir une race pure. 

Not made in Italy

Au rayon des scandales alimentaires, on ne trouve pas uniquement des lasagnes à la viande de cheval ou du lait chinois frelaté. Les journalistes Mara Monti et Luca Ponzi ont enquêté sur le vaste marché des produits faussement étiquetés « Made in Italy ». Selon eux, le détournement des labels de qualité dans la Péninsule rapporterait environ 12,5 milliards d’euros par an à l’« agro-mafia », sur un marché total estimé à 60 milliards. Comme le souligne Giuseppe Ceretti dans Il Sole 24 Ore, la multiplication des intermédiaires au sein de la filière favorise l’intrusion des organisations criminelles. « Nous avons ajouté un couvert à la table, et c’est la mafia qui s’y est assise », résume Ceretti. Résultat, selon La Repubblica : « Nous retrouvons dans nos assiettes des huiles d’olive prétendument extra-vierges qui sont en réalité des jus de mauvaise qualité venus d’Espagne ou de Tunisie ; des tomates pelées d’origine italienne qui, pour les trois quarts, ne proviennent pas d’Italie ; et même de la Mozzarella di Bufala fabriquée avec du lait venu d’Inde. »

Colombo-Toronto, et retour

L’histoire du Sri Lanka, où il est né, irrigue toute l’œuvre du romancier canadien Shyam Selvadurai (1). Son dernier opus, paru sous le titre The Hungry Ghosts, ne fait pas exception. Shivan, son narrateur, a fui la montée des violences entre la minorité tamoule et la majorité cinghalaise dans les années 1980. Né (comme Selvadurai) d’un père tamoul et d’une mère cinghalaise, le jeune homme est déchiré entre « des loyautés conflictuelles », relève Hasanthika Sirisena dans le Globe and Mail. Ville rêvée, Toronto se révèle être à la fois un lieu d’épanouissement et le berceau de nouveaux tourments. Là, Shivan peut vivre son homosexualité au grand jour, sans crainte de représailles. Mais il se heurte à des préjugés latents, pernicieux, qui le renvoient à ses origines : ainsi que le rapporte la critique, « il soupçonne ses amants canadiens de voir en lui un “autre exotique”, d’être plus attirés par la différence ethnique qu’il incarne que par le désir de nouer une véritable relation ». L’un d’eux va jusqu’à le supplier, pour pimenter leurs jeux sexuels, de bien vouloir revêtir un pagne et un turban… Prolongeant cette réflexion sur les identités conflictuelles, le thème du retour est aussi abordé dans ce roman d’immigration qui « explore de façon inoubliable la façon dont les aspirations individuelles inter-agissent avec la tragédie nationale », souligne Sirisena.

1| En français, ont été traduits (chez Robert Laffont) Jardins de cannelle et Drôle de garçon (éditions épuisées à ce jour).
 

Bombay, la ville cinéma

« Une réalisation extraordinaire » ; « un graphisme somptueux ». Ce beau livre intitulé dates.sites a manifestement impressionné le critique Baradwaj Rangan, dans The Hindu. Ne tarissant pas d’éloge à son sujet, il décrit dans les pages du quotidien un objet « insolite », conçu par un collectif d’artistes et de chercheurs comme un hommage à Bombay – un portrait intime de la ville « par le prisme de son institution la plus chère : le cinéma ». Sur chaque page, fragments de textes et éléments visuels (collages de timbres, de calendriers anciens, de réclames publicitaires) se mêlent pour former une vaste frise. Ensemble, ils éclairent des bribes de l’histoire de la mégapole. Où l’on apprend que la durée des films de Bollywood fut autoritairement limitée en 1942, la bobine étant réquisitionnée pour les besoins de la propagande britannique (chaque film ne devait pas dépasser 3 352 m) ; et que la prohibition instaurée en 1949 (toujours en vigueur de manière très relâchée) eut un effet assez inattendu sur les génériques : comme un pied de nez à cette législation puritaine, de nombreux acteurs ont en effet choisi de prendre des noms d’alcool (comme par exemple Johnnie Walker), rendant la boisson omniprésente sur les écrans ! 

À la rencontre du gorille

Singulier destin qui celui de Paul Du Chaillu : fils d’un marchand français installé au Gabon, il fut, au milieu du XIXe siècle, « le premier non-Africain à observer un gorille en liberté », écrit Matthew Hutson dans le Wall Street Journal. Instruit par des missionnaires américains, le jeune homme partit dans un premier temps enseigner le français aux États-Unis. Lorsqu’il revint en Afrique, il avait une mission : collecter des spécimens d’oiseaux pour l’Académie des sciences de Philadelphie. Du Chaillu en profita pour se mettre en quête d’un singe mystérieux et effrayant, dont il avait pu observer un crâne chez les missionnaires. Après des mois d’expédition périlleuse, il rentrait en Amérique avec en sa possession une vingtaine de peaux de gorilles. Sa découverte n’intéressa d’abord personne : l’Académie ne prit même pas la peine de lui rembourser ses frais ; et lorsqu’il exposa ses « monstres » sur Broadway, Du Chaillu fut éclipsé par le célèbre imprésario P. T. Barnum, dont l’une des « créatures » en vogue (un homme noir au crâne difforme) passionnait bien davantage les foules de New-Yorkais. (Lire aussi « Les années freak », p. 86.)

La célébrité advint au bout de quelques années, lorsque Du Chaillu fut invité à présenter ses singes à Londres devant le gratin de la science anglaise. Darwin ne se trouvait pas dans l’assistance, mais ses thèses étaient dans tous les esprits (L’Origine des espèces avait été publié deux ans plus tôt, en 1859). De par leur apparence étrangement humaine, les gorilles ne pouvaient que « suggérer des idées hérétiques à propos des origines et de la nature de l’homme », souligne David Quammen dans le New York Times. C’est ainsi que l’apprenti explorateur se trouva mêlé à la plus grande querelle scientifique de son temps : les pro-Darwin voyaient là le « chaînon manquant » entre le singe et l’homme qui confirmait la justesse de sa théorie ; les « anti » se prévalaient de différences dans l’anatomie du cerveau pour la disqualifier. Après avoir lu la biographie de cet homme aux mille vies – il fut aussi auteur de livres pour enfants et spécialiste de mythologie nordique, « on est étonné que Hollywood ne se soit pas encore intéressé à lui », relève Hutson.

La vie rêvée des Appalaches

Publié chez un petit éditeur de l’Ohio sous la signature d’un quasi-inconnu, Crapalachia partait avec certains handicaps (le pire étant son « affreuse couverture », souligne malicieusement un critique du Washington Post). La singularité de sa langue et de son regard aura pourtant permis à son auteur, Scott McClanahan, de se tailler un joli succès d’estime dans la presse américaine. Plusieurs critiques ont salué ce livre qui entend donner une autre version de la terre où McClanahan a grandi : la Virginie-Occidentale, un État à la réputation sinistre, à l’économie ravagée et aux bourgades perdues au milieu des Appalaches. Tournant le dos au misérabilisme qui caractérise selon lui la production littéraire locale, l’écrivain raconte ses amis et sa famille, au premier rang desquels la grand-mère Ruby et son inoubliable recette de poulet, sans oublier l’oncle Nathan, paralysé, à qui le jeune Scott donnait de la bière par son tube d’alimentation… « Comme tous les grands écrivains du Sud américain, commente Allison Glock dans le New York Times, McClanahan puise dans les malheurs matière à comédie. On rit lorsque le chat de la maison a la tête arrachée par un chien. Et on rit aussi lorsque sa grand-mère essaie de lui faire prendre en photo des cadavres. » Mémoires poétiques, peut-être inventés (McClanahan se targue de jouer avec les frontières de réalité et de la fiction), Crapalachia « n’est pas un livre que l’on savoure, écrit Glock. C’est un livre que l’on inhale ».