À 83 ans, Juan Gelman a écrit plus de mille trois cents pages de poèmes, aujourd’hui réunis dans une édition unique. Depuis ses vers de jeunesse jusqu’aux recueils les plus récents, en passant par le superbe Vers le Sud (Hacia el Sur, 1982) – des poèmes sur la dictature argentine que traduisent ce mois-ci les éditions Gallimard –, tout y est. Ou presque. Car le titre de cette somme le dit bien : il s’agit de poèmes « réunis », pas encore, d’œuvres complètes ! « Par le fait même d’exister, la poésie est une forme de résistance », déclare l’auteur infatigable dans un entretien à El País. Et lui compte bien encore se faire entendre.
Fils d’émigrés juifs ukrainiens, né en 1930 dans un quartier populaire de Buenos Aires, Gelman intègre, dès le coup d’État de 1966, les Forces armées révolutionnaires (FAR), la rébellion guévariste. Dix ans plus tard, sous la dictature militaire de Jorge Videla, il rejoint cette fois la guérilla péroniste des Montoneros, avec laquelle il prendra assez rapidement ses distances. Chargé de dénoncer, à l’étranger, les violations des droits de l’homme commises par le régime, Gelman vit en exil : Rome, Madrid, Paris, Managua, New York, Mexico. Pendant ces années de convulsions politiques, comme happé par l’histoire, l’homme de lettres, dont les enfants sont enlevés en 1976 – son fils et sa belle-fille (enceinte de sept mois) figurent parmi les 30 000 disparus –, cesse de publier des vers. La voix du poète le cède à celle de l’opposant, jusqu’à ce que paraisse enfin, en 1980, Hechos y relaciones (« Faits et relations », non traduit), premier d’une longue série de recueils.
« Entrer dans ces poèmes, rapporte Rodolfo Edwards dans le quotidien Clarín, c’est, aujourd’hui comme hier, l’occasion de comprendre l’Argentine, sa nature propre, sa métaphysique, ses conflits non résolus. Dans l’œuvre de Gelman, les mots sont suspendus dans un temps dont seule la poésie peut parler, un temps par-delà le temps, qui rend présent le passé, reconstruit les faits, reconstitue les corps, les lieux, les morceaux de ce qui a volé en éclats. » « La violence qui s’est déchaînée pendant la dictature n’a pas seulement brisé des vies, poursuit le critique, elle a aussi blessé le langage. Gelman, prix Cervantès 2007 [la plus importante récompense littéraire du monde hispanique], ramasse sur le champ de bataille de l’histoire les mots mutilés pour leur rendre la dignité de la beauté. » L’écrivain, cependant, prend bien soin de ne pas laisser l’idéologie contaminer le fait poétique. « Jamais il n’a assujetti ses recherches esthétiques à ses prises de position morales et politiques », précise le poète mexicain José Ángel Leyva dans La Jornada.
Confianzas, l’un de ses plus célèbres textes, s’achève sur ces mots : « “avec ce poème tu ne prendras pas le pouvoir” dit-il / “avec ces vers tu ne feras pas la Révolution” dit-il / “même avec des milliers de vers tu ne feras pas la Révolution” dit-il / puis il s’assoit à la table, et écrit. »