Mourir de manger

« Traditionnellement, chez Lionel Shriver, l’effondrement moral des personnages est représenté par leur manque de discipline corporelle », relève Christine Smallwood dans le New Yorker. Dans le cas d’Edison, le héros pathétique de son dernier roman, le relâchement est tel qu’il en paraît presque grotesque. Edison a pris du poids… énormément de poids. À sa descente de l’avion, après plusieurs années de séparation, sa propre sœur (Pandora) peine à le reconnaître. Pianiste de jazz naguère mince et séduisant, l’homme pèse à présent 175 kilos. Il n’a plus aucune activité, ni professionnelle, ni sociale, ni sexuelle. Christine Smallwood voit en lui le double à peine déguisé du frère de la romancière, décédé des conséquences de son obésité. « Big Brother explore la possibilité que ce frère ait pu être sauvé », analyse-t-elle. En guise de cure, Pandora propose à Edison de suivre en même temps que lui un régime liquide à base de protéines en poudre et de thé. Un appartement est loué spécialement à cet effet, qui contribuera à la naissance d’une obsession (celle du jeûne) aussi puissante que l’était auparavant le désir de manger. Ainsi Shriver – l’auteur, entre autres, de Il faut qu’on parle de Kevin et de La Double Vie d’Irina – poursuit-elle son exploration de la notion de contrôle ; contrôle de soi, du cours de sa vie, de son corps, dont l’absence tue, mais dont l’excès engendre « une autre forme d’anarchie ». 

Une part d’enfance

« Je me rappelle mon enfance avec acuité. Je savais des choses terribles. Mais je savais aussi que je ne devais pas le laisser deviner aux adultes. Cela les aurait effrayés. » Cette citation du dessinateur américain Maurice Sendak, placée en exergue de The Ocean at the End of the Line, ne pouvait mieux éclairer le propos de Neil Gaiman. Habitué des rayons jeunesse, l’auteur britannique fait un retour remarqué à la littérature « pour adultes », qu’il avait délaissée depuis quelques années. Son roman s’ouvre sur un homme venu enterrer un parent (son père, probablement) dans le village de sa jeunesse. Devant la mare qu’il prenait jadis pour un océan, lui revient en mémoire l’année de ses 7 ans : le suicide du locataire de ses parents ; la créature monstrueuse qui se mit alors à le hanter, mais dont personne à part lui ne percevait la présence ; et le refuge qu’il trouvait chez sa petite voisine, Lettie, dont la grand-mère était capable de faire se lever chaque nuit la pleine lune… La romancière A. S. Byatt a aimé ce récit subtil, regard d’un petit garçon sur le « glissement terrifiant de la nature des choses ». « Il y a un plaisir particulier, souligne- t-elle, à lire avec des yeux d’adultes ce qui frappe l’imagination d’un enfant. »  

Les mots rescapés de la dictature

À 83 ans, Juan Gelman a écrit plus de mille trois cents pages de poèmes, aujourd’hui réunis dans une édition unique. Depuis ses vers de jeunesse jusqu’aux recueils les plus récents, en passant par le superbe Vers le Sud (Hacia el Sur, 1982) – des poèmes sur la dictature argentine que traduisent ce mois-ci les éditions Gallimard –, tout y est. Ou presque. Car le titre de cette somme le dit bien : il s’agit de poèmes « réunis », pas encore, d’œuvres complètes ! « Par le fait même d’exister, la poésie est une forme de résistance », déclare l’auteur infatigable dans un entretien à El País. Et lui compte bien encore se faire entendre.

Fils d’émigrés juifs ukrainiens, né en 1930 dans un quartier populaire de Buenos Aires, Gelman intègre, dès le coup d’État de 1966, les Forces armées révolutionnaires (FAR), la rébellion guévariste. Dix ans plus tard, sous la dictature militaire de Jorge Videla, il rejoint cette fois la guérilla péroniste des Montoneros, avec laquelle il prendra assez rapidement ses distances. Chargé de dénoncer, à l’étranger, les violations des droits de l’homme commises par le régime, Gelman vit en exil : Rome, Madrid, Paris, Managua, New York, Mexico. Pendant ces années de convulsions politiques, comme happé par l’histoire, l’homme de lettres, dont les enfants sont enlevés en 1976 – son fils et sa belle-fille (enceinte de sept mois) figurent parmi les 30 000 disparus –, cesse de publier des vers. La voix du poète le cède à celle de l’opposant, jusqu’à ce que paraisse enfin, en 1980, Hechos y relaciones (« Faits et relations », non traduit), premier d’une longue série de recueils.

« Entrer dans ces poèmes, rapporte Rodolfo Edwards dans le quotidien Clarín, c’est, aujourd’hui comme hier, l’occasion de comprendre l’Argentine, sa nature propre, sa métaphysique, ses conflits non résolus. Dans l’œuvre de Gelman, les mots sont suspendus dans un temps dont seule la poésie peut parler, un temps par-delà le temps, qui rend présent le passé, reconstruit les faits, reconstitue les corps, les lieux, les morceaux de ce qui a volé en éclats. » « La violence qui s’est déchaînée pendant la dictature n’a pas seulement brisé des vies, poursuit le critique, elle a aussi blessé le langage. Gelman, prix Cervantès 2007 [la plus importante récompense littéraire du monde hispanique], ramasse sur le champ de bataille de l’histoire les mots mutilés pour leur rendre la dignité de la beauté. » L’écrivain, cependant, prend bien soin de ne pas laisser l’idéologie contaminer le fait poétique. « Jamais il n’a assujetti ses recherches esthétiques à ses prises de position morales et politiques », précise le poète mexicain José Ángel Leyva dans La Jornada.

Confianzas, l’un de ses plus célèbres textes, s’achève sur ces mots : « “avec ce poème tu ne prendras pas le pouvoir” dit-il / “avec ces vers tu ne feras pas la Révolution” dit-il / “même avec des milliers de vers tu ne feras pas la Révolution” dit-il / puis il s’assoit à la table, et écrit. »

La lecture rend-elle fou ?

Parmi les quelque trois cents troubles mentaux recensés dans le DSM-V (Diagnosis & Statistical Manual of Mental Disorders, la dernière recension américaine des désordres psychiatriques, parue en mai dernier), on compte désormais l’hyper-collectionnite, le deuil hypertrophié, l’hyperphagie, et l’hypersexualité. Mais pas encore la lecture, ni même l’« hyperlecture » – et l’impact psychologique de la lecture du manuel lui-même n’est pas davantage pris en compte.

Qu’il y ait un lien de causalité entre lecture et folie, cela semble clair – même si le sens de la relation, lui, ne l’est pas. Trop lire rend zinzin, et peut pousser des esprits déjà perturbés à lire encore plus. Voyez Don Quichotte qui lisait « du soir au matin et du matin jusqu’au soir », au point qu’à force « de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau ». Le phénomène a depuis été décortiqué, par Jacques Derrida notamment : « L’acte de lecture troue l’acte de parole ou d’écriture. Par ce trou, je m’échappe à moi-même. » Qui plus est, si l’on en croit Umberto Eco, la lecture astreindrait à un lourd effort de co-création littéraire : « Le texte est une machine paresseuse qui exige de ses lecteurs qu’ils fassent une partie du travail. » On comprend que certains y laissent des pans entiers de leur raison.

Mais on n’en finit pas d’également recenser les bénéfices de la lecture (laquelle doit être bien menacée, à voir le nombre de gens qui montent au créneau pour la défendre). Ce serait une pratique facile et peu coûteuse, qui nous distrait et nous occupe, et nous tient à l’écart d’activités plus funestes, auxquelles elle permet de se livrer par procuration (la guerre, le sexe, la cruauté mentale, etc.). Elle nous inciterait à devenir plus intelligents, plus analytiques, à mieux organiser nos pensées – du moins s’il s’agit de lecture profonde, car la lecture en diagonale, type Internet, ne procure qu’une fraction de ces bénéfices (au mieux 50 %, d’après certaines études). Elle enrichirait enfin notre vocabulaire, et à travers lui notre capacité à appréhender le monde. Truisme ? Truisme mathématiquement démontré, en tout cas, les chiffres volant au secours des lettres : il existe 86 741 mots en anglais écrit, dont l’anglais parlé n’utilise que 400 à 600 (1). Par rapport à l’accro de télévision, le lecteur assidu possède donc à son actif deux cents fois plus de vocabulaire, ce qui est toujours bon à prendre.

Mais il n’y a pas que l’intellect : la lecture (une certaine du moins) s’adresse essentiellement à nos émotions. Et le partage de ces émotions suscite des communautés allant de deux personnes, vibrant front contre front sur la même page, à plusieurs millions – sur le Web bien sûr. Cette lecture-là nous force aussi à souffrir avec Anna, désirer avec Emma, languir avec Ada, tergiverser avec Lélia, rager avec Clélia – bref, à développer notre empathie (lire aussi p. 52). D’ailleurs, des études elles aussi très sérieuses montrent que les ados qui ont lu Harry Potter sont plus portés sur l’empathie que les autres. L’organe cible de la lecture, ce n’est donc pas le cerveau, c’est le cœur ; et, sur celui-ci, l’effet produit serait entièrement positif.

 

 

 

Livre manquant – Wikipédia et les lobbies

Dans le livre collectif qu’il a récemment fait paraître sur l’industrie pharmaceutique (1), Mikkel Borch-Jacobsen reprend le texte qu’il avait publié sur le site de Books en 2009 : « L’industrie pharmaceutique manipule Wikipédia ». Il rapportait une étude de la firme de consulting pharmaceutique Marketing Research, qui disait : « Dans la mesure où un nombre croissant de consommateurs se fient à Wikipédia pour leur information médicale, il est crucial pour les marketeurs de comprendre comment ce média social influe sur leur opinion et finalement sur leurs décisions au sujet du traitement et des produits. […] Même si les compagnies ne peuvent pas contrôler Wikipédia de la même manière qu’une campagne de publicité classique, cela ne veut pas dire que les messages envoyés par son truchement soient moins efficaces – au contraire, le fait que le contenu ne soit pas sponsorisé peut ajouter à la crédibilité d’une entrée. » De fait, la plupart des articles concernant des médicaments sont plus ou moins clairement phagocytés par l’industrie pharmaceutique. Un livre en anglais va paraître en 2014 sur les sujets les plus controversés sur Wikipédia dans dix langues différentes (donc dix versions différentes de l’encyclopédie) (2). Il manquera toujours un livre sur la manière dont les lobbies de toute nature influent directement sur le contenu de l’encyclopédie.

O. P.-V.

1| Big Pharma, Les Arènes, 2013.

2| Taha Yasseri et al. Un résumé est disponible ici

Traduction manquante – Un Byron peut en cacher un autre

Encore une spécialité anglaise : le récit de voyage, habile entrelacs de culture, d’amour et d’humour, sous la plume de stylistes d’exception. La tradition est illustrée par toute une série de dames extravagantes et de messieurs un peu gourmés, un peu espions, modérément hétéros et très esthètes. Robert Byron est sans doute le plus représentatif de ces « travel writers » de l’entre-deux-guerres, et son grand œuvre, La Route d’Oxiane (Payot, 2002), a été traduit dans presque toutes les langues. Mais pas la magistrale biographie que lui a consacrée James Knox, qui fut naguère rédacteur en chef du Spectator. La vie de ce Byron-là (bien différent du célèbre poète, si ce n’est par le talent et l’amour de la Grèce) serait-elle vraiment trop british pour le lectorat français ?

De fait, la courte vie d’un homme qui meurt à 35 ans, en 1941, dans le naufrage du bateau qui l’emporte faire du renseignement en Asie, est emblématique de celle des membres de l’intelligentsia de la haute société britannique de l’entre-deux-guerres. Enfance solitaire dans des pensions ultra-chic. Études fantasques à Oxford, où il brille surtout par ses imitations de la reine Victoria et ses frasques. Jeunesse mondaine et dissolue, en compagnie des futurs grands écrivains de l’époque, tous momentanément amoureux les uns des autres. Passion malheureuse pour un jeune lord. Puis efflorescence d’un talent précoce qui séduit le lecteur anglais par sa présentation très personnelle de la Grèce, de l’art byzantin, de la Russie, de la Perse, du Tibet… La biographie nous promène efficacement à son tour dans ces territoires exotiques – et surtout dans le plus exotique de tous : l’Angleterre.

Books

Librido

Dans son livre « Construire l’ennemi », Umberto Eco introduit le néologisme « librido », observe avec délectation Joseph Luzzi dans le Times Literary Supplement à l’occasion de la traduction du livre en anglais. La librido désigne le désir d’un auteur de ne comprendre le passé et le présent qu’au travers des livres. Un tel auteur ne peut « savourer l’odeur d’un bon pâté ou d’un cadavre que par le fumet du papier », écrit Eco. L’expérience sensible se voit ainsi réduite aux observations érudites et aux citations littéraires. Eco a dû oublier de protéger son néologisme, car le Librido est désormais aussi la marque d’un « Viagra pour femmes ». 

Quelle chambre ?

Quelle chambre du 8, Royal College Street à Camden Rimbaud et Verlaine ont-ils occupée entre mai et juillet 1873 ? Cette question fondamentale de l’histoire littéraire reste sans réponse. Pour Graham Robb, la chambre était « à un étage supérieur ». Dans une lettre, Verlaine se décrit en effet montant les escaliers. Problème : il y avait trois étages. La chambre du troisième étant la moins chère, c’est sans doute là qu’ils dormaient, pense le propriétaire actuel, M. Coby. Mais la fenêtre est trop petite pour que Verlaine ait pu y apercevoir Rimbaud se moquant de lui, comme il le raconte. Alors, au deuxième ?, se demande le chroniqueur de la dernière page du Times Literary Supplement, nouveaux arguments à l’appui.

Un saint, lui ?

À l’initiative du pape François, l’évêque de Northampton, en Angleterre, a lancé une procédure visant à canoniser l’écrivain G. K. Chesterton. Beaucoup ne connaissent l’écrivain que pour ses nouvelles policières (avec pour limier un certain père Brown). Mais son œuvre est abondante et variée. Vivant de sa plume, il a été longtemps journaliste (« le métier le plus facile du monde », disait-il). C’était un excellent critique littéraire. Il a aussi écrit des romans, des poèmes et des pièces de théâtre. Et des ouvrages apologétiques, qui ont marqué les esprits et lui valent, soixante-dix-sept ans après sa mort, d’être proposé à la béatitude. La procédure sera longue. Il faudra prouver que deux miracles ont été réalisés par son entremise. L’un d’eux pourrait être la conversion au catholicisme de C. S. Lewis, l’immortel auteur des Chroniques de Narnia. Lequel C. S Lewis écrivit de L’Homme éternel (1925) : « C’est le meilleur plaidoyer populaire que je connaisse en faveur de la doctrine chrétienne. » Son petit livre Orthodoxie est « la meilleure description personnelle de la foi » qu’on puisse trouver, écrit aujourd’hui la journaliste Melanie McDonagh dans The Spectator. C’est son opus sur saint François d’Assise qui a, semble-t-il, le plus marqué le cardinal de Buenos Aires, qui a choisi le prénom « François ».

Personne n’a jamais rien eu à reprocher à ce colosse de 130 kilos fumant le cigare. Sa gentillesse, son humilité et son humour bon enfant irradiaient. Il y a tout de même quelques petits problèmes, souligne Melanie McDonagh. D’abord, il était journaliste. Peut-on être journaliste et saint ? N’y a-t-il pas là une forme de contradiction substantielle ? Ensuite, il était écrivain. Aucun écrivain professionnel n’a jamais été sanctifié. Va-t-on devoir mettre sur la couverture de ses nouvelles policières « saint G. K. Chesterton » ? Lira-t-on son œuvre avec le même plaisir ? Faudra- t-il se demander si chacune d’elles a reçu l’estampille du Vatican ?

Et puis il y autre chose : sa position à l’égard des Juifs. Dans un livre intitulé Brève histoire d’Angleterre, paru en 1917, Chesterton évoque l’année 1290, quand le roi Edouard Ier expulsa les Juifs d’Angleterre. Chesterton approuve rétrospectivement. Les Juifs étaient « les capitalistes de leur temps ». En « chassant les financiers étrangers hors du pays », le roi agit en « tendre père de son peuple ». Dans un livre postérieur, La Nouvelle Jérusalem (1920, Perrin 1926), il rédige un chapitre intitulé « Le problème du sionisme », présente la création d’un État juif comme une solution au problème culturel posé par les Juifs aux nations européennes. Et suggère que les Juifs d’Europe occupant des fonctions importantes s’habillent en Orientaux, pour rappeler à tous leur allégeance et leur origine. « Chez les Juifs, la famille se retrouve généralement divisée entre les nations, écrit-il. Il est par nature intolérable, du point de vue national, qu’un homme puissant dans un pays soit lié à un homme puissant dans un autre par des liens plus personnels encore que la nationalité. »

Pena ajena

« Personnellement il ne m’a jamais fait rire. Ses qualités, innombrables, étaient ailleurs. En sorte que ce que je ressentais le plus souvent quand nous dînions en compagnie et qu’il tentait vainement d’amuser son monde, était cette pena ajena mexicaine, qui n’était, tout bien réfléchi, que la manifestation navrée de mon amour pour lui. »

D. P.

Pas un mot, mais une expression donc, pour désigner ce sentiment de honte que l’on ressent quand on voit quelqu’un se ridiculiser devant soi.

Une lectrice, Sarah M. Krein, évoque le verbe allemand « sich fremdschämen », avoir honte pour l’étranger, donc pour l’autre, couramment utilisé dans le milieu étudiant. Et la très oulipienne Virginie Gavalda nous propose la « co-hontardise ».

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant ». Existe-t-il dans une langue quelconque un mot pour désigner la peur d’un coup de sonnette nocturne ?

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