Le mot du mois

« La traduction, ce crime de gens malhonnêtes qui, ne connaissant ni l’une ni l’autre langue, entreprennent avec audace de remplacer l’une par l’autre. »

Jules Renard, Journal.

Amazon, le grand méchant loup

L’achat surprise du Washington Post en août 2013 l’a illustré une fois de plus, Amazon est une fusée à étages multiples. À s’en tenir au secteur du livre, qui ne représente plus qu’un cinquième de son chiffre d’affaires, l’entreprise ne s’est pas contentée de devenir le premier distributeur mondial. Elle est le premier fournisseur de liseuses électroniques et est un acteur significatif de l’édition aux États-Unis, y compris sur papier. Elle a acquis le premier réseau social américain de lecteurs et tente d’attirer à elle le monde des auteurs, en leur proposant un mode de rémunération qui court-circuite les intermédiaires traditionnels. Des deux côtés de l’Atlantique et ailleurs, la firme bouscule non sans brutalité les métiers de la librairie et de l’édition. Au moment où les grands lecteurs se raréfient, surtout chez les jeunes, on ne peut plus réfléchir à l’avenir du livre sans intégrer le méchant Amazon. Mais si le méchant, tous comptes faits, rendait service au livre ? Les opinions sont tranchées et les paris ouverts. La rapidité de l’évolution est telle que tout ce qui se disait hier, ou presque, paraît déjà obsolète. Espérons que le présent dossier résistera un peu au temps.

Books

 

Dans ce dossier :

L’irrésistible ascension d’un prédateur

Christine Ferrand : « La messe n’est pas dite »

François Gèze : « Un problème de position dominante »

Renny Aupetit : « Arrêtons de dire que tout est la faute d’Amazon ! »

 

L’irrésistible ascension d’un prédateur

D’entrée de jeu, Jeff Bezos entendait « devenir vite super-grand ». Il n’a jamais été du genre à admirer le « small is beautiful ». L’essentiel de l’histoire se raconte en chiffres cyclopéens. En 1994, quatre ans après la création du premier navigateur Internet, Bezos tombait sur des statistiques étonnantes : le Web se développait au rythme annuel de 2 300 %. En 1995, l’année où, âgé de 31 ans, il créa Amazon, le réseau comptait à peine seize millions d’usagers. Un an après, ils étaient trente-six millions, volume qui allait croître à une vitesse folle. Aujourd’hui, 2,7 milliards d’individus sont connectés, soit plus d’un habitant de la planète sur trois. Bezos a compris deux choses. D’abord, la manière dont Internet permet de s’affranchir de la géographie, en donnant à toute personne munie d’une connexion et d’un ordinateur la possibilité de sillonner un monde de marchandises apparemment infini, avec une précision jusque-là inconnue, puis de les acheter directement depuis le nid douillet de son domicile. Ensuite, il a compris comment la Toile permet aux marchands de rassembler une énorme quantité d’informations personnelles sur chaque client.

1 Jeff Bezos fait un rêve

Internet ouvrait la perspective d’une sorte de vente sur mesure. James Marcus, engagé par Bezos en 1996 et qui devait travailler cinq ans pour Amazon, a ensuite publié des Mémoires révélateurs sur l’époque où il était l’Employé n° 55 (1). Il se souvient de Bezos martelant qu’Internet, avec « sa capacité infinie de récolte des données », allait « permettre de passer au peigne fin des populations entières. Les affinités appelleraient d’autres affinités : vos goûts et vos dégoûts – de Beethoven à la sauce barbecue, du shampooing au cirage en passant par les séries télévisées – étaient aussi spécifiques que votre ADN, et ce serait un jeu d’enfant de vous apparier à vos 9 999 cousins ». Marcus voyait alors dans cette perspective « soit une rêverie utopique, soit le cauchemar du marketing ciblé ».

Rêverie ou cauchemar, Bezos n’en avait cure. « Vous savez, normalement, les nouveaux secteurs ne se développent pas aussi vite, faisait-il observer. C’est extrêmement inhabituel, et je me suis mis à réfléchir : “Quel genre de business plan aurait du sens dans le contexte d’une telle croissance ?” » Et il décida que la vente de livres était le meilleur moyen de devenir super-grand rapidement sur Internet. Cela n’allait pourtant pas de soi : la librairie, aux États-Unis, avait toujours été moins un commerce qu’une vocation. Comme chacun le savait, les marges bénéficiaires y étaient faibles et la plupart des enseignes indépendantes survivaient grâce à un loyer modéré. La fréquentation des magasins était souvent sporadique, les goûts des clients, changeants ; compter sur un flot régulier de bestsellers pour échapper à l’expulsion n’avait rien d’une stratégie infaillible pour rester solvable.

Cela étant, c’était somme toute un beau marché. En 1994, les Américains avaient acheté pour 19 milliards de dollars de livres (2). Barnes & Noble et le groupe Borders contrôlaient alors un quart du secteur, les libraires indépendants parvenant à grand-peine à s’en arroger le cinquième (3), le reste étant entre les mains d’un réseau de clubs du livre, de supermarchés et d’autres points de vente. Cette année-là, 513 millions d’ouvrages avaient été vendus, dix-sept bestsellers dépassant le million d’exemplaires chacun. Bezos savait que deux distributeurs nationaux, le groupe Ingram et Baker & Taylor, possédaient des entrepôts abritant quelque 400 000 titres, et avaient commencé à numériser leur catalogue jusqu’alors sur microfiches. Il savait aussi qu’en 1992, lors du procès opposant l’entreprise Quill au Dakota du Nord, la Cour suprême avait jugé que les détaillants n’étaient pas tenus d’appliquer la taxe sur les ventes [équivalent de la TVA] dans les États où ils n’avaient aucune présence physique. Pendant des années, Amazon devait en profiter pour se donner un énorme avantage compétitif sur les vendeurs de livres de toute sorte, des libraires aux supermarchés comme Best Buy ou Home Depot (récemment, face à une pression croissante, l’entreprise a assoupli sa position et trouvé un accord avec une douzaine d’États, dont la Californie et le Texas, pour s’acquitter de la taxe (4)).

« Les livres ont ceci d’incroyablement singulier, déclara Bezos : il existe infiniment plus d’articles dans cette catégorie que dans aucune autre. » Il n’y avait pas là de quoi décourager cet adorateur de la culture numérique (5). Le fondateur d’Amazon était persuadé que les algorithmes de la recherche informatisée ouvriraient les portes d’un royaume de la consommation aux richesses encore inexploitées et dont on commençait tout juste à rêver. Bezos entreprit de concevoir un mécanisme de VPC pour le XXIe siècle qui, au moins dans un premier temps, acheminerait les marchandises à l’ancienne : à la main, depuis les entrepôts, par le biais des services postaux et des transporteurs commerciaux.

L’un des consultants d’Amazon était Jason Epstein, l’éditeur visionnaire qui avait fondé en 1952 Anchor Books, maison dédiée à la publication de livres de poche intellectuellement ambitieux, et la New York Review of Books onze ans après ; un homme qui fut pendant des décennies l’une des sommités de Random House (6). Son admiration pour Bezos était teintée de perplexité ; il savait que, pour révolutionner véritablement la librairie, il faudrait à Amazon transformer les livres, d’objets, en bits et en octets susceptibles d’être acheminés sans obstacle. Sinon, Bezos n’aurait fait que créer une structure virtuelle prisonnière de l’ère Gutenberg, avec toutes ses pesanteurs. Mais Epstein n’a pas compris que le désir de tenir un livre entre ses mains diminuerait un jour. Il rêvait plutôt de machines capables d’imprimer à la demande, à partir d’une bibliothèque virtuelle d’ouvrages numérisés, et de livrer des exemplaires dans les boutiques du genre Copy-Top de tout le pays. Dans ce scénario, les librairies survivantes serviraient principalement à accueillir des spécimens de consultation d’un éventail représentatif de titres, les volumes étant imprimés un par un tandis que les clients se prélasseraient au coin café en attendant l’arrivée de leur commande. Epstein devait d’ailleurs finir par se consacrer à cette vision (7).

Bezos voyait les choses autrement, convaincu de pouvoir un jour façonner une chaîne ininterrompue de commande et de livraison de livres, malgré les lourdes pertes que lui avait pronostiquées Epstein. Mais, d’abord, il se devait de graver le nom de sa nouvelle entreprise dans le cerveau du consommateur américain (et pas seulement américain). Comme tous les grands chefs d’entreprise obsessionnels, Bezos caressait des rêves d’empire, son optimisme s’enracinant dans la certitude arrogante d’avoir raison. Il visait à construire une marque qui serait, selon la formule de Marcus, « à la fois omniprésente et irrésistible ». Une décennie auparavant, vers le milieu des années 1980, encore étudiant à Princeton, il avait pris pour credo cette phrase volontariste de Ray Bradbury, l’auteur de Fahrenheit 451 : « L’Univers nous dit non. En réponse, nous lui tirons une salve de notre propre chair en criant : Oui ! » (Bien des années plus tard, un Bradbury octogénaire dénoncerait la fermeture de sa chère librairie Acres of Books à Long Beach, Californie, qui n’avait pu rivaliser avec l’empire toujours plus vaste de la vente en ligne.) Gnome frêle au crâne dégarni, Bezos apparaissait souvent comme un être étrange, distant et énigmatique. À défaut d’être vraiment attendrissant, il possédait le charisme d’un homme venu d’un autre monde. L’un de ses premiers patrons, professeur d’économie à l’université Columbia, a dit de lui : « Il n’était pas chaleureux… Pour ce que j’en sais, il aurait aussi bien pu être Martien. Un gentil Martien, bien intentionné. » Bill Gates, autre extraterrestre, allait saluer l’arrivée de Bezos à Seattle en ces termes : « J’achète des livres sur Amazon parce que mon temps est compté, qu’ils ont un catalogue immense et sont très fiables. » Des millions d’acheteurs devaient bientôt partager son avis.

En tant que rédacteur en chef du supplément livres du Los Angeles Times, j’avais assisté avec admiration aux débuts de l’ascension de Bezos : quelle que soit la manière dont il compliquait le marché du livre, le mal était largement compensé par les mille façons dont il facilitait l’accès des lecteurs à une plus grande variété d’ouvrages. Après tout, même les succursales géantes de Barnes & Noble ou Borders, d’une surface supérieure à 5 000 m2, ne pouvaient contenir plus de 175 000 titres. L’offre d’Amazon, elle, était quasiment illimitée. Bezos assurait alors qu’Amazon ne faisait qu’offrir un service différent et ne cherchait pas à faire vaciller les magasins traditionnels. Les libraires indépendants n’en étaient pas si sûrs.

2 Petits meurtres entre libraires

Dans la seconde moitié des années 1990, alors que le commerce de livres sur Internet en était à ses balbutiements, Barnes & Noble et Borders étendaient leur empire, s’implantant souvent à côté de librairies de quartier établies de longue date. Cette méthode et d’autres stratégies agressives inquiétaient les indépendants. Les chaînes pouvaient offrir aux clients des rabais importants sur un grand nombre de titres grâce aux conditions favorables que les éditeurs n’accordaient pas aux petits (8). Dans les chaînes, les vendeurs ne connaissaient pas forcément les goûts et centres d’intérêt personnels des habitants du quartier, mais le prix faisait la décision : plus il était bas, mieux c’était.

Pour comprendre ce qui s’est passé ensuite, il suffit de compter les victimes. Il y a vingt ans, il existait aux États-Unis environ 4 000 librairies indépendantes ; il n’en reste plus que 1 900 [lire cependant ci-dessous « La librairie américaine redresse la tête », p. 32]. Et, à présent, même les vainqueurs sont en péril. Le sort des deux principales chaînes est instructif : Borders a fait faillite en 2011 et fermé ses centaines de magasins dans l’ensemble du pays (9). Son trépas a brièvement profité à sa rivale Barnes & Noble, qui n’en cherche pas moins désespérément les moyens de rembourser les emprunts contractés pour acquérir le parc immobilier considérable que représentent ses 1 332 magasins (10). Elle en a ainsi retiré des milliers d’exemplaires afin de créer de chouettes espaces numériques, pour convaincre les clients d’adopter sa liseuse Nook, alternative au Kindle d’Amazon. Et les couloirs du monde de l’édition bruissent de la rumeur selon laquelle les propriétaires de Barnes & Noble souhaitent vendre. Mais l’idée même de posséder une librairie paraît folle à la plupart des investisseurs avisés. Au printemps 2012, Microsoft a décidé de défier Amazon en investissant 605 millions de dollars dans l’activité numérique de Barnes & Noble, accord qui suppose le partage des bénéfices réalisés grâce aux ventes d’e-books et autres contenus (11).

Pour beaucoup d’entre nous, professionnels du livre, il était impensable que les librairies puissent un jour disparaître. En 2001, Jason Epstein l’avait parfaitement exprimé dans Book Business, son livre incisif sur le passé, le présent et l’avenir de l’édition, en écrivant : « Une civilisation sans librairies est inimaginable. Comme les temples et autres lieux de réunion sacrés, elles constituent une création essentielle de la nature humaine. La sensation que procure un livre pris sur une étagère et tenu en main est une expérience magique, qui relie l’auteur au lecteur. » Étonnant exemple de vœu pieux, de la part d’un homme pourtant connu pour son absence de sentimentalisme.

Voilà qui apparaîtra probablement aux jeunes lecteurs comme une forme de nostalgie à la limite du fétichisme. La réalité est ailleurs. Songez aux millions de personnes qui achètent ces modernes lampes d’Aladin qu’on appelle liseuses ou tablettes. Il suffit d’effleurer ces appareils magiques, toujours plus beaux et plus maniables, pour convoquer le génie de la littérature. Ce qui compte, pour les adorateurs de ces idoles, c’est de savoir si et comment les livres seront mis à la disposition du plus grand nombre, au plus bas prix. Qu’on trouve les ouvrages dans une librairie ou sur un appareil électronique n’a aucune importance ; seuls comptent le coût et la facilité d’accès. Entrez dans n’importe quelle boutique Apple et vous serez saisi par le quasi-délire d’individus de tous les milieux manifestement impatients de dépenser l’argent gagné à la sueur de leur front pour se procurer le tout dernier iPad. Ensuite, essayez de trouver une librairie. Bonne chance ! Si vous y parvenez, vous remarquerez qu’on y propose moins de livres qu’avant, que les allées se sont élargies entre les rayonnages, et que le client s’y fait rare. La librairie a perdu son magnétisme.

3 L’ennemi mortel de l’édition

La guerre des librairies paraît sur le point de s’achever. Les indépendants sont assiégés, Borders est mort, Barnes & Noble affaibli, et Amazon triomphe. Mais une nouvelle guerre a éclaté, dont l’enjeu est cette fois l’avenir de l’édition. Le procès dans lequel le ministère de la Justice américain a accusé cinq des plus grandes maisons d’entente illégale avec Apple sur le prix des livres électroniques fut probablement le Waterloo du secteur. Abasourdis, de nombreux professionnels accusent l’administration Obama de s’être trompée de cible. Scott Turow, président de la Guilde des auteurs, a dénoncé ce mauvais procès, tout comme David Carr, le spécialiste médias du New York Times, qui y a vu « l’équivalent moderne d’un blanc-seing donné à Standard Oil pendant qu’on démolit la petite station-service du coin ». Ce procès eut tout d’une parodie de justice antitrust, incapable de s’en prendre au « mastodonte monopolistique » que le New York Times qualifie d’« ennemi mortel de l’édition » (12). De ce point de vue, la principale menace vient de ce qu’Amazon a décidé de vendre des livres électroniques à perte pour attirer des millions de consommateurs naïfs dans cet immense pays de cocagne des biens et services en ligne (13). Ce qui est clair, c’est que « l’édition à la papa » est morte, tout comme la librairie à l’ancienne. De même que la vente de livres, l’édition est de plus en plus virtuelle. Car la technologie démocratise à la fois les moyens de production et de distribution. Pour les maisons traditionnelles, les conséquences sont graves.

Cela ne surprendra personne : Amazon tient à renforcer son avantage compétitif, en utilisant pour cela tous les moyens à sa disposition pour gêner, entraver et terrasser ses rivaux. Il est bien placé pour y parvenir. Le lancement du Kindle en 2007 a fait s’envoler les ventes d’e-books, jusque-là infimes. Il est bientôt devenu normal de voir le marché du livre électronique quadrupler d’une année à l’autre. Trois millions de liseuses, estime-t-on, ont été vendues en 2009, l’année où Amazon a commercialisé son Kindle 2, le premier appareil de ce type disponible dans le monde entier. Bezos l’a alors présenté comme une réponse aux « faiblesses du livre papier… Ça m’agace d’être obligé de lire un livre papier parce que ce n’est pas aussi pratique. Tourner les pages… Le bouquin se referme toujours tout seul au mauvais moment ». Des millions de personnes étaient d’accord, et des millions de Kindle ont été achetés (même si Amazon refuse de divulguer les chiffres exacts). Les appareils concurrents – dont le Nook et l’iPad, pour ne citer que deux des plus connus – se sont mis à proliférer, donnant du fil à retordre à Amazon, en raison de l’accord sur les prix évoqué plus haut entre Apple et cinq éditeurs. Un an à peine après avoir lancé son iPad en 2010, la firme en avait vendu plus de quinze millions à travers le monde. En juin 2009, seuls 2 % des Américains possédaient une liseuse ou une tablette ; en janvier 2012, ils étaient 28 % [34 % en mai 2013, contre 10 % environ des Français]. Et même s’il a vu sa part de marché passer de 90 % en 2010 à 50-60 % aujourd’hui, Amazon avait, moins de trois ans après le lancement du Kindle, franchi un cap : « Nos clients achètent à présent plus de livres électroniques que de livres reliés (hardcovers), a claironné Bezos, ce qui est incroyable quand on songe que nous vendons des livres classiques depuis quinze ans, et des livres électroniques depuis trente-trois mois. »

D’une manière générale, les ventes d’e-books représentent une part grandissante du chiffre d’affaires des éditeurs. En 2008, elles généraient moins de 1 % des recettes des maisons américaines. Dans la dernière version de Merchants of Culture, livre qui fait autorité sur le sujet, John Thompson estime que les ventes d’e-books représentaient en 2011 « entre 18 et 22 % du chiffre d’affaires de la plupart des éditeurs (avec des résultats peut-être plus élevés pour certains) » (14). Le marché des livres reliés, pilier du secteur, continue de péricliter : il a chuté de 13 % en 2008 et connu depuis un déclin similaire chaque année (15). Selon l’étude la plus récente menée par le Pew Research Center, 23 % des Américains de plus de 16 ans déclarent avoir lu un e-book au cours de l’année écoulée. Bientôt, un livre pour adulte sur trois sera vendu au format électronique (16). Les lecteurs d’e-books sont particulièrement attirés par les ouvrages d’évasion ou ouvertement commerciaux (roman sentimental, policier et thriller, science-fiction) et, dans ces catégories, 60 % du marché est désormais numérique. Les ventes d’e-books commencent même à faire une percée dans le domaine de la littérature de qualité. Thompson mentionne Freedom, de Jonathan Franzen, publié en 2010 par Farrar, Straus & Giroux, l’un des plus éminents éditeurs américains, propriété du conglomérat allemand Holtzbrinck. Au cours des douze premiers mois, le roman s’est vendu à 750 000 exemplaires sous forme papier (hardcover) et 250 000 sous forme électronique (à propos, Franzen déteste les e-books, et c’est aussi lui qui a insulté Oprah Winfrey lorsqu’elle eut le culot de sélectionner son roman précédent, Les Corrections, pour sa très populaire émission de télévision). Les ventes électroniques de Franzen ont-elles nui à ses ventes papier, ou bien l’e-book a-t-il permis de faire découvrir son œuvre à de nouveaux lecteurs ? Sans doute un peu des deux.

L’inexorable passage du livre objet au livre numérique fait peser une menace tangible sur la manière de travailler des éditeurs [lire l’entretien avec François Gèze p. 34]. Comme l’écrivait à juste titre Jason Epstein il y a deux ans, « la résistance qu’opposent aujourd’hui les éditeurs à l’avenir numérique qui arrive à toute allure ne tient pas à leur crainte de voir s’étioler le désir de lire, mais à la peur compréhensible de leur propre obsolescence et de la complexité de la mutation qui les attend, au cours de laquelle leur infrastructure traditionnelle deviendra superflue, ainsi peut-être qu’eux-mêmes ». Ces maisons ne doivent s’en prendre qu’à elles-mêmes, affirmait Epstein, tant elles se sont infligé bon nombre, pour ne pas dire la plupart, de leurs propres tourments. Souvent trop contents d’eux, les éditeurs se sont montrés allergiques aux idées nouvelles, quand ils n’ont pas fait preuve d’incompétence. Leur défense acharnée, probablement vouée à l’échec, des stratégies de tarification classiques les ont rendus vulnérables aux pratiques prédatrices d’Amazon en la matière. Peter Mayer, ex-P-DG de Viking/Penguin aujourd’hui propriétaire d’Overlook Press, maison d’édition indépendante, est de cet avis : « Les maisons d’édition ont clairement besoin de prouver de nouveau aux lecteurs et aux auteurs la valeur ajoutée qu’apporte leur travail. » Cette valeur, reconnaît-il, ne va plus de soi.

Cette incapacité de s’adapter au changement technologique s’enracine peut-être dans la culture éditoriale et marketing rétrograde qui a longtemps caractérisé le secteur. Comme me l’a confié un agent littéraire en vue, « c’est un métier dirigé par des diplômés des facultés de lettres, pas des écoles de commerce ». Ironie suprême : pendant des années, beaucoup d’entre nous avons craint que la tendance à la concentration dans le secteur ne nuise à la diversité de la production (nous avions tort). Nous redoutions aussi que l’inflation des frais généraux ne fasse des éditeurs les otages d’un impératif commercial intenable (nous avions raison). Mais nous n’imaginions guère que l’arme du changement serait un empire âpre au gain du nom d’Amazon. Et l’on se surprend aujourd’hui à voir de nombreuses personnes défendre les pratiques d’éditeurs qui, hier encore, passaient pour des rustres dont la vulgarité allait s’imposer à la culture générale.

Epstein, lui, n’a pas peur d’Amazon : « Si elle réussit, la stratégie de la firme pourrait contraindre les éditeurs à réduire ou même abandonner leur vieille infrastructure », écrivait-il récemment. L’édition redeviendra ainsi l’artisanat qu’elle était « aux jours glorieux d’avant la concentration ». Et de soutenir que la dialectique illustrée par Amazon est irréversible et offre « une expression saisissante de la façon dont une technologie radicalement nouvelle et plus efficace impose par sa logique un changement institutionnel ».

Il n’y a pas si longtemps, on pensait que personne ne lirait jamais un livre sur un écran. Aujourd’hui, on se demande si les auteurs continueront à faire paraître leurs ouvrages de manière traditionnelle ou choisiront la publication directe en ligne. La réponse à cette question est au cœur de la lutte qui oppose Amazon aux éditeurs.

4 Bienvenue dans le fief numérique d’Amazonia

Jeff Bezos a obtenu ce qu’il voulait : Amazon est vite devenu super-grand et continue de grandir, ravalant tous ses rivaux au rang de nains. Pour mesurer pleinement la crainte qui suffoque les éditeurs, il faut comprendre quel rouleau compresseur l’entreprise est devenue. Elle a fait un chiffre d’affaires de 61 milliards de dollars en 2012 (contre 48 en 2011) [dont 43 % hors d’Amérique du Nord]. Soit plus que les six principaux groupes éditoriaux américains réunis. Et dispose d’un trésor de guerre de 9 milliards (5 en 2011). La valeur de l’entreprise est estimée à quelque 135 milliards de dollars et Amazon emploie 100 000 personnes à travers le monde ; selon le magazine Forbes, Bezos est, à 49 ans, la dix-neuvième fortune des États-Unis.

Amazon a beau, dans l’esprit du public, être identifié aux livres, ce domaine représente en réalité une part déclinante de son activité ; l’entreprise n’est plus principalement un libraire. C’est maintenant un supermarché en ligne et, s’il tire la moitié de ses revenus de la musique, des DVD d’émissions de télévision, des films et, bien sûr, des livres, l’autre moitié vient d’une gamme disparate de produits et de services. À la fin des années 1990, Bezos a acheté IMDb.com, le site de référence en matière d’informations sur le cinéma. En 2009, il s’est payé un plus gros gibier, consacrant près de 900 millions de dollars à l’acquisition de Zappos.com, un marchand de chaussures. Il possède aussi Diapers.com, site de produits pour bébés (17). Et il cherche maintenant à conquérir la mode haut de gamme. Selon le magazine Wired, « Bezos est peut-être le technologue numéro 1 des États-Unis, un personnage de l’envergure de légendes comme Bill Gates et Steve Jobs » (18).

Avec le lancement de la tablette Kindle Fire à l’automne 2011, Bezos a introduit un portail mobile avancé dans le cloud d’Amazon, qui héberge les opérations Web d’une ribambelle d’entreprises et d’institutions, dont Netflix, le New York Times, le Jet Propulsion Laboratory de la NASA, Newsweek/Daily Beast de Tina Brown, la chaîne de télévision PBS, Virgin Atlantic et la faculté de médecine de Harvard. Comme le dit Wired, quand vous achetez le Kindle Fire, « vous n’achetez pas un gadget, vous déposez un dossier pour devenir citoyen du fief numérique d’Amazonia ». Pour sa part, Daniel Ellsberg, l’auteur des fameux « Dossiers du Pentagone », a renoncé à sa « citoyenneté », renvoyé sa carte de membre d’Amazon Prime, et appelé au boycott de la firme après avoir découvert en 2010 que l’entreprise avait cédé à la pression de Washington et cessé d’héberger le site WikiLeaks sur ses serveurs (19). Un peu comme les librairies indépendantes, les grandes surfaces comme Walmart, Home Depot et Best Buy sentent désormais le sol se dérober sous leurs pieds. Target a contre-attaqué, déclarant qu’il ne commercialiserait plus le Kindle, visiblement horrifié devant la promotion éhontée que faisait Amazon d’une application de comparaison des prix permettant de rivaliser avec quantité de produits vendus par Target.

La multinationale compte près de cent plateformes logistiques [dont près de la moitié aux États-Unis], et d’autres verront bientôt le jour. Pour les milliers de baby-boomers nomades qui vivent dans leur camping-car et qui travaillent comme des fous dans ces centres pour satisfaire les commandes à un rythme littéralement frénétique, il s’agit sans conteste d’un travail très stressant. Ces employés sont les Morlocks (20) qui rendent possible le service clientèle réputé d’Amazon. À l’automne 2011, le Morning Call a enquêté sur leur sort dans l’un des principaux entrepôts de la firme, à Allentown, en Pennsylvanie. Le journal a montré que certains employés risquaient un accident cérébral ou un coup de chaleur, en s’épuisant à la tâche pour remplir des quotas qui rappellent les conditions tournées de manière inoubliable en ridicule par Chaplin dans Les Temps modernes. Des ambulances stationnaient régulièrement sur le gigantesque parking de l’entrepôt pour emmener les employés atteints dans les hôpitaux voisins (21). La direction d’Amazon affirme que ces problèmes restent exceptionnels. [Lire ci-dessous « Günter Wallraff contre le meilleur des mondes »] Toujours en quête d’efficacité, l’entreprise a acheté en mars 2012 un fabricant de robots, Kiva Systems, pour 775 millions de dollars. Fondé en 2003, Kiva affirme qu’un employé utilisant ses robots pourrait satisfaire trois à quatre fois plus de commandes à l’heure. Pour Bezos le Martien, le facteur humain est enquiquinant. L’automatisation se profile.

5 Amazon parie sur le papier

Au printemps 2011, Amazon a annoncé l’embauche de Larry Kirshbaum, vétéran de l’édition, ancien P-DG du Time-Warner Book Group, pour diriger Amazon Publishing à New York. Kirshbaum a été dénoncé par nombre de ses camarades éditeurs comme un quasi-apostat. D’autres se sont interrogés, perplexes : pourquoi, après avoir spectaculairement mené la révolution du livre électronique, et tant œuvré pour « réinventer la lecture », pour reprendre l’expression d’un de ses porte-parole, Amazon cherche-t-il à jouer dans la cour rétrograde de l’édition papier ? Pour cela, il faut mettre sur pied une équipe d’éditeurs, de publicitaires et même de représentants chargés de convaincre les libraires américains – désormais allergiques à l’idée même d’aider leur plus redoutable adversaire – de vendre ses propres livres. Barnes & Noble, entre autres, s’est empressé de déclarer qu’il refusait de proposer le moindre ouvrage publié par Amazon (il faut se rappeler que B & N avait un jour tenté de devenir éditeur en rachetant Sterling Publishing, faisant hurler au « conflit d’intérêts »). Pour sa part, Amazon a rapidement conclu une alliance avec l’éditeur de manuels scolaires et de littérature jeunesse Houghton Mifflin Harcourt pour s’occuper de la distribution de ses titres en librairie. Par un subterfuge transparent visant à protéger ses stratégies d’évasion fiscale, Amazon compte publier nombre de ses livres par le biais d’une filiale de Houghton appelée New Harvest, continuant ainsi d’entretenir le mythe de plus en plus usé selon lequel il n’a aucune présence physique dans les États où il fait du commerce en ligne (22).

Neuf mois après l’embauche de Kirshbaum, à en juger d’après le nombre de contrats signés, cette activité naissante rivalise avec celle de deux des plus grandes firmes du secteur, HarperCollins, qui appartient à Rupert Murdoch, et le français Hachette. Comme son patron, Kirshbaum veut vite devenir super-grand. Reste à voir si débourser 800 000 dollars pour acheter les mémoires hollywoodiens de l’actrice et réalisatrice Penny Marshall s’avérera rentable ; nombre des éditeurs auxquels j’ai parlé pensent que non et ne s’inquiètent guère de cette approche « gros sabots ». Ils n’ont aucune envie de se joindre à l’hystérie qui a généralement salué la défection de Kirshbaum, estimant qu’une récente couverture du magazine Bloomberg Businessweek, montrant un livre pris dans les flammes, exagérait inconsidérément la vraie menace que constitue la nouvelle aventure de l’entreprise. Si Amazon veut mettre le feu au secteur de l’édition, comme le suggérait le titre du magazine, publier des livres à l’ancienne semble une étrange façon d’y parvenir. Faut-il vraiment y voir un « complot pour détruire la littérature », comme le prétendait Businessweek ? Cela semble pour le moins tiré par les cheveux.

En même temps, l’incursion new-yorkaise d’Amazon peut être perçue comme une tentative de séduire les grands auteurs, en leur garantissant à la fois le trophée du livre relié et une édition numérique dernier cri, dans le cadre d’une stratégie pour vaincre la résistance des auteurs de bestsellers qui répugnent à publier chez le géant de la vente en ligne. Comme l’a déclaré un haut responsable de l’édition, 40 à 60 % des ventes des Stephen King, Lee Child et autres John Grisham proviennent encore de Barnes & Noble, Walmart et Costco. Selon lui, si ces auteurs « quittaient leur éditeur traditionnel, ils laisseraient sur la table une fortune considérable ». Mais, comme les autres maisons d’édition contrôlées par Amazon l’ont découvert, les amateurs de genres jusque-là relégués au marché de masse moribond du livre de poche (le roman sentimental, la science-fiction et le fantastique) se moquent bien du graphisme de la couverture ou de la qualité du style, et ne sont aucunement attachés au livre en tant qu’objet. Comme des drogués, ils veulent juste leur dose au plus bas prix, et Amazon est ravi d’être leur dealer en ligne.

James Marcus, désormais à la rédaction en chef de Harper’s Magazine, voit une singulière ironie dans l’entrée du géant de Seattle dans l’édition. « Quand j’ai commencé à travailler pour Amazon, vers le milieu des années 1990, on nous conseillait de considérer les éditeurs comme nos partenaires. Je pense que cette directive était sérieuse. Mais, même à cette époque, on pouvait discerner un certain mépris pour le secteur. Ne rassemblait-il pas des traditionalistes rassis, avec leurs téléphones à cadran et leur modèle économique hérité de la Grande Dépression ? Eh bien, voilà Amazon devenu un éditeur à l’ancienne. Il est impossible de prédire le sort de ces livres, surtout quand tant d’enseignes refusent de les vendre (cet embargo n’affectera évidemment pas les ventes d’e-books, format qu’Amazon continue de dominer). Mais Bezos va peut-être se rendre compte que supprimer l’intermédiaire n’a pas les effets miraculeux espérés, qu’il est étonnamment facile d’échouer dans le secteur néovictorien de l’édition, surtout lorsqu’il s’agit de trouver des lecteurs pour des ouvrages de qualité. Peut-être est-il temps pour lui d’acheter un téléphone à cadran, disponible en cinq couleurs rétro, qu’il pourra recevoir en deux jours s’il choisit la livraison Premium sur son propre site. »

L’entrée d’Amazon dans cette loterie qu’est l’édition traditionnelle est un épiphénomène. Le succès du programme Kindle Single, qui encourage les auteurs à contourner les éditeurs, non seulement de livres, mais aussi de magazines, est plus inquiétant à long terme. Kindle Single donne aux auteurs la possibilité de publier sous forme électronique des essais originaux de 30 000 mots maximum (les auteurs acceptent un prix plancher dérisoire de 2,99 dollars, en échange de droits d’auteur de 70 %, sans à-valoir). Il a déjà attiré Nelson DeMille, Jon Krakauer, William Vollmann, Walter Mosley, Ann Patchett, Amy Tan et feu Christopher Hitchens, ainsi que toute une série d’écrivaillons moins connus, dont certains ont touché des sommes égales ou supérieures à ce que leur auraient versé des magazines comme Vanity Fair ou le New Yorker pour un travail de commande. Chaque mois, les royalties sont directement déposées sur leur compte, et les auteurs peuvent à tout moment vérifier leurs ventes : un degré d’efficacité et de transparence pratiquement inconnu chez les éditeurs et magazines traditionnels.

Les frontières tombent partout dans l’univers de l’édition, où nombre d’acteurs ont fini par prendre conscience de la nécessité et de l’attrait du monde en ligne. L’agence littéraire William Morris Endeavor, par exemple, a lancé « 212 Books », programme d’e-édition conçu pour mettre en avant ses clients, comme l’estimable David Frum, anciennement auteur des discours du président George W. Bush, dont le premier roman porte le titre spirituel de Patriots. J. K. Rowling, un empire à elle seule, diffuse la série Harry Potter à ses propres conditions et la rend disponible sur son propre site Web, sur Amazon, sur Apple et sur toutes les autres « plateformes » numériques imaginables dans l’univers connu. Sourcebooks, éditeur indépendant de taille moyenne, implanté à Naperville, Illinois, lance une librairie en ligne pour vendre ses romans sentimentaux directement aux lecteurs, moyennant une somme mensuelle. D’autres projets incitant les écrivains à aller vers le numérique sont en train d’éclore chez divers éditeurs.

6 Bras de fer avec les éditeurs indépendants

Ces efforts ont peu de chances d’empêcher le bulldozer Amazon de renverser tous les obstacles, réels ou imaginaires, qui s’opposeraient à sa quête résolue du plus grand pouvoir. La firme est assez puissante pour imposer des conditions de plus en plus dures à ses concurrents comme à ses clients. Ainsi que l’a signalé le Seattle Times, elle commence même à contraindre de petits éditeurs indépendants à renoncer à leur faible remise (23) pour adopter des rabais difficiles à supporter. Quand Karen Christensen, de Berkshire Publishing Group, a refusé, Amazon « a cessé les commandes, affectant 10 % de son activité ».

L’Independent Publishers Group, principal distributeur de quelque cinq cents petits éditeurs, a suscité l’ire de l’entreprise en refusant de se soumettre à la mise en demeure de lui concéder des remises plus importantes. Amazon a aussitôt extirpé de son catalogue près de cinq mille titres numériques. Les petits éditeurs étaient hors d’eux. Bryce Milligan, de Wings Press, implanté au Texas, a exprimé l’opinion de la plupart d’entre eux en publiant une tribune cinglante où il étrillait la firme de Seattle, lui reprochant d’avoir fait chuter ses ventes de 40 % : « Amazon veut apparemment éliminer les distributeurs, puis éliminer les éditeurs et les libraires indépendants, pour devenir le seul lien entre le lecteur et l’auteur… Les ventes d’e-books sont une drogue particulièrement addictive pour bien des petites maisons. D’une part, il n’y a pas à gérer le “retour” des exemplaires non vendus… Et les ventes de livres électroniques ont permis aux éditeurs indépendants de se faire une idée des sommes que peut générer l’achat impulsif en ligne. À Wings Press, les ventes d’e-books finançaient déjà la publication de livres papier… En les privant de cette manne, Amazon utilise cette tactique de marketing classique qui consiste d’abord à appâter pour ensuite changer la donne. Cela tuera forcément des centaines d’entre nous… Il fut une époque, pas si lointaine, où la “concurrence” était chose saine et non synonyme de “meurtre”. Amazon aurait pu être une étoile éclairant le chemin vers un monde où les lecteurs sont plus nombreux et l’accès aux littératures alternatives est plus facile. Hélas, il risque davantage d’être un énorme astéroïde mortel. Nous, les dinosaures littéraires, nous scrutons pour voir s’il va nous manquer de peu ou si l’extinction de l’espèce a commencé. »

Mais Amazon n’est pas le seul acteur à vouloir jouer « viril ». En mars dernier, par exemple, Random s’est discrètement mis à faire payer aux bibliothèques publiques trois fois le prix au détail de ses e-books, ce qui a poussé les South Shore Public Libraries de Nouvelle-Écosse à appeler au boycott, en accusant de politique tarifaire déloyale ce groupe détenu par des Allemands. Et cela va empirant : selon le New York Times, « cinq des six principaux éditeurs soit refusent de fournir leurs nouveaux e-books aux bibliothèques, soit ont rendu bien plus difficiles les conditions de prêt de ces ouvrages au cours de l’année écoulée ».

Jacob Stevens, directeur général de Verso, brillant éditeur indépendant issu de la New Left Review londonienne, dit d’Amazon : « Jusqu’à présent, l’avantage de voir l’ensemble de notre catalogue immédiatement disponible l’a emporté sur les inconvénients. À mon avis, le problème est plus sérieux quand Amazon cesse d’être un “simple” acteur majeur de la librairie pour se mettre à contrôler des pans entiers du secteur. Ça tourne un peu à Big Brother. On imagine bien Amazon éjectant complètement de la scène les éditeurs existants pour inviter les auteurs et les agents à traiter directement avec lui. Qu’est-ce que cela signifierait pour la richesse et la diversité de notre culture ? »

Pourtant, Amazon donne chaque année un million de dollars, en subventions d’environ 25 000 dollars chacune, à un large éventail de revues littéraires indépendantes et d’organismes à but non lucratif, dont la Kenyon Review, la Los Angeles Review of Books récemment lancée en ligne, et même One Story, magazine littéraire voué à la nouvelle, qui vient de fêter son dixième anniversaire en honorant Ann Patchett, critique déclarée des pratiques de Bezos et copropriétaire d’une librairie indépendante à Nashville. Les dons d’Amazon dépassent de loin les dollars que m’a rapportés la publicité achetée par les éditeurs traditionnels au cours des presque neuf années où j’ai dirigé le supplément livres du Los Angeles Times. Bien sûr, ces largesses – une goutte d’eau au vu du trésor de guerre de l’entreprise – ont peut-être pour but de prendre ses critiques les plus manifestes dans sa toile, en cultivant leur dépendance. En ce cas, Amazon risque d’être surpris, car les responsables de ces revues ont la réputation bien méritée de mordre la main qui les nourrit, et ils s’enorgueillissent de leur liberté d’esprit.

Andy Ross est un autre vieux routier de la librairie qu’inquiète le succès colossal d’Amazon ; après avoir succédé au vénérable Fred Cody comme propriétaire de Cody’s Books, à Berkeley, il a été obligé par la concurrence en ligne de fermer son célèbre magasin en 2006, après cinquante ans de métier, et est devenu agent littéraire à Oakland. « Les monopoles sont toujours un problème dans une société libre, et ils le sont plus encore quand il s’agit de la diffusion des idées, ce dont il s’agit ici. Dans le domaine de l’édition électronique, Amazon a contrôlé jusqu’à près de 90 % du marché, ce qui constitue un monopole, quelle que soit la définition qu’on en a. La plupart des gens achetaient leurs e-books dans le format breveté Kindle, qu’on trouvait uniquement sur Amazon et lisible sur le seul appareil d’Amazon. D’autres fabricants de liseuses ont fait en sorte que leur modèle puisse accepter le format d’e-édition en open source qui permet aux clients d’avoir un choix plus large de fournisseurs pour acheter leurs e-books. Depuis, la part de marché d’Amazon décline, mais près de 60 % de tous les livres électroniques en Amérique continuent à être vendus par l’entreprise en format Kindle. Amazon a tout simplement trop de pouvoir sur le marché. Et quand son intérêt commercial entre en conflit avec l’intérêt général, l’intérêt général en souffre. »

C’est assez juste, et c’est aussi ce que déplore Peter Mayer, d’Overlook Press : « Tous les intéressés doivent mener une réflexion approfondie, pas seulement sur leurs métiers mais aussi sur leur monde. J’ai grandi dans un microcosme où l’on s’affrontait mais où l’on formait aussi une communauté : auteurs, rédacteurs, agents, éditeurs, grossistes, vendeurs et lecteurs. J’espère, inquiet comme je suis de la trajectoire actuelle de l’édition, que nous ne nous retournerons pas un jour, assis sur une souche comme le petit garçon du conte de Shel Silverstein L’Arbre généreux, sur un paysage de terrain vague aride. »

Cet article est paru dans The Nation le 18 juin 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Christine Ferrand : « La messe n’est pas dite »

Notre ministre de la Culture a récemment dénoncé le « comportement destructeur » d’Amazon « pour les librairies ». Que vous inspire ce propos ?

L’impact d’Amazon sur le réseau des libraires est énorme. Quand les gens savent précisément quel livre ils veulent, plutôt que de risquer de ne pas le trouver en magasin et devoir attendre huit jours, beaucoup optent pour le service rapide rendu par Amazon. Pour le libraire, même de taille moyenne, entretenir un fonds efficace est devenu un vrai casse-tête. Mais la messe n’est pas dite. Avant l’épouvantail d’Amazon, on agitait celui de la Fnac et autres grandes surfaces culturelles, aujourd’hui en difficulté. Pour les petites librairies indépendantes, la surface du magasin est une donnée essentielle : en dessous de 100 m2, elles peuvent difficilement s’en sortir. Les maisons de la presse, qui subissent de surcroît la crise de la presse, sont elles aussi fragilisées. Mais on assiste depuis quelque temps, en France comme ailleurs, à une prise de conscience profonde de l’intérêt de la librairie indépendante.

Que pensez-vous de la vogue du « buy local » ?

C’est tout à fait sérieux et c’est une très bonne nouvelle, tant pour les libraires que pour les éditeurs. Ceux-ci ont en effet pu vérifier que les professionnels ont un pouvoir de prescription que le Net ne remplace pas. Les libraires ont su exploiter le mouvement, notamment en se regroupant pour créer des sites intelligents qui permettent à l’acheteur de retenir ou commander en ligne un livre qu’il ira chercher dans son magasin. Paris Librairies (parislibrairies.fr) en est un bon exemple, comme le site de l’association des libraires de l’Est parisien (librest.com) ou celui que l’association des libraires de Nice vient de créer… De nombreuses initiatives tendent aussi à transformer la librairie en un lieu d’animation culturelle et de convivialité. L’avenir est à ceux qui se décarcassent pour aller au-devant du public, en organisant des rencontres, un coin café, un espace pour les enfants, un restaurant… voire en vendant de surcroît d’autres choses que des livres.

On a l’impression que les petites librairies disparaissent de plus en plus du paysage. Qu’en est-il vraiment ?

En réalité, beaucoup se créent aussi. Dans Livres Hebdo, entre 2007 et 2012, nous avons vu naître 160 librairies indépendantes. Et nous avons fait récemment une enquête pour voir ce qu’elles étaient devenues. Le taux de mortalité est relativement faible, proche de 20 % en six ans, ce qui est plutôt correct par rapport au taux de mortalité moyen des entreprises qui se créent [environ 50 %]. Mais on ne peut que constater une situation de plus en plus difficile. Avec un taux de rentabilité moyen tombé à 0,3 %, la librairie est devenue très fragile. La crise économique risque d’être fatale à toutes celles qui n’ont pas les moyens de faire le gros dos en attendant des temps meilleurs. Par ailleurs, bon nombre de librairies créées au début des années 1980 sont confrontées à des problèmes de succession complexes, qui compromettent l’avenir.

La France est apparemment le seul pays où l’État apporte une aide directe aux libraires. Que pensez-vous de cette originalité ?

L’État s’est préoccupé des librairies au début des années 1980, au moment du développement de la Fnac et de la montée en puissance de la grande distribution. Cela a donné la loi Lang sur le prix unique du livre qui demeure l’un des dispositifs les plus importants du secteur aujourd’hui. Mais on observe depuis quelques années une nouvelle prise de conscience des pouvoirs publics, sous l’impulsion des professionnels et de manifestations comme les premières Rencontres de la librairie organisées à Lyon par le Syndicat de la librairie française (SLF). Cette sollicitude de l’État pour le commerce de livres est une bonne chose. Cela témoigne d’une prise en compte de l’enjeu culturel qu’il représente. Mais c’est à double tranchant. Il ne faudrait pas que la librairie soit assimilée à une sorte de musée, à un élément du patrimoine qu’il s’agirait de protéger.

« L’éditeur du futur fait de l’édition numérique, de l’impression à la demande et des petits tirages », déclarait récemment Jane Friedman, ancienne patronne de HarperCollins reconvertie dans l’édition numérique. Quel est votre sentiment ?

L’impression à la demande est clairement en train de changer la donne, tant du point de vue des coûts que du travail éditorial. Mais c’est surtout vrai pour les livres universitaires, les ouvrages réputés « difficiles ». C’est donc une évolution très positive. Il y a aussi des secteurs entiers qui passent au numérique, comme le juridique, les annuaires, les dictionnaires. On voit se dessiner une évolution à deux vitesses : une partie du marché sera dominée par le numérique, mais, dans l’autre, le papier est appelé à résister, ne serait-ce que pour assurer la promotion des titres en librairie.

La lecture numérique vous paraît-elle de nature à attirer de nouveaux lecteurs ?

Les données disponibles montrent que ce sont les grands lecteurs d’un certain âge qui se sont approprié les liseuses (du genre Kindle). Ce n’est pas un produit d’appel pour les jeunes. C’est un peu moins vrai pour la tablette (du genre iPad), mais celle-ci propose également des films, des jeux, etc. Elle offre d’autres tentations et n’est donc pas forcément l’amie du livre. Or la tablette gagne du terrain sur la liseuse. Cela dit, il est probable que les supports numériques attirent de nouveaux lecteurs dans certains domaines. Aux États-Unis, les littératures de genre, comme la science-fiction, les romans érotiques, la fantasy (dans le sillage de Tolkien ou de Narnia), le polar, le roman sentimental, ont été les premières concernées : Harlequin USA fait la moitié de son chiffre d’affaires en format numérique. Très vite, les lectrices de cette collection se sont mises à télécharger quatre ou cinq romans pour leur week-end. En France aussi, plusieurs éditeurs y croient, comme Jean Arcache, qui dirige Place des Éditeurs, la filiale d’Editis, François Laurent chez Univers Poche avec le label 12-21 ou encore Jean-François Moruzzi, un ancien d’Hachette qui vient de lancer une librairie érotique sur Internet. La vogue de l’autopublication en ligne attire sans doute aussi de nouveaux lecteurs (la première version du plus grand bestseller de ces dernières années, Cinquante nuances de Grey, a été autoéditée sur le Net).

Est-il vraiment de plus en plus difficile, comme l’a récemment souligné le P-DG d’Hachette Livre, Arnaud Nourry, de publier des livres difficiles ?

C’est indéniable. Il faut désormais un faisceau de plusieurs médiateurs pour qu’un livre un peu difficile et de qualité réussisse à percer. Les exceptions restent des exceptions, comme en ce moment Un été avec Montaigne d’Antoine Compagnon. La notion même de livre de qualité est en crise. Le niveau d’exigence a tendance à baisser. Ce qu’on cherche en achetant un ouvrage, c’est d’abord à se divertir. Il y a d’ailleurs un aspect positif à la chose : devenu un bien de consommation courant, le livre est de plus en plus acheté comme cadeau. Ce qui concorde bien avec ce que soulignent les études depuis maintenant une vingtaine d’années : alors que le nombre de grands lecteurs a tendance à diminuer, le nombre de lecteurs occasionnels augmente.

« Je pense que les parents veulent que leurs enfants lisent des livres papier », dit Jack Jensen, P-DG de l’éditeur indépendant californien Chronicle Books. Est-ce un vœu pieux ou une réalité porteuse d’espoir ?

On manque de données sur l’évolution des pratiques de lecture chez les jeunes, mais le succès des séries de fantasy qui se sont installées dans le sillage d’Harry Potter est un signe positif : ainsi Eragon de Christopher Paolini ou les livres de la Québécoise Anne Robillard. Ces ouvrages destinés aux 12 ans et plus se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires !

Propos recueillis par O.P.-V.

Christine Ferrand est rédactrice en chef de Livres Hebdo, le principal magazine professionnel consacré au monde du livre en France.

François Gèze : « Un problème de position dominante »

Amazon est un formidable outil d’accès aux livres. Pour l’éditeur que vous êtes, peut-on dire que les effets positifs d’Amazon l’emportent sur les effets négatifs ?

À court terme, la réponse est apparemment oui, même si c’est en partie une illusion. Pour l’acheteur, c’est bien sûr un moyen très pratique de se procurer dans un délai très court à peu près n’importe quel livre. Pour l’éditeur, c’est un canal de distribution important. À La Découverte, nous avons 1 500 titres à notre catalogue et les ventes des livres du fonds représentent plus de la moitié de notre chiffre d’affaires. L’année dernière, 22 % de nos ventes se sont faites en ligne, dont les deux tiers sur Amazon. Nous sommes passés à 30 % au premier semestre 2013, ce qui signifie que nous faisons 20 % de notre chiffre d’affaires global via Amazon. C’est certes davantage que pour la moyenne des éditeurs français, dont le chiffre doit avoisiner les 10 %. Car notre fonds est pour l’essentiel composé d’ouvrages de sciences humaines. Aux États-Unis, la moyenne, tous éditeurs confondus, est de 28 % à 30 %, et sans doute 50 % pour les ouvrages de sciences humaines. Mais si la réponse est oui à court terme, il en va très différemment à moyen et long terme.

Pourquoi les effets négatifs l’emportent-ils à moyen terme ?

En raison d’une position dominante dont la seule raison d’être est de faire de l’argent. On le voit déjà clairement aux États-Unis, où Amazon menace d’aseptiser la librairie. La baisse globale de la rentabilité du secteur entraîne une diminution du nombre de points de vente. Or il est démontré que, plus il y a de points de vente, plus on vend de livres : on en vend deux fois plus dans une ville abritant cinq librairies moyennes que dans une ville qui n’accueille qu’une grosse librairie. Par ailleurs, la diversité est un facteur essentiel si l’on veut stimuler la nouveauté, l’originalité, la création. Le nombre de points de vente est donc aussi un gage de qualité. C’est d’ailleurs pour cette raison que la loi Lang avait instauré le prix unique du livre. Mais, aujourd’hui, cette mesure ne suffit plus.

Mais est-ce l’intérêt à long terme d’Amazon, qui devient lui-même éditeur, d’asphyxier l’originalité et la création ?

Les maisons d’édition créées ou achetées par Amazon ont uniquement pour objet de vendre des livres qui rapportent de l’argent rapidement. Par ailleurs, celui qui domine le marché finit par imposer ses conditions commerciales, en l’occurrence aux éditeurs et aux lecteurs. Amazon ne s’intéresse aucunement à l’idée de suivre et de promouvoir des auteurs qui ont quelque chose de neuf à dire, sur la longue durée. Seuls les vrais libraires sont capables de remplir ce rôle, et c’est pourquoi il est vital de se mobiliser pour les soutenir, comme nous le faisons par exemple avec l’Association pour le développement de la librairie de création (ADELC, créée en 1988 par Minuit, La Découverte, Gallimard et Le Seuil, rejoints depuis par de nombreux éditeurs).

Ne pensez-vous pas que les autorités de régulation de la concurrence vont bientôt s’intéresser au cas Amazon ?

Pour l’instant, cela n’en prend pas le chemin, puisque la justice américaine et la Commission européenne ont au contraire donné raison à Amazon contre Apple et les éditeurs. Le seul angle d’attaque envisagé aujourd’hui vient des autorités fiscales, qui cherchent le moyen d’ébranler le système sophistiqué que l’entreprise a mis en place pour échapper à l’impôt sur les sociétés.

Que pensez-vous du mouvement « buy local » ?

C’est une bonne surprise, parce que cela a l’air de produire des effets. Pour la première fois depuis longtemps, on a vu le nombre des librairies indépendantes augmenter aux États-Unis (lire l'encadré « La librairie américaine redresse la tête », p. 32). En Angleterre aussi, où le mouvement est plus récent, c’est un succès. Les ventes sur Amazon s’en sont ressenties.

En France, les initiatives prises par des collectifs de libraires pour créer des sites de vente en ligne n’ont pour l’instant pas eu d’effet significatif. Il n’est pas facile de lutter contre une entreprise qui, sur le marché français, propose quelque 1 100 000 références (livres d’occasion compris) et assure une livraison en un temps record (au moins pour les ouvrages neufs). C’est aussi la raison pour laquelle nous sommes nombreux à souhaiter que les libraires indépendants, avec le soutien des éditeurs, engagent une campagne « buy local » à la française, qui mettrait en avant les avantages pour les lecteurs d’acheter leurs livres dans les librairies de proximité.

Le marché des livres difficiles se porte-t-il aussi mal qu’on le dit ?

Dans mon secteur, celui des sciences humaines et sociales, je distingue trois catégories de livres : les ouvrages destinés à un large public (même si l’auteur est un universitaire de haut vol), ceux destinés à la formation (essentiellement aux étudiants de licence) et les livres de recherche. Les ventes sont en baisse dans ces trois catégories depuis de nombreuses années, mais le phénomène s’est nettement accentué depuis deux ans. C’est sans doute l’effet de la crise économique. Dans la catégorie grand public, la chute a été de 15 % à 20 %. Il existe des livres dont on se dit que nous aurions pu en vendre deux fois plus il y a trois ans seulement. Mais c’est dans la catégorie « recherche » que la baisse est la plus vertigineuse : les ventes sont tombées à 600-700 exemplaires en moyenne, voire parfois moins (contre plus de 2 000 au début des années 1980). Le secteur « formation », qui avait connu une forte hausse dans les années 1980, s’est quelque temps stabilisé, après quoi on a assisté à une érosion puis, récemment, à un net décrochage, au profit de Wikipédia et de toute cette culture du plagiat qui se répand aujourd’hui dans l’enseignement supérieur. C’est paradoxal, puisqu’une enquête menée par l’université de Toulouse montre que les étudiants qui réussissent le mieux sont ceux qui lisent le plus de livres (1).

La crise économique que vous évoquez n’a-t-elle pas surtout renforcé la tendance déjà très ancienne au déclin de la lecture « sérieuse » ?

La baisse du nombre des grands lecteurs est indéniable, surtout chez les 15-25 ans, ce qui est préoccupant. Olivier Donnat, au ministère de la Culture, a fait une étude rétrospective montrant que les habitudes de lecture acquises entre 15 et 25 ans se conservent tout au long de la vie. Les gros lecteurs sont aujourd’hui pour une bonne part les retraités qui étaient déjà des lecteurs avides dans leur jeunesse. La raréfaction de cette catégorie chez les 15-25 ans n’est pas un bon signe pour l’avenir de l’édition des livres de qualité.

Vous avez déclaré récemment que l’impression à la demande est une révolution plus importante que le livre électronique. Que voulez-vous dire ?

Le coût des machines permettant d’imprimer un livre à l’unité a beaucoup baissé depuis deux ans. C’est très intéressant pour les éditeurs qui ont un fonds conséquent, parce que cela permet, quand un ouvrage est épuisé, de le publier à la demande, exemplaire par exemplaire, au lieu de le laisser mourir faute de pouvoir refaire un tirage en nombre. C’est d’autant plus intéressant en sciences humaines et assimilées que les pratiques de lecture ont changé, en bien cette fois. Les années 1960-1970 étaient des années d’hyper-panurgisme, tout le monde se précipitant en même temps sur le livre à la mode. Aujourd’hui, la curiosité n’a pas disparu, mais elle est éclatée. C’est une curiosité de niche : quand on s’intéresse à un sujet, on veut tout lire sur lui.

Dans un univers de plus en plus électronique, comment voyez-vous évoluer la place du livre papier ?

Ce sera très variable selon les types de livres. Des pans entiers de l’édition ont basculé presque complètement, et de longue date, dans l’univers numérique (sciences exactes, encyclopédies, droit…). Par ailleurs, l’expérience américaine montre que le livre électronique est devenu majoritaire dans les ventes de romans grand public. À l’inverse, les ouvrages de sciences humaines sont peu lus sur tablette ou liseuse – même si l’usage des « bibliothèques numériques » comme Cairn.info tend à se développer pour les publications de recherche. On peut donc parier que les livres « de création » (en fiction comme en non-fiction) resteront longtemps diffusés surtout sous forme imprimée.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Ingénieur des Mines, François Gèze dirige depuis 1982 les éditions La Découverte, devenue filiale d’Editis, qui appartient au groupe espagnol Planeta. La Découverte est une maison engagée à gauche, spécialisée dans les essais et les livres de sciences humaines.

Renny Aupetit : « Arrêtons de dire que tout est la faute d’Amazon ! »

Les petites librairies semblent disparaître, mais une récente enquête de Livres Hebdo montre que beaucoup se créent aussi, de manière assez pérenne. Quelle vision avez-vous du paysage actuel ?

Nous ne disposons pas de statistiques de qualité. En gros, tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a à peu près deux mille librairies indépendantes en France. En tenant compte des créations et des disparitions, ce chiffre est probablement à peu près stable depuis au moins l’an 2000. Comme à l’époque, ces deux mille librairies ne forment que 20 % du marché. En 2012, les grandes surfaces, spécialisées ou non, représentaient 42 % des ventes de livres, soit un peu plus qu’en 2000, mais, avec la fermeture de Virgin et autres, leur part devrait baisser.

Comment interprétez-vous, précisément, la faillite des magasins Virgin, la fermeture de plusieurs librairies Chapitre et les difficultés de la Fnac ?

Même si le marché du livre baisse d’environ 3 % par an (1), la décision de ces trois opérateurs de se désengager ne signifie pas que leur activité dans ce domaine n’était pas rentable, mais qu’elle ne l’était pas assez aux yeux des actionnaires. Chapitre, c’est un fonds de pension américain, la Fnac c’est le groupe Pinault, Virgin est une multinationale qui a bien d’autres activités. Il ne faut donc pas surinterpréter. En revanche, j’observe que ces enseignes ou au moins certaines d’entre elles avaient perdu de vue le métier de libraire. Les vendeurs de la Fnac sont de simples magasiniers. De nombreux clients ont fini par s’en rendre compte et cela a pesé sur les ventes. Les difficultés de ces acteurs ont permis de rappeler que la librairie est fondamentalement un métier d’artisan. C’est sous cette forme qu’elle a un avenir.

Cette remarque vaut aussi pour les grandes surfaces non spécialisées, j’imagine ?

Oui, et elles aussi se posent des questions, car finalement la librairie indépendante, malgré ses difficultés, se porte plutôt mieux. Ce qui distingue ces opérateurs, c’est qu’ils sont installés à la périphérie des villes. Cela correspond au mouvement général, très ancien, de regroupement du commerce de grande consommation, en particulier alimentaire, hors des centres-villes. Le premier espace culturel Leclerc date de 1989. Ces grandes surfaces captaient déjà près de 18 % du marché du livre en 2000. Bien que les espaces Leclerc se soient multipliés (230 en 2013), le paysage n’a donc guère changé. Quelques librairies indépendantes ont d’ailleurs cherché à occuper le terrain, comme Sauramps à Montpellier (avec Odysseum, un centre commercial à la périphérie).

Comment mesurer l’impact de la vente en ligne ?

Il faut bien voir que la vente en ligne a en partie pris la place de la vente par correspondance, qui a toujours occupé une place importante. En 2000, la VPC, y compris les clubs (France Loisirs, etc.), représentait plus de 20 % du marché. En 2012, Internet a fait 17 % (2) et la VPC encore 14 %. En fait, le e-commerce mord un peu sur tous les canaux de distribution.

Pourquoi Amazon fait-il les deux tiers de la vente de livres en ligne ?

Parce que, quand le phénomène s’est développé, la plupart des librairies ont laissé faire ou y sont allées en ordre dispersé (la Fnac, Decitre…). Elles n’ont pas compris l’enjeu (certaines ne l’ont d’ailleurs toujours pas compris). Les libraires ne se sont pas rendu compte qu’on pouvait être champion dans sa rue ou son quartier, voire dans sa ville, mais inexistant sur Internet. Après s’être réveillés un peu tard, certains d’entre eux ont choisi la pire des solutions : compter principalement sur des subventions. Ce fut le projet « 1001 libraires », né en 2011 et mort l’année suivante après avoir englouti 2,2 millions d’euros. Les seules initiatives qui peuvent donner un résultat sont celles qui viennent de la base et sont autofinancées : l’union fait la force ! Librest, par exemple, la structure que j’ai créée (avec quand même quelques aides publiques), regroupe des libraires de l’Est parisien. Nous permettons à l’internaute de trouver le livre qu’il cherche dans sa librairie en une demi-journée, grâce au partage de l’information sur nos stocks, à l’achat d’un distributeur et d’une camionnette pour le transport. Nous fournissons un livre exactement comme une pharmacie obtient un médicament pour son client. Nous avons ensuite étendu le système sur un site national, lalibrairie.com, qui fédère aujourd’hui 950 libraires.

D’après la dernière enquête, le taux de rentabilité moyen des libraires indépendants est de 0,3 %. Il y a donc un problème structurel. Comment l’analysez-vous ?

Pour commencer, il faut arrêter de dire que c’est la faute d’Amazon. Le site américain est une entreprise ambitieuse et prédatrice, mais si elle pose problème, elle n’est pas un problème en soi. Je m’explique. Amazon pose problème parce qu’elle se livre à l’évasion fiscale à grande échelle (lire p. 33), parce qu’elle parvient en même temps à obtenir des pouvoirs publics des subventions mirobolantes (5 500 euros par CDI créé à Chalon-sur-Saône récemment…). Mais si elle réussit ces tours de force, c’est finalement de la faute des hommes politiques français et des hauts fonctionnaires de Bruxelles. Pour nous, Amazon doit être considéré comme un concurrent, au même titre que la Fnac ou les espaces Leclerc naguère. C’est de notre faute, à nous les libraires, si nous n’avons pas vu le coup venir et si nous avons à présent dix ans de retard sur Internet. Balayons devant notre porte. C’est vrai que 0,3 % de rentabilité ce n’est pas beaucoup, d’autant que la principale variable d’ajustement, c’est bien connu, est souvent le salaire du patron. Mais la plupart des librairies sont mal gérées. Ma librairie, Le Comptoir des mots, 140 m2 dans le XXe arrondissement de Paris, fait 5 % de rentabilité. C’est possible, sans acrobaties particulières. Si j’avais une proposition à faire, ce serait de créer une business school pour libraires !

Dans quelle mesure le prix unique du livre instauré par la loi Lang en 1981 reste-t-il un élément protecteur ?

Il y a là un sujet tabou, parce que ce système est devenu une autre raison de la faible rentabilité de la librairie. Le prix unique avait été établi à l’origine pour contrer le dumping pratiqué par la Fnac (qui rappelle les pratiques d’Amazon). Le problème, c’est que les éditeurs se sont vus autorisés, en amont, à fixer le montant de la remise accordée aux libraires. Chacun de nous est suspendu à la stratégie du fournisseur (les principales maisons d’édition sont aujourd’hui des multinationales), qui peut décider que notre remise sera de 35 %, ou moins, ou plus. À 30 % ce n’est pas jouable, nous achetons les livres trop cher. La librairie est le seul commerce où cela se passe de cette façon. C’est le dommage collatéral du prix unique du livre. L’éditeur est devenu le pompier pyromane. Il y a là un vrai facteur de paupérisation du libraire. Il faudrait remettre la loi Lang sur le métier, en faire une version 2, pour instaurer un taux unique de la remise.

Il est frappant de constater que, malgré la percée des ventes sur Internet, le marché global du livre, en France comme aux États-Unis, est en baisse depuis 2008. Comment l’interprétez-vous ?

Internet, qui donne une nouvelle visibilité au livre, n’est pas la principale cause des difficultés de la librairie. La vraie raison, c’est le déclin de la lecture. Un Français sur deux ne lit pas de livres. Au temps des smartphones, celui qui lisait trois heures par jour est passé à deux. Les grands lecteurs sont de plus en plus âgés, et l’on ne sait pas ce qui va se passer avec les jeunes qui n’ont jamais vécu dans un monde sans Internet ni téléphone mobile.

Est-ce à dire que la librairie devra se tourner vers d’autres activités ?

C’est déjà ce qui se passe, en réalité, même s’il n’y a pas de modèle économique simple. Il faudra trouver le moyen de rentabiliser les activités culturelles. En province, où le mètre carré est moins cher qu’à Paris, des librairies installent un café, qui devient un lieu de rencontre. D’autres se mettent à vendre des DVD, de la musique…

Quel est l’impact du livre numérique et comment voyez-vous l’évolution sur ce plan ?

C’est une menace mais ce n’est qu’une menace. Pour l’instant, le marché français reste très restreint, à moins de 2 %. Il y a beaucoup d’intox à ce sujet, car la demande est en réalité très faible. Face aux tablettes (iPad et autres), les liseuses (Kindle et autres) n’ont pas d’avenir parce qu’elles offrent beaucoup moins de fonctionnalités. Mais la dernière enquête sur les tablettes montre qu’elles ne sont utilisées qu’à 10 % pour la lecture. Je pense qu’à terme les e-books ne seront pas achetés par les particuliers mais proposés en contenu gratuit par de grands opérateurs, comme Orange, comme élément du package. Ce sera un peu comme la radio : on ne paie pas pour l’écouter ; de même on ne paiera pas pour lire un e-book, sauf dans des domaines techniques ou professionnels. Pour le libraire, le e-book n’est donc pas un marché. Nous n’avons aucune raison de nous y intéresser. Nous n’avons pas à investir le moindre euro sur ce marché.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Ancien généticien à l’Inra puis publicitaire, Renny Aupetit dirige la librairie Le Comptoir des mots dans le XXe arrondissement de Paris et le réseau Librest (libraires de l’Est parisien). Il a également lancé le site lalibrairie.com.

Comme la radio ?

Le mot « e-book » est appelé à disparaître. Il sera remplacé par « book ». En bon français, par « livre ». L’avenir du livre, c’est donc le livre. Sauf qu’il ne sera plus sur papier. Telle est du moins la prédiction de l’un des concepteurs du Kindle d’Amazon, qui l’écrit en fanfare dans un « livre » qui vient de paraître – sur papier et en format électronique : Burning the page (« Brûler la page »). Cela rappelle une couverture un peu plus ancienne de Business Week, où l’on voyait un livre en flammes, dont le titre était « Amazon veut brûler le business du livre ». Chez nous, la ministre de la Culture dénonce le « comportement destructeur d’Amazon pour les librairies ». Le problème de l’avenir, c’est qu’il concerne le futur. Dans tous les domaines un tant soit peu compliqués, « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » est jonché des cadavres de prédictions fausses.

L’une des difficultés du sujet est la notion même de livre. La question de l’avenir ne se pose pas du tout de la même manière pour un éditeur d’ouvrages juridiques et pour un éditeur littéraire, par exemple. Quand nous évoquons nos craintes sur l’avenir du livre, la plupart d’entre nous avons en tête la question du livre de qualité, qui ne représente qu’une faible fraction du marché. Or il y a gros à parier que son avenir, qu’il soit sur papier ou non, dépend avant tout de l’appétit qu’auront pour ce type d’ouvrages les digital natives. Toutes les études montrent que ledit appétit est en baisse sensible dans les pays riches. Parallèlement, les enquêtes montrent aussi que les lecteurs, même accros de l’e-book, préfèrent le papier quand il s’agit de se plonger dans un texte un peu exigeant. L’objet livre lui-même résistera en fonction de la demande. Y compris le livre papier, qui est un superbe objet technologique, comme le remarque l’économiste James Surowiecki : facile à lire, portable, durable, bon marché. À quoi il faut ajouter le rapport quasi charnel qui s’établit avec chacun de ces objets en particulier, ce qui n’est pas le cas du texte sur liseuse ou tablette, inodore et sans saveur. Ce n’est pas par masochisme qu’Amazon est devenu lui-même un éditeur de livres papier : tout prédateur qu’il est, le géant américain mise aussi sur l’avenir de ce segment du marché. Le pari est que le livre fera comme la radio, qui a si bien résisté au déferlement de l’audiovisuel puis à la vague Internet.

 

14 faits & idées à glaner dans le numéro 47

• Le « mystérianisme » est la position selon laquelle l’esprit humain est incapable de comprendre la conscience.

• Les oulipiens sont « des rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ».

• Joyce Carol Oates : « Il n’y a pas de plan de carrière en littérature. »

• 2,7 milliards d’êtres humains sont connectés à Internet.

• Rapporté à la population, il se vend deux fois plus de livres aux États-Unis qu’en France.

• Une civilisation sans librairies est inimaginable.

• Les tablettes ne sont utilisées qu’à 10 % pour la lecture.

• Un mammifère sur quatre est une chauve-souris.

• Nous devenons indifférents aux problèmes qui semblent n’avoir pas de fin, comme la famine en Afrique.

• Exercer son jugement moral exige bien plus que se mettre à la place d’autrui.

• La culture de la célébrité fait partie intégrante du modèle actuel du capitalisme.

Google Traduction n’est que la somme robotisée d’un travail humain qualifié.

• Les chimpanzés ont une certaine idée de la mort.

• Il existe 86 741 mots en anglais écrit, dont l’anglais parlé n’utilise que 400 à 600.

Joyce Carol Oates : « J’aime travailler avec des personnages extrêmes »

 

À 75 ans, Joyce Carol Oates est considérée comme l’un des plus grands écrivains américains contemporains. Auteur d’une œuvre prolifique, faite de plus d’une cinquantaine de romans, mais aussi de nouvelles, de pièces de théâtre, d’essais et de poésie, elle a notamment reçu le prestigieux National Book Award pour Eux et le prix Femina étranger pour Les Chutes. Régulièrement pressentie pour le prix Nobel, elle est professeur de littérature à Princeton. Les éditions Philippe Rey publient le 3 octobre Mudwoman, dont Books avait rendu compte dans son numéro 35 (septembre 2012).

 

Vous avez écrit, en cinquante ans de carrière, un nombre de livres inouï : plus de cinquante romans, ainsi que des nouvelles, des essais, des pièces de théâtre, de la poésie… Après quoi courez-vous ? Le succès ?

Oh, le succès peut venir par surcroît, mais je ne crois pas que ce soit le but initial d’un artiste. En tout cas, cela n’a jamais été le mien. Tout commence par le désir de créer une œuvre intéressante. L’enfant qui raconte des histoires – et cela commence par là, non ? – ne pense pas au succès. Il n’y a pas de plan de carrière en littérature. On réfléchit au jour le jour, avec chaque livre qu’on a devant soi. Un peu comme l’épouse qui prépare le dîner, au début d’un mariage, sans songer un seul à l’instant qu’elle sera peut-être mariée au même homme pendant cinquante ans, sans songer un seul instant à tous ces dîners qu’ils partageront et à toutes les vaisselles qu’ils feront ensemble. Je ne savais pas que j’écrirais tant de livres, je ne savais pas que je deviendrais aussi prolifique.

Mais la productivité, vous savez, c’est très relatif. Et puis cela n’a vraiment aucune importance. La seule chose qui compte, au final, ce sont les livres les plus forts, ceux qui restent, et qui ont peut-être besoin pour naître que beaucoup d’autres soient écrits. Tout comme un jeune poète doit parfois écrire des centaines de poèmes avant d’aboutir à son premier texte important. Cela dit, chaque livre est une aventure qui m’absorbe totalement, chaque livre me donne le sentiment d’être celui pour lequel je suis née, la raison par excellence pour laquelle j’écris.

 

Écrire vous rend heureuse ?

Immensément. C’est très excitant, fascinant. Lorsque je peux travailler pendant quelques heures, et parvenir à un résultat satisfaisant, je suis comblée. Le problème, c’est que je suis aussi souvent frustrée, anxieuse, parce que je n’ai pas assez de temps, que telle ou telle journée est trop remplie, et que je néglige le travail d’écriture. C’est pourquoi je me lève souvent très tôt pour écrire, vers 7 heures du matin, quand la maison est encore ensommeillée, qu’il n’y a pas de nouveaux e-mails et que je peux travailler une heure ou deux avant que la journée ne démarre vraiment. Il m’arrive aussi de travailler la nuit. Dans tous les cas, la petite pulsation du roman se poursuit tout au long de la journée, quoi que je fasse. Je peux aussi écrire dans le taxi, comme je l’ai fait hier, au milieu des encombrements. J’ai passé une heure et demie dans le taxi, entre l’aéroport et le centre de Paris ; alors j’ai sorti mon ordinateur, et j’ai travaillé sur une nouvelle en cours. J’étais ravie.

 

Vous parvenez à oublier tout le reste et à vous concentrer aussi vite, juste pour une demi-heure ou heure ?

Oublier tout le reste, peut-être pas, mais suffisamment pour pouvoir écrire, oui. C’est un peu comme le jardinage : si vous avez une demi-heure, vous vous précipitez au jardin ; vous n’oubliez pas pour autant le reste du monde, mais cela vous permet de faire quelques petites choses, arracher de mauvaises herbes, cueillir un bouquet de fleurs. Et vous n’avez pas perdu votre temps. Le plus contrariant pour un écrivain, c’est l’idée du temps que l’on passe à faire autre chose…

 

Vous disiez que le métier d’écrivain commence avec l’enfant qui raconte des histoires. Est-ce ainsi que cela a commencé pour vous ?

Oui, j’ai toujours écrit, d’une certaine façon. Comme tous les enfants, j’aimais raconter des histoires. Avant de savoir lire et écrire, je les dessinais. J’ai grandi dans une petite ferme, alors je croquais les animaux, les poulets, les gens. Et, en bas de chaque page, je faisais un drôle de gribouillis. En fait, j’imitais la graphie des adultes, parce qu’en réalité je ne savais pas encore écrire. Mais ce n’est qu’à 14 ans, quand ma grand-mère m’a offert une machine à écrire, que j’ai vraiment décidé d’apprendre cet artisanat qu’est le métier d’écrivain. Et je suis entrée dans une phase beaucoup plus disciplinée de ma vie. J’ai lu Hemingway, Faulkner, Fitzgerald en analysant la structure, la construction, pour apprendre comment un auteur s’y prenait pour offrir au lecteur une histoire. Je me suis entraînée en écrivant livre sur livre, et en les mettant au panier aussitôt après les avoir achevés. Je me souviens d’un ensemble de trois cents pages de nouvelles imbriquées, qui devait avoir pour modèle Cinquante mille dollars, d’Hemingway, en bien plus romantique. Il y avait aussi un roman démesuré qui avait vaguement pour modèle Le Bruit et la Fureur, de Faulkner…

 

Quels sont vos secrets d’écriture ? Comment procédez-vous ?

Le secret, c’est peut-être le temps que je prends pour contempler. J’aime courir dans la campagne, marcher en forêt. Et, dans ces moments-là, mon imagination se met en marche et je vois défiler dans ma tête comme de petits films. Sans mots. Quand je rentre à la maison, je prends des notes à partir des souvenirs que me laisse cette contemplation. J’entasse les pages. Et je me mets à mon ordinateur. Alors, j’imprime, je souligne, je fais des plans, j’organise les chapitres du roman. La vision informe que j’ai eue en marchant ou en courant devient une histoire écrite. Je suis incapable de m’asseoir de but en blanc devant une page blanche. J’ai besoin d’imaginer d’abord. Après quoi la structure évolue souvent. Je découvre des pages de notes que je voulais à l’origine intégrer au récit, mais je change d’avis et je ne m’en sers pas. Je raccourcis ou je supprime de nombreuses scènes. Dans Blonde, le livre que j’ai consacré à Marilyn Monroe, j’ai éliminé des chapitres entiers. Je fais un énorme travail de mise en forme. Je dois passer à peu près 90 % de mon temps à corriger ce que j’ai écrit.

 

Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencée ?

J’ai tellement lu, depuis des années, ceux qui m’ont marquée sont si nombreux et divers, que je dois être une sorte de mosaïque de tous… Il y a Thoreau, James Joyce, Thomas Mann, Flaubert. Et puis Hemingway, Walt Whitman, Emily Dickinson dont je me sens très proche. Parmi les contemporains, Richard Ford, Philip Roth, Russell Banks, John Updike. Ah, et Stendhal, que j’ai enseigné à l’université et qui m’a beaucoup marquée. Je suis très sensible à sa définition, dans Le Rouge et le Noir : « Un roman, c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin. » Je suis comme lui convaincue que la littérature de qualité a pour objet la réalité sociale. Mais, pour moi, le miroir n’est pas seulement tourné vers l’extérieur. Il se tourne aussi vers l’intérieur, vers la psychologie des personnages. Si je devais me situer dans un genre, ce serait le réalisme psychologique.

 

Votre dernier roman paru en France, Le Mystérieux Mr Kidder, plonge une nouvelle fois le lecteur dans un univers peuplé de personnages inquiétants. Où puisez-vous vos sujets, vos héros ?

Il m’arrive souvent de commencer par choisir le décor. Certains lieux me paraissent mystérieux et fascinants, et j’aime imaginer les individus qui y vivent. Les habitants me semblent parfois très représentatifs des lieux. Je viens du nord de l’État de New York, une région très particulière, avec ses paysages austères et ses grandes villes industrielles. Je découvre des connexions quasi mystiques entre les personnages et les lieux. Il y a toujours un je-ne-sais-quoi d’énigmatique qui m’inspire dans les décors. La relation spirituelle entre les êtres et les lieux de leur enfance, par exemple, ou avec certains paysages. Je n’écris presque jamais sur des personnages qui ne viennent pas d’un endroit spécifique. Quelquefois, pour moi, le lieu est un personnage.

 

Cette sorte d’inspiration géographique qui est la vôtre irrigue d’ailleurs ce roman…

Tout à fait. L’intrigue du Mystérieux Mr Kidder se déroule dans une station balnéaire huppée du New Jersey, un endroit où se rencontrent et se côtoient, le temps d’un été, le monde des privilégiés et celui des domestiques que les premiers ont engagés pour les vacances. Si vous longez en voiture l’océan, vous croisez toutes ces nounous qui promènent les enfants, des jeunes filles issues d’un milieu ouvrier. Pour moi, cette côte représente un intéressant mélange de différents milieux, qu’on ne pourrait peut-être pas trouver ailleurs. Et j’ai construit l’intrigue à partir de là, de deux personnages que tout oppose sur le plan social, et qui avaient peu de chances au départ de se fréquenter. Encore une fois, la réalité sociale, les tensions entre les différentes classes, me passionne. Le drame qui en découle est le sujet même du roman. C’est sans doute un peu à cause de l’histoire de ma vie. Je viens d’un milieu très modeste. J’ai toujours voulu célébrer dans mes livres l’effort qu’ont dû faire des gens comme mes parents et mes grands-parents, pour appartenir à la société américaine des années 1920-1930.

 

La politique vous intéresse ?

Je suis évidemment immergée dans la vie politique et dans la vie culturelle de l’Amérique sur laquelle j’écris. Je suis féministe, plutôt de gauche, concernée par les droits des animaux. J’utilise Twitter, que j’aime beaucoup, pour commenter et voir commentée l’actualité. C’est un moyen de communication radicalement nouveau, du moins à son meilleur niveau ; un forum pour l’échange d’impressions formulées à la manière de haïkus. Écrire des tweets exige une discipline qui rappelle l’écriture poétique, où chaque mot, et même chaque signe de ponctuation, compte. C’est aussi une sorte de vaste magazine où chacun propose des liens vers des enquêtes et des vidéos sur Internet.

En revanche, la politique en tant que telle ne m’intéresse pas beaucoup. Rien n’est plus éphémère que le pouvoir.

 

L’impact des nouvelles technologies sur l’avenir des livres et des écrivains ne vous inquiète pas ?

Ma religion n’est pas faite. J’ai lu sur un Kindle. Mais cet appareil n’a fonctionné que huit mois. Les livres ont l’avantage de n’avoir pas besoin d’être réparés.

Une chose qui ne disparaîtra pas, c’est le goût de l’espèce humaine pour les histoires. Certes, les gens trouvent aujourd’hui les histoires qu’ils aiment tant plutôt dans les films ou les séries télévisées, qui sont souvent très bien écrites et me rappellent les œuvres de Dickens, avec leurs intrigues, leurs personnages puissants et leurs rebondissements. Ce qui nous éloigne bien sûr de la grande intériorité d’un Henry James. Cela n’en reste pas moins de vraies histoires. L’écriture est plus que jamais essentielle à la société.

 

Que pensez-vous du rôle de l’écrivain dans la société ?

Il est fondamental. Les écrivains ont toujours contribué à l’éveil des consciences. La littérature a toujours fourni des modèles aux êtres humains, même si la télévision et le cinéma ont parfois pris le relais aujourd’hui, comme je l’ai dit, et que ce n’est pas toujours bien. L’art de qualité est celui qui, selon la théorie classique de la tragédie, rend les gens plus nobles. Lorsqu’on lit un poème de Walt Whitman, on ressent comme une dilatation de l’esprit.

J’aime beaucoup les biographies d’écrivains, où l’on peut trouver des modèles auxquels s’identifier. Dans la biographie de Tolstoï, de Mann ou de Mozart, il y a bien sûr des anecdotes, mais aussi des éléments spirituels et intellectuels qui élèvent l’âme. Comme lorsqu’on est en présence d’un être supérieur, et que l’on écoute avec attention ses paroles…

 

Pourquoi votre univers est-il si sombre ? À cause de ce coq qui vous blessait les genoux quand vous nourrissiez vos poules, enfant, comme vous l’avez un jour confié ?

Je racontais une histoire, comme un conte… Mais je ne pense pas qu’on devienne écrivain à cause d’un pauvre coq ! Mon univers est sombre parce que, dans la tradition de Shakespeare, je suis attirée par « la vie et sa complexité ». C’est le roi Lear qui révèle au fil de la pièce toute la profondeur de son âme. C’est pourquoi j’aime travailler avec des personnages extrêmes, qui montrent à quel point l’être humain peut changer, se transformer à force de courage, et triompher. C’est ce qui m’a fascinée dans l’écriture de Blonde, où je raconte la métamorphose de la petite orpheline Norma Jeane Baker en ce miracle, ce monument que fut Marilyn Monroe, avec son ardeur inouïe au travail, sa façon d’aller de l’avant.

 

On accuse parfois votre œuvre d’être trop violente. Que vous inspire cette remarque ?

Elle m’exaspère. Cette question m’a été posée pour la première fois en 1980 par un jeune Polonais lors d’une conférence à l’université de Varsovie, et je l’ai depuis entendue partout : à Berlin, à Budapest, à Oslo, à Bruxelles, à Helsinki, à Londres, à Detroit, à New York… Cette question est tellement naïve ! Comme si l’histoire n’était pas une succession de guerres sanglantes ! Le fait qu’elle m’ait été posée à Varsovie, la ville où l’insurrection du ghetto a fait 200 000 morts, la ville réduite en cendres par l’armée allemande battant en retraite, avec l’armée rouge tranquillement stationnée à quelques kilomètres de là pendant cinq semaines, est à la fois d’une tristesse et d’une ironie folles. Pourquoi serait-il aberrant pour un écrivain ou un artiste de percevoir cette réalité de la violence ? Franchement, étant donné le nombre de pages que j’ai écrites dans ma vie, et le nombre d’incidents vraiment violents qui s’y trouvent, c’est-à-dire très peu, je ne crois pas que l’on puisse m’accuser de violence. Mais j’écris sur le mal. L’un des moteurs de l’écriture consiste à confronter la part éduquée, civilisée, de l’être humain à sa part de sauvagerie. Montrer comment les êtres négocient avec la violence, avec les lois, avec la mort.

Cette remarque m’exaspère aussi parce qu’on ne pose jamais cette question aux hommes écrivains. Il y a derrière cela l’idée que les femmes sont si délicates, si hypersensibles, si « féminines » qu’elles ne peuvent s’attaquer à des sujets adultes comme la guerre, la politique, la science, la loi… Mais, encore une fois, témoigner de la complexité du monde, du bien comme du mal, est à mes yeux la vocation de la littérature depuis la tragédie grecque.

 

Propos recueillis par Yolaine Destremau.

Lorca, fou de Dalí

« Tu es une bourrasque chrétienne et tu as besoin de mon paganisme […]. Je viendrai te chercher pour que tu fasses une cure de mer. Ce sera l’hiver et nous allumerons un feu. Les pauvres bêtes seront transies de froid. Tu te rappelleras que tu es l’inventeur de choses merveilleuses et nous vivrons ensemble avec un appareil photo. » C’est un Salvador Dalí passionné qui, à l’été 1928, écrivait ces mots à son ami Federico García Lorca. En réalité, c’était plus qu’une amitié : « Un amour érotique et tragique, du fait de ne pouvoir le partager », expliquerait le peintre en 1986, dans une lettre envoyée à El País en réponse aux commentaires du biographe anglais de Lorca, Ian Gibson (1), qu’il accusait de sous-estimer leur attachement, « comme si c’était un roman à l’eau de rose ».

La relation entre ces deux génies (2) a duré, avec des hauts et des bas, de 1923 à 1936 et a donné lieu, outre leur collaboration artistique, à une intense correspondance, une sorte de conversation particulière commencée en 1925, dont on peut lire pour la première fois l’intégralité dans Querido Salvador, Querido Lorquito (« Cher Salvador, Cher Lorquito »), grâce au travail du journaliste Víctor Fernández.

Aussi habile que méticuleux, celui-ci s’est servi de l’édition érudite des lettres de Dalí, établie et annotée par le chercheur Rafael Santos Torroella, en y joignant la correspondance de Lorca avec le père et la sœur du peintre, Ana María Dalí, ainsi qu’avec Lidia de Cadaqués (une amie de Dalí), personnage extravagant qui se prenait pour la réincarnation de Teresa, l’héroïne de La ben plantada (« La belle plante ») du romancier Eugenio d’Ors. Mais ce n’est pas une correspondance abondante. Il nous reste une quarantaine de lettres du peintre au poète, et sept à peine de Lorca à Dalí. Pour Fernández, cette différence est due à deux femmes : « La première est Ana María, qui a vendu de nombreuses archives de son frère après la guerre civile ; l’autre est Gala, la femme de Dalí, qui en a détruit beaucoup par jalousie. Dans les papiers de García Lorca, on a trouvé l’annotation suivante : “Je n’aime pas Gala.” Et l’on sait que le nom de Lorca était à éviter chez les Dalí en présence de Gala. Dans les papiers du peintre, on trouve des lettres de Lorca découpées aux ciseaux. Très peu de gens avaient accès à ces documents, parmi eux la femme du peintre », explique Fernández.

C’est que plane sur ces disparitions l’ombre de la pulsion homosexuelle. La correspondance est ponctuée de petits dessins et de cartes postales retouchées. « C’est un jeu de séduction : Lorca donne le meilleur de lui-même en essayant d’éblouir par son verbe un Dalí qui veut être à la hauteur intellectuelle du poète. L’un cherche à prendre l’artiste dans sa toile d’araignée ; l’autre se laisse faire jusqu’à un certain point », poursuit le journaliste.

 

Une petite arnaque

On ne trouve pourtant rien d’explicite dans ces lettres, pas même une allusion à la jeune Margarita Manso, avec laquelle Lorca eut un rapport sexuel à la demande de Dalí en personne, voyeur d’une relation qui fut une condition imposée au poète pour maintenir leur amitié. Le « sacrifice » de García Lorca ne servit à rien, car Dalí persista à ne pas céder, notamment pendant le deuxième séjour du poète chez Salvador, à Cadaqués, en 1927.

Cependant, le peintre surréaliste se sait séduisant aux yeux du poète et joue avec les allusions sexuelles. Y compris dans une lettre de septembre 1928, où il se livre à une critique féroce du Romancero gitan, que vient de publier Lorca. Certains chercheurs ont voulu voir dans cette lettre le début de la fin de leur relation. « Il n’y a pas eu rupture, mais éloignement », note pour sa part Fernández, qui rappelle l’existence d’une correspondance postérieure et cite une lettre dans laquelle Lorca se moque de la petite arnaque que Dalí, à court d’argent, essaya de monter contre les parents du poète, sous le prétexte qu’il n’avait pas encore été payé pour avoir fait les costumes et les décors de la pièce de théâtre écrite par leur fils en 1925, Mariana Pineda.

Cet éloignement allait être mis à profit par Luis Buñuel, jaloux à sa façon, pour se livrer à « un travail de sape de cette relation ». Le cinéaste, qui ne rencontrait jusque-là qu’un faible écho intellectuel et populaire, finirait par réaliser avec Dalí Un chien andalou, titre que Lorca prit comme une allusion à sa personne.

La mécanisation, les films de Buster Keaton, les conseils littéraires en tout genre, la gestation de leurs œuvres respectives – ou communes, parfois – défilent dans les pages de cette correspondance, que Fernández a enrichie de documents inédits : un dessin que Dalí lui-même demanda d’intituler Lorca-Dalí (1926), une feuille de papier à lettre de la propriété de Coco Chanel, où Dalí logea en 1938 et sur laquelle il dessina une tête de García Lorca, fusillé par des phalangistes deux ans plus tôt. « Le poète a commencé à apparaître dans ses dessins après sa mort », explique Fernández. Selon lui, Dalí a eu une époque lorquienne, qui a donné des fruits des deux côtés. Chez Lorca, une « Ode à Salvador Dalí », publiée dans la Revista de Occidente : « Lorca n’avait jamais rien fait de tel pour personne. » Dalí, de son côté, aurait représenté le Grenadin dans les tableaux intitulés Académie néocubiste et Le miel est plus doux que le sang, dont le livre reproduit l’ébauche.

Dalí pensait qu’il aurait peut-être pu éviter la mort de Federico. « Il croyait n’avoir pas suffisamment insisté pour qu’il l’accompagne en Italie, en 1936. » Quand Gala, son épouse, est morte en 1982, Dalí a décroché mentalement, il est retourné à la Résidence des étudiants de sa jeunesse, où il avait rencontré Lorca et Buñuel en 1923. Il n’avait plus que la peau sur les os, pesait 34 kilos et refusait de manger. L’une des infirmières qui s’occupait alors de lui a dit qu’elle ne l’avait entendu prononcer pendant tout ce temps qu’une seule phrase : « Mon ami Lorca. »

 

Cet article est paru dans El País le 17 juin 2013. Il a été traduit de l’espagnol par François Gaudry.