La pandémie qui vient

Pour le meilleur et pour le pire, la population d’Homo sapiens a dépassé celle tous les grands mammifères ayant jamais sillonné la planète. Notre espèce a investi presque tous les types d’habitat imaginables. Sa fertilité s’est accrue et sa mortalité a décliné. Pour produire ses calories et chauffer ses logis, l’homme a modifié les écosystèmes et les chaînes alimentaires, exhumé des stocks d’énergie fossile. La population humaine est aujourd’hui forte de sept milliards d’individus, et 70 millions d’autres s’y ajoutent chaque année.

Comme l’a expliqué l’entomologiste – et écologiste – E. O. Wilson, « quand Homo sapiens a franchi la barre des six milliards, notre biomasse [la masse de l’ensemble des organismes vivants de l’espèce] était peut-être déjà cent fois supérieure à celle de n’importe quel autre grand animal terrestre ayant jamais existé ». David Quammen, lui, formule les choses ainsi dans son livre magistral : nous sommes une espèce en « éruption », qui a subi une « croissance aussi considérable que soudaine de sa population ». Or, prévient-il, « les espèces en éruption ont ceci de particulier qu’elles s’éteignent. Dans certains cas, le processus est progressif, dans d’autres, il est violent ».

Terrifiant ? C’est fait pour. Comme l’indique le sous-titre, la perspective d’une nouvelle pandémie majeure (« the Next Big One », comme l’appellent Quammen et les épidémiologistes qu’il a interrogés) sous-tend l’ensemble du propos. Par quoi sera-t-elle causée ? Très probablement un virus. Quel genre de virus ? D’un genre totalement nouveau ; nouveau, du moins, chez l’homme. Il s’agira sans doute de l’un de ces coronavirus dont l’information génétique est codée sur de l’ARN et non de l’ADN, à l’image du VIH. Cela signifie qu’il aura une capacité de mutation rapide et résistera aux traitements. D’où viendra-t-il ? D’un autre animal. Quand un virus « déborde » d’une autre espèce hôte vers l’homme, on parle de zoonose. Quammen estime que 60 % environ de nos maladies infectieuses ont une origine animale. Parmi elles, la maladie de Lyme (transmise par les tiques), la fièvre du Nil occidental (le plus souvent communiquée par les moustiques), la peste bubonique (causée par les puces) et tous les types de grippe (1). « Zoonose, écrit Quammen, est un mot d’avenir, dont le XXIe siècle fera grand usage. »

Voilà, bien sûr, qui ne surprendra pas les lecteurs d’ouvrages tels que The Coming Plague (« La peste à venir », non traduit), publié en 1994 par la journaliste américaine Laurie Garrett, ou The Hot Zone (paru en français chez Plon sous le titre Virus), sorti la même année sous la plume de son confrère Richard Preston. Pas plus qu’il ne surprendra les spectateurs de Contagion, le long métrage de Steven Soderbergh (2011) sur la propagation fulgurante au monde entier d’un virus découvert chez des cochons et des chauves-souris. Dans la même veine, deux films sortis respectivement en 2002 et 2007 – 28 jours plus tard, de Danny Boyle, et Je suis une légende, de Francis Lawrence (2) – mettent en scène une épidémie proche de la rage qui divise la civilisation entre proies et prédateurs, n’épargnant qu’une poignée de survivants.

Le problème, avec ce genre de scénarios bio-apocalyptiques, tient à ce qu’ils ne sont fondés ni d’un point de vue historique, ni d’un point de vue scientifique. Parce qu’ils terrassent leurs hôtes avant même d’avoir eu le temps d’aller bien loin, les virus les plus meurtriers, du type Ebola, ont tendance à faire long feu. À l’inverse, les plus contagieux, comme la grippe dite espagnole de 1918, ne tuent en général qu’une proportion relativement faible des malades (30 % de la population mondiale a été infectée, 2 % en est morte). Quammen, qui ne l’ignore pas, est un journaliste trop rigoureux pour exagérer la menace. Au cœur de son propos se trouve l’idée que l’étude des virus ne peut s’abstraire de l’écologie. Excluant de son champ des maladies circonscrites à l’homme comme la polio ou la variole, il se concentre sur les pathologies d’origine animale, ce qui lui permet d’explorer les relations à la fois complexes et fascinantes que nous entretenons avec le monde animal, sauvage ou domestique.

 

La rançon du dérèglement écologique

En essaimant sur la planète, l’espèce humaine a altéré les habitats, grands ou microscopiques. Résultat, la nature se désagrège rapidement sous nos yeux, ou du moins se réorganise de manière imprévisible, et Quammen écrit depuis des années sur les conséquences du phénomène. Dans un précédent ouvrage paru en 1996 (3), il définissait son sujet comme « l’extinction des espèces dans un monde mis en pièces ». Spillover en est la suite logique. Si des maladies peuvent « résider sans jamais être détectées » dans un écosystème intact, « le dérèglement écologique provoque leur émergence ». L’humanité n’a pas seulement bouleversé, fragmenté et déchiré son tissu relationnel avec les animaux ; elle a aussi offert pour cible aux microbes opportunistes ses propres tissus et ses propres cellules.

Pour beaucoup d’entre nous, le SRAS [Syndrome respiratoire aigu sévère] restera comme un virus effrayant mais fugace. Il mérite cependant d’être examiné de près, en raison de ce qu’il a failli être. Quammen nous fait remonter, d’étape troublante en étape troublante, jusqu’aux prémices de l’épidémie qui a touché 8 000 personnes et en a tué 774. C’est une grand-mère canadienne de 78 ans qui a introduit le virus à Toronto à son retour de Hong Kong, en février 2003. Il lui a ensuite suffi de quelques semaines pour gagner les Philippines, Singapour, le Vietnam, la Thaïlande et Taiwan. Voici un passage caractéristique du livre de Quammen, qui retrace des événements survenus le 15 mars 2003 :

« Le vol CA112 a décollé ce jour-là de Hong Kong avec 120 personnes à son bord, parmi lesquelles un homme présentant des symptômes de fièvre et une toux en voie d’aggravation. Lorsque l’appareil se posa à Pékin, trois heures plus tard, 22 autres passagers et deux membres d’équipage avaient reçu suffisamment de germes provenant de cet homme pour être à leur tour infectés. Le virus s’est répandu par leur intermédiaire à travers plus de 70 hôpitaux dans la seule ville de Pékin… »

En une succession de gros plans, l’auteur nous présente d’autres « super-transmetteurs », ces individus capables de contaminer un nombre extraordinairement élevé de leurs semblables. Parmi eux, dans les tout premiers jours, un marchand de fruits de mer de Canton, capitale de la province du Guangdong située à deux heures de la frontière avec Hong Kong. Lors de son transport en ambulance, le malade ne cessa de « haleter, vomir et répandre des mucosités un peu partout dans le véhicule », écrit Quammen. Après quoi il contamina à tout-va la salle des urgences. Au rang des personnes infectées ce jour-là figurait un néphrologue qui s’apprêtait à assister au mariage de son neveu à Hong Kong. Au lieu de cela, le pauvre médecin passa une nuit fatidique à tousser dans la chambre 911 du Metropole Hotel. Juste en face se trouvait celle de la grand-mère canadienne qui transporterait le virus vers l’Amérique du Nord le lendemain.

 

300 dollars le crachat

Quammen, qui entend suivre le germe à la trace, descend quelques années plus tard dans cet hôtel. Il raconte le travail des scientifiques obstinés qui finirent par remonter la piste du SRAS jusqu’à la province du Guangdong. L’un d’eux n’hésita pas à effectuer des prélèvements dans la gorge et dans l’anus de chaque animal croisé au cours de ses recherches – et il y avait de quoi faire. Il se trouve que le Guangdong est « une province peuplée de carnivores voraces et invétérés », dont l’appétit alimente les marchés d’animaux vivants les plus vastes et les plus variés au monde. Les chercheurs ont fini par retrouver le coronavirus incriminé sur une civette, un petit mammifère de la famille des mangoustes, qui était promise à la marmite. Des investigations plus poussées ont révélé que ce n’était pas l’hôte principal du SRAS. Elle l’avait contracté auprès d’une chauve-souris dite « fer à cheval » en raison de la forme de son nez. Comment les deux espèces avaient-elles pu entrer en contact ? La réponse se trouve du côté des marchés d’animaux vivants du sud de la Chine. Les cages bondées et la promiscuité ambiante en font le lieu rêvé pour n’importe quel virus ambitieux – a fortiori dans une région où les goûts culinaires toujours plus aventureux nourrissent la demande d’animaux exotiques, dont la chauve-souris fer à cheval.

Telles que les présente Quammen, les leçons du SRAS sont perturbantes. Populeuse et affamée, l’humanité fait bon marché de la classification des espèces et cantonne le bétail à proximité d’espèces sauvages. Qui plus est, certains de ses membres traversent l’océan en un jour. Dans ces conditions, l’épidémie de SRAS aurait pu être bien plus grave. Le fait que les autorités chinoises aient finalement réussi à s’organiser et se soient montrées intraitables en matière de quarantaine – elles allèrent jusqu’à sanctionner d’une amende de 300 dollars le moindre crachat dans un lieu public – aura contribué à éviter un plus grand désastre, de même que l’excellence des hôpitaux de Toronto et de Chine. (Que se serait-il passé si la maladie était apparue à New Delhi ?) En outre, explique Quammen, les patients atteints du SRAS sont tombés gravement malades avant le pic de contamination. Ce qui les a conduits à déserter les rues et les bus avant de devenir trop contagieux. Mais l’inverse est vrai pour bon nombre d’autres virus. « Lorsque surviendra le “Next Big One”, prédit l’auteur, on peut parier que c’est à ce schéma pervers que se conformera le virus : un niveau élevé d’infectiosité précédant l’apparition de symptômes notables, lui permettant de se propager à travers villes et aéroports tel un ange de la mort. »

Dans d’autres chapitres, Quammen suit les traces du virus Hendra en Australie (transmis de la chauve-souris au cheval, puis du cheval à l’homme), d’Ebola au Congo, du Nipah en Malaisie (transmis par une espèce de chauve-souris frugivore au porc domestique, puis du cochon à l’homme) ; il étudie la propagation du VIH à partir de son foyer en Afrique centrale (un cas de contamination d’un chasseur par un singe s’est probablement produit au Cameroun dès 1908) [lire « Les vraies origines du sida », Books, n° 33,  juin 2012] ; il rend visite à des malades atteints du virus de Marburg et rencontre dans leur laboratoire des spécialistes du paludisme, de la maladie de Lyme ou encore de la fièvre Q causée par une bactérie observée pour la première fois chez des employés d’abattoirs australiens en 1933. Identifier l’origine d’une zoonose est un travail de limier. Preuve de la difficulté de l’exercice, on ne connaît toujours pas précisément le vecteur principal du virus Ebola. (La flambée épidémique qui s’est de nouveau produite en Ouganda depuis la parution de Spillover semble toutefois étayer la thèse d’une transmission par les porcs et les singes.)

Quammen met en garde contre la tentation de personnifier les virus et de leur attribuer des visées de conquête et de suprématie : « À propos de l’évolution et de son mécanisme fondamental – à savoir la sélection naturelle telle que décrite par Darwin et ses successeurs – il est de la plus grande importance d’avoir en tête le point suivant : l’évolution n’a pas d’objectifs, elle n’a que des résultats. Croire le contraire reviendrait à céder à une illusion téléologique qui génère autant d’émotion (“la revanche de la forêt tropicale”) qu’elle induit en erreur. Ces animaux ne sont pas à notre poursuite. C’est nous qui, d’une façon ou d’une autre, venons à eux. »

Les virus mutent constamment. Beaucoup disparaissent. Mais les souches dont nous avons le plus à craindre parviennent à migrer de façon aléatoire d’un hôte à l’autre tout en continuant à se multiplier. La peur de la maladie nous est consubstantielle. Une épidémie n’a pas besoin d’annihiler la quasi-totalité de la population pour semer la panique. Il lui suffit de frapper au hasard. Vais-je me trouver au mauvais endroit au mauvais moment ? Un éternuement dans l’ascenseur ne risque-t-il pas de me remplir de virions (ces particules virales qui peuvent être mortelles) ? Quammen l’assure : « Ce livre n’a pas pour objectif de vous inquiéter, mais de vous éclairer. »

Dans un passage révélateur, il critique vertement Richard Preston, à qui il reproche d’avoir forcé le trait dans Virus. Récit passionnant d’une épidémie de type Ebola survenue en 1989 parmi les singes d’un laboratoire privé de Reston, en Virginie, le livre a été bestseller. Il a également inspiré un film avec Dustin Hoffman dans le rôle titre (4). « Il ne fait aucun doute, souligne Quammen, que cela fit davantage que n’importe quel article de journal ou de revue pour effrayer le grand public avec les virus Ebola [il en existe cinq espèces, NdlR]. » Le problème, c’est que la litanie d’horreurs décrite par Preston – organes liquéfiés, individus se dissolvant dans leur lit – ne reflétait guère la réalité. Cela dit, Quammen omet lui aussi d’aborder certains points importants.

 

Les virus, inventeurs de l’ADN

On aurait par exemple apprécié qu’il s’attarde davantage sur la coévolution de l’homme et des virus. Au lieu de quoi on referme Spillover avec l’impression que tous sont terriblement redoutables. Certes, l’auteur précise que les virus peuvent être inoffensifs, voire sains. Mais il passe trop vite sur le sujet. En réalité, les humains sont en partie faits de virus. Notre génome compte environ 100 000 fragments d’ADN transmis par des rétrovirus à nos ancêtres [les rétrovirus ont la capacité de transformer leur ARN en ADN, NdlR], soit 8 % de notre matériel génétique.

Ainsi que l’explique le journaliste scientifique Carl Zimmer dans un livre intitulé A Planet of Viruses (5) , « nombre de savants soutiennent désormais que les virus renferment des archives génétiques vieilles de milliards d’années. Les tentatives de retracer l’ascendance commune aux gènes des virus font souvent remonter à une époque antérieure à celle de l’organisme ancestral commun à toutes les formes de vie cellulaire (6) ».

Et de rapporter cette hypothèse avancée par le biologiste moléculaire français Patrick Forterre : il se pourrait que « des virus aient inventé la molécule d’ADN double brin afin de protéger leurs gènes des attaques ». Ce sont les gènes hérités d’un ancien virus qui permettent la formation du placenta des mammifères. De l’ADN viral se mêle au nôtre depuis l’origine. Bref, les virus ne font pas que nous attaquer ; ils nous constituent.

Si tel est effectivement le cas, et si, comme nous le savons, les humains sont partis à la conquête de nouveaux habitats depuis qu’ils ont quitté leur berceau en Afrique, il y a des dizaines de milliers d’années, alors en quoi la menace des zoonoses est-elle vraiment nouvelle ? Après tout, les hommes sont beaucoup moins nombreux aujourd’hui à succomber aux maladies infectieuses que par le passé. Quammen, qui a anticipé cette objection, lui oppose un argument convaincant : le VIH. Trente-quatre millions de personnes sont actuellement porteuses de cette famille de virus qui a déjà fait trente millions de morts dans le monde. Plusieurs décennies après sa découverte, on ne parvient toujours pas à soigner efficacement la maladie et à l’endiguer dans de nombreuses régions du globe. Or des facteurs propres à notre époque ont amplifié la pandémie, comme l’évolution des modèles sexuels et sociaux, la déficience des systèmes de santé et la mondialisation qui facilite la transmission. D’une manière générale, force est de constater que nous pénétrons plus profondément et de manière plus destructrice certains écosystèmes isolés. Qu’il s’agisse d’exploitations minières géantes, de déforestation, de forages pétroliers ou gaziers, de techniques modernes d’agriculture, sans oublier le réchauffement climatique d’origine humaine.

La Première Guerre mondiale et la globalisation avaient contribué à faire de la grippe espagnole la plus grande pandémie de l’histoire. En dépit d’un taux de morbidité relativement faible, elle a fini par tuer environ cinquante millions de personnes. Aux États-Unis, la maladie a été suffisamment virulente pour amputer de dix ans la durée de vie moyenne. Plus près de nous, les cas de contamination par le virus du Nil occidental ont augmenté de 19 % au cours de l’été 2012. Le Washington Post faisait alors état d’une mutation du virus, évoluant vers des souches plus méchantes capables d’endommager le système nerveux central. Les moustiques, porteurs de nombreuses mauvaises nouvelles pour le système immunitaire de l’homme, prospèrent quand les températures grimpent, lorsqu’il fait plus humide et que la saison chaude dure plus longtemps.

Au cours de l’entretien qu’il a accordé à Quammen, Charlie Calisher, un professeur de microbiologie retraité de l’université d’État du Colorado, raconte qu’il a commencé à s’intéresser aux chauves-souris après l’épidémie de SRAS. Problème : il ne connaissait « fichtre rien à l’immunologie ». Il appela donc des collègues à la rescousse. Ensemble, ils ont rédigé un article important qui explique les raisons pour lesquelles les chauves-souris sont devenues le réceptacle de tant de virus qui nous font du mal (7). Ces animaux, explique Calisher, sont nombreux (un mammifère sur quatre est une chauve-souris), et très sociables. « Plusieurs espèces se perchent en d’énormes attroupements qui peuvent compter des millions d’individus agglutinés », poursuit Quammen. Et d’ajouter qu’« il n’est pas anodin que les chauves-souris soient capables de voler », propageant ainsi leurs infections à de nouvelles populations. Cela ne vous rappelle rien ? Cela devrait, car cela nous ressemble beaucoup.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 avril 2013. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Le crime qui a fait Poutine

En l’an 2000, Sergueï Kovalev, qui était alors le président très respecté de l’organisation russe de défense des droits de l’homme Mémorial, observait dans la New York Review of Books que les attentats contre des immeubles d’habitation qui avaient fait trois cents morts et des centaines de blessés en septembre 1999 à Moscou « marquaient un tournant dans notre histoire contemporaine. Passé le premier choc, il est apparu que nous vivions désormais dans un pays complètement différent (1)… ».

Les attentats, souvenons-nous, ont été attribués aux rebelles tchétchènes et utilisés par le Kremlin de Boris Eltsine pour justifier le déclenchement d’une seconde guerre meurtrière contre la Tchétchénie (2). Ils ont aussi joué un rôle majeur dans l’ascension de Vladimir Poutine, lui permettant d’être désigné successeur du président en 2000 et d’asseoir la domination qu’il exerce depuis lors sur la scène politique russe.

Comme le souligne John B. Dunlop dans The Moscow Bombings, ces attaques furent le 11 Septembre des Russes. Elles suscitèrent une phobie du terrorisme – assortie d’un désir de vengeance contre les Tchétchènes – que le pays n’avait pas connue depuis l’utilisation par Staline d’une prétendue menace de cette nature pour déchaîner les grandes purges des années 1930. Mais, à la différence du gouvernement américain, les autorités russes ont contrecarré toutes les tentatives d’investigation sur les commanditaires et les causes de ces violences. Ce que la journaliste Ioulia Kalinina a formulé ainsi : « Les Américains, quelques mois après le 11 septembre 2001, savaient déjà tout – qui étaient les terroristes et d’où ils venaient… Nous, en général, nous ne savons rien. »

Dunlop, chercheur associé à la Hoover Institution, voit dans son livre le « travail préliminaire » à une enquête russe officielle, si elle devait jamais voir le jour (hypothèse très douteuse tant que Poutine sera au pouvoir). Il s’appuie sur les articles de fond de la presse russe, les propos de responsables des services de sécurité, les témoignages oculaires et les analyses de journalistes et chercheurs occidentaux. Les faits qu’il présente établissent de manière accablante que les autorités russes se sont rendues complices de ces attaques. Comme l’explique l’auteur, le contexte politique de l’époque est essentiel à la compréhension de ces événements. Au printemps 1999, Eltsine et sa « Famille » (un entourage qui se composait de sa fille, Tatiana Diatchenko, de son conseiller et futur époux de Tatiana, Valentin Ioumachev, de l’oligarque Boris Berezovski, et du chef de l’administration présidentielle, Alexandre Volochine) faisaient face à une crise majeure. Le président russe était en mauvaise santé et souffrait d’alcoolisme. Sa popularité s’était effondrée et sa mouvance politique – une formation aux contours flous baptisée « Unité » – risquait fort d’essuyer une défaite lors des élections législatives et présidentielle, prévues respectivement en décembre 1999 et mars 2000. Des articles de presse accusaient Eltsine et ses deux filles d’avoir accumulé de coquettes sommes sur des comptes bancaires secrets à l’étranger, via des transactions illégales avec l’entreprise suisse du bâtiment Mabetex (3). Berezovski, quant à lui, était sous le coup d’une enquête pour détournement de fonds à l’époque où il dirigeait Aeroflot.

Opération Successeur

La Famille trouva la solution à son problème, selon Dunlop, en concevant un plan de déstabilisation de la Russie qui lui permettrait, le cas échéant, d’annuler ou de reporter les élections après avoir déclaré l’état d’urgence. En juin 1999, deux journalistes occidentaux, Jan Blomgren du quotidien suédois Svenska Dagbladet, et Giulietto Chiesa, correspondant de longue date du quotidien italien La Stampa, annoncèrent qu’un acte de « terrorisme d’État » était sur le point de se produire en Russie. Le but serait d’insinuer une peur panique dans l’esprit de la population. « On peut affirmer avec une quasi-certitude que la pose de bombes visant des civils innocents est toujours planifiée par des personnes aux arrière-pensées politiques qui ont intérêt à déstabiliser un pays, écrivait Chiesa. Il peut s’agir d’étrangers… mais aussi des “nôtres” qui s’efforcent de répandre la peur. »

En juillet, le journaliste russe Alexandre Jilin prévenait à son tour dans le quotidien Moskovskaïa Pravda que des attentats allaient avoir lieu à Moscou. Citant un document du Kremlin auquel il avait eu accès, Jilin écrivait que le but en serait de neutraliser les opposants à Eltsine, en particulier Iouri Loujkov, le maire de Moscou, et l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov. Publié sous le titre « Tempête sur Moscou », l’article fut ignoré. La chose paraissait impensable. Berezovski, qui se réfugiera à Londres en 2000 après s’être fâché avec Poutine, était alors, selon Dunlop, le cerveau d’un plan de déstabilisation – lequel ne passait pas nécessairement par l’usage de bombes faisant des victimes innocentes. L’oligarque a versé des rançons considérables aux extrémistes tchétchènes pour obtenir la libération d’otages russes, affaiblissant ainsi les modérés présents en Tchétchénie et encourageant l’invasion par les rebelles de la république voisine du Daghestan, en août 1999. D’après les éléments réunis par Dunlop, le Kremlin a parrainé cette incursion afin de provoquer entre les deux nations un conflit susceptible de fournir un prétexte à la déclaration de l’état d’urgence et au report des élections. Comme de nombreuses enquêtes de première main l’ont attesté, les rebelles purent entrer et sortir du Daghestan sans rencontrer d’obstacle.

Vladimir Poutine, nommé Premier ministre par intérim en août 1999, joua un rôle clé dans la conduite de cette opération daghestanaise. L’homme avait su s’attirer les faveurs de la Famille et été adoubé successeur d’Eltsine : il avait prouvé sa loyauté lorsqu’il était encore chef du FSB – l’héritier du KGB – en s’arrangeant pour écarter le procureur général Iouri Skouratov, qui instruisait le dossier de l’affaire Mabetex. Le FSB avait aussi lancé une campagne contre la riche épouse de Iouri Loujkov, Elena Batourina, en enquêtant sur l’une de ses entreprises soupçonnée de blanchiment. Mais Poutine était un inconnu. Si les élections avaient lieu – et la décision était en suspens –, ses chances n’étaient pas du tout assurées. Pour réussir l’« opération Successeur » de la Famille, il fallait qu’un événement quelconque vienne raffermir l’image publique de Poutine en prouvant sa capacité d’incarner un leadership fort. Or l’invasion du Daghestan n’eut pas l’effet désiré de développer le sentiment antitchétchène. Comme l’ont confié à Dunlop ses interlocuteurs, il fallait davantage de violence pour justifier une guerre contre la Tchétchénie, susceptible de souder le peuple autour du nouveau Premier ministre.

En tout état de cause, The Moscow Bombings fait clairement apparaître que le FSB était au courant des projets d’attentats. Comme nous l’avons dit, la rumeur d’actes terroristes imminents courait depuis juin 1999. Mais il y a plus significatif encore : le 9 septembre, jour de la première explosion à Moscou, un député respecté et influent de la Douma, Constantin Borovoï, était informé que la ville allait être victime d’un acte terroriste. Sa source ? Un officier du renseignement militaire. Borovoï a transmis cette information à des agents du FSB membres du Conseil de sécurité d’Eltsine, mais on l’ignora. Au moins un autre avertissement crédible fut signalé à l’appareil de sécurité ce jour-là sans provoquer la moindre réaction.

Immédiatement après l’explosion du 13 septembre, Poutine affirma que les responsables des attentats commis dans la ville daghestanaise de Bouïnaksk et à Moscou étaient très probablement des terroristes liés à Oussama Ben Laden qui avaient suivi un entraînement en Tchétchénie. Quelques jours plus tard, le 25 septembre, le chef du FSB Nikolaï Patrouchev répétait cette rengaine dans les pages du quotidien Moskovskii komsomolets. Réagissant à l’hypothèse émise dans la presse russe selon laquelle ses services étaient derrière les événements, il écrivait : « Les organisateurs ne sont pas quelques comploteurs imaginaires nichés au Kremlin, mais des terroristes internationaux bien réels retranchés en Tchétchénie. » Le FSB et le parquet russe identifièrent ensuite les cerveaux de tous les attentats en la personne de deux mercenaires arabes, Al-Khattab et Abu Umar, qui trouveraient plus tard la mort en Tchétchénie.

Mais ces explications officielles n’ont pas fait taire les soupçons de la presse d’opposition, qui diligentait déjà ses propres enquêtes, sur la complicité du FSB. Doutes encore renforcés par l’étrange incident survenu le 22 septembre dans la ville de Riazan, à environ 200 kilomètres au sud-est de Moscou. Les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture aux plaques d’immatriculation partiellement camouflées décharger des sacs dont ils n’avaient pu distinguer le contenu. À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs ne contenaient pas seulement du sucre mais aussi des explosifs, notamment de l’hexogène, reliés à un détonateur. Après avoir été examiné, l’ensemble fut expédié à Moscou par la section locale du FSB. L’immeuble fut totalement évacué. Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou.

Après un jour et demi de silence, Patrouchev annonça à la télévision qu’il s’agissait d’une fausse bombe, utilisée au cours d’un « exercice », et que les sacs ne contenaient que du sucre. La branche du FSB de Riazan et la police régulière, qui avaient ratissé la ville à la recherche d’autres explosifs, s’indignèrent. Comme l’expliqua un responsable de la police, « nos tests préliminaires ont montré la présence d’explosifs… Pour autant que nous sachions, le danger était réel ».

Si ce n’était là qu’un exercice, pourquoi donc Vladimir Rouchaïlo, le ministre russe de l’Intérieur, qui présidait une commission antiterroriste, n’en avait-il pas eu vent ? Rouchaïlo s’exprima en effet publiquement sur Riazan peu avant Patrouchev, pour féliciter les habitants de la ville pour leur vigilance. Dunlop et d’autres en ont conclu que le matériel découvert était destiné à une vraie bombe, et que le FSB avait été pris en flagrant délit. À la lumière de cet élément, écrit Dunlop, il apparaît encore plus vraisemblable que les attentats de Moscou aient été, eux aussi, l’œuvre des services de sécurité.

Comme l’a clairement montré Sergueï Kovalev, qui a créé en 2002 une commission d’enquête indépendante, les autorités ont pratiqué la désinformation à haute dose, mais sans faire grand-chose, en réalité, pour réfuter la thèse de l’implication du FSB. Les procès des individus accusés d’avoir pris part aux complots de Moscou et de Volgodonsk se sont tenus à huis clos, de sorte que les preuves réunies contre les terroristes présumés n’ont jamais été rendues publiques. (Le procès de Bouïnaksk, qui a conclu à la culpabilité de six personnes, toutes originaires du Daghestan, fut certes public, mais Dunlop rappelle que les enquêteurs leur avaient extorqué des aveux sous la contrainte.)

Le premier procès des terroristes présumés de Moscou, qui s’est ouvert en mai 2001, jugea cinq habitants de la république nord-caucasienne de Karatchaevo-Tcherkessie, accusés d’avoir préparé les explosifs utilisés. Ils furent condamnés à la perpétuité. Lors d’un second procès, qui s’est tenu en 2003-2004, deux autres ressortissants de cette république furent jugés coupables de terrorisme, et cette fois encore les documents et même le texte intégral du verdict sont restés secrets. Ces deux mêmes prévenus furent inculpés pour les attentats de Volgodonsk. Il faut le souligner : concernant les événements de Moscou, aucun des accusés n’était présent dans la ville à l’époque des explosions, et aucun des accusés dans aucune des affaires n’était tchétchène.

Escalade de la haine

Selon le FSB et le parquet russe, la cheville ouvrière des attaques de Moscou était un certain Achemez Gochiyaev, également originaire de Karatchaevo-Tcherkessie, qui se réfugia ensuite dans la clandestinité en Géorgie. À Moscou, Gochiyaev aurait agi sous le nom d’emprunt de Makhid Laipanov. Grâce à l’opiniâtre travail d’enquête de Mikhaïl Trepachkine, un ancien lieutenant-colonel du FSB, il se révèle que les attentats n’ont pas été commis par Gochiyaev, mais par Vladimir Romanovitch, un agent du FSB qui aurait été tué dans un accident de voiture à Chypre en 2003. En novembre 2003, après la publication des révélations de Trepachkine dans la presse russe, celui-ci fut arrêté sur la base de fausses accusations de détention illégale de munitions. Brièvement libéré en 2005, il fut bientôt arrêté de nouveau et détenu jusqu’en 2007.

Pendant ce temps, tous les efforts faits par la commission Kovalev pour exhumer les faits étaient entravés les uns après les autres (Trepachkine était l’avocat de la commission). Elle n’a pas pu auditionner les témoins sous serment, ni avoir accès aux documents et dépositions versés aux dossiers. L’un de ses membres importants, le député libéral Sergueï Ioutchenkov, fut abattu à Moscou en avril 2003, tandis qu’un autre, le journaliste d’investigation Iouri Chtchekochikhin, est mort inopinément en juillet de cette même année. Beaucoup songent à un empoisonnement. En conséquence, la commission a interrompu son travail.

L’une des questions majeures porte sur les matériaux utilisés dans la composition des bombes. Le lendemain du premier attentat de Moscou, un porte-parole du FSB déclarait qu’on avait découvert à la fois de l’hexogène et du TNT. Patrouchev lui-même le confirmait en septembre à la télévision. Quelques mois plus tard, en mars 2000, le FSB avait changé de version, niant toute présence d’hexogène. Mais plusieurs journalistes d’investigation russes ont prouvé que celui-ci était le principal ingrédient de toutes les bombes et qu’on le trouve uniquement dans les stocks militaires russes, contrôlés par le FSB. Selon Pavel Volochine de la Novaïa gazeta, « la provenance des explosifs permet d’identifier les cibles, les auteurs et les zakazchiki (les commanditaires) des actes terroristes. La circulation de substances explosives en Russie est sous le contrôle strict de l’État… “Dissimuler” une livraison d’hexogène en contournant les règles existantes est de facto impossible ».

Une autre question clé porte sur le motif des attentats. Comme l’ancien général Alexandre Lebed l’a souligné dans un entretien au Figaro en septembre 1999, les rebelles tchétchènes n’avaient guère intérêt à faire sauter des civils innocents. En revanche, Eltsine et sa Famille avaient un objectif clair : « Le but recherché est de créer une terreur massive, une déstabilisation qui permette à un moment de dire : “Tu ne dois pas aller dans les bureaux de vote, sinon tu risques de sauter avec les urnes.” »

À vrai dire, il ne fut pas nécessaire d’annuler les élections, car la population russe se rangea derrière un Poutine qui avait fait serment de se venger des Tchétchènes. Le 1er octobre, l’armée russe envahissait la petite république caucasienne. La cote de popularité du Premier ministre explosa : de 31 % à la mi-août, elle atteignait 78 % en novembre. Comme le souligne Dunlop, « l’ascension vertigineuse de la popularité de Poutine alla de pair avec l’escalade de la haine, bientôt incandescente, des Russes pour les Tchétchènes ».

Les preuves présentées dans The Moscow Bombings montrent on ne peut plus clairement que le FSB russe, avec Patrouchev à sa tête, est responsable de l’exécution des attentats. Mais qui a donné l’ordre en haut lieu ? Très probablement les trois membres du « premier cercle » d’Elstine – Alexandre Volochine, Valentin Ioumachev et Tatiana Diatchenko –, estime Dunlop, qui ne dit rien du rôle éventuel de Berezovski.

Après avoir quitté la Russie, l’oligarque a affirmé publiquement, à d’innombrables reprises, que le FSB était derrière les événements. Mais, comme l’a souligné l’observateur politique Andreï Piontkovsky, Berezovski lui-même a sans doute eu, au moins en partie, connaissance de l’imminence des attentats : « L’équipe en charge de l’opération Successeur (Berezovski, Volochine, Ioumachev, Diatchenko) était la plus haute autorité du pays. Ces personnalités agissaient au nom d’un Boris Eltsine incapable… Le but [de la Famille] était d’empêcher une prise de contrôle du Kremlin par le clan rival de Loujkov et Primakov… Poutine et Berezovski sont indissolublement liés par le secret honteux de la conception originelle du régime Poutine (4). »

À n’en pas douter, ces éminences du Kremlin avaient de bonnes raisons de vouloir que le Premier ministre succède à Eltsine. Elles pouvaient compter sur lui pour les protéger, de même que l’ancien président lui-même, d’accusations de corruption généralisée. Il est pourtant difficile d’imaginer que la Famille soit allée jusqu’à commanditer des attentats dont elle savait qu’ils tueraient tant d’innocents. Le plus probable est que le premier cercle d’Eltsine ait dit au FSB que des actes de violence devaient déstabiliser la Russie, mais sans plus de précision. Les services secrets, dirigeants compris, se sont chargés du reste.

Quel fut, dès lors, le rôle de Poutine, alors Premier ministre et secrétaire du Conseil de sécurité ? Dans son « autoportrait », First Person, publié en 2000 [non traduit], il nie catégoriquement toute implication du FSB : « Quoi ?! Faire sauter nos propres immeubles ? C’est vraiment… du pur délire ! Complètement insensé. Personne dans les services spéciaux russes ne serait capable d’un tel crime contre son propre peuple. » Mais bien sûr le FSB, comme le montre Dunlop, était parfaitement capable de commettre cet acte atroce. Et il est inconcevable qu’il l’ait fait sans l’aval de Poutine.

Champagne !

Eltsine écrit dans ses Mémoires (Flammarion, 2000) que, après sa nomination au poste de Premier ministre en août 1999, « Poutine m’a demandé le pouvoir absolu… de coordonner tout l’appareil de sécurité ». FSB compris, bien sûr. Et puis Patrouchev, le directeur de l’agence, était un homme de confiance de longue date de Poutine. Leur relation remonte à 1975, année où tous deux ont intégré le KGB dans ce qui était encore Leningrad et travaillé ensemble pour le contre-espionnage. Quand Poutine s’est emparé du FSB en juillet 1998, Patrouchev est devenu son adjoint, lui succédant quand il est devenu Premier ministre. Interrogé dans First Person sur les hommes en qui il avait particulièrement confiance, Poutine cita Patrouchev avec une poignée d’autres. Quand le nouvel homme fort et sa femme Lioudmila s’envolent en hélicoptère pour une visite surprise en Tchétchénie, pour la Saint-Sylvestre 1999, le couple Patrouchev les accompagne. À minuit, selon Mme Poutine, ils burent en route le champagne directement au goulot. Il faut dire qu’ils avaient de bonnes raisons de se réjouir. Les troupes russes avaient pénétré profondément en Tchétchénie, prenant la ville de Gudermes où l’hélicoptère se rendait cette nuit-là. Eltsine venait de le nommer président par intérim, et sa victoire à l’élection de mars était certaine. Quant à Patrouchev, il était, avec la protection de Poutine, solidement installé à la tête du FSB, où il allait rester encore huit ans – avant de prendre le poste encore plus important de secrétaire du Conseil de sécurité, qu’il occupe encore à ce jour.

Dans la préface de son livre, Dunlop cite le journaliste russe Anton Orekh, qui fit les remarques suivantes à propos des attentats de Moscou, juste après le dixième anniversaire du 11 Septembre : « Si ces attentats ne furent pas un facteur fortuit de la série d’événements qui s’ensuivit ; si, pour le dire franchement, ils furent l’œuvre de nos autorités – alors tout est une fois pour toutes à sa place. Alors il n’y a et ne peut y avoir un iota d’illusion sur [la nature de] ceux qui nous gouvernent. Alors ces gens ne sont pas des petits ou grands escrocs. Alors ce sont des criminels de la pire espèce. »

Ce commentaire a précédé de dix jours l’annonce par Poutine de sa nouvelle candidature à la présidence, afin de succéder à Dmitri Medvedev. Il est désormais installé au pouvoir jusqu’en 2018, voire 2024, et les soupçons sur son implication dans les attentats de 1999 persistent. Dunlop est convaincu que la vérité finira par émerger, même si « cela prend une décennie ou plus ». Mais, comme le remarquait Sergueï Kovalev fin 2007, la plupart des Russes s’en moquent : « J’ai rencontré des gens persuadés que les accusations étaient vraies, et qui n’en ont pas moins voté Poutine avec la même conviction. Leur logique est simple : les vrais chefs exercent le genre de pouvoir qui est capable de tout, y compris commettre des crimes. » Comme l’ont montré plus de douze ans d’enquête, et désormais ce livre, la culpabilité de Poutine semble établie, mais cela n’a aucune importance.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 novembre 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

La pitié dangereuse

En 2008, Karina Encarnacion, une fillette de 8 ans habitante du Missouri, a écrit à Barack Obama afin de le conseiller sur le choix d’un chien pour ses filles. Elle en a profité pour lui suggérer de faire respecter le tri sélectif des déchets et d’interdire les guerres inutiles. Dans ses remerciements à la gamine, le président lui a donné à son tour ce conseil : « Si tu ne sais pas encore ce que signifie empathie, je te demande d’aller regarder dans le dictionnaire. Je pense que notre monde manque d’empathie, et qu’il reviendra à ta génération de veiller à y remédier. »

Ce n’était pas la première fois que Barack Obama se posait en défenseur de l’empathie. Deux ans plus tôt, lors d’une remise de diplômes à l’université Xavier de Cincinnati, il avait affirmé l’importance de « voir le monde avec les yeux de celui qui ne nous ressemble pas – l’enfant qui a faim, l’ouvrier sidérurgiste qui s’est fait licencier, la famille qui a perdu tout ce qu’elle avait dans un ouragan… ». Et de poursuivre : « Quand on réfléchit de cette façon – quand on choisit d’élargir le champ de ses préoccupations et de comprendre la souffrance des autres, qu’il s’agisse d’amis proches ou de parfaits étrangers, il est plus difficile de ne pas agir, de ne pas aider. »

Le mot empathie – une transposition de l’allemand Einfühlung, « éprouver dedans » – est vieux d’un siècle seulement, mais voilà bien longtemps que l’homme s’intéresse aux implications morales de sa relation affective à la vie d’autrui. Dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), Adam Smith fait remarquer que la seule expérience sensorielle ne peut suffire à nous rendre compatissants : « Que notre frère soit soumis au supplice du chevalet, aussi longtemps que nous serons à notre aise jamais nos sens ne nous informeront de ce qu’il souffre. » Ce qui fait de nous des êtres moraux, selon Smith, c’est la capacité que nous avons, par l’imagination, « de nous placer dans sa situation… et de devenir, dans une certaine mesure, la même personne. Et par là nous formons quelque idée de ses sensations et même nous sentons quelque chose qui, quoique plus faible en degré, n’est pas entièrement différent d’elles ».

De ce point de vue, l’empathie est donc une projection instinctive du vécu des autres. Quand James Bond se fait frapper aux testicules dans Casino Royale, tous les hommes dans la salle font la grimace et serrent les jambes. Adam Smith décrit comment « les personnes à la fibre délicate », devant les plaies et ulcères des mendiants, « sont susceptibles de sentir une démangeaison ou une sensation désagréable dans les régions correspondantes de leur propre corps ». Il existe désormais, en sciences sociales, un quasi-consensus en faveur de ce que le psychologue Daniel Batson a appelé l’« hypothèse de l’empathie-altruisme ». Celui-ci a démontré que la simple injonction d’adopter le point de vue de l’autre, donnée aux sujets de ses études, suffisait à les rendre plus compatissants et enclins à aider (1).

La recherche sur l’empathie connaît aujourd’hui un essor considérable car les neurosciences cognitives vivent ce que l’on appelle parfois la « révolution de l’affect ». On prête de plus en plus attention aux émotions, notamment quand elles ont rapport à la pensée et l’action morales. Il apparaît ainsi que certaines parties de notre système neuronal, activées quand nous souffrons, le sont aussi quand nous observons la souffrance d’autrui. Des chercheurs étudient également l’émergence de l’empathie chez les chimpanzés et autres grands singes [lire « Nous sommes tous des primates ! », Books, n° 13, mai-juin 2010], son développement chez les jeunes enfants, et les circonstances qui la déclenchent.

 

1 % de psychopathes

Cette curiosité nouvelle n’a pas seulement un intérêt théorique : si nous parvenions à comprendre le fonctionnement de l’empathie, nous pourrions la développer. Certains contiennent en effet leur empathie en adhérant délibérément à une idéologie politique ou religieuse qui prône la cruauté envers l’adversaire, tandis que d’autres en sont dépourvus en raison d’une déficience génétique, de maltraitances parentales, de brutalités, ou du fâcheux cocktail de tout cela. À l’extrême, on trouve le 1 % environ de personnes déclarées cliniquement psychopathes. Sur la liste classique des caractéristiques du mal, on trouve en effet toujours « insensibilité, absence d’empathie » ; et bien d’autres traits distinctifs de cette pathologie, tels que l’absence de sentiment de culpabilité ou la compulsion mensongère, découlent manifestement de cette déficience de base [lire « Dans la tête du tueur en série », Books, n° 43, mai 2013]. Certains imputent d’ailleurs au déficit d’empathie la plupart des malheurs du monde. Dans The Science of Evil, Simon Baron-Cohen va même jusqu’à assimiler mal et « érosion de l’empathie ».

Dans un nouveau livre de fond consacré au harcèlement à l’école, Sticks and Stones, Emily Bazelon écrit : « Le plus effrayant, dans les brimades, c’est la parfaite absence d’empathie qu’elles suscitent » – un diagnostic qu’elle applique non seulement aux auteurs des violences mais aussi à tous ceux qui ne font rien pour secourir les victimes (2). Elle souligne cependant que seule une petite minorité des gamins impliqués deviendront d’authentiques psychopathes. La suspension de l’empathie est plutôt chez eux affaire de circonstances : les persécuteurs en sont venus à tenir leurs victimes pour totalement dépourvues de valeur, et ont désactivé leur mécanisme d’empathie. Mais la plupart, en grandissant, finiront par abandonner – et sans doute regretter – leur comportement atroce. « L’essentiel est de se rappeler que tout le monde ou presque est capable de faire preuve d’empathie et de se comporter correctement, et qu’il faut cultiver ce potentiel au maximum », soutient l’auteur.

Deux autres livres récents, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, de Jeremy Rifkin (3), et Humanity on a Tightrope, de Paul R. Ehrlich et Robert E. Ornstein (4), font valoir de façon très convaincante que l’empathie a toujours été le moteur du progrès de l’humanité, et qu’il nous faut la développer pour assurer la survie de notre espèce. Ehrlich et Ornstein nous intiment ainsi de « former sur le plan émotionnel une seule famille mondiale ». Rifkin, quant à lui, nous invite à franchir le cap de la « conscience empathique globale », voyant là notre dernière chance de sauver la planète de la destruction écologique. Et de conclure par cette question inquiète : « Parviendrons-nous à temps à la conscience écologique et à l’empathie globale pour éviter la catastrophe planétaire ? » Ce sont là des ouvrages sophistiqués, qui offrent une synthèse accessible de toute la littérature scientifique sur le sujet. Et, bien dans l’air du temps, ils voient avec enthousiasme dans le développement de l’empathie le remède aux maux de l’humanité.

Ne leur en déplaise, cet enthousiasme est peut-être mal placé. Car l’empathie a aussi ses défauts : elle est chauvine, encline à l’étroitesse d’esprit et incapable d’additionner deux plus deux. [Lire « Ils pourraient sauver le monde », Books, n° 41, mars 2013.] Nous donnons souvent le meilleur de nous-mêmes quand nous avons l’intelligence de ne pas trop nous y fier.

En 1949, Kathy Fiscus, une fillette de 3 ans, est tombée dans un puits à San Marino, en Californie, et l’Amérique entière a été tenaillée par l’angoisse. Quarante ans plus tard, en octobre 1987, c’était la tragédie de Jessica McClure – « bébé Jessica » –, une enfant de 18 mois tombée dans un puits au Texas, qui tétanisait la nation pendant les cinquante-huit heures que dura son sauvetage. « Tout au long de l’opération, remarqua le président Reagan, chaque Américain est devenu le parrain ou la marraine de Jessica. »

Le pouvoir immense de l’empathie a été attesté un nombre incalculable de fois. C’est à cause d’elle que les Américains ont été fascinés par le sort de Natalee Holloway, une adolescente disparue à Aruba en 2005. C’est à cause d’elle encore que, au lendemain des grandes catastrophes très médiatisées – le tsunami en 2004, les ouragans Katrina en 2005 ou Sandy en 2012 –, les gens donnent leur temps, leur argent, et même leur sang. C’est à cause d’elle, toujours, que la fusillade qui a fauché vingt enfants de l’école primaire de Sandy Hook à Newtown, dans le Connecticut, en décembre 2012, a provoqué une affliction générale et un profond désir d’aider. Quant au mois d’avril dernier, c’est un élan de solidarité tout semblable qui s’est manifesté en faveur des victimes de l’attentat du marathon de Boston.

Pourquoi réagit-on à ces malheurs et pas à d’autres ? Le psychologue Paul Slovic souligne que, au moment de la disparition de Natalee Holloway, son histoire a occupé bien davantage l’antenne que le génocide alors en cours au Darfour. Et Katrina a fait dix fois moins de morts que n’en causent chaque jour les maladies évitables, et treize fois moins que n’en provoque, également chaque jour, la malnutrition.

Cela s’explique, bien sûr, par la force du dernier événement en date, capable de capter toute notre attention. De même que nous pouvons devenir insensibles au bruit de la circulation, nous devenons indifférents aux problèmes qui semblent n’avoir pas de fin, comme la famine en Afrique – ou les homicides aux États-Unis. Au cours des trois dernières décennies, il s’est produit une soixantaine de tueries de masse, qui ont fait environ cinq cents morts ; soit le millième environ des meurtres commis sur la même période. Mais les fusillades font la une, et les plus importantes d’entre elles restent gravées dans la mémoire collective – Columbine, Virginia Tech, Aurora, Sandy Hook… Les autres homicides – 99,9 % d’entre eux, donc – ne forment qu’une sorte de bruit de fond, sauf à connaître la victime.

Car la clé de l’empathie, c’est ce qu’on appelle l’effet « victime identifiable ». Comme l’écrivait l’économiste Thomas Schelling avec un humour mordant il y a quarante-cinq ans, « faites savoir qu’une fillette brune de 6 ans a besoin de milliers de dollars pour une opération qui prolongera sa vie jusqu’à Noël, et la poste sera submergée d’espèces sonnantes et trébuchantes pour la sauver. Mais annoncez que, sans la TVA, le système hospitalier du Massachusetts dépérira et que les décès évitables augmenteront de manière à peine perceptible, bien rares sont ceux qui écraseront une larme ou prendront leur chéquier ».

Cet effet s’observe en laboratoire. Les psychologues Tehila Kogut et Ilana Ritov ont demandé à certains sujets ce qu’ils étaient prêts à donner pour mettre au point un médicament capable de sauver la vie d’un seul enfant, et à d’autres quelle somme ils consentiraient à verser pour en sauver huit. Les réponses furent à peu près identiques. Mais quand les chercheurs ont posé la même question à un troisième groupe en précisant le nom et l’âge de l’enfant et en montrant sa photo, les dons ont explosé – il y avait maintenant bien plus d’argent pour ce seul bambin que pour le groupe de huit.

De fait, le nombre des victimes est presque sans importance – l’impact psychologique d’une tragédie touchant cinq mille personnes est quasiment le même que celui d’une tragédie qui en affecte 500 000. Imaginez que vous lisiez dans le journal qu’un tremblement de terre au bout du monde vient de faire deux mille victimes, puis appreniez que le bilan réel fut de vingt mille morts : seriez-vous donc dix fois plus triste ? La raison seule, et non l’empathie, nous permet de reconnaître l’importance des chiffres.

 

Le business des atrocités

À l’échelle de l’action humanitaire à présent, le réflexe empathique peut conduire à bien des égarements, comme l’a dénoncé Linda Polman. [Lire « L’humanitaire, une passion dangereuse », Books, n° 31, avril 2012.] Il en est ainsi lorsque les responsables de la violence tirent profit de l’aide – notamment à travers les « taxes » que les seigneurs de guerre exigent souvent des ONG – et sont incités par là même à redoubler d’atrocités. Cela rappelle ces parents qui mutilent leurs bébés à la naissance, en Inde, pour en faire de meilleurs mendiants : les handicaps de ces enfants nous fendent le cœur, mais c’est le raisonnement détaché qui est nécessaire si nous voulons faire vraiment quelque chose pour leur éviter ce sort.

La « politique de l’empathie » ne permet pas non plus d’éclairer les débats de la sphère publique. Car l’identité de ceux qui doivent bénéficier de notre sollicitude est matière à désaccord. Les progressistes militent ainsi pour un durcissement de la législation sur les armes, en se concentrant sur les victimes de la violence armée ; les conservateurs, eux, attirent l’attention sur les personnes démunies face aux criminels. Les progressistes favorables au renforcement des règles de sécurité dans l’entreprise invoquent le salarié touché par un accident du travail ; les conservateurs, eux, parlent du petit patron ruiné par une réglementation trop tatillonne. N’allez donc pas supposer que vos adversaires idéologiques penseraient tout comme vous s’ils pouvaient seulement développer leur faculté d’empathie !

Dans bien des cas, l’identification à la victime peut nous induire en erreur. La fureur que l’on éprouve en se mettant à sa place peut susciter un désir de vengeance. Mais cette volonté de châtier est généralement sourde aux conséquences de long terme. Une expérience menée par Jonathan Baron et Ilana Ritov consistait à demander aux sujets la meilleure façon de punir une firme pharmaceutique dont un vaccin avait provoqué la mort d’un enfant. On indiqua à certains qu’une forte amende inciterait la compagnie à fabriquer des produits plus sûrs ; on affirma aux autres qu’une amende trop importante la découragerait de fabriquer ce vaccin sans équivalent sur le marché, ce qui provoquerait davantage de morts. La plupart des gens se moquèrent éperdument des conséquences : ils voulaient voir la compagnie lourdement sanctionnée, quoi qu’il en soit.

Ce type de dynamique se fait régulièrement sentir en matière de justice pénale. En 1987, Willie Horton, un meurtrier d’une prison du Massachusetts en permission viola une femme après avoir battu et ligoté son fiancé. L’opinion en a déduit que l’adoption de ce système avait été une erreur lamentable de la part du gouverneur Michael Dukakis, argument que ses adversaires utiliseront l’année suivante au cours de sa campagne présidentielle. En vérité, ce programme avait sans doute permis de réduire la fréquence des drames de ce genre. Un rapport paru en 1987 a en effet montré que le taux de récidive dans le Massachusetts avait chuté depuis le lancement de la mesure, onze ans plus tôt, et que ses bénéficiaires commettaient moins souvent de nouveaux crimes que les condamnés libérés sans avoir jamais eu la moindre permission. Hélas, il est impossible de désigner les personnes qui, grâce à ce programme, n’ont pas été violées, ni agressées, ni tuées, tout comme il est impossible de désigner un individu précis sauvé par un vaccin.

Voilà qui renvoie à une logique plus générale. Les politiques les plus judicieuses produisent souvent des bénéfices purement statistiques mais des victimes qui ont un nom et une histoire. Dans le cas du réchauffement climatique, les limites de l’empathie sont particulièrement frappantes. Ceux qui s’opposent aux mesures de réduction des émissions de CO2 invoquent une multitude de victimes parfaitement identifiables – tous ceux que pénaliseraient l’augmentation des coûts et les fermetures d’entreprises. Face à eux, les millions d’hommes qui, à une date indéterminée, souffriront des conséquences de notre inaction présente ne constituent que de pâles abstractions.

 

La prime aux bénéfices de court terme

L’incapacité du gouvernement à mener des politiques de long terme est souvent imputée au système démocratique (qui favorise les bénéfices de court terme) et à la puissante influence de l’argent. Mais la responsabilité en incombe aussi à la politique de l’empathie. Trop souvent, la solidarité que nous éprouvons pour tel ou tel individu aujourd’hui nous conduit à négliger les crises dont pâtiront, demain, d’innombrables personnes.

Exercer son jugement moral exige bien plus que de se mettre à la place d’autrui. Comme l’indique le philosophe new-yorkais Jesse Prinz, certains des actes que nous réprouvons, comme le vol à l’étalage ou l’évasion fiscale, ne font pas de victimes identifiables (5). Et bien des actions légitimes – comme punir un enfant pour sa conduite dangereuse, appliquer une procédure juste et impartiale de sélection des bénéficiaires de greffes d’organes, malgré la souffrance de ceux qui figurent en bas de la liste – nous obligent à faire taire notre empathie. Un seul décès est indéniablement préférable à huit, même si l’on connaît le nom de ce mort-là ; l’aide humanitaire peut effectivement, si elle est mal ciblée, se révéler contre-productive ; et la menace posée par le changement climatique justifie les sacrifices qu’engendrent les efforts faits pour y remédier. « Il se peut que le déclin de la violence doive quelque chose au développement de l’empathie, écrit le psychologue Steven Pinker, mais il doit aussi beaucoup à des facultés plus éprouvées comme la prudence, la raison, la justice, la maîtrise de soi, les normes et tabous, ou l’idée des droits de l’homme. » [Lire « Un progrès, tout de même ? », Books, n° 38, décembre 2012.] Une analyse raisonnée, et même contre-empathique, de nos obligations morales et de leurs conséquences probables constitue une meilleure méthode pour préparer l’avenir que les élans émotifs de l’empathie.

Rifkin et les autres affirment, de façon convaincante, que le progrès moral impose d’élargir le périmètre de nos préoccupations au-delà de notre famille et tribu, à l’humanité entière. Mais il est impossible d’éprouver de l’empathie pour sept milliards d’étrangers ou de ressentir à l’égard d’un inconnu le même intérêt que pour un enfant, un ami, ou l’être aimé. Notre meilleur espoir n’est pas d’amener les gens à considérer l’humanité comme leur famille – c’est impossible ! Notre meilleur espoir réside, au contraire, dans la reconnaissance de ce fait : même si nous ne nous identifions pas à de lointains étrangers, leur vie possède exactement la même valeur que celle de nos proches.

Il ne s’agit pas d’en appeler à un monde sans empathie. Une race de psychopathes pourrait bien avoir une intelligence suffisante pour inventer les principes de solidarité et de justice (les recherches montrent chez ces criminels une grande aptitude au jugement moral). Le problème, chez les individus dénués d’empathie, est ailleurs : même s’ils sont capables de discerner le bien, ils ne se soucient pas d’agir en ce sens. Pour traduire l’intelligence en acte, il faut une étincelle de sympathie pour autrui.

Mais il suffit d’une étincelle. Si l’on fait abstraction du cas extrême des psychopathes, rien n’indique que les êtres les moins enclins à l’empathie soient moralement inférieurs au reste de l’humanité. Simon Baron-Cohen observe que, malgré une déficience d’empathie propre à leur condition, certaines personnes atteintes d’autisme ou du syndrome d’Asperger possèdent un sens moral très développé en raison d’un désir forcené de suivre les règles et de s’assurer qu’elles sont appliquées de manière juste.

C’est dans nos relations personnelles que l’empathie est réellement essentielle. Personne n’a envie de vivre comme Thomas Gradgrind – le personnage de Charles Dickens dans Les Temps difficiles, caricature de l’utilitariste qui considère toutes les interactions, y compris avec ses propres enfants, en termes exclusivement économiques. L’empathie est ce qui nous rend humain ; c’est ce qui fait de nous à la fois les sujets et les objets de la morale. L’empathie nous trahit seulement lorsque nous la prenons pour maître.

 

Que faire d’un entrepôt de peluches ?

Après le massacre de Sandy Hook, la ville de Newtown a tant reçu d’aide que celle-ci s’est transformée en fardeau. Il a fallu recruter plus de huit cents bénévoles pour gérer les cadeaux – qui continuaient d’affluer malgré l’appel vibrant des responsables municipaux à réorienter cette générosité. Un entrepôt entier a été rempli de peluches dont les habitants de la ville n’avaient pas le moindre usage, et des millions de dollars se sont déversés sur cette commune relativement prospère. Nous avons ressenti leur douleur, nous voulions les aider. Pendant ce temps – et ce n’est qu’un avant-goût d’une liste qui pourrait être longue –, près de vingt millions d’enfants se couchent le ventre vide chaque soir aux États-Unis, et le programme fédéral d’aide alimentaire a été amputé de près de 20 %. Bon nombre des inconnus bien intentionnés qui ont apporté leur obole aux soins médicaux de « bébé Jessica » approuvent les restrictions budgétaires imposées au programme de protection sociale Medicaid, restrictions qui affecteront des millions de pauvres. L’an prochain, cinquante millions d’Américains peut-être seront victimes d’une intoxication alimentaire ; mais la réduction de ses moyens obligera la FDA, l’agence fédérale de sécurité alimentaire, à mener deux mille inspections de moins. Plus subrepticement encore, l’Américain moyen émettra en 2014 dans l’atmosphère environ 20 tonnes de dioxyde de carbone, mais de nombreux parlementaires cherchent à assouplir encore la réglementation sur les émissions de gaz à effet de serre.

Tels sont les paradoxes de l’empathie. La force de cette faculté tient à sa capacité de concentrer, comme un faisceau laser, toutes nos propensions à la solidarité sur un objet unique. Mais, pour que notre planète survive avec ses milliards d’hommes, il nous faudra prendre aussi en considération le bien-être d’individus qui n’ont encore subi aucun dommage, dont beaucoup ne sont même pas encore nés. Ils n’ont pas de nom, ni de visage, ni de biographie – rien qui puisse marquer notre conscience ou éveiller notre compassion. Leur avenir en appelle, plutôt, au raisonnement et au calcul. Notre cœur ira toujours au bébé tombé dans le puits – c’est à cela que l’on mesure notre humanité. Mais l’empathie devra céder le pas à la raison pour que l’espèce ait un avenir.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 20 mai 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Mémoires d’une vieille fille rangée

En juin 1646, Joyce Jeffreys perdit ses lunettes. Lorsqu’une domestique les retrouva, la dame d’un certain âge lui donna un pourboire de six pence, puis elle nota comme d’habitude cette dépense dans son livre de comptes. Entre 1638 et 1648, Jeffreys consigna toutes ses recettes et toutes ses dépenses, de son écriture appliquée et régulière. Bien qu’on en sache peu sur sa jeunesse – quand elle est née, par exemple, ou pourquoi elle ne s’est jamais mariée –, on connaît beaucoup de choses sur la conduite de ses affaires, les amitiés et les passe-temps qui occupèrent la fin de sa vie. Jeffreys n’a jamais appris la comptabilité à double entrée pratiquée par les négociants, mais les chiffres notés sur le livre recèlent un trésor, le portrait d’une vieille fille, à une époque où les femmes célibataires étaient supposées socialement invisibles.

Mais l’étaient-elles vraiment ? Pour l’histoire, peut-être, mais pas pour leurs voisins. Jeffreys consigna souvent les pourboires versés par elle aux domestiques qui lui apportaient des cadeaux offerts par les nobles du cru – des venaisons, un dindon, des cerises, un saumon. Ces présents n’étaient pas des aumônes, mais des marques de respect, dont elle s’acquittait en retour en offrant les produits de sa ferme : sa « chère Lady Cornwall » reçut huit œufs de canard de Barbarie, et Ursula Vaughan « un panier d’abricots ». Ces échanges de bons procédés jouaient un rôle au moins aussi important dans la vie des domestiques, qui se chargeaient d’acheminer ces présents, que dans celle des destinataires : les pourboires constituaient un à-côté fort apprécié et toutes ces piécettes finissaient par faire une somme. On s’échangeait des cadeaux à longueur d’année, mais plus particulièrement au Nouvel An : pains de sucre et gants parfumés pour les amis et la famille ; étrennes pour les domestiques, les violoneux et les enfants. Même à la Saint-Valentin, Jeffreys jouait le jeu. Elle n’était plus toute jeune – elle a au moins 55 ans quand elle commence à tenir son registre – mais n’en recevait pas moins les visites d’un ou deux admirateurs. En 1641, elle offrit un shilling à Mr. Tom Aston et Mr. Dick Gravell, qui, écrit-elle, « sont venus me servir de cavaliers pour la Saint-Valentin ».

N’étant pas mariée, elle ne pouvait se rendre auprès des voisines qui accouchaient, mais elle envoyait de l’argent aux sages-femmes et aux infirmières. Quand sa nièce eut des jumeaux, Jeffreys fit office de marraine pour la « petite Joyce Walsh », et offrit au bébé une coûteuse timbale en argent. Elle donna aussi une somme à la nounou qui s’occupait de l’autre bébé, un garçon, notant tristement, en marge de son livre de comptes, sa mort à « neuf semaines » à peine. Jeffreys était particulièrement attachée à Beatrice Ailway, la fille de son ancienne domestique Anne, et lui acheta une étoffe cramoisie pour son « tout premier » manteau. Elle aimait voir les enfants vêtus de couleurs vives, et offrit plus tard à Beatrice des robes écarlates, orange et vertes.

En plus des cadeaux qu’elle faisait aussi bien à ses pairs qu’à ses obligés, Jeffreys donnait également à des œuvres de charité, bienfaits réguliers à défaut d’être particulièrement généreux : elle versait huit shillings par an aux nécessiteux de sa paroisse de Tous-les-Saints, à Hereford, conformément à ce qu’exigeait la loi (1). Les sommes ainsi acquittées étaient censées subvenir aux besoins des pauvres méritants, et leur éviter la mendicité, mais elles étaient rarement suffisantes, et des formes plus anciennes de charité informelle, indispensables, subsistaient. Il était courant de distribuer nourriture et boisson sur le seuil de sa porte, et Jeffreys donnait souvent une pièce ou deux aux mendiants. Elle accorda une piécette de quatre pence à « un pauvre homme qui garde les chiens devant l’église », et deux pence à « une pauvre femme de Harpley qui est paralysée ». Parmi les personnes qu’elle aidait, on trouve des malades qui se rendaient à l’hôpital ou partaient prendre les eaux curatives à Bath ; un homme aveugle, un autre fou ; certains avaient été blessés dans un incendie, ou naufragés ; et d’autres étaient tout simplement pauvres.

Les livres de comptes de Jeffreys ne nous permettent pas seulement de connaître son statut social, ils nous éclairent également sur ses goûts, notamment pour les animaux. À plusieurs occasions, elle acheta de nouvelles cages « en osier » pour ses oiseaux chanteurs, manifestement pour les protéger de ses chats. L’un d’eux, un chat de Chypre jaune, lui fut offert par Lady Dansey de Brinshop ; un membre de sa famille lui en envoya un autre, qui arriva le jour où Jeffreys offrit un pourboire à un certain Tom Simons pour le remercier de lui avoir apporté « un petit chien ». Ces animaux vivaient, pour la plupart, dans la basse-cour, en compagnie de ses canards de Barbarie. Elle adorait les chevaux, et entretenait deux juments pour son attelage, se chargeant elle-même de les faire se reproduire : en septembre 1642, elle nota qu’elle avait payé cinq shillings « pour deux saillies, une pour ma grande jument d’attelage, et une pour ma jument grise, par les chevaux de Mr. Shewards & Mr. Brabazon ».

 

Robes noires et bas vert gazon

Jeffreys n’était pas une grande lectrice, et sa dépense la plus élevée fut l’achat des œuvres de l’évêque d’Exeter pour trente shillings, même si sa préférence allait plutôt aux œuvres profanes, en particulier les histoires grecques et romaines traduites. Elle se laissa tenter par une biographie de Marie, reine d’Écosse, en 1639. Elle achetait régulièrement des almanachs pour la ferme, et acquit un jour « un petit livre d’astrologie appelé Arcandam ». Elle cédait même, de temps à autre, aux attraits de brochures sensationnalistes, notamment un ouvrage consacré à l’extraordinaire Henry Welby, âgé de 84 ans, qui vécut quarante-quatre ans en ermite dans Grub Street sans voir âme qui vive, se nourrissant de gruau, de salade et de bière bon marché. Il se peut que sa longévité hors du commun l’ait intriguée. En 1646, peut-être gagnée à son tour par l’angoisse, Jeffreys dépensa 14 pence pour l’ouvrage de Leonard Lessius Hygiasticon ou méthode de conserver la vie et la santé jusque dans la vieillesse la plus avancée.

Elle consacrait nettement plus d’argent à sa toilette : au début de l’époque moderne, on dépensait des sommes énormes pour se vêtir, et Jeffreys ne faisait pas exception. Le plus souvent, elle s’habillait sobrement de noir, bien qu’elle aimât faire teindre ses bas en vert gazon. Mais aussi peu tape-à-l’œil fussent-elles, ses robes n’étaient pas pour autant bon marché. Vingt mètres de « calmande noire » coûtaient près de douze livres (à peu près 1 200 livres actuelles [soit 1 400 euros]), auxquelles il convient d’ajouter le prix de la dentelle, des boucles, du bougran, du fil de soie, des rubans, de la bordure de taffetas, et de la main-d’œuvre. Jeffreys était fidèle à son tailleur londonien, bien qu’il lui arrivât fréquemment de juger ses tailles « trop ajustées » et de payer un artisan de son village pour desserrer les corsets. Non contente de se faire confectionner des vêtements, Jeffreys en fournissait aussi à ses protégées. C’est pour sa filleule et dame de compagnie Elisabeth Acton qu’elle était la plus prodigue, et les dépenses engagées apparaissent souvent dans les comptes de Jeffreys jusqu’à ce qu’Acton épouse un gentilhomme du voisinage, recevant, en cadeau d’adieu, un mouton gras pour le banquet du mariage, et une dot généreuse. Jeffreys payait également les toilettes plus modestes ainsi que le loyer d’une cousine dans le besoin, Jane Gorton, et, à sa mort, elle prit en charge les dépenses funéraires. Même ses domestiques recevaient des vêtements : Jeffreys versait à ses servantes le salaire d’usage – peu élevé – de 30 ou 40 shillings par an ; mais elle leur offrait souvent leur robe de mariée. Elle était également attentive à leurs menus plaisirs : pour la fête de l’Assomption à Worcester, en 1644, par exemple, quatre de ses servantes reçurent un shilling chacune, et elle donna même à Barbara, la fille de laiterie, un second shilling après que cette dernière eut perdu le premier. Comme leur maîtresse, les filles ont pu lancer une piécette au dresseur de singe, ou au propriétaire du cheval acrobate.

Habitant la campagne, Jeffreys avait relativement peu d’occasions de dilapider son argent et elle semble avoir été économe. On ne trouve dans ses livres aucune trace de sommes perdues au jeu, et elle dépensait peu en vin, quoiqu’elle se plût à fumer de temps à autre, puisqu’il lui arriva d’acheter quatre pipes d’un seul coup, et, une autre fois, d’investir un shilling dans « une once de très bon tabac ». Quoi qu’il en soit, pour être une femme de condition, il fallait non seulement posséder de l’argent, mais aussi le dépenser avec libéralité, et le déverser, ou du moins le distiller, avec prodigalité aux personnes placées sous son patronage. Son arrière-petit-neveu Henry Jeffreys, qui fut l’un des premiers lecteurs à parcourir le livre de comptes, fut outré par ses dépenses. Il estima que son manque de bon sens et ses accès de générosité inconsidérée lui avaient fait dilapider une fortune amassée « grâce aux dons de ses amis » – en particulier l’héritage reçu de son père, et la rente que lui avait laissée son demi-frère. Si elle n’avait pas finalement décidé de venir vivre chez son père à lui, écrit-il, elle aurait pu « se retrouver démunie sur ses vieux jours ». Il constate néanmoins, avec suffisance, qu’« une somme assez considérable a été sauvée de la ruine, et pourra à bon droit nous revenir, à moi et à mes enfants ».

 

La vieille fille prêtait à 8 %

Henry Jeffreys semble avoir tenu rigueur à sa grand-tante du moindre penny dépensé, mais la « somme assez considérable » laissée par Joyce Jeffreys à sa mort avoisinait les 5 000 livres, soit plus du double de ce dont elle avait hérité. Henry était si obnubilé par les dépenses de sa grand-tante qu’il en oublia de s’intéresser à ses rentrées d’argent. Le registre indique qu’à la fin de sa vie Joyce prêtait à intérêt une somme de plusieurs milliers de livres par an, répartie pour l’essentiel dans des crédits diversifiés d’une valeur de 50 livres ou moins, accordés à nombre de ses voisins de Hereford. Au cours de la décennie couverte par ses comptes, elle suivit de près 145 débiteurs différents, et elle percevait des intérêts tous les deux ou trois jours. Elle ne connaissait pas personnellement chacun de ses clients ; certains vivaient loin de chez elle, à Londres par exemple, comme le négociant en vin Matthew Pack, qui la payait par l’intermédiaire de son tailleur.

Les activités de prêt de Jeffreys auraient pu, semble-t-il, donner lieu à quelques froncements de sourcils : l’usure était à la fois un péché et un délit. Mais l’Angleterre du début de l’époque moderne manquait de liquidités, et l’économie dépendait des fonds fournis par les crédits. En menaçant les usuriers prêtant à plus 8 % de se voir confisquer leur capital quand les moins rapaces risquaient seulement de devoir restituer les intérêts perçus, la loi contre l’usure de 1624 établit de facto un taux d’intérêt : comme beaucoup d’autres, Jeffreys faisait payer 8 % par an. La common law (2) autorisait les femmes célibataires à posséder des biens et à conclure des contrats, chose interdite aux épouses. À une époque où les vieilles filles se voyaient proscrire l’accès à la plupart des métiers et des commerces, elles profitaient des quelques droits qui leur restaient, et participaient en nombre au marché du crédit : seule l’échelle des placements effectués par Jeffreys sortait de l’ordinaire.

Quoi qu’il en soit, dans l’Angleterre du début de l’époque moderne, où valeur financière et valeur sociale étaient pour ainsi dire synonymes, la richesse pouvait élever un yeoman (3) jusqu’à la noblesse, et la pauvreté pouvait dépouiller un gentilhomme de son statut. L’argent de Jeffreys lui conféra une position qui aurait en temps normal été refusée à une vieille fille. En 1641, elle s’acquitta de ses impôts locaux à l’égal d’un gentilhomme, tandis qu’Elizabeth Acton payait la petite somme exigée des épouses et des enfants. Mais Jeffreys n’était pas un gentilhomme honorable à part entière : elle n’occupait aucune fonction officielle à Hereford. Sa richesse et son âge lui conféraient plutôt la qualité d’une veuve de gentilhomme.

Même riche, une célibataire n’avait pas le droit de vivre seule pendant sa jeunesse : la bienséance exigeait qu’elle demeurât sous la protection de sa famille. À la mort de son père, Jeffreys vécut d’abord avec sa mère, puis avec son cousin Sir Thomas Coningsby et la femme de ce dernier. Elle figure pour la première fois en qualité de chef de foyer dans les archives fiscales de 1623, alors qu’elle avait une quarantaine, voire une petite cinquantaine d’années. Il était sans doute devenu évident qu’elle n’avait pas l’intention de se marier (ce qui l’aurait conduite à renoncer à ses investissements soigneusement gérés). On imagine le sentiment de satisfaction qu’elle dut éprouver lorsqu’elle put enfin s’installer toute seule.

Peu de célibataires eurent ce privilège. Une femme seule ne jouissant pas de l’indépendance que donne l’argent n’avait que des options peu séduisantes : vivre avec sa famille, ou bien se trouver une place, offrant obéissance à son maître et à sa maîtresse, en échange du gîte, du couvert et de gages dérisoires. Le statut de servante, acceptable pour des jeunes filles, était sans doute insupportable aux femmes plus âgées. Rester célibataire était jugé suspect : voyez Margery Noble, qui entra dans l’histoire quand elle vint témoigner devant une cour ecclésiastique de Londres. Les témoins du camp adverse n’eurent aucune difficulté à la présenter sous un mauvais jour. Noble prétendait avoir travaillé à Westminster en tant que blanchisseuse, argua-t-on, mais elle fut chassée de la paroisse car elle « suscitait haine mortelle et dissensions entre les hommes et leurs épouses ». On la soupçonna d’être une proxénète, abusant de la faiblesse des servantes sans emploi, et elle se retrouva même en prison, une fois pour avoir volé des vêtements, et une autre pour diffamation. Noble était, c’est probable, une semeuse de troubles invétérée – même le gardien de prison se plaignit de sa fourberie – mais les salaires féminins étaient si bas que le travail honnête ne garantissait rien d’autre qu’une pauvreté honnête. Une célibataire misérable avait peu à gagner en respectant les règles, et peu à perdre en les enfreignant.

La richesse ne suffit cependant pas à protéger Jeffreys quand la première guerre civile éclata en 1642. Royaliste farouche, qui désignait Charles Ier comme « Sa Majesté le Roi » dans son livre de comptes, elle s’était acquittée du ship money sans broncher (4), et fut sans doute choquée par la débandade de l’État anglais. Elle donna un shilling à un cousin en 1640 « quand il partit se battre en Écosse (5) » et acheta des boissons à d’autres soldats. Elle offrit aussi 20 pence par jour en échange de l’entraînement de « son » soldat, John Trahern, qui prit sa place dans la milice de Hereford. Dans un premier temps, les troubles durent sembler bien éloignés pour Jeffreys : Londres, comme l’indiquent ses livres de comptes, c’était essentiellement un endroit pour faire des affaires et acheter des baleines de corset, du papier à lettres et autres articles de luxe. Elle s’était efforcée sur le tard, en octobre 1641, de se tenir au courant des débats politiques en achetant un livre sur les « malheurs » de William Pryne et de ses alliés, qui avaient eu les oreilles tranchées en 1637 pour ouvrages séditieux, ainsi qu’un ouvrage sur « l’acte d’accusation contre le comte de Strafford, avec une peinture le représentant auprès de l’archevêque [de Cantorbéry] Laud » (6).

La guerre venue, Hereford se déclara pour le roi mais, après avoir été occupée successivement par plusieurs armées, passa définitivement sous le contrôle des troupes favorables au Parlement après que le colonel Birch se fut emparé de la ville en décembre 1645. Jeffreys et les autres habitants de Hereford furent maltraités par les deux camps. Les impôts atteignirent des sommets, les soldats furent cantonnés dans les maisons des civils, le bétail réquisitionné pour nourrir les troupes affamées et leur servir de montures. Jeffreys se réfugia dans la maison d’un ami avant la première occupation de Hereford en septembre 1642, et elle nota, amère, que le capitaine Robert Hammond et « sa compagnie barbare » lui avaient pris ses juments baies adorées, de l’argent et « beaucoup de linge ».

Ces temps d’incertitude nuisirent aux affaires de Jeffreys : elle avait de plus en plus de mal à se faire payer et rechignait à hasarder les fonds qui lui restaient. Mais la perte qui l’affecta le plus fut sans doute celle de la nouvelle demeure qu’elle s’était fait édifier aux abords de Hereford, pour 500 livres. Lorsqu’il ne fit plus de doute que les bâtiments construits dans cette zone seraient rasés pour élever des fortifications, Jeffreys vendit sa maison au dixième de son prix. Elle en était déjà partie, d’abord pour aller vivre avec Elisabeth Acton et son mari, puis avec son neveu et son épouse, à Ham Castle. Chez eux, elle garda son indépendance, cependant, et paya pour son gîte et celui de sa femme de chambre.

Le 27 juin 1648, au cours de ce que Jeffreys s’obstine à appeler « la vingt-quatrième année du règne de notre souverain, Sa Majesté Charles d’Angleterre », elle rédigea son testament. Elle mourut au cours de l’année 1650, survivant à son roi, exécuté en 1649 par un après-midi de janvier glacial. Comme souvent dans le cas des célibataires, son testament révéla l’importance de son réseau de parenté bien plus que l’isolement. Et si le gros de sa fortune alla à son neveu William (qui le laissa à son fils, l’ingrat Henry), on ne trouve pas moins de vingt-six membres de sa famille parmi ses héritiers désignés – essentiellement des cousines. Sa « nièce adorée » Anne Nott avait cinq filles, qui reçurent chacune 20 livres, et « une cuillère d’argent, en regrettant que ma ruine m’ait empêchée de leur léguer autant que j’aurais voulu ». Ces petites Anglaises allaient grandir dans un monde moins bienveillant envers les femmes qu’on appellerait, avec une dérision croissante, des « vieilles filles ». En 1650, avec ses collerettes aussi démodées que ses convictions, ses pipes, ses chevaux et ses histoires romaines, Joyce Jeffreys était devenue une créature du passé.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 mars 2013. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

Deux démons de Colombie

J’ai connu Valledupar (1) dans ma jeunesse, en 1964 ; je voyageais alors pour « connaître le pays », un projet vague et peu scientifique. J’avais épuisé mon argent liquide et je devais changer des chèques de voyage. Si je me souviens bien, il existait déjà une petite succursale de la Banque de la République, mais l’opération n’y était pas possible : le monopole du change était entre les mains de l’évêque de la ville. J’étais donc allé à l’évêché : patio frais, citronniers et, dans le salon, Monseigneur, un religieux espagnol. Je lui avais montré le taux de change dans le journal, mais il m’avait rétorqué que cela n’avait rien à voir avec la réalité de la ville. « On offre combien dans la rue ? » avait-il demandé. Dans la rue, on n’offrait rien du tout, et j’avais dû me résigner à la mesquinerie ecclésiastique. Dans le patio, un autre curé m’avait proposé des marchandises plus intéressantes : une bouteille de whisky – je me rappelle que ce n’était pas de l’Old Parr, si prisé à Valledupar, mais un honnête Old Smuggler – et du jambon de qualité supérieure, lui aussi de contrebande, avec une étiquette représentant une jolie baleine verte. Valledupar était une ville de maisons basses, sans grand cachet, avec de vastes patios et, sur la place, des taxi-jeeps en attente de clients. Beaucoup de soleil. Il ne s’y passait pas grand-chose : à cette époque, la bourgade n’était pas encore la capitale du département, et il n’y avait pas non plus de vallenatos (2). Du moins célèbres.

Dans Líbranos del bien, Alonso Sánchez Baute mentionne l’évêque monseigneur Roig y Villalba, « appelé le bon évêque, contrairement à son successeur ». Moi, je ne sais pas à qui j’ai eu affaire. Sans doute un type plutôt bien. Au moment de mon fugace passage dans la ville, Ricardo Palmera – qui deviendrait plus tard le guérillero Simón Trinidad – avait 14 ans, et Rodrigo Tovar – qui deviendrait plus tard le paramilitaire Jorge 40 – à peu près 4. Personne alors n’aurait imaginé leurs destins, ni ce qui allait se passer dans la ville et dans la région. Ni même dans le pays. Líbranos del bien est une exploration extraordinaire de cette histoire, un livre indispensable pour ceux qui veulent comprendre le conflit colombien.

Alonso Sánchez Baute est devenu célèbre avec son premier roman, Al diablo la maldita primavera (« Au diable le maudit printemps »), qui se passe dans le milieu gay des quartiers nord de Bogotá. Bien que ce que qu’on appelle à Valledupar « son problème » ait contribué à son éloignement de la ville, essentiel pour la gestation de Líbranos del bien, celui-ci n’est ni un roman ni un livre gay. « C’est un récit vrai, confie l’auteur, que j’ai construit en mêlant plusieurs genres journalistiques – chronique, reportage, interview, dépêches, tribune – et en ayant recours au portrait psychologique, à l’essai, à la biographie, voire à l’autobiographie. » C’est aussi en partie un roman : la vieille dame, l’un de ses principaux informateurs, est un personnage de son invention. Mais au diable les genres : voilà un livre confectionné avec art et dominé par la soif de comprendre pourquoi ses deux personnages ont choisi des voies différentes, qui les ont conduits, pour le moment, au même endroit : une prison des États-Unis (3).

 

Une société du face-à-face

Sánchez Baute est né à Valledupar en 1964, l’année de la fondation des FARC, et il est plus ou moins de la même génération que Rodrigo Tovar. Les Baute sont l’une des familles les plus en vue de la ville, avec les Castro, les Pupo, les Araújo, les Villazón, les Daza, les Palmera, les Pumarejo, les Quintero… Il y en a d’autres, mais celles-ci suffisent pour le moment : l’important est que l’auteur a eu accès à l’intimité de ces personnes et a su s’en servir. (Pourquoi je n’écris pas « élite » ou « ces gens » ? D’abord, parce que je n’ai jamais aimé le mot « élite », avec sa fausse précision pseudo-sociologique, sa pauvreté descriptive, sa charge réprobatrice quasi automatique. L’un des mérites de Líbranos del bien est que l’auteur ne se laisse pas contaminer par certains mots très fréquents dans les analyses universitaires des problèmes du pays, comme « élite » ou le très galvaudé « acteurs », avec sa pâle neutralité : pour moi, les acteurs sont ceux qui gagnent leur vie en faisant du théâtre, du cinéma ou des feuilletons télévisés. Mais pourquoi pas « gens » ? Parce que Sánchez Baute tient à ce que l’on comprenne qu’il s’agit de personnes différentes, qui n’ont pas toutes le même caractère ni la même personnalité, fût-ce au sein d’une même famille, et si l’on généralise trop, on passe à côté de choses importantes. Et puis, ce serait un manque de respect.)

Sánchez Baute incite le lecteur à examiner la nature de cette société depuis environ un demi-siècle et à comprendre les mutations qu’elle a subies. Dans les années 1960, c’était un monde dominé par les éleveurs de bétail, même si le coton y était déjà présent. Comme toujours, il y avait parmi eux plus de pauvres que de riches et l’on savait très bien qui étaient les uns et les autres. Mais ils ne formaient pas des mondes séparés, comme le signale l’ex-président de la République Alfonso López Michelsen dans son prologue au livre que le maire Pepe Castro a consacré à l’histoire de Valledupar, Crónicas de la Plaza Mayor (« Chroniques de la grand-place ») (4) : peu de différences dans la nourriture, mauvaise et monotone, dans l’habillement masculin et les rares distractions. Beaucoup d’enfants illégitimes. Si tous ne s’aimaient pas, tous se connaissaient : comme l’ont écrit des anthropologues de cette époque, Valledupar était « a face-to-face society », une société du face-à-face. Dans de telles conditions, parler d’une « aristocratie » revient à faire fausse route. Il y avait de vieilles familles, comme dans toute ville ancienne – la ville des Santos Reyes del Valle de Upar fut fondée le jour de la fête des Rois, le 6 janvier 1550 ; il y avait eu des personnalités éminentes, dont les demeures avaient accueilli les grands hommes politiques de la nation pendant leurs rares visites, mais, en fin de compte, cette aristocratie-là était plutôt locale.

Prenons le cas d’Oscarito Pupo Martínez, le grand-père de Rodrigo Tovar Pupo (alias le futur paramilitaire Jorge 40) : petit-fils d’un capucin espagnol, éleveur et propriétaire de deux haciendas, le premier à avoir vendu des barbelés à l’époque où « il n’y avait même pas de fermes » ; membre du Club Barranquilla – Valledupar n’a eu son propre country club qu’en 1952, à l’époque où la population comptait quelque 30 000 habitants – et distributeur de la Loterie de l’Atlantique. Sa maison coloniale, avec ses « nappes élégantes », accueillait les Lleras, Eduardo Santos, ou encore Alfonso López Michelsen (5) avant que celui-ci ne devienne, en 1967, le premier gouverneur du tout nouveau département du Cesar. Carmen, son épouse, « se mettait sur son trente et un dès le matin ».

Attachons-nous maintenant au cas d’Ovidio Palmera, le père de Ricardo Palmera (alias le futur guérillero Simón Trinidad), l’un des rares à avoir fait des études supérieures à la capitale. Avocat du prestigieux collège du Rosario à Bogotá et ami de Gaitán (6), il fut un partisan de Pedro (« Pepe ») Castro Monsalvo, longtemps le principal homme politique de Valledupar, qui le nomma même secrétaire d’État aux Communications. Il épousa Alix Pineda, fille d’un adjoint au maire de Bucaramanga. « Avocat des riches », il s’occupait de leurs terres, déjà clôturées avec le barbelé vendu entre autres par Oscarito Pupo. Homme « querelleur », aux idées radicales, son grand-père avait combattu en 1899 dans la guerre civile des Mille Jours, du côté des libéraux de gauche ; outre Gaitán, Ovidio était un ami de Gerardo Molina, l’écrivain qui fut candidat à la présidentielle de 1982, et de Gilberto Vieira, le fondateur du Parti communiste colombien. Grand lecteur, il méprisait ses concitoyens : « Ces gens-là ne pensent qu’aux vaches », disait-il.

Aristocratie ? Le terme est toujours relatif, mais certaines aristocraties me semblent plus relatives que d’autres. Sánchez Baute raconte que le salon où il s’entretient avec la vieille dame distinguée est agrémenté d’élégants « meubles de Séville », mais prévient aussitôt le lecteur qu’ils sont de la Séville du département colombien de Magdalena, pas d’Espagne. Ce sont les restes des élégantes demeures qu’habitaient les dirigeants de la United Fruit Company, la célèbre entreprise bananière américaine. D’Espagne « arrivaient des éventails et tous les objets en argent que tu puisses imaginer. Les curés et les nonnes les faisaient passer en contrebande », comme ils faisaient passer l’Old Parr et l’Old Smuggler. En 1967, le Cesar obtint le statut de département, se libérant ainsi de « la corruption de Santa Marta », la capitale de la province, importante cité portuaire et première ville fondée par les Espagnols dans le pays. Cela m’a rappelé le romancier José María Vergara y Vergara, qui écrivait, dans Olivas y aceitunas todas son unas (« Toutes les olives sont les mêmes »), en 1868 : « La province était demeurée de longues années dans le rêve colonial, c’est-à-dire dans la division de la société en classes ; mais arriva un jour où la turbulente déesse de la République plongea la main dans ce sac et le secoua. » La politique était présente avant la création du département, et sa figure principale était Pedro Castro Monsalvo, déjà cité ; mais, pendant les années de « La Violencia », la guerre civile qui opposa libéraux de gauche et droite catholique, entre 1940 et 1950, le Cesar fut un havre de paix.

 

L’étudiant fêtard

À partir de 1968, la politique allait se faire plus intense et plus amère. Ce fut la fin de l’époque où « les riches fréquentaient sans problème les pauvres, à condition que les pauvres ne soient pas prétentieux », écrit Sánchez Baute. Arrivèrent les « premières fournées de diplômés de l’université ». Encore rare, la lecture se développa : « On trouvait peu de livres à Valledupar, mais, grâce à des amis, j’ai eu accès à Tolstoï, à Dostoïevski et aux marxistes-léninistes », raconte l’écrivain. Santa Marta n’avait pas le monopole de la corruption. L’achat de votes devint monnaie courante. Je me rappelle qu’un ami, délégué national chargé de vérifier la régularité des élections à Valledupar, m’avait raconté combien il était difficile de repérer les files de votants achetés, même à bord d’un hélicoptère, parce qu’on les cachait dans les patios des maisons, sous les frondaisons des manguiers. (Il faut toujours nuancer : le journaliste et candidat à la présidentielle de 1982, Luis Carlos Galán, ennemi juré des cartels et grande figure de la lutte contre la corruption, arriva pourtant en tête dans le département du Cesar. Dans la ville de Codazzi, on avait écrit sur les murs de son siège électoral : « N’insiste pas, ici on n’achète pas les votes ! »)

Entre-temps, on assista au boom du coton : « Peu à peu, le coton s’affirma comme la principale production du Cesar, supplantant l’élevage. De 42 202 hectares semés au début de 1960, on passa à la récolte record de 126 737 hectares en 1975, soit 43 % de la production colombienne… Un négoce rentable, où les bénéfices représentaient souvent plus du triple de l’investissement. » Les habitudes des riches et des nouveaux riches changèrent. Les meubles élégants ne vinrent plus de Magdalena, mais de plus loin. Des quartiers entiers sortirent de terre : un secteur de riches, Novalito, et plusieurs faubourgs de pauvres. Certains de ceux qui avaient fait fortune partirent vivre à Barranquilla ou à Bucaramanga. Pour la récolte, on fit venir des travailleurs de la région andine, des départements du Tolima et de l’Huila, au sud-est. Et avec eux, dit-on, arrivèrent les FARC. Les uns affirment qu’on exploitait les travailleurs ; les autres, au contraire, qu’en raison de la rareté de la main-d’œuvre – caractéristique du département – « il fallait se montrer généreux et bien les payer ».

« Tu dois commencer par le passé », répète sans cesse le personnage de la vieille dame à Alonso Sánchez Baute. Celui-ci plante le décor dans lequel s’est déroulée la jeunesse de ses deux principaux personnages ; il décrit l’évolution et les changements de leurs milieux respectifs d’une manière suffisamment complète pour satisfaire les historiens et si vivante que tout romancier devrait l’envier. Mais son véritable objectif est de comprendre pourquoi Ricardo Palmera est parti dans la forêt avec les FARC et Rodrigo Tovar est devenu le chef paramilitaire Jorge 40.

Commençons par Ricardo Palmera, le plus âgé. Nous avons déjà résumé la vie de son père, l’avocat Ovidio. Père et fils étaient très liés, ils s’entendaient bien, consultaient ensemble la presse et échangeaient leurs points de vue sur la situation politique du pays. Ricardo était un lecteur assidu – à Valledupar, il n’y avait pas beaucoup de distractions. « Il lisait tout le temps » et n’aimait pas être interrompu. Il fit un bref séjour comme aspirant à la base navale de Carthagène, mais en partit rapidement : il ne supportait pas l’ennui et la discipline. Il fut ensuite un temps étudiant à Bogotá, où il habitait un immeuble bien situé appartenant à son père, lequel, en raison de sa profession, avait des logements dans plusieurs villes, sans être pour autant très riche. Il le transforma en « typique appartement d’étudiants costenõs », c’est-à-dire fêtards. Parmi ses connaissances de cette époque : les fils du président de la République Misael Pastrana, dont le benjamin, Andrès, occupera lui aussi par la suite le poste suprême, en 1998. Il partagea également un moment l’appartement avec Jorge Visbal Martelo, le futur président du Fedegan, le syndicat des éleveurs. (Personne ne s’étonnera que tout le monde se connaisse à Valledupar, mais il est parfois déconcertant de constater que tout le monde se connaît dans le pays.) Ricardo Palmera avait la réputation d’être un dandy et de sortir avec de jolies filles. De retour à Valledupar au milieu des années 1970, il se distinguait par ses chemises « modernes » à manches longues, allait chez le coiffeur à Barranquilla et travaillait comme directeur d’une agence bancaire. Il se maria et eut trois enfants. Sa banque n’était pas celle des « riches ». Son client le plus célèbre fut le chanteur Diomedes Díaz, qui ouvrit un compte par amitié pour Ricardo. Il est faux de prétendre que Palmera aurait profité de sa position de directeur pour dresser ensuite la liste des personnes intéressantes à enlever pour les FARC. (En revanche, il est vrai que de nombreux otages de Valledupar payèrent leur libération grâce à des prêts bancaires, « avec parfois un crédit sur dix ans ».) Et pour ce qui est de la politique ? Sous l’état d’urgence décrété en 1978 par le président Julio César Turbay pour lutter contre les guérillas, il fut arrêté et interrogé à Barranquilla. Une humiliation. Mais il fut relâché au bout de quelques jours, semble-t-il sur l’intervention de la fille du général Umaña, lequel avait sollicité le général Camacho Leyva, l’auteur dudit décret d’état d’urgence – ainsi sa famille trouva-t-elle le piston nécessaire. C’était dix ans avant qu’il ne rejoigne la guérilla. Il fit partie de quelques groupes d’étude gauchistes qui se consacraient à la lecture d’ouvrages marxistes-léninistes, y compris ceux de l’Albanais Enver Hoxha. Il participa à des œuvres sociales, à de sporadiques activités militantes ; il fut partisan du journaliste Luis Carlos Galán à la présidentielle de 1982 et témoin de la marche paysanne de mai 1987, durement réprimée par les forces de l’ordre à Valledupar – un traumatisme dans l’histoire du Cesar et de la ville (7). Il devait se rendre à Bogotá fin 1987 pour prendre contact avec le leader de l’Union patriotique (le bras politique des FARC), Jaime Pardo Leal, mais celui-ci fut assassiné peu de temps après la marche. Palmera envoya alors sa famille hors de Valledupar et entra dans les FARC. En hommage à Bolívar, il adopta deux de ses noms de guerre : Simón Trinidad. Quand il gagna la jungle, il avait 37 ans.

Rodrigo Tovar Pupo, le futur paramilitaire Jorge 40, était lui, côté maternel, le petit-fils d’Oscar Pupo Martínez, déjà cité. Son père, Rodrigo Tovar Córdoba, était un militaire de Popayán, dans le sud du pays. Au début, Oscar Pupo n’avait pas regardé d’un bon œil le fiancé de sa fille et s’était renseigné sur lui auprès de l’aumônier général de l’armée. Mais l’amour et la patience triomphèrent et le couple fut heureux. Tovar Córdoba quitta bientôt l’armée et devint éleveur de bétail à Valledupar. Très jeune, Rodrigo avait joui d’une certaine célébrité enfantine. Le gamin adorait se faire remarquer. Il aimait aussi visiter les haciendas de la famille. Il fit une courte carrière d’aspirant, interrompue par des petits problèmes de santé. Populaire et joyeux, il admirait John Travolta dans Saturday Night Fever. Il fut nommé « chef des poids et mesures », un poste municipal subalterne, où il se montra cependant très efficace. Puis il monta en grade en devenant pour un temps adjoint aux Finances de la mairie. On se rappelle l’une de ses maximes favorites : « Il faut agir correctement pour ne pas passer de la mairie à la prison. » Il était affectueux avec les gens humbles. Il se maria. Le repas de noces eut lieu au très select Gun Club de Bogotá. Il devint un bon père de famille.

Mais Valledupar changea ; le racket, les enlèvements et les assassinats se multiplièrent : « Quasiment aucune famille de la ville n’échappa aux kidnappings ni à l’obligation de payer une rançon. Dans certains cas, plusieurs personnes d’une même parentèle furent enlevées. Parfois, une même personne fut kidnappée plusieurs fois. » Sánchez Baute n’exagère pas : entre 1997 et 2007, le Cesar fut le département qui connut le plus grand nombre d’assassinats et d’enlèvements de tout le pays. Et parmi les victimes figurent tous ces patronymes cités dans le livre. « En fait, écrit Sánchez Baute, les statistiques du gouvernement montrent qu’au cours des premières années du XXIe siècle la ville de Valledupar fut l’une des plus dangereuses : entre 2000 et 2003, il y eut 292 personnes enlevées. Ce n’est pas moi qui le dis. Ce sont les chiffres fournis par l’Observatoire national des droits de l’homme. » La plupart des kidnappings furent commis par la guérilla marxiste de l’ELN (Armée de libération nationale), mais un bon nombre aussi par les rebelles des FARC. Au cours de son enquête, on a raconté à Sánchez Baute qu’une otage avait confié à ses ravisseurs être très amie avec Simón Trinidad. Le chef du groupe a répondu : « Je m’en doutais bien. Vous dites tous la même chose. » Oui, tout le monde connaît tout le monde. Et avant les paramilitaires, il y a eu les FARC et l’ELN.

 

Spirale de la vengeance

Que savait-on de tout cela à Bogotá, en dehors des statistiques officielles qui ne traduisent qu’une réalité très lointaine ? Très peu de choses. « À l’intérieur du pays, personne n’était au courant. On n’avait vu dans la presse de Bogotá aucune information sur mon enlèvement. Voilà comment les gens de la capitale rendent compte des événements en province. » C’est ce qu’écrivait dans ses Mémoires Jaime Dangond Ovella, la première personne enlevée dans la région après la marche paysanne. Sa plainte n’est pourtant pas unique. La plupart des otages du Cesar affirment qu’il n’a jamais été question à Bogotá de ce qui se passait dans la région. « J’en suis sûre, déclare María Rosa Oñate dans le livre, parce qu’en habitant à Bogotá, j’ai appris la plupart des cas de la bouche de ma mère, rarement à travers la presse ou les journaux télévisés, plus intéressés par les affaires politiques de l’intérieur du pays ou les lignes de bus de la capitale. » C’est vrai, mais il ne faut pas oublier pour autant la longue indifférence des responsables de Valledupar eux-mêmes pour ce qui se passait dans le département, et leur habileté à profiter des visites des hommes politiques nationaux lors des fêtes locales pour défendre leurs propres et petits intérêts.

Les statistiques ne rendaient pas compte de l’intensité du racket et de la cruauté de la guérilla, ni des vengeances qui s’ensuivaient. Voici, par exemple, le récit d’un ancien ami de Simón Trinidad : « Un jour, j’ai reçu un message de Trinidad qui me donnait rendez-vous. Comme on avait été amis, j’y suis allé sans aucune précaution, ni la moindre appréhension. J’étais content de le revoir et je l’ai salué avec un grand sourire. Il portait une tenue de camouflage et un fusil à l’épaule. “Ricardo !” je lui ai lancé chaleureusement en parcourant les derniers mètres qui nous séparaient. Il m’a aussitôt interrompu : “Je ne m’appelle pas Ricardo”, a-t-il dit d’un ton sec. “Je suis le commandant Simón Trinidad.” Là, j’ai compris que l’affaire était sérieuse. Nous avons parlé un moment dans un climat très tendu. Il est allé droit au but. Si je ne voulais pas perdre mes bêtes, je devais payer un impôt. Mon père venait de mourir et comme il n’avait pas encore été enterré, j’ai dit à Trinidad que je devais consulter mes frères. Le lendemain, j’ai envoyé le contremaître lui donner la réponse. La famille refusait de céder au chantage. Deux jours plus tard, la guérilla est entrée dans notre hacienda au petit matin. Ils ont réveillé tous les travailleurs, ont enfermé dans un petit corral 73 vaches qui venaient de mettre bas et les ont aspergées d’essence. Ils les ont brûlées vives. Tu peux imaginer la scène. Je préfère ne pas m’en souvenir. » Autre exemple d’escalade dans la vengeance : dans une hacienda, un groupe de guérilleros exigeait comme partie de l’impôt une certaine quantité de fromages. Les victimes du racket ont eu l’idée d’empoisonner les fromages avec du cyanure et bon nombre de guérilleros en sont morts. Les survivants ont capturé le responsable et l’ont dépecé vivant.

Revenons maintenant à la carrière de Rodrigo Tovar Pupo, que nous avons laissé en bon père de famille. Eh bien, un jour, la famille fut menacée. Son père échappa à un enlèvement. Puis le racket commença. La guérilla avait une idée exagérée de la richesse du clan – l’un des oncles de Rodrigo avait été président de la brasserie Cervecería Águila, l’une des plus grandes marques de bière colombienne. Finalement, arriva le jour où les exigences des FARC empêchèrent Tovar Pupo de payer l’école des enfants : ils furent donc renvoyés du collège. Rodrigo et un ami officier de l’armée décidèrent d’aller au rendez-vous avec les racketteurs, mais de ne pas payer. Ils montèrent une embuscade : « Le militaire a tendu à Tovar un pistolet pour qu’il tire une balle dans la tête d’un guérillero agenouillé devant lui. “Tue-le, moi je m’occupe de légaliser les morts.” » Pendant que Tovar hésitait, un deuxième guérillero prisonnier tenta de s’enfuir et l’officier le tua. Il cria à Tovar qu’il devait faire la même chose et il finit par tirer : « Jorge 40 dit que c’est le mort qui lui pèse le plus. » Il avait alors 39 ans, presque le même âge que Simón Trinidad quand il avait rejoint la guérilla dix ans plus tôt. Ainsi commença sa carrière de chef paramilitaire et sa vie comme Jorge 40. Et son nom ? « Pas un surnom, un nom de guerre. Les surnoms, c’est bon pour les délinquants, et je ne suis pas un délinquant. Je suis un soldat d’une armée privée. Ça s’est passé pendant l’une des premières réunions avec Salvatore Mancuso Gómez (8) qui a dit que je devais prendre un nom de guerre, et moi, j’ai pensé à David. À cette époque, je me sentais comme un petit homme luttant contre le Goliath de la guérilla. Mais ça n’a pas pris. Alors on m’a suggéré d’utiliser un nombre, et comme je suis un lecteur de la Bible, je me suis dit que Quarante serait parfait, parce que quarante, c’est le nombre de jours que durèrent le Déluge et l’errance de Jésus dans le désert à lutter contre la tentation. » « Jorge », il l’a pris à Jorge Gnecco, « le chef des paramilitaires dans le Cesar », lequel « se servait de mon nom pour m’attribuer ses actions ».

Deux vies parallèles. La différence d’âge les a empêchés d’être amis. Mais ils viennent de la même ville et du même milieu social, et peut-être partagent-ils aussi cette propension de la classe dominante à donner des ordres, peu importe finalement que l’un soit de droite et l’autre de gauche. Tous deux se croyaient porteurs d’un grand destin : Trinidad voulait sauver le peuple par la révolution ; Jorge 40 voulait sauver sa société et en finir avec la guérilla. Tous deux avaient décidé de faire le bien, ce bien dont le titre du livre demande à Dieu de nous délivrer. Aucun des deux ne regrette rien.

 

Les possédés

L’ouvrage est captivant, riche en détails et en réflexions. On dit qu’il a circulé sous le manteau à Valledupar, en raison de sa dureté et de ses pages truffées de noms, qui ont provoqué le rejet par solidarité familiale. C’est compréhensible, mais il ne me semble pas qu’en ayant écrit un livre critique, analytique, animé par la soif de comprendre, l’auteur ait voulu stigmatiser sa ville natale. Les gens de Valledupar sont comme les autres. Beaucoup, pour reprendre le mot de Joseph Conrad, ont une courte vue du bien et du mal. Leur région a connu une période de changements et de transformations très rapides, difficiles à maîtriser, et cela dans un contexte de conflit national qui a atteint dans ce département une intensité maximale. Leur expérience n’est pas unique : le pays entier a traversé une succession de guerres civiles. (C’est parce qu’elles furent vécues comme guerres que les soldats ne regrettent rien.) Nombreux sont ceux, dans d’autres villes et d’autres départements, qui ont vécu des histoires similaires.

Le nom de Dostoïevski, cité par Sánchez Baute parmi les nouveautés arrivées à Valledupar avant les convulsions, m’a fait penser à son roman Les Possédés, au petit groupe nihiliste de Piotr Stepanovitch Verkhovensky et aux ravages qu’il provoqua dans la province russe – un cadre guère différent du Valledupar semi-rural d’il y a cinquante ans, avec le bétail parqué dans les cours de la ville. Comme dans Les Possédés, l’idéologie fait des ravages. On trouve la même distance entre les rêves idéologiques et la réalité, mais la comparaison des deux histoires, celle du roman russe et celle de la Colombie, ne conduit pas aux conclusions réactionnaires de la première. À Valledupar, les deux camps sont possédés, et par des diables plus mortifères et plus nombreux : c’est un phénomène de possession plus vaste. « Vous devez apprendre à vous défendre, nous, on ne peut pas », dit un militaire à Tovar Pupo. Dans tout le livre, une seule voix se demande : « Pourquoi la création de groupes d’autodéfense a été considérée comme une meilleure solution pour lutter contre les guérillas que, par exemple, la mobilisation de la classe dirigeante de Bogotá et de province pour le renforcement de l’armée et de la police ? » C’est une question en l’air, qui restera sans doute sans réponse. Le livre couvre les cinquante dernières années. Quand cinquante ans de plus auront passé, ce sera encore une lecture essentielle pour ceux qui voudront comprendre ce qui s’est passé en Colombie.

 

Cet article est paru dans El Malpensante en février 2013. Il a été traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Žižek, compagnon de route du capitalisme

Peu de penseurs illustrent mieux les contradictions du capitalisme contemporain que le philosophe slovène Slavoj Žižek. La crise financière et économique a démontré la fragilité d’une économie de marché que ses défenseurs pensaient sortie victorieuse de la Guerre froide ; pourtant, on ne voit émerger rien qui rappelle un tant soit peu le projet socialiste, que beaucoup voyaient autrefois comme le successeur désigné du capitalisme. Reflétant de bien des façons cette situation paradoxale, l’œuvre de Žižek a fait de lui l’un des intellectuels les plus célèbres de la planète.

Le philosophe est né et a grandi à Ljubljana, capitale de la Slovénie (alors membre de la Fédération yougoslave, le pays est devenu indépendant en 1990), puis a occupé des postes académiques au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Europe de l’Ouest et dans son propre pays. Sa production immense (plus de soixante volumes depuis la parution en 1989 de son premier livre en anglais, The Sublime Object of Ideology), ses innombrables articles et interviews, auxquels il faut ajouter des films tels que Žižek ! (2005) et The Pervert’s Guide to Cinema (2006), lui confèrent un rayonnement qui porte bien au-delà du monde universitaire. Fin connaisseur de la pop culture, et en particulier du cinéma, il est lu par les jeunes dans de nombreux pays, y compris ceux de l’ancien bloc soviétique. Une revue dédiée à l’étude de son œuvre, l’International Journal of Žižek Studies, a été fondée en 2007, et ses lecteurs s’inscrivent via Facebook (1). En octobre 2011, il s’est exprimé devant les militants du mouvement « Occupy » rassemblés dans le parc Zuccotti, à New York ; un événement largement médiatisé et que l’on peut visionner sur YouTube.

Que Žižek jouisse d’une grande influence ne signifie pas que ses positions philosophiques et politiques soient faciles à définir. Membre du Parti communiste slovène avant de rendre sa carte en 1988, il a longtemps entretenu des relations difficiles avec ses responsables, qui lui reprochaient son goût pour des idées à leurs yeux hétérodoxes. En 1990, il se présenta à l’élection présidentielle sous l’étiquette Démocratie libérale slovène, le parti du centre gauche qui fut la principale force politique du pays durant toute la décennie. Mais la vision libérale n’a jamais fondé sa pensée, sinon comme dénominateur commun des positions qu’il rejette.

Žižek fut renvoyé de son premier poste d’enseignant à l’université au début des années 1970. Les autorités slovènes avaient jugé « non marxiste » l’un de ses essais sur le structuralisme. L’épisode témoigne des limites de la libéralisation intellectuelle alors officiellement engagée dans le pays ; toutefois, les travaux ultérieurs de Žižek montrent que les autorités ne se trompaient pas en le jugeant non marxiste. Dans l’énorme corpus de textes produit par le philosophe depuis cette époque, Marx est souvent critiqué pour n’avoir pas été suffisamment radical dans son rejet des modes de pensée existants, tandis que Hegel (dont l’influence sur Žižek est bien plus grande) est loué pour s’être délibérément affranchi de la logique traditionnelle et avoir conçu une manière de penser plus dialectique. Mais Hegel est critiqué à son tour pour son attachement excessif aux formes de raisonnement classiques, et les écrits de Žižek insistent sur la nécessité de se débarrasser du sacro-saint principe d’objectivité intellectuelle qui guidait les penseurs radicaux du passé.

Sur bien des sujets, Žižek construit son œuvre en opposition à Marx. Malgré tout ce qu’il devait à la métaphysique hégélienne, l’auteur du Capital était aussi un empirique qui s’efforçait de penser le cours réel de l’histoire. Ce n’était pas à l’idée abstraite de révolution qu’il s’intéressait d’abord, mais à un projet révolutionnaire porteur de changements spécifiques et radicaux des institutions économiques et des relations de pouvoir.

Žižek manifeste peu d’intérêt pour ces aspects de la pensée marxienne. Cherchant à « réitérer la “critique de l’économie politique” de Marx, mais sans que la notion utopiste-idéologique de communisme lui soit intrinsèque », il considère que « le projet communiste du XXe siècle était utopique précisément parce qu’il n’était pas suffisamment radical ». Aux yeux de Žižek, la manière dont Marx concevait la chose explique en partie cet échec : « Sa conception de la société communiste est elle-même un fantasme inhérent au capitalisme, un scénario imaginaire permettant de résoudre les contradictions du système, qu’il a si bien décrites. »

Bien qu’il rejette la conception qu’en a Marx, Žižek ne consacre pas une seule des plus de mille pages de son nouveau livre à préciser quel système économique et quelles institutions politiques caractériseraient la société communiste qu’il appelle de ses vœux. En lieu et place d’une telle analyse, cet ouvrage de synthèse de ses travaux antérieurs s’efforce de réinterpréter Marx à la lumière de Hegel (l’un des chapitres est intitulé « Marx lecteur de Hegel, Hegel lecteur de Marx »), et de reformuler la philosophie hégélienne en recourant à la pensée du psychanalyste français Jacques Lacan.

 

Impuissance de la raison

Ce dernier, un « poststructuraliste » qui niait que la réalité puisse être saisie par le langage, rejetait également l’interprétation habituelle du concept hégélien de « ruse de la raison », selon lequel l’histoire universelle n’est rien d’autre que l’accomplissement, par des voies détournées, de la raison dans l’humanité. Pour Lacan, tel que Žižek le résume, « la Ruse de la Raison […] n’implique en aucun cas la croyance dans l’intervention d’une main invisible, garantissant que la contingence apparente de l’irrationalité participe de quelque manière à l’harmonie de la Raison Totale : elle suppose au contraire une certaine confiance accordée à la dé-Raison ». D’après cette lecture lacanienne, la philosophie de Hegel ne proclame pas le déploiement progressif de la rationalité dans l’histoire, mais l’impuissance de la raison.

Le portrait de Hegel qui émerge des écrits de Žižek n’a donc que peu de rapport avec le philosophe idéaliste dont nous parle d’ordinaire l’histoire de la pensée. On attribue couramment à Hegel l’idée que l’histoire possède une logique intrinsèque : le destin des idées est de s’incarner dans la pratique, puis d’être dépassées selon un processus dialectique au cours duquel elles sont transcendées par leurs contraires. S’appuyant sur le philosophe français Alain Badiou, Žižek pousse à l’extrême cette notion de dialectique pour lui faire signifier l’abandon pur et simple du principe logique de non-contradiction ; de sorte qu’au lieu de voir la rationalité à l’œuvre dans l’histoire, Hegel rejetterait la raison elle-même telle qu’on la comprenait auparavant. Il aurait implicitement promu (à en croire Žižek) une nouvelle forme de « logique paraconsistante » dans laquelle une proposition « n’est pas réellement supprimée par sa négation ». Cette logique peut nous aider à comprendre le fonctionnement actuel du capitalisme. C’est ce que suggère Žižek à travers cette question rhétorique : « Le capitalisme “postmoderne” ne constitue-t-il pas un système de plus en plus paraconsistant où, selon des modalités variées, P est non-P : l’ordre est sa propre transgression, le capitalisme s’épanouit sous la domination du communisme, et ainsi de suite ? » Žižek mentionne l’un de ses ouvrages, Vivre la fin des temps (2), qui porte précisément sur ce sujet. Résumant sa thèse principale, il écrit : « La prémisse sous-jacente de ce livre est simple : le système capitaliste mondial s’approche d’un point zéro apocalyptique. Les “quatre cavaliers” de cette apocalypse sont la crise écologique, les conséquences de la révolution biogénétique, les déséquilibres internes au système (les problèmes liés à la propriété intellectuelle ; les conflits imminents pour l’accès aux matières premières, à la nourriture et à l’eau) et le développement explosif des divisions et exclusions sociales. »

Cet extrait, avec ses généralisations et son style grandiloquent, est représentatif d’une grande partie des textes de Žižek. Ce qu’il présente comme une prémisse du livre n’est « simple » que parce qu’il ignore la réalité historique. En lisant ce passage, impossible de deviner que, sans parler de l’élimination de plusieurs millions d’individus pour des raisons idéologiques, certaines des pires catastrophes écologiques du siècle dernier (comme la destruction de l’environnement dans l’ex-URSS et la dévastation des campagnes durant la Révolution culturelle de Mao) se sont déroulées dans des économies planifiées. Le désastre écologique que nous connaissons n’est pas uniquement la conséquence du système économique en place dans la majeure partie du monde. S’il est probablement vrai que la forme dominante du capitalisme n’est pas soutenable sur le plan écologique, rien dans l’histoire du dernier siècle n’indique que la nature serait mieux préservée si nous options pour un système socialiste.

Mais c’est se méprendre sur les intentions de Žižek que de lui reprocher de négliger ces éléments. À la différence de Marx, il ne vise pas à adosser sa réflexion théorique à une lecture de l’histoire reposant sur les faits. « La conjoncture historique actuelle, écrit-il, ne nous contraint pas à abandonner la notion de prolétariat ou de position prolétarienne – au contraire, elle nous contraint à la radicaliser à un niveau existentiel qui dépasse même l’imagination de Marx. Nous avons besoin d’une conception plus radicale du sujet prolétarien (c’est-à-dire de l’être humain pensant et agissant), de ce sujet réduit au point évanescent du cogito cartésien, privé de son contenu substantiel. » Les concepts marxistes, qui, conformément au matérialisme que professait le fondateur de la doctrine, étaient censés se rapporter à des faits sociaux objectifs, deviennent entre les mains de Žižek autant d’expressions subjectives de l’engagement révolutionnaire. Que ces concepts se rapportent ou non à quoi que ce soit d’existant dans le monde réel n’a aucune importance.

 

Réinventer la terreur

Un problème surgit toutefois à ce stade : pourquoi devrait-on faire siennes les idées de Žižek plutôt que celles d’un autre ? La réponse ne peut être qu’elles sont vraies, au sens traditionnel du terme. « La vérité dont nous nous occupons n’est pas la vérité “objective”, écrit le philosophe, mais la vérité autoréférentielle de la position subjective de chacun ; comme telle, il s’agit d’une vérité engagée, dont le critère n’est pas son exactitude factuelle mais la manière dont elle affecte la position subjective du locuteur. »

Si tout ceci a un sens, c’est que la vérité d’une idée dépend de la manière dont elle s’accorde avec les objectifs que le locuteur se donne – dans le cas de Žižek, le projet révolutionnaire. Mais cela ne fait que déplacer le problème : pourquoi devrait-on faire sien son projet ? Il est difficile de répondre simplement à cette question car la nature du projet révolutionnaire de Žižek est loin d’être claire. Il ne fait semble-t-il aucun doute, pour lui, qu’une société où le communisme serait réalisé vaudrait mieux que toute société ayant jamais existé. Mais il est incapable d’envisager les circonstances dans lesquelles le communisme pourrait voir le jour : « Le capitalisme n’est pas simplement une période historique parmi d’autres […]. Francis Fukuyama avait bien raison : le capitalisme global est la “fin de l’histoire” (3). » Pour Žižek, le communisme n’est pas, comme pour Marx, une situation réalisable, mais ce que Badiou appelle une « hypothèse », un concept sans contenu véritablement tangible, mais qui permet une résistance radicale aux institutions dominantes. Résistance qui, Žižek y insiste, passe nécessairement par l’usage de la terreur : « L’idée provocatrice de Badiou, selon laquelle il nous faut aujourd’hui réinventer la terreur émancipatrice, est l’une de ses intuitions les plus profondes. […] Rappelez-vous ce plaidoyer exalté, dans lequel il cite la justification de la condamnation de Lavoisier à la guillotine : “La République n’a pas besoin de savants” (4). »

Comme Badiou, Žižek admire la Révolution culturelle de Mao, où il voit « la dernière des grandes explosions révolutionnaires du XXe siècle ». Mais il la considère aussi comme un échec, et reprend à son compte la conclusion de Badiou, selon qui « la Révolution culturelle, dans son impasse même, témoigne de l’impossibilité d’affranchir authentiquement et globalement la politique du cadre de l’État-Parti ». En l’encourageant, Mao aurait de toute évidence dû trouver un moyen de briser la puissance de l’État-Parti… De même, Žižek loue les Khmers rouges pour leur tentative de rupture avec le passé. Cette tentative a, certes, entraîné des massacres de masse et une pratique de la torture à très grande échelle, mais ce n’est pas par là que s’explique son échec : « Les Khmers rouges, en un sens, n’étaient pas assez radicaux : bien qu’ils aient poussé la négation abstraite du passé jusqu’à l’extrême limite, ils n’ont pas inventé une nouvelle forme de vie collective. » (Ici comme ailleurs, les italiques sont de Žižek.) Il se peut qu’une révolution authentique soit impossible dans les circonstances présentes, ou dans toutes les circonstances imaginables. Même alors, il convient de célébrer la violence révolutionnaire comme « rédemptrice », voire « divine ».

 

« Herméneutique de la suspicion »

Même si Žižek s’est présenté par le passé comme un léniniste, ses positions lui vaudraient sans doute les foudres du dirigeant bolchevik. Lénine n’avait aucun scrupule à employer la terreur pour instaurer le communisme, qui était pour lui un objectif réalisable. La violence, toujours mobilisée dans le cadre d’une stratégie politique, n’était par essence qu’un instrument. À l’opposé, tout en admettant qu’elle n’a pas permis d’atteindre l’objectif du communisme (et qu’il est peu probable qu’on l’atteigne de sitôt), Žižek soutient que la violence révolutionnaire, en tant qu’expression symbolique de la rébellion, a une valeur intrinsèque – thèse qui n’a de parallèle ni chez Marx ni chez Lénine. On trouve peut-être un précédent dans l’œuvre du psychiatre français d’origine martiniquaise Frantz Fanon, qui prônait la lutte armée comme un moyen pour les sujets du pouvoir colonial d’affirmer leur identité. Mais ce n’était pour Fanon qu’un aspect de la lutte pour l’indépendance nationale – objectif qui fut effectivement atteint.

L’œuvre de Georges Sorel, théoricien français du syndicalisme du début du XXe siècle, constitue un meilleur précédent. Dans Réflexions sur la violence (1908), ce philosophe qualifiait le communisme de mythe utopique ; mythe qui pouvait néanmoins devenir l’aiguillon d’une révolte régénératrice contre la société bourgeoise corrompue. Les parallèles entre cette vision et ce que dit Žižek de la « violence rédemptrice » inspirée par l’« hypothèse communiste » sont révélateurs.

La célébration de la violence est l’un des leitmotive de l’œuvre de Žižek. Il reproche à Marx de restreindre son usage légitime au cadre d’un conflit entre des classes sociales objectivement définies. La lutte des classes ne doit pas être comprise comme « un affrontement entre des agents particuliers au sein de la réalité sociale : il ne s’agit pas d’une différence entre des agents (qui peut faire l’objet d’une analyse sociologique détaillée), mais d’un antagonisme (on parle de “lutte”) constitutif de la nature de ces agents ». Appliquant cette conception dans un texte évoquant la campagne lancée par Staline contre la paysannerie, Žižek montre comment la distinction entre les koulaks (les paysans riches) et les autres est devenue « floue et inutilisable : dans une situation de misère généralisée, on ne pouvait plus appliquer de critères bien définis, et les deux autres classes de paysans rejoignirent souvent les koulaks dans leur résistance contre la collectivisation forcée ». Les autorités soviétiques réagirent en créant une nouvelle catégorie, le « sous-koulak ». Elle désignait un paysan trop pauvre pour être considéré comme koulak, mais qui en partageait les valeurs : « Ainsi, l’art de reconnaître un koulak n’était plus une affaire d’analyse sociologique objective ; il s’agissait désormais d’une sorte d’“herméneutique de la suspicion” complexe, consistant à identifier l’“attitude politique réelle” d’un individu, cachée derrière ses trompeuses professions de foi publiques. »

Décrire de la sorte un massacre de grande ampleur, comme un exercice relevant de l’herméneutique, est à la fois répugnant et grotesque ; ce procédé est également typique de l’œuvre de Žižek. S’il critique la politique de collectivisation ordonnée par Staline, ce n’est pas en raison des millions de vies humaines qu’elle a brutalement fauchées ou ruinées. Ce qu’il critique, c’est la fidélité persistante (fût-elle incohérente ou hypocrite) du dirigeant soviétique à la « terminologie “scientifique” du marxisme ». S’appuyer sur l’« analyse sociologique objective » pour se repérer dans les situations révolutionnaires est une erreur : « Vient un moment où il est nécessaire de mettre un terme au processus par une intervention massive et brutale de la subjectivité : l’appartenance à une classe n’est jamais un fait social purement objectif, mais toujours aussi le produit d’une lutte et d’un engagement social. » Žižek ne condamne donc pas Staline pour son recours massif à la torture et aux assassinats, mais pour avoir tenté de justifier l’usage systématique de la violence en s’en référant à la théorie marxiste.

Le rejet par le philosophe de tout ce qui ressemble à un fait social va de pair avec son admiration pour la violence, comme on le voit dans son interprétation du nazisme. À propos du célèbre engagement de Martin Heidegger au côté du régime hitlérien, Žižek écrit : « Cet engagement n’était pas une simple erreur, mais plutôt un “bon pas fait dans la mauvaise direction”. » Contrairement à ce que laissent entendre de nombreuses analyses, Heidegger n’était pas un réactionnaire radical. « En lisant Heidegger d’un œil neuf, on découvre un penseur qui était, par endroits, étrangement proche du communisme » – de fait, au milieu des années 1930, le philosophe peut être décrit comme un « communiste en devenir ».

S’il a malencontreusement soutenu Hitler, son erreur ne fut pas de sous-estimer la violence que le Führer était sur le point de déchaîner : « Le problème d’Hitler est qu’il n’était “pas assez violent”, sa violence n’était pas assez “essentielle”. Hitler n’a jamais vraiment agi, tous ses actes étaient au fond des réactions, car il agissait de manière à ce que rien ne change vraiment, mettant en scène le spectacle gigantesque d’une pseudo-révolution permettant à l’ordre capitaliste de survivre. […] Le vrai problème du nazisme n’est pas qu’il serait “allé trop loin” dans son hubris subjectiviste-nihiliste d’exercice d’un pouvoir total : au contraire, il n’est pas allé assez loin, sa violence ne fut au bout du compte qu’une pantomime impuissante et resta soumise à l’ordre qu’elle méprisait. »

L’échec du nazisme, comme ce fut le cas plus tard avec l’expérience de révolution totale des Khmers rouges, réside semble-t-il dans son incapacité à créer une nouvelle forme de vie collective. Žižek ne nous dit pas grand-chose de la forme de vie collective qu’aurait pu connaître l’Allemagne si elle avait été gouvernée par un régime moins défensif et moins impuissant que ne l’a été selon lui celui d’Hitler. Il est en revanche très clair sur le fait qu’il n’y aurait pas de place, dans cette nouvelle manière de vivre, pour un type particulier d’individus : « La nature fantasmatique de l’antisémitisme apparaît clairement dans ce propos attribué à Hitler : “Nous devons tuer le Juif qui est en nous.” […] Cette phrase a plus de sens qu’Hitler ne veut lui en donner : contre son intention, elle affirme que les Gentils ont besoin de la figure antisémite du “Juif” pour conserver leur identité. Ainsi, dire que “le Juif est en nous” n’est pas suffisant – ce que Hitler a oublié d’ajouter (oubli lourd de conséquences), c’est que lui, l’antisémite, est aussi dans le Juif. Que signifie cet emboîtement paradoxal pour le destin de l’antisémitisme ? »

Žižek critique explicitement « certains éléments de la gauche radicale » pour « leur malaise quand il s’agit de condamner sans ambiguïté l’antisémitisme ». Mais comment comprendre l’idée selon laquelle l’identité des antisémites et celle du peuple juif se renforcent l’une l’autre d’une certaine manière (idée reprise, mot pour mot, dans Less Than Nothing), sinon comme une manière de dire que le seul monde où l’antisémitisme puisse cesser d’exister est un monde dont les Juifs auraient disparu ?

 

Une forme d’autoparodie

Sur ce sujet comme sur n’importe quel autre, interpréter Žižek n’est pas chose facile. Cela tient à son incroyable prolixité, à ce flot de textes que nul ne peut espérer lire en totalité, pour la simple raison que le flot ne se tarit jamais. Cela tient aussi à son jargon, ponctué d’allusions à d’autres penseurs, qui lui permet d’user du langage de manière adroite et hermétique. Comme il l’admet, Žižek emprunte l’expression de « violence divine » à un texte de Walter Benjamin intitulé « Pour une critique de la violence (5) » (1921). Il est peu probable que Benjamin, qui avait des affinités profondes avec le marxisme humaniste de l’école de Francfort, aurait qualifié de « divine » la folie destructrice de la Révolution culturelle maoïste ou des Khmers rouges.

Mais ceci est hors de propos car, en usant du concept forgé par Benjamin, Žižek peut à la fois faire l’éloge de la violence et prétendre parler de violence en un sens particulier, ésotérique – un sens qui lui permet par exemple de dire que Gandhi était plus violent que Hitler (6). Il lui arrive aussi souvent de jouer sur les mots, laborieusement, à des fins comiques : « La […] virtualisation du capitalisme est au fond la même chose que l’électron en physique des particules. La masse de chaque particule élémentaire se compose de sa masse au repos, à quoi s’ajoute un surplus fourni par l’accélération de son mouvement ; toutefois, la masse d’un électron au repos est égale à zéro, elle équivaut strictement au surplus généré par l’accélération, comme s’il s’agissait d’un néant qui gagnerait un semblant de substance en se faisant par magie plus grand qu’il n’est. »

Ce passage fait immédiatement songer à l’affaire Sokal. Alan Sokal, professeur de physique, envoya un jour à une revue de sciences sociales postmoderne un faux article intitulé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique (7) ». De même, il est difficile de lire ce passage (et bien d’autres semblables) sans soupçonner Žižek de se livrer, volontairement ou non, à une forme d’autoparodie.

Certains seront peut-être tentés de dénoncer en Žižek un philosophe irrationaliste dont la glorification de la violence évoque davantage l’extrême droite que la gauche radicale. Souvent choquants, ses textes sont parfois obscènes, comme lorsqu’il écrit qu’Hitler est présent « dans le Juif ». Ses plaidoyers pour la terreur sont empreints d’une légèreté irrévérencieuse qui rappelle davantage l’ultranationaliste italien Gabriele D’Annunzio, ou le compagnon de route du fascisme Curzio Malaparte, que n’importe quel penseur de la tradition marxiste. Mais une autre lecture de Žižek est possible, peut-être plus convaincante, où il n’apparaît pas davantage en épigone de la droite qu’en disciple de Marx ou de Lénine.

Que la vision marxienne du communisme soit ou non un « fantasme inhérent au capitalisme », la pensée de Žižek, exempte de tout contenu bien défini si ce n’est son rejet des conceptions antérieures, est parfaitement adaptée à une économie fondée sur la production continue de marchandises et d’expériences nouvelles, chacune étant réputée différente de toutes celles qui ont précédé. Avec pour toile de fond un système capitaliste dominant conscient d’être en crise mais incapable d’imaginer des solutions concrètes, le radicalisme trouble de Žižek convient idéalement à une civilisation tétanisée par le spectacle de sa propre fragilité. Qu’une telle affinité existe entre la pensée de Žižek et le capitalisme contemporain n’a rien de surprenant. Après tout, seule une économie comme celle que nous connaissons pouvait produire un penseur tel que lui. Son rôle d’intellectuel public planétaire suppose l’existence d’un appareil médiatique et d’une culture de la célébrité qui font partie intégrante de l’actuel modèle de développement du capitalisme.

Au gré d’une surproduction intellectuelle d’ampleur stupéfiante, Žižek a développé une critique fantasmatique de l’ordre établi, une critique qui prétend rejeter pratiquement tout ce qui existe actuellement (et qui, d’une certaine façon, y parvient) tout en s’appropriant la dynamique compulsive et aveugle qu’il dénonce dans la marche du capitalisme. Par l’éternelle répétition d’une pensée fondamentalement vide, l’œuvre de Žižek se donne un semblant de substance. Ce faisant, elle illustre parfaitement les principes de la logique paraconsistante, et équivaut au bout du compte à moins que rien.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 12 juillet 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le 6 juin

On m’a recommandé d’oublier cet endroit, de ne plus y remettre les pieds.
Pourtant j’y suis quand même retourné.
Beaucoup de choses ont changé et me sont devenues étrangères, mais la transformation aurait pu être bien plus radicale – planétaire même ! – si j’avais enfoncé la porte de la salle de bains, ce jour-là…
Ne me dites pas que je vais encore devoir expliquer pourquoi je voulais tuer Eltsine.
Ça suffit. Je l’ai déjà fait et refait.
C’est la première fois que je reviens avenue de Moscou depuis ma libération.
Je suis descendu à la station Institut technologique, et puis mes pas m’ont dirigé tout naturellement dans le quartier. On peut aller partout à pied. Jusqu’à la Fontanka (c’est une rivière), ça prend six minutes, en marchant lentement. Pont Oboukhov. Avec Tamara, on n’habitait pas dans l’immeuble qui fait l’angle, mais dans celui d’à côté, au numéro 18 de l’avenue de Moscou. Tiens, il y a un restaurant là, maintenant ! La Tanière. Autrefois, ça n’était pas une tanière, c’était le magasin d’alimentation où Tamara travaillait comme vendeuse. Je suis entré jeter un œil au menu. Et croyez-le si vous voulez, on y sert même de l’ours !
Si ça c’est une tanière, alors on peut raisonnablement qualifier de nid la pièce située juste au-dessus. C’était l’appartement de Tamara, l’endroit où nous avons vécu ensemble.
Et si tout s’était déroulé autrement, notre nid serait un musée à l’heure qu’il est : celui du 6 juin. Mais, à l’époque, c’était le cadet de mes soucis, les musées.
J’entre dans la cour de l’immeuble : perché sur un monte-charge au niveau du deuxième étage, un ouvrier est en train de tailler le peuplier. Tronçonneuse à la main, il l’ampute de ses grosses branches, méthodiquement, tronçon par tronçon. Je le respectais, cet arbre. Il montait haut, grandissant plus vite que les autres pour goûter au soleil dont il était privé. En 1996 et 1997, j’allais souvent fumer sur les balançoires rouillées accrochées à ses branches (aujourd’hui, l’aire de jeux est jonchée de rondins). C’est là que j’avais fait la connaissance d’Emélyanytch, un jour qu’il était venu s’asseoir au bord du bac à sable, une flasque à la main. Sans sourciller, il s’était vidé son flacon de liqueur d’aubépine dans le gosier. Moi, j’avais envie de solitude. Je me suis donc levé, mais il m’a interrogé sur mes opinions politiques. La discussion était lancée. Comme tout le monde à cette époque, on s’est mis à causer d’Eltsine.
On était d’accord tous les deux : il fallait le tuer. Je lui ai déclaré que non seulement j’en rêvais, mais qu’en plus j’étais prêt. Il a renchéri, me révélant qu’il avait dirigé une cellule d’espionnage dans un pays d’Afrique dont il n’avait pas encore le droit de révéler le nom. Ce n’était qu’une question de temps selon lui, et alors tout le monde serait au courant. Au début, je n’en ai pas cru un mot, mais il m’a donné des détails, tellement de détails qu’il ne m’était plus possible d’en douter. Je lui ai révélé à mon tour que je possédais un pistolet Makarov (acheté deux ans plus tôt sur le terrain vague derrière la rue Efimov). Les armes circulaient facilement à l’époque, et l’on ne se cachait quasiment pas. Cela étant, comme Tamara n’était pas au courant, j’avais quand même caché le Makarov derrière la tuyauterie du lavabo. Emélyanytch m’a conseillé d’aller à Moscou, où les opportunités étaient plus nombreuses. J’ai répliqué que mes fenêtres donnaient sur l’avenue de Moscou et que j’étais aux premières loges à chaque fois que passait un convoi officiel. La preuve, j’avais vu le cortège présidentiel de ma fenêtre, l’année précédente, quand Eltsine était venu faire campagne à Saint-Pétersbourg. Il suffisait d’attendre, il finirait bien par revenir. « Mais tu ne vas tout de même pas tirer depuis ta fenêtre, a objecté Emélyanytch. Ils ont des voitures blindées. » J’étais au courant, évidemment. Je n’aurais jamais envisagé une solution aussi saugrenue. « Il faut procéder autrement », a conclu Emélyanytch.
C’est ainsi que nous avons fait connaissance.
Et maintenant, même le peuplier va disparaître.
Emélyanytch avait tort de croire (au début en tout cas) que je ne m’étais lié avec Tamara que pour la vue imprenable qu’offrait son appartement sur l’avenue de Moscou. L’enquêteur était d’ailleurs du même avis. N’importe quoi ! Primo, j’étais bien conscient que ça n’avait pas de sens de tirer de la fenêtre, ni même de sortir pour aller me poster au coin de la rue, là où les cortèges officiels ralentissent avant de longer la Fontanka. Tirer sur une voiture blindée, ça n’a pas de sens. Je ne suis ni un psychopathe, ni un crétin, même si je dois avouer que je laissais parfois libre cours à mon imagination. Je me voyais alors courir vers une voiture au moment où elle ralentissait, viser et tirer dans la vitre. Ma balle atteint le point faible du blindage, et toutes les vitres… toutes les vitres… toutes les vitres…
Ça, c’était primo.
Et secundo, j’aimais Tamara. Si les fenêtres de son appartement donnaient sur l’avenue de Moscou, c’était un pur hasard.
Par parenthèse, je ne leur ai pas parlé d’Emélyanytch, j’ai pris toute la faute sur moi.
On m’a déconseillé de repenser à Tamara.
Soit.
On s’est rencontrés… Mais qu’est-ce que ça peut vous faire ?
Avant, je vivais à Vsevolojsk, non loin de Saint-Pétersbourg. Quand j’ai emménagé chez Tamara, avenue de Moscou, j’ai vendu mon appartement de Vsevolojsk pour placer mon argent dans une pyramide financière. Elles pullulaient à l’époque, ces pyramides financières.
Je n’aimais pas Tamara pour sa beauté qui, à dire vrai, ne sautait pas aux yeux. Ni pour ses hurlements pendant l’amour, longue litanie d’anciens amants qu’elle appelait à l’aide. Je ne sais pas au fond pourquoi j’aimais Tamara. Et réciproquement. Elle avait une mémoire remarquable. On jouait souvent au Scrabble ensemble. Ce jeu s’appelle aussi « L’Érudit » : il faut poser sur un plateau des lettres qui forment des mots. Elle jouait mieux que moi, et d’ailleurs je lui répétais sans relâche qu’au lieu de travailler au rayon poissonnerie d’un vulgaire magasin d’alimentation, elle pourrait briguer un poste dans une librairie de la perspective Nevski (1), le genre de boutique où l’on vend des dictionnaires et de la littérature contemporaine. C’est vrai que maintenant plus personne ne lit, mais à cette époque-là c’était différent.
Comme je l’ai dit, ce sont mes pas qui m’ont conduit ici. Et tôt ou tard, j’aurais fini par revenir, même si j’ai interdiction de me souvenir de cette histoire.
Pendant mes deux années avec Tamara, le peuplier a grandi – les peupliers poussent vite, même ceux qu’on croit adultes. Enfin, pour être plus clair : c’est leur frondaison qui pousse. Compris ? Et quand, pendant toute une année, voire une année et demie ou deux, vous avez sous les yeux quelque chose qui change inexorablement, ça vous fait prendre conscience que vous aussi vous changez. Donc, le peuplier changeait, et moi aussi. Tout changeait autour de nous, et certainement pas dans le bon sens. Sauf le peuplier, qui se contentait de pousser, comme poussent les peupliers qui manquent de lumière… Bref, j’ignorais ce qui me liait à cet arbre. D’ailleurs, c’est seulement en voyant qu’on s’attaquait à lui que j’ai compris. Quelle coïncidence de revenir à cette adresse, après toutes ces années, juste le jour où on le coupe ! Mes souvenirs se sont réveillés : ceux-là mêmes que je n’ai pas le droit d’évoquer.
Elle gagnait un salaire de misère et moi pareil (je réparais des téléviseurs de location – de vieux modèles soviétiques à lampes, qui n’avaient pas encore été remplacés ; sauf que le 6 juin 1997, je ne réparais plus rien, faute de commandes). Bref, nous vivions ensemble.
Un jour, pendant un Érudit, je lui demandai si elle pourrait prendre part à un attentat contre Eltsine.
« À Moscou ?
– Non, à l’occasion d’un de ses déplacements à Saint-Pétersbourg.
– Ce n’est pas demain la veille, alors ! » s’exclama-t-elle.
Et elle voulut savoir comment je me représentais la scène. Dans ma tête, c’était clair : des véhicules noirs descendent l’avenue de Moscou. Avant de tourner vers la Fontanka, ils ralentissent. Tamara se précipite au-devant du convoi et se jette à genoux, les bras au ciel. La voiture présidentielle s’arrête. Intrigué, Eltsine sort, il veut savoir ce qui se passe et qui est cette femme. C’est là que j’interviens avec mon pistolet. Je tire, je tire, je tire…
Tamara se réjouit ouvertement que je n’aie pas de pistolet, ce sur quoi elle se trompait : sans qu’elle s’en doute, mon Makarov reposait bien sagement dans la salle de bains, derrière la tuyauterie du lavabo, avec douze cartouches enveloppées dans un sac en plastique. Mais sa principale objection, d’après ce que je compris, portait sur la réaction des chauffeurs si elle se jetait au-devant du cortège. Personne ne s’arrêterait, et même si c’était le cas, Eltsine ne descendrait pas. J’étais du même avis : Eltsine ne descendrait pas.
Cette histoire, c’était juste pour la tester et savoir si elle était de mon côté ou non.
Et puis il m’a demandé, en braquant sa lampe sur moi, si j’aimais Tamara. Je ne sais pas trop pourquoi cette question intéressait non seulement le chef, mais aussi tous les enquêteurs qui m’ont interrogé. Oui, je l’aimais. Sinon je n’aurais pas tenu deux ans dans le bruit et la puanteur de l’avenue de Moscou, et ce malgré ma détermination à tuer Eltsine.
En réalité, j’avais deux passions : Tamara et Eltsine.
Deux passions déraisonnables : mon amour pour l’une et ma haine pour l’autre.
D’ailleurs, si je ne l’avais pas aimée comme il fallait, m’aurait-elle donné du « mon aiglon », « mon général », « mon lapin chasseur (2) » ?
Je n’étais pas le seul à vouloir tuer Eltsine, loin de là. Et beaucoup agissaient, mais seulement en pensée. Vu sous cet angle, nous étions tous des meurtriers. 1997. Les élections avaient eu lieu l’année précédente. Mais faites-moi grâce des digressions historiques, je n’ai pas envie de me lancer là-dedans, à moins que quelqu’un ignore la façon dont on comptait les voix.
Au 18 de l’avenue de Moscou, je discutais beaucoup avec les voisins, et tous sans exception affirmaient ne pas avoir voté pour Eltsine en 1996. Bon, ça, c’était juste à l’échelle de notre immeuble. Mais si l’on prenait le pays tout entier ? De toute façon, je n’étais pas allé voter, moi. À quoi bon ?
Il avait subi une opération, un pontage coronarien effectué par un médecin américain.
Oh, on m’a conseillé d’oublier tout ça.
C’est fait.
Je me tais.
Je suis calme.
Et donc…
Et donc je vivais avec Tamara.
Tout récemment, les journaux soupesaient encore ses chances de survie à cette fameuse opération.
Et je me rappelle comment un journal dont j’ai oublié le nom nous enjoignait – moi et ceux qui pensaient comme moi – de ne pas trop compter sur cette entreprise de sauvetage pour nous en débarrasser.
Mais je ne veux pas m’éloigner des motifs de ma décision.
Et pour ce qui est de Tamara…
À deux pas de l’avenue de Moscou se trouve la place Sennaïa. Les brocanteurs qui y tenaient boutique avaient déjà été chassés à cette époque, mais on pouvait toujours remonter jusqu’à tel ou tel vendeur, en fonction de ses besoins. Dans mon cas, pour ceux qui n’auraient toujours pas compris, un marchand d’armes.
Je dénichai donc assez facilement le vendeur idoine sur le terrain vague qui se situait au croisement de la rue Efimov et de la place Sennaïa.
Pour faire bref, je ne dirais pas qu’Emélyanytch me soutenait en toutes circonstances, mais on formait une paire. Le problème, c’était qu’il buvait comme un trou, et une bibine de très mauvaise qualité qu’il achetait dans un kiosque, près de la gare de Vitebsk.
Un jour, il m’annonça qu’il appartenait à une organisation importante, où je venais d’être admis.
Dans notre organigramme, il se situait un échelon au-dessus de moi, si bien qu’il connaissait d’autres membres. Moi, en revanche, je n’avais affaire qu’à lui. Il habitait l’immeuble voisin, au numéro 16 pour être précis. Ses fenêtres donnaient sur le carrefour, ce qui lui aurait permis de mieux ajuster son tir au passage d’Eltsine. Mais tirer sur sa voiture n’entrait pas dans nos plans, puisqu’elle était blindée. Ç’aurait été absurde : un vrai suicide, doublé d’un immense gâchis pour notre cause. Sur ce point, je me ralliais à l’opinion d’Emélyanytch. Mais j’en ai déjà parlé, me semble-t-il.
Voici en revanche un autre projet, que je n’ai pas encore mentionné.
Le mois de juin de l’année 1997 arriva.
Le 5 juin, la veille du déplacement présidentiel à Saint-Pétersbourg, Emélyanytch m’annonça la venue d’Eltsine. J’étais déjà au courant, comme tous ceux qui s’intéressaient un minimum à la politique.
Le président venait célébrer le 198e anniversaire de la naissance de Pouchkine.
Alexandre Sergueïevicth Pouchkine – notre grand poète.
J’avais dans la bouche comme un avant-goût d’attentat.
Emélyanytch m’informa que la direction de notre organisation avait conçu un plan. Le lendemain soir, le 6 juin, le président se rendrait au théâtre Mariinsky, anciennement Kirov. Opéra et ballet. Eltsine serait assis au premier rang. Le moment venu, on me conduirait en coulisse. Et ensuite… Il suffisait de voir comment on s’y était pris avec Stolypine (3).
À cette différence près que je ferais irruption sur scène, depuis la coulisse.
N’empêche, c’était moi qui avais payé l’arme de mes propres deniers, et non l’organisation, à laquelle Emélyanytch était bien plus étroitement lié que moi.
Mais enfin, peu importait, je n’avais pas l’ambition d’y faire carrière !
Tamara ? Quoi Tamara ? Le simple nom d’Eltsine lui donnait la nausée, au point qu’elle refusait que je le prononce. À dire vrai, elle craignait que ma haine pour lui n’en vienne à supplanter mon amour pour elle. Au fond, ses craintes étaient justifiées, puisque je me rappelle ma haine pour lui avec plus d’intensité que mon amour pour elle. Et pourtant je l’aimais, Tamara… Je l’aimais tellement !
D’autant plus que moi aussi, j’ai une bonne mémoire.
Gocha, Arthur, Grigorian, Oulidov, un certain Vanioucha, Kouropatkine et sept autres…
Les prénoms, les noms, les sobriquets. Je n’en ai omis aucun.
Mais Emélyanytch, je ne l’ai ni nommé ni trahi au cours de l’enquête sur l’organisation.
Emélyanytch n’était pas l’amant de Tamara.
Les autres, en revanche, je les ai tous donnés. Pourquoi fallait-il crier aussi fort ?
Au départ, les enquêteurs la soupçonnaient de complicité. Ils s’intéressaient à tous mes contacts.
Qu’ils se débrouillent tout seuls ! Ce ne sont pas mes affaires, c’est leur travail.
Dans le jardin d’en face, j’avais fait la connaissance d’un homme qu’Emélyanytch m’avait présenté en me disant que c’était son voisin.
Le voisin en question était écrivain : un barbu, avec une casquette à la Sherlock Holmes, qui venait souvent s’asseoir sur un banc.
J’ai l’impression qu’il était fou. Quand je lui demandai s’il pourrait tuer Eltsine, il me répondit qu’ils appartenaient tous deux à des mondes différents.
J’insistai : « Vous êtes de quel bord, vous les maîtres ès culture ? » Il ne comprit pas ma question.
Et puis je me souvins. Je me souvins qu’au crépuscule de la perestroïka gorbatchévienne, une importante délégation d’écrivains s’était rendue au Kremlin pour exprimer son soutien au président Eltsine (4). Et pas un pour lui jeter ne serait-ce qu’un cendrier de cristal au visage ! Pourtant, quarante personnes, ça en fait du monde ! Et ça m’étonnerait qu’on les ait fouillés à l’entrée. N’importe lequel d’entre eux aurait pu introduire une arme. Alors j’interroge : « Valéry Grigoriévitch, pourquoi n’avez-vous pas apporté un pistolet et tiré sur Eltsine ? » Pas de réponse. Alors je demande : « Vladimir Konstantinovitch, pourquoi n’avez-vous pas apporté un pistolet et tiré sur Eltsine ? » Toujours pas de réponse. Alors je questionne les autres : sur quarante, pas un seul qui me fournisse une réponse. Pas un !
Et le gus dans le jardin, avec sa casquette, il prétend qu’on ne l’avait pas convié.
Et si tu y étais allé, tu aurais tiré sur Eltsine ?
Et toi, là, qui y étais, qu’as-tu donc écrit pour mériter cette invitation et avoir la possibilité de flinguer Eltsine ?
Bon sang, mais à quoi bon écrire si, de toute façon, les choses continuent à suivre leur cours et que ce cours est déterminé par une instance supérieure ?
Ça me donnait parfois envie de devenir écrivain. Vu qu’Eltsine aurait sans doute besoin de soutien, il referait venir des plumitifs au Kremlin. Et, cette fois, j’en serais. J’aurais dissimulé un pistolet (ô, le mot fatal !) dans mon pantalon (derrière la ceinture). Oui, je serais là, quelque part, avec mon pistolet. Et vous pensez que moi je ne le sortirais pas, au moment du sempiternel « Mes chers compatriotes… » ? Vous ne m’en croyez pas capable ?
Pour vivre un tel instant, je me serais bien mis à écrire, n’importe quoi du moment que ça m’ouvre les portes du Kremlin !
Revenons-en au pistolet. Je le gardais dans la salle de bains, derrière la tuyauterie du lavabo.
Tamara n’était pas au courant.
Même si je répétais sans cesse qu’il méritait une balle dans le ventre et qu’elle semblait d’accord avec moi.
Non, je n’ai pas trahi Emélyanytch, pas plus que l’organisation.
L’enquête a suivi une autre piste.
Gocha, Arthur, Grigorian, Oulidov, un certain Vanioucha, Kouropatkine et sept autres…
J’y ai même ajouté l’écrivain à la casquette.
Le matin du 6 juin arriva. J’étais à la maison, préparant mentalement mon exploit de la soirée. Mais la gloire m’importait peu.
Il avait été décidé qu’on me passerait un coup de fil à neuf heures. Arrivent neuf heures. Neuf heures quinze, toujours rien. Pourquoi Emélyanytch ne m’appelle-t-il pas ?
À neuf heures trente, je composai son numéro.
Il laissa sonner longtemps avant de décrocher. Au son de sa voix, je compris qu’il était saoul comme un cochon. Mon cerveau n’en revenait pas de ce que j’entendais. Comment était-ce possible, avec Eltsine sur le point d’atterrir ? Comment tu as osé, comment tu as pu…? Calme-toi, tout a été annulé. Comment ça, annulé ? Pourquoi ? « Le spectacle n’aura pas lieu », me dit Emélyanytch. Le Coq d’or (5) ne chantera pas. Enfin, l’opéra. (À moins que ça ne soit le ballet.)
Je criai à la trahison.
« Calme-toi, me dit Emélyanytch, ressaisis-toi. L’occasion se représentera. Mais pas aujourd’hui. »
Je passai la matinée à tourner en rond.
Le magasin d’alimentation du dessous était fermé pour désinfection. Depuis le matin, on y procédait à l’extermination des cafards, et les vendeuses avaient été renvoyées chez elles. Quand Tamara revint, elle empestait les produits chimiques.
Je n’en ai pas encore parlé, mais il y a beaucoup de circulation sur l’avenue de Moscou et le raffut est permanent, même si, après deux années passées avec Tamara, j’avais fini par m’habituer.
Je me trouvais dans la chambre. Je me souviens (bien qu’on m’ait interdit de me souvenir) que j’étais en train d’arroser les plantes, des cactus pour être plus précis. Tamara était sous la douche. Et tout à coup, le vacarme de la rue cessa. Il y avait bien du bruit dans la salle de bains, à cause de la douche, mais dehors, plus rien : la circulation s’était arrêtée.
Seule explication possible : on avait dégagé la voie pour Eltsine. Il avait atterri et arriverait bientôt sur notre avenue. J’étais bien placé pour savoir qu’il venait puisque, au départ, j’étais censé le descendre ce soir-là, pendant un opéra (à moins que ce ne soit un ballet, je ne me rappelle plus).
Or le ballet avait été annulé (à moins que ce ne soit un opéra).
« Le Coq d’or », avait dit Emélyanytch.
Bref, je me précipite à la fenêtre. Plus un bruit sur l’avenue de Moscou. Il y a des flics de l’autre côté, et pas une seule voiture. Tout le monde attend. Et voilà que déboule une Merco pleine de flics (ou peut-être même mieux qu’une Merco ?), pour une dernière vérification avant le passage du cortège présidentiel. Ils envoyaient toujours des éclaireurs.
« Va quand même chercher ton pistolet et descends », m’intimait une petite voix, tandis qu’une autre cherchait à me dissuader : « Ne prends pas ce pistolet, contente-toi d’aller voir. Tu sais bien que cette arme ne te servira à rien. »
Mais je décidai d’écouter la première voix. Sauf que Tamara était sous la douche.
Et quand elle se douchait, Tamara tirait le verrou. Elle en avait pris l’habitude vers le mois d’avril, considérant que le bruit de l’eau m’excitait au-delà de toute mesure. Mais elle se trompait. Disons que mes raisons n’étaient pas celles qu’elle imaginait.
En avril, un événement difficile à expliquer s’était produit chez nous.
Et, depuis, elle s’enfermait à clef.
Mais je devais accéder à ma cachette. Je me ruai vers la salle de bains et cognai à la porte. « Ouvre ! » hurlai-je.
« Ça recommence ? demanda Tamara d’une voix menaçante (enfin, faussement menaçante). Reprends-toi ! Allez, calme-toi !
– Ouvre, Tamara ! Ça urge !
– Calme-toi ! De toute façon, je n’ouvrirai pas ! »
À sa décharge, elle ignorait que mon pistolet était caché derrière les tuyaux.
À moins que…
Que savait-elle, au juste ? Qu’est-ce qui se passait dans sa tête ? À quoi pensait-elle ? Au bout du compte, elle ignorait tout de moi. Elle ignorait que je voulais tuer Eltsine et que j’avais une cachette dans la salle de bains !
De toute façon, si le bruit de l’eau m’excitait à ce point, j’aurais tout bonnement défoncé la porte, non ? Un coup d’épaule, et voilà ! Après ce qui s’était passé en avril, j’avais eu maintes fois l’occasion de débouler dans la salle de bains pendant qu’elle s’y lavait. Et pourtant, jamais je ne forçai la porte. Alors, qu’est-ce qui lui faisait dire que j’étais excité ?
C’était plutôt elle qui cherchait à me provoquer avec ce verrou (je ne le devinai que par la suite).
Mais je m’égare.
J’aurais bien fait sauter ledit verrou si une voix intérieure – la deuxième, pas la première – ne m’avait conseillé : « Reprends-toi. Descends et ne leur laisse pas voir ton agitation. Le pistolet ne te servira à rien. L’opération est reportée. Alors va vite avant qu’il ne soit passé et contente-toi d’observer. »
Je me précipitai donc, en pantoufles, pour ne pas perdre une seconde.
J’étais sorti en courant, mais je ralentis dans la cour, pour retrouver une allure dégagée au moment de franchir le porche. Eltsine n’était pas encore là. Les passants déambulaient comme ils ont coutume de le faire. Certains s’arrêtaient pour essayer d’apercevoir le début de l’avenue de Moscou. Au loin, par-delà le canal Obvodny, on voyait l’Arc de triomphe, érigé en l’honneur de la victoire sur les Turcs (6).
En général, on barrait les rues au moins dix minutes avant le passage des hommes d’État. Il restait donc du temps.
On avait fermé le quai de la Fontanka à la circulation. De là où je me tenais, je ne pouvais que deviner les voitures à l’arrêt.
Une avenue vide, c’est étrange, ça vous remue, d’autant qu’il n’y avait pas le moindre véhicule garé au bord des trottoirs. Tout avait été enlevé.
Une autre voiture de police passa, qui tourna à gauche, empruntant la partie toujours accessible du quai de la Fontanka.
Eltsine suivrait le même itinéraire, cela ne faisait aucun doute. Il n’y avait pas d’autre route possible.
Je jetai un coup d’œil sur le toit du LIIJT, récemment rebaptisé PGUPS (7) : il n’y aurait pas un sniper, là-haut ?
Apparemment non.
La situation était la suivante. À droite, le pont Oboukhov enjambait la Fontanka et, du même côté, un jardin, un feu rouge, une guérite de la police municipale. Élément remarquable des lieux : une borne kilométrique en marbre, en forme d’obélisque. À ce qu’on raconte, elle indiquait les limites de la ville au XVIIIe siècle.
Je me rappelle le déroulé des événements, non pas à la minute, mais à la seconde près. Le cortège arrive, il avance. Quand elle passe à mon niveau, la voiture de tête ralentit à l’approche du virage, mais je n’ai d’yeux que pour le véhicule présidentiel. Je ne suis pas le seul, d’ailleurs. Les passants aussi. J’observe et je me dis : « Est-ce bien lui, dans cette voiture ? Peut-être qu’il se trouve dans une autre et qu’ils l’ont remplacé par un mannequin… Un mannequin derrière une vitre blindée ? » À cet instant, sa main – la sienne, il n’y a pas de doute – offre un vague salut aux badauds, derrière la vitre arrière. Et qui salue-t-il ? Je vous le donne en mille : moi. Juste au moment où il arrive à ma hauteur.
Le véhicule freine. Il ralentit. (À cause du virage qui se profile un peu plus loin.)
Et l’incroyable se produit.
Une ombre se jette en travers de sa route, sans que je distingue d’emblée s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Après quelques secondes, je comprends que c’est une femme, et immédiatement, je m’interroge : ne serait-ce pas ma Tamara qui aurait ainsi exaucé mon vœu ?
À cette pensée, mon cœur fait un bond.
Mais bien sûr que non, c’est impossible puisque je l’ai laissée sous la douche.
Et voilà que se produit quelque chose de plus incroyable encore : la voiture s’arrête, imitée par tout le cortège. Et toujours plus incroyable : il sort en personne.
La portière s’ouvre et il sort !
On était le 6 juin 1997.
Il se tenait là, à moins de dix mètres, et la femme n’était guère plus loin.
Pareille scène peut sembler inconcevable, et pourtant c’est ainsi qu’elle se déroula. Il descendit de voiture et s’approcha de la femme !
Et tous ses sbires l’imitèrent, marchant vers elle en rangs serrés.
Le gouverneur aussi !
Tchoubaïs (8) aussi !
Ah bon, vous ne savez pas qui est Tchoubaïs ? On m’a recommandé d’oublier son nom, mais comment oublier ce dont je me souviens ? Oui, comment oublier ?
Bientôt, la foule de ceux qui étaient là par hasard convergea également, et moi avec ! J’agissais comme un automate, suivant le mouvement, un pas après l’autre, plus près, encore plus près, tout près…
Comme si on était remontés dans le temps. Comme ça devait se passer autrefois, quand il s’adressait au peuple. Je me souvenais de quelques épisodes de ce genre, dans une usine, un marché, une rue ou ailleurs…
Jadis, il n’avait pas peur de s’adresser au peuple !
J’écoutai – nous écoutâmes tous – leur conversation.
La femme avait une quarantaine d’années et, croyez-le si vous voulez, elle se mit à l’entretenir de l’état des bibliothèques.
Elle lui adressa les paroles suivantes : les bibliothèques connaissent de gros problèmes. Je suis professeur de russe et de littérature, je suis bien placée pour en parler, Boris Nikolaïevitch. Et puis sachez, Boris Nikolaïevitch, que les bibliothécaires et les professeurs, tout comme les médecins généralistes d’ailleurs, sont honteusement mal payés.
Et lui qui répondait : ce n’est pas normal, il faut trouver une solution.
Et son adjoint qui renchérissait : on va s’y atteler sans tarder, Boris Nikolaïevitch.
Et moi qui pensais : où est mon pistolet ?
Je n’avais pas mon pistolet sur moi.
Et la voilà qui se met à parler d’elle : je m’appelle Galina Alexandrovna, j’habite rue Makline, au numéro 9/11, dans une seule pièce, avec mon grand fils. Nous vivons en appartement communautaire, dans un immeuble délabré.
Et lui qui en rajoute : nous vous donnerons un nouvel appartement.
Et l’adjoint qui en remet une couche : on résoudra tous vos problèmes.
Et tout ça juste devant moi, alors que je n’ai pas pris mon pistolet !
Du coup, tout le monde y va de sa requête, dans la confusion la plus totale, mais il ne leur accorde pas la moindre attention.
Moi aussi, j’ai une question qui me brûle les lèvres : « Boris Nikolaïevitch, est-il vrai que vous n’irez pas au ballet (ou à l’opéra), ce soir ? »
Je n’avais pas encore perdu tout espoir, jusqu’à ce qu’une armoire à glace s’interpose entre le président et moi.
De toute façon, même si j’avais posé ma question, ces enflures ne m’auraient pas répondu.
Tiens, à ce propos, par la suite, l’enquêteur a eu l’obligeance de me montrer le journal : il s’avère que, ce jour-là, Eltsine allait déposer une gerbe au pied de la statue de Pouchkine.
Donc, il réintégra sa voiture tant bien que mal, pendant que tous ses adjoints et autres sbires se répartissaient dans leurs véhicules. Le cortège s’ébranla lentement et s’engagea quai de la Fontanka.
La prof resta plantée là, jusqu’à ce qu’ils aient disparu. Les journalistes du pool présidentiel s’agglutinèrent autour d’elle, et un lieutenant-colonel de chez les flics nous pria de dégager la chaussée.
La circulation ne tarda pas à reprendre sur l’avenue de Moscou.
Et je revins à moi.
Je me tenais au pied du feu rouge, en pantoufles, soudain conscient que le destin ne m’offrirait pas deux fois la même chance. Pourquoi n’avais-je pas défoncé la porte de la salle de bains ? D’accord, jamais je n’aurais pu deviner qu’une chose pareille allait se produire et qu’il sortirait de sa voiture blindée.
Mais si ! Si ! Si ! J’aurais dû le prévoir, un point c’est tout !
Et je me voyais tuer le président. Je le voyais qui tombait. Je voyais les visages ébahis des passants. Était-il possible qu’ils soient enfin débarrassés du tyran ?
J’aurais même eu le temps de m’échapper – même si, pour moi, ça n’était pas une priorité –, j’aurais pu jeter mon pistolet et rebrousser chemin par la porte cochère.
Oui, je me voyais très précisément franchir la porte cochère du numéro 18 et traverser la cour. Revenus de leur surprise, certains badauds se mettaient à ma poursuite, persuadés que j’étais un idiot – il n’y a qu’un cul-de-sac devant moi, c’est évident. Ah bon, c’est moi l’idiot ? Ben non, c’est vous. Et le passage, sur la gauche, vous l’avez oublié ? L’ouverture est suffisamment large entre le mur aveugle et le coin de l’immeuble. Je me voyais dépasser le peuplier, qu’on n’avait pas encore coupé à cette époque-là, et je fonçais, jusqu’à une cour rectangulaire. Ici pas de porche, sauf à considérer la porte conduisant à une ancienne blanchisserie… Hein ? Quoi ? À partir de là, deux possibilités s’offraient à moi : soit j’allais dans la cour du 110 quai de la Fontanka, soit dans celle du 108, du côté des anciens WC communs, désormais à l’abandon. Je choisissais le 108. La voie étant libre, je grimpais quatre à quatre l’escalier conduisant au toit, et, là-haut, s’échapper était un jeu d’enfant ! Par les toits, on atteignait facilement l’Institut technologique. Ou alors, à partir du petit mur de briques, le fameux mur aveugle, je grimpais sur le toit en pente douce du bâtiment dépendant de l’hôpital militaire. Tout à fait envisageable… Je traversais le jardin de l’hôpital et me dirigeais vers le passage qui recouvre le canal Vvedenski. Ou alors, traversant la grille, j’atterrissais sur l’avenue Zagorodny, bien plus loin !
Oui, j’aurais facilement pu m’éclipser !
Mais j’aurais aussi pu rester et me rendre. J’aurais hurlé : « Russie, tu es délivrée ! »
On m’aurait même construit un monument, juste là, dans le jardin en face de l’immeuble de Tamara ! Tout près de la borne kilométrique en marbre (XVIIIe siècle, l’architecte : Rinaldi).
Seulement, que ferais-je d’un monument ? Ou même d’une plaque commémorative apposée sur l’immeuble de Tamara ?
Vous ne savez pas à quel point j’aimais Tamara.
Vous n’avez pas idée de la haine que j’avais pour Eltsine.
Et j’avais gâché ma chance. Je traînai ma misère jusqu’à la place Sennaïa, puis la rue Gorokhovaïa. En traversant le pont Gorstkine, je songeai à me noyer dans les eaux sales de la Fontanka. Je regardai les piliers de bois émergés (conçus pour résister aux glaces de printemps) sans savoir comment continuer à vivre.
J’aurais mieux fait de me noyer ! Ç’aurait été préférable…
Je ne me rappelle pas où j’allai encore, ni précisément quelles furent mes pensées. Suis-je entré dans le bar de l’avenue Zagorodny ou pas ? Impossible de m’en souvenir. Les tests ont montré par la suite que je n’avais rien bu. N’empêche, je me sentais comme étranger à moi-même.
Mais je savais déjà que je ne me pardonnerais jamais. Ça, je m’en souviens parfaitement.
Dans cette ville, en juin, la nuit ne tombe jamais. Pourtant moi, j’avais l’impression que la lumière était tombée, ou bien c’était ma vision qui s’obscurcissait. Je me rappelle être rentré à la maison. Tamara regardait la télé. Je ne voulais pas qu’elle entende le coup de feu, je voulais me tirer une balle dans l’arrière-cour. Je sortis le pistolet de sa cachette et l’armai, avant de le glisser derrière la ceinture de mon pantalon.
Un coup d’œil dans le miroir me renvoya une tronche atroce. Si je me flinguais, ce serait encore pire.
Je décidai de ne pas lui dire adieu. Je ne supportais pas les adieux. J’avais déjà atteint la porte quand elle sortit de la cuisine, où elle regardait la télé, et me dit…
Elle me dit…
Elle dit : « T’étais où ? T’as rien vu, alors ? T’es pas au courant ? Imagine-toi, ils arrêtent pas d’en parler aux infos : ça s’est passé aujourd’hui, pile sous nos fenêtres ! Une prof a arrêté la voiture d’Eltsine. Elle vit dans une pièce avec son fils, et il a promis de lui donner un nouvel appartement ! »
Je me figeai.
« Vous autres, vous êtes toujours en train d’insulter Eltsine, poursuivit-elle, n’empêche qu’il a promis de lui donner un appartement. »
Quelle conne ! Non mais quelle conne !
Je hurlai.
Et je lui tirai cinq balles.
Je n’ai jamais dissimulé mes intentions, dès le premier interrogatoire, j’ai déclaré vouloir flinguer Eltsine.
On m’a conduit quelque part, où des gradés m’ont interrogé. Je leur ai parlé du pistolet, de la tuyauterie de la salle de bains, et leur ai donné tous les noms, parce qu’ils croyaient que j’avais tué ma complice. Gocha, Arthur, Grigorian, Oulidov, un certain Vanioucha, Kouropatkine et sept autres… Plus l’écrivain à la casquette.
Mais Emélyanytch, je ne l’ai pas trahi, ni l’organisation.
Au départ, ils n’ont pas cru que j’avais agi en solo et, ensuite, ils n’ont plus rien cru du tout.
C’est étrange. Ils auraient pu me croire. À cette époque-là, ils déjouaient tentative d’attentat sur tentative d’attentat. La sécurité publique en faisait régulièrement état. Juste avant moi, je m’en souviens, ils avaient attrapé une bande de Caucasiens dans un train à Sotchi, sans leur laisser le temps d’arriver à Moscou. Un autre suspect avait été arrêté, armé d’un couteau, dans un grenier moscovite. Il passa aux aveux au cours de l’interrogatoire, et nul ne sut ce qu’il advint de lui. Cela avait fait les gros titres dans les journaux et à la radio.
Mais sur moi, rien, pas une ligne.
Tout le monde entendit parler de cette prof, Galina Alexandrovna, qui habitait avenue Makline et avait arrêté la voiture d’Eltsine sur l’avenue de Moscou. Mais sur moi, rien, pas une ligne.
Et, au bout du compte, je ne sais toujours pas dans quel pays d’Afrique Emélyanytch a servi la patrie.
Le professeur M. Ja. Mokhnaty, docteur en médecine, me respectait et me traitait avec bienveillance, mais c’était compliqué, parce que j’avais beaucoup de choses en tête.
On m’a recommandé d’oublier toutes ces années.
J’habite à Vsevolojsk, avec un père invalide, dont la deuxième femme est morte. J’ai un père, il est invalide.
Nous jouons parfois au Scrabble, à l’Érudit, comme on dit. Mon père ne marche presque plus, mais sa mémoire n’est pas pire que la mienne.
C’est la première fois depuis longtemps que je remets les pieds à Saint-Pétersbourg. On m’a recommandé de ne pas y revenir.
Je regrette que les choses aient tourné ainsi. Je ne voulais pas la tuer. C’est ma grande faute.
Mais comment expliquer combien j’aimais Tamara ? Celui qui a aimé au moins une fois me comprendra. Elle avait des tas de qualités. Je ne voulais pas ça. Elle non plus. Elle n’aurait pas dû. Pourquoi dire une chose pareille, quand on a toutes ses qualités ? Ça n’est pas permis d’être conne à ce point. Non, vraiment pas permis ! La conne ! Dire une chose pareille, non mais vraiment ! Une sacrée conne, c’est moi qui te le dis !

 

Cette nouvelle de Sergueï Nossov est parue dans le magazine russe Expert, en août 2012. Elle a été traduite du russe par Raphaëlle Pache.

Le grand méchant loup

L’achat surprise du Washington Post en août 2013 l’a illustré une fois de plus, Amazon est une fusée à étages multiples. À s’en tenir au secteur du livre, qui ne représente plus qu’un cinquième de son chiffre d’affaires, l’entreprise ne s’est pas contentée de devenir le premier distributeur mondial. Elle est le premier fournisseur de liseuses électroniques et est un acteur significatif de l’édition aux États-Unis, y compris sur papier. Elle a acquis le premier réseau social américain de lecteurs et tente d’attirer à elle le monde des auteurs, en leur proposant un mode de rémunération qui court-circuite les intermédiaires traditionnels. Des deux côtés de l’Atlantique et ailleurs, la firme bouscule non sans brutalité les métiers de la librairie et de l’édition. Au moment où les grands lecteurs se raréfient, surtout chez les jeunes, on ne peut plus réfléchir à l’avenir du livre sans intégrer le méchant Amazon. Mais si le méchant, tous comptes faits, rendait service au livre ? Les opinions sont tranchées et les paris ouverts. La rapidité de l’évolution est telle que tout ce qui se disait hier, ou presque, paraît déjà obsolète. Espérons que le présent dossier résistera un peu au temps.

Books

Les enfants du rail

Sauvages. Tendres. Sordides. Romantiques. Crasseuses. Célestes. Émouvantes. Terrifiantes. Comment fait Mike Brodie pour créer des images qui justifient l’usage des adjectifs les plus contradictoires et ne se laissent réduire à aucun ? A Period of Juvenile Prosperity est un Ovni photographique, même si les critiques d’art sont prompts à convoquer les mânes des Walker Evans et autres Robert Franck. Car l’œuvre de ce « Polaroïd Kidd » – son pseudo des débuts, sur les réseaux où il postait ses clichés – est libre de toute attache, parfaite expression d’un auteur qui a pris le rail à 18 ans pour rejoindre un copain et ne l’a plus quitté pendant des années, avec au compteur 80 000 kilomètres parcourus.

Une œuvre dont la singularité procède de l’intimité. Car ces photos sont prises de l’intérieur, par un garçon qui est le semblable, l’ami, le complice de ceux qu’il met sur pellicule. Au journaliste du New Yorker qui lui demande si la photo lui a permis de se rapprocher de ses sujets, Mike Brodie répond simplement : « J’aurais été encore bien plus près sans ce satané appareil dans le visage. Trois des femmes du livre sont d’anciennes petites amies et deux types là-dedans sont mes meilleurs amis. Je me suis contenté de photographier ma vie. » Une vie de jeune hobo, donc, ainsi qu’on appelle ces clochards du rail qui traversent l’Amérique de train de marchandises en train de marchandises, derniers représentants d’une mystique très américaine de la liberté et de l’épreuve qui mûrit. Ces gosses « voyagent en train quelques années, comme s’il s’agissait d’une sorte de rite de passage », écrit Sean O’Hagan dans le Guardian. Et Mike Brodie saisit leur vie entre la puberté et l’entrée dans l’âge adulte, dans ce moment de « prospérité juvénile » qui donne son titre à l’ouvrage : leur sommeil, leur sourire et leur mouise tout pareil. « Ce n’est pas exactement un projet documentaire, souligne Sarah Bradley sur le site photo-eye. Brodie a fait des images qui ne sont possibles que lorsqu’on vit réellement cette existence, mais il l’a fait aussi avec une rare honnêteté. Il photographie d’instinct ce qu’il aime et ses clichés nous happent. Nous sommes invités à voir ce qu’il voit, pénétrer dans sa vie à travers ses yeux. Les images sont à la fois privées et hospitalières, pleines de chaleur mais clairement faites d’un œil sûr. » Le résultat navigue entre le journal intime d’une bande de garnements en rupture de ban et le récit dystopique à la Cormac McCarthy, comme le souligne Geoff Dyer dans Book Forum : « Par moments, la bande de Brodie ressemble à un groupe de survivants dans un monde post-apocalyptique où les trains continueraient mystérieusement d’être à l’heure. »

 

Books

 

012_APeriodOfJuvenileProsperity

Mike Brodie, grandma chauffeur routier, grandpa amateur de course automobile, et dad taulard, n’a pas plus écumé les galeries qu’il n’a fini le lycée. Mais, après des années sur le rail, voilà ses photos publiées dans un livre, après avoir été exposées dans de prestigieuses galeries – il eut même les honneurs du Louvre à l’occasion de Paris Photo en 2006 – et lui avoir valu en 2008 le prix Baum de l’artiste américain le plus prometteur. Pas de quoi tourner la tête de l’ancien punk désormais à quai, mécanicien auto de son état, qui confiait au magazine The Fader avec une ingénuité qui ressemble à ses images : « J’ai une liste d’objectifs. Je les ai écrits. Je peux vous les dire : rembourser mes dettes envers la société ; travailler dix ans pour les chemins de fer ; obtenir une licence en génie mécanique, souscrire un plan d’épargne retraite, acheter un camion et avoir un enfant. »

 

Les pratiques culturelles des chimpanzés

Dans la hiérarchie des espèces à protéger, il faudrait mettre tout en haut les abeilles et les chimpanzés. Les abeilles parce qu’elles sont probablement indispensables à notre survie, les chimpanzés parce qu’ils sont, plus que tout animal (et plus que maint philosophe), capables de nous faire comprendre qui nous sommes. Or les troupes de ces grands singes vivant dans leur milieu naturel sont de plus en plus menacées, au point que l’on peut douter de leur survie à long terme. Books a déjà évoqué à plusieurs reprises un thème cher au primatologue Frans de Waal : comme leurs cousins les bonobos, les chimpanzés manifestent les rudiments d’un sens moral (lire « Les gènes du bien et du mal », Books, mai-juin 2010).

De Waal développe à nouveau ce thème dans son dernier livre, non encore disponible en français (1). En laboratoire, on voit des individus refuser de s’accorder de la nourriture tant que les autres n’en ont pas reçu aussi. S’il ne s’agit pas de sens moral, cela y ressemble fort. Impossible, juge le philosophe Richard Joyce, pour qui il ne peut y avoir de morale sans un langage qui permette de porter un jugement (2). Plus intéressant est le point de vue du primatologue suisse Christophe Boesch. Il est, davantage que Waal, un observateur de terrain, dans la profondeur des forêts africaines, et juge prématuré d’attribuer un sens moral à nos cousins. Pour cela, il faudrait établir qu’ils éprouvent des sentiments de honte, de culpabilité et d’injustice, ce que l’on ne voit guère dans la nature. En revanche, des observations extraordinaires rapprochent leur vie symbolique de la nôtre. De jeunes adultes apportent de l’eau à des vieillards incapables de s’alimenter ou adoptent des orphelins venus d’une autre troupe. Il semble même que les chimpanzés aient une certaine idée de la mort : il arrive que des adultes gardent le corps d’un membre de la troupe, couvrent un cadavre de feuilles, donnent des signes de « respect » en obligeant les jeunes à rester à l’écart et des signes de « tristesse » en quittant le mort. « Si les chimpanzés avaient une compréhension de la mort, ces comportements nous paraîtraient tout à fait significatifs, écrit Boesch. Si ce n’est pas le cas, cela oblige à s’interroger, pour le moins. »

Une tout autre manière d’aborder le sujet est d’étudier la variation des pratiques comportementales, dont on sait depuis une vingtaine d’années qu’elles diffèrent d’une troupe à l’autre et peuvent se transmettre de génération en génération. Pour Boesch et d’autres, le risque d’interprétation anthropomorphique est beaucoup plus facile à écarter dans cette approche. Parler de pratiques « culturelles » désigne une réalité objective, dont les manifestations peuvent être vérifiées par d’autres équipes de chercheurs. Quelques exemples. Dans telle troupe, la pêche aux fourmis se fait avec un bâton court et une main, dans telle autre avec un bâton plus long et les deux mains. Tous les chimpanzés font volontairement du bruit en déchirant une feuille avec leurs incisives, mais le message n’a pas la même signification d’une troupe à l’autre. Tous les chimpanzés frappent des fruits à coque sur une surface dure pour les ouvrir, mais telle troupe utilise aussi l’équivalent d’un marteau, telle autre apporte une pierre sous l’arbre pour servir d’enclume, parfois une deuxième pierre pour caler la première. Les techniques de collecte du miel diffèrent aussi. Des recherches archéologiques ont montré que le craquage de noix s’est fait au pied d’un même arbre pendant cinquante ans. Dans un lieu voisin, des traces de cette pratique remontant à 4 300 ans ont été retrouvées, relevant de la même technique. Selon Boesch, cela signifie qu’une pratique culturelle est restée la même pendant plus de deux cents générations.

Les différences de pratiques culturelles se retrouvent chez d’autres espèces de primates, notamment les orangs-outans, les capucins et les macaques. En commentant les travaux de Boesch, le grand sociologue britannique W. G. Runciman, auteur d’un ouvrage sur la « sélection culturelle et sociale », observe qu’ils vont à l’encontre non seulement du point de vue de philosophes comme Richard Joyce, mais aussi de psychologues pour qui seules des expériences contrôlées en laboratoire peuvent être jugées concluantes, et d’anthropologues pour qui le mot « culture » doit être réservé aux humains, capables de construire des mythes (3). Il voit là des réflexes frileux de spécialistes arc-boutés sur les traditions de leur discipline.