On m’a recommandé d’oublier cet endroit, de ne plus y remettre les pieds.
Pourtant j’y suis quand même retourné.
Beaucoup de choses ont changé et me sont devenues étrangères, mais la transformation aurait pu être bien plus radicale – planétaire même ! – si j’avais enfoncé la porte de la salle de bains, ce jour-là…
Ne me dites pas que je vais encore devoir expliquer pourquoi je voulais tuer Eltsine.
Ça suffit. Je l’ai déjà fait et refait.
C’est la première fois que je reviens avenue de Moscou depuis ma libération.
Je suis descendu à la station Institut technologique, et puis mes pas m’ont dirigé tout naturellement dans le quartier. On peut aller partout à pied. Jusqu’à la Fontanka (c’est une rivière), ça prend six minutes, en marchant lentement. Pont Oboukhov. Avec Tamara, on n’habitait pas dans l’immeuble qui fait l’angle, mais dans celui d’à côté, au numéro 18 de l’avenue de Moscou. Tiens, il y a un restaurant là, maintenant ! La Tanière. Autrefois, ça n’était pas une tanière, c’était le magasin d’alimentation où Tamara travaillait comme vendeuse. Je suis entré jeter un œil au menu. Et croyez-le si vous voulez, on y sert même de l’ours !
Si ça c’est une tanière, alors on peut raisonnablement qualifier de nid la pièce située juste au-dessus. C’était l’appartement de Tamara, l’endroit où nous avons vécu ensemble.
Et si tout s’était déroulé autrement, notre nid serait un musée à l’heure qu’il est : celui du 6 juin. Mais, à l’époque, c’était le cadet de mes soucis, les musées.
J’entre dans la cour de l’immeuble : perché sur un monte-charge au niveau du deuxième étage, un ouvrier est en train de tailler le peuplier. Tronçonneuse à la main, il l’ampute de ses grosses branches, méthodiquement, tronçon par tronçon. Je le respectais, cet arbre. Il montait haut, grandissant plus vite que les autres pour goûter au soleil dont il était privé. En 1996 et 1997, j’allais souvent fumer sur les balançoires rouillées accrochées à ses branches (aujourd’hui, l’aire de jeux est jonchée de rondins). C’est là que j’avais fait la connaissance d’Emélyanytch, un jour qu’il était venu s’asseoir au bord du bac à sable, une flasque à la main. Sans sourciller, il s’était vidé son flacon de liqueur d’aubépine dans le gosier. Moi, j’avais envie de solitude. Je me suis donc levé, mais il m’a interrogé sur mes opinions politiques. La discussion était lancée. Comme tout le monde à cette époque, on s’est mis à causer d’Eltsine.
On était d’accord tous les deux : il fallait le tuer. Je lui ai déclaré que non seulement j’en rêvais, mais qu’en plus j’étais prêt. Il a renchéri, me révélant qu’il avait dirigé une cellule d’espionnage dans un pays d’Afrique dont il n’avait pas encore le droit de révéler le nom. Ce n’était qu’une question de temps selon lui, et alors tout le monde serait au courant. Au début, je n’en ai pas cru un mot, mais il m’a donné des détails, tellement de détails qu’il ne m’était plus possible d’en douter. Je lui ai révélé à mon tour que je possédais un pistolet Makarov (acheté deux ans plus tôt sur le terrain vague derrière la rue Efimov). Les armes circulaient facilement à l’époque, et l’on ne se cachait quasiment pas. Cela étant, comme Tamara n’était pas au courant, j’avais quand même caché le Makarov derrière la tuyauterie du lavabo. Emélyanytch m’a conseillé d’aller à Moscou, où les opportunités étaient plus nombreuses. J’ai répliqué que mes fenêtres donnaient sur l’avenue de Moscou et que j’étais aux premières loges à chaque fois que passait un convoi officiel. La preuve, j’avais vu le cortège présidentiel de ma fenêtre, l’année précédente, quand Eltsine était venu faire campagne à Saint-Pétersbourg. Il suffisait d’attendre, il finirait bien par revenir. « Mais tu ne vas tout de même pas tirer depuis ta fenêtre, a objecté Emélyanytch. Ils ont des voitures blindées. » J’étais au courant, évidemment. Je n’aurais jamais envisagé une solution aussi saugrenue. « Il faut procéder autrement », a conclu Emélyanytch.
C’est ainsi que nous avons fait connaissance.
Et maintenant, même le peuplier va disparaître.
Emélyanytch avait tort de croire (au début en tout cas) que je ne m’étais lié avec Tamara que pour la vue imprenable qu’offrait son appartement sur l’avenue de Moscou. L’enquêteur était d’ailleurs du même avis. N’importe quoi ! Primo, j’étais bien conscient que ça n’avait pas de sens de tirer de la fenêtre, ni même de sortir pour aller me poster au coin de la rue, là où les cortèges officiels ralentissent avant de longer la Fontanka. Tirer sur une voiture blindée, ça n’a pas de sens. Je ne suis ni un psychopathe, ni un crétin, même si je dois avouer que je laissais parfois libre cours à mon imagination. Je me voyais alors courir vers une voiture au moment où elle ralentissait, viser et tirer dans la vitre. Ma balle atteint le point faible du blindage, et toutes les vitres… toutes les vitres… toutes les vitres…
Ça, c’était primo.
Et secundo, j’aimais Tamara. Si les fenêtres de son appartement donnaient sur l’avenue de Moscou, c’était un pur hasard.
Par parenthèse, je ne leur ai pas parlé d’Emélyanytch, j’ai pris toute la faute sur moi.
On m’a déconseillé de repenser à Tamara.
Soit.
On s’est rencontrés… Mais qu’est-ce que ça peut vous faire ?
Avant, je vivais à Vsevolojsk, non loin de Saint-Pétersbourg. Quand j’ai emménagé chez Tamara, avenue de Moscou, j’ai vendu mon appartement de Vsevolojsk pour placer mon argent dans une pyramide financière. Elles pullulaient à l’époque, ces pyramides financières.
Je n’aimais pas Tamara pour sa beauté qui, à dire vrai, ne sautait pas aux yeux. Ni pour ses hurlements pendant l’amour, longue litanie d’anciens amants qu’elle appelait à l’aide. Je ne sais pas au fond pourquoi j’aimais Tamara. Et réciproquement. Elle avait une mémoire remarquable. On jouait souvent au Scrabble ensemble. Ce jeu s’appelle aussi « L’Érudit » : il faut poser sur un plateau des lettres qui forment des mots. Elle jouait mieux que moi, et d’ailleurs je lui répétais sans relâche qu’au lieu de travailler au rayon poissonnerie d’un vulgaire magasin d’alimentation, elle pourrait briguer un poste dans une librairie de la perspective Nevski (1), le genre de boutique où l’on vend des dictionnaires et de la littérature contemporaine. C’est vrai que maintenant plus personne ne lit, mais à cette époque-là c’était différent.
Comme je l’ai dit, ce sont mes pas qui m’ont conduit ici. Et tôt ou tard, j’aurais fini par revenir, même si j’ai interdiction de me souvenir de cette histoire.
Pendant mes deux années avec Tamara, le peuplier a grandi – les peupliers poussent vite, même ceux qu’on croit adultes. Enfin, pour être plus clair : c’est leur frondaison qui pousse. Compris ? Et quand, pendant toute une année, voire une année et demie ou deux, vous avez sous les yeux quelque chose qui change inexorablement, ça vous fait prendre conscience que vous aussi vous changez. Donc, le peuplier changeait, et moi aussi. Tout changeait autour de nous, et certainement pas dans le bon sens. Sauf le peuplier, qui se contentait de pousser, comme poussent les peupliers qui manquent de lumière… Bref, j’ignorais ce qui me liait à cet arbre. D’ailleurs, c’est seulement en voyant qu’on s’attaquait à lui que j’ai compris. Quelle coïncidence de revenir à cette adresse, après toutes ces années, juste le jour où on le coupe ! Mes souvenirs se sont réveillés : ceux-là mêmes que je n’ai pas le droit d’évoquer.
Elle gagnait un salaire de misère et moi pareil (je réparais des téléviseurs de location – de vieux modèles soviétiques à lampes, qui n’avaient pas encore été remplacés ; sauf que le 6 juin 1997, je ne réparais plus rien, faute de commandes). Bref, nous vivions ensemble.
Un jour, pendant un Érudit, je lui demandai si elle pourrait prendre part à un attentat contre Eltsine.
« À Moscou ?
– Non, à l’occasion d’un de ses déplacements à Saint-Pétersbourg.
– Ce n’est pas demain la veille, alors ! » s’exclama-t-elle.
Et elle voulut savoir comment je me représentais la scène. Dans ma tête, c’était clair : des véhicules noirs descendent l’avenue de Moscou. Avant de tourner vers la Fontanka, ils ralentissent. Tamara se précipite au-devant du convoi et se jette à genoux, les bras au ciel. La voiture présidentielle s’arrête. Intrigué, Eltsine sort, il veut savoir ce qui se passe et qui est cette femme. C’est là que j’interviens avec mon pistolet. Je tire, je tire, je tire…
Tamara se réjouit ouvertement que je n’aie pas de pistolet, ce sur quoi elle se trompait : sans qu’elle s’en doute, mon Makarov reposait bien sagement dans la salle de bains, derrière la tuyauterie du lavabo, avec douze cartouches enveloppées dans un sac en plastique. Mais sa principale objection, d’après ce que je compris, portait sur la réaction des chauffeurs si elle se jetait au-devant du cortège. Personne ne s’arrêterait, et même si c’était le cas, Eltsine ne descendrait pas. J’étais du même avis : Eltsine ne descendrait pas.
Cette histoire, c’était juste pour la tester et savoir si elle était de mon côté ou non.
Et puis il m’a demandé, en braquant sa lampe sur moi, si j’aimais Tamara. Je ne sais pas trop pourquoi cette question intéressait non seulement le chef, mais aussi tous les enquêteurs qui m’ont interrogé. Oui, je l’aimais. Sinon je n’aurais pas tenu deux ans dans le bruit et la puanteur de l’avenue de Moscou, et ce malgré ma détermination à tuer Eltsine.
En réalité, j’avais deux passions : Tamara et Eltsine.
Deux passions déraisonnables : mon amour pour l’une et ma haine pour l’autre.
D’ailleurs, si je ne l’avais pas aimée comme il fallait, m’aurait-elle donné du « mon aiglon », « mon général », « mon lapin chasseur (2) » ?
Je n’étais pas le seul à vouloir tuer Eltsine, loin de là. Et beaucoup agissaient, mais seulement en pensée. Vu sous cet angle, nous étions tous des meurtriers. 1997. Les élections avaient eu lieu l’année précédente. Mais faites-moi grâce des digressions historiques, je n’ai pas envie de me lancer là-dedans, à moins que quelqu’un ignore la façon dont on comptait les voix.
Au 18 de l’avenue de Moscou, je discutais beaucoup avec les voisins, et tous sans exception affirmaient ne pas avoir voté pour Eltsine en 1996. Bon, ça, c’était juste à l’échelle de notre immeuble. Mais si l’on prenait le pays tout entier ? De toute façon, je n’étais pas allé voter, moi. À quoi bon ?
Il avait subi une opération, un pontage coronarien effectué par un médecin américain.
Oh, on m’a conseillé d’oublier tout ça.
C’est fait.
Je me tais.
Je suis calme.
Et donc…
Et donc je vivais avec Tamara.
Tout récemment, les journaux soupesaient encore ses chances de survie à cette fameuse opération.
Et je me rappelle comment un journal dont j’ai oublié le nom nous enjoignait – moi et ceux qui pensaient comme moi – de ne pas trop compter sur cette entreprise de sauvetage pour nous en débarrasser.
Mais je ne veux pas m’éloigner des motifs de ma décision.
Et pour ce qui est de Tamara…
À deux pas de l’avenue de Moscou se trouve la place Sennaïa. Les brocanteurs qui y tenaient boutique avaient déjà été chassés à cette époque, mais on pouvait toujours remonter jusqu’à tel ou tel vendeur, en fonction de ses besoins. Dans mon cas, pour ceux qui n’auraient toujours pas compris, un marchand d’armes.
Je dénichai donc assez facilement le vendeur idoine sur le terrain vague qui se situait au croisement de la rue Efimov et de la place Sennaïa.
Pour faire bref, je ne dirais pas qu’Emélyanytch me soutenait en toutes circonstances, mais on formait une paire. Le problème, c’était qu’il buvait comme un trou, et une bibine de très mauvaise qualité qu’il achetait dans un kiosque, près de la gare de Vitebsk.
Un jour, il m’annonça qu’il appartenait à une organisation importante, où je venais d’être admis.
Dans notre organigramme, il se situait un échelon au-dessus de moi, si bien qu’il connaissait d’autres membres. Moi, en revanche, je n’avais affaire qu’à lui. Il habitait l’immeuble voisin, au numéro 16 pour être précis. Ses fenêtres donnaient sur le carrefour, ce qui lui aurait permis de mieux ajuster son tir au passage d’Eltsine. Mais tirer sur sa voiture n’entrait pas dans nos plans, puisqu’elle était blindée. Ç’aurait été absurde : un vrai suicide, doublé d’un immense gâchis pour notre cause. Sur ce point, je me ralliais à l’opinion d’Emélyanytch. Mais j’en ai déjà parlé, me semble-t-il.
Voici en revanche un autre projet, que je n’ai pas encore mentionné.
Le mois de juin de l’année 1997 arriva.
Le 5 juin, la veille du déplacement présidentiel à Saint-Pétersbourg, Emélyanytch m’annonça la venue d’Eltsine. J’étais déjà au courant, comme tous ceux qui s’intéressaient un minimum à la politique.
Le président venait célébrer le 198e anniversaire de la naissance de Pouchkine.
Alexandre Sergueïevicth Pouchkine – notre grand poète.
J’avais dans la bouche comme un avant-goût d’attentat.
Emélyanytch m’informa que la direction de notre organisation avait conçu un plan. Le lendemain soir, le 6 juin, le président se rendrait au théâtre Mariinsky, anciennement Kirov. Opéra et ballet. Eltsine serait assis au premier rang. Le moment venu, on me conduirait en coulisse. Et ensuite… Il suffisait de voir comment on s’y était pris avec Stolypine (3).
À cette différence près que je ferais irruption sur scène, depuis la coulisse.
N’empêche, c’était moi qui avais payé l’arme de mes propres deniers, et non l’organisation, à laquelle Emélyanytch était bien plus étroitement lié que moi.
Mais enfin, peu importait, je n’avais pas l’ambition d’y faire carrière !
Tamara ? Quoi Tamara ? Le simple nom d’Eltsine lui donnait la nausée, au point qu’elle refusait que je le prononce. À dire vrai, elle craignait que ma haine pour lui n’en vienne à supplanter mon amour pour elle. Au fond, ses craintes étaient justifiées, puisque je me rappelle ma haine pour lui avec plus d’intensité que mon amour pour elle. Et pourtant je l’aimais, Tamara… Je l’aimais tellement !
D’autant plus que moi aussi, j’ai une bonne mémoire.
Gocha, Arthur, Grigorian, Oulidov, un certain Vanioucha, Kouropatkine et sept autres…
Les prénoms, les noms, les sobriquets. Je n’en ai omis aucun.
Mais Emélyanytch, je ne l’ai ni nommé ni trahi au cours de l’enquête sur l’organisation.
Emélyanytch n’était pas l’amant de Tamara.
Les autres, en revanche, je les ai tous donnés. Pourquoi fallait-il crier aussi fort ?
Au départ, les enquêteurs la soupçonnaient de complicité. Ils s’intéressaient à tous mes contacts.
Qu’ils se débrouillent tout seuls ! Ce ne sont pas mes affaires, c’est leur travail.
Dans le jardin d’en face, j’avais fait la connaissance d’un homme qu’Emélyanytch m’avait présenté en me disant que c’était son voisin.
Le voisin en question était écrivain : un barbu, avec une casquette à la Sherlock Holmes, qui venait souvent s’asseoir sur un banc.
J’ai l’impression qu’il était fou. Quand je lui demandai s’il pourrait tuer Eltsine, il me répondit qu’ils appartenaient tous deux à des mondes différents.
J’insistai : « Vous êtes de quel bord, vous les maîtres ès culture ? » Il ne comprit pas ma question.
Et puis je me souvins. Je me souvins qu’au crépuscule de la perestroïka gorbatchévienne, une importante délégation d’écrivains s’était rendue au Kremlin pour exprimer son soutien au président Eltsine (4). Et pas un pour lui jeter ne serait-ce qu’un cendrier de cristal au visage ! Pourtant, quarante personnes, ça en fait du monde ! Et ça m’étonnerait qu’on les ait fouillés à l’entrée. N’importe lequel d’entre eux aurait pu introduire une arme. Alors j’interroge : « Valéry Grigoriévitch, pourquoi n’avez-vous pas apporté un pistolet et tiré sur Eltsine ? » Pas de réponse. Alors je demande : « Vladimir Konstantinovitch, pourquoi n’avez-vous pas apporté un pistolet et tiré sur Eltsine ? » Toujours pas de réponse. Alors je questionne les autres : sur quarante, pas un seul qui me fournisse une réponse. Pas un !
Et le gus dans le jardin, avec sa casquette, il prétend qu’on ne l’avait pas convié.
Et si tu y étais allé, tu aurais tiré sur Eltsine ?
Et toi, là, qui y étais, qu’as-tu donc écrit pour mériter cette invitation et avoir la possibilité de flinguer Eltsine ?
Bon sang, mais à quoi bon écrire si, de toute façon, les choses continuent à suivre leur cours et que ce cours est déterminé par une instance supérieure ?
Ça me donnait parfois envie de devenir écrivain. Vu qu’Eltsine aurait sans doute besoin de soutien, il referait venir des plumitifs au Kremlin. Et, cette fois, j’en serais. J’aurais dissimulé un pistolet (ô, le mot fatal !) dans mon pantalon (derrière la ceinture). Oui, je serais là, quelque part, avec mon pistolet. Et vous pensez que moi je ne le sortirais pas, au moment du sempiternel « Mes chers compatriotes… » ? Vous ne m’en croyez pas capable ?
Pour vivre un tel instant, je me serais bien mis à écrire, n’importe quoi du moment que ça m’ouvre les portes du Kremlin !
Revenons-en au pistolet. Je le gardais dans la salle de bains, derrière la tuyauterie du lavabo.
Tamara n’était pas au courant.
Même si je répétais sans cesse qu’il méritait une balle dans le ventre et qu’elle semblait d’accord avec moi.
Non, je n’ai pas trahi Emélyanytch, pas plus que l’organisation.
L’enquête a suivi une autre piste.
Gocha, Arthur, Grigorian, Oulidov, un certain Vanioucha, Kouropatkine et sept autres…
J’y ai même ajouté l’écrivain à la casquette.
Le matin du 6 juin arriva. J’étais à la maison, préparant mentalement mon exploit de la soirée. Mais la gloire m’importait peu.
Il avait été décidé qu’on me passerait un coup de fil à neuf heures. Arrivent neuf heures. Neuf heures quinze, toujours rien. Pourquoi Emélyanytch ne m’appelle-t-il pas ?
À neuf heures trente, je composai son numéro.
Il laissa sonner longtemps avant de décrocher. Au son de sa voix, je compris qu’il était saoul comme un cochon. Mon cerveau n’en revenait pas de ce que j’entendais. Comment était-ce possible, avec Eltsine sur le point d’atterrir ? Comment tu as osé, comment tu as pu…? Calme-toi, tout a été annulé. Comment ça, annulé ? Pourquoi ? « Le spectacle n’aura pas lieu », me dit Emélyanytch. Le Coq d’or (5) ne chantera pas. Enfin, l’opéra. (À moins que ça ne soit le ballet.)
Je criai à la trahison.
« Calme-toi, me dit Emélyanytch, ressaisis-toi. L’occasion se représentera. Mais pas aujourd’hui. »
Je passai la matinée à tourner en rond.
Le magasin d’alimentation du dessous était fermé pour désinfection. Depuis le matin, on y procédait à l’extermination des cafards, et les vendeuses avaient été renvoyées chez elles. Quand Tamara revint, elle empestait les produits chimiques.
Je n’en ai pas encore parlé, mais il y a beaucoup de circulation sur l’avenue de Moscou et le raffut est permanent, même si, après deux années passées avec Tamara, j’avais fini par m’habituer.
Je me trouvais dans la chambre. Je me souviens (bien qu’on m’ait interdit de me souvenir) que j’étais en train d’arroser les plantes, des cactus pour être plus précis. Tamara était sous la douche. Et tout à coup, le vacarme de la rue cessa. Il y avait bien du bruit dans la salle de bains, à cause de la douche, mais dehors, plus rien : la circulation s’était arrêtée.
Seule explication possible : on avait dégagé la voie pour Eltsine. Il avait atterri et arriverait bientôt sur notre avenue. J’étais bien placé pour savoir qu’il venait puisque, au départ, j’étais censé le descendre ce soir-là, pendant un opéra (à moins que ce ne soit un ballet, je ne me rappelle plus).
Or le ballet avait été annulé (à moins que ce ne soit un opéra).
« Le Coq d’or », avait dit Emélyanytch.
Bref, je me précipite à la fenêtre. Plus un bruit sur l’avenue de Moscou. Il y a des flics de l’autre côté, et pas une seule voiture. Tout le monde attend. Et voilà que déboule une Merco pleine de flics (ou peut-être même mieux qu’une Merco ?), pour une dernière vérification avant le passage du cortège présidentiel. Ils envoyaient toujours des éclaireurs.
« Va quand même chercher ton pistolet et descends », m’intimait une petite voix, tandis qu’une autre cherchait à me dissuader : « Ne prends pas ce pistolet, contente-toi d’aller voir. Tu sais bien que cette arme ne te servira à rien. »
Mais je décidai d’écouter la première voix. Sauf que Tamara était sous la douche.
Et quand elle se douchait, Tamara tirait le verrou. Elle en avait pris l’habitude vers le mois d’avril, considérant que le bruit de l’eau m’excitait au-delà de toute mesure. Mais elle se trompait. Disons que mes raisons n’étaient pas celles qu’elle imaginait.
En avril, un événement difficile à expliquer s’était produit chez nous.
Et, depuis, elle s’enfermait à clef.
Mais je devais accéder à ma cachette. Je me ruai vers la salle de bains et cognai à la porte. « Ouvre ! » hurlai-je.
« Ça recommence ? demanda Tamara d’une voix menaçante (enfin, faussement menaçante). Reprends-toi ! Allez, calme-toi !
– Ouvre, Tamara ! Ça urge !
– Calme-toi ! De toute façon, je n’ouvrirai pas ! »
À sa décharge, elle ignorait que mon pistolet était caché derrière les tuyaux.
À moins que…
Que savait-elle, au juste ? Qu’est-ce qui se passait dans sa tête ? À quoi pensait-elle ? Au bout du compte, elle ignorait tout de moi. Elle ignorait que je voulais tuer Eltsine et que j’avais une cachette dans la salle de bains !
De toute façon, si le bruit de l’eau m’excitait à ce point, j’aurais tout bonnement défoncé la porte, non ? Un coup d’épaule, et voilà ! Après ce qui s’était passé en avril, j’avais eu maintes fois l’occasion de débouler dans la salle de bains pendant qu’elle s’y lavait. Et pourtant, jamais je ne forçai la porte. Alors, qu’est-ce qui lui faisait dire que j’étais excité ?
C’était plutôt elle qui cherchait à me provoquer avec ce verrou (je ne le devinai que par la suite).
Mais je m’égare.
J’aurais bien fait sauter ledit verrou si une voix intérieure – la deuxième, pas la première – ne m’avait conseillé : « Reprends-toi. Descends et ne leur laisse pas voir ton agitation. Le pistolet ne te servira à rien. L’opération est reportée. Alors va vite avant qu’il ne soit passé et contente-toi d’observer. »
Je me précipitai donc, en pantoufles, pour ne pas perdre une seconde.
J’étais sorti en courant, mais je ralentis dans la cour, pour retrouver une allure dégagée au moment de franchir le porche. Eltsine n’était pas encore là. Les passants déambulaient comme ils ont coutume de le faire. Certains s’arrêtaient pour essayer d’apercevoir le début de l’avenue de Moscou. Au loin, par-delà le canal Obvodny, on voyait l’Arc de triomphe, érigé en l’honneur de la victoire sur les Turcs (6).
En général, on barrait les rues au moins dix minutes avant le passage des hommes d’État. Il restait donc du temps.
On avait fermé le quai de la Fontanka à la circulation. De là où je me tenais, je ne pouvais que deviner les voitures à l’arrêt.
Une avenue vide, c’est étrange, ça vous remue, d’autant qu’il n’y avait pas le moindre véhicule garé au bord des trottoirs. Tout avait été enlevé.
Une autre voiture de police passa, qui tourna à gauche, empruntant la partie toujours accessible du quai de la Fontanka.
Eltsine suivrait le même itinéraire, cela ne faisait aucun doute. Il n’y avait pas d’autre route possible.
Je jetai un coup d’œil sur le toit du LIIJT, récemment rebaptisé PGUPS (7) : il n’y aurait pas un sniper, là-haut ?
Apparemment non.
La situation était la suivante. À droite, le pont Oboukhov enjambait la Fontanka et, du même côté, un jardin, un feu rouge, une guérite de la police municipale. Élément remarquable des lieux : une borne kilométrique en marbre, en forme d’obélisque. À ce qu’on raconte, elle indiquait les limites de la ville au XVIIIe siècle.
Je me rappelle le déroulé des événements, non pas à la minute, mais à la seconde près. Le cortège arrive, il avance. Quand elle passe à mon niveau, la voiture de tête ralentit à l’approche du virage, mais je n’ai d’yeux que pour le véhicule présidentiel. Je ne suis pas le seul, d’ailleurs. Les passants aussi. J’observe et je me dis : « Est-ce bien lui, dans cette voiture ? Peut-être qu’il se trouve dans une autre et qu’ils l’ont remplacé par un mannequin… Un mannequin derrière une vitre blindée ? » À cet instant, sa main – la sienne, il n’y a pas de doute – offre un vague salut aux badauds, derrière la vitre arrière. Et qui salue-t-il ? Je vous le donne en mille : moi. Juste au moment où il arrive à ma hauteur.
Le véhicule freine. Il ralentit. (À cause du virage qui se profile un peu plus loin.)
Et l’incroyable se produit.
Une ombre se jette en travers de sa route, sans que je distingue d’emblée s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Après quelques secondes, je comprends que c’est une femme, et immédiatement, je m’interroge : ne serait-ce pas ma Tamara qui aurait ainsi exaucé mon vœu ?
À cette pensée, mon cœur fait un bond.
Mais bien sûr que non, c’est impossible puisque je l’ai laissée sous la douche.
Et voilà que se produit quelque chose de plus incroyable encore : la voiture s’arrête, imitée par tout le cortège. Et toujours plus incroyable : il sort en personne.
La portière s’ouvre et il sort !
On était le 6 juin 1997.
Il se tenait là, à moins de dix mètres, et la femme n’était guère plus loin.
Pareille scène peut sembler inconcevable, et pourtant c’est ainsi qu’elle se déroula. Il descendit de voiture et s’approcha de la femme !
Et tous ses sbires l’imitèrent, marchant vers elle en rangs serrés.
Le gouverneur aussi !
Tchoubaïs (8) aussi !
Ah bon, vous ne savez pas qui est Tchoubaïs ? On m’a recommandé d’oublier son nom, mais comment oublier ce dont je me souviens ? Oui, comment oublier ?
Bientôt, la foule de ceux qui étaient là par hasard convergea également, et moi avec ! J’agissais comme un automate, suivant le mouvement, un pas après l’autre, plus près, encore plus près, tout près…
Comme si on était remontés dans le temps. Comme ça devait se passer autrefois, quand il s’adressait au peuple. Je me souvenais de quelques épisodes de ce genre, dans une usine, un marché, une rue ou ailleurs…
Jadis, il n’avait pas peur de s’adresser au peuple !
J’écoutai – nous écoutâmes tous – leur conversation.
La femme avait une quarantaine d’années et, croyez-le si vous voulez, elle se mit à l’entretenir de l’état des bibliothèques.
Elle lui adressa les paroles suivantes : les bibliothèques connaissent de gros problèmes. Je suis professeur de russe et de littérature, je suis bien placée pour en parler, Boris Nikolaïevitch. Et puis sachez, Boris Nikolaïevitch, que les bibliothécaires et les professeurs, tout comme les médecins généralistes d’ailleurs, sont honteusement mal payés.
Et lui qui répondait : ce n’est pas normal, il faut trouver une solution.
Et son adjoint qui renchérissait : on va s’y atteler sans tarder, Boris Nikolaïevitch.
Et moi qui pensais : où est mon pistolet ?
Je n’avais pas mon pistolet sur moi.
Et la voilà qui se met à parler d’elle : je m’appelle Galina Alexandrovna, j’habite rue Makline, au numéro 9/11, dans une seule pièce, avec mon grand fils. Nous vivons en appartement communautaire, dans un immeuble délabré.
Et lui qui en rajoute : nous vous donnerons un nouvel appartement.
Et l’adjoint qui en remet une couche : on résoudra tous vos problèmes.
Et tout ça juste devant moi, alors que je n’ai pas pris mon pistolet !
Du coup, tout le monde y va de sa requête, dans la confusion la plus totale, mais il ne leur accorde pas la moindre attention.
Moi aussi, j’ai une question qui me brûle les lèvres : « Boris Nikolaïevitch, est-il vrai que vous n’irez pas au ballet (ou à l’opéra), ce soir ? »
Je n’avais pas encore perdu tout espoir, jusqu’à ce qu’une armoire à glace s’interpose entre le président et moi.
De toute façon, même si j’avais posé ma question, ces enflures ne m’auraient pas répondu.
Tiens, à ce propos, par la suite, l’enquêteur a eu l’obligeance de me montrer le journal : il s’avère que, ce jour-là, Eltsine allait déposer une gerbe au pied de la statue de Pouchkine.
Donc, il réintégra sa voiture tant bien que mal, pendant que tous ses adjoints et autres sbires se répartissaient dans leurs véhicules. Le cortège s’ébranla lentement et s’engagea quai de la Fontanka.
La prof resta plantée là, jusqu’à ce qu’ils aient disparu. Les journalistes du pool présidentiel s’agglutinèrent autour d’elle, et un lieutenant-colonel de chez les flics nous pria de dégager la chaussée.
La circulation ne tarda pas à reprendre sur l’avenue de Moscou.
Et je revins à moi.
Je me tenais au pied du feu rouge, en pantoufles, soudain conscient que le destin ne m’offrirait pas deux fois la même chance. Pourquoi n’avais-je pas défoncé la porte de la salle de bains ? D’accord, jamais je n’aurais pu deviner qu’une chose pareille allait se produire et qu’il sortirait de sa voiture blindée.
Mais si ! Si ! Si ! J’aurais dû le prévoir, un point c’est tout !
Et je me voyais tuer le président. Je le voyais qui tombait. Je voyais les visages ébahis des passants. Était-il possible qu’ils soient enfin débarrassés du tyran ?
J’aurais même eu le temps de m’échapper – même si, pour moi, ça n’était pas une priorité –, j’aurais pu jeter mon pistolet et rebrousser chemin par la porte cochère.
Oui, je me voyais très précisément franchir la porte cochère du numéro 18 et traverser la cour. Revenus de leur surprise, certains badauds se mettaient à ma poursuite, persuadés que j’étais un idiot – il n’y a qu’un cul-de-sac devant moi, c’est évident. Ah bon, c’est moi l’idiot ? Ben non, c’est vous. Et le passage, sur la gauche, vous l’avez oublié ? L’ouverture est suffisamment large entre le mur aveugle et le coin de l’immeuble. Je me voyais dépasser le peuplier, qu’on n’avait pas encore coupé à cette époque-là, et je fonçais, jusqu’à une cour rectangulaire. Ici pas de porche, sauf à considérer la porte conduisant à une ancienne blanchisserie… Hein ? Quoi ? À partir de là, deux possibilités s’offraient à moi : soit j’allais dans la cour du 110 quai de la Fontanka, soit dans celle du 108, du côté des anciens WC communs, désormais à l’abandon. Je choisissais le 108. La voie étant libre, je grimpais quatre à quatre l’escalier conduisant au toit, et, là-haut, s’échapper était un jeu d’enfant ! Par les toits, on atteignait facilement l’Institut technologique. Ou alors, à partir du petit mur de briques, le fameux mur aveugle, je grimpais sur le toit en pente douce du bâtiment dépendant de l’hôpital militaire. Tout à fait envisageable… Je traversais le jardin de l’hôpital et me dirigeais vers le passage qui recouvre le canal Vvedenski. Ou alors, traversant la grille, j’atterrissais sur l’avenue Zagorodny, bien plus loin !
Oui, j’aurais facilement pu m’éclipser !
Mais j’aurais aussi pu rester et me rendre. J’aurais hurlé : « Russie, tu es délivrée ! »
On m’aurait même construit un monument, juste là, dans le jardin en face de l’immeuble de Tamara ! Tout près de la borne kilométrique en marbre (XVIIIe siècle, l’architecte : Rinaldi).
Seulement, que ferais-je d’un monument ? Ou même d’une plaque commémorative apposée sur l’immeuble de Tamara ?
Vous ne savez pas à quel point j’aimais Tamara.
Vous n’avez pas idée de la haine que j’avais pour Eltsine.
Et j’avais gâché ma chance. Je traînai ma misère jusqu’à la place Sennaïa, puis la rue Gorokhovaïa. En traversant le pont Gorstkine, je songeai à me noyer dans les eaux sales de la Fontanka. Je regardai les piliers de bois émergés (conçus pour résister aux glaces de printemps) sans savoir comment continuer à vivre.
J’aurais mieux fait de me noyer ! Ç’aurait été préférable…
Je ne me rappelle pas où j’allai encore, ni précisément quelles furent mes pensées. Suis-je entré dans le bar de l’avenue Zagorodny ou pas ? Impossible de m’en souvenir. Les tests ont montré par la suite que je n’avais rien bu. N’empêche, je me sentais comme étranger à moi-même.
Mais je savais déjà que je ne me pardonnerais jamais. Ça, je m’en souviens parfaitement.
Dans cette ville, en juin, la nuit ne tombe jamais. Pourtant moi, j’avais l’impression que la lumière était tombée, ou bien c’était ma vision qui s’obscurcissait. Je me rappelle être rentré à la maison. Tamara regardait la télé. Je ne voulais pas qu’elle entende le coup de feu, je voulais me tirer une balle dans l’arrière-cour. Je sortis le pistolet de sa cachette et l’armai, avant de le glisser derrière la ceinture de mon pantalon.
Un coup d’œil dans le miroir me renvoya une tronche atroce. Si je me flinguais, ce serait encore pire.
Je décidai de ne pas lui dire adieu. Je ne supportais pas les adieux. J’avais déjà atteint la porte quand elle sortit de la cuisine, où elle regardait la télé, et me dit…
Elle me dit…
Elle dit : « T’étais où ? T’as rien vu, alors ? T’es pas au courant ? Imagine-toi, ils arrêtent pas d’en parler aux infos : ça s’est passé aujourd’hui, pile sous nos fenêtres ! Une prof a arrêté la voiture d’Eltsine. Elle vit dans une pièce avec son fils, et il a promis de lui donner un nouvel appartement ! »
Je me figeai.
« Vous autres, vous êtes toujours en train d’insulter Eltsine, poursuivit-elle, n’empêche qu’il a promis de lui donner un appartement. »
Quelle conne ! Non mais quelle conne !
Je hurlai.
Et je lui tirai cinq balles.
Je n’ai jamais dissimulé mes intentions, dès le premier interrogatoire, j’ai déclaré vouloir flinguer Eltsine.
On m’a conduit quelque part, où des gradés m’ont interrogé. Je leur ai parlé du pistolet, de la tuyauterie de la salle de bains, et leur ai donné tous les noms, parce qu’ils croyaient que j’avais tué ma complice. Gocha, Arthur, Grigorian, Oulidov, un certain Vanioucha, Kouropatkine et sept autres… Plus l’écrivain à la casquette.
Mais Emélyanytch, je ne l’ai pas trahi, ni l’organisation.
Au départ, ils n’ont pas cru que j’avais agi en solo et, ensuite, ils n’ont plus rien cru du tout.
C’est étrange. Ils auraient pu me croire. À cette époque-là, ils déjouaient tentative d’attentat sur tentative d’attentat. La sécurité publique en faisait régulièrement état. Juste avant moi, je m’en souviens, ils avaient attrapé une bande de Caucasiens dans un train à Sotchi, sans leur laisser le temps d’arriver à Moscou. Un autre suspect avait été arrêté, armé d’un couteau, dans un grenier moscovite. Il passa aux aveux au cours de l’interrogatoire, et nul ne sut ce qu’il advint de lui. Cela avait fait les gros titres dans les journaux et à la radio.
Mais sur moi, rien, pas une ligne.
Tout le monde entendit parler de cette prof, Galina Alexandrovna, qui habitait avenue Makline et avait arrêté la voiture d’Eltsine sur l’avenue de Moscou. Mais sur moi, rien, pas une ligne.
Et, au bout du compte, je ne sais toujours pas dans quel pays d’Afrique Emélyanytch a servi la patrie.
Le professeur M. Ja. Mokhnaty, docteur en médecine, me respectait et me traitait avec bienveillance, mais c’était compliqué, parce que j’avais beaucoup de choses en tête.
On m’a recommandé d’oublier toutes ces années.
J’habite à Vsevolojsk, avec un père invalide, dont la deuxième femme est morte. J’ai un père, il est invalide.
Nous jouons parfois au Scrabble, à l’Érudit, comme on dit. Mon père ne marche presque plus, mais sa mémoire n’est pas pire que la mienne.
C’est la première fois depuis longtemps que je remets les pieds à Saint-Pétersbourg. On m’a recommandé de ne pas y revenir.
Je regrette que les choses aient tourné ainsi. Je ne voulais pas la tuer. C’est ma grande faute.
Mais comment expliquer combien j’aimais Tamara ? Celui qui a aimé au moins une fois me comprendra. Elle avait des tas de qualités. Je ne voulais pas ça. Elle non plus. Elle n’aurait pas dû. Pourquoi dire une chose pareille, quand on a toutes ses qualités ? Ça n’est pas permis d’être conne à ce point. Non, vraiment pas permis ! La conne ! Dire une chose pareille, non mais vraiment ! Une sacrée conne, c’est moi qui te le dis !
Cette nouvelle de Sergueï Nossov est parue dans le magazine russe Expert, en août 2012. Elle a été traduite du russe par Raphaëlle Pache.