17 faits & idées à glaner dans le numéro 46

• Il y a dans toute société une certaine dose de « guépardisme ».

• « La vraie richesse, c’est de pouvoir vivre sans travailler. »

• « Nous sommes tous des fourmis, chacun peut accomplir une petite transformation. »

• Nous vivons désormais à l’ère du libre-service culturel.

• L’art est devenu une ONG qui tire profit de l’ignorance de l’état.

• Les comités d’éthique compliquent et retardent le recrutement des patients dans les essais cliniques.

• Les chercheurs en médecine sont libres d’enterrer tous les résultats  qu’il leur plaît d’enterrer.

• La lapidation pour adultère est attestée une seule fois dans l’histoire ottomane.

• Il existe deux sortes de personnes : les pures et les responsables.

• Un Anglais fait la queue en toute circonstance, même s’il est tout seul.

• Certaines formes de feuilles poilues repoussent les herbivores.

• Il vaut mieux retirer un rond de 5 cm au centre d’une pizza surgelée avant de la mettre au four.

• Le courage de l’intellectuel est de savoir aller à contre-courant.

• Un cerveau efficace requiert moins de place, ce qui contribue à réduire la taille de la tête.

• À partir de 1935, l’auteur d’une blague sur Staline était passible de dix à vingt-cinq ans de prison.

• Nous assistons à une démolition progressive du langage, ruiné par l’image.

• Vingt minutes d’exercice modéré quotidien font gagner presque une heure de vie par jour d’exercice.

La chute de la maison Eltychev

La famille Eltychev ressemble à beaucoup d’autres familles de la province russe. Nikolaï, policier, et Valentina, bibliothécaire, ont deux fils déjà adultes : l’aîné, Artiom, est un bon à rien, et le cadet, Denis, purge une peine de cinq ans de colonie pénitentiaire pour coups et blessure. Nikolaï, qui travaille dans une unité de dégrisement, commet une bavure. Enfermant quatorze personnes interpellées dans une cellule exiguë, il les asperge de gaz. Cinq d’entre elles finissent en réanimation avec un œdème pulmonaire. Cet événement signe le début d’une longue et irrévocable déchéance sociale. Nikolaï est radié de la police et doit rendre son appartement de fonction. Les Eltychev n’ont d’autre choix que de s’installer à la campagne chez la vieille tante de Valentina. Mais là, vols, violences et incendies criminels, absence de travail et alcoolisme rendent la vie infernale. Toute tentative de s’en sortir sera vouée à l’échec. En quelques années, la famille est décimée.

Cet ouvrage de Roman Sentchine, écrivain, critique littéraire et chanteur d’un groupe punk-rock, a été acclamé par la critique lors de sa sortie en Russie en 2009. Le thème de l’exode des citadins vers la campagne est tiré de l’histoire personnelle de l’auteur : né en 1971, dans la république de Touva, à l’extrême sud de la Russie, il a dû quitter avec les siens la ville de Kyzyl, en 1993, suite aux tensions interethniques ; installée dans la région voisine de Krasnoïarsk, sa famille a alors vécu dans la grande précarité.

Mais, pour plusieurs commentateurs, ce que Sentchine a su saisir, c’est avant tout l’essence de son époque. Au point que « Eltychev » est devenu un nom commun pour désigner une famille typique qui dépérit au fin fond de la province. « Le roman est particulièrement simple, terriblement réaliste, rigoureusement documenté. Plus de la moitié de la population du pays vit de cette façon : Russie profonde, absence de travail et d’occupations un tant soit peu utiles, pauvreté, survie grâce aux produits de son jardin », souligne Andreï Kolesnikov dans le magazine New Times. L’auteur a su donner la parole aux laissés-pour-compte de la Russie nouvelle, estime de son côté Lev Danilkine dans le magazine Aficha : « Sentchine a le don de camper des scènes avec ces êtres peu loquaces, prévisibles, sans relief, auxquels d’ordinaire personne ne prête attention, et en faire des personnages de premier plan. »

Pour Alissa Ganieva de la revue Voprossy literatury, avec ce livre, modèle du « nouveau réalisme », le jeune auteur atteint un sommet dans la noirceur : « Ce village russe typique, avec ses décès en série, ses taudis à l’abandon, ses bâtiments incendiés, ses routes boueuses et ses habitants qui n’ont plus figure humaine, rappelle l’enfer », écrit-elle. Et de comparer l’univers des Eltychev à celui de la nouvelle fantastique la plus célèbre d’Edgar Allan Poe, « La chute de la maison Usher ».

Books en a déjà parlé

• Madame Liu, de Zhang Yihe, traduit du chinois par François Sastourné, Ming Books, 144 p., 16, 90 €, voir Books, n° 33, juin 2012, p. 88.
L’auteur donne la parole à dix prisonnières imaginaires, incarcérées, comme elle l’a elle-même été, durant la Révolution culturelle. Une réflexion sur la dégradation de l’être humain par la répression.

• L’Enfant de l’étranger, d’Alan Hollinghurst, traduit de l’anglais par Bernard Turle, Albin Michel, 752 p., 25 €, voir Books, n° 26, octobre 2011, p. 10.
À la veille de la Première Guerre mondiale, Cecil Vance, jeune aristocrate et poète médiocre, passe quelques jours dans la demeure familiale de son camarade de Cambridge, George Sawle. Entre vapeurs d’alcool et nuits blanches, Valance séduit tour à tour George et sa sœur Daphné, puis leur adresse un long poème ambigu qui, après sa mort sur le front, lui acquiert une étonnante gloire posthume. Grand succès en Grande-Bretagne.

• Guide du loser amoureux, de Junot Diaz, traduit de l’anglais par Stéphane Roque, Plon, 208 p., 19 €, voir Books, n° 41, mars 2013, p. 41.
Dans ce recueil de nouvelles, Junot Diaz, Américain d’origine dominicaine et auteur en 2008 d’un roman au succès phénoménal (La Brève et Merveilleuse Vie d’Oscar Wao, également traduit chez Plon), se demande ce que cela signifie d’appartenir à une diaspora.

• Confiteor, de Jaume Cabré, traduit du catalan par Edmond Raillard, 782 p., 26 €, Actes Sud, à paraître le 4 septembre, voir Books, n°29, février 2012, p. 14.
À travers la confession d’un homme à une femme aimée, le récit de cinq siècles d’horreur, de l’Inquisition au franquisme, en passant par Auschwitz.
 

Dans la chambre des Arabes

Voici, telle que la résume Caroline Moorehead dans le Spectator, l’étonnante histoire qui figure au beau milieu d’une « Encyclopédie du plaisir » rédigée à Bagdad au XIe siècle : « En rentrant du bain, une femme croise un chiot sur sa route, qu’elle autorise à lui donner du plaisir. Mais son excitation est telle qu’elle l’écrase et le tue. » La journaliste voit là une illustration – le voyage de Flaubert en Égypte, riche de découvertes érotiques, en est une autre – de ce que l’Orient en général, et le monde arabe en particulier, passa longtemps pour un paradis charnel. « Le prophète Mahomet enjoignait à ses fidèles de satisfaire leurs partenaires au lit, rappelle The Economist. Les prudes chrétiens du Moyen Âge n’avaient que mépris pour ses recommandations précises en matière de sexualité ; ils y voyaient un vicieux stratagème destiné à faire des convertis, ce qui souligne leur propre obsession de la virginité, de la chasteté et de la monogamie. »

Le contraste avec la perception actuelle est saisissant, qu’éclaire un ouvrage abondamment commenté aux États-Unis et au Royaume-Uni, ainsi qu’en Allemagne où il a été traduit il y a quelques mois. Sex and the Citadel ne prétend pas à l’exhaustivité d’une étude universitaire, mais il est manifestement très bien informé, truffé de statistiques et de paroles d’experts. Cinq années durant, l’auteur, Shereen El Feki, a sillonné le monde arabe pour s’entretenir avec des hommes et femmes militant en faveur de l’éducation sexuelle ou de la cause féministe. De l’animatrice d’une radio destinée aux divorcées en Égypte aux bénévoles d’une association marocaine de lutte contre le sida, en passant par un militant gay en Tunisie, « tous reflètent, à travers leurs combats, la complexité de la vie quotidienne dans le monde arabe », souligne la romancière turque Elif Shafak dans la Literary Review. Mais ce sont surtout les conversations que la journaliste a eues avec des femmes « ordinaires » – essentiellement des Égyptiennes – qui étonnent. Comme le souligne Moorehead, « passer cinq ans à voyager à travers le monde arabe en posant des questions sur les préliminaires ou la sodomie n’est pas à la portée de n’importe quel auteur ». Femme, musulmane, née d’un père égyptien et d’une mère galloise convertie à l’islam, El Feki – qui a grandi au Canada et vit aujourd’hui entre Le Caire et Londres – porte un regard singulier sur l’évolution des mœurs dans la région. « Quand les sondages d’opinion indiquent que les jeunes Arabes ont tendance à se montrer plus conservateurs que leurs parents, El Feki souligne, elle, que le tableau n’est pas le même lorsqu’on discute en privé avec eux », explique Shafak. « C’est précisément ce fossé entre le public et l’intime qu’elle cherche à comprendre. »

Ce faisant, elle révèle certaines des tensions qui traversent les sociétés arabes à l’épreuve de la modernisation. Le Times Literary Supplement rapporte en ces termes les propos tenus à El Feki par une coiffeuse bien informée, qui arrondit ses fins de mois en vendant des crèmes destinées à « resserrer le vagin » : « De nombreux hommes attendent de leurs femmes qu’elles soient de bonnes musulmanes, mais ils n’en ont pas moins envie qu’elles leur fassent des fellations, une pratique semble-t-il inspirée de la pornographie occidentale. » Tout aussi paradoxale est l’attitude des travailleurs égyptiens de retour des pays du Golfe, qui, après avoir fréquenté des prostituées sur place, exigent de leurs femmes qu’elles pratiquent la sodomie, « interdite par le Coran ». D’une manière plus générale, El Feki fustige la misère sexuelle qui règne en Égypte, où l’âge moyen du mariage ne cesse d’augmenter (il atteint aujourd’hui 29 ans), faute de moyens pour payer la dot rituelle (la mahr). En résulte une grande frustration, les relations sexuelles étant censées se cantonner à l’union entre mari et femme. El Feki a cependant bon espoir que le processus de mutation que connaissent cahin-caha les sociétés arabes finisse par gagner la sphère de l’intime, à mesure que progressera, notamment, le niveau d’instruction.

Liao Yiwu : « J’ai lu Orwell au fin fond d’une prison chinoise »

 

L’écrivain chinois Liao Yiwu a passé quatre ans en prison pour un poème écrit au moment des événements de Tiananmen. Il vit en Allemagne depuis 2011, mais reste très lu, clandestinement, en Chine. Il est également l’auteur de L’Empire des bas-fonds (Bleu de Chine, 2003) et Poèmes de prison (L’Harmattan, 2008).

 

Pourquoi écrivez-vous ?

Je suis né en 1958, au moment du Grand Bond en avant – qui a provoqué une famine qui a fait plus de trente millions de morts entre 1959 et 1962. J’ai failli mourir de faim à 2 ans. Mon père était professeur de littérature classique, et fut donc considéré comme un réactionnaire dès le début de la Révolution culturelle, quelques années plus tard. On n’allait bien sûr pas à l’école, mais il me faisait cours à la maison. En m’obligeant à apprendre par cœur des poèmes que je devais déclamer debout sur la table de la cuisine. Tant que je n’avais pas récité le texte parfaitement, je n’avais pas le droit de manger. Ses méthodes sévères n’ont pas empêché mon père de me transmettre l’amour de la littérature, de la poésie surtout. À l’âge de 18 ans, j’ai commencé à publier des textes dans des revues, tout en faisant des petits boulots (chauffeur routier, ouvrier, cuisinier) pour gagner ma vie. J’avais 20 ans en 1978, quand Deng Xiaoping a lancé sa politique de réformes et d’ouverture. J’ai alors lu les auteurs « beatnick » traduits de l’anglais – Kerouac, Keats et Allen Ginsberg – mais aussi les grands poètes modernistes – Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire. Sur le plan culturel et intellectuel, la Chine de l’époque était bien plus ouverte que celle d’aujourd’hui. Pour nous, poètes insouciants qui vivions au jour le jour, les années 1980 furent des années d’immense espoir. Mais je n’étais pas encore tenaillé par le besoin impérieux d’écrire.

 

Quand cette nécessité d’écrire vous a-t-elle saisi ?

Le tournant s’est produit en 1989. J’avais 31 ans et je me moquais éperdument de la politique, de mon pays, de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme. Mon ami Michael Day, un sinologue canadien très engagé dans le mouvement étudiant et amoureux de la poésie chinoise d’avant-garde, est venu chez moi à Fuling, dans le Sichuan, le 1er juin 1989, avec pour tout bagage un poste de radio qui pouvait capter la BBC. Toute la journée, il écoutait et traduisait pour nous. C’est ainsi que j’ai pu suivre les événements de la place Tiananmen et apprendre, le 3 juin, que les chars progressaient vers le centre de Pékin. Je me disais : « Il te faudrait entrer en scène. » Tout en me demandant : « Et à quoi bon ? » Mais j’étais épouvanté par ce que j’entendais. Et, sous le coup de cette peur, j’ai écrit un poème intitulé « Massacre ». Huit heures avant le véritable massacre des étudiants sur la place de la Paix céleste, j’avais jeté sur le papier les morts et la terreur.

Pour avoir écrit ce poème, j’ai été emprisonné. Ma terreur fut plus grande encore. Quand je suis sorti, quatre ans plus tard, j’ai voulu témoigner de ce que j’avais vécu, pour me libérer de la souffrance, des cauchemars de cette période, mais aussi pour que les choses changent. C’est alors, véritablement, que j’ai pris conscience de la nécessité d’écrire. Et mon témoignage est devenu Dans l’empire des ténèbres, que j’ai dû reprendre à plusieurs reprises car on m’a confisqué quatre fois le manuscrit. (Lire Books, n°40, « Le sinistre anachronisme du goulag chinois ».)

 

Aviez-vous conscience des risques que vous preniez en écrivant ce poème ?

Je n’en avais pas la moindre idée. Il était inconcevable à mes yeux que les autorités s’intéressent à la poésie et fassent d’un texte une preuve criminelle. Quand les policiers m’ont arrêté pour avoir écrit des œuvres contre-révolutionnaires, j’étais ahuri.

 

Quels sont les pires souvenirs de ces années d’incarcération ?

Dès mon arrivée dans le centre d’investigation de Songshan, le 16 mars 1990, on m’a rasé le crâne, on m’a déshabillé pour examiner attentivement ma bouche, mes aisselles et la plante de mes pieds. On m’a demandé de m’accroupir comme un chien, les fesses en l’air, pour me fouiller l’anus avec une paire de baguettes. En quelques minutes, j’avais perdu toute dignité.

Les geôliers mélangeaient à dessein les prisonniers politiques et les détenus de droit commun pour nous effrayer et nous mater. Le pire, c’étaient ceux qui se complaisaient dans le récit de leurs crimes et répétaient jour et nuit les atrocités qu’ils avaient commises, en se délectant du dégoût des autres. Et puis il y avait les « rouquins », des prisonniers « montés en grade » et devenus eux-mêmes bourreaux. Ils assistaient les gardiens en torturant les nouveaux venus. Là-bas, l’homme est un loup pour l’homme et la folie est contagieuse.

Moi, j’enregistrais tout dans ma tête comme un magnétophone. Je me rappelle chaque « plat » du « menu » des sévices, également baptisé « Les cent huit raretés de Songshan ». Il y avait le « kimchi séché » – qui oblige le détenu à récupérer les excréments dans le seau des toilettes –, le « mapo tofu » – l’exécutant introduit des grains de poivre dans l’anus du condamné –, le « tofu frit des deux côtés » – deux bourreaux frappent le prisonnier sur la poitrine et dans le dos jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Nombre de ces tortures entraînent la mort. Et il faut y ajouter les coups de matraque électrique que nous recevions sans raison.

 

Qu’est-ce qui vous a maintenu en vie dans ces conditions ?

C’est étrange à dire parce que j’étais détenu avec des criminels, des fous, des psychopathes, des bandits, mais quand l’un d’eux faisait une plaisanterie, je retrouvais l’espoir et une forme de courage. C’étaient souvent des blagues graveleuses et de mauvais goût mais ces éclats de rire étaient comme des moments de rémission dans cette atmosphère d’une violence inouïe. Il y a eu par exemple l’épisode du dentifrice dans l’anus pour se rafraîchir dans la chaleur étouffante de l’été sichuanais. L’humour était notre dernier rempart contre la barbarie.

Et puis il y avait les livres. Cela peut paraître incroyable, mais après les deux années passées en centre d’investigation et en centre de détention, les pires de ma vie, mon procès a eu lieu. J’ai alors été envoyé successivement dans deux prisons, où il y avait des bibliothèques et où je pouvais emprunter un livre par mois. Pouvez-vous croire que j’ai lu 1984 et Borges au fin fond d’une prison chinoise ?

Enfin, il y avait le courrier de ma famille, les nouvelles de ma femme et de mon enfant. La lecture d’une lettre de ma mère qui me disait combien je lui manquais fut le moment le plus extraordinaire de mon incarcération. Je l’ai relue je ne sais combien de fois. Puis j’ai écrit pour elle le poème « S’il te plaît remets-moi dans ton ventre ».

 

Qu’avez-vous fait à votre sortie en 1994 ?

Ma femme avait divorcé, je ne pouvais pas revoir ma fille, je n’avais pas le droit de revenir dans ma ville, j’étais comme un clochard. Mes amis autrefois épris de liberté s’étaient lancés dans les affaires. Seul l’argent les motivait. Je suis devenu musicien des rues car un ami m’avait appris à jouer de la flûte en prison. Et j’ai commencé à consigner mes souvenirs, les histoires que m’avaient racontées mes codétenus. Je recueillais aussi les témoignages des personnes que je rencontrais sur la route, des marginaux comme moi, les sans-famille dont je parle dans L’Empire des bas-fonds. Avant la prison, la littérature était pour moi l’essentiel ; après, le témoignage et la quête de la vérité sont devenus mes priorités.

 

Vous vivez aujourd’hui en exil en Allemagne. Quelle est votre action politique ?

Parce que j’étais empêché de publier mon récit de prison, parce que ma vie n’était qu’errance, je n’avais d’autre solution que la fuite. Et, en 2011, l’Allemagne m’a ouvert les bras, a publié immédiatement mon manuscrit et lui a décerné le prix pour la Paix des libraires allemands. Depuis, non seulement je vis libre et heureux dans un pays où la censure n’existe pas, mais je peux continuer à écrire tout en servant de porte-voix aux Chinois de Chine, notamment grâce au succès que rencontrent mes livres en Occident.

Avec Ai Weiwei, qui est toujours en Chine en résidence surveillée, avec Salman Rushdie et la poétesse Herta Müller, nous formons un petit groupe d’intellectuels qui espérons faire pression sur les gouvernements pour qu’ils exigent la libération des dissidents Liu Xiaobo, qui a reçu le prix Nobel de la paix 2010, et Li Bifeng, un poète chrétien. Mon action politique est entièrement tendue vers la liberté. Cette année, le 4 juin, nous avons par exemple organisé à Berlin un concours de lecture mondiale pour la libération de Li Bifeng, que j’ai connu en prison. C’est un immense poète et il vient d’être de nouveau condamné à douze ans de détention pour m’avoir prétendument aidé à fuir la Chine, ce qui est totalement faux.

Mais il ne suffit pas d’être physiquement libre pour avoir l’esprit et la conscience libres. La plupart des Chinois de Chine aujourd’hui ne sont pas derrière les barreaux, mais leur pensée est bridée et entravée. En réalité, ils ne sont pas plus libres que les détenus.

 

Que pensez-vous de l’attitude de la nouvelle génération d’auteurs chinois envers la politique ?

Ils sont dépolitisés, frileux et ne réfléchissent pas. Mo Yan, qui a reçu en 2012 le prix Nobel de littérature, a osé dire que la censure était aussi nécessaire que les contrôles de sécurité dans les aéroports. Ses écrits évitent toujours de remettre en cause le gouvernement, il ne s’attaque qu’à de petites autorités locales corrompues. À mes yeux, Mo Yan est un fonctionnaire du Parti : il a participé à un livre d’hommage à Mao, une sorte d’ouvrage collectif de l’Association des écrivains pour le soixante-dixième anniversaire des « Causeries de Yan’An », prônant la soumission des écrivains à la ligne du Parti.

Parmi les artistes, le travail de peintres comme Yue Mingjun et Fang Lijun était intéressant au départ. Ils faisaient partie des pionniers du « réalisme cynique », et dénonçaient avec une ironie tragique la répression, la propagande, la dictature de l’après-Tiananmen. Mais, désormais, ils produisent en série, et la valeur artistique et politique de leurs œuvres a beaucoup baissé.

 

Une évolution politique et sociale vous paraît-elle possible ?

Non. La population est comme anesthésiée. Le mot d’ordre de Deng Xiaoping en 1978 était, en substance, « enrichissez-vous, mais surtout ne réfléchissez pas ! » Il a été exaucé. Quand je suis sorti de prison en 1994, les Chinois n’avaient plus qu’un mot à la bouche, l’argent. Depuis le « printemps arabe » de 2011, la répression s’est encore accentuée car le gouvernement craint la contagion. Et les projets de réforme pénitentiaire sont des balivernes, un simple changement de vocabulaire. On remplace par exemple le mot « contre-révolutionnaire » par « tentative de subversion de l’État », mais la torture et l’arbitraire restent les mêmes.

Je suis étonné du manque d’intérêt des intellectuels occidentaux pour la cause chinoise. En France, la presse s’est beaucoup intéressée à mon livre, mais le grand public, les hommes politiques et surtout les intellectuels ne semblent pas y faire écho. Lors de son récent voyage en Chine, François Hollande a perdu la face en se prosternant devant Xi Jinping sans oser prononcer le nom de Liu Xiaobo. Il a signé des contrats, c’est tout. Il est dépourvu de ce qui a le plus de valeur à mes yeux, la liberté intérieure, celle du cœur. Comment peut-on manquer de courage à ce point ? Quel intellectuel en France a osé manifester son soutien à Liu Xiaobo ? Craignent-ils de perdre leur visa pour la Chine ou les subventions de l’Institut Confucius pour leur université ?

 

Écrire peut-il changer la donne politique ?

Chaque individu, aussi modeste soit-il, peut œuvrer pour changer certaines choses qui lui tiennent à cœur. Nous sommes tous des fourmis, chacun peut accomplir une petite transformation. On peut réunir nos observations, nos interrogations, nos réflexions et les faire connaître. Comme je l’ai écrit dans Le Monde il y a quelques mois, j’ai décidé d’utiliser ma plume et la magie de la littérature pour que les souffrances de la Chine ne soient pas passées sous silence. Depuis que j’ai recouvré la liberté, ma seule mission est de porter la parole de ceux qui n’en ont plus, de faire entendre la voix de ceux qui sont enfermés dans les ténèbres, que celles-ci se nomment centre de rééducation, camp de travail forcé, goulag ou « laogai ».

 

Quel serait votre rêve pour la Chine, si vous pouviez l’exprimer ?

Je rêve que la Chine soit divisée en vingt pays différents, et que chacun choisisse son régime politique. Si les Pékinois veulent garder le système communiste, qu’ils le gardent. Les Sichuanais, eux, seraient anarchistes. Et les Yunnanais démocrates. Shanghai serait un port commerçant qui lèverait des droits de douane sur les autres pays.

 

Et vous, que feriez-vous dans cette utopie ?

Moi, je serais un homme ivre. Li Bai, le grand poète de la dynastie Tang, n’est-il pas mort d’ivresse et de poésie en se penchant au-dessus de l’eau pour y attraper la lune ? Je suis un peu taoïste et l’ivresse permet d’entrer en osmose avec les circonstances, l’environnement et le temps présent – selon le wuwei, le principe du non-agir. Les communistes sont allés à l’encontre de ce principe, ils ont voulu agir et détourner le cours naturel des choses.

 

Propos recueillis par Jeanne Pham-Tran.

Hollywood et le Reich

« Faute de courage et d’imagination […], Hollywood a mis du temps à comprendre la véritable signification du nazisme », constate dans son dernier livre l’historien du cinéma Thomas Doherty. Comme le rapporte Dave Kehr dans le New York Times, jusqu’à la veille du conflit, les grands studios « ont pris grand soin de ne pas faire figurer dans leurs films la moindre allusion aux développements politiques inquiétants qui avaient lieu en Allemagne ». Et pour cause : le pays représentait alors le principal débouché des productions américaines en Europe, et nul n’avait intérêt à se mettre à dos le ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, dont les représentants devaient approuver toute œuvre destinée à la diffusion en Allemagne.

Chose plus surprenante, la censure allemande trouva, aux États-Unis même, un relais fort efficace en la personne de Joseph I. Breen, qui avait pris en 1934 la tête de l’organisme chargé de faire appliquer le fameux « code Hays » – un ensemble de règles de bonne conduite établies par l’industrie elle-même. Arguant d’un passage selon lequel il convenait de « représenter équitablement l’histoire, les institutions, les grands hommes et les peuples de toutes les nations », les services de Breen en vinrent à imposer au cinéma une bienveillance de principe envers tous les régimes de la planète, « en particulier lorsque le pays en question constituait un marché juteux pour les exportations hollywoodiennes », précise Doherty. Georg Gyssling, consul allemand à Los Angeles, veillait lui aussi au grain, qui « se tenait étroitement informé de tous les projets de films en cours » et n’hésitait pas, selon le Times Higher Education, à se plaindre directement, en cas de besoin, auprès des responsables des studios, voire jusqu’à Washington.

On notera aussi que, à l’exception de la Warner, toutes les majors qui avaient des bureaux à Berlin dans les années 1930 cessèrent d’employer des Juifs – pour se mettre en conformité avec les lois d’aryanisation. C’est ainsi que la plupart des grands studios furent en mesure de maintenir leurs activités sur place jusqu’en 1941, année de l’entrée en guerre des États-Unis.

Salazar au pays des zombies

Portugal, printemps 1967. En plein « État Nouveau », un an à peine avant que le dictateur Antonio Salazar ne passe la main, et à quelques semaines seulement de la visite du pape Paul VI à Fatima, l’inquiétude gagne un village de pêcheurs isolé. D’après des témoignages concordants, une horde de morts-vivants sévirait dans les environs… Rui Brás, un inspecteur de la PIDE – la police politique du régime –, est dépêché sur place, « chargé de rétablir au plus vite l’ordre dans la bourgade et d’enquêter sur ces sinistres zombies qui menacent la “normalité” du pays profond », rapporte le Jornal de Letras au sujet d’O Baile, bande dessinée lauréate du dernier prix des Professionnels de la BD portugaise. Sous couvert de son intrigue fantastique, cet ouvrage salué par la critique parvient à évoquer, au détour d’une vignette ou d’une phrase, « la torture, le pouvoir de l’Église, l’oppression des femmes, la solidarité familiale et, surtout, la passivité résignée, presque masochiste, de la population portugaise sous le régime de Salazar », précise la prestigieuse revue culturelle.

Voir l’Union et en sortir…

Il n’y a que deux choses absolument certaines concernant le dernier roman de la Polonaise Inga Iwasiów : il se déroule dans un futur proche, dans un pays situé quelque part sur le continent européen (la Gazeta Wyborcza penche pour la Lituanie, mais rien ne le dit explicitement). Lassés par la mondialisation et par un système bureaucratique d’où sont bannies les relations interpersonnelles et les références au passé, où l’éducation ne passe plus que par Internet et où « les humanistes sont traités comme des bibelots inutiles », rapporte le site Onet, les citoyens de cette nation imaginaire ont pris une décision radicale : ils sont sortis de l’Union européenne. Au moment où débute le roman, Sylwia, une universitaire polonaise en pleine crise existentielle, s’y rend en voyage.

Ce qu’elle découvre sur place n’est pas franchement réjouissant : certes, le pays a su réaffirmer son identité nationale, préserver son patrimoine et protéger ses petits artisans ; mais ses villes ne sont plus que de vastes musées figés dans le passé, le système politique bascule dans le totalitarisme, et l’autarcie n’est qu’une illusion puisque les biens entrés illégalement sur le territoire alimentent un juteux marché noir… Quant aux habitants que Sylwia rencontre dans un salon de coiffure, lieu de toutes les confidences, ils ne savent que faire, tiraillés entre leur désir d’ailleurs et le repli sur cet univers pesant mais si rassurant. Un dilemme qui ne manque pas d’en rappeler d’autres dans l’histoire récente de l’Europe de l’Est.

Honni soit le christianisme

Le Voltaire allemand s’appelle Karl-heinz Deschner. Le dixième et dernier tome de sa monumentale « histoire criminelle du christianisme » – consacré au XVIIIe siècle – vient de paraître. Le premier, publié en 1986, s’était vendu à 100 000 exemplaires. « Parmi ses lecteurs, sympathisants ou hostiles, peu ont cru (ou craint) qu’il mènerait son entreprise à terme », rapporte Ludger Lütkehaus dans le Neue Zürcher Zeitung (Deschner a soufflé en mai sa quatre-vingt-neuvième bougie). Né dans la très catholique Bavière, au sein d’une famille pieuse, le jeune homme est passé par plusieurs établissements confessionnels avant de devenir une figure de l’anticléricalisme dans une Allemagne bien moins sécularisée que la France (la CDU, parti ouvertement chrétien, continue par exemple d’y dominer la scène politique). « J’écris poussé par l’aversion », admet l’auteur, prompt à reconnaître l’hostilité qu’a fait naître en lui son sujet : tenir la chronique des actes de haine perpétrés au nom d’une religion d’amour. « La recherche historique lui importe moins (la plupart de ses sources sont secondaires) que d’éclairer, de provoquer, de polémiquer », estime Bernhard Lang dans le conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Néanmoins, cette « monochromie sanglante » ne saurait, selon Lütkehaus, être prise pour une « caricature ». Elle est avant tout l’œuvre d’un « moraliste », qui ne fustige pas seulement l’Église catholique : la lutte sans merci que se livrèrent Russes orthodoxes et Suédois luthériens pour la prééminence sur les bords de la Baltique a droit à un chapitre entier.

Qu’avons-nous fait de l’Amérique ?

C’est au tour de l’excellent reporter Philip Caputo, connu notamment pour ses mémoires sur le Vietnam (Le Bruit de la guerre, Alta, 1979), de livrer sa version du road trip américain. En 2011, en pleine crise économique, ce septuagénaire toujours fringant embarque avec sa femme et ses deux setters à bord d’un vieux van, direction l’Alaska. Ils entreprennent ce périple à l’écart des grands axes, suivant certains des parcours mythiques de la construction nationale américaine, avec une idée fixe : « Ce pays est une mosaïque trop complexe de races, d’ethnies et de milieux sociaux pour battre d’un même pouls, explique Caputo. Mais je voulais poser aux autres, autant que possible, la question que je me pose à moi-même : qu’est-ce qui nous maintient ensemble ? » Une question adressée à ceux qu’ils croisent, chemin faisant : « Des naufragés de la bulle immobilière livrés à eux-mêmes dans le Tennessee, des âmes charitables venues prêter main-forte après une tornade dans l’Alabama, ou encore un chef Sioux du Dakota devenu une star de la télévision », raconte le New York Times, qui salue « le regard acéré » de Caputo et son « humour mordant ».