Le petit père des blagues

« Quel est le point commun entre Moïse et Staline ? Moïse a conduit les Juifs hors d’Égypte et Staline les a conduits hors du Politburo. » Voilà le genre d’histoires drôles (anekdoty en russe) dont raffolaient les Soviétiques à la fin des années 1920, et auxquelles les linguistes russes Alexandra Arkhipova et Mikhaïl Melnitchenko ont consacré en 2010 un ouvrage très riche. Preuve de l’intérêt jamais tari pour cette période de l’histoire, le journal en ligne Gazeta.ru vient de lui consacrer un nouvel article. Pour écrire leur livre, Arkhipova et Melnitchenko ont passé au crible des milliers de pages de documents : coupures de presse, correspondances, journaux intimes, rapports du NKVD, archives d’émigrés… En résulte, selon la revue Neprikosnovenny zapas, « une impressionnante collection de blagues sur Staline, sélectionnées avec discernement, et donnant à lire toutes les déclinaisons imaginables d’une même histoire ». Très populaires vers 1929, au début de l’ère stalinienne, les plaisanteries ayant pour sujet le « petit père des peuples » se sont ensuite raréfiées, en tout cas en apparence. Le régime n’avait pas l’humeur badine : à partir de 1935, les auteurs de ces blagues étaient passibles de dix à vingt-cinq ans d’emprisonnement. L’image de Staline, telle que l’a cristallisée l’humour populaire, a également évolué. Avant guerre, il était décrit comme un personnage obtus, pingre, maîtrisant mal la langue russe. Après, il était dépeint sous les traits d’un homme brutal, certes, mais qui forçait le respect. Et c’est cette image qu’a retenue la mémoire collective. « Voilà malheureusement une spécificité russe : nous avons tendance à vénérer les dirigeants cruels », déplore Arkhipova dans les colonnes de Gazeta.ru.

Les médecins otages des labos

Ben Goldacre est l’homme d’un idéal. Et cet idéal est le suivant : toutes les données issues de l’expérimentation humaine d’un médicament devraient être disponibles gratuitement et accessibles à tous. Dont l’ensemble des éléments cliniques ayant motivé l’autorisation de mise sur le marché, et les informations issues des études menées après le lancement d’une molécule sur la population cible. Seul le plein accès à ces données peut permettre aux médecins de prescrire en toute connaissance de cause.

Dans son nouveau livre, Bad Pharma, Goldacre montre par le menu à quel point la pratique médicale est aujourd’hui fort loin de cet idéal. Selon des estimations récentes, la moitié seulement des essais cliniques réalisés ont donné lieu à communication. Et l’on a publié deux fois plus d’articles sur les expériences dont les résultats étaient positifs que sur celles dont les conclusions étaient défavorables.

Bad Pharma est une critique virulente du complexe académico-industriel, et de la manière dont il a perverti la littérature médicale. Mais il lance aussi un défi salutaire à de nombreuses méthodes pratiquées de longue date dans la recherche pharmaceutique, et qui ont bien besoin d’être examinées de près. Le livre pose notamment deux questions clés : les patients qui acceptent de participer à un essai clinique comprennent-ils que les données peuvent n’être jamais publiées ? Est-il suffisant de lutter pour la communication des études concernant les nouveaux médicaments, compte tenu de l’impuissance de la littérature scientifique à éclairer la pratique médicale actuelle ?

Dans l’un des premiers chapitres, l’auteur, qui occupe un poste d’épidémiologiste à la London School of Tropical Hygiene mais consacre l’essentiel de son temps libre au journalisme, raconte comment le sujet lui a été révélé : il avait prescrit à un patient un antidépresseur, la reboxétine (1) (Goldacre a commencé sa carrière comme psychiatre), ayant jugé, sur la base des données cliniques alors disponibles, que la sûreté et l’efficacité de la molécule étaient établies par « des tests bien conçus et honnêtes, ayant donné des résultats extrêmement positifs ». De fait, le médicament avait déjà été administré à des millions de personnes. Il discuta des résultats avec son malade et rédigea l’ordonnance.

Quelque temps plus tard, en 2010, une étude publiée par le British Medical Journal recensa toutes les études cliniques faites sur la reboxétine. À la grande consternation de Goldacre, alors que sept essais avaient testé la molécule contre un placebo, un seul avait conclu à un effet supérieur du médicament – et c’est précisément celui qu’il avait lu. Les six autres, qui enrôlaient pourtant dix fois plus de patients, n’avaient pas vu la lumière du jour. De même pour les expériences chargées de comparer la reboxétine avec d’autres antidépresseurs : seules les études qui la décrivaient comme aussi efficace, ou davantage, s’étaient frayé un chemin dans la littérature spécialisée. Ces essais positifs portaient pourtant sur 507 patients au total, alors que les tests négatifs se fondaient sur le suivi de 1 657 personnes. Pis, les données non publiées montraient que la reboxétine engendrait plus d’effets secondaires que les médicaments auxquels on l’avait comparée, un fait absent des publications à son sujet (2).

Voilà ce qui provoqua la colère de Goldacre, et à bon droit. Si la littérature sur laquelle les médecins fondent leurs décisions ne reflète qu’un échantillon incomplet des études cliniques, comment les praticiens peuvent-ils avoir confiance dans les médicaments qu’ils prescrivent ? « Les données sont faites pour prendre des décisions dans le monde réel, écrit-il ; quand on nous fournit de mauvaises informations, nous prenons de mauvaises décisions, infligeons des souffrances physiques et mentales inutiles, et parfois provoquons la mort d’autres êtres humains. »

Son livre met en évidence plusieurs des raisons d’une telle déficience en matière de communication des données. Une part de la responsabilité en incombe aux publications scientifiques. Il y a quatre ans, une étude que cite Goldacre montrait ainsi que la moitié des essais publiés dans les revues de médecine clinique après 2005 n’avaient pas été convenablement enregistrés, et qu’un quart n’avait pas été enregistré du tout (3). Pourquoi est-ce un problème ? Parce qu’en 2005 le Comité international des rédacteurs en chef de revues médicales (ICMJE) avait décidé que seuls les essais cliniques inscrits, dès leur commencement, dans un registre public feraient désormais l’objet d’une publication. Voilà comment les revues médicales respectent leur engagement.

 

Négociations tortueuses

Second problème, l’incapacité des autorités de régulation à mettre en place et gérer convenablement les répertoires d’essais cliniques. En dépit d’une loi de 2004 obligeant l’Agence européenne du médicament (EMA) à créer un registre des essais cliniques en phase 2 et 3 (4), il a fallu sept ans à l’organisation pour le faire et, à la mi-2012, écrit Goldacre, « 10 000 d’entre eux manquaient toujours à l’appel » (5). Plus loin, il prend le temps de décrire les négociations tortueuses qui ont eu lieu entre les chercheurs indépendants de la Cochrane Collaboration, les laboratoires Roche (de Bâle, en Suisse) et l’EMA, à propos de la communication des données cliniques justifiant l’usage du Tamiflu dans le traitement des complications de la grippe (6). Cette expérience n’a hélas rien d’inhabituel pour les scientifiques désireux d’accéder aux informations détenues par les laboratoires sur les essais concernant des médicaments approuvés.

La situation n’est guère plus brillante aux États-Unis. Une loi de 2007 sur la Food and Drug Administration (FDA) exige que l’ensemble des données de l’ensemble des essais cliniques impliquant au moins un centre médical américain soient mises sur le site clinicaltrials.gov un an au plus tard après leur réalisation, cette exigence étant assortie d’une astreinte de 10 000 dollars par jour (soit 3,65 millions de dollars par an) en cas de non-respect. Voilà qui semble parfait, mais, en réalité, un cinquième seulement des essais figurant sur le site satisfait à cette injonction. Personne à la FDA ne paraît vérifier, si bien qu’il est difficile d’imaginer pourquoi les firmes y prêteraient plus d’attention qu’elles ne le font. Aucun audit public officiel n’a été réalisé. Et, à ce jour, aucune amende n’a été imposée à un laboratoire pharmaceutique ou à un chercheur pour n’avoir pas posté les éléments cliniques en leur possession.

Goldacre souligne tout cela pour faire passer son message : bien qu’une législation ait été promulguée afin de mettre en place des répertoires d’essais, et que les revues médicales se soient engagées à en exiger l’usage, le problème des données manquantes reste entier. Il appelle cela des « mesures bidons ». Et tant qu’il n’y aura pas de ressources pour contrôler, contraindre et pénaliser les commanditaires des études qui persistent à ne pas communiquer leurs résultats, le problème a peu de chances d’être résolu.

Goldacre fournit au lecteur profane plusieurs analyses de synthèse sur divers aspects du processus de développement d’un médicament et la façon dont il est influencé par les pratiques délictueuses des firmes. Le chapitre sur les essais est un bon panorama des différentes façons dont on peut s’approprier ou brouiller la conception d’un test et en biaiser, fausser ou même inventer les résultats. Aucune magouille n’est omise, aucune pratique douteuse n’est écartée. Chaque pierre est retournée. Il montre comment les conclusions peuvent être manipulées en menant les expériences sur un trop petit nombre de patients ou sur une période trop courte ; en comparant un médicament avec un concurrent administré à trop faible ou trop forte dose ; en recrutant des groupes de malades non représentatifs ; en modifiant au beau milieu de l’étude les marqueurs cliniques définis à l’origine ; en ignorant les patients qui abandonnent l’expérience ; en analysant des sous-groupes constitués sur mesure.

La partie consacrée au marketing des médicaments est encore plus troublante. Toutes les carences de la formation des médecins sont révélées avec une précision terrible. Fondamentalement, la principale source d’information qui permet aux praticiens d’avoir des connaissances à jour est constituée de documents fournis par les laboratoires, en lien étroit avec les responsables du marketing. La manière dont les représentants des labos pénètrent dans les cliniques par une véritable offensive de charme, qui consiste notamment à soudoyer le personnel administratif avec des fleurs et des cadeaux, est magistralement décrite, tout comme les effets induits de ces tactiques sur le fonctionnement des services hospitaliers. L’auteur raconte une anecdote particulièrement dérangeante sur la façon dont une conversation apparemment anodine, au cours d’un dîner offert par un représentant en l’honneur de médecins récemment diplômés, est ensuite exploitée par une firme qui dresse ainsi le profil psychologique des invités afin de suivre ces individus pendant toute leur carrière. Voilà sans doute un versant du métier que la plupart des chercheurs travaillant pour les labos préféreraient ne pas trop connaître.

L’auteur passe beaucoup de temps à ressasser les exemples de mauvaise conduite de l’industrie pharmaceutique glanés dans la littérature. Goldacre revisite en particulier les cas où les groupes pharmaceutiques ont dissimulé les données d’essais défavorables. On trouve là les efforts déployés par GlaxoSmithKline (GSK, dont le siège est à Londres) pour cacher les éléments montrant que la paroxétine, un antidépresseur, est inefficace en général et dangereux chez les adolescents, dont il accroît le taux de suicide. La débâcle qu’a connue Merck quand furent révélés ses essais cliniques sur l’anti-inflammatoire Vioxx, qui a dû être retiré du marché, est aussi de nouveau racontée. Goldacre rappelle les nombreuses fois où les labos ont été condamnés à des amendes de plusieurs millions de dollars pour avoir fait la promotion de l’usage de médicaments hors du champ autorisé pour leur prescription : Warner Lambert pour l’antiépileptique Neurontin, Serono pour l’hormone de croissance Serostim, Eli Lilly pour son antipsychotique Zyprexa.

 

Médecins harcelés

On lit aussi un exposé sur les sales combines qu’utilisent les labos pour intimider les universitaires qui publient des études jugées peu flatteuses ou critiques à propos de la sûreté ou de l’efficacité de leurs produits. L’auteur décrit la façon dont GSK a harcelé les médecins hospitaliers qui ont les premiers détecté un risque accru d’événements cardiovasculaires chez les diabétiques prenant de l’Avandia. Il raconte aussi une querelle plus récente qui a vu le Syndicat danois de l’industrie pharmaceutique accuser un groupe de chercheurs de la Cochrane Collaboration de mauvaise conduite scientifique et de malhonnêteté dans des lettres envoyées à des revues médicales, à des ministères et, en fin de compte, à leurs employeurs. Leur crime : la publication d’une analyse montrant que la faculté de publier des universitaires engagés dans des essais financés par l’industrie était souvent soumise à conditions. Plus loin dans le livre, Goldacre fait même référence à l’essai tristement célèbre réalisé par Pfizer en 1996 à Kano, au Nigeria, pour son antibiotique Trovan, affaire qui aurait inspiré à John Le Carré l’intrigue de La Constance du jardinier. Il remarque que le procès qui a suivi a duré treize ans, jusqu’en 2009, date à laquelle Pfizer a transigé (7).

Mais Goldacre ne réserve pas ses critiques aux seuls labos. Il n’épargne aucun des acteurs impliqués dans la publication et l’évaluation des données. Outre les reproches adressés aux responsables des revues médicales qui ne tiennent pas leurs propres exigences, il vitupère contre les excès des comités d’éthique qui compliquent et retardent le recrutement des patients dans les essais, pour des raisons qui vont à l’encontre de l’intérêt des malades. Il s’en prend particulièrement aux autorités de régulation, réticentes à communiquer les informations qu’elles détiennent. Comme l’indique Goldacre, les organismes de contrôle refusent souvent les demandes de communication des études utilisées pour justifier l’autorisation du médicament. Le paternalisme de leurs arguments le laisse perplexe. Selon lui, les régulateurs justifient le secret en avançant qu’ils sont seuls compétents pour interpréter les éléments et que leur divulgation pourrait conduire à des erreurs d’analyse. Mais quand Goldacre affirme qu’il n’y aura jamais trop d’yeux pour passer au crible les données, au moins celles qui ont servi à approuver une mise sur le marché, il est difficile de le contredire.

Même dans le cas où une agence de régulation rend l’information disponible, il est frappant de voir comme il est difficile de la trouver, tant elle est souvent ensevelie dans différentes zones du site Web. Et quand les données peuvent être dénichées, elles sont généralement dans un format qui en complique l’exploitation, comme si les régulateurs voulaient décourager les regards indiscrets.

Outre le problème des données manquantes, Goldacre s’étend sur deux questions qui, à ma connaissance, n’ont jusqu’à présent attiré, étonnamment, que peu d’attention. D’abord, qui exerce – et devrait exercer – le contrôle ultime sur la communication des éléments issus des essais ? Une réponse simple serait de considérer que ceux qui paient l’étude devraient être maîtres de l’usage et de la diffusion des données recueillies. C’est ainsi, pour, l’essentiel que cela fonctionne aujourd’hui. Dans la mesure où 90 % des essais sont financés par l’industrie pharmaceutique, ce sont principalement les labos qui décident quand et si ces informations sont versées dans le domaine public. Et de fait, en ces temps de restrictions budgétaires, il est difficile d’imaginer que la part du secteur dans le financement des études cliniques aille en diminuant. Mais Goldacre demande si les priorités de l’industrie pharmaceutique ne l’emportent pas sur celles des patients. Ceux-ci seraient-ils aussi désireux de participer à un essai payé par un labo s’ils savaient que les données issues de l’expérimentation menée sur leur corps ne seront jamais mises à la disposition de la communauté des chercheurs pour faire progresser la science médicale et améliorer les traitements ?

 

Secret industriel

Ensuite, il se demande si exiger la transparence à titre prospectif est suffisant. Avant de lire ce livre, je pensais que le cauchemar logistique et l’énorme dépense que représenterait l’exhumation de toutes les données ensevelies des décennies durant dans les caves des industriels empêchaient d’envisager toute démarche rétrospective. Mais Goldacre souligne à juste titre que les médicaments utilisés aujourd’hui ont été approuvés sur la foi d’essais réalisés par le passé. Et les gestes faits aujourd’hui par les labos pour rendre publiques les informations cliniques à venir – comme lorsque GSK a annoncé en février dernier que ses rapports internes seront disponibles sur son registre d’essais cliniques – ne changent rien en ce qui concerne les éléments sur lesquels reposent les molécules actuellement en usage. Tant que la clarté ne sera pas faite sur les données anciennes, les médecins et les patients continueront de croire que les médicaments prescrits sont plus sûrs et efficaces qu’ils ne le sont [lire à ce sujet notre dossier sur les médicaments anticholestérol, Books, février 2013].

Goldacre soulève aussi des questions fascinantes sur d’autres aspects du sujet. Il attire l’attention sur la propension croissante des firmes pharmaceutiques à réaliser leurs essais dans des pays pauvres, source de troublants problèmes scientifiques et moraux. Assurément, la possibilité d’appliquer à la population des États-Unis ou de l’Europe les données recueillies dans des pays ethniquement différents, pratiquant un autre régime alimentaire et un autre mode de vie, ne tombe pas sous le sens. Mais, du point de vue moral, Goldacre observe que les habitants des pays émergents où sont menés ces essais ne trouveront probablement jamais ces médicaments sur leur propre marché ou ne pourront les acheter. Il laisse entendre que la préférence croissante des industriels pour les règles de l’International Conference of Harmonisation (ICH) plutôt que celles du Code international d’éthique médicale exacerbe ces problèmes, parce que l’ICH met davantage l’accent sur les questions de procédure que sur les questions morales.

Goldacre poursuit en demandant pourquoi les régulateurs autorisent la commercialisation d’un médicament sans exiger que toutes les données qui ont motivé l’autorisation soient mises sur la place publique. On lui rétorque habituellement qu’elles sont protégées par le secret industriel, contiennent des informations confidentielles sur les patients ou sont des éléments bruts impropres à la publication. Mais l’anonymat des données médicales est de règle dans les essais cliniques. Et que valent les arguments sur le secret industriel, lorsqu’un médicament a été approuvé, que son lancement se prépare, et que les médecins auraient besoin d’accéder aux informations qui le concernent ? Comme le souligne Goldacre, une fois qu’une molécule est en vente, il est très difficile d’inciter la firme pharmaceutique à poursuivre le travail d’analyse clinique, parce que des études supplémentaires risquent de faire apparaître de nouveaux effets secondaires ou une moindre efficacité dans la population cible et de réduire le marché potentiel.

Goldacre s’étonne aussi que les données réunies par le comité de la FDA chargé d’élaborer des stratégies pour évaluer et réduire les risques des médicaments (REMS) ne soient pas rendues publiques. Il demande pourquoi les amendes prévues contre les labos qui ne remplissent pas leurs obligations de mener des essais cliniques après mise sur le marché sont d’un montant aussi faibles… Question à vrai dire sans objet car la FDA n’a jamais infligé d’amende à un labo pour avoir manqué à cette exigence.

Enfin, Goldacre ne se contente pas de critiquer le manque de transparence des essais cliniques. Il met le milieu médical au défi de réfléchir d’une manière plus créative à la manière dont sont menées les études. Et il propose pour ce faire un modèle permettant de conduire des essais en double aveugle directement depuis le cabinet des médecins, en utilisant les dossiers de leurs malades, rendus anonymes. De fait, en exploitant la base de données des généralistes britanniques (GPRD), Goldacre s’est attelé lui-même à la tâche, pour comparer l’efficacité de deux anticholestérol, le Lipitor (Tahor en France) et le Zocor – de manière surprenante, on ne sait toujours pas si l’un est supérieur à l’autre. Il sera intéressant de suivre l’évolution de cet essai, même si l’application d’un tel modèle est improbable aux États-Unis, où les dossiers médicaux individuels ne sont encore que partiellement informatisés et où le système de santé est très fragmenté.

 

Langage provocateur

Goldacre a fait un travail magistral pour exposer au grand public l’ensemble des questions concernant les biais de publication et la transparence des résultats des essais cliniques (8). En sortant ces sujets du cénacle de la littérature scientifique et en les présentant aux non-spécialistes, il ambitionne probablement de déclencher un débat public susceptible de déboucher sur des actions concrètes obligeant les industriels à publier davantage et plus vite leurs résultats. Déjà, au Royaume-Uni, une commission parlementaire mène actuellement une enquête sur le problème des données cliniques que l’on soustrait aux regards des médecins et des patients. Le goût de Goldacre pour le langage provocateur attisera probablement le débat politique. Comme lorsqu’il écrit : « Les chercheurs étant libres d’enterrer tous les résultats qu’il leur plaît d’enterrer, les patients courent des risques sur toute la ligne, de la recherche clinique à la pratique médicale. »

Bien sûr, Goldacre joue pour le public et en particulier pour le lecteur profane. Et le livre ne suscitera sans doute pas un grand intérêt chez les professionnels du secteur. Le ton du récit est souvent irritant, une nouvelle conspiration pharmaceutique semblant devoir surgir à chaque page. Ainsi écrit-il : « La procédure d’approbation accélérée n’est pas utilisée pour amener des médicaments sur le marché quand il y a une urgence et qu’une évaluation doit être faite rapidement. » Mais c’est précisément ce pour quoi une telle procédure est utilisée. Il se trouve simplement que les deux médicaments qu’il cite à l’appui de son affirmation, l’anticancéreux Iressa et l’antihypotenseur midodrine, ont eu un bénéfice plus équivoque que bien d’autres médicaments importants mis sur le marché grâce à cette procédure. Cette manière qu’a Goldacre d’en faire un peu trop est regrettable car elle détourne l’attention des démonstrations convaincantes qu’il offre par ailleurs. La question est de savoir si sa voix paraîtra trop stridente à ceux qui auraient le plus besoin de l’entendre au sein des firmes pharmaceutiques.

Le livre accorde aussi trop peu d’attention aux forces de la finance, du marché et de sa régulation qui façonnent le monde médical et à la manière dont elles pourraient être reconfigurées pour en finir avec certaines au moins des pratiques pernicieuses qui accompagnent la recherche sur les médicaments. La question clé pour ce secteur dominé par les intérêts des labos est : qui va payer la communication rétro-spective des données et assurer que les industriels respectent les demandes qui leur sont adressées de révéler les éléments en leur possession ? Goldacre ne fournit pas vraiment de réponse.

Il se fait l’avocat du libre accès à toutes les données, quel que soit le contexte. Il nie le besoin de garder confidentiels les éléments des essais concernant la sûreté des médicaments. Mais si les molécules sont principalement conçues par des entreprises, au terme d’un long processus, l’obligation de divulguer tous les éléments cliniques en remontant jusqu’aux essais de phase 1 pourrait dissuader les firmes d’investir du temps, de l’énergie et de l’argent dans la production de médicaments innovants, alors que leurs concurrents pourraient se contenter de faire des « me-too » (copies) en exploitant les informations publiées. Scénario peut-être improbable pour une grande firme, mais vrai sujet pour des petites sociétés de biotechnologie qui n’ont pas le personnel et les ressources nécessaires pour concurrencer une multinationale.

Le livre n’est pas assez critique à l’égard d’une communauté médicale qui n’exerce pas une pression suffisante sur l’industrie. Certes, les médecins sont surchargés, manquent de moyens et n’ont pas accès à la banque de données complète dont ils auraient besoin pour prendre des décisions informées. Mais, trop souvent, ils ont laissé la motivation commerciale l’emporter sur l’intérêt des patients. Et ils ont, dans de nombreux cas, activement participé à la corruption des données publiées dans les revues scientifiques. Leur rôle dans tout cela devrait être davantage reconnu. Peut-être la myopie de Goldacre à cet égard tient-elle au fait qu’il est lui-même médecin.

Mais ces réserves ne diminuent pas son mérite. Il a conçu un manifeste radical montrant comment devrait fonctionner la médecine pharmaceutique scientifique. À bien des égards, son analyse est lucide et convaincante. Elle indique aussi l’idéal vers lequel tendre en termes de transparence des essais cliniques, et montre à quel point nous en sommes loin. Le problème est qu’en présentant le livre comme une charge contre les labos, il a non seulement raté l’occasion d’engager un dialogue réel avec eux, mais aussi donné au milieu médical une excuse facile pour dénigrer le livre d’un militant excité alors qu’il est en réalité stimulant et donne matière à penser.

 

Cet article est paru dans Nature Biotechnology, en mai 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay. Nature Publishing Group et MacMillan Publishing Ltd ne sont pas responsables de l’exactitude de la traduction.

Un philosophe chez Mickey

Mickey Mouse, un héros enfantin ? Certes, mais le célébrissime personnage de Disney est aussi « le digne héritier de Descartes », et ses aventures, « typiques des situations philosophiques ». Tel est en tout cas le sentiment de Giulio Giorello, un grand fan de Mickey qui se trouve aussi être « l’un de nos meilleurs philosophes et épistémologues », précise Roberto Barbolini dans le magazine italien Panorama. Pour ce livre, Giorello a passé en revue des dizaines d’histoires de « Topolino » (c’est ainsi que les Italiens appellent Mickey) parues entre les années 1930 et 1960 (1). Il en ressort que cette souris qui parle est aussi « un animal qui doute », à l’image du Descartes des Méditations métaphysiques. Lorsque, dans l’un des épisodes mentionnés, Mickey est confronté à un criminel qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, « il commence à interroger la notion d’identité personnelle, à l’instar de Locke, de Hume ou de Leibniz », renchérit Barbolini. Dans la Stampa, un autre critique voit dans ce personnage « un génie perturbateur qui remet en question tous les stéréotypes, comme le ferait un Russell, un Feyerabend ou un Lévi-Strauss ». À propos du grand anthropologue, Giorello confie même que Mickey – ce voyageur ouvert aux autres cultures – pourrait bien avoir « dévoré tous ses livres »…

1| Dans une veine proche, signalons en français le livre d’Eric Schilling Socrate chez Mickey. Petit précis d’initiation à la philosophie à l’usage des amateurs de Disneyland Paris et de tous les autres (Michalon, 1997).
 

Trois femmes amoureuses

Le romancier Li Tian est, à 27 ans, une valeur montante de la littérature chinoise. Dans son second roman, il oscille, selon le site culturel Tushu Shiyong, « entre le rêve et la réalité, entre les souvenirs et le présent. Les moments de joie alternent avec des passages angoissants, sans jamais laisser de répit au lecteur qui se trouve plongé dans une romance sombre, traversée de sentiments contradictoires ». À travers trois destins de femmes, toutes liées successivement au même homme, se dessinent « trois formes d’amour singulières », lit-on dans China Press, journal de la minorité chinoise de Malaisie. L’une a entretenu avec cet homme une relation sado-masochiste, tandis qu’une autre, élevée par lui à un rang quasiment divin, s’est retrouvée prisonnière de son image sublimée. La troisième semble, en revanche, avoir vécu une histoire plus équilibrée et émouvante – en apparence du moins. Car, précise la même critique, « tous les personnages avancent à l’aveuglette telles des marionnettes, simples jouets de la vie. Comme dans les tragédies, leur combat pour échapper à leur destin est d’autant plus beau qu’il est perdu d’avance ».

Les agences de notation sur le gril

Les agences de notation ont déjà fait l’objet de nombreux ouvrages dans le monde anglo-saxon. Mais voilà que l’Allemagne s’y intéresse à son tour. On peut s’étonner qu’un pays qui a conservé son triple A en dépit de la crise des dettes européennes remette en cause le fonctionnement des organismes qui le lui attribue. Mais c’est ainsi : bien que le livre du journaliste et collaborateur d’Attac Werner Rügemer constitue une charge virulente, la presse de droite comme de gauche l’a accueilli élogieusement. Rügemer axe en particulier son enquête sur les propriétaires de ces entreprises chargées d’évaluer le risque financier présenté par les acteurs privés et publics. Il est ainsi le premier outre-Rhin, selon le Süddeutsche Zeitung, à « rendre compte de la dynamique propre à ce secteur notoirement opaque ». Car non seulement les agences sont le plus souvent rémunérées par les émetteurs de dette (c’est-à-dire les entités qu’elles sont chargées de noter), mais elles leur sont parfois indirectement liées par les liens du capital. Standard & Poor’s est ici particulièrement visée : sa maison mère – le groupe de médias McGraw Hill – est elle-même détenue par divers fonds d’investissement ayant des participations dans des entreprises notées… par Standard & Poor’s. Il y a là, selon Rügemer, un risque manifeste de conflit d’intérêts. « C’est comme si l’arbitre d’un match de foot jouait aussi dans l’une des équipes », approuve le Frankfurter Allgemeine Zeitung

Ah, la vie saine de Cro-Magnon !

Courir pieds nus, avoir des partenaires sexuels multiples, cesser de porter des lunettes, bannir les laitages et les céréales de son alimentation : ce genre de recommandations destinées à nous réconcilier avec le mode de vie « naturel » de nos ancêtres fleurit depuis un moment dans les magazines et sur les blogs santé, qui vantent en particulier les vertus du régime dit « paléolithique » à base de viande, de fruits et de légumes frais. Ce discours, sous-tendu par l’idée que notre corps et notre cerveau n’ont pas eu le temps de s’adapter aux changements intervenus dans notre environnement depuis l’apparition de l’agriculture il y a 10 000 ans, irrite passablement la biologiste américaine Marlene Zuk. Au point d’avoir écrit ce livre pour le réfuter.

Si l’humanité avait réellement cessé d’évoluer à l’âge de pierre, s’interroge-t-elle, comment expliquer qu’une part croissante de la population mondiale présente une tolérance au lactose à l’âge adulte ? « Bébés, tous les mammifères sont capables de digérer le lait, mais le gène qui le permet se désactive au moment du sevrage… sauf dans bon nombre de sociétés humaines modernes », explique dans le Guardian le journaliste scientifique Peter Forbes. « Chez les Scandinaves, ce sont près de 100 % des individus qui sont en mesure de digérer le lait (une proportion qui diminue à mesure que l’on descend vers le sud-est). » La mutation génétique à l’origine de ce phénomène a commencé de se produire il y a environ 7 500 ans, lorsque l’homme s’est mis à élever des espèces laitières.

Voilà qui atteste que l’évolution peut être plus rapide qu’on ne le croit (les yeux bleus, qui n’existaient probablement pas il y a 10 000 ans, en sont un autre exemple) et réactive, en filigrane, le débat sur l’inné et l’acquis : « Les êtres vivants sont sans cesse en train de s’adapter aux changements des paramètres de leur environnement, précise Laura Miller, sur le site Salon. Or l’apparition de la persistance à l’âge adulte de la lactase, l’enzyme qui permet de digérer le sucre présent dans le lait de vache, indique que la culture (ici, le fait d’élever du bétail pour sa viande et sa peau) finit tout simplement par constituer l’un de ces paramètres. » En résumé, il n’existe certainement pas une façon de se comporter et de manger conforme à l’évolution. D’autant que, de même que tous les hommes ne vivent pas à l’identique de nos jours, il n’y avait pas un seul mode de vie au paléolithique : aujourd’hui comme hier, ce dont on se nourrit et les activités que l’on pratique dépendent en grande partie de l’endroit où l’on vit. Quant à la nécessité d’une alimentation ni trop riche ni trop abondante, a-t-on vraiment besoin de ce genre de théorie pour s’en convaincre ? « La recherche médicale donne dans ce domaine des indications plus fiables que de pseudo-hypothèses évolutionnistes », tranche Cordelia Fine dans le Wall Street Journal.

La fin du livre fini

La lecture, on le sait bien, est menacée. Et l’on tient le suspect : l’écran vidéo. On connaît même ses armes : il serait « plus aimable », dixit le linguiste italien Raffaele Simone (1), c’est-à-dire plus convivial, fluide, multisensoriel. L’écran permet le grand retour épistémologique du visuel (« le premier parmi les sens de la connaissance » selon saint Augustin) et donc des images, pourtant si souvent tenues pour suspectes ou réservées aux idiots, comme le vitrail d’église, « bible des imbéciles ».

Et, bien sûr, cette remontée du visuel entraîne un fourmillement de conséquences dans tous les ordres – du moral (il serait ainsi plus tentant de mentir sur écran que sur papier ou de visu) au neurobiologique, en passant par le domaine physique (explosion des maladies oculaires). Et dans le domaine intellectuel ?

Il est trop tôt pour tirer des conclusions, mais on peut bien explorer quelques pistes. Comme celle-ci, concernant le livre, lequel fut pendant des siècles notre unique moyen de diffusion du savoir. Ce qui s’annonce, c’est le découplage entre l’objet livre et le texte, entre le contenant et le contenu. Or cette déconnexion est tout sauf neutre. Avec le codex et son prédécesseur, le volumen, le texte, une fois inscrit, est clos, figé, comme sanctuarisé dans son enveloppe matérielle ; on ne peut le corriger, l’augmenter, le commenter que dans ses marges. Mais voici que l’écran et l’ordinateur signent la fin du livre fini. Et, avec la disparition du carcan, de la prison du texte, disparaît aussi son geôlier : l’auteur lui-même. Tout un chacun peut s’emparer d’un ouvrage numérique, le corriger, le compléter, voire le réécrire au gré des événements, comme les fonctionnaires du ministère de la Vérité, dans 1984. Pour reprendre l’habile expression de Raffaele Simone, « le corps du texte a perdu son habeas corpus ». Il est à la merci de tous les outrages.

Conséquence de la conséquence : disparaît du même coup une certaine sacralité de l’auteur, et de la lecture elle-même. Nul besoin, désormais, d’imiter Machiavel, qui se changeait le soir en habit de cour pour aller retrouver dans sa bibliothèque les grands auteurs de l’Antiquité. « Nos modes de lecture sont devenus vagues et irrévérencieux », se plaint le grand critique et philosophe George Steiner cité par Simone, qui ajoute : « Nous assistons à une démolition progressive du langage, ruiné par l’image… Une transformation du style cognitif. »

Mais la sanctuarisation du texte, et de l’auteur, est elle-même une notion assez récente. Montaigne « pillotait » allègrement de-ci de-là, sans toujours citer ses sources (l’invention des guillemets ne date que du XVIe siècle). Et même l’austère Pascal ne s’interdisait pas d’aller chercher des idées chez autrui, à condition d’en faire lui-même meilleur usage (ce qu’il appelait « mieux placer la balle », comme au jeu de paume). Jusqu’au XIXe siècle, d’ailleurs, on considérait que traduire un texte autorisait aussi à le transformer à sa guise. Le professeur Simone ne se démonte donc pas : cette évolution électronique semble, dit-il, nous ramener à l’université médiévale, aux grandes heures de la scolastique et des « compilationes », où les textes (sauf les textes sacrés ou juridiques) étaient triturés à qui mieux mieux pour être plus efficacement digérés et régurgités. D’ailleurs, Platon lui-même connaissait déjà le principe du couper-coller (« Aphaireo–Kollao »), de l’assemblage d’idées éparses. Simplement, expliquait-il dans le Phèdre, c’était la marque du mauvais écrivain !

 

 

Livre manquant – Le propre de l’homme

Il existe peut-être une centaine de définitions de ce qui fait le propre de l’homme, autrement appelé Homo sapiens sapiens. Le rire selon Bergson, le pouce opposable, l’énorme néocortex, la conscience de son identité mortelle, le génome, la rupture avec la « nature », le sentiment religieux et ainsi de suite. Il serait temps d’écrire un livre faisant le point sur ces définitions forcément incomplètes ou contestables. L’idée serait de faire appel à toutes les disciplines concernées et d’en tirer la résultante (si elle existe). C’est d’ailleurs sans doute le nombre même de disciplines à interroger qui limite le champ des tentatives menées jusqu’à présent, chaque spécialiste ou philosophe hésitant à s’aventurer très au-delà de ses terres. De la génétique moléculaire à l’histoire de l’art en passant par la linguistique, la primatologie et tant d’autres, le savoir est immense et dispersé. L’intérêt de mener à bien une telle enquête serait d’ordre scientifique, mais aussi philosophique et moral, voire pragmatique, car on pourrait concevoir que les comités d’éthique – et les constitutions ! – s’y référent. La principale difficulté, la plus riche aussi, est repérée depuis longtemps. C’est l’exploration des continuums : le passage forcément progressif d’Homo sapiens à sapiens sapiens, l’étonnante humanité de certains comportements des chimpanzés, l’humanité incertaine de l’embryon humain, etc. À cet égard aussi, une vision plus nette de ce que nous savons de l’homme ne serait pas inutile.

O. P.-V.
 

Traduction manquante – Un moine à la recherche des explorateurs

Qui se souvient de l’œuvre titanesque du père Celsus Kelly (mort en 1975), franciscain originaire d’Australie, qui consacra sa vie à la recherche et à la publication des documents relatant les voyages fous des Espagnols dans le Pacifique Sud, entre 1567 et 1794 ?

Durant vingt-cinq ans il rechercha les traces laissées par de grands navigateurs oubliés, dont les incroyables aventures avaient disparu des mémoires… Il écuma les archives du Vatican et de Séville, celles du Portugal, du Mexique et du Pérou, découvrit des manuscrits originaux : listes des voyageurs partant pour le Nouveau Monde, descriptions physiques des colons et des conquistadors sur les plages d’îles inexplorées, testaments des capitaines, témoignages de mutins, inventaires, carnets de bord. Il dénicha des trésors jusque dans les réserves de la BNF et de la British Library. Le résultat ? Les six volumes de son Austrialia Franciscana, publiés entre 1963 et 1973, son Calendar of Documents publié en 1965, et les deux tomes de La Australia del Espiritu Santo, publiés en 1966, qui restent à ce jour une mine pour les historiens, et de véritables monuments de l’histoire des routes maritimes. Notamment le récit des deux voyages d’Alvaro de Mendaña en quête des îles Salomon et de l’Australie. Hélas, les livres du père Kelly – jamais traduits en espagnol ni en italien, ni en français – restent absents des librairies !

Alexandra Lapierre est écrivain. Dernier livre paru : Je te vois reine des quatre parties du monde (Flammarion, 2013).
 

La charia et la vraie vie

Et si l’on commençait par un petit quiz ? Parmi les affirmations suivantes concernant le droit islamique, lesquelles sont justes ?

1) Les musulmanes gagnent leurs procès en matière familiale dans 60 à 90 % des cas selon les pays.

2) Bien que la législation iranienne autorise la peine de mort contre les homosexuels, la République islamique aide à financer sept fois plus d’opérations volontaires de changement de sexe que l’Union européenne tout entière.

3) Les théoriciens du droit ont toujours dominé les juges en exercice ; comme l’a confié un jour le regretté Noel Coulson, doyen des spécialistes de la loi islamique en Grande-Bretagne, « la chaire est non seulement plus confortable mais aussi plus influente que le siège ».

Si vous pensez que seule la dernière assertion est vraie, il faut qu’on parle. Elle est erronée, mais les deux autres sont justes (1).

Le terme de charia est chargé d’une infinité de sens et d’un fort potentiel polémique. Pour le musulman moyen, il peut aussi bien renvoyer à un concept juridique ésotérique qu’au mode de vie du croyant dans son ensemble. C’est aussi le marqueur de la nouvelle fracture Est/Ouest, tant le mot, l’image qu’il véhicule et le courant qu’il symbolise sont fondamentaux pour les uns et redoutables pour les autres. En 2008, l’archevêque de Canterbury, primat de l’Église anglicane, provoquait ainsi un tollé en laissant entendre que le droit islamique pourrait contribuer au règlement de certains litiges financiers ou conjugaux ; et, lors des primaires républicaines, Newt Gringrich qualifia la charia de « menace mortelle pour la liberté ».

De nombreux éléments, dans Heaven on Earth, permettront de mieux comprendre le contexte de son évolution aux nombreux Occidentaux qui, au seul énoncé du mot charia, imaginent des châtiments d’un autre âge ou l’oppression des femmes ; bien moins nombreux sont, en revanche, les éléments susceptibles d’ébranler vraiment leurs préjugés. Sadakat Kadri, avocat londonien, présente son livre comme un « voyage », même s’il n’a exigé de lui que quelques mois à l’étranger et relève pour l’essentiel d’une visite en fauteuil des textes et de l’histoire dont la charia est le fruit. Pour des raisons qui seront précisées dans un instant, le lecteur bien inspiré éludera donc le prologue sous forme de reportage pour se plonger d’emblée dans l’histoire des textes au fondement de ce système à la fois religieux et juridique.

L’histoire en question a beau avoir l’air de commencer avec Mahomet, il n’en est rien. Kadri n’accorde guère d’attention à cette personnalité éminente, pour une raison simple. À la différence de certaines parties de l’Ancien Testament, le Coran, dicté par Allah au Prophète, n’est pas un vaste corpus d’interdits ; pas plus qu’il ne présente les actes et les paroles de Mahomet comme des lois inviolables. Ce n’est qu’un siècle après la mort du Prophète, et ensuite, que le droit islamique a commencé à prendre forme autour de différentes écoles de pensée.

Mais en minimisant l’apport du Prophète, l’auteur se prive d’une occasion de souligner l’importance cruciale de l’inflexion donnée par Mahomet et le Coran dans ce domaine. Une inflexion qui fait du contrat la clé des relations pacifiques ; qui place la coutume au-dessus de la loi dans la plupart des cas ; et qui érige la connaissance des relations sociales d’un homme – fondement de sa crédibilité – en élément central de toute enquête judiciaire.

Cette occasion manquée n’empêche toutefois pas Kadri de convaincre dès qu’il se lance dans l’analyse du processus de formalisation du droit en terre d’islam. Son exposé est l’une des meilleures synthèses jamais écrites à cet égard. L’auteur nous montre comment de grandes lignes se dégagent de l’étude d’innombrables régimes politiques et querelles savantes, avec leur content de scènes d’une effroya-ble brutalité et de théories juridiques subtiles : le droit n’a pas joué un rôle essentiel dans la centralisation des États musulmans ; la force des personnalités a été aussi cruciale dans le développement de la pensée juridique que dans l’ordonnancement des domaines politiques ou militaires ; et la charia est une parfaite illustration du proverbe musulman selon lequel trois choses sont sûres : la vie, la mort et le changement. Au fil de cette histoire, on comprend que l’autorité en terre d’islam doit revenir à l’homme dont l’éthos place l’individu au-dessus des institutions, et favorise l’éparpillement du pouvoir plutôt que sa consolidation sur le long terme. Mais quand il s’intéresse aux conflits et aux schémas de pensée dont l’écho se fait toujours entendre aujourd’hui, Kadri offre une analyse à la fois éclairante et trompeuse.

Le style de l’auteur participe grandement à l’édification du lecteur. Son récit est émaillé d’anecdotes qui donnent une idée saisissante de l’histoire mouvementée du droit islamique. Qu’il s’agisse d’évoquer un tombeau du Caire du XIVe siècle célèbre pour guérir les chevaux constipés, la guerre d’enchères qu’on se livra pour le collier d’un saint censé tuer les poux, ou l’exigence que les soldats français se convertissent à l’islam avant d’entrer dans La Mecque, formulée par les Saoudiens lors du siège de la ville sainte en 1979 (2), Kadri ne s’écarte jamais de son propos : le droit islamique évolue en duo avec la politique de son époque. Parfois, c’est lui qui mène la danse, parfois il suit à grand-peine, mais, en tout état de cause, il s’adapte.

 

L’heure d’été, une invention impie

Cela étant, ce style même peut aisément induire en erreur le lecteur profane. Kadri adhère en effet sans réserve à la dichotomie fondatrice forgée par les orientalistes, qui prétend à l’existence d’un fossé entre la théorisation des oulémas et la façon dont le droit islamique est conçu par le commun des mortels. Mais il ne souligne pas que les procédures appliquées par la justice ont fort à voir avec les a priori ordinaires sur les relations humaines. Si les Occidentaux se croient doués pour débusquer les faits, les juges musulmans pensent exceller dans l’évaluation des personnes, et en prendre conscience permet de mieux comprendre la plupart des thèmes qui sous-tendent les écrits. La charia figure une attitude face à la loi qui ne se dévoile qu’à l’usage : elle n’existe pas uniquement dans les statuts et dans les textes.

Ce mélange de clarté et de mésinterprétation est encore plus manifeste quand l’auteur en vient à l’époque contemporaine. Se consacrant presque exclusivement aux affaires criminelles, Kadri entonne les refrains habituels : dans de nombreux pays musulmans, les lois prévoient des châtiments extravagants, les femmes en sont souvent les victimes désignées, et le fondamentalisme reprend à son compte les conceptions d’époques antérieures. Cela étant, une fois encore, l’auteur brille par son honnêteté : il prend bien soin de noter que nombre des peines les plus insensées sont rarement appliquées – par exemple, la lapidation pour adultère est attestée une seule fois dans l’histoire ottomane, et n’a jamais été appliquée au Pakistan à l’époque où le président Zia ul-Haq y avait restauré les châtiments islamiques les plus stricts. Une fois encore, les effets les plus hallucinants n’échappent pas à l’attention de l’auteur : on apprend qu’en 2002 le juriste égyptien Youssef Qaradhawi se demanda si une condamnée pouvait être envoyée à l’échafaud sans la compagnie d’un chaperon (3) ; que les mollahs pakistanais ont refusé de remonter leurs horloges, considérant le passage à l’heure d’été comme une innovation impie ; que la fornication impunie peut déclencher des tremblements de terre, si l’on en croit certains religieux ; et que les hôpitaux saoudiens pratiquent l’énucléation au nom du « œil pour œil » de la loi du talion.

Mais le livre de Kadri ne nous permet pas de saisir comment le droit islamique s’inscrit dans la vie quotidienne des musulmans. Il ne mentionne aucune des études menées par les spécialistes qui travaillent dans les tribunaux islamiques d’aujourd’hui ou sur les archives judiciaires ottomanes. À force de consacrer l’essentiel de son temps à converser avec quelques intellectuels et à lire les textes canoniques, il passe à côté de faits cruciaux. En voici quelques exemples.

Le droit contractuel est au cœur des relations sociales dans la plupart des pays musulmans. Revenant toujours à la carrière commerciale du Prophète et à la manière dont le Coran insiste sur le respect de ses engagements, sa pratique contemporaine produit quelques résultats stupéfiants : une clause d’un contrat peut prévaloir même sur une injonction coranique ; une bonne partie des modalités défavorables du régime matrimonial peuvent être amendées par les conditions inscrites dans le contrat de mariage d’une femme. De plus, les musulmans n’hésitent pas à recourir aux tribunaux, raison pour laquelle il est important de comprendre pourquoi les musulmanes gagnent la plupart du temps leurs procès dans le domaine des affaires familiales. Quiconque a travaillé dans un tribunal musulman ou vu des films iraniens comme Une séparation sait que, dans l’Iran postrévolutionnaire et ailleurs dans le monde musulman, les femmes sont tout sauf des victimes soumises face à des juges tyranniques, et que la loi ne favorise pas unilatéralement les hommes.

De même, la façon dont les avis (fatwas) des savants de l’islam sont réellement utilisés met en évidence la conception populaire de la charia. Les gens ont toujours sollicité l’opinion juridique des innombrables oulémas – dont la crédibilité dépend davantage du nombre de leurs disciples que de leur rang dans l’institution. Si, comme l’affirme à juste titre l’islamologue Malise Ruthven, la revendication essentielle des musulmans est la « justice » et non les « droits », alors il faut rappeler que justice ne signifie pas pour la plupart d’entre eux égalité mais équivalence, entendez le fait d’accorder à chacun ce qui est adapté à ses besoins et à sa personnalité. Observer cet impératif en action donne vie aux textes juridiques, et montre que le droit islamique a plus en commun avec les systèmes régis par la common law, où l’établissement des faits s’effectue au niveau local et où le changement vient d’en bas. En conséquence, la chaire, confortable mais en vérité pas plus influente, est supplantée par la décision créatrice prononcée depuis le siège du juge.

 

Sacs d’abats et crocodiles sacrés

Les autorités iraniennes peuvent à la fois vous proposer une opération pour changer de sexe et vous menacer de mort si vous n’acceptez pas cette proposition. Leurs homologues malaisiens peuvent tenter d’interdire aux non-musulmans de prononcer le nom d’Allah, et les Pakistanais exiger de tous les électeurs et demandeurs de passeport de rejeter par écrit l’idée de prophète tardif chère aux ahmadis (4). Et il reste assurément du chemin à faire pour que les femmes jouissent de toute la protection à laquelle elles peuvent prétendre au titre des droits de l’homme. Mais, aussi intelligent que soit le récit offert par Kadri de l’histoire du droit islamique telle qu’elle ressort des textes, un tableau plus nuancé apparaît quand on l’étudie comme une matière vivante. Et c’est la raison pour laquelle il est bon de sauter le prologue de l’auteur.

Kadri s’y concentre sur les situations où les musulmans attribuent des événements aux génies, comme si cela prouvait le caractère irrationnel du droit islamique et le traditionalisme immuable de cette civilisation. Sans jamais citer les études montrant que la référence aux génies permet généralement de disculper les femmes d’accusations (très contestables) d’adultère et d’éviter aux hommes des châtiments, puisque le délit est alors involontaire. Avec ses exemples de croyants offrant des sacs d’abats à des crocodiles sacrés ou auxquels on conseille d’éviter un arbre où un génie pourrait être pendu (en lieu et place de l’accusée, mais Kadri ne l’explique pas), il introduit des dissonances avec sa propre analyse nuancée de l’évolution juridique islamique et de la pratique pénale contemporaine. Les lecteurs qui commenceraient par ces exemples suggestifs pourraient aborder le livre munis de leurs malheureux préjugés intacts, sans jamais voir les bémols que Kadri apporte à ses propres observations, ni le fait que l’islam – et avec lui la charia – est ce que pensent et font les musulmans, et pas seulement ce qu’un texte ou des agissements insuffisamment analysés semblent montrer.

Le poète Archibald MacLeish aimait à dire qu’« il existe dans le monde deux sortes de personnes, les pures et les responsables ». Bien qu’il ait ainsi donné un certain brillant littéraire au vieil adage sur le mieux ennemi du bien, MacLeish se trompait peut-être. La pureté et la responsabilité ne sont pas forcément des idéaux absolus ni exclusifs l’un de l’autre, et le désir d’une justice à la recherche d’un équilibre entre eux n’est pas vain. Des millénaires d’interprétation rabbinique ont transformé la signification pratique et juridique d’un grand nombre de textes bibliques essentiels ; de même, la tonalité tempérée du Coran, ainsi que les concepts et les pratiques juridiques islamiques par lesquels il pénètre le quotidien des musulmans ont changé le sens de codes imprimés de longue date. Le droit enchâssé dans un système explicitement religieux ne ressemble pas plus à un distributeur automatique de jugements que dans les systèmes occidentaux laïcisés ; il rappelle plutôt une danse permanente avec de nombreux partenaires et différents rythmes, qu’il s’agisse de délits civils, de droit pénal ou d’affaires familiales.

 

Cet article est paru dans The American Interest en janvier-février 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.