Combien de MicroMorts ?

Cette nouvelle unité de mesure désigne une chance de mourir sur un million. Cela correspond au risque de mourir aujourd’hui dans un accident de la route. Très utile pour remettre les idées en place.

Ainsi le risque pour une femme de mourir en couches au Royaume-Uni est de 120 MicroMorts, soit autant que de périr en faisant l’aller et retour en moto entre Londres et Édimbourg. Les soldats occidentaux en Afghanistan affrontent 47 MicroMorts par jour, ce qui est tout de même beaucoup moins que les pilotes de la RAF qui allaient bombarder les villes allemandes (25 000 MicroMorts par mission). Le statisticien David Spiegelhalter et le journaliste Michael Blastland introduisent aussi la MicroVie, la quantité de vie réduite (en moyenne) en raison d’une activité donnée. Fumer quinze à vingt-quatre cigarettes par jour après 35 ans prive ainsi de cinq heures de vie pour chacune des journées en question. Mais vingt minutes d’exercice quotidien modéré font gagner presque une heure. Le premier verre d’alcool (quotidien) ajoute 30 minutes de vie, mais chaque verre subséquent en retranche 15.

The Economist note avec satisfaction que les auteurs ne sont pas naïfs : ils prennent soin de rappeler la formule du romancier Kingsley Amis, pour qui « aucun plaisir ne vaut d’être abandonné pour l’espoir de passer deux ans dans un établissement gériatrique » dans un trou perdu.

Péchés cardinaux

Quatre-vingt-un essais et ouvrages de sociologie souvent militants. Pierre Bourdieu, peut-être ? Deux à quatre romans ou thrillers par an, soixante-six au total, dont certains vendus à des millions d’exemplaires. Harlan Coben ? Pas du tout : Andrew Greeley, prêtre de Chicago, mort ce printemps. Inconnu ou oublié en France, il a été l’un des premiers à dénoncer la pédophilie des prêtres et la corruption morale et financière de la hiérarchie de l’Église. Fort de l’autorité relative que lui conféraient un doctorat de sociologie à l’université de Chicago et un poste de chercheur dans la même université. Il protesta en 1968 contre l’encyclique de Paul VI Humanæ vitæ qui proscrivait le contrôle des naissances. Chargé quatre ans plus tard par le concile des évêques américains d’enquêter sur le moral du clergé, il fit un rapport dévastateur, que le concile mit sous le boisseau. Il partit alors en guerre contre le cardinal de Chicago, qui incarnait à ses yeux ce que l’Église avait de pire. Au point de le mettre en scène en 1981 dans un roman qui fut un énorme succès, The Cardinal Sins (en anglais, à la fois les péchés cardinaux et les péchés du cardinal). Avec sa couverture aguichante, le poche traînait sur mainte table de chevet, y compris d’adolescents, ravis de voir que les passages un peu osés étaient écrits en italiques. C’est l’histoire de deux jeunes d’origine irlandaise, comme Greeley, qui se font prêtres. L’un d’eux tourne mal et devient cardinal de Chicago, non sans avoir entretenu une maîtresse dont il a un fils. De fait, le vrai cardinal fut poursuivi pour avoir détourné des fonds, en partie au profit d’une femme. Il mourut un an après la sortie du roman.

Exit « l’un des hommes les plus pervers que j’aie jamais rencontrés ». Quant à Greeley, qui s’était vu refuser une chaire à l’université de Chicago et même la responsabilité d’une paroisse, il fut présenté par le Registre national catholique américain comme « l’esprit le plus libidineux jamais ordonné prêtre ». Mais il devint aussi, écrit le Guardian, « la figure la plus visible du catholicisme américain ». Conservateur à certains égards (il défendait le célibat des prêtres et les écoles de paroisse), il était aussi partisan de l’ordination de femmes. Il écrivit des romans à charge sur le Vatican, un ouvrage jugé excellent sur l’élection du cardinal Ratzinger (The Making of The Pope, 2005) et une féroce critique rétrospective de la guerre d’Irak (A Stupid, Unjust and Criminal War, 2007).

Si Greeley faisait par ailleurs de la sexualité un argument de vente de ses romans, c’est qu’il y voyait, disait-il, « une métaphore de l’amour que Dieu nous porte ». Il disait tirer son savoir des femmes qu’il confessait. Il a même écrit un manuel de conseils pour les couples (mariés, tout de même), Sexual Intimacy, dont la phrase la plus citée est ce conseil donné à l’épouse : accueillir son mari « en ne portant qu’une culotte et un pichet de Martini, ou peut-être seulement le pichet de Martini ». Il imaginait que sa nécrologie dans le New York Times serait titrée « Andrew Greeley, prêtre : écrivait des romans salaces ».

Vainqueuse

« Honte sur notre langue, mon amie ! En bon français, seul un homme peut être un vainqueur. Point de féminin à ce substantif. Montassir, nassira, mansourya en arabe, vincitrice en italien, Siegerin en allemand, pobieditelnitsa en russe, mais chez nous, quels que soient la nature et le nombre de tes victoires, tu restes sans nom. Victorieuse, on te consent un adjectif. Mais de nom, point ! À l’assaut, nom d’un chien ! Il faut gagner aussi cette bataille ! »

D. P.

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant » Existe-t-il dans une langue quelconque un mot pour désigner ce sentiment de honte que je ressens quand je vois quelqu’un se ridiculiser devant moi ?

Écrivez à

Le mot du mois

« À mes yeux, une œuvre de fiction n’existe que dans la mesure où elle suscite en moi ce que j’appellerai crûment une jubilation esthétique, à savoir le sentiment d’être relié quelque part, je ne sais comment, à d’autres modes d’existence où l’art (la curiosité, la tendresse, la gentillesse, l’extase) constitue la norme. »

Vladimir Nabokov, Lolita, Postface.

Poli comme un Anglais

L’étiquette, celle qui régit les bonnes manières, n’est pas autre chose qu’une petite éthique. Henry Hitchings avait déjà écrit des choses magnifiques sur la langue anglaise (dans des livres comme The Language Wars et The Secret Life of Words), et il étudie dans ce nouvel ouvrage les liens étroits unissant langage, mœurs et moralité.

Nous autres Anglais, nous évitons le langage fleuri et avons recours à d’innombrables faux-fuyants et circonlocutions qui nous paraissent polis, mais que les autres habitants de la planète trouvent atrocement vagues. Nous disons « vraisemblablement », « probablement », « possiblement » et « peut-être », termes courtois car point trop catégoriques. Mais, comme le souligne Hitchings, la politesse peut aussi devenir un moyen d’affirmer une supériorité sociale, et une politesse glaciale exagérée peut se révéler une arme fort tranchante.

Les Anglais cultivent l’euphémisme, cet understatement employé pour la première fois en 1799, d’après l’Oxford English Dictionary, mais aussi l’une des caractéristiques de la poésie anglo-saxonne. En général, ils évitent le franc-parler, à l’exception du duc d’Édimbourg, qui déclara un jour au président nigérian, vêtu de son plus beau costume national, ressemblant à une chemise de nuit : « Vous avez l’air sur le point de vous coucher. » D’autres auraient pu le penser, mais sans doute faut-il être prétendant potentiel à seize trônes différents pour oser le dire tout haut.

Les contradictions de l’anglicité sont encore plus marquées si on les envisage d’un point de vue historique. Sous le règne d’Élisabeth Ire, les Anglais étaient élégants, braillards et hauts en couleur, sous le règne des rois George, au XVIIIe siècle, ils étaient grossiers et ivrognes, mais, à l’époque de George Orwell, ils étaient devenus célèbres pour leur flegme et leur politesse, même dans les tribunes de foot ; et, comme l’a dit un excellent auteur, un Anglais respecte la queue en toutes circonstances même s’il est tout seul. Aujourd’hui, peut-être sommes-nous en train de redevenir grossiers et braillards, à en juger d’après cinq minutes prises au hasard dans n’importe quelle émission de téléréalité.

Sorry! propose ce genre de survol chronologique. Un parcours rapide à travers le Moyen Âge le laisse entendre : c’est alors que l’Angleterre cessa d’être une société fondée sur l’honneur, admirant les duels et les personnalités colériques, pour commencer d’apprécier la maîtrise de soi. Le roi d’Écosse David Ier proposait un abattement fiscal à quiconque adoptait de bonnes manières à table, politique qu’il serait sans doute temps de réintroduire. Au XVIe siècle, un spécialiste de l’étiquette conseillait aux courtisans en herbe de ne pas regarder dans leur mouchoir après s’être mouchés « comme si des perles ou des rubis étaient descendus de [leur] cerveau ». Cela fait sens aujourd’hui encore, mais d’autres conseils permettent de mesurer le chemin parcouru. Henri II avait un bouffon auquel il offrit une trentaine d’arpents de terre dans le Suffolk à condition d’exécuter devant la Cour, à chaque Noël, le tour hilarant qu’il réservait aux grandes occasions : l’individu pouvait simultanément faire un bond, siffler et émettre un pet. Comme l’on s’amusait, dans l’Angleterre du temps jadis !

Pour définir ses propres règles de politesse, chaque pays a besoin de se comparer aux autres. Pendant des siècles, les Anglais se sont crus supérieurs aux Français, ces êtres sales, efféminés et parfumés. À présent, nous portons nos regards plus loin. Un ami de Hitchings a vu un jour un enfant qu’on laissait uriner par terre dans un restaurant en Chine, sans qu’aucun autochtone ne s’en étonne. Quand des touristes « quittèrent la table voisine, dégoûtés, les parents de l’enfant se ruèrent sur la nourriture abandonnée dans les assiettes ». Mais peut-être certains Anglais sont-ils un peu trop à cheval sur les bonnes manières. Hitchings se rappelle qu’à l’université il lui arrivait de porter une paire de chaussures audacieusement façonnées en daim de couleur prune. Un jour, un automobiliste s’arrêta au milieu d’une rue très fréquentée pour lui dire : « C’est à cause de gens comme vous que ce pays part à vau-l’eau. »

La conscience de classe va également de pair avec une certaine conception de la politesse. En Angleterre, contrairement à un cliché très répandu, les classes sociales sont loin d’être aussi immuables ou stratifiées que dans la plupart des sociétés, mais la question nous intéresse. Tout le monde sait que le père de Margaret Thatcher était épicier à Grantham, signale Hitchings, mais, ajoute-t-il, « combien de Français savent que le père de François Mitterrand avait été chef de gare ? »

Les réflexions de Hitchings sont toujours stimulantes. Il est faux, par exemple, d’affirmer qu’il ne coûte rien d’être poli. C’est en général une source de petits « retards, ennuis et inconforts physiques », mais cela permet aussi à la société de fonctionner sans heurts, ce dont nous bénéficions tous. Hitchings cite Edmund Burke, le prophète conservateur, pour qui les lois sont inutiles sans bonnes manières. « C’est d’elles, écrivait-il, que les lois dépendent en grande partie. »

Parmi les évolutions qui portent entrave à la politesse traditionnelle, Hitchings mentionne les idées farfelues sur l’éducation des enfants, quand les parents essaient de gagner le respect de leur progéniture, renversement des rôles qui ne donne que des « enfants gâtés égoïstes ». La technologie pose aussi toutes sortes de problèmes nouveaux. Il y a l’autisme stupéfiant de celui qui utilise son iPad, son iPod ou son ordinateur portable dans les lieux publics, et certains d’entre nous sommes encore choqués que quelqu’un ose lire un SMS ou répondre à un appel pendant une conversation, voire pendant un repas.

Le christianisme – bien que ce mot soit aujourd’hui tabou entre gens polis – a connu un réel déclin, et Hitchings affirme que ce phénomène s’est accompagné d’un déclin de la politesse et  du sens civique. Et si l’on parle de ressusciter l’esprit chevaleresque d’antan, on s’avance en terrain miné. Hitchings se rappelle avoir porté les lourds cabas d’une vieille dame dans la rue, ce qui lui valut cette remarque d’une cycliste qui passait : « Ne te prends pas pour ce que tu n’es pas, espèce de connard sexiste ! »

 

Cet article est paru dans le Sunday Times, le 6 janvier 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Tartuffe en Corée

Le Choco Pie est un biscuit étouffe-chrétien, emballé en petits sachets individuels, fourré de marshmallow et enrobé de chocolat. En Corée du Sud, il est aussi emblématique de l’enfance que le sont, ailleurs, la barre Mars et le carambar. Cette confiserie fabriquée par Orion, une entreprise de Séoul, est exportée à travers l’Asie et consommée dans tous les pays situés sur l’arc qui va du Japon à l’Ouzbékistan. Il se trouve qu’en 2004 les industriels sud-coréens se sont prêtés à une expérience de coopération sans précédent entre les deux frères ennemis, en implantant leurs usines dans la zone économique spéciale de Kaesong, en Corée du Nord ; une initiative au cœur de la politique de la main tendue que Séoul menait alors sous le nom de « sunshine policy ». Outre les managers sud-coréens, la technologie industrielle, les lignes de téléphone et une autoroute, ils ont apporté dans leurs bagages le Choco Pie.

Car il s’en est fallu de quelques mois pour que les nouveaux patrons commencent à glisser un ou deux biscuits à leurs employés, en guise de menue gratification. C’était pour eux une manière de répondre aux particularités du système de rémunération en vigueur à Kaesong : les salaires n’étaient pas versés directement aux salariés, mais aux autorités, qui remettaient ensuite l’argent aux ouvriers, non sans prélever au passage une dîme substantielle.

La distribution de Choco Pies se voulait donc une petite démonstration de générosité sud-coréenne, mais on eut d’abord de la peine à jauger l’enthousiasme provoqué par ce petit cadeau. Faute de retrouver le moindre emballage Orion dans les poubelles de la ville, on aurait pu conclure à l’indifférence des Nord-Coréens. À tort : ayant vite compris que les Choco Pies étaient trop délicieux et trop précieux pour être mangés, les ouvriers locaux, pour la plupart des femmes – les mieux payés de Corée du Nord mais parmi les moins bien lotis d’Asie –, emmagasinaient les gâteaux pour les revendre au prix fort : jusqu’à 10 dollars l’unité, une part importante de leur salaire net mensuel. Les biscuits se sont ainsi frayé un chemin jusque sur le marché noir de Pyongyang ; et les soldats corrompus postés à Kaesong, qui soutiraient régulièrement des « amendes » aux managers sud-coréens, ont bientôt accepté, voire réclamé, d’être payés en chocolats fourrés au marshmallow. Selon certaines estimations, 150 000 Choco Pies étaient distribués à Kaesong chaque jour.

Outre son piquant, cette histoire est porteuse d’une double leçon. D’abord,  elle rappelle ce qui devrait relever de l’évidence : à bien des égards, les Nord-Coréens sont exactement comme vous et moi. Malgré la préoccupation qu’ils affectent pour les droits de l’homme, des observateurs que l’on imaginerait mieux avisés négligent avec une ténacité déprimante ce fait élémentaire. Or, non, les Nord-Coréens ne sont pas un « peuple de zombies » (Martin Amis), ni une masse indifférenciée de « nains racistes » (Christopher Hitchens) ; ce sont vingt-quatre millions d’individus aussi vertueux et vicieux que les autres, et tout aussi friands de confiseries gluantes.

 

Inoculer le virus de la rébellion

Ensuite – seconde leçon –, la fable du Choco Pie révèle l’extrême sensibilité à l’influence étrangère d’une société jugée d’ordinaire impénétrable. Pour le régime de Pyongyang, le site industriel de Kaesong était un moyen d’arracher des devises fortes à son riche et méprisé voisin, et il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour isoler les nouveaux venus sud-coréens du reste du pays. Mais la mise en quarantaine parfaite est un leurre, et les Nord-Coréens savent saisir toutes les occasions qui leur sont données de goûter les produits du monde extérieur. Les DVD d’émissions de la télévision sud-coréenne passent en contrebande par la poreuse frontière nord avec la Chine ; les étudiants de Pyongyang risquent leur liberté pour trafiquer les postes afin de capter les informations de Séoul ; et, à Kaesong, les salariés achetaient et revendaient des Choco Pies.

N’est-ce pas l’éden consumériste entrevu à la télévision de la RFA qui a incité les Allemands de l’Est à faire tomber le mur de Berlin ? Et tel était bien l’espoir secret nourri par les avocats de la « sunshine policy » : lentement et imperceptiblement d’abord, cette politique inoculerait au corps politique nord-coréen le virus de l’information, de la conscience de soi et, pour finir, de la rébellion. Le donjon où languissent les Nord-Coréens est plus imprenable que ne le fut jamais le rideau de fer, et les seuls Choco Pies n’auront jamais l’attrait des jeans Levi’s et autres Audi. Mais des graines ont germé à Kaesong, qui n’auraient pu être semées autrement. Loin d’être la forme de soumission à une entreprise d’extorsion de fonds que dénonçaient ses adversaires, la « sunshine policy » était discrètement offensive. Et les projets qu’elle engageait avaient commencé de porter leurs fruits, comme le reconnaît Victor Cha lui-même, pourtant fervent opposant de cette philosophie. Les Choco Pies, écrit-il, « racontent, d’une manière plus générale, comment la plus petite ouverture peut encourager l’esprit d’entreprise… À cause de Kaesong, des dizaines de milliers de Nord-Coréennes savent ce que c’est que de travailler dans des usines sud-coréennes modernes et de prendre trois repas par jour dans une cafétéria propre. Ces femmes ne se révolteront pas contre le régime, mais elles raconteront leur expérience à d’autres… À chaque fois que cette économie à court de liquidités consent à jouer le jeu du marché, le régime expose involontairement des mères, des pères, des fils, des tantes et des oncles au capitalisme, à la générosité des étrangers et à l’incurie de sa propre gestion. Le changement est microscopique mais réel, et la prochaine fois que le pouvoir tentera de reprendre le contrôle de l’économie avec ses vieilles méthodes […] il suscitera une réaction différente […]. La colère monte quand le gouvernement permet aux gens de voler de leurs propres ailes, qu’ils se taillent leur petit succès, puis que l’État essaie de réaffirmer son emprise en leur ôtant cette possibilité… On imagine difficilement un progrès émerger de la pauvreté extrême, mais c’est précisément ce qu’on voit se produire en Corée du Nord ».

Le gouvernement conservateur sud-coréen de Lee Myung-bak a officiellement abandonné la « sunshine policy » en 2010. Deux ans plus tôt, il avait laissé tomber cet autre projet phare qu’était la station touristique d’Onjeonggak, gérée conjointement par les deux pays dans les montagnes de Diamant, après qu’un soldat nord-coréen eut tiré sur un touriste qui avait eu le tort de franchir les limites du site. Et le 3 avril 2013, après des semaines de menaces verbales et de rodomontades militaires, la Corée du Nord a retiré ses 53 000 ouvriers de Kaesong, suspendant l’activité dans la zone. Les événements de ce printemps ont démontré plus clairement que jamais la funeste pénurie d’options dont nous disposons pour gérer le dernier conflit de la Guerre froide. Quand l’actuelle vague d’agressivité et d’alarmisme aura reflué, le monde sera à nouveau confronté à la sempiternelle question : que faire à propos de la Corée du Nord ?

 

Le territoire le plus bombardé

Il faut faire un sort à l’idée que le problème puisse être réglé par une seconde guerre de Corée. Une escalade faisant suite à de simples escarmouches ne peut être exclue, mais aucune des parties ayant une présence militaire dans la péninsule – la République populaire démocratique de Corée (le Nord), la République de Corée (le Sud) ou les États-Unis – ne se lancera dans une attaque de grande ampleur, dont l’issue serait désastreuse pour tous. La Corée du Nord – qui devint à la faveur de la guerre de 1953 le territoire le plus bombardé de l’histoire – subirait une nouvelle fois les assauts de l’aviation et de l’artillerie américaines. Son armée mal entraînée, mal nourrie, mal équipée et dotée d’une technologie rudimentaire serait écrasée, et le leadership du pays détruit. Mais, avant cela, Pyongyang aurait la capacité d’infliger d’insupportables dommages, moins avec sa dizaine de têtes nucléaires, que le pays n’est sans doute pas capable de lancer avec précision, qu’en usant de méthodes conventionnelles.

Des commandos infiltrés par sous-marin sèmeraient la terreur et le chaos dans les villes de la côte sud-coréenne. Des milliers de pièces d’artillerie dissimulées dans des tunnels juste au-dessus de la frontière pilonneraient Séoul, éventuellement avec des gaz toxiques. Quand Bill Clinton envisagea une « frappe chirurgicale » sur la centrale nucléaire de Yongbyon en 1994, on l’informa que la guerre qui s’ensuivrait presque à coup sûr tuerait jusqu’à un million de personnes (dont une centaine de milliers d’Américains), coûterait aux États-Unis plus de 100 milliards de dollars et provoquerait un trillion de dollars de dégâts en Asie du Nord-Est, principalement en Corée du Sud – et ce sont des chiffres qui remontent à deux décennies. Comparée à l’insurrection armée et à la résistance civile durable qui suivraient même une victoire éclair en Corée, l’intervention en Irak aurait rétro-spectivement l’allure d’une promenade de santé. Chaque camp le sait : il ruinerait son ennemi et serait ruiné par lui ; d’où l’étrange stabilité que l’on observe derrière une apparence d’agressivité extrême.

Clinton a dit de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées qu’il s’agissait de « l’endroit le plus effrayant de la planète » ; mais il s’est avéré moins dangereux, ces soixante dernières années, que les Malouines, l’Irlande du Nord, l’ancienne Yougoslavie, des pans entiers de l’Afrique, de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient.

Personne ne s’attendait à cela et personne – sauf le pouvoir nord-coréen bien sûr – ne pensait que la RPDC serait encore en vie en cette deuxième décennie du XXIe siècle. Deux facteurs expliquent cette longévité : la Chine et les armes nucléaires. Le réacteur à plutonium de Yongbyon est entré en fonction dans les années 1980, mais c’est l’enlèvement pour retraitement des barres de combustible irradié contenant le plutonium nécessaire à la fabrication de plusieurs bombes qui a précipité la crise de 1994. Pendant que la Maison-Blanche songeait à rappeler les réservistes et évacuer les Américains de Corée du Sud, des achats de panique se produisaient à Séoul, où la Bourse perdit 25 % de sa valeur. La tension fut désamorcée par une intervention brillante et un peu fourbe de Jimmy Carter, qui est allé négocier un compromis en tête à tête avec Kim Il-sung et a poussé l’administration à l’accepter en annonçant la nouvelle sur CNN, en direct de Pyongyang.

Le résultat fut l’accord-cadre, série de concessions réciproques minutieusement échelonnées, aux termes duquel un consortium international s’engageait à fournir des réacteurs nucléaires « sûrs », du carburant, une normalisation politique et une aide économique à la Corée du Nord, en échange du gel de son programme nucléaire et, in fine, de son désarmement.

Les conservateurs n’aimaient pas l’idée de céder de la technologie nucléaire aux Coréens, mais les responsables de l’administration Clinton ne s’en inquiétaient pas : si leurs calculs étaient justes, le régime de Pyongyang se serait effondré avant que l’heure ne soit venue de tenir ses promesses.

La mauvaise foi était partagée : au moment même où il mettait à l’arrêt la centrale de Yongbyon, le Nord commençait d’enrichir clandestinement de l’uranium ailleurs. Mais l’accord-cadre a évité la guerre, placé Yongbyon sous surveillance internationale et empêché la construction de deux réacteurs bien plus puissants qui auraient fourni suffisamment de combustible pour trente têtes nucléaires par an. En 1998, l’élection de l’ancien dissident et prisonnier politique Kim Dae-jung annonçait la « sunshine policy » et la plus longue période de réchauffement des relations qu’ait connue la péninsule depuis la guerre de Corée. En 2000, Kim Dae-jung allait à Pyongyang rencontrer le fils et successeur de Kim Il-sung, Kim Jong-il. En octobre de la même année, Madeleine Albright s’y rendait à son tour et passait six heures avec le second Kim afin de préparer une future visite présidentielle. Quinze jours plus tard, George W. Bush remportait l’élection américaine.

Bush ne manque pas de détracteurs. Mais la manière dont il a vandalisé la délicate architecture de la politique américaine envers la Corée du Nord reste insuffisamment reconnue. Son premier secrétaire d’État, Colin Powell, a pris ses fonctions en assurant publiquement : « Nous prévoyons de reprendre les discussions avec la Corée du Nord là où le président Clinton et son administration les ont interrompues. » Dans les 24 heures, la pression des néoconservateurs l’obligeait à une humiliante rétractation. Un an plus tard, le discours de Bush sur « l’axe du mal » mentionnait implicitement la Corée du Nord parmi les cibles potentielles d’une attaque préventive, aux côtés de l’Irak et de l’Iran. Et, au cours d’une rencontre avec un groupe de sénateurs, le président qualifiait Kim Jong-il d’« enfant gâté » et de « pygmée ». Quand Bob Woodward évoqua le sujet, il crut que le président allait bondir de sa chaise. « Je hais Kim Jong-il », lui déclara Bush, « le doigt brandi en l’air (1) ».

Dès lors, les droits de l’homme en Corée du Nord devinrent une arme politique, un moyen pour la droite de fragiliser tous ceux – dont le gouvernement élu de Corée du Sud – qui privilégiaient la poursuite de la politique d’engagement. Bien sûr, les tourments de la population du pays sont indicibles, et Victor Cha, qui a passé trois ans au sein du Conseil national de sécurité de Bush, raconte comme il se doit les horreurs de la grande famine de la fin des années 1990, catastrophe comparable à celles du Rwanda ou du Cambodge, et dont le monde extérieur n’a encore qu’une connaissance très partielle (2). Il décrit les camps où des familles entières sont enfermées pour des crimes commis par leurs aïeuls décédés, et où les nouveau-nés sont arrachés des bras de leurs mères pour être jetés dans des seaux où ils agonisent.

Bush avait raison d’exécrer Kim Jong-il, mais la désapprobation de l’un des régimes les plus cruels qui soient n’est par une marque de distinction morale ou intellectuelle. La première administration Bush avait à l’égard de la Corée du Nord une attitude qu’elle exprimait avec force, mais rien qui mérite le nom de « politique ». Le menton haut, refusant de se salir les mains en négociant avec Pyongyang, Bush et les siens ont résolument choisi de ne rien faire pendant les deux premières années du mandat.

Victor Cha embellit autant que faire se peut l’action de son ancien patron, décrivant les efforts ensuite faits par Bush pour « adoucir » la souffrance des Nord-Coréens, et ses rencontres à la Maison-Blanche avec des transfuges. Mais pendant qu’on se mettait en chasse d’une figure emblématique des droits de l’homme, tout l’édifice s’effondrait. Les États-Unis ont pris prétexte du programme clandestin d’enrichissement d’uranium pour ne pas livrer le pétrole qu’ils s’étaient engagés à fournir aux termes de l’accord-cadre.

 

Une grossièreté de potaches

Pyongyang, déjà convaincu que les Américains ne remplissaient pas leurs obligations, a alors remis en marche la centrale de Yongbyon, expulsé les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique, s’est retiré du Traité de non-prolifération et a fini par annoncer que le pays détenait la bombe nucléaire et continuait d’en fabriquer. Clinton s’était préparé, avec réticence, à la guerre ; l’ayant évitée, il avait énergiquement conclu trois accords diplomatiques séparés avec la Corée du Nord, et un quatrième (sur la limitation des missiles balistiques) était en préparation. Après quatre ans d’administration républicaine, tous ces accords, et les garde-fous qu’ils avaient installés, étaient réduits à néant, sans que rien  ne les remplace. Voilà le grand œuvre de George Bush, ennemi des États voyous et protecteur de la nation : permettre au régime le plus isolé du monde de se doter de la bombe.

Au cours du second mandat, Condoleezza Rice supervisa une mission aussi sage qu’impossible : remettre le dentifrice dans le tube. L’administration Bush ayant fait vœu de ne pas négocier en tête à tête avec les Nord-Coréens, on inventa les pourparlers à Six réunissant le Nord et le Sud, aux côtés des États-Unis, de la Chine, de la Russie et du Japon. Les exigences américaines étaient résumées par les initiales CVID : un démantèlement complet, vérifiable et irréversible du programme nucléaire. Tant que ce ne serait pas fait, la Corée du Nord serait traitée en paria : selon la formule répétée à l’envi, il n’y aurait « pas de récompense pour le mauvais comportement ».

Tout, donc, dépendait du gouvernement chinois, qui contrôle le pipeline transfrontalier ainsi que le trafic routier et ferroviaire vers ou depuis la Corée du Nord, et peut étrangler rapidement s’il le souhaite n’importe quel pouvoir en place à Pyongyang.

Victor Cha a été pendant deux ans le numéro 2 de la délégation américaine aux pourparlers à Six. Il donne le sentiment d’être un universitaire sérieux, large d’esprit et assidu, libre de toute idéologie pesante – un homme très éloigné, sur le plan intellectuel comme sur le plan du tempérament, des courants néoconservateurs. En tant qu’ouvrage de science politique, The Impossible State est posé, bien informé et parfaitement quelconque ; mais la manière dont Cha révèle les défauts de la politique nord-coréenne des États-Unis tout en s’efforçant de la défendre rend l’ouvrage fascinant.

Ses anecdotes évoquent une administration où les diplomates expriment avec une grossièreté de potaches « la haine » du président. Les membres de la délégation américaine ont été entendus en train de « se bidonner à gorge déployée » en regardant le film Team America, qui représente Kim Jong-il en grotesque marionnette chantante. « L’un de nos membres, un diplomate blasé, pensa qu’il serait “marrant” d’emporter l’iPod dans la pièce d’à côté pour le montrer aux Nord-Coréens », se souvient l’auteur. « Nous avons décidé ne pas entreprendre cette initiation impromptue à la pop culture américaine, et probablement évité un incident diplomatique. »

Sans relâche, Cha présente élogieusement la position de l’administration, pour la saper quelques pages plus loin en offrant sa propre analyse. À propos de Kaesong et du centre touristique des montagnes de Diamant, il répète qu’« aucun des deux projets n’avait le pouvoir d’éclairer la population et de stimuler les forces du changement ». Quelques pages plus loin, le voilà cependant qui s’enthousiasme pour le potentiel subversif des Choco Pies. Il invective Kim Jong-il pour la myopie avec laquelle il esquive les réformes économiques – avant de reconnaître que le « processus d’ouverture conduirait indéniablement à la fin de sa domination politique ». Il défend les décisions qui ont conduit à la ruine de l’accord-cadre, mais souligne à quel point le monde se porte plus mal sans lui : « S’il s’agit de choisir entre traiter avec un dictateur doté d’un programme nucléaire clandestin ou un dictateur dont ledit programme est circonscrit et placé sous surveillance internationale, la seconde option sert bien mieux les intérêts de l’Asie et des États-Unis. »

Ses circonlocutions sur le rôle de la Chine sont encore plus révélatrices. Depuis l’enterrement de l’accord-cadre, la politique américaine a essentiellement consisté à exhorter en bêlant la Corée du Nord à se démettre de ses armes nucléaires puis, faute de résultat, à exhorter Pékin toujours en bêlant à en convaincre Pyongyang. « La Chine est le seul pays capable d’influencer le comportement de la Corée du Nord », déclarait John McCain le 14 avril dernier, après que son copain démocrate John Kerry était allé supplier Pékin d’agir (il est le dernier secrétaire d’État en date à l’avoir fait) : « Il faut que la Chine commence à étrangler leur économie qui, sans elle, s’effondrerait relativement vite… Il est temps maintenant que la Chine intensifie ses efforts. » Cha se dit dans un premier temps d’accord avec cette stratégie ; après quoi il offre l’analyse la plus fine qu’il m’ait été donné de lire sur les raisons pour lesquelles c’est un vœu pieux.

L’adage, attribué à Mao, selon lequel la Corée du Nord et la Chine sont « aussi proches l’une de l’autre que les lèvres et les dents » n’a jamais reflété la réalité ; la relation entre les deux pays a toujours été fondée sur le mépris mutuel, corrigé par l’intérêt stratégique bien compris.

Pendant la Guerre froide, Kim Il-sung a joué Pékin et Moscou l’un contre l’autre avec un joyeux cynisme. Les Chinois sont furieux d’avoir été entraînés dans la guerre de Corée, où ont péri des centaines de milliers de soldats de l’armée des Volontaires du peuple, dont le fils de Mao, Anying, âgé de 28 ans. Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine s’est prononcée ce printemps pour une condamnation en bonne et due forme des tests nucléaires nord-coréens et en faveur des sanctions (3). Pendant les pourparlers à Six, Victor Cha a surpris les délégations chinoise et nord-coréenne en train de se hurler dessus à huis clos. Il n’empêche : Pékin n’a pas suspendu les liaisons routières et ferroviaires, l’aide alimentaire, l’approvisionnement en pétrole, ni les facilités de paiement à Pyongyang.

 

Prédation économique chinoise

Il est de coutume, pour expliquer ce soutien, d’évoquer la longue frontière de la Chine avec la Corée du Nord et le flot chaotique des réfugiés et des soldats en fuite qui suivrait un effondrement du régime. Mais Cha discerne une raison plus impérieuse : le précieux commerce transfrontalier, ainsi que le charbon, le fer et les minerais que la Chine exploite sur le territoire de la Corée du Nord. Le cuivre, l’or, le zinc, le nickel et des métaux rares comme le molybdène peuvent y être extraits à des conditions plus avantageuses qu’ailleurs et en se souciant moins encore de la santé et de la sécurité des mineurs. Si la Chine maintient Pyongyang à flot en lui envoyant du cash et des céréales, ou en lui consentant des « prix d’ami », ce n’est pas par amitié fraternelle, mais « pour assurer le minimum de stabilité et maintenir le niveau de survie nécessaires à la poursuite de sa politique d’extraction économique ». De même, si le pays encourage une évolution à la chinoise, ce n’est pas par amour des réformes, mais parce que celles-ci serviront les intérêts des entreprises chinoises. « Il est illusoire de croire que Pékin travaillera avec Washington et Séoul pour faire de la dénucléarisation de la Corée du Nord sa priorité numéro 1 », écrit Cha dans une phrase assassine pour la politique américaine. Et il poursuit : « Malgré la frustration que suscite chez les dirigeants chinois ce pauvre et pathétique voisin, Pékin n’abandonnera jamais la Corée du Nord… Son soutien vient moins de quelque anachronique loyauté communiste que du fait que les deux pays sont otages l’un de l’autre : la Corée du Nord a besoin de la Chine pour survivre. Elle déteste cette situation et résiste à toutes les évolutions que lui conseille Pékin. La Chine a besoin que la Corée du Nord ne s’effondre pas. Elle déteste cette situation. Et, en tant qu’unique parrain de ce régime décrépit, elle est par une étrange ironie de l’histoire plus impuissante qu’omnipotente, les moyens de subsistance de Pyongyang étant entièrement entre ses mains. La Chine doit, par conséquent, admettre le mauvais comportement de la RPDC, car tout châtiment déstabiliserait le régime. La Corée du Nord le sait, et exploite habilement sa propre vulnérabilité et son comportement à risque pour obtenir l’aide alimentaire, l’appui diplomatique et la protection de ce grand frère ambivalent contre les “agresseurs” sud-coréens et américains. » Sa vulnérabilité est pour le régime nord-coréen une police d’assurance. Dans ces conditions, les pourparlers à Six, ou toute autre forme de négociations qui concèdent à la Chine un rôle majeur, relèvent de la perte de temps.

Beaucoup de ce qui s’écrit et se pense sur la Corée du Nord est encore victime de cette hypothèse implicite : les dirigeants de la RPDC sont « fous ». Mais aucun pouvoir ne peut survivre aussi longtemps dans des circonstances aussi difficiles sans un sens aigu de la réalité. L’essentiel du comportement des Kim devient compréhensible, souvent logique et parfois même raisonnable, dès que l’on se prête au simple exercice mental de se mettre à leur place. Le but n’est pas ici de défendre un régime ignoble et indéfendable. Mais de reconnaître que bien des choses s’expliquent si l’on accepte l’idée que le gouvernement de Pyongyang cherche tout bonnement à se maintenir au pouvoir.

La Corée, petit pays qui occupe une position stratégique et encerclé par de puissants voisins, a été meurtrie par les invasions et victime d’exploitation pendant des siècles. La victoire alliée en 1945 a certes mis fin à la domination coloniale japonaise, mais l’a remplacée par une destinée pire encore : la division du pays, désormais aux mains de deux dictatures qui, jusqu’à la démocratisation de la Corée du Sud il y a vingt-cinq ans, étaient aussi impitoyables et brutales l’une que l’autre. La guerre civile a tué des millions de personnes, pour aboutir à l’impasse d’un armistice temporaire. Le conflit, en d’autres termes, n’a jamais officiellement pris fin – et l’Armée populaire de Corée n’a jamais cessé le combat.

La fin de l’affrontement Est-Ouest a encore accentué le sentiment de crise et d’isolement déjà intensément ressenti par la RPDC. Son fondateur, Kim Il-sung, est mort en 1994, à peu près au moment où l’économie s’effondrait et la famine commençait. Juste de l’autre côté des barbelés et d’une zone démilitarisée truffée de mines se tient une armée sud-coréenne superbement formée et équipée, soutenue par les soldats et les avions de combat américains. Davantage de troupes américaines sont stationnées au Japon, et une flotte de porte-avions avec un autre corps d’armée est à proximité sur l’île de Guam. Voilà la vision de Pyongyang : au nord, l’agacement prédateur des Chinois et, dans toutes les autres directions, une hostilité impatiente et armée jusqu’aux dents. Kim Jong-un a bien plus peur de nous que nous n’avons peur de lui – et il a de bonnes raisons pour cela.

Est-ce le moins du monde surprenant qu’un leader dans cette situation se tourne vers la seule institution en laquelle il puisse avoir confiance, l’armée, et qu’il fasse tout son possible pour la renforcer ? Fait-il le moindre doute que, sans une telle armée, et sans la bombe atomique, la Corée du Nord serait tôt ou tard victime d’une « intervention » occidentale ?

Quelle raison aurait ledit leader, en ces circonstances, d’abandonner son programme nucléaire ? Pendant un moment, les diplomates britanniques, fiers comme Artaban de la manière dont Tony Blair a convaincu Kadhafi d’abandonner son projet atomique, usèrent de l’exemple libyen pour inciter la Corée du Nord à faire de même.

Voyez la force de l’exemple à présent ! Comme Victor Cha se l’est fait dire pendant les pourparlers à Six : « Vous avez attaqué l’Afghanistan parce qu’il n’avait pas de bombe nucléaire. Vous avez attaqué l’Irak parce qu’il n’avait pas de bombe nucléaire. Vous ne nous attaquerez pas. Et vous n’attaquerez pas l’Iran. »

Le fonctionnement interne du régime est tellement opaque qu’il est impossible de savoir avec certitude si Kim Jong-un a pleinement hérité de l’autorité de Kim Jong-il, ou s’il en a cédé tout ou partie à de puissants courtisans. La logorrhée qui a commencé de s’écouler des médias d’État fin mars était d’une violence inattendue. Mais rien de ce qui a suivi ne différait du comportement passé de la Corée du Nord. Le but de ce pouvoir est le même qu’en 1994 : conclure un marché aux termes duquel certaines ressources (comme le réacteur de Yongbyon, régulièrement arrêté et redémarré, ou le droit de faire des affaires à Kaesong et dans les montagnes de Diamant) sont vendues aux enchères contre du pétrole, de la nourriture et des espèces sonnantes et trébuchantes. Et Pyongyang semble d’ores et déjà avoir fait une partie du chemin pour y parvenir, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré.

 

Des manœuvres menaçantes

Les vociférations de Pyongyang sont passablement incomprises. Ce ne sont pas des menaces de guerre unilatérales, mais des promesses de représailles au cas où les États-Unis et la Corée du Sud attaqueraient. (Le message est perdu dans la plupart des reportages en raison de la célèbre verbosité des communiqués nord-coréens : la menace est citée, tandis que l’assommant préambule conditionnel est coupé.) Semblables braillements sont poussés à chaque fois que les États-Unis et la Corée du Sud mènent leurs manœuvres militaires conjointes annuelles, invariablement dénoncées par Pyongyang comme le prélude à une invasion imminente. Jusqu’à présent, cela s’est toujours révélé faux, mais la version 2013 de ces exercices connus sous le nom de « Foal Eagle » était exceptionnellement menaçante. D’ordinaire, « Foal Eagle » n’est rien de plus qu’une répétition générale de la stratégie de défense de l’arrière en cas de conflit ; mais, pour la première fois cette année, des bombardiers B-2 et B-52, ainsi que des chasseurs furtifs F-22 ont participé à des raids nucléaires virtuels. Comme l’a vite compris l’administration Obama, c’était particulièrement stupide. La manœuvre avait été pensée comme un avertissement musclé à Pyongyang, et une assurance réitérée à Séoul de la volonté américaine de défendre le pays quoi qu’il arrive. Mais elle eut pour effet de jeter de l’huile sur le feu de la colère du Nord. Les États-Unis, comme ils le rappellent fréquemment à la RPDC, ont retiré toutes leurs armes nucléaires de Corée du Sud en 1991, et n’ont cessé de répéter qu’ils n’avaient pas l’intention d’envahir le Nord. En un tournemain, cette démonstration de force nucléaire a privé l’Amérique de son avantage moral dans le débat sur la non-prolifération, et réduit à néant une décennie d’assurances de sécurité. Elle a aussi démultiplié le risque d’escalade, en nourrissant la peur qu’a le régime nord-coréen de se retrouver acculé à devoir lancer une attaque nucléaire pour éviter d’en subir une. Les Américains ont rapidement fait marche arrière, et même repoussé leur propre test de missile balistique stratégique pour montrer à quel point ils n’avaient pas d’intention belliqueuse ; mais le mal était fait.

Entre la fin mars et la mi-avril derniers, le Nord a fait une déclaration incendiaire à peu près chaque jour : annonçant le redémarrage de ses réacteurs nucléaires ; annonçant d’impossibles représailles atomiques contre le territoire américain ; prévenant les diplomates présents à Pyongyang et les expatriés en poste à Séoul qu’ils devaient se préparer à évacuer ; menaçant de suspendre la production à Kaesong ; suspendant pour de bon la production à Kaesong (4). Le but de cet alarmisme, outre galvaniser l’Armée populaire de Corée et soigner la légitimité charismatique du nouveau leader, était de faire pression sur l’ennemi en portant atteinte à son économie. Les étrangers en Corée du Sud et la solide Bourse de Séoul se sont dans l’ensemble montrés imperturbables. Mais la deuxième semaine avait à peine commencé que la guerre des nerfs produisait ses premiers effets. Les Sud-Coréens, bientôt suivis par les Américains, commencèrent à évoquer de nouveaux pourparlers (5). « Je pense que nous avons atténué de manière significative notre rhétorique et nous nous efforçons de trouver un moyen de faire prévaloir la raison », déclarait John Kerry, dans une rare reconnaissance de revirement politique. « Nous espérons pouvoir reprendre les discussions. » Il sortait tout juste d’une rencontre avec la présidente sud-coréennne, Park Geun-hye, qui s’était auparavant interrogée : « Ne devrions-nous pas les rencontrer et leur demander : “Mais qu’êtes-vous au juste en train d’essayer de faire ?” »

La pierre d’achoppement de la reprise des discussions est la condition préalable posée par les Américains, qui exigent que la question de la dénucléarisation soit sur la table. « Personne ne va parler pour le plaisir de parler, a expliqué le secrétaire d’État. Et personne ne va continuer de participer à ce petit manège qui se reproduit régulièrement à quelques années de distance. » Mais une formulation sera trouvée pour contourner la question nucléaire. Il n’y a que deux options : parler ou ne pas parler avec les Nord-Coréens. Si l’on choisit de discuter, et de parvenir à un accord, alors il faut accepter une forme de triche. C’est l’un des avantages annexes du repli sur soi obstiné : comme vous avez très peu à perdre, les règles ne s’appliquent plus à vous. Une inconvenante et débordante agressivité, l’équivalent diplomatique du syndrome de Tourette (6), est un trait essentiel de la personnalité de la Corée du Nord. Mais le sentiment d’être pris au piège d’un cycle perpétuel tient aussi aux réactions américaines, tout aussi prévisibles. Comment osent-ils nous tromper ? Regardez, ils mentent ! Nous connaissons leur programme clandestin d’enrichissement d’uranium/leurs violations des droits de l’homme/leur production de drogue. Pourquoi ne réforment-ils pas leur économie/ne nourrissent-ils pas leur population/ne ferment-ils pas leurs goulags ? « Comment en sommes-nous arrivés là ? » se demande Victor Cha sur un mode larmoyant. « Pourquoi les Nord-Coréens ont-ils pu s’en sortir en commettant ce qui relève, dans les relations internationales, de l’équivalent d’un meurtre ? »

 

Engagement destructeur

Il existe une alternative à toute cette effervescence, identifiée il y a vingt ans par Kim Dae-jung et les apôtres de la « sunshine policy » : regarder au-delà du gouvernement pour toucher directement la population nord-coréenne. Mettre en place une coopération, des projets, un dialogue et des échanges à la base. Laisser les Choco Pies et autres prétextes à contrebande faire leur œuvre. Le problème, c’est que cette stratégie – ce que Andreï Lankov, spécialiste russe de la Corée du Nord, appelle l’« engagement destructeur » – ne peut à aucun moment être reconnue. Elle doit être présentée à Pyongyang, et au reste du monde, comme un exercice naïf de foi en la bonne volonté de la Corée du Nord. Il faut un leader extraordinairement sûr de lui, ou doté à tout le moins d’un solide capital politique, pour la mener à bien. Ni Obama ni Park Geun-hye ne possèdent ces attributs.

La triste vérité est que l’état de non-mort politique de la Corée du Nord convient aux principaux joueurs de la partie, bien davantage que toute autre situation. Jusqu’à il y a vingt ans, le désir de réunification nationale tenaillait les Sud-Coréens ; aujourd’hui, le coût politique et social qu’aurait l’intégration de l’étrange et misérable population du Nord rend cette perspective proprement effrayante. Pour le Japon, l’idée d’une péninsule unifiée est excitante à court terme (elle ouvrirait de nouveaux marchés et mettrait un frein à la compétitivité sud-coréenne), mais inquiétante au regard du résultat final : une union de 74 millions de personnes nourrissant envers l’archipel des sentiments louches. Pour les États-Unis, la perspective d’un autre pays à reconstruire, alors que l’Irak et l’Afghanistan sont à peine sous contrôle, est totalement répulsive. Quant à la Chine, la disparition de l’État-tampon nord-coréen l’obligerait à reconsidérer de fond en comble l’équilibre des forces stratégiques en Asie-Pacifique. Seul un groupe bénéficierait à n’en pas douter d’un changement à Pyongyang : la population. Mais le reste du monde a toujours trouvé mieux à faire en Corée du Nord que de prendre en compte l’intérêt des habitants.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 9 mai 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

La vie secrète des feuilles

Vue en coupe, la feuille d’arbre idéale des manuels de botanique ressemble à un sandwich (voir le schéma ci-dessous) : elle se compose de deux couches épaisses serrées entre deux fines membranes externes. Celles-ci (l’épiderme supérieur et l’épiderme inférieur) sont faites d’une unique couche de cellules gainée d’une cuticule cireuse imperméable. La partie centrale (le mésophylle) comporte une rangée supérieure de cellules protectrices verticales (le parenchyme palissadique) remplies de chloroplastes, où s’effectue la photosynthèse, et une couche inférieure de cellules moins comprimées (le parenchyme spongieux), pourvue d’ouvertures (ou lacunes) pour faciliter les échanges de gaz et d’eau entre les tissus de la feuille et l’air ambiant. Les gaz entrent et sortent par des pores microscopiques (les stomates) traversant l’épiderme inférieur, qui s’ouvrent ou se ferment en fonction du climat et de la présence d’eau. Toute cette structure est soutenue, et approvisionnée en eau et en nutriments, par un réseau de nervures (le système vasculaire) qui recouvre la feuille, la reliant à la tige et aux racines.

Il existe plusieurs variations sur ce thème anatomique, mais il reste globalement identique dans l’ensemble du règne végétal. Découpez n’importe quelle feuille et placez-la sous un microscope : vous reconnaîtrez cette structure élémentaire, avec des différences dans l’épaisseur des diverses couches, ainsi que dans la taille relative et la disposition des cellules. À l’échelle de la feuille entière, en revanche, la variété est immense. Sa dimension, pour commencer, peut varier dans des proportions de un à mille, et sa forme est d’une remarquable diversité (1). Les feuilles peuvent, en outre, être simples ou composées selon qu’elles ont un seul ou plusieurs limbes (ou folioles), comme les frênes ou les fougères. Leurs veines peuvent dessiner toutes sortes de réseaux compliqués. Leur bord peut être lisse et continu, lobé ou bien dentelé. Sa surface peut être rugueuse ou douce au toucher, mais aussi porter des poils, des épines – ou rien du tout. Pourquoi ?

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Il y a trente-cinq ans, dans The Encyclopedia of Ignorance (2), Peter Grubb s’interrogeait sur la taille, la forme et la fonction des feuilles : pourquoi les persistantes présentent-elles en général une apparence oblongue ou ovale, contrairement aux caduques, dont la structure est beaucoup plus variée ? Pourquoi l’éventail des formes était-il, voilà deux cents millions d’années, différent d’aujourd’hui ? Pourquoi les plantes grimpantes tropicales ont-elles pour la plupart des feuilles en forme de cœur ? Pourquoi les feuilles des plantes tropicales se terminent-elles souvent en pointe, et pourquoi les jeunes pousses des arbres de ces régions sont-elles souples, pendantes, et souvent de couleur vive ? À plus petite échelle anatomique, Grubb se demandait aussi d’où venait la division des tissus internes de la feuille en parenchymes palissadique et spongieux, pourquoi les couches cellulaires les plus externes étaient dans l’ensemble incolores et donc inutiles à la photosynthèse, et pourquoi on observait une telle variété dans la dimension, la quantité et la répartition des stomates. Dans une perspective plus large, il s’interrogeait sur la réaction des plantes aux déformations entraînées par le vent et la sécheresse ; il soulignait aussi notre maigre connaissance des processus adaptatifs permettant aux feuilles de corriger leur position, comme les « mouvements de veille et de sommeil » observés dans de nombreux arbres tropicaux.

 

Feuilles ovales, lancéolées, poilues…

Depuis des siècles, la morphologie, l’anatomie et la diversité formelle des feuilles ont fait l’objet d’une étude exhaustive de la part des botanistes. Linné, le père autoproclamé de la botanique moderne, a recensé plus de soixante types de feuille simple et donné à chacun le nom qui lui convenait. Ainsi, l’adjectif « ovale » désigne le modèle typique, dont l’extrémité est plus (mais pas beaucoup plus) allongée que sa base arrondie ; les feuilles lancéolées et linéaires sont longues et fines ; les dentées et « serretées » ont des bords dentelés ou en dents de scie ; les pileuses et « tomenteuses » présentent différents degrés de pilosité. Des termes spécifiques désignent la forme des extrémités et de la base des feuilles, ainsi que de leur bord. Tout cela est utile lorsqu’il s’agit d’identifier et de distinguer différentes espèces de plantes ; en revanche, cette nomenclature ne nous est de presque aucune utilité pour déterminer la fonction biologique de chaque structure, si ce n’est au plan le plus général. On peut montrer que certains types de feuilles poilues repoussent les herbivores, que d’autres, petites et épaisses, sont mieux adaptées aux couches supérieures de la canopée qu’à l’ombre du sous-bois, mais quelle peut bien être l’utilité d’une base en forme de cœur ou d’une extrémité arrondie ? Les feuilles ont une seule fonction à remplir (la photosynthèse, ce mécanisme complexe qui permet à la plante de convertir le gaz carbonique et l’eau en glucides en utilisant la lumière du soleil) et un petit nombre d’écueils à éviter (être mangée ou tomber malade). Pourquoi leur apparence varie-t-elle à ce point ?

L’explication, telle qu’elle se dessine dans le livre de Steven Vogel, tient à l’interaction de l’évolution et de la physique. La feuille est une bonne illustration des pièges tendus par le monde physique à celui du vivant, car elle se trouve pour ainsi dire en première ligne. Contrairement à un animal, elle ne peut échapper à sa condition, incapable de gagner l’ombre quand le soleil est trop fort, ou de se mettre en quête d’eau quand la pluie ne vient pas ; elle ne peut pas non plus fuir les prédateurs. Les lois de la physique, les animaux herbivores et les pathogènes ont tracé le cadre au sein duquel la forme des feuilles peut varier. Et l’évolution s’est chargée d’explorer à fond toutes les possibilités imaginables de gérer ces contraintes. Deux facteurs se sont révélés indispensables à l’éclosion d’une myriade de formes et de structures chez les êtres vivants. Le premier est l’occupation d’un espace en trois dimensions ; le second est l’apparition d’organismes multicellulaires, capables de prendre à peu près n’importe quelle allure. Au cours des deux milliards d’années qui ont précédé l’enracinement de la vie sur la terre ferme, les organismes semblent ne s’être développés et diversifiés que sous une forme unicellulaire, et principalement dans l’eau, ou dans des habitats à l’humidité constante comme les zones de marnage. Dès les premières phases hésitantes de la colonisation des terres constamment émergées, presque tous les processus métaboliques propres au vivant étaient en place, après avoir évolué dans les milieux aqueux relativement stables des océans, des marais, des lacs et des fleuves. Au premier rang de ces mécanismes biochimiques figurait la photosynthèse. C’est sur elle que devait désormais reposer toute vie terrestre, directement ou indirectement.

 

Gare à la surchauffe

En lisant The Life of a Leaf, on est tenté de se demander pourquoi les terres émergées ont été colonisées, et surtout pourquoi les espèces colonisatrices ont continué d’évoluer pour donner le large éventail d’organismes qui se sont depuis répandus sur la surface du globe. On a comparé la Terre à Boucle d’or : comme la petite fille du conte choisissant la soupe qui n’est ni trop chaude ni trop froide, la planète jouit de températures parfaitement adéquates au développement de la vie (on cherche d’ailleurs dans d’autres systèmes solaires des planètes où les conditions seraient similaires). Mais ces conditions « parfaitement adéquates » ne sont pas nécessairement clémentes, et le travail de l’évolution a dû supporter un certain nombre de contraintes très lourdes. Sur la terre ferme, les défis purement physiques sont bien plus nombreux et menaçants que dans l’eau. La température varie davantage, et pas seulement selon les saisons, mais aussi d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre ou même d’une minute à l’autre. Ainsi, l’exposition soudaine à la lumière du soleil, quand les nuages s’écartent ou quand quelques rayons atteignent le sous-bois en traversant les frondaisons, peut entraîner une augmentation tout aussi soudaine de la température d’une feuille. Le degré d’humidité oscille. L’approvisionnement en eau est aléatoire. Et, dès qu’une plante se met à grandir, elle doit résoudre de nouveaux problèmes structurels et mécaniques, tels que la gravité et la prise au vent. Une feuille doit se déployer de manière à être aussi fine et (surtout lorsqu’elle est relativement à l’ombre) aussi horizontale que possible pour maximiser son exposition à la lumière – ce qui engendre de sérieuses difficultés. Quand toutes ces difficultés ont été résolues, il faut encore relever les défis biologiques, en se protégeant des pathogènes et des herbivores ; or, en étalant ses tissus vivants sur une surface aussi fine, la feuille immobile est particulièrement vulnérable.

Et pourtant, les plantes ont triomphé de ces obstacles. Vogel explique comment en se penchant sur les propriétés de la feuille ordinaire. Ainsi, il lui faut éviter la surchauffe. Quand le vent ne souffle pas et qu’elle est exposée au soleil, sa température peut dépasser de 20 °C celle de l’air ambiant, ce qui est bien au-dessus de la température optimale pour une photosynthèse efficace. La pleine lumière est d’ailleurs beaucoup plus intense que nécessaire pour le bon déroulement du processus : c’est pourquoi bon nombre des adaptations de la feuille ont pour objet de limiter (et non de maximiser) les effets du soleil. Les moyens qui permettent à la plante d’y parvenir sont au nombre de trois : la réflectance, grâce à laquelle la feuille se déleste de l’énergie emmagasinée quand elle chauffe ; l’évaporation, qui diffuse une partie de son énergie au moment où l’eau présente à sa surface se change en vapeur ; enfin la convection, c’est-à-dire un transfert de chaleur à l’air qui se meut à sa surface. Les feuilles tirent un parti optimal de ces mécanismes. Plus petite et très lobée, elle sera ainsi bien armée pour éviter la surchauffe, car la chaleur présente en son centre atteindra plus facilement les bords pour s’y dissiper. La forme des feuilles présentes en différents points de certaines espèces d’arbres varie selon leur exposition au soleil. (La taille des feuilles fossiles peut d’ailleurs être parfois un bon indicateur du climat passé.) Une couche de poils très fins facilite aussi le contrôle de la température en réduisant la quantité de lumière solaire frappant la surface. Et remplit d’autres fonctions protectrices : la pilosité réduit la perte de chaleur quand il fait plus froid, repousse les insectes et empêche les spores des champignons pathogènes d’atteindre l’épiderme. L’orientation horizontale n’est pas toujours la meilleure : un port plus vertical permet à la fois de réduire l’angle d’incidence des rayons solaires aux heures les plus chaudes, et de favoriser la convection de l’air. Cela étant, le réchauffement n’est pas toujours un danger à éviter : comme le montre Vogel, une exposition directe au soleil dans l’air froid de l’hiver peut élever la température des feuilles de conifères à un niveau qui rend possible la photosynthèse, même pour de brèves périodes.

Ce livre traite au moins autant de physique et de génie mécanique que de botanique. Bon nombre de données biologiques (le métabolisme, la biochimie, la génétique, la croissance, le vieillissement et la mort) sont délibérément laissées de côté. Il ne s’agit pas d’un compte rendu exhaustif des nouvelles découvertes effectuées en génomique ou en biologie moléculaire, mais d’un retour aux origines de la science moderne, à une époque où les spécialistes de philosophie naturelle sillonnaient en long et en large un monde sans frontières disciplinaires. Vogel justifie son approche en des termes radicalement réductionnistes : « Avant d’invoquer une explication spécifiquement biologique, il faut avoir éliminé les explications géométriques, physiques et chimiques. » Et, s’avançant au-delà du monde des plantes, c’est à des exemples humains et animaux qu’il a recours pour illustrer des concepts physiques. Ainsi le pénis en érection illustre les notions d’hydro-squelette et de maintien de la pression interne. Il va jusqu’à chercher des exemples dans les objets de la vie quotidienne : pour évoquer les liquides contenant des gaz dissous, il s’aide d’un verre de bière ; un chauffage d’appoint électrique illustre le phénomène de la convection, une chasse d’eau celui de la contre-réaction. On apprend aussi pourquoi il vaut mieux retirer un rond de 5 cm de diamètre au centre d’une pizza surgelée avant de la mettre au four (la convection de l’air à travers l’ouverture ainsi pratiquée rend plus homogène la température de cuisson), ou pourquoi il est préférable de servir le champagne dans des coupes du plus fin cristal (sa surface est si lisse que peu d’irrégularités permettent la formation de bulles, ce qui réserve un maximum d’effervescence pour le moment où le liquide entre dans la bouche). Ce livre nous rappelle à quel point la science devient moins intimidante lorsqu’elle est entre les mains d’un professeur enthousiaste.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 7 février 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Ils sont chinois ces Romains !

Il était une fois une théorie savante à laquelle il poussait des ailes. Elle vola de Londres jusqu’en Chine, aux confins du désert de Gobi. Et tout d’un coup, ce fut comme si, dans cette contrée oubliée de Dieu, des extraterrestres avaient débarqué. Des Romains coiffés de leur casque à plumes, nimbés de la gloire de l’Empire. Ils conquirent le pouvoir local, les temples et les universités. Et, soudain, des paysans chinois se prirent pour des Romains. Et tout cela à cause d’un certain Homer Hasenpflug Dubs.

En 1955, ce célèbre sinologue américain tint à la China Society de Londres une conférence qui fit sensation (1). Les chercheurs se demandaient depuis longtemps pourquoi la Rome et la Chine antiques étaient si tardivement entrées en contact. D’après les chroniques chinoises, il fallut entendre 166 après J.-C. pour qu’un ambassadeur fût envoyé auprès de l’empereur chinois. Mais, à en croire Dubs, les premiers Romains étaient en réalité parvenus là deux siècles plus tôt.

Leur odyssée commença en 53 av. J.-C., lors de la campagne de Marcus Crassus contre les Parthes, qui vira au désastre : la moitié des légionnaires succombèrent, un quart d’entre eux furent faits prisonniers [lire « Crassus, rends-moi mes légions ! »Books, n°26, octobre 2011]. D’après Pline l’Ancien, les Parthes utilisèrent ces captifs pour garder leur frontière orientale, au niveau du Turkménistan actuel. Dubs soutint qu’une poignée d’entre eux avaient déserté et se seraient joints à l’armée des Huns. Mais, en 36 av. J.-C., les Huns furent écrasés par les Chinois. 145 soldats romains auraient alors été faits prisonniers.

Certes, ils ne sont pas mentionnés en tant que tels dans les chroniques chinoises, mais il y est question de 145 soldats huns qui se rendirent seulement lorsque leur roi eut été tué. Seuls des Romains, affirmait Dubs, auraient été capables de se battre aussi bravement jusqu’à la fin. En outre, les textes décrivent une technique défensive « en tortue », qui ne peut être que la formation si caractéristique des légions. Enfin, il y avait le nom du village dans lequel les 145 captifs furent installés : Liqian. C’est par ce terme que les anciens Chinois désignaient l’Empire romain.

Liqian, désert de Gobi, province de Gansu, nord-ouest de la Chine. Un lieu d’une beauté âpre. Des bicoques d’argile tapies au milieu des herbages ; au loin, des montagnes couvertes de neige. Pendant longtemps, le village fut niché aux confins du monde. Et personne n’entendit parler des étranges enfants qui naissaient là. Une peau blanche comme neige. Des yeux bleus comme le ciel d’une belle journée d’été. Des cheveux blonds, roux, ondulés. On parlait de « maladie de peau », d’« étrangers aux cheveux clairs ». Personne n’avait jamais pu expliquer leur physique singulier.

Jusqu’au jour où les Italiens arrivèrent. C’était en 1990. Personne au village ne pouvait dire qui ils étaient et ce qu’ils voulaient exactement. Mais ce fut un événement. Ils arpentaient le village, suivis à chacun de leurs pas par des centaines de regards interloqués. Un peu avant de s’en aller, ils lâchèrent cette phrase qui fit l’effet d’une bombe : « Vous êtes les descendants de légionnaires romains. » Tout Liqian se rassembla dans les rues, les habitants regardèrent leurs visages et pensèrent y déceler du nouveau. « Peut-être pourrons-nous voyager à l’étranger », murmura l’un d’eux. « Ou y envoyer nos enfants faire leurs études », poursuivit un autre.

La thèse de Dubs avait gagné la Chine en transitant par un jeune Australien. David Harris venait de divorcer lorsqu’il se lança sur les traces du mystérieux village mentionné par l’historien. Il fit la rencontre d’un scientifique chinois qui étudiait depuis longtemps le passé de Liqian. En 1989, il suivit la route cahoteuse qui menait jusqu’au village et donna ensuite une interview à l’Agence France Presse. L’histoire fit le tour du monde et le livre de Harris, Black Horse Odyssey, connut un énorme succès en Chine.

 

700 000 visiteurs en 2015

Après la visite des Italiens, raconte grand-père Sun, les fonctionnaires débarquèrent à leur tour. Grand-père Sun a 70 ans. Il se tient dans sa maison de paysan, à Liqian, et s’il n’y avait une télévision dans un coin, on pourrait se croire dans les années 1950. Le vieillard porte un costume Mao et caresse fièrement sa longue barbe rousse. « Les étrangers ne vont pas tarder à venir, avaient dit les fonctionnaires. Ils vont vous donner beaucoup d’argent. Vous allez devenir riches. »

Des visiteurs vinrent effectivement, « parfois soixante-dix voitures par jour » ! Parmi eux, il y avait des étrangers. Ils venaient toujours chez grand-père Sun, pour admirer sa barbe. Ils lui prélevèrent du sang pour voir s’il était romain. L’est-il ? « Aucune idée. Je n’ai pas osé demander. Je suis analphabète et je ne comprends rien à ces affaires-là. »

En 1994, raconte-t-il, la municipalité a fait construire un pavillon romain sur les hauteurs. Il se dresse désormais au milieu des cahutes d’argile comme si un vaisseau extraterrestre l’y avait déposé. Au début, confie Sun, « nous étions enthousiasmés. Nous nous y retrouvions, nous prenions des photos. Mais plus maintenant. À quoi rime tout ça ? ».

Le responsable de la propagande du district de Yongchang nous retrouve sur une colline à l’entrée du bourg. Il sourit, son bras décrit un arc de cercle. En dessous de lui, dans la plaine, on bâtit la légende. Derrière des échafaudages, on distingue une coupole romaine flambant neuve, entourée d’espèces de palais chinois. Une sorte de muraille de Chine entoure un territoire quatre fois plus grand que le village. Notre homme se racle la gorge, ému : « La nouvelle ville romaine ! » Quand sa construction sera finie, ce sera l’une des grandes attractions touristiques de la province. « Sept cent mille visiteurs à compter de 2015. 7 % du PIB local ! » Son index pointe vers l’ouest. Là s’élèveront les hôtels. Là-bas, les appartements de luxe. Et là, dans les herbages, les touristes pourront monter à cheval. Là-bas encore, sur la place, on donnera des spectacles musicaux. Et des combats-exhibitions, « romains bien sûr ». Une manne pour l’emploi local : des paysans qui dansent en uniforme de légionnaire, servent des pizzas, font office de guides touristiques… L’index continue à virevolter : là-bas, ce seront les studios de cinéma. « Les plus grands du pays ! On peut tout tourner ici, nous avons des montagnes et des prairies, des monuments chinois et européens, que vouloir de plus ? »

Qui finance tout cela ? Sa mine se rembrunit. « Pas de question sur les investisseurs ! » On n’a pas le droit non plus de visiter le chantier. À ses côtés se tient un éminent professeur. « Nous avons affaire à une ressource touristique exceptionnelle. Ce n’est pas de la forfanterie, nous avons des preuves. Ce n’est pas seulement que ces gens ressemblent aux Romains. Ce sont des Romains ! »

Quand on parle de « preuves », Wu Ye s’interroge. Il est professeur de génétique à l’université de Lanzhou, la plus renommée de la province. En 2004 et 2005 ses collègues et lui ont analysé le sang de quatre-vingt-sept hommes de la région à l’aspect particulièrement caractéristique. Ils commencèrent par rechercher la généalogie masculine, en examinant le chromosome Y. « Deux des personnes testées étaient issues, du côté paternel, d’ancêtres européens ou d’Asie centrale. » Il était impossible d’être plus précis, avoue Wu. Ensuite, ils s’intéressèrent à la généalogie maternelle. « Trois individus avaient des ancêtres d’Europe ou d’Asie centrale du côté maternel. » En tout, cinq des quatre-vingt-sept personnes testées avaient donc des aïeux occidentaux. « Le gouvernement local voulait absolument que nous confirmions sa thèse. Notre étude ne l’a pas fait. Mais elle ne l’a pas contredite non plus. »

 

L’impossible preuve par l’ADN

« Des preuves. » Chen Wenjiang rit. Chen est directeur du département des sciences sociales à l’université de Lanzhou, qui héberge aussi le centre d’études italiennes. Ce dernier a été créé dans un seul but : étudier Liqian. Ces dernières années, les chercheurs ont exploré bien des pistes, confie Chen. On a découvert que les habitants de Liqian aimaient manger des nouilles et une galette qui, pour certains, n’est pas sans rappeler une pizza. On étudia l’une de leurs danses qui, elle, évoquait la formation en tortue. On trouva un vieux squelette d’un mètre quatre-vingts. Et quelques-uns sont allés jusqu’à affirmer que les murs du village étaient de style romain. Mais, de preuves, on ne trouva point.

« Deux mille ans, c’est long, il ne reste plus grand-chose », explique Chen. Il ne faut pas trop compter sur la recherche génétique. « Nous n’avons aucun échantillon sanguin d’un légionnaire. » Rome était un empire multiethnique, les légionnaires venaient du Proche-Orient et de l’Europe entière. L’ADN d’un Romain actuel ne serait pas pertinent. Mais pourquoi les habitants de Liqian ont-ils ce physique si singulier ? Chen hoche la tête. Tout d’abord, la route de la soie passait par la province de Gansu, à travers l’étroit corridor du Hexi, flanqué de hautes montagnes. À un moment donné, il se resserre encore, jusqu’à ne plus faire que cinquante kilomètres de large. On appelle cet endroit la « taille de guêpe ». Liqian se trouve en son centre. « Rien d’étonnant à ce que les gens se soient mêlés ici, estime Chen. C’est un lieu unique. »

Le débat sur les Romains a longtemps divisé l’université de Lanzhou. La thèse de Dubs y est rejetée par une majorité du corps enseignant. Mais il existe une poignée d’irréductibles – comme l’historien Chen Zhengyi. Rencontrer ce professeur émérite de 67 ans, c’est être rapidement emporté par le flot de ses paroles. Pour tous ceux qui font des recherches sur les Romains de Liqian, Chen est un personnage incontournable. Nul ne s’est davantage intéressé à la question que lui, l’ancien assistant de Harris, l’Australien.

Jadis, Chen était un homme qui croyait à la science, aux chiffres, aux faits, aux preuves. Puis il est tombé sur elle : la médium. Une analphabète qui a changé sa vie. Depuis, Chen divise ses recherches en deux phases. La première est l’étape savante, la seconde est l’« étape César », comme il l’appelle. Après sa rencontre avec la médium, confie Chen, il a compris que « la science ne peut jamais dire exactement ce qui s’est vraiment passé ». Que les livres « se contentent de reproduire le savoir » et qu’au fond il n’y a que trois types d’écrits dignes d’intérêt : « Les textes bouddhistes, la Bible et Harry Potter. » Désormais, il enseigne à l’université que César n’a absolument pas été assassiné à Rome, mais que, pressentant son destin, il a engagé un sosie et fui à Liqian. Son fils l’y attendait déjà. César rendit son dernier soupir, paisiblement, au terme d’une longue vie. Il mourut en bouddhiste. C’est en tout cas ce que raconte la médium, d’une façon bien plus truculente, comme une saga faite d’amour, de sacrifice et de drame, qui serait de peu d’intérêt si elle n’avait bouleversé l’histoire de Liqian.

À 58 ans, avec sa silhouette rondouillarde et son visage de paysanne, Li Jinlan ne ressemble pas à l’image qu’on se fait de la profession. La première fois, elle nous a reçus dans une petite maison de briques misérable ; des mois plus tard, elle habite un somptueux appartement flambant neuf. « Tu ne dis plus la bonne aventure à n’importe qui !, remarque Chen d’un ton de reproche. Tu as vraiment gagné beaucoup d’argent. » La médium dodeline de la tête en souriant. Avant de se lancer dans une étrange mélopée, une langue jamais entendue, pleine de « o » et de « r ». « Du romain ancien », explique-t-elle. « Ou du grec. » Sa fille, la seule à comprendre cette langue extraordinaire, traduit. Li Jinlan poursuit sa transe avec une certaine désinvolture. Elle interrompt sa mélopée en romain ancien pour répondre au téléphone (en mandarin) ou crier à son fils d’apporter du thé. Les Romains, explique-t-elle, cherchaient le pardon. Le bouddhisme. La paix universelle. Mais surtout : une Rome chinoise.

Comment se fait-il qu’une médium, une municipalité ambitieuse et un groupe d’investisseurs bouddhistes aient uni leurs forces pour édifier une ville romaine ? Cette histoire, personne ne la raconte mieux que Liu Shaorong, le meilleur VRP de Liqian. Autrefois, Liu était le porte-parole de la police locale. Le jour, il chantait les louanges des forces de sécurité, la nuit il écrivait, en fumant cigarette sur cigarette, des polars, des romans historiques, des nouvelles.

 

Investisseurs bouddhistes

Mais qu’étaient toutes ces fictions par rapport à l’histoire de Liqian ? Par rapport à ce roman d’aventures qui sortait de la bouche de la médium ? Avec le professeur Chen et un collègue, Liu a couché par écrit ce récit et lui a donné pour titre  « Le mystère de la guerre de César en Orient ». Le livre ne put être publié en Chine, mais il le fut à Taiwan, où il devint un bestseller. Le nom de Liu n’apparaît pas sur la couverture : « Je suis membre du Parti, je ne peux pas me compromettre dans ce qui serait perçu comme une superstition. » À Taiwan, l’ouvrage tomba dans les mains d’un moine célèbre, qui, par la suite, rencontra la médium à Hong Kong. Très impressionné, il contacta une amie, richissime femme d’affaires du continent. Qui, à son tour, contacta Liu.

Les autorités locales ne se plaignaient-elles pas depuis des années de ne pas trouver d’investisseur pour leur projet touristique ? Certes, elles auraient peut-être préféré dénicher d’autres partenaires financiers qu’une poignée de bouddhistes richissimes galvanisés par une médium. « Mais franchement, remarque Liu, ils en ont cherché en vain pendant une éternité. Maintenant, il se passe enfin quelque chose ! Il fallait bien agir pour les petites gens. Les gens de Liqian ! »

Liu se tourne vers le chantier de la ville romaine. Des chants bouddhistes s’échappent des haut-parleurs. Des moines lèvent les mains pour saluer. Revêtu d’une robe, le maître de chantier déploie un plan. Dessus : une copie de l’arc de triomphe de Paris. « Jadis, explique Liu, seuls les empereurs victorieux pouvaient passer à cheval dessous. » Une copie du Trafalgar Square de Londres. Une copie de la Grande Muraille. À l’intérieur de l’enceinte : des copies de constructions chinoises traditionnelles. Et, pour finir, au centre, un peu de Panthéon : la coupole d’un énorme temple romain. « Nous l’appelons temple des dix mille dieux, dit le maître de chantier. On y trouvera des statues, de César et Crassus par exemple, même si, à strictement parler, ce ne sont pas des dieux. » Là-bas, poursuit-il, il y aura de la place pour des hôtels de luxe et des complexes immobiliers. « Peut-être faudra-t-il raser le village de Liqian. »

Liqian. Des vieillards se rassemblent dans la rue en bougonnant. « L’argent ? dit l’un d’eux. Cela fait des décennies qu’ils nous en ont promis. On n’en a pas vu la couleur. » « Je n’y comprends rien, se plaint une vieille dont la tête est couverte d’un foulard. Ils construisent une ville romaine et ce sont des moines qui y vivent ? C’est bizarre. »

Quelques mètres plus loin se tient Sun Jiejun. Vêtu d’une armure et d’un casque surmonté d’un plumet, sa cape flotte au vent. Il fait tournoyer son épée de bois et la dégaine en un éclair, des mouvements qu’« un acteur [lui] a appris ». Paysan et analphabète, Sun a passé la moitié de sa vie à essayer de ressembler aux autres. Il teignait ses cheveux blonds en noir, mais cela faisait d’autant plus ressortir ses yeux bleus. Il parlait doucement, mais, dès qu’il ouvrait la bouche, on s’écriait : « Comme cet étranger parle bien chinois ! » Sun ne se teint plus les cheveux, car il est romain à temps partiel. La municipalité lui verse 800 yuans, à peine 100 euros pour cela, mais comme cela ne lui suffit pas pour vivre, il travaille aussi sur le chantier. Sun espère que la ville romaine ouvrira bientôt car il pourra peut-être devenir guide touristique. Ou Romain à plein temps.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 25 avril 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Machiavel mène l’enquête

En 1513, Nicolas Machiavel, exilé à la campagne dans sa propriété d’Albergaccio, près de San Casciano, faisait part à son ami Francesco Vettori de la rédaction d’« un opuscule intitulé De principatibus », entreprise pendant ces mois d’oisiveté forcée. Avec le retour des Médicis à Florence un an plus tôt, Machiavel avait en effet perdu son poste de secrétaire, qu’il avait occupé pendant quinze ans. Soupçonné d’avoir participé au complot contre le cardinal Giovanni, il dut s’acquitter d’une très forte amende et fut torturé, avant d’être libéré grâce à l’amnistie octroyée par Léon X, premier pape Médicis élu.

Fatigué de ne rien faire, il se mit à écrire ce bref traité qu’il souhaitait envoyer à Julien de Médicis, pensant que ses réflexions sur l’art de gouverner pourraient être utiles, « spécialement à un jeune prince ». Mais Julien mourut en 1516, et l’œuvre fut finalement dédiée à son frère Laurent (1).

Il voulait, écrivait-il encore à son ami, retrouver un emploi, et son opuscule devait pouvoir convaincre ce « seigneur Médicis » de sa bonne connaissance de la chose politique. Mais Le Prince, comme il fut par la suite communément désigné, n’eut pas l’utilité escomptée. Machiavel ne retrouva jamais de poste au sein du gouvernement de la ville. Ce livre, imprimé à titre posthume, lui apporta toutefois une gloire qui ne s’est jamais démentie.

Une gloire ambiguë, car, si l’œuvre le consacrait comme le fondateur de la science politique moderne, elle affirmait en même temps son image de conseiller cynique, exhortant le souverain à toutes les bassesses nécessaires pour conserver le pouvoir. D’où l’adjectif « machiavélique ». D’où, également, les innombrables mentions de son nom – et de son Prince – pour symboliser une cruauté diabolique. Certains vont même jusqu’à supposer que l’expression populaire anglaise pour désigner le diable, « Old Nick », viendrait précisément dudit Nicolas.

Bref, le secrétaire florentin allait continuer de vivre dans l’imagination des générations suivantes comme un personnage obscur et criminel (Bertrand Russell définissait Le Prince comme un « manuel à l’usage des gangsters »). Pourtant, le vrai Machiavel n’avait rien d’aussi sinistre ni d’aussi méchant. Au contraire, il était « farceur, irrévérencieux, pourvu d’une intelligence très fine ; peu soucieux de l’âme, de la vie éternelle et du péché ; fasciné par les grandes choses et les grands hommes », écrit Maurizio Viroli (2). Mais la légende, c’est bien connu, a toujours le dernier mot, en bref : « print the legend », comme on dit en anglais (3).

En revanche, les auteurs de thrillers sont de ceux qui voient avant tout sa vivacité d’esprit exceptionnelle et sa finesse en matière de compréhension des hommes et de leurs motivations. Comme le Florentin Leonardo Gori – Le ossa di Dio et La città del sole nero – qui nous sert un Machiavel enquêtant sur d’étranges délits, d’inspiration souvent ésotérique. L’action se situe en 1504 et 1505 ; à ses côtés se trouve Léonard de Vinci, en qualité de scientifique plus que d’artiste. Le curieux couple – en réalité ils se sont connus et furent pour ainsi dire amis – revient aujourd’hui dans 1502. L’auteur, l’Américain Michael Ennis, y raconte les derniers mois de cette année-là  à Imola, où siège la cour de César Borgia. Machiavel est envoyé sur place depuis Florence pour sonder les véritables intentions de celui-ci, que ses anciens alliés, les condottières Vitelli et Orsini, aimeraient pousser à conquérir les territoires de la république de Florence ; Léonard, quant à lui, a été enrôlé comme ingénieur expert en fortifications et machines de guerre. Une femme complète le tableau, Damiata, maîtresse de Juan de Gandia, le fils préféré du pape Borgia, mystérieusement assassiné quelques années auparavant : le souverain pontife l’envoie donc à Imola pour découvrir les identités du commanditaire et de l’assassin.

Jusque-là, tous les personnages ont réellement existé, mais, très vite, la fiction s’en mêle : en ville rôde un monstre (un serial killer, dirions-nous aujourd’hui) qui tue les femmes, les découpe, et en sème les morceaux en divers lieux. L’enquête sur le meurtre de Juan rejoint celle sur le massacre des femmes, car, pour Machiavel, une seule et même criminelle est à l’origine des différents forfaits… Dans ce livre, fruit d’années de recherches et de travail d’archive – les sources consultées sont scrupuleusement répertoriées dans la postface du livre –, Léonard, expert en anatomie, joue le rôle du médecin légiste et Machiavel celui du profiler.

Le nom du Florentin continue d’être associé à des crimes et conspirations en tout genre (Allan Folsom, dans Le Complot Machiavel, imagine l’existence d’une secte diabolique qui suit encore de nos jours les préceptes inscrits dans une suite inédite du Prince (4)). Mais ce sont les nouveaux jeux vidéo qui attestent la popularité du secrétaire florentin auprès des jeunes générations. Ici, en revanche, scrupules philologiques et exactitude historique ne sont pas de la partie. Le jeu Assassin’s Creed, par exemple, met en scène la lutte entre le Bien (la secte des Assassins) et le Mal (les Templiers) ; dans le troisième épisode, Brotherhood (2010), on voit le Florentin Ezio Auditore, descendant des Assassins, allié contre le pape à Nicolas Machiavel.

Les Secrets de l’immortel Nicolas Flamel est également un jeu vidéo inspiré des six tomes de fantasy de l’Irlandais Michael Scott. Le cinquième tome de la série, Le Traître, est consacré à Machiavel : Nicolas y apparaît cette fois en compagnie du hors-la-loi Billy the Kid. Il redevient donc un personnage diabolique, disciple du perfide alchimiste élisabéthain John Dee, combattu par les bons Immortels. Comme nous disions : print the legend…

 

Cet article est paru dans le Corriere della Sera le 20 mars 2013. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

L’ère de l’idéotainment

Quelques mois à peine après la « révolution de velours » de novembre 1989, deux « professeurs » faisaient leur entrée sur la scène publique tchèque. Le premier, Václav Klaus, remportera ce titre en étant le principal maître d’œuvre de la construction du capitalisme (1). Le second, Václav Belohradský, peut s’en prévaloir notamment parce qu’il enseigne dans une université italienne (2). Par leur tempérament, leur allure, leur style de pensée, leur langage, leur gestuelle, ces deux personnages incarnent cette catégorie singulière d’individus qu’on nomme les « intellectuels » : toute personne qui considère l’intellect comme l’outil clé pour analyser et donner sens aux mondes extérieur et intérieur. Dans le contexte bouleversé du début des années 1990, les Tchèques considéraient comme leurs « guides sur le chemin de la vérité » – pour reprendre la terminologie d’Edmund Husserl (3) – ces individus qui avaient été longtemps opprimés précisément parce que leurs vérités (économiques, sociologiques, philosophiques, éthiques) accablaient les communistes en révélant la nature perverse du totalitarisme. La vérité en tant que « dévoilement des choses », l’alèthéia d’Heidegger, tant de fois discutée dans les séminaires clandestins par des philosophes interdits, était alors la meilleure arme politique des opposants.

Klaus et Belohradský – dont plus tard les opinions divergeront car le premier restera arc-bouté sur ses positions idéologiques [antieuropéennes notamment] et le second s’est ouvert aux nouvelles idées du monde – adorent le mot marché. L’un et l’autre s’accordent à voir en lui l’un des fondements des sociétés démocratiques, même si Klaus en a une conception rigoureusement économique et que Belohradský s’intéresse d’abord à un autre type d’échange : « marché aux idées », « bazar des idées » ou « foire aux idées », ces expressions de Belohradský ont compté parmi les principales devises de la démocratie tchèque restaurée, parmi les plus discutées et les plus caricaturées aussi, au côté de l’adage cher à Václav Havel, « l’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge (4) ». Ce marché où s’invitent partis politiques et penseurs pour échanger et fixer le prix des marchandises intellectuelles, et où la victoire revient au produit le plus attractif du moment, serait-il nécessaire au bon fonctionnement d’une véritable démocratie ? Selon cette conception libérale du marché, le paysage démocratique est comme l’agora des Grecs, le lieu où des tribuns s’invectivent, les plus persuasifs finissant par gagner. Le mot d’ordre des sophistes, « rendre plus fort le discours le plus faible », n’a donc rien perdu de sa pertinence. Mais s’agit-il toujours d’un combat entre des vérités différentes, ou bien plutôt d’une lutte entre différentes stratégies de persuasion, où tout dépend de la représentation de soi, de ce qu’on appelle les relations publiques, du marketing, de la psychologie du public et des techniques de packaging ?

Le professeur Belohradský utilise à ce propos un terme très intéressant : l’éloquence. Celui qui triomphe sur l’agora est le plus beau parleur, le mieux à même de suggérer aux autres que sa manière de poser les questions, tout comme les solutions qu’il apporte sont celles qui répondent le mieux à la situation. Mais que signifie triompher ? Sans doute rien de plus que ne pas perdre l’attention, être remarqué et donc entendu, au moins partiellement et superficiellement. Dès lors, le tribun qui couvrira la parole des autres de ses propres éclats de voix ou les convaincra de quelque manière de l’importance de ses pensées est celui-là même qui fera le plus de bénéfices sur le marché intellectuel. Autrement dit : le vainqueur est celui qui, sur le marché des idées, fait le plus de bruit.

 

Simulacre de nouveauté

Dans son recueil Capitalisme et vertu citoyenne, paru en 1992, qui résume à merveille la vision de l’intellectuel libéral, Václav Belohradský avance l’hypothèse que le choc des idées dans ce « bazar » oblige à ajuster de façon critique son opinion, et donc que la main invisible du marché (la concurrence est ici quelque chose comme la main de l’Équité régnant sur le monde) contribue au progrès de la raison. Certes, le philosophe ne se départit pas, avec cette argumentation, de la distinction traditionnelle entre rationalité (nous : l’intelligence, la logique) et raison (phronèsis : « prudence »), et admet que le triomphe de celle-ci n’est pas joué d’avance. Mais en mettant l’accent sur l’éloquence et la nécessaire mise en scène des idées, il laisse entendre à quel point la mécanique de la vertueuse main invisible ne va pas de soi. Car ce marché est désormais régi par cette imparable logique médiatique : ce n’est plus l’idée qui compte, mais celui qui la colporte et la dramatise avec éloquence, entendez l’intellectuel lui-même, qui ne captive plus par ce qu’il dit, mais par sa manière de le dire. Un penseur qui n’est pas « sexy » n’existe pas.

L’intellectuel, s’il veut réussir sur ce marché qui l’authentifie comme tel et lui donne sa légitimité, doit constamment proposer « un nouveau point de vue, qui influence et qui attire », explique Belohradský. La force d’attraction d’une pensée dépend en effet de son caractère inédit et de son efficacité à se prétendre originale. Comme si le penseur lançait des étincelles capables d’hypnotiser tous les citoyens venus chercher une idée sur le marché, c’est-à-dire potentiellement tout le monde aux yeux du philosophe pour qui « les valeurs spirituelles représentent l’un des besoins naturels de l’homme ». À la foire aux idées, ce qui était inédit hier est dépassé aujourd’hui. Pareille obsession, et la dictature de la séduction dont elle est l’expression incitent bientôt à présenter comme neuf un simulacre de nouveauté. Horrifié à la perspective d’être démodé (« Mon Dieu, faites que je ne sois pas oublié et que je puisse rester un intellectuel ! »), le penseur use de stratagèmes pour créer des nouveautés artificielles, comme le montrent avec une ironie mordante les romans de David Lodge sur le milieu universitaire. Les réflexions publiques sur le monde et les controverses qui se déroulent sur le marché aux idées se transforment alors en divertissements sans conséquence : le temps est à l’idéotainment, équivalent intellectuel de l’infotainment, qui a transformé le journal télévisé en émission de distraction.

La création de nouveaux concepts, et, partant, de mondes nouveaux, est le sens même de la philosophie selon Deleuze et Guattari (5). Pour qui cela consiste à déconstruire en permanence la réalité et à transformer nos opinions, ces opinions qui tendent à transgresser le réel pour dessiner un merveilleux ciel bleu sous l’ombrelle que les êtres humains brandissent contre les forces destructrices du chaos. Le véritable intellectuel, lui – qu’il soit philosophe, scientifique ou artiste –, ne peint pas des variations sur ce ciel bleu rassurant. Il fait des trous dans cet écran, s’efforçant d’attirer à lui les forces du chaos afin d’en tirer, l’espace d’un instant, avant que tout ne s’effondre derechef, un nouveau monde ordonné.

Or l’idéotainment ne vise pas à trouer l’ombrelle. Il se maintient intentionnellement en dessous, puisque son but premier est de capter l’attention, de se faire voir, d’être attractif et, en fin de compte, de divertir. À un niveau décemment intellectuel, bien entendu. Le penseur qui souscrit au concept de marché n’ose pas engager le combat avec les forces du chaos. Ce combat est pourtant la seule assurance que nous ayons que la nouveauté en est vraiment une. Mais le mener, c’est risquer de voir le concept même de marché aux idées se désagréger comme un ciel de carton-pâte sous l’ombrelle. L’intellectuel qui tente de témoigner de sa lutte avec le chaos peut vite être mal compris, car il utilise un code totalement différent de celui du marché, rompu à des critères de communication et de pensée bien précis. Il se pourrait même qu’on ne l’écoute plus du tout, ce qui équivaut, sur la scène médiatique (les médias ne sont qu’une forme spécifique du marché), à la mort elle-même. L’idéotainment doit ainsi s’analyser comme un moyen sûr pour les intellectuels de lutter contre une mort virtuelle, symbolique, qui pour nombre d’entre eux est pire que la mort intellectuelle véritable. En d’autres termes : bien des penseurs préfèrent déserter le champ de la réflexion pour se consacrer au travail d’inventeur-bricoleur public, de vendeur ambulant d’opinions en tout genre, ce qui leur permet d’accéder au statut lucratif de leader du marché et de décider entre eux de l’évolution des prix.

 

« Ose savoir ! »

Cette fuite en avant du marché des idées, qui dégénère en divertissement, a des racines historiques profondes. La figure de l’intellectuel – en tant que chercheur de vérité – est née au siècle des Lumières. « Sapere aude ! » Le « Ose savoir ! » d’Horace, c’est-à-dire le courage d’user de sa raison et de penser, que tout le monde doit posséder, est naturellement plus présent chez ceux qui furent capables de formuler cette injonction émancipatrice, à savoir les intellectuels. Intervenir publiquement va de soi car il s’agit pour eux d’un devoir envers la vérité universelle qu’il est de leur responsabilité de dégager. Voilà pourquoi même le philosophe allemand Emmanuel Kant, qui est toujours dépeint dans les annales de la philosophie comme un être renfermé et ennuyeux, s’invitait dans le débat médiatique, via les journaux, pour répondre à la question Qu’est-ce que les Lumières ? (6). Husserl est encore plus catégorique lorsqu’il qualifie les philosophes – toujours considérés comme les intellectuels par excellence – de « fonctionnaires de l’Humanité » dédiés à la recherche du telos, le but final de l’histoire, et censés révéler ce qui est et ce qui n’est pas important dans l’existence.

L’autorité publique de l’intellectuel ne découlait donc pas du seul fait qu’il était maître dans l’art d’utiliser la raison, de disséquer et de comprendre le monde de façon logique, mais aussi et surtout de sa capacité à se rapporter à la raison comme à une catégorie historique, permettant à sa rationalité d’effleurer le sens de l’histoire, que la tradition occidentale s’est habituée à condenser au travers de concepts comme la sagesse (sophia), la raison, la prudence (phronèsis) ou le bonheur (eudaimonia). Malgré son atroce confrontation avec la machine industrielle – et « rationnelle » – d’extermination nazie, cette figure de l’intellectuel a survécu à la Seconde Guerre mondiale, gagnant même de l’importance (souvenons-nous de la position dominante de Sartre). Mais elle s’est effondrée dans le dernier quart du XXe siècle pour finir par disparaître, en même temps que s’effritait la représentation, issue des Lumières, de la Raison, de la Vérité et de l’Histoire. Comme l’écrit Jean-François Lyotard, « il est clair au moins qu’une figure de l’intellectuel (Voltaire, Zola, Sartre) se brouille avec cette défaillance [de la modernité]. Elle était soutenue par la légitimité reconnue d’une Idée de l’émancipation, et elle a accompagné bon an mal an l’histoire de la modernité. Mais la violence de la critique, opposée à l’école dans les années 1960, suivie par la dégradation inexorable des institutions d’enseignement dans tous les pays modernes, montre assez que le savoir et sa transmission ont cessé d’exercer l’autorité qui faisait écouter les intellectuels quand ils passaient de la chaire à la tribune (7) ».

La vérité portée par l’intellectuel n’est plus la vérité avec un grand V. Ayant perdu cette qualité et tout espoir de la récupérer, elle s’est vue condamnée à une mise en concurrence sans fin dans le « bazar des idées », qui la relativise. Mais ce n’est pas là véritablement ce pour quoi l’intellectuel a perdu son monopole, sa réputation d’expert ès raison. Il a fallu pour cela que le marché aux idées se transforme en marché du travail et que l’on s’aperçoive qu’il n’y a guère de bénéfices pratiques à tirer des conseils des intellectuels pour l’émancipation de l’homme. Ils ne convenaient décidément pas aux besoins de la vie quotidienne. La raison a alors perdu son combat contre la rationalité purement instrumentale qui vise le gain instantané sur le marché de l’emploi. Seul ce qui peut être exploité immédiatement a de la valeur. Le savoir n’est légitime que s’il est porteur de perspective d’enrichissement : il n’a raison que s’il apporte de l’argent ou du pouvoir.

Lyotard va plus loin dans son analyse lorsqu’il montre la fracture temporelle qui sépare, d’un côté, le système capitaliste scientifico-techniciste, avec ses préoccupations pratiques et son rythme endiablé, et, de l’autre, le temps relativement « lent » de la pensée. « Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre. » On peut donc voir l’ideotainment comme un moyen de ne pas être rejeté, de pouvoir pointer du doigt, même à une époque où l’inexorable lenteur de la réflexion lui fait perdre de son influence, certains sujets d’importance, voire de tenter de s’approcher d’un travail intellectuel de plus longue haleine.

 

Le « jeu de la pensée »

La compression du temps et de l’espace oblige à rétrécir une pensée qui se doit d’être pleine d’esprit et facile à retenir. Ce n’est pas sans avantages, car condenser sa réflexion peut ouvrir à de nouvelles perspectives. Mais, le plus souvent, il ne s’agit que de caser, très vite, une expression qui fait mouche et détonne (elle est auffällig, accrocheuse), conformément au modèle de l’infotainment, où brièveté et habileté de la formulation sont de mise. Car comment faire, sinon, pour qu’une information surnage dans un océan d’informations qui se veulent toutes aussi spirituelles, précises et concises ? Devenu une discipline intellectuelle à part entière, l’idéotainment engendre de nouveaux concepts. Mais ce ne sont guère, à y regarder de plus près, que de poétiques reformulations de notions anciennes ou des descriptions (semi)-lyriques qui ne font que rarement emprunter à la pensée une nouvelle direction, se contentant généralement de s’émerveiller devant les belles phrases et variations dont elle est capable. La pensée de l’idéotainment poétise le monde, non seulement parce qu’elle prend plaisir à admirer son propre esprit et qu’elle pare l’univers d’une nouvelle couche d’opinions selon l’idée deleuzienne de l’ombrelle protectrice, mais aussi et surtout parce qu’en acceptant de s’exprimer dans le cadre du champ médiatique, elle s’interdit de quitter le territoire circonscrit du marché aux idées pour gagner celui de la pensée véritable où les questions de temps et d’argent sont ignorées. Que nous sommes forts pour nous amuser, et avec quel esprit, dans ce meilleur des mondes possibles qui est le nôtre…

Dans ce contexte de perte d’autorité du savoir, le penseur est dans une situation paradoxale s’il veut intervenir dans l’espace public, non pour se prouver à lui-même qu’il est un intellectuel, mais parce qu’il éprouve le besoin de soumettre une pensée raisonnable à l’agora, refusant d’être, comme l’écrit Václav Belohradský, « nostalgique du rôle de l’intrigant, ce personnage qui parlait à l’oreille haut perchée des dirigeants et non à la plèbe sur le marché ». Parce qu’il considère la raison comme une cause publique et collective. Mais au moment même où il pose le pied dans l’espace public, ce penseur-là se plie aux règles du marché, accepte implicitement le « jeu de la pensée » et risque d’être happé par un temps qui défile au galop, et dont il lui faudra suivre le rythme. Sous la pression de la profusion d’idées en concurrence et de l’accélération du temps, ses efforts pour adapter une vision à la norme du marché risquent de se muer en expériences volatiles et éphémères, semblables au plaisir passager que procurent les sports extrêmes. Et la mission fondamentale de l’intellectuel – qui consiste à déchirer le ciel artificiel des opinions pour affronter les forces du chaos et les agencer en un ordre nouveau – peut être tenue en échec. Notamment parce que le camelot intellectuel, qui polit son idée avec enthousiasme en s’époumonant pour couvrir la voix des autres, perd la sensibilité nécessaire pour distinguer un jugement de ce qui n’en est pas un, tant la virtuosité de l’éloquence marchande opprime les sens et étouffe la passion de l’intelligence. Pour les intellectuels, voilà un risque aussi dangereux que de passer sa vie entière à travailler à son aise en marge de la société. Car, enfin, quelle est la différence entre le penseur bavard et exhibitionniste et l’écrivain consciencieux, qui garde le silence et remplit de ses œuvres les tiroirs de son bureau ? Tous deux vivent de l’autosatisfaction, et tous deux – l’un au nom de sa médiatisation démesurée, l’autre au nom de sa tranquillité excessive – laissent filer des pensées capitales.

La mission de l’intellectuel est donc toujours la même : Sapere aude ! Mais, dans ce monde où l’autorité du savoir n’est plus, le courage de l’intellectus vivant consiste aussi à mettre de temps en temps les pieds dans ce marché révoltant et superficiel des idées pour y défendre sa propre expérience du temps de la pensée. Sur l’agora, il ne suffit pas de crier, d’agiter des drapeaux ou de danser avec grâce. Parfois, la plus grande victoire survient quand l’auditoire ne comprend pas, demande des explications, est confronté à des orateurs lents et balbutiants, arrachés, même si le choc est violent, à leur environnement familier, et jetés dans l’inconnu. La plus grande démonstration de courage de l’intellectuel d’aujourd’hui n’est pas tant de réussir à adapter son langage pour convaincre et triompher sur le marché concurrentiel de l’idéotainment que de savoir aller à contre-courant et, patiemment, peut-être de façon inintelligible, témoigner de l’activité de la pensée. Le penseur de demain ne rendra service à l’histoire que s’il est un parfait anachronisme.

 

Ce texte est un chapitre de Intelektuál ve verejném prostoru (« Les intellectuels dans l’espace public »), publié par Academia en 2012. Il a été traduit par Morgan Corven.