Le Choco Pie est un biscuit étouffe-chrétien, emballé en petits sachets individuels, fourré de marshmallow et enrobé de chocolat. En Corée du Sud, il est aussi emblématique de l’enfance que le sont, ailleurs, la barre Mars et le carambar. Cette confiserie fabriquée par Orion, une entreprise de Séoul, est exportée à travers l’Asie et consommée dans tous les pays situés sur l’arc qui va du Japon à l’Ouzbékistan. Il se trouve qu’en 2004 les industriels sud-coréens se sont prêtés à une expérience de coopération sans précédent entre les deux frères ennemis, en implantant leurs usines dans la zone économique spéciale de Kaesong, en Corée du Nord ; une initiative au cœur de la politique de la main tendue que Séoul menait alors sous le nom de « sunshine policy ». Outre les managers sud-coréens, la technologie industrielle, les lignes de téléphone et une autoroute, ils ont apporté dans leurs bagages le Choco Pie.
Car il s’en est fallu de quelques mois pour que les nouveaux patrons commencent à glisser un ou deux biscuits à leurs employés, en guise de menue gratification. C’était pour eux une manière de répondre aux particularités du système de rémunération en vigueur à Kaesong : les salaires n’étaient pas versés directement aux salariés, mais aux autorités, qui remettaient ensuite l’argent aux ouvriers, non sans prélever au passage une dîme substantielle.
La distribution de Choco Pies se voulait donc une petite démonstration de générosité sud-coréenne, mais on eut d’abord de la peine à jauger l’enthousiasme provoqué par ce petit cadeau. Faute de retrouver le moindre emballage Orion dans les poubelles de la ville, on aurait pu conclure à l’indifférence des Nord-Coréens. À tort : ayant vite compris que les Choco Pies étaient trop délicieux et trop précieux pour être mangés, les ouvriers locaux, pour la plupart des femmes – les mieux payés de Corée du Nord mais parmi les moins bien lotis d’Asie –, emmagasinaient les gâteaux pour les revendre au prix fort : jusqu’à 10 dollars l’unité, une part importante de leur salaire net mensuel. Les biscuits se sont ainsi frayé un chemin jusque sur le marché noir de Pyongyang ; et les soldats corrompus postés à Kaesong, qui soutiraient régulièrement des « amendes » aux managers sud-coréens, ont bientôt accepté, voire réclamé, d’être payés en chocolats fourrés au marshmallow. Selon certaines estimations, 150 000 Choco Pies étaient distribués à Kaesong chaque jour.
Outre son piquant, cette histoire est porteuse d’une double leçon. D’abord, elle rappelle ce qui devrait relever de l’évidence : à bien des égards, les Nord-Coréens sont exactement comme vous et moi. Malgré la préoccupation qu’ils affectent pour les droits de l’homme, des observateurs que l’on imaginerait mieux avisés négligent avec une ténacité déprimante ce fait élémentaire. Or, non, les Nord-Coréens ne sont pas un « peuple de zombies » (Martin Amis), ni une masse indifférenciée de « nains racistes » (Christopher Hitchens) ; ce sont vingt-quatre millions d’individus aussi vertueux et vicieux que les autres, et tout aussi friands de confiseries gluantes.
Inoculer le virus de la rébellion
Ensuite – seconde leçon –, la fable du Choco Pie révèle l’extrême sensibilité à l’influence étrangère d’une société jugée d’ordinaire impénétrable. Pour le régime de Pyongyang, le site industriel de Kaesong était un moyen d’arracher des devises fortes à son riche et méprisé voisin, et il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour isoler les nouveaux venus sud-coréens du reste du pays. Mais la mise en quarantaine parfaite est un leurre, et les Nord-Coréens savent saisir toutes les occasions qui leur sont données de goûter les produits du monde extérieur. Les DVD d’émissions de la télévision sud-coréenne passent en contrebande par la poreuse frontière nord avec la Chine ; les étudiants de Pyongyang risquent leur liberté pour trafiquer les postes afin de capter les informations de Séoul ; et, à Kaesong, les salariés achetaient et revendaient des Choco Pies.
N’est-ce pas l’éden consumériste entrevu à la télévision de la RFA qui a incité les Allemands de l’Est à faire tomber le mur de Berlin ? Et tel était bien l’espoir secret nourri par les avocats de la « sunshine policy » : lentement et imperceptiblement d’abord, cette politique inoculerait au corps politique nord-coréen le virus de l’information, de la conscience de soi et, pour finir, de la rébellion. Le donjon où languissent les Nord-Coréens est plus imprenable que ne le fut jamais le rideau de fer, et les seuls Choco Pies n’auront jamais l’attrait des jeans Levi’s et autres Audi. Mais des graines ont germé à Kaesong, qui n’auraient pu être semées autrement. Loin d’être la forme de soumission à une entreprise d’extorsion de fonds que dénonçaient ses adversaires, la « sunshine policy » était discrètement offensive. Et les projets qu’elle engageait avaient commencé de porter leurs fruits, comme le reconnaît Victor Cha lui-même, pourtant fervent opposant de cette philosophie. Les Choco Pies, écrit-il, « racontent, d’une manière plus générale, comment la plus petite ouverture peut encourager l’esprit d’entreprise… À cause de Kaesong, des dizaines de milliers de Nord-Coréennes savent ce que c’est que de travailler dans des usines sud-coréennes modernes et de prendre trois repas par jour dans une cafétéria propre. Ces femmes ne se révolteront pas contre le régime, mais elles raconteront leur expérience à d’autres… À chaque fois que cette économie à court de liquidités consent à jouer le jeu du marché, le régime expose involontairement des mères, des pères, des fils, des tantes et des oncles au capitalisme, à la générosité des étrangers et à l’incurie de sa propre gestion. Le changement est microscopique mais réel, et la prochaine fois que le pouvoir tentera de reprendre le contrôle de l’économie avec ses vieilles méthodes […] il suscitera une réaction différente […]. La colère monte quand le gouvernement permet aux gens de voler de leurs propres ailes, qu’ils se taillent leur petit succès, puis que l’État essaie de réaffirmer son emprise en leur ôtant cette possibilité… On imagine difficilement un progrès émerger de la pauvreté extrême, mais c’est précisément ce qu’on voit se produire en Corée du Nord ».
Le gouvernement conservateur sud-coréen de Lee Myung-bak a officiellement abandonné la « sunshine policy » en 2010. Deux ans plus tôt, il avait laissé tomber cet autre projet phare qu’était la station touristique d’Onjeonggak, gérée conjointement par les deux pays dans les montagnes de Diamant, après qu’un soldat nord-coréen eut tiré sur un touriste qui avait eu le tort de franchir les limites du site. Et le 3 avril 2013, après des semaines de menaces verbales et de rodomontades militaires, la Corée du Nord a retiré ses 53 000 ouvriers de Kaesong, suspendant l’activité dans la zone. Les événements de ce printemps ont démontré plus clairement que jamais la funeste pénurie d’options dont nous disposons pour gérer le dernier conflit de la Guerre froide. Quand l’actuelle vague d’agressivité et d’alarmisme aura reflué, le monde sera à nouveau confronté à la sempiternelle question : que faire à propos de la Corée du Nord ?
Le territoire le plus bombardé
Il faut faire un sort à l’idée que le problème puisse être réglé par une seconde guerre de Corée. Une escalade faisant suite à de simples escarmouches ne peut être exclue, mais aucune des parties ayant une présence militaire dans la péninsule – la République populaire démocratique de Corée (le Nord), la République de Corée (le Sud) ou les États-Unis – ne se lancera dans une attaque de grande ampleur, dont l’issue serait désastreuse pour tous. La Corée du Nord – qui devint à la faveur de la guerre de 1953 le territoire le plus bombardé de l’histoire – subirait une nouvelle fois les assauts de l’aviation et de l’artillerie américaines. Son armée mal entraînée, mal nourrie, mal équipée et dotée d’une technologie rudimentaire serait écrasée, et le leadership du pays détruit. Mais, avant cela, Pyongyang aurait la capacité d’infliger d’insupportables dommages, moins avec sa dizaine de têtes nucléaires, que le pays n’est sans doute pas capable de lancer avec précision, qu’en usant de méthodes conventionnelles.
Des commandos infiltrés par sous-marin sèmeraient la terreur et le chaos dans les villes de la côte sud-coréenne. Des milliers de pièces d’artillerie dissimulées dans des tunnels juste au-dessus de la frontière pilonneraient Séoul, éventuellement avec des gaz toxiques. Quand Bill Clinton envisagea une « frappe chirurgicale » sur la centrale nucléaire de Yongbyon en 1994, on l’informa que la guerre qui s’ensuivrait presque à coup sûr tuerait jusqu’à un million de personnes (dont une centaine de milliers d’Américains), coûterait aux États-Unis plus de 100 milliards de dollars et provoquerait un trillion de dollars de dégâts en Asie du Nord-Est, principalement en Corée du Sud – et ce sont des chiffres qui remontent à deux décennies. Comparée à l’insurrection armée et à la résistance civile durable qui suivraient même une victoire éclair en Corée, l’intervention en Irak aurait rétro-spectivement l’allure d’une promenade de santé. Chaque camp le sait : il ruinerait son ennemi et serait ruiné par lui ; d’où l’étrange stabilité que l’on observe derrière une apparence d’agressivité extrême.
Clinton a dit de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées qu’il s’agissait de « l’endroit le plus effrayant de la planète » ; mais il s’est avéré moins dangereux, ces soixante dernières années, que les Malouines, l’Irlande du Nord, l’ancienne Yougoslavie, des pans entiers de l’Afrique, de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient.
Personne ne s’attendait à cela et personne – sauf le pouvoir nord-coréen bien sûr – ne pensait que la RPDC serait encore en vie en cette deuxième décennie du XXIe siècle. Deux facteurs expliquent cette longévité : la Chine et les armes nucléaires. Le réacteur à plutonium de Yongbyon est entré en fonction dans les années 1980, mais c’est l’enlèvement pour retraitement des barres de combustible irradié contenant le plutonium nécessaire à la fabrication de plusieurs bombes qui a précipité la crise de 1994. Pendant que la Maison-Blanche songeait à rappeler les réservistes et évacuer les Américains de Corée du Sud, des achats de panique se produisaient à Séoul, où la Bourse perdit 25 % de sa valeur. La tension fut désamorcée par une intervention brillante et un peu fourbe de Jimmy Carter, qui est allé négocier un compromis en tête à tête avec Kim Il-sung et a poussé l’administration à l’accepter en annonçant la nouvelle sur CNN, en direct de Pyongyang.
Le résultat fut l’accord-cadre, série de concessions réciproques minutieusement échelonnées, aux termes duquel un consortium international s’engageait à fournir des réacteurs nucléaires « sûrs », du carburant, une normalisation politique et une aide économique à la Corée du Nord, en échange du gel de son programme nucléaire et, in fine, de son désarmement.
Les conservateurs n’aimaient pas l’idée de céder de la technologie nucléaire aux Coréens, mais les responsables de l’administration Clinton ne s’en inquiétaient pas : si leurs calculs étaient justes, le régime de Pyongyang se serait effondré avant que l’heure ne soit venue de tenir ses promesses.
La mauvaise foi était partagée : au moment même où il mettait à l’arrêt la centrale de Yongbyon, le Nord commençait d’enrichir clandestinement de l’uranium ailleurs. Mais l’accord-cadre a évité la guerre, placé Yongbyon sous surveillance internationale et empêché la construction de deux réacteurs bien plus puissants qui auraient fourni suffisamment de combustible pour trente têtes nucléaires par an. En 1998, l’élection de l’ancien dissident et prisonnier politique Kim Dae-jung annonçait la « sunshine policy » et la plus longue période de réchauffement des relations qu’ait connue la péninsule depuis la guerre de Corée. En 2000, Kim Dae-jung allait à Pyongyang rencontrer le fils et successeur de Kim Il-sung, Kim Jong-il. En octobre de la même année, Madeleine Albright s’y rendait à son tour et passait six heures avec le second Kim afin de préparer une future visite présidentielle. Quinze jours plus tard, George W. Bush remportait l’élection américaine.
Bush ne manque pas de détracteurs. Mais la manière dont il a vandalisé la délicate architecture de la politique américaine envers la Corée du Nord reste insuffisamment reconnue. Son premier secrétaire d’État, Colin Powell, a pris ses fonctions en assurant publiquement : « Nous prévoyons de reprendre les discussions avec la Corée du Nord là où le président Clinton et son administration les ont interrompues. » Dans les 24 heures, la pression des néoconservateurs l’obligeait à une humiliante rétractation. Un an plus tard, le discours de Bush sur « l’axe du mal » mentionnait implicitement la Corée du Nord parmi les cibles potentielles d’une attaque préventive, aux côtés de l’Irak et de l’Iran. Et, au cours d’une rencontre avec un groupe de sénateurs, le président qualifiait Kim Jong-il d’« enfant gâté » et de « pygmée ». Quand Bob Woodward évoqua le sujet, il crut que le président allait bondir de sa chaise. « Je hais Kim Jong-il », lui déclara Bush, « le doigt brandi en l’air (1) ».
Dès lors, les droits de l’homme en Corée du Nord devinrent une arme politique, un moyen pour la droite de fragiliser tous ceux – dont le gouvernement élu de Corée du Sud – qui privilégiaient la poursuite de la politique d’engagement. Bien sûr, les tourments de la population du pays sont indicibles, et Victor Cha, qui a passé trois ans au sein du Conseil national de sécurité de Bush, raconte comme il se doit les horreurs de la grande famine de la fin des années 1990, catastrophe comparable à celles du Rwanda ou du Cambodge, et dont le monde extérieur n’a encore qu’une connaissance très partielle (2). Il décrit les camps où des familles entières sont enfermées pour des crimes commis par leurs aïeuls décédés, et où les nouveau-nés sont arrachés des bras de leurs mères pour être jetés dans des seaux où ils agonisent.
Bush avait raison d’exécrer Kim Jong-il, mais la désapprobation de l’un des régimes les plus cruels qui soient n’est par une marque de distinction morale ou intellectuelle. La première administration Bush avait à l’égard de la Corée du Nord une attitude qu’elle exprimait avec force, mais rien qui mérite le nom de « politique ». Le menton haut, refusant de se salir les mains en négociant avec Pyongyang, Bush et les siens ont résolument choisi de ne rien faire pendant les deux premières années du mandat.
Victor Cha embellit autant que faire se peut l’action de son ancien patron, décrivant les efforts ensuite faits par Bush pour « adoucir » la souffrance des Nord-Coréens, et ses rencontres à la Maison-Blanche avec des transfuges. Mais pendant qu’on se mettait en chasse d’une figure emblématique des droits de l’homme, tout l’édifice s’effondrait. Les États-Unis ont pris prétexte du programme clandestin d’enrichissement d’uranium pour ne pas livrer le pétrole qu’ils s’étaient engagés à fournir aux termes de l’accord-cadre.
Une grossièreté de potaches
Pyongyang, déjà convaincu que les Américains ne remplissaient pas leurs obligations, a alors remis en marche la centrale de Yongbyon, expulsé les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique, s’est retiré du Traité de non-prolifération et a fini par annoncer que le pays détenait la bombe nucléaire et continuait d’en fabriquer. Clinton s’était préparé, avec réticence, à la guerre ; l’ayant évitée, il avait énergiquement conclu trois accords diplomatiques séparés avec la Corée du Nord, et un quatrième (sur la limitation des missiles balistiques) était en préparation. Après quatre ans d’administration républicaine, tous ces accords, et les garde-fous qu’ils avaient installés, étaient réduits à néant, sans que rien ne les remplace. Voilà le grand œuvre de George Bush, ennemi des États voyous et protecteur de la nation : permettre au régime le plus isolé du monde de se doter de la bombe.
Au cours du second mandat, Condoleezza Rice supervisa une mission aussi sage qu’impossible : remettre le dentifrice dans le tube. L’administration Bush ayant fait vœu de ne pas négocier en tête à tête avec les Nord-Coréens, on inventa les pourparlers à Six réunissant le Nord et le Sud, aux côtés des États-Unis, de la Chine, de la Russie et du Japon. Les exigences américaines étaient résumées par les initiales CVID : un démantèlement complet, vérifiable et irréversible du programme nucléaire. Tant que ce ne serait pas fait, la Corée du Nord serait traitée en paria : selon la formule répétée à l’envi, il n’y aurait « pas de récompense pour le mauvais comportement ».
Tout, donc, dépendait du gouvernement chinois, qui contrôle le pipeline transfrontalier ainsi que le trafic routier et ferroviaire vers ou depuis la Corée du Nord, et peut étrangler rapidement s’il le souhaite n’importe quel pouvoir en place à Pyongyang.
Victor Cha a été pendant deux ans le numéro 2 de la délégation américaine aux pourparlers à Six. Il donne le sentiment d’être un universitaire sérieux, large d’esprit et assidu, libre de toute idéologie pesante – un homme très éloigné, sur le plan intellectuel comme sur le plan du tempérament, des courants néoconservateurs. En tant qu’ouvrage de science politique, The Impossible State est posé, bien informé et parfaitement quelconque ; mais la manière dont Cha révèle les défauts de la politique nord-coréenne des États-Unis tout en s’efforçant de la défendre rend l’ouvrage fascinant.
Ses anecdotes évoquent une administration où les diplomates expriment avec une grossièreté de potaches « la haine » du président. Les membres de la délégation américaine ont été entendus en train de « se bidonner à gorge déployée » en regardant le film Team America, qui représente Kim Jong-il en grotesque marionnette chantante. « L’un de nos membres, un diplomate blasé, pensa qu’il serait “marrant” d’emporter l’iPod dans la pièce d’à côté pour le montrer aux Nord-Coréens », se souvient l’auteur. « Nous avons décidé ne pas entreprendre cette initiation impromptue à la pop culture américaine, et probablement évité un incident diplomatique. »
Sans relâche, Cha présente élogieusement la position de l’administration, pour la saper quelques pages plus loin en offrant sa propre analyse. À propos de Kaesong et du centre touristique des montagnes de Diamant, il répète qu’« aucun des deux projets n’avait le pouvoir d’éclairer la population et de stimuler les forces du changement ». Quelques pages plus loin, le voilà cependant qui s’enthousiasme pour le potentiel subversif des Choco Pies. Il invective Kim Jong-il pour la myopie avec laquelle il esquive les réformes économiques – avant de reconnaître que le « processus d’ouverture conduirait indéniablement à la fin de sa domination politique ». Il défend les décisions qui ont conduit à la ruine de l’accord-cadre, mais souligne à quel point le monde se porte plus mal sans lui : « S’il s’agit de choisir entre traiter avec un dictateur doté d’un programme nucléaire clandestin ou un dictateur dont ledit programme est circonscrit et placé sous surveillance internationale, la seconde option sert bien mieux les intérêts de l’Asie et des États-Unis. »
Ses circonlocutions sur le rôle de la Chine sont encore plus révélatrices. Depuis l’enterrement de l’accord-cadre, la politique américaine a essentiellement consisté à exhorter en bêlant la Corée du Nord à se démettre de ses armes nucléaires puis, faute de résultat, à exhorter Pékin toujours en bêlant à en convaincre Pyongyang. « La Chine est le seul pays capable d’influencer le comportement de la Corée du Nord », déclarait John McCain le 14 avril dernier, après que son copain démocrate John Kerry était allé supplier Pékin d’agir (il est le dernier secrétaire d’État en date à l’avoir fait) : « Il faut que la Chine commence à étrangler leur économie qui, sans elle, s’effondrerait relativement vite… Il est temps maintenant que la Chine intensifie ses efforts. » Cha se dit dans un premier temps d’accord avec cette stratégie ; après quoi il offre l’analyse la plus fine qu’il m’ait été donné de lire sur les raisons pour lesquelles c’est un vœu pieux.
L’adage, attribué à Mao, selon lequel la Corée du Nord et la Chine sont « aussi proches l’une de l’autre que les lèvres et les dents » n’a jamais reflété la réalité ; la relation entre les deux pays a toujours été fondée sur le mépris mutuel, corrigé par l’intérêt stratégique bien compris.
Pendant la Guerre froide, Kim Il-sung a joué Pékin et Moscou l’un contre l’autre avec un joyeux cynisme. Les Chinois sont furieux d’avoir été entraînés dans la guerre de Corée, où ont péri des centaines de milliers de soldats de l’armée des Volontaires du peuple, dont le fils de Mao, Anying, âgé de 28 ans. Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine s’est prononcée ce printemps pour une condamnation en bonne et due forme des tests nucléaires nord-coréens et en faveur des sanctions (3). Pendant les pourparlers à Six, Victor Cha a surpris les délégations chinoise et nord-coréenne en train de se hurler dessus à huis clos. Il n’empêche : Pékin n’a pas suspendu les liaisons routières et ferroviaires, l’aide alimentaire, l’approvisionnement en pétrole, ni les facilités de paiement à Pyongyang.
Prédation économique chinoise
Il est de coutume, pour expliquer ce soutien, d’évoquer la longue frontière de la Chine avec la Corée du Nord et le flot chaotique des réfugiés et des soldats en fuite qui suivrait un effondrement du régime. Mais Cha discerne une raison plus impérieuse : le précieux commerce transfrontalier, ainsi que le charbon, le fer et les minerais que la Chine exploite sur le territoire de la Corée du Nord. Le cuivre, l’or, le zinc, le nickel et des métaux rares comme le molybdène peuvent y être extraits à des conditions plus avantageuses qu’ailleurs et en se souciant moins encore de la santé et de la sécurité des mineurs. Si la Chine maintient Pyongyang à flot en lui envoyant du cash et des céréales, ou en lui consentant des « prix d’ami », ce n’est pas par amitié fraternelle, mais « pour assurer le minimum de stabilité et maintenir le niveau de survie nécessaires à la poursuite de sa politique d’extraction économique ». De même, si le pays encourage une évolution à la chinoise, ce n’est pas par amour des réformes, mais parce que celles-ci serviront les intérêts des entreprises chinoises. « Il est illusoire de croire que Pékin travaillera avec Washington et Séoul pour faire de la dénucléarisation de la Corée du Nord sa priorité numéro 1 », écrit Cha dans une phrase assassine pour la politique américaine. Et il poursuit : « Malgré la frustration que suscite chez les dirigeants chinois ce pauvre et pathétique voisin, Pékin n’abandonnera jamais la Corée du Nord… Son soutien vient moins de quelque anachronique loyauté communiste que du fait que les deux pays sont otages l’un de l’autre : la Corée du Nord a besoin de la Chine pour survivre. Elle déteste cette situation et résiste à toutes les évolutions que lui conseille Pékin. La Chine a besoin que la Corée du Nord ne s’effondre pas. Elle déteste cette situation. Et, en tant qu’unique parrain de ce régime décrépit, elle est par une étrange ironie de l’histoire plus impuissante qu’omnipotente, les moyens de subsistance de Pyongyang étant entièrement entre ses mains. La Chine doit, par conséquent, admettre le mauvais comportement de la RPDC, car tout châtiment déstabiliserait le régime. La Corée du Nord le sait, et exploite habilement sa propre vulnérabilité et son comportement à risque pour obtenir l’aide alimentaire, l’appui diplomatique et la protection de ce grand frère ambivalent contre les “agresseurs” sud-coréens et américains. » Sa vulnérabilité est pour le régime nord-coréen une police d’assurance. Dans ces conditions, les pourparlers à Six, ou toute autre forme de négociations qui concèdent à la Chine un rôle majeur, relèvent de la perte de temps.
Beaucoup de ce qui s’écrit et se pense sur la Corée du Nord est encore victime de cette hypothèse implicite : les dirigeants de la RPDC sont « fous ». Mais aucun pouvoir ne peut survivre aussi longtemps dans des circonstances aussi difficiles sans un sens aigu de la réalité. L’essentiel du comportement des Kim devient compréhensible, souvent logique et parfois même raisonnable, dès que l’on se prête au simple exercice mental de se mettre à leur place. Le but n’est pas ici de défendre un régime ignoble et indéfendable. Mais de reconnaître que bien des choses s’expliquent si l’on accepte l’idée que le gouvernement de Pyongyang cherche tout bonnement à se maintenir au pouvoir.
La Corée, petit pays qui occupe une position stratégique et encerclé par de puissants voisins, a été meurtrie par les invasions et victime d’exploitation pendant des siècles. La victoire alliée en 1945 a certes mis fin à la domination coloniale japonaise, mais l’a remplacée par une destinée pire encore : la division du pays, désormais aux mains de deux dictatures qui, jusqu’à la démocratisation de la Corée du Sud il y a vingt-cinq ans, étaient aussi impitoyables et brutales l’une que l’autre. La guerre civile a tué des millions de personnes, pour aboutir à l’impasse d’un armistice temporaire. Le conflit, en d’autres termes, n’a jamais officiellement pris fin – et l’Armée populaire de Corée n’a jamais cessé le combat.
La fin de l’affrontement Est-Ouest a encore accentué le sentiment de crise et d’isolement déjà intensément ressenti par la RPDC. Son fondateur, Kim Il-sung, est mort en 1994, à peu près au moment où l’économie s’effondrait et la famine commençait. Juste de l’autre côté des barbelés et d’une zone démilitarisée truffée de mines se tient une armée sud-coréenne superbement formée et équipée, soutenue par les soldats et les avions de combat américains. Davantage de troupes américaines sont stationnées au Japon, et une flotte de porte-avions avec un autre corps d’armée est à proximité sur l’île de Guam. Voilà la vision de Pyongyang : au nord, l’agacement prédateur des Chinois et, dans toutes les autres directions, une hostilité impatiente et armée jusqu’aux dents. Kim Jong-un a bien plus peur de nous que nous n’avons peur de lui – et il a de bonnes raisons pour cela.
Est-ce le moins du monde surprenant qu’un leader dans cette situation se tourne vers la seule institution en laquelle il puisse avoir confiance, l’armée, et qu’il fasse tout son possible pour la renforcer ? Fait-il le moindre doute que, sans une telle armée, et sans la bombe atomique, la Corée du Nord serait tôt ou tard victime d’une « intervention » occidentale ?
Quelle raison aurait ledit leader, en ces circonstances, d’abandonner son programme nucléaire ? Pendant un moment, les diplomates britanniques, fiers comme Artaban de la manière dont Tony Blair a convaincu Kadhafi d’abandonner son projet atomique, usèrent de l’exemple libyen pour inciter la Corée du Nord à faire de même.
Voyez la force de l’exemple à présent ! Comme Victor Cha se l’est fait dire pendant les pourparlers à Six : « Vous avez attaqué l’Afghanistan parce qu’il n’avait pas de bombe nucléaire. Vous avez attaqué l’Irak parce qu’il n’avait pas de bombe nucléaire. Vous ne nous attaquerez pas. Et vous n’attaquerez pas l’Iran. »
Le fonctionnement interne du régime est tellement opaque qu’il est impossible de savoir avec certitude si Kim Jong-un a pleinement hérité de l’autorité de Kim Jong-il, ou s’il en a cédé tout ou partie à de puissants courtisans. La logorrhée qui a commencé de s’écouler des médias d’État fin mars était d’une violence inattendue. Mais rien de ce qui a suivi ne différait du comportement passé de la Corée du Nord. Le but de ce pouvoir est le même qu’en 1994 : conclure un marché aux termes duquel certaines ressources (comme le réacteur de Yongbyon, régulièrement arrêté et redémarré, ou le droit de faire des affaires à Kaesong et dans les montagnes de Diamant) sont vendues aux enchères contre du pétrole, de la nourriture et des espèces sonnantes et trébuchantes. Et Pyongyang semble d’ores et déjà avoir fait une partie du chemin pour y parvenir, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré.
Des manœuvres menaçantes
Les vociférations de Pyongyang sont passablement incomprises. Ce ne sont pas des menaces de guerre unilatérales, mais des promesses de représailles au cas où les États-Unis et la Corée du Sud attaqueraient. (Le message est perdu dans la plupart des reportages en raison de la célèbre verbosité des communiqués nord-coréens : la menace est citée, tandis que l’assommant préambule conditionnel est coupé.) Semblables braillements sont poussés à chaque fois que les États-Unis et la Corée du Sud mènent leurs manœuvres militaires conjointes annuelles, invariablement dénoncées par Pyongyang comme le prélude à une invasion imminente. Jusqu’à présent, cela s’est toujours révélé faux, mais la version 2013 de ces exercices connus sous le nom de « Foal Eagle » était exceptionnellement menaçante. D’ordinaire, « Foal Eagle » n’est rien de plus qu’une répétition générale de la stratégie de défense de l’arrière en cas de conflit ; mais, pour la première fois cette année, des bombardiers B-2 et B-52, ainsi que des chasseurs furtifs F-22 ont participé à des raids nucléaires virtuels. Comme l’a vite compris l’administration Obama, c’était particulièrement stupide. La manœuvre avait été pensée comme un avertissement musclé à Pyongyang, et une assurance réitérée à Séoul de la volonté américaine de défendre le pays quoi qu’il arrive. Mais elle eut pour effet de jeter de l’huile sur le feu de la colère du Nord. Les États-Unis, comme ils le rappellent fréquemment à la RPDC, ont retiré toutes leurs armes nucléaires de Corée du Sud en 1991, et n’ont cessé de répéter qu’ils n’avaient pas l’intention d’envahir le Nord. En un tournemain, cette démonstration de force nucléaire a privé l’Amérique de son avantage moral dans le débat sur la non-prolifération, et réduit à néant une décennie d’assurances de sécurité. Elle a aussi démultiplié le risque d’escalade, en nourrissant la peur qu’a le régime nord-coréen de se retrouver acculé à devoir lancer une attaque nucléaire pour éviter d’en subir une. Les Américains ont rapidement fait marche arrière, et même repoussé leur propre test de missile balistique stratégique pour montrer à quel point ils n’avaient pas d’intention belliqueuse ; mais le mal était fait.
Entre la fin mars et la mi-avril derniers, le Nord a fait une déclaration incendiaire à peu près chaque jour : annonçant le redémarrage de ses réacteurs nucléaires ; annonçant d’impossibles représailles atomiques contre le territoire américain ; prévenant les diplomates présents à Pyongyang et les expatriés en poste à Séoul qu’ils devaient se préparer à évacuer ; menaçant de suspendre la production à Kaesong ; suspendant pour de bon la production à Kaesong (4). Le but de cet alarmisme, outre galvaniser l’Armée populaire de Corée et soigner la légitimité charismatique du nouveau leader, était de faire pression sur l’ennemi en portant atteinte à son économie. Les étrangers en Corée du Sud et la solide Bourse de Séoul se sont dans l’ensemble montrés imperturbables. Mais la deuxième semaine avait à peine commencé que la guerre des nerfs produisait ses premiers effets. Les Sud-Coréens, bientôt suivis par les Américains, commencèrent à évoquer de nouveaux pourparlers (5). « Je pense que nous avons atténué de manière significative notre rhétorique et nous nous efforçons de trouver un moyen de faire prévaloir la raison », déclarait John Kerry, dans une rare reconnaissance de revirement politique. « Nous espérons pouvoir reprendre les discussions. » Il sortait tout juste d’une rencontre avec la présidente sud-coréennne, Park Geun-hye, qui s’était auparavant interrogée : « Ne devrions-nous pas les rencontrer et leur demander : “Mais qu’êtes-vous au juste en train d’essayer de faire ?” »
La pierre d’achoppement de la reprise des discussions est la condition préalable posée par les Américains, qui exigent que la question de la dénucléarisation soit sur la table. « Personne ne va parler pour le plaisir de parler, a expliqué le secrétaire d’État. Et personne ne va continuer de participer à ce petit manège qui se reproduit régulièrement à quelques années de distance. » Mais une formulation sera trouvée pour contourner la question nucléaire. Il n’y a que deux options : parler ou ne pas parler avec les Nord-Coréens. Si l’on choisit de discuter, et de parvenir à un accord, alors il faut accepter une forme de triche. C’est l’un des avantages annexes du repli sur soi obstiné : comme vous avez très peu à perdre, les règles ne s’appliquent plus à vous. Une inconvenante et débordante agressivité, l’équivalent diplomatique du syndrome de Tourette (6), est un trait essentiel de la personnalité de la Corée du Nord. Mais le sentiment d’être pris au piège d’un cycle perpétuel tient aussi aux réactions américaines, tout aussi prévisibles. Comment osent-ils nous tromper ? Regardez, ils mentent ! Nous connaissons leur programme clandestin d’enrichissement d’uranium/leurs violations des droits de l’homme/leur production de drogue. Pourquoi ne réforment-ils pas leur économie/ne nourrissent-ils pas leur population/ne ferment-ils pas leurs goulags ? « Comment en sommes-nous arrivés là ? » se demande Victor Cha sur un mode larmoyant. « Pourquoi les Nord-Coréens ont-ils pu s’en sortir en commettant ce qui relève, dans les relations internationales, de l’équivalent d’un meurtre ? »
Engagement destructeur
Il existe une alternative à toute cette effervescence, identifiée il y a vingt ans par Kim Dae-jung et les apôtres de la « sunshine policy » : regarder au-delà du gouvernement pour toucher directement la population nord-coréenne. Mettre en place une coopération, des projets, un dialogue et des échanges à la base. Laisser les Choco Pies et autres prétextes à contrebande faire leur œuvre. Le problème, c’est que cette stratégie – ce que Andreï Lankov, spécialiste russe de la Corée du Nord, appelle l’« engagement destructeur » – ne peut à aucun moment être reconnue. Elle doit être présentée à Pyongyang, et au reste du monde, comme un exercice naïf de foi en la bonne volonté de la Corée du Nord. Il faut un leader extraordinairement sûr de lui, ou doté à tout le moins d’un solide capital politique, pour la mener à bien. Ni Obama ni Park Geun-hye ne possèdent ces attributs.
La triste vérité est que l’état de non-mort politique de la Corée du Nord convient aux principaux joueurs de la partie, bien davantage que toute autre situation. Jusqu’à il y a vingt ans, le désir de réunification nationale tenaillait les Sud-Coréens ; aujourd’hui, le coût politique et social qu’aurait l’intégration de l’étrange et misérable population du Nord rend cette perspective proprement effrayante. Pour le Japon, l’idée d’une péninsule unifiée est excitante à court terme (elle ouvrirait de nouveaux marchés et mettrait un frein à la compétitivité sud-coréenne), mais inquiétante au regard du résultat final : une union de 74 millions de personnes nourrissant envers l’archipel des sentiments louches. Pour les États-Unis, la perspective d’un autre pays à reconstruire, alors que l’Irak et l’Afghanistan sont à peine sous contrôle, est totalement répulsive. Quant à la Chine, la disparition de l’État-tampon nord-coréen l’obligerait à reconsidérer de fond en comble l’équilibre des forces stratégiques en Asie-Pacifique. Seul un groupe bénéficierait à n’en pas douter d’un changement à Pyongyang : la population. Mais le reste du monde a toujours trouvé mieux à faire en Corée du Nord que de prendre en compte l’intérêt des habitants.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 9 mai 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.