Sinalcol

À Beyrouth, Karim revit Hind telle qu’il la voyait auparavant. Elle n’avait pas changé, et semblait même avoir gagné en jeunesse et en vivacité. Il s’attendait à une femme au corps flétri après trois accouchements, sentant les odeurs de cuisine et la poussière du ménage, se plaignant sans cesse, et fut surpris par sa peau brune, tannée par le soleil, qui lui donnait l’aspect d’un beau fruit mûri au soleil.

Karim avait tourné le dos à Beyrouth en quittant cette jeune fille qui l’avait longtemps habité. Il n’avait pas menti à Dany en disant qu’il ne l’avait jamais trompée, et ce n’était pas par pudeur ou par fidélité, mais parce qu’il en était incapable. Sa saveur, qui ressemblait à celle des fruits de mer, restait accrochée à ses sens.

Un jour, ils étaient allés profiter de la mer près d’Al-Rawché. Hind nageait sur le dos entre les deux rochers, et il l’avait rejointe, pour tourner autour d’elle, plonger sous elle tandis qu’elle s’abandonnait complètement aux bruits de la mer et des vagues, envoûtée par le soleil, l’eau et le sel, comme si elle était seule, n’écoutant pas les appels de son amant.

« J’en ai assez, je suis fatigué. Rentrons », lui dit-il.

Elle lui proposa de rentrer seul s’il le désirait. Elle, elle voulait nager jusqu’à la grotte.

C’était une sorte de rituel. Elle démarrait entre les deux rochers en face de la corniche Manara, puis atteignait le grand rocher, nageait longtemps sur le dos au milieu de la faille creusée par le temps, faisant de la partie inférieure une voûte sous laquelle coulait l’eau. Là, elle fermait les yeux et s’abandonnait aux éclaboussures des vagues qui giclaient du rocher et recouvraient son corps de gouttelettes colorées scintillant au soleil. Puis elle tournait sur elle-même et nageait jusqu’au bassin que les Français avaient appelé « la grotte aux Pigeons ». Là, elle pénétrait dans l’obscurité de l’eau et disparaissait. Karim n’était entré dans la grotte qu’une seule fois, il nageait à ses côtés, avait pénétré dans l’obscurité, puis s’était exclamé qu’il avait besoin d’air, qu’il étouffait. En faisant demi-tour, il l’avait entendue éclater de rire. Puis il l’avait attendue à l’entrée de la grotte. À son retour, un quart d’heure plus tard, il lui avait dit qu’il craignait pour elle les bêtes marines.

– Et pourquoi tu n’es pas revenu me sauver ? dit-elle en riant.

– J’ai eu peur.

– Tu as eu peur pour moi ou pour toi ?

Il l’attendait à l’entrée de la grotte avant de reprendre la barque à fond plat pour rejoindre le Sporting Club où ils avaient l’habitude de siroter un jus d’orange.

Karim n’était pas loquace, il lui avait parlé de Dany et de quelques autres camarades fedayin, mais Hind n’était pas très intéressée.

« Vous êtes comme les hommes qui jouent aux cartes en se disant allons tuer le temps. Non seulement vous allez tuer le temps, mais vous allez vous entretuer et tuer des gens autour de vous. »

Karim refusait de lâcher prise face aux paroles de cette belle fille bronzée par le soleil et la mer, qui allait partager sa vie. Il se disait qu’elle changerait sûrement d’avis avec le temps.

En s’allongeant sur une chaise longue au club, elle dit qu’elle avait fait un rêve horrible trois jours plus tôt, mais qu’elle ne voulait pas le raconter pour éviter de lui donner trop de réalité. Puis elle changea d’avis et décida de le lui raconter, car aujourd’hui, pour la première fois, elle avait eu peur dans l’obscurité de la grotte.

C’était un long rêve qui avait duré toute la nuit, elle s’en souvenait entièrement et elle en avait eu peur.

« Les rêves expriment nos désirs refoulés, dit Karim. Vas-y, raconte, voyons quels sont tes désirs. »

Il s’assit au bord de la chaise, alluma une Gauloise sans filtre, inhala profondément une première bouffée et attendit.

« Quel est ce tabac qui sent si mauvais ? »

Il répondit que le tabac brun était moins nocif pour la santé tout en étant plus intense. Il ne dit pas qu’il s’était laissé influencer par Dany et que le tabac français était désormais à la mode dans la gauche libanaise après la révolution de Mai 68 en France.

« Je nageais avec toi sous le Rawché et comme d’habitude je t’ai laissé pour entrer dans la grotte. Il faisait sombre, l’eau était très froide, j’ai senti qu’elle me collait à la peau. J’ai eu peur et j’ai essayé de sortir. Je me suis dirigée vers l’entrée et, au lieu de voir la lumière, j’ai eu l’impression que l’obscurité devenait plus dense. D’habitude, au moment de sortir, le plus beau spectacle au monde s’offre à moi : le soleil se couche presque au ras de l’eau dans la grotte, la lumière surgit des profondeurs de l’eau. Je me suis retournée encore une fois pour trouver l’entrée, mais je n’arrivais pas à m’orienter, j’ai tourné en rond et j’ai crié, je n’ai pas entendu ma voix, j’étais comme aphone. Je savais que personne ne viendrait à mon secours.

– J’étais où, moi ? demanda Karim.

– Tu avais disparu, répondit Hind. J’étais seule, j’ai appelé mon père. Je ne sais pas comment l’idée m’est venue d’appeler quelqu’un que je ne connaissais qu’en photo. Au lieu de venir à mon secours, il était à la maison, en train de siroter un whisky, alors que ma mère faisait des allers-retours entre le salon et la cuisine pour préparer le déjeuner. On sonne à la porte, ma mère m’a dit d’aller ouvrir, j’ai couru, mais j’ai trouvé la porte ouverte et un grand homme était là avec un revolver à la main. Il a tiré sur moi dès qu’il m’a vue, j’ai vu le sang gicler de mon épaule, mais je ne suis pas tombée. Ma mère a hurlé que son mari avait tué sa fille et je l’ai vue se frapper la tête et crier que j’étais morte. J’ai tendu le bras vers mon père et je lui ai dit à voix basse : au secours, père ! Puis j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu mon père couché par terre, et l’homme que ma mère avait appelé son mari était sur lui. Je suis tombée, et soudain j’étais en train de nager dans la mer. Le ciel était bleu et la mer calme, étale, mon père nageait à côté de moi. En parvenant au Rocher, j’ai constaté qu’il était en train de sombrer, comme un navire et, au lieu de s’appuyer sur le petit rocher, le grand rocher l’a percuté et ils ont sombré tous les deux. J’ai vu comment le rocher se noyait dans l’eau, je me suis mise à pleurer en me demandant comment les gens allaient pouvoir reconnaître Beyrouth désormais. Si le Rawché disparaissait, Beyrouth disparaîtrait aussi. Qui me reconnaîtrait si je n’avais plus de nom. Je me noyais aussi, j’ai crié vers mon père. Tout était sombre et j’étais coincée au fond de la grotte.

– Et après ?

– Après, je me suis réveillée en frissonnant. Je suis allée à la cuisine pour boire un verre d’eau, j’ai vu ma mère assise dans le noir en train de fumer. Je me suis approchée pour l’embrasser et j’ai vu que son visage était inondé de larmes. Elle sanglotait en silence. Je voulais lui dire que le Rawché s’était noyé, mais quand je l’ai vue en larmes j’ai gardé le silence et je suis retournée dans ma chambre.

Pour la première fois, Hind avait eu peur de la mer et de la grotte. C’était au début du mois d’avril 1975 (1), le soleil printanier ne parvenait pas à dissiper la fraîcheur de l’air marin. Hind nageait toute l’année, elle aimait le choc de l’eau froide qui ravivait le cœur et activait la circulation sanguine. Karim n’aimait pas le froid, il avait essayé à maintes reprises de convaincre Hind d’abandonner cette habitude de nager toute l’année, mais en vain.

Assis sur sa chaise, enroulé dans une serviette pour se protéger du vent frais qui s’infiltrait dans ses pores, il écoutait le songe de Hind, allongée en bikini sur le dos, les yeux fermés.

– Qu’en dis-tu ?

– Je n’en sais rien. C’est un songe bien étrange. Je sais juste que, lorsqu’on rêve de la mer, cela correspond au désir sexuel refoulé. Mais ton rêve est très complexe.

– Comme les rêves de Milia. J’ai bien peur qu’il ne m’arrive la même chose qu’à elle.

– Qui est Milia ? demanda Karim.

– Nous étions les voisins de ses neveux. Ma mère m’a raconté des histoires étranges à son sujet. Ses rêves se réalisaient et tout le monde les craignait.

– Et après ?

– Après ? Je n’en sais rien.

Il dit que le meilleur remède aux songes était de les oublier, il dit aussi qu’il avait froid et qu’il voulait se rhabiller.

Lorsque la guerre éclata, il raconta à Dany que sa copine avait prédit la guerre en rêvant que le Rawché s’était noyé et que ce symbole, fabriqué par les Français et exhibé sur toutes les cartes postales comme l’incarnation de Beyrouth au temps du Mandat, devait disparaître avec l’ancien Liban.

Dany s’était contenté d’un sourire hautain. Il l’avait écouté sans l’interrompre avant de prononcer sa célèbre phrase réfutant les thèses freudiennes qui faisaient de l’homme l’esclave des zones obscures appelées « inconscient ». En France, Karim découvrirait que les Français n’avaient rien à voir avec le nom du Rawché. À Montpellier, en discutant avec Talal du film de Maroun Bagdadi (2), le songe de Hind lui était revenu à l’esprit. Il avait dit à Talal que le film devait s’achever par la disparition du Rocher, et lui avait raconté l’histoire du symbole du Mandat qui devait disparaître.

– Quel rapport avec les Français ? demanda Talal.

– Ils ont donné le nom de Rawché à tout le quartier, ça vient du mot « rocher » en français.

Talal n’eut pas le sourire hautain de Dany, mais il expliqua au médecin libanais qu’il s’agissait d’une rumeur, que les Français n’avaient rien à voir avec l’histoire. « Le mot Rawché est d’origine syriaque et signifie “tête”. C’était le nom du rocher de Ras Beyrouth, ou cap Beyrouth, selon nos ancêtres qui parlaient le syriaque. Notre ignorance nous a fait croire que c’était une invention française. Les Français ont appelé le quartier “grotte aux Pigeons”, d’après la grotte qui se trouve près du rocher, alors que ce dernier possédait un nom syriaque à cent pour cent. » Talal ajouta que sa mère, qui était une femme vraiment bizarre, lui avait raconté cette histoire : « Elle m’a appelé de Beyrouth, alors que les roquettes pleuvaient, pour me parler de ses découvertes linguistiques. Elle m’a dit que le dictionnaire et les œuvres d’Anis Freiha (3) sont le meilleur moyen d’oublier la guerre. »

Karim n’était pas très lié avec Talal, il le rencontrait de temps en temps au bar, ils prenaient une bière en bavardant. Il avait revu Maroun Bagdadi par son entremise et voici qu’il venait lui apporter maintenant une autre interprétation du songe de Hind.

 

Ce texte est extrait du roman Sinalcol, d’Elias Khoury, à paraître aux éditions Actes Sud le 4 septembre. Il a été traduit de l’arabe par Rania Samara.

La couleur de la mort

En allant voir Nyima, ce jour-là, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir lui dire, mais en vain : je ne trouvais rien.

Je lui avais passé un coup de fil, juste avant : « Je suis revenu, je vais passer te voir. » J’avais entendu un murmure à l’autre bout de la ligne, puis il avait raccroché.

Nyima a un petit frère qui s’appelle Dawa (1). Ils sont jumeaux ; mais, comme Nyima est né le premier, ses quelques minutes d’avance lui donnent droit, de fait, au titre de frère aîné. Leur père est mort quand ils étaient encore enfants, si bien que la charge de s’occuper du petit Dawa a très tôt incombé à Nyima. Dans les moments difficiles, il disait souvent : « C’est pas juste que je sois né le premier, dommage que ce soit pas lui qui soit né quelques minutes avant moi. »

Nyima était un gamin astucieux et doué ; tout le monde voulait être son copain, mais personne ne voulait être celui de son petit frère. On disait qu’il n’était pas très normal, Dawa. Mais Nyima refusait de l’admettre ; il répondait toujours que c’était juste que Dawa était encore petit, et qu’il irait mieux en grandissant.

Il fallut attendre que Dawa ait seize ans, et qu’il caresse un jour la poitrine de Drolma, pour que Nyima, furieux, lui lance : « T’es vraiment cinglé quand même ! » Pour toute réponse, Dawa avait éclaté de rire.

Drolma était la petite amie de Nyima. Elle était très jolie, et tous les copains étaient béats d’admiration devant elle.

J’avais dit à Nyima : « T’as de la veine d’avoir trouvé une fille aussi jolie, même un simple d’esprit s’en rend compte. »

« Peut-être que, finalement, à seize ans, il y a des choses qu’il a fini par comprendre », m’avait-il répondu.

J’avais éclaté de rire, mais Drolma, elle, semblait furieuse, alors j’avais fait mine de la consoler : « Tu devrais être contente, regarde ! Si même un simple d’esprit se rend compte que tu es jolie, cela montre bien que tu n’as pas une beauté ordinaire ! » Nyima avait pouffé de rire, Dawa aussi. Drolma avait toujours l’air aussi furieuse, mais je laissai tomber,  je savais bien que, au fond, elle était très contente. Elle adorait que l’on trouve des moyens originaux pour vanter sa beauté. C’était une fille intelligente, et elle s’était bien rendu compte que ce que j’avais dit était suprêmement élogieux.

À partir de ce jour, une fois qu’il eut reconnu que Dawa n’était pas très normal, Nyima commença à se plaindre, de temps à autre : « Ah, même s’il était né quelques minutes avant moi, cela n’aurait servi à rien, il aurait quand même fallu que je m’occupe de lui, quelle déveine qu’on soit frères ! »

À cause de ce jumeau, Nyima se disputait parfois avec sa petite amie. Drolma voulait se marier, mais il n’arrêtait pas de lui dire : « Attends un peu que Dawa aille mieux, alors on se mariera. » Cela mettait Drolma hors d’elle : « Il caresse la poitrine de ta petite amie ! Voilà où on en est », lui disait-elle. « Tu espères quoi, comme amélioration, après ça ? »

Mais, dans ces moments-là, Nyima ne répondait rien. Drolma avait beau être très jolie, très admirée, c’était Nyima qu’elle aimait, alors elle n’osait pas trop insister.

Moi-même, je l’avais beaucoup aimée, à un moment, mais j’avais bien compris qu’elle ne serait jamais à moi. Comme Drolma savait que je l’avais aimée, cela l’incitait à me faire des confidences. Elle me disait parfois, en secret : « Comment pourrait-on imaginer que ces deux-là sont jumeaux ? L’un est fin et beau, l’autre n’est même pas capable de s’essuyer la morve du nez ; l’un est naturellement doué, l’autre n’a même pas toute sa tête. » Cela me rendait triste quand elle me parlait ainsi ; je lui répondais dans un soupir : « Les choses, en ce bas monde, sont étranges, inexplicables et incompréhensibles. »

Drolma se contentait de secouer la tête en soupirant elle aussi. Mais elle voyait bien qu’elle m’attristait, alors elle ajoutait, dans un sourire : « Tu sais, toi aussi tu es beau et doué ; s’il n’y avait pas Nyima, c’est toi que j’aimerais, c’est sûr ! »

Elle croyait sans doute me consoler, mais ses paroles ne faisaient qu’accroître mon amertume. Je me disais parfois qu’elle était vraiment stupide.

Pour en revenir à Dawa, c’est vrai qu’il faisait un peu peur quand on le voyait – je n’exagère pas. Il n’avait vraiment pas toute sa tête ; il suffisait d’un coup d’œil à n’importe quelle fille pour s’en rendre compte, sans avoir besoin de l’observer plus longtemps.

Quand Nyima était avec Drolma, il affichait toujours son amour pour son frère. Drolma l’en admirait énormément ; chez elle, elle vantait la bonté d’âme de Nyima à ses parents et à ses frères et sœurs, en ajoutant qu’elle ne s’était pas trompée sur lui. Toute la famille était d’accord et approuvait leur relation.

Dawa, semble-t-il, se rendait compte qu’il n’avait pour toute famille que son frère Nyima, alors il le cajolait. Il avait avec lui une proximité qu’il n’avait avec personne d’autre – sauf le jour où il avait caressé la poitrine de Drolma.

Pourtant, parfois, en l’absence de Drolma, Nyima en avait tellement assez de son frère qu’il lui arrivait de s’écrier : « Si seulement tu pouvais mourir, je pourrais épouser Drolma ! »

La première fois qu’il avait prononcé ces paroles, Nyima avait été pris de panique. Il avait jeté un regard effaré à son frère, mais celui-ci n’avait eu aucune réaction ; son visage avait continué d’exprimer la même joie béate. Par la suite, il abandonna tout scrupule, et cette phrase devint chez lui une sorte de leitmotiv. Mais il se gardait bien de la proférer en présence de Drolma.

Je ne me sentais pas très à l’aise, moi non plus, quand je l’entendais prononcer cette phrase ; je ne pouvais m’empêcher, chaque fois, de lui dire, en le regardant dans les yeux : « Comment peut-on dire une chose pareille à son propre frère ? » Mais il répondait, sans se troubler : « Si tu avais un petit frère comme lui, tu finirais peut-être, à la longue, par en dire autant. » Et j’en arrivais à me demander comment je pouvais fréquenter un tel garçon.

Un jour, il sembla deviner mes pensées et me dit : « S’il mourait, vraiment, ce serait très bien ; mes parents étant morts, ils n’ont pas eu à nous élever. Si je mourais, je n’aurais pas non plus à peiner pour élever Dawa. Mais si c’était lui qui mourait, il n’aurait pas à souffrir pour continuer à vivre. »

« Tu sais, lui avais-je répondu non sans une certaine hypocrisie, ce qui est écrit dans le canon bouddhiste : qu’il est extrêmement difficile de renaître dans un corps humain ? »

« Ça, je ne sais pas, avait rétorqué Nyima, mais ce que je sais, c’est qu’il est bien plus facile de mourir que de vivre. »

À mi-chemin, j’en étais toujours à me demander ce que j’allais pouvoir dire à Nyima quand je le verrais, sans avoir rien trouvé, lorsque j’entendis soudain devant moi une clameur qui me fit lever la tête. Je vis, massée autour d’une chose indistincte, une foule de gens en train de discuter bruyamment, et me tournant le dos.

Je me suis approché. Il y avait sur le bord de la route un enclos à cochons où l’un des animaux portait tellement de morsures qu’il n’était plus qu’une plaie informe. « Que s’est-il passé ? » demandai-je à l’un des badauds. L’homme me répondit en me regardant d’un air bizarre : « Ce qui s’est passé ? Ce porc est mort des morsures d’un autre porc ; voilà l’état dans lequel il l’a mis. » Cela avait quelque chose d’effrayant : « Quoi ! lui dis-je, Un porc mort des morsures d’un autre porc ? Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille. » Mais l’homme ne m’écoutait plus. Tous ces gens étaient en train de discuter pour savoir si l’on pouvait manger un porc mort de la sorte. Certains disaient que oui, qu’est-ce qui pourrait bien l’empêcher ? Mais d’autres disaient qu’un porc dans cet état, on ne pouvait certainement pas le manger. D’autres encore avançaient que ce n’était pas la peine de discuter plus longtemps, un porc comme ça, il n’y avait qu’à le brûler pour s’en débarrasser. Finalement, ce fut le cri général : « Il faut s’en débarrasser, brûlons-le, brûlons-le ! »

Je les laissai et repris mon chemin.

Mais la même question revint me tourmenter : que dire à Nyima ? Son frère était mort quinze jours plus tôt, percuté par un camion. Selon les témoins, il y avait eu un grand cri suivi d’un bruit assourdissant de freins ; la cervelle de Dawa avait littéralement giclé de son crâne, et il s’était tout doucement affaissé par terre, comme une veste ouatée qui aurait perdu son rembourrage. Quand Nyima était arrivé, Dawa était déjà mort ; bien que son visage fût blême, ses traits semblaient avoir perdu leur singularité, c’était le visage de quelqu’un de normal.

« Il fallait que tu meures, s’était écrié Nyima en pleurant, pour devenir beau. »

Le chauffeur s’étant enfui au volant de son camion, certains incitèrent Nyima à aller porter plainte, pour qu’on arrête l’auteur de l’accident. Mais Nyima avait répondu : « Non, laissez tomber, je pense que c’est la faute de Dawa, il n’était pas très normal. »

Au moment de l’accident, je n’étais pas au pays. Tout ce que je sais de sa mort, c’est ce qu’on m’a raconté.

Si je suis revenu aujourd’hui, c’est pour aller voir Nyima. On m’a dit que, comme je n’avais pas pu être là, les funérailles de Dawa s’étaient déroulées avec une assistance réduite au minimum ; je le regrette infiniment. C’est pour cela que je ne sais pas ce que je vais lui dire, à Nyima, quand je vais arriver chez lui. On ne trouve jamais rien à dire, dans un cas pareil, c’est vraiment difficile. Il m’a souvent confié que j’étais son plus proche ami, l’être qui lui était le plus cher, après son frère. C’est la raison pour laquelle, au fond de moi, je ressens une certaine responsabilité, dans cette histoire, et c’est un sentiment qui ne me laisse pas en paix.

Quand il m’a vu, il ne m’a pas laissé ouvrir la bouche : « Je suis vraiment à pendre », m’a-t-il lancé aussitôt. « C’est moi qui ai tué Dawa, par mes imprécations. » C’était encore plus difficile de trouver quelque chose à dire, après cela. Mais il a continué : « Si je n’avais pas constamment répété cette malédiction, peut-être Dawa ne serait-il pas mort. » Là, j’ai soudain trouvé quelque chose : « C’est seulement parce que tu souffrais que tu disais cela. »

Je n’aurais jamais pensé que ce serait la première phrase que je lui dirais.

C’est seulement alors qu’il m’a regardé en face et m’a demandé : « Tu le penses vraiment ? » J’ai hoché la tête. Mais il m’a dit : « Il y a pourtant des gens qui prétendent qu’il est mort parce que je le maudissais. » Je lui ai alors répondu ce qui me semblait le plus approprié, vu les circonstances : « La vie et la mort sont des phénomènes transitoires, cela peut arriver à n’importe qui. »

Après coup, ces paroles m’ont semblé parfaitement stupides, et inopportunes. Elles n’ont eu aucun effet apaisant, au contraire, il s’est mis dans une colère noire : « Ce maudit chauffeur, c’est lui qui est à tuer, il renverse quelqu’un et prend la fuite : si je l’avais attrapé, je l’aurais écorché vif, je l’aurais éviscéré ! » À voir sa fureur, je ne pus m’empêcher de lui répéter, quelque peu effrayé : « La vie et la mort sont des phénomènes transitoires, il ne faut pas trop y penser. » Cette fois-ci, mes paroles me semblèrent parfaitement adaptées à la situation. Pourtant, il se mit à pleurer toutes les larmes de son corps.

Après avoir séché son nez et ses yeux, et s’être essuyé sur son pantalon, il m’a lancé : « Et comment veux-tu que je n’y pense pas quand c’est moi qui l’ai tué ? » Sur quoi il se remit à pleurer en sanglotant bruyamment comme un enfant. J’étais sidéré ; je n’avais encore jamais vu quelqu’un pleurer ainsi.

« Tu te souviens, me demanda-t-il à travers ses larmes, un jour que nous avions emmené paître les moutons, je t’ai dit que j’aimerais le pousser dans un précipice ? »

J’ai dit oui de la tête ; je me souvenais très bien, et je me souvenais aussi de la frayeur que j’avais éprouvée, ce jour-là.

« Qu’est-ce qui m’a pris ? » continua-t-il. « Je le pensais vraiment. Je devais être possédé ! Je suis sûr que c’est sous l’emprise d’un esprit malin que j’ai tramé sa mort. »

« Mais non, lui ai-je rétorqué, ce n’est qu’un accident, je puis témoigner que tu n’y es pour rien. » J’ai tout de suite pensé que c’était une chose idiote à dire, mais il m’a regardé d’un air absent, et ses pleurs se sont peu à peu calmés.

C’est cependant avec encore quelques sanglots dans la voix qu’il m’a dit : « Quand l’accident est arrivé, je n’y étais pas, c’est sûr, mais j’ai eu conscience de ce qui se passait. »

Là, j’ai eu peur ; il a fait une pause, le temps de s’arrêter complètement de pleurer, avant d’ajouter, d’un air très sérieux : « Ce jour-là, j’ai vu la couleur de la mort. »

Je lui ai jeté un regard effaré, en attendant qu’il continue.

« Je n’avais jamais pensé, dit-il, que la mort puisse avoir une couleur. »

Il s’arrêta à nouveau ; j’attendais la suite.

« Mais, en voyant cette couleur, poursuivit Nyima, j’ai su tout de suite qu’il était arrivé quelque chose à Dawa. »

Il avait piqué ma curiosité, j’aurais voulu savoir comment c’était, la couleur de la mort, mais ce n’était pas le moment. « C’est une couleur, ajouta-t-il, qu’on voit rarement en ce monde, mais quand on la voit, on peut être sûr que quelqu’un est mort. »

Je n’avais plus en tête que cette question obsédante, savoir comment est la couleur de la mort, alors je ne me rappelle plus très bien ce dont on a parlé ensuite.

J’ai fini par accompagner Nyima pour dîner, et ce n’est qu’une fois le repas terminé que j’ai soudain réalisé que Drolma n’était pas avec lui. Je lui ai donc demandé : « Et Drolma ?

– Depuis l’enterrement de Dawa, a-t-il répondu, elle ne m’a plus adressé la parole.

– Ah, et pourquoi ?

– Aucune idée. Va savoir, avec les femmes ! »

Je n’ai rien dit. Mais il a ajouté : « Tu devrais aller la voir demain. »

Le lendemain, je suis donc allé voir Drolma. En chemin, j’ai rencontré quelques connaissances qui m’ont demandé : « Tu vas voir Drolma ? » Comme j’acquiesçais, ils ont hoché la tête d’un air grave. « J’y vais pour Nyima », leur ai-je expliqué. D’un air toujours aussi grave ils ajoutèrent : « Tu as raison, vas-y, vas-y vite. » Je suis allé directement chez Drolma sans comprendre ce qu’ils voulaient dire.

Quand elle me vit, Drolma se précipita dans mes bras et éclata en sanglots. Elle pleura longtemps, sans que je cherche à l’arrêter. Quand elle eut fini, elle demanda : « Tu m’as aimée, n’est-ce pas ? » À quoi je répliquai, d’un air sévère : « Comment peux-tu me demander une chose pareille dans les circonstances actuelles ? »

« Je sais, dit-elle, que tu m’as aimée, alors maintenant épouse-moi. » Je lui jetai un regard ébahi. Puis, d’un air très naturel, elle expliqua : « À présent, tout ce que je cherche, c’est quelqu’un qui m’aime, pour l’épouser.

– Et Nyima, alors ? ai-je demandé.

– Il ne m’aime pas. Il ne pense qu’à Dawa. Ce n’est qu’après sa mort que je l’ai compris. »

Je l’ai repoussée et lui ai dit : « Ce n’est pas possible, Nyima t’aime et t’a toujours aimée.

– C’est aussi ce que je pensais, avant, mais maintenant j’ai enfin réalisé qu’il n’y a pas de place pour moi dans son cœur.

– Et pourquoi ?

– Je le sais, dit-elle, c’est comme ça, il n’y a pas de place pour moi dans son cœur.

– Il faut que tu me donnes une raison. »

Elle est restée dans le vague : « Ce n’est pas facile à dire.

– Comment ça, pas facile à dire ? Donne-moi quand même une raison. »

Après avoir réfléchi un moment, Drolma m’expliqua : « Il y a une dizaine de jours, une fois les funérailles de Dawa terminées, Nyima est accouru tout excité à la maison pour me proposer qu’on se marie. J’étais ravie, c’est évident, cela faisait tellement longtemps que j’en rêvais ! Pourtant je lui ai répondu d’attendre un peu, que ce n’était pas un moment approprié pour parler mariage. Il m’a rétorqué que si, que nous avions déjà trop attendu. Je n’ai rien dit, mais mon silence était un consentement tacite. »

Sur ces paroles, elle se tut.

– C’est formidable, non ? C’est bien ce que tu voulais, te marier avec lui ?

Pourtant, Drolma répondit : « Non, parce que, s’il voulait m’épouser, ce n’est pas parce qu’il m’aimait.

– Comment cela ? » demandai-je.

Drolma ne répondait pas. Comme je la regardais dans les yeux, elle se mit à rougir. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’elle continua : « Ce soir-là, il a voulu rester avec moi, et moi j’étais d’accord pour coucher avec lui. Mais, d’habitude, il prend ses précautions : il prépare un préservatif, en disant que s’il arrivait quelque chose, on serait bien embêtés. Ce soir-là, il n’en a pas utilisé. J’ai trouvé cela bizarre, alors je lui ai demandé pourquoi il n’en prenait pas. Il m’a répondu qu’il voulait avoir un enfant. “Mais, ai-je protesté, on n’est pas encore mariés, ce n’est pas bien.” Alors il m’a raconté qu’il était allé consulter un grand maître ; celui-ci avait dit que Dawa allait se réincarner et serait de retour chez lui dans les quarante-neuf jours, mais que, si on laissait passer l’occasion, après, ce serait trop tard… »

Elle s’arrêta sur ces mots, et je ne savais pas quoi dire. Je n’osais même plus la regarder en face ; j’avais l’impression de m’être trompé, d’une certaine manière. Alors elle ajouta : « Tu vois bien qu’en dehors de son frère, rien n’importe pour lui ; moi, je ne suis qu’un instrument. » Je baissai encore plus la tête. Je ne savais donc pas si elle me regardait quand elle reprit : « Je l’ai jeté du lit à coups de pied et l’ai mis dehors. » Là, j’ai relevé la tête. « Je ne veux plus le revoir », a-t-elle ajouté, en me regardant droit dans les yeux. De nouveau, j’ai baissé la tête. « Maintenant, déclara-t-elle, je veux juste trouver un mari qui m’aime. Tu veux m’épouser ou pas ? »

Après avoir réfléchi, je relevai la tête pour lui dire : « Tu sais bien que c’est Nyima qui t’aime le plus.

– Ça, c’est ce que je pensais, répondit-elle sèchement, avec un petit rire froid.

– Sais-tu ce que Nyima disait souvent à Dawa, quand il était encore vivant ?

– Non, quoi ?

– Il lui disait souvent : “Si tu pouvais mourir, enfoiré, je pourrais épouser Drolma !” »

Drolma eut l’air de se ressaisir ; elle me regarda. « C’est seulement quand tu n’étais pas là qu’il disait cela, expliquai-je. Il avait très peur de te perdre ; maintenant, il voudrait que Dawa revienne. Tu sais que vous êtes les deux personnes les plus importantes pour lui. »

Elle me regarda. Alors qu’elle entrouvrait légèrement la bouche, je lui lançai : « Va vite voir Nyima, c’est maintenant qu’il a le plus besoin de toi ! »

Drolma sortit avec moi ; une fois dehors, je songeai aux paroles de Nyima et lui demandai : « Nyima t’a raconté qu’il avait vu la couleur de la mort ?

– Oui. Ces derniers temps, il a dit beaucoup de choses bizarres.

– Mais lui as-tu demandé ce que c’était comme couleur, la couleur de la mort ? insistai-je.

– Non, ce n’est pas mon habitude de poser des questions sur des choses aussi bizarres, ça n’a pas de sens. »

Nous étions arrivés à un carrefour, et chacun allait de son côté. Au moment de la quitter, je lui ai dit : « Va vite t’occuper de Nyima. » Elle a opiné de la tête et s’est éloignée.

« Dis-lui que je vais bientôt revenir le voir », ai-je crié.

 

Cette nouvelle de Pema Tseden est inédite. Confiée à nos soins par l’auteur, elle a été traduite du chinois par Brigitte Duzan.

Ces habitudes qui nous libèrent

À l’intérieur du bâtiment qui abrite le département d’Étude du cerveau et des Sciences cognitives du Massachusetts Institute of Technology, on trouve des laboratoires qui contiennent ce qui, aux yeux d’un observateur de passage, pourrait ressembler à des salles d’opération, mais aux dimensions d’une maison de poupée. Il y a là de minuscules scalpels, de petites fraises et des scies miniatures dont la lame, qui mesure moins de huit millimètres de large, est rattachée à un bras robotisé. Les tables d’opération sont elles-mêmes minuscules, comme si elles étaient configurées pour des chirurgiens pas plus grands que des enfants. Ces salles d’opération sont toujours maintenues à une température assez fraîche de 15°C, car cette atmosphère frisquette contribue à raffermir la main des chercheurs, lors d’interventions délicates. À l’intérieur de ces laboratoires, des neurologues découpent le crâne de rats sous anesthésie et implantent de minuscules capteurs capables d’enregistrer les plus petits changements survenus à l’intérieur de leur encéphale. Ces laboratoires sont devenus l’épicentre d’une révolution silencieuse dans l’étude de la formation des habitudes, et les expériences qui s’y déroulent expliquent comment vous, moi, n’importe qui, avons pu développer les comportements nécessaires à notre vie au jour le jour.

Lorsque les chercheurs du MIT ont commencé de travailler sur le sujet, dans les années 1990, ils étaient curieux de comprendre le rôle d’un minuscule bloc de tissus neurologiques, les noyaux gris centraux. Si vous représentez le cerveau humain comme un oignon, composé de couches successives de cellules, les couches extérieures – celles qui sont les plus proches du cuir chevelu – correspondent généralement aux apports les plus récents, du point de vue de l’évolution. Quand vous imaginez une nouvelle invention ou lorsque vous riez à la plaisanterie d’un ami, ce sont les régions extérieures de votre cerveau qui sont à l’œuvre. C’est là que se développe la pensée la plus complexe.

C’est plus en profondeur, et plus près du tronc cérébral – là où l’encéphale se rattache à la colonne vertébrale –, que se concentrent des structures plus primitives. Ces dernières contrôlent nos comportements automatiques, comme la respiration et la déglutition, ou notre façon de réagir par un tressaillement de surprise quand quelqu’un surgit d’un buisson. Vers le centre du crâne, on trouve une boule de tissus de la grosseur d’une balle de golf, similaire à ce que vous pourriez trouver à l’intérieur de la tête d’un poisson, d’un reptile ou d’un mammifère. Ce sont les ganglions de la base, ou les noyaux gris centraux, une région ovoïde composée de cellules, que, pendant des années, les scientifiques n’ont pas très bien compris, si ce n’est, soupçonnaient-ils, qu’ils devaient jouer un rôle dans des maladies comme le syndrome de Parkinson. Au début des années 1990, les chercheurs du MIT ont commencé à se demander si les ganglions de la base ne pourraient pas aussi tenir un rôle central dans la formation des habitudes. Ils ont remarqué que des animaux souffrant de lésion de ces noyaux gris rencontraient subitement des problèmes face à l’exécution de certaines tâches, comme apprendre à courir dans des labyrinthes ou se souvenir de la manière d’ouvrir des récipients contenant de la nourriture. Ils décidèrent de faire une expérience en employant de nouvelles microtechnologies qui leur permettaient d’observer ce qui se passait à l’intérieur de la tête des rats quand ceux-ci se livraient à des séries de tâches routinières. Sur la table d’opération, on insérait dans la tête de ces rongeurs une sorte de petit joystick et des dizaines de minuscules fils électriques. Après quoi, l’animal était placé dans un labyrinthe en forme de T, avec un morceau de chocolat au bout.

Ce labyrinthe était structuré de telle manière que chaque rat soit positionné derrière une cloison de séparation qui s’ouvrait avec un déclic sonore. Initialement, quand un rat entendait ce déclic et voyait la cloison disparaître, il s’aventurait d’un bout à l’autre de l’allée centrale, en flairant les angles et en griffant les parois. À ce qu’il semblait, il sentait l’odeur du chocolat, mais il était incapable d’en repérer la source. Quand il atteignait le bout du T, il tournait souvent à droite, à l’opposé du chocolat, puis il s’aventurait vers la gauche, en s’arrêtant quelquefois sans raison évidente. Par la suite, la plupart des rongeurs découvraient la récompense. Mais leurs déambulations ne respectaient aucun schéma précis. Apparemment, ils étaient tous là pour se promener tranquillement, sans trop avoir envie de réfléchir.

Pourtant, les capteurs insérés dans le cerveau fournissaient de tout autres informations. Durant tout le temps où l’animal circulait dans ce labyrinthe, son cerveau – et, en particulier, ses noyaux gris – tournait à plein régime. Chaque fois qu’un de ces rongeurs reniflait l’air ou griffait un mur, son cerveau débordait d’activité, comme s’il analysait chaque nouvelle odeur, chaque vision, chaque son. Tout en déambulant, il n’arrêtait pas de traiter des informations.

Les scientifiques répétèrent leur expérience, à maintes reprises, en surveillant la manière dont l’activité cérébrale de chaque rat se modifiait alors qu’il empruntait le même itinéraire des centaines de fois. Une série de changements s’en dégageait peu à peu. Les rongeurs cessèrent de renifler dans les coins et de partir dans la mauvaise direction. Et, à l’intérieur de leur cerveau, il se produisait quelque chose d’inattendu : plus chaque animal apprenait à se repérer dans le labyrinthe, plus son activité mentale décroissait. Plus l’itinéraire devenait automatique, moins le rongeur réfléchissait. Tout se passait comme si, les premières fois que l’animal explorait le labyrinthe, son cerveau devait fonctionner à plein régime pour déchiffrer toutes ces informations nouvelles. Mais, au bout de quelques jours consacrés à parcourir le même itinéraire, il n’avait plus besoin de griffer les murs ou de renifler l’air ambiant, et ainsi l’activité cérébrale associée à ces coups de griffes et à ces reniflements cessait. Il n’avait plus besoin de choisir dans quelle direction tourner et, ainsi, les centres de décision du cerveau se mettaient en veille. Il lui suffisait de se rappeler le chemin le plus rapide le menant au chocolat. En moins d’une semaine, même les structures cérébrales liées à la mémoire s’étaient mises en veille. Le rat avait intériorisé la manière de parcourir ce labyrinthe à toute vitesse, à tel point qu’il n’avait plus réellement besoin de réfléchir. Mais, selon ce qu’indiquaient les sondes cérébrales, ce processus d’intériorisation – aller tout droit, prendre à gauche, croquer le morceau de chocolat – reposait sur les noyaux gris. Le rat courait de plus en plus vite, son cerveau travaillait de moins en moins, et cette minuscule structure neurologique très ancienne semblait prendre les commandes. Les noyaux gris sont essentiels pour la remémoration des schémas et leur modification. En d’autres termes, les noyaux gris stockaient des habitudes tandis que le reste du cerveau se mettait en veille.

Ce processus – au cours duquel le cerveau convertit une séquence d’actions en procédure automatique – s’appelle le « chunking », et il intervient à la racine de la formation des habitudes. Il existe des dizaines – si ce n’est des centaines – de chunks comportementaux sur lesquels nous nous reposons tous les jours. Certains sont simples : vous déposez automatiquement une noisette de pâte dentifrice sur votre brosse à dents avant de la mettre en bouche. D’autres, comme de s’habiller ou de préparer le déjeuner des enfants, sont un peu plus complexes.

D’autres encore sont si compliquées qu’il est remarquable qu’un petit bloc de tissus cérébraux qui a évolué voici des millions d’années puisse les transformer en habitudes. Prenez cette action : effectuer une marche arrière pour sortir votre voiture de votre allée de garage. Quand vous avez appris à conduire, cette manœuvre en marche arrière requérait une dose non négligeable de concentration, et non sans raison : elle suppose d’ouvrir une porte de garage, de déverrouiller la portière du véhicule, de régler la position du siège, d’insérer la clef dans le démarreur, de la tourner dans le sens des aiguilles d’une montre, d’ajuster le rétroviseur principal et les rétroviseurs extérieurs et de vérifier les obstacles, d’enfoncer la pédale de frein, de placer le levier de la boîte automatique sur marche arrière, de retirer le pied de la pédale du frein, d’évaluer mentalement la distance entre le garage et la rue tout en maintenant les roues alignées et en surveillant le trafic des autres véhicules, de calculer l’image dans les trois rétroviseurs pour savoir quelle distance elle indique entre le pare-chocs, les poubelles et les haies, le tout en appliquant une légère pression sur la pédale de l’accélérateur et en priant sûrement votre passagère de bien vouloir arrêter de tripoter l’autoradio. À présent, toutefois, vous faites tout cela chaque fois que vous reculez pour sortir dans la rue quasiment sans y penser. Des millions de gens accomplissent ce ballet complexe tous les matins, sans réfléchir, car dès que nous sortons nos clefs de voiture, nos noyaux gris entrent en action, identifient dans notre cerveau l’habitude que nous avons stockée relative à la manœuvre de marche arrière d’une auto vers la chaussée. Une fois que cette habitude commence à entrer en jeu, notre matière grise est libre de se mettre en veilleuse ou de se lancer à la recherche d’autres pensées, et c’est ce qui me permet de posséder assez de capacités mentales pour m’apercevoir, en plus du reste, que mon fils, que je viens de déposer à l’école, a oublié sa boîte repas sur la banquette arrière de la voiture.

D’après les scientifiques, des habitudes se créent parce que le cerveau est constamment à la recherche de moyens de s’épargner des efforts. Livré à lui-même, l’organe cérébral essaiera de transformer à peu près toutes les tâches routinières en habitude, parce que cela permet à l’esprit de se mettre plus souvent au repos. Cet instinct visant à s’épargner des efforts est un énorme avantage. Un cerveau efficace requiert moins de place, ce qui contribue à réduire la taille de la tête, rendant l’accouchement du nouveau-né plus facile et entraînant donc moins de morts de bébés à la naissance, et moins de décès de mamans pendant le travail. Un cerveau efficace nous permet aussi de cesser de penser constamment à des comportements élémentaires, comme de marcher et de choisir quoi manger, ce qui nous a permis de plutôt consacrer notre énergie mentale à inventer des lances, puis des systèmes d’irrigation et, encore plus tard, des avions et des jeux vidéo.

Mais la conservation de cette énergie mentale est délicate car, si notre cerveau se met en veille au mauvais moment, nous risquons de manquer quelque chose d’important, comme un prédateur qui se cache dans les fourrés ou une voiture qui fonce lorsque nous traversons la rue. Nos noyaux gris ont donc mis au point un système habile pour déterminer quand nous devons laisser nos habitudes prendre le dessus. C’est ce qui arrive chaque fois qu’un chunk de comportement débute ou prend fin.

On remarquera que l’activité cérébrale atteint un pic au début du labyrinthe, quand l’animal entend le déclic avant que la cloison ne coulisse, et, de nouveau, à la fin, quand il découvre le chocolat. Ces pics sont le moyen qu’emploie le cerveau pour déterminer quand céder le contrôle à une habitude, et à quelle habitude recourir. S’il est bloqué derrière une cloison, par exemple, un rat aura du mal à savoir s’il se trouve à l’intérieur d’un labyrinthe qui lui est familier ou d’un placard qu’il ne connaît pas, avec un chat tapi à l’extérieur. Pour traiter l’incertitude, au début de la formation d’une habitude, le cerveau consacre beaucoup d’efforts à rechercher quelque chose – un signe – qui lui offre un indice quant au schéma à utiliser. S’il entend un miaulement, il choisira un schéma différent. Et, à la fin de l’activité, quand la récompense est en vue, le cerveau se réveille et s’assure que tout se déroule comme prévu. Ce processus interne à notre cerveau constitue une boucle en trois étapes. La première, c’est un indice, un déclic qui indique au cerveau de se mettre en mode automatique et quelle habitude enclencher. Ensuite, il y a la routine, qui peut être physique, mentale ou émotionnelle. Enfin, il y a une récompense, qui aide le cerveau à se représenter si cette boucle particulière mérite qu’on la retienne, à l’avenir. Avec le temps, cette boucle – signal, routine, récompense ; signal, routine, récompense – devient de plus en plus automatique. Le signal et la récompense sont inextricablement liés, jusqu’à ce que naisse un puissant sentiment d’attente et d’envie. Par la suite, qu’il s’agisse d’un laboratoire du MIT où règne une température un peu fraîche ou de votre allée de garage, une habitude est née.

 

Ce texte est tiré du Pouvoir des habitudes : changer un rien pour tout changer, à paraître le 12 septembre 2013 aux éditions Saint-Simon. Il a été traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj.

Le journal de Polina

(12 novembre 1999 – 13 h 10)

Je le jure ! Je ne pensais pas rester en vie. Ce que je vais raconter, c’est un vrai miracle !

Ce matin, nous sommes parties au petit marché de l’arrêt Beriozka. Nous espérions y acheter des pommes de terre, deux kilos au moins. Et du pain, si on en trouvait. Il nous reste peu de farine. Moins de la moitié d’un paquet. Nous la gardons en cas de besoin. Après avoir passé le premier jardin d’enfants, celui qui est blanc et vert, nous sommes entrées dans la malheureuse cour où nous en prenons à chaque fois pour notre grade. Et là, les bombardements ont commencé !

Nous avons couru nous abriter dans une entrée au rez-de-chaussée d’un grand immeuble de quatre étages. Il n’y avait personne dans le premier hall, on ne pouvait se réfugier nulle part. Nous avons donc couru vers une autre entrée, où nous sommes tombées sur une vieille Russe. Elle nous a dit qu’elle vivait seule dans cet immeuble. Mais elle avait les clés de tous les appartements : les habitants les lui avaient confiées en cas d’incendie. Elle avait, entre autres, celle d’un appartement du rez-de-chaussée. Nous y sommes entrées. Les bombardements se poursuivaient – l’avion tournait au-dessus de la cour.

Sous nos yeux, les vitres, puis les fenêtres, les chambranles ont volé en éclats dans la rue. Un trou béant s’est ouvert. Deux lits, larges et hauts, nous ont foncé dessus ! Une fumée blanche, pareille à de la vapeur ou du brouillard, s’est engouffrée par la fenêtre. On y voyait mal. On étouffait. Une odeur âcre désagréable a envahi l’atmosphère.

J’ai entendu des voix. Dans la cour, des gens parlaient fort. Je me suis approchée d’une fenêtre restée intacte. J’ai regardé en bas et j’ai vu deux garçons vêtus d’ensembles en jean. Ils étaient assis sur un banc recouvert de neige à moitié fondue. L’un se tenait la tête entre les mains et hurlait comme un fauve. Le second répétait : « Qu’est-ce qui te prend ? Tu es devenu fou ? » Il giflait le premier et lui mettait de la neige sur la tête. Les cris de personnes blessées résonnaient alentour. C’était horrible ! La vieille dame russe, toute ronde et vaillante, a dit : « Nous sommes en vie ! Il faut donc penser à la vie ! Mon appartement est au deuxième étage. Ma fille vient de mourir. Elle avait vingt-neuf ans. Je veux honorer sa mémoire ! Prenez son manteau pour la petite ! Il est neuf. »

Nous sommes montées au deuxième chez cette gentille femme. J’ai essayé le manteau, en laine bordeaux. Il était à ma taille. Nous avons rapidement emballé le cadeau dans un sac en plastique en remerciant la grand-mère. Maman a dit : « Nous habitons à côté. Si les bombardements reprennent, venez chez nous ! Vous passerez l’hiver avec nous. C’est tout près : vous traversez votre cour, le jardin d’enfants et la route. »

Maman a inscrit à la hâte notre adresse sur le papier peint du mur. C’est alors qu’une explosion assourdissante a retenti. C’était une bombe larguée par un avion ! L’immeuble de quatre étages a chancelé et s’est mis à pencher. Terrorisée, j’ai perdu toute faculté de réfléchir. Les vitres volaient avec des morceaux de balcon et s’effondraient au sol. L’onde de choc a soufflé la porte dans la cage d’escalier. Un nuage de fumée s’est engouffré derrière elle… Une idée m’a traversé l’esprit : « Surtout ne pas mourir ici, au deuxième étage… »

J’ai murmuré en m’asseyant par terre : « Maman ! » C’est alors que j’ai compris que j’avais perdu la voix… La grand-mère s’est mise à prier, à se prosterner. Maman a dit sur le ton d’une condamnée à mort : « Je crois que notre heure a sonné. Embrassons-nous ! »

À ce moment-là, nous avons entendu un cri dans le hall de l’immeuble. Un homme que ni moi ni maman ne connaissions (nous l’avions seulement croisé dans notre rue) est accouru vers nous en montant l’escalier quatre à quatre. Il agitait les mains et hurlait à tue-tête : « L’immeuble est en train de brûler ! Le mur va s’effondrer d’un instant à l’autre ! Vite ! Courez ! Allez ! Plus vite ! Dans la cave ! De l’autre côté de la rue ! »

Il était accompagné par l’un des deux garçons que j’avais aperçus dans la cour. L’autre avait disparu. Nous nous sommes précipitées en bas. Les éclats d’obus lacéraient la chair de ma jambe droite… La douleur était infernale. Sous le hurlement des avions, nous avons filé dans la cour que nous connaissions par cœur, où se trouvait une petite cave. Quelque part, des tirs de mitraillettes crépitaient ; les avions dans le ciel étaient sûrement dans leur ligne de mire.

La cave était fermée ! Un énorme verrou était accroché à la porte ! Alors, tous les quatre, nous nous sommes précipités vers le jardin d’enfants en briques rouges. Je suis tombée par terre, terrassée par ma terrible douleur à la jambe, et on m’a traînée par la capuche.

Réfugiés dans le jardin d’enfants, nous avons laissé passer plusieurs bombes. Le bâtiment n’avait plus de fenêtres ni de portes. Les avions ont fait demi-tour. Nous sommes sortis. À la surprise de maman, je tenais encore ma canne-balai dans les mains, elle avait tenu le choc ! Je m’y étais tellement cramponnée que mes doigts étaient tout noirs ! Nous avons eu le temps de traverser la route et de pénétrer dans la cour suivante.

Nous avons entendu le grincement familier et annonciateur du lance-roquettes Grad. Maman et moi sommes aussitôt entrées dans le hall d’un immeuble qui se trouvait à gauche. Nous avons frappé au petit bonheur la chance. On nous a fait entrer dans un appartement du rez-de-chaussée. Une femme tchétchène et son fils, un homme d’une trentaine d’années. Soudain, on a entendu une déflagration infernale ! « Un jour, nous nous étions réfugiés chez vous, nous aussi ! » a aussitôt dit le jeune maître de maison.

J’ai eu un malaise cardiaque, on m’a donné du Validol. J’ai mis un morceau de cachet de côté pour maman. La maîtresse de maison nous a donné de l’eau avec de la valériane. Maman s’est assise sur un tabouret et, moi, je suis restée assise dans le couloir. Tout le monde était transi de froid dans l’attente de l’explosion suivante.

– Nous avons perdu les hommes en route…, a dit maman. Ils essayaient de nous aider.

– Et la grand-mère russe ! me suis-je écriée comme pour lui faire écho. Maman ! Je crois que j’ai semé son cadeau, le manteau !

Maman a fait un geste de la main signifiant que cela n’avait aucune importance. Les murs se sont mis à trembler. Une explosion d’une intensité redoublée a détruit une partie du plafond. Nous nous sommes blottis les uns contre les autres. Des morceaux de crépi et des copeaux de bois nous tombaient dessus. Il faisait tellement chaud que nous avions l’impression d’être traversés par le feu.

Une autre explosion puissante, venant d’en bas, a curieusement ébranlé le sol. Elle a fait tomber maman de son tabouret, et l’homme accroupi s’est retrouvé à quatre pattes. Les tirs du lance-roquettes Grad ont vite cessé. Il n’était plus chargé. Nous guettions le grincement qui précède l’envoi d’une nouvelle série d’obus, mais nous n’avons rien entendu. Tout le monde est sorti dans la rue. Nous n’avons pas revu les hommes et la grand-mère. Nous avons aperçu un appartement incendié à côté, au premier étage. Un trou, semblable à une fenêtre supplémentaire, laissait apparaître les meubles d’une chambre à coucher. C’est là que l’obus était tombé. Le plancher fumait encore…

Nous avons remercié nos sauveurs deux fois, en tchétchène et en russe. Après avoir pris congé, nous avons pris la rue en direction du marché. Il était désert. Le magasin qui se trouve à côté était fermé. Une chaîne avec un verrou. Si les tirs reprennent, nous n’aurons aucun endroit où nous réfugier. « Vite ! À la maison ! » a ordonné maman en me traînant de toutes ses forces.

Près du jardin d’enfants en briques rouges, nous avons trouvé le sac en plastique contenant le manteau. En traversant la cour, nous avons aperçu notre petite grand-mère à une fenêtre du premier étage. Elle nous a fait un signe de la main. Une partie du mur et du toit de son immeuble avait disparu. Une fumée noire et épaisse sortait des deuxième et troisième étages. Nous n’avons pas revu l’homme et le jeune garçon en jean. Celui qui hurlait gisait à côté du banc. Il n’était pas… entier, il ne restait que son buste. Sous lui, une énorme mare de sang faisait une tache sombre. Effrayées, nous n’avons pas osé nous approcher.

Dans le quartier privé, il ne restait pas une brique debout ! Le sol était couvert de gravats. Des marques subsistaient à l’endroit où se dressaient les palissades. Des trous énormes ! Les maisons et les jardins avaient disparu. La rue entière était réduite en cendres…

Soudain, nous avons vu nos voisins revenir du marché Beriozka : Nikolaï, le grand-père aux cheveux gris et le papa de Khava. Ils avaient tellement eu peur de l’attaque aérienne qu’ils étaient restés tout le temps enfouis sous la neige sans bouger. De la fumée sortait de sous la porte de notre appartement ! La fenêtre, le store, les pieds de la table vernie et le plancher brûlaient en même temps. Il a fallu tout inonder d’eau. Transvaser de la neige fondue et de la boue dans la pièce. « Bon, tout est imbibé d’eau ! Les flammes faiblissent », répétions-nous toutes contentes.

Après avoir réglé nos problèmes, nous nous sommes aperçues que nous avions de nouveaux voisins. La famille de la femme du troisième étage avait quitté les lieux, à pied ou en voiture. Comme nous l’avait dit Maryam, l’amie de maman, des gens de l’immeuble d’en face s’étaient installés dans l’appartement : une grand-mère prénommée Nina, âgée de soixante-treize ans, ses trois petits-fils et sa fille, une jeune femme prénommée Valia. Maman et moi étions ravies : c’était justement la famille avec laquelle nous avions vécu la première guerre (1) !

Nous nous étions fâchés. Puis nous avions fait la paix et étions redevenus amis. Nous nous étions entraidés. Ils avaient vécu chez nous en tant que réfugiés. En ce temps-là, ma ville de Grozny était bombardée sur l’ordre du président Eltsine. À l’époque, nous les enfants étions encore tout petits : nous dormions tandis que les adultes fêtaient la nouvelle année 1995 sous les tirs ! Un obus avait explosé sous la fenêtre, et le souffle avait fait tomber la grille en fer sur eux. Une fête du Nouvel An bien guillerette…

Notre porte ouvre mal. Le sol de l’entrée et du couloir est gondolé, ce qui prouve que notre immeuble a été fortement ébranlé. Des jeunes gens du premier étage nous aident en rabotant le plancher.

Il neige.


 

20 h 45

De nouveau, le lance-roquettes Grad donne de la voix. Si je ne péris pas, Journal, nous nous retrouverons demain !

Polina.

 

Ce texte est extrait du Journal de Polina. Une adolescence tchétchène, de Polina Jerebtsova, à paraître le 24 septembre chez Books éditions. Il a été traduit du russe par Véronique Patte.

Y a-t-il un gène juif ?

Dans L’Invention du peuple juif, Shlomo Sand (lire notre entretien Books, janvier 2009) évoque ce qu’il appelle la « théorie du sang juif ». Née à la grande époque de l’eugénisme, elle repose sur un éventail de positions, explorées récemment dans un livre israélien, « Le sionisme et la biologie des Juifs », signé par un généticien de l’Université hébraïque de Jérusalem, Raphael Falk (1). Pour Elias Auerbach, médecin allemand qui émigra en Palestine en 1905 et fonda l’hôpital de Haïfa, les Juifs forment une race pure, ne s’étant pas du tout mélangée avec les gentils depuis l’époque de Titus. L’Américain Joseph Jacobs écrit de son côté dans la Jewish Encyclopedia, en 1901 : « La remarquable ressemblance entre les Juifs, même de régions différentes, semble impliquer une ascendance commune » ; il en conclut que leurs caractéristiques physiques sont déterminées génétiquement (la théorie de Gregor Mendel sur l’hérédité biologique venait de sortir de l’ombre). La notion de race pure est un mythe, admet pour sa part Aaron Sandler, autre médecin allemand qui émigra en Palestine en 1934, mais les Juifs ont gardé une telle homogénéité depuis l’Antiquité qu’on peut tout de même parler d’entité raciale. Le principal théoricien en la matière fut Arthur Ruppin, un Allemand formé au darwinisme qui rejoignit l’Université hébraïque de Jérusalem en 1926. Il ajoute que la sélection (au sens de Darwin) a renforcé les dons des Juifs, en raison des terribles conditions auxquelles ils ont été confrontés pendant cinq cents ans. Dans cette lutte pour la survie, « seuls les plus intelligents et les plus forts ont survécu », écrit-il dès 1913. Et de poursuivre : « C’est peut-être en raison de ce processus de sélection sévère que les Ashkénazes sont aujourd’hui supérieurs en activité, en intelligence et en capacités scientifiques aux Séfarades et aux Juifs arabes, en dépit de leur origine commune. »

Un siècle plus tard, ces idées sont reprises à nouveaux frais à la lumière de la génétique moléculaire. Tout en mettant en garde contre une réhabilitation de l’idée de race juive, Raphael Falk écrit : « La recherche biologique est un instrument majeur qui démontre et valide les liens entre les Juifs d’aujourd’hui et la terre qui a été pendant des siècles, sans équivoque, leur ciment socioculturel (2). » Le livre fondateur de cette nouvelle vague est celui du généticien américain David B. Goldstein, L’Héritage de Jacob. L’histoire des Juifs à travers le prisme de la génétique (3). Ses travaux lui ont notamment permis d’identifier sur le chromosome Y, transmis de mâle en mâle, un marqueur qui se retrouve chez 50 % des Cohanim, considérés comme les descendants d’Aaron, frère de Moïse. Dans un compte rendu de ce livre publié dans l’austère New England Journal of Medicine, on lit : Goldstein et ses collègues « ont démontré que la plupart des hommes juifs qui affirment descendre des prêtres bibliques ont en commun un ensemble de marqueurs génétiques, apparu il y a environ 3 000 ans. [Celui-ci] a pu avoir été porté par Aaron, le frère du patriarche Moïse et le premier des prêtres juifs ». L’auteur dudit compte rendu, Harry Ostrer, autre généticien américain, a lui-même depuis lors publié « Héritage. Une histoire génétique du peuple juif ». Le grand quotidien israélien Haaretz a publié en 2012 un long article à propos de ce livre, sous le titre « Les Juifs sont une “race”, révèlent les gènes ».

Ostrer a étudié le génome de divers groupes de la diaspora. Il juge établi qu’il « existe une base biologique de la judaïté ». Et cautionne l’idée que les Ashkénazes sont génétiquement plus homogènes que les Séfarades, naguère dispersés par l’Inquisition. La question de savoir s’il y a ou non un peuple juif n’appartient plus aux historiens et aux archéologues : l’ADN tranche. « En accord avec la plupart des généticiens, Ostrer conteste fermement le rejet postmoderne en vogue du concept de race, rejet naïf sur le plan génétique », lit-on dans Haaretz. L’auteur de cet article, John Entine, a d’ailleurs lui-même écrit un livre sur le sujet… Intitulé « Les enfants d’Abraham. Race, identité et l’ADN du peuple élu (4) », ce livre a fait l’objet d’une critique dithyrambique dans une revue savante, par Richard Lynn, un spécialiste du QI mondialement connu, auteur d’un livre sur « les différences d’intelligence selon la race » (2006) et plus récemment d’un livre sur l’intelligence du « peuple élu » (5). Comme Ostrer, il donne une origine génétique au QI élevé des Ashkénazes et à la forte proportion d’Ashkénazes parmi les grands scientifiques et les grands créateurs.

Angelina Jolie, qui n’est pas juive, s’est fait enlever les deux seins parce qu’elle est porteuse d’une mutation du gène BCRA1, qui accroît très fortement le risque de cancer. Cette mutation est près de dix fois plus fréquente chez les Ashkénazes que dans la population générale, mais n’est pas propre aux Juifs, pas plus d’ailleurs que le marqueur des Cohanim. Ce dernier est aussi très fréquent dans une tribu noire d’Afrique du Sud, les Lemba, dont les liens avec les Juifs semblent des plus ténus.

 

Hors de l’euro, le salut

« Il faut mettre fin à notre mariage raté avec la monnaie unique », répète, provocateur, João Ferreira do Amaral sur tous les plateaux de télévision portugais. « Pourquoi nous devons sortir de l’euro », l’ouvrage que cet économiste a fait paraître à Lisbonne au printemps dernier, s’est vendu à plusieurs milliers d’exemplaires et figure toujours parmi les meilleures ventes du pays. Euro-sceptique de toujours, ce professeur de l’Université technique de Lisbonne est catégorique : « Seul un traitement de choc pourra éviter à la moribonde économie portugaise une mort certaine », explique-t-il au quotidien lisboète Diário éconómico.

C’est que, pour Ferreira do Amaral, la grave crise que traverse le Portugal est une conséquence de l’entrée du pays dans la zone euro en 1999, et non de l’augmentation de la dette ou de la pression exercée en conséquence par les marchés. « Le pays n’était pas prêt à supporter une devise aussi forte, résume l’hebdomadaire brésilien Exame. Il n’avait pas la structure économique idoine. L’impossibilité dans laquelle il s’est trouvé d’ajuster sa politique monétaire (en dévaluant la monnaie ou en faisant tourner la planche à billets, par exemple) a tiré sa compétitivité vers le bas en l’empêchant de développer ses exportations et de rééquilibrer sa balance commerciale ».

Le résultat ? « Nous vivons la pire situation qu’ait connue le pays depuis des décennies, conclut Ferreira do Amaral dans le Diário económico. Le Portugal est dans l’impasse, il n’a aucun avenir : les jeunes n’ont pas d’emploi, ils doivent ou bien émigrer ou bien pointer au chômage ; le pays n’a plus aucune source de croissance ; dans le même temps, la dette extérieure augmente pour atteindre des niveaux historiques. » Revenir à l’escudo, qui serait dévalué, permettrait à ses yeux de restaurer la compétitivité du Portugal : « Quand on réduit la valeur d’une monnaie, explique le professeur d’économie, c’est comme si on subventionnait les productions agricole et industrielle, ainsi que le tourisme. L’inverse se produit quand on a une monnaie très forte : l’activité est pénalisée et les entreprises, qui ne sont plus capables de rivaliser à l’international, se replient sur le marché intérieur et les secteurs protégés de la concurrence extérieure, comme l’immobilier. »

Ferreira do Amaral le martèle : l’euro est au service de l’Allemagne, qui veut une monnaie unique forte. Et s’il admet, face aux récents sondages, que la majorité des Portugais n’approuve pas encore une sortie de l’union monétaire, l’économiste assure pourtant que « la majorité de la population s’est déjà aperçue que l’austérité ne donnait aucun résultat ». Quoi qu’il en soit, son livre aura jeté un pavé dans la mare, relançant le débat dans un pays où tous les partis politiques, à l’exception notable du parti communiste – quatrième formation à l’Assemblée – sont favorables à l’euro.

Pelevine le cynique

Avec Batman Apollo, Viktor Pelevine offre une suite à Empire V, sorti en 2006. Mêmes personnages principaux, même univers fantasmagorique peuplé de vampires qui ont pris le contrôle de l’humanité. Même critique de la société de consommation : au sommet de la chaîne alimentaire, les vampires se nourrissent de bablos, « une sorte de quintessence des passions humaines, matérialisée par l’argent », explique Svobodnaïa Pressa. Ce qu’il y a de nouveau, c’est la contestation citoyenne sans précédent qui a ébranlé la Russie en 2012, et dont l’auteur livre une image caricaturale. Dénigrement de l’opposition, jeux de mots douteux sur les jeunes femmes du groupe Pussy Riot… Une satire corrosive de la Russie actuelle que la presse, cette fois, n’a pas beaucoup appréciée : « ennuyeux » pour Kommersant, « repoussant et impénétrable » pour Gazeta. « Si l’univers de Pelevine, imprégné de cynisme, a dominé la littérature russe des quinze dernières années », conclut pour sa part Ogoniok, aujourd’hui, cela « ne fonctionne plus ». Batman Apollo est pourtant en tête des ventes depuis sa sortie en mars dernier.

Meilleures ventes d’essais en Pologne : les visages de la dictature

1 Dowod. Prawdziwa historia chirurga, ktory przekroczyl… (La preuve du paradis), du Dr Eben Alexander III, Znak

2 Towarzyszka panienka (« Camarade Mademoiselle »), de Monika Jaruzelska, Czerwone i Czarne

3 Kobiety dyktatorów II (Femmes de dictateurs 2), de Diane Ducret, Znak

4 Jerzy Urban, de Jerzy Urban et Marta Stremecka, Czerwone i Czarne

5 Tanczaca Eurydyka. Anna German we wspomnieniach (« Eurydice dansante. Souvenirs d’Anna German »), de Mariola Pryzwan, Marginesy

6 Anna German o sobie (« Anna German par elle-même »), de Mariola Pryzwan, MG

7 Soldat. Od Leningradu do Berlina. Frontowa prawda (« Le soldat » ), de Nicolaï Nikouline, Karta  

8 Kobiety dyktatorów (Femmes de dictateurs), de Diane Ducret , Znak 

9 Marek Edelman, Zycie do samego konca (« Marek Edelman, la vie jusqu’au bout »), de Witold Beres et Krzysztof Brunetko, Agora

10 Red circle (« Le cercle rouge »), de Brandon Webb et John David Mann, Znak

Gazeta Wyborcza, 19 juin 2013.

Établi chaque mois par la Gazeta Wyborcza – le quotidien de l’ancien opposant Adam Michnik –, le classement des essais les mieux vendus sur les bords de la Vistule en dit long sur l’état de la société polonaise. Le général Jaruzelski, l’homme aux lunettes noires et à la voix métallique qui avait décrété l’état d’urgence en 1981 et livré une guerre impitoyable contre le syndicat Solidarnosc et l’opposition démocratique, fut sans doute l’être le plus haï des années 1980. Mais, aujourd’hui, les Polonais se précipitent pour lire les souvenirs de sa fille Monika, réunis dans « Camarade Mademoiselle ». Elle y décrit sa relation compliquée à un père dont elle ne partageait pas les idées, mais qu’elle accompagnait dans ses voyages. Ainsi raconte-t-elle les rencontres avec Fidel Castro, Kadhafi ou encore Khrouchtchev, les vacances en Crimée avec les familles des généraux russes et les puissants du pacte de Varsovie, où l’enfant s’amusait à espionner les généralissimes dans leur bain… Cela donne un livre un tantinet dérangeant, car on prendrait presque en pitié et la fille et le père, mais écrit d’une plume drôle et alerte. Quant au porte-parole du même général Jaruzelski, aussi détesté que lui à l’époque, Jerzy Urban, il suscite également un immense intérêt : son livre d’entretiens se situe à la 4e place du palmarès. On y découvre la mue politique de cet ancien communiste, porte-parole du gouvernement de 1981 à 1989, devenu entrepreneur privé et rédacteur en chef d’un quotidien anticlérical et libéral, Nie, « non » en polonais.

Fascination pour les dictatures ou passion pour les spectaculaires trajectoires personnelles qu’a engendrée l’histoire du  XXe siècle ? En tout cas, les lecteurs polonais s’arrachent aussi les deux tomes de Femmes de dictateurs de la Française Diane Ducret. Et les deux livres consacrés à la vie de la chanteuse Anna German, très populaire dans la République populaire des années 1960. Le succès de ces deux ouvrages s’explique par l’engouement pour la série qui retrace la vie tragique de cette artiste, victime d’un grave accident de la route puis morte d’un cancer. Autre fait marquant du classement : la présence, à la neuvième place, de la biographie du dernier commandant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, Marek Edelman, signe de l’intérêt croissant de la population pour le passé juif de la Pologne.

Enfin, dans ce pays à plus de 95 % catholique, le témoignage du neurochirurgien américain Eben Alexander, qui prétend détenir la preuve de l’existence de Dieu, est en tête des ventes, comme dans la plupart des pays occidentaux.

Maya Szymanowska est journaliste et reporter, correspondante de RFI et France  24 en Pologne.

Changer l’école

« Une usine à savoir qui tue la créativité », c’est en ces termes que Richard David Precht fustige, dans son dernier ouvrage, le système scolaire allemand, l’un des plus lamentables du monde industrialisé, selon lui.

« La manière dont nous faisons cours à nos enfants est en totale contradiction avec ce que nous savons de la façon dont fonctionne un apprentissage efficace et durable », explique le philosophe dans un entretien au Zeit. Psychologie du développement, science de l’éducation et neurosciences à l’appui, il plaide pour un suivi plus personnalisé des élèves, la suppression des cours magistraux dans certaines matières, comme les mathématiques, et surtout la fin du cloisonnement du savoir en disciplines étanches. « L’école doit fonctionner par projets », en créant des passerelles entre les différentes matières. Il donne ainsi l’exemple d’un projet sur le temps de Goethe : « Le professeur d’allemand enseigne Faust, le professeur d’histoire la situation de l’Allemagne à la fin du XVIIIe siècle, et le professeur de chimie les expériences scientifiques faites à l’époque. »

Amérique à la dérive

À la fin de The Unwinding, George Packer, par ailleurs journaliste au New Yorker, précise : « Bien que le présent ouvrage relève du domaine de l’essai de la première à la dernière ligne, il a une dette envers une œuvre littéraire publiée dans les années 1930 : la superbe trilogie U.S.A. de John Dos Passos, qui attendait depuis trop longtemps d’être actualisée (1). » Le livre de Packer lui doit en effet beaucoup. L’écrivain faisait alterner quatre modes narratifs : de longs récits retraçant dans un style indirect la vie de personnages qui se démènent pour décrocher leur part du rêve américain – et échouent ; de courtes biographies de figures historiques tels Woodrow Wilson ou Thomas Edison ; des « actualités » composées de titres de journaux, d’extraits de chansons, de réclames et autres ; et, enfin, des passages autobiographiques sans ponctuation, baptisés « L’œil de la caméra », qui recourent à la technique du flux de conscience. (2)

U.S.A. devait ainsi offrir un panorama complet de l’Amérique en crise. Ce à quoi s’emploie également George Packer dans The Unwinding, tableau global d’un pays profondément désemparé. À ceci près que l’accent est cette fois mis sur une démocratie virant à la ploutocratie, avec pour toile de fond la crise financière de 2008 et ses conséquences. Packer nous épargne heureusement ses monologues intérieurs, ce qui, sur la forme, distingue son livre de celui de Dos Passos. Mais, pour le reste, tout y est, à commencer par les longs récits autour de personnages donnés. Il y a par exemple Daniel Price, un homme d’affaires de Caroline du Nord qui s’est mis en tête de revigorer l’économie locale en substituant la production et la vente de biocarburants au vieux modèle agraire hérité de l’époque jeffersonienne. Et puis cette Afro-Américaine, Tammy Thomas, mise à la porte de son usine de Youngstown, qui entreprend de développer des programmes de soutien aux populations défavorisées de cette ville en déclin de l’Ohio. Ou encore le lobbyiste Jeff Connaughton, un juriste de Washington parti en croisade pour une véritable régulation des opérations à Wall Street. Sans oublier la quête d’immortalité, au sens propre, de Peter Thiel, ce milliardaire qui, fortune faite dans le secteur des nouvelles technologies, s’est lancé dans un vaste projet scientifique visant à repousser les limites du vieillissement (3). Dans le sillage de Dos Passos, Packer nous offre aussi sa version des « actualités » à travers des collages – fragments assemblés sur une page de journaux, de publicités, de paroles de chansons, d’images de films ou encore d’émissions de télévision. Enfin, de courtes notes biographiques émaillent le livre, consacrées à des personnalités aussi diverses que la présentatrice superstar Oprah Winfrey, le républicain Newt Gringrich, ou Sam Walton, feu le fondateur des supermarchés Walmart.

The Unwinding se veut, entre autres, l’héritier d’un courant quelque peu négligé de la littérature américaine du XXe siècle. Packer s’inscrit en effet dans la lignée non seulement de Dos Passos, mais aussi de Sinclair Lewis et de John Steinbeck. Autant d’auteurs ouvertement engagés, marqués par le réalisme social, et depuis longtemps éclipsés par les représentants de l’école moderniste (Hemingway, Faulkner et Scott Fitzgerald), davantage préoccupés par l’exploration de la langue et des techniques littéraires. « L’œil de la caméra » chez Dos Passos pourrait à cet égard attester une certaine recherche d’innovation formelle, mais l’écrivain ne faisait qu’emprunter là à Joyce et à Virginia Woolf : jugée peu originale, la présence de ce procédé dans la trilogie U.S.A. explique d’ailleurs pourquoi la réputation de Dos Passos s’est à ce point dégradée chez les spécialistes depuis les années 1950.

Cependant, quels que soient les mérites de l’école moderniste, les lecteurs n’ont manifestement pas étanché leur soif des grandes fresques sociales. Des romanciers comme Tom Wolfe ou Russell Banks y répondent en partie. Mais c’est aussi le cas de certaines formes très travaillées de non-fiction, dont The Unwinding offre l’exemple, où le reportage intensif est transcendé par une grande puissance narrative.

Ce que donne à voir le livre est accablant : le déclin économique du Piedmont, cette région de Caroline du Nord où vit Daniel Price, dont les champs de tabac, le textile et les usines de meubles firent jadis la richesse, est déchirant ; la désindustrialisation de Youngstown, à laquelle personne ne semblait non plus s’attendre, est tout aussi poignante. Il y a une dimension véritablement héroïque dans le combat que mènent Daniel Price et Tammy Thomas pour construire leur vie dans ce paysage de décombres.

Price est un personnage ambigu, qui puise son inspiration dans des classiques du développement personnel comme Réfléchissez et devenez riche, de Napoleon Hill, et les œuvres du philosophe et mystique Ralph Waldo Trine, deux grands avocats de la puissance de l’esprit, emblématiques de l’indécrottable optimisme américain. Ainsi Price n’a-t-il pas simplement entrepris de mettre sur pied une petite affaire prospère ; il veut transformer l’économie du pays tout entier. Mais il fait preuve de négligence et finit par se fâcher avec son associé, transformant son entreprise en un gouffre financier. À la fin du livre, pourtant, il n’a pas baissé les bras. Il reste persuadé que son idée de transformer les huiles usagées des restaurants en carburant pour les bus scolaires est bonne, et qu’elle fera sa fortune.

Par contraste, tout chez Tammy Thomas inspire la sympathie. Elle, dont la mère était accro à l’héroïne, fait tout ce qu’elle peut pour élever seule ses trois enfants. « Tu ne seras jamais rien qu’une putain d’assistée », lui a lancé un jour son père, à qui l’histoire sembla un temps donner raison. Mais s’il y a bien un défaut que la jeune femme n’a pas, c’est la paresse. Dure au mal, elle travaille à la chaîne dans des conditions extrêmement pénibles, jusqu’au jour où son poste est supprimé. (Comme le dit l’un de ses amis : « La plupart des gens ne survivraient pas dans une usine. Mitt Romney mourrait au bout d’une semaine. ») Après son licenciement, Tammy Thomas recommence à trimer, mais cette fois comme travailleuse sociale. Elle participe notamment à la conception d’une carte détaillée de tous les terrains disponibles et de toutes les maisons abandonnées de Youngstown (leur démolition est l’un des principaux objectifs de l’organisation au sein de laquelle œuvre la jeune femme).

Mais deux histoires, en particulier, sont inoubliables. La première se déroule à Tampa, en Floride, qui fut le théâtre d’une bulle immobilière caractéristique de l’avant-crise aux États-Unis. Au plus fort de la spéculation, d’immenses lotissements se sont mis à jaillir des terres autour de la ville, avec ceci de notable qu’ils n’étaient dotés d’aucun équipement du type salle associative ou caserne de pompier, ni bien entendu d’un quelconque système de transports publics. Ces quartiers de maisons uniformes n’étaient pas conçus pour être habités, mais revendus. Il en résulta une sorte de no man’s land. « Sur les parcelles, les promoteurs avaient bâti des logements pareils à des bunkers, dotés de fenêtres minuscules, sans les cours et les vérandas qui conviennent à l’habitat de cette région chaude, mais avec des climatiseurs fonctionnant à longueur de journée dans une obscurité de caverne », écrit Packer. « À l’intérieur, les familles passaient leur temps à regarder la télévision sur leurs écrans plats, dans des salons au sol recouvert de moquette, les stores baissés pour ne pas être gênés par la lumière du soleil. À l’extérieur, le long, très long, ruban de rues bordées de maisons toutes identiques s’étendait sans que la moindre ombre ne vienne le rafraîchir. Dès lors, les habitants n’avaient aucune raison de se promener à pied ; ils allaient de leur voiture à leur allée et de leur allée à leur maison sans jamais croiser leurs voisins. » La suite de ce triste scénario est connue : après l’éclatement de la bulle, les saisies se sont multipliées, laissant sur la paille bon nombre de propriétaires passés en l’espace de quelques mois du statut de quasi-millionnaires à celui de sans-abri.

L’histoire de Jeff Connaughton fait elle aussi froid dans le dos. L’homme a commencé sa carrière dans l’équipe de campagne d’un certain Joe Biden, qui n’était alors que sénateur – un démocrate tendance libérale, devenu depuis vice-président des États-Unis, dont l’image sympathique s’estompe à mesure qu’on lit des portraits de lui… Ainsi apprend-on ici qu’il avait à l’époque la charmante habitude de traiter ses collaborateurs de « sombres connards ». Une fois affranchi de cet esclavage, Connaughton a rejoint l’administration Clinton. Il arrivait parfois au président de prendre les bonnes décisions, mais, à la Maison-Blanche, le rang compte plus que l’intégrité. Celui qui veut du pouvoir doit l’arracher. « On n’attendait pas d’être convié aux réunions. Si on voulait en être, on se pointait, c’est tout », rapporte Packer. Après son passage à la Maison-Blanche, Connaughton décide de « pantoufler », selon l’expression en vigueur, et se fait embaucher chez Quinn Gillespie, une grande firme de lobbying. L’argent est son unique motivation. À Packer, il raconte les dessous du métier, comme par exemple la façon dont se déroule une collecte de fonds – disons pour un sénateur : « Chez Quinn Gillespie, pour ce genre de chose, on organisait classiquement un petit déjeuner dans la salle de conférences de la firme, un buffet complet », écrit Packer. Chaque fois, le maître de cérémonie faisait une présentation obséquieuse du sénateur, lequel « gratifiait son auditoire de quelques blagues vaseuses. Les clients riaient, et puis on passait aux choses sérieuses ». Pris de remords – après avoir empoché quelques millions de dollars –, Connaughton se mit ensuite au service d’un sénateur réellement désireux de remettre de l’ordre à Wall Street. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi aucun des financiers responsables de la crise, avec leurs opérations douteuses, n’est allé en prison ? L’explication se trouve dans les pages du livre, gracieusement offerte par Jeff Connaughton.

Les courtes biographies de personnalités insérées ici et là renforcent encore l’image d’un pays où les riches ont triomphé des classes moyennes et ouvrières à l’agonie. La saga de Sam Walton est, à cet égard, fort instructive. Lui, dont les enseignes discount ont littéralement « balayé » les petites pharmacies et les quincailleries de quantité de trous perdus en Amérique, a vécu suffisamment longtemps pour se voir remettre des mains de George Bush Senior, dans sa ville natale de Bentonville, dans l’Arkansas, l’une des plus prestigieuses décorations du pays (la médaille présidentielle de la Liberté). Officiellement devenu l’homme le plus riche d’Amérique, « Walton continuait néanmoins de se faire couper les cheveux pour 5 dollars dans un salon du sud de Bentonville, sans jamais laisser le moindre pourboire ».

La thèse qui sous-tend l’ensemble du propos de Packer est bien connue. La crise de 1929 a débouché sur des systèmes de régulation capables d’empêcher les banques de « faire n’importe quoi avec votre argent », selon sa propre expression ; cette régulation allait de pair avec un contrôle strict de la Bourse ; et les années d’après guerre ont en conséquence représenté, toujours d’après Packer, l’« âge d’or de la vie économique américaine » : pas de crises financières, pas d’effondrement de la production, pas de périodes de stagnation. C’est une thèse dont les experts, les universitaires et les idéologues ne cesseront sans doute jamais de débattre. Packer pense aussi qu’une « nouvelle cohésion » pourrait naître de cette « dislocation », ainsi qu’il appelle le récent effondrement de l’économie. Peut-être sommes-nous à l’aube d’une ère nouvelle, qui verra l’immense créativité de l’Amérique, et son sens toujours vivace de la démocratie, forger une vie meilleure pour les citoyens de cette république. En attendant, The Unwinding offre, à tout le moins, un brillant plaidoyer en faveur des déshérités. Dos Passos serait fier.

 

Cet article est paru dans le National Post (Toronto), le 31 mai 2013. Il a été traduit par Delphine Veaudor.