À Beyrouth, Karim revit Hind telle qu’il la voyait auparavant. Elle n’avait pas changé, et semblait même avoir gagné en jeunesse et en vivacité. Il s’attendait à une femme au corps flétri après trois accouchements, sentant les odeurs de cuisine et la poussière du ménage, se plaignant sans cesse, et fut surpris par sa peau brune, tannée par le soleil, qui lui donnait l’aspect d’un beau fruit mûri au soleil.
Karim avait tourné le dos à Beyrouth en quittant cette jeune fille qui l’avait longtemps habité. Il n’avait pas menti à Dany en disant qu’il ne l’avait jamais trompée, et ce n’était pas par pudeur ou par fidélité, mais parce qu’il en était incapable. Sa saveur, qui ressemblait à celle des fruits de mer, restait accrochée à ses sens.
Un jour, ils étaient allés profiter de la mer près d’Al-Rawché. Hind nageait sur le dos entre les deux rochers, et il l’avait rejointe, pour tourner autour d’elle, plonger sous elle tandis qu’elle s’abandonnait complètement aux bruits de la mer et des vagues, envoûtée par le soleil, l’eau et le sel, comme si elle était seule, n’écoutant pas les appels de son amant.
« J’en ai assez, je suis fatigué. Rentrons », lui dit-il.
Elle lui proposa de rentrer seul s’il le désirait. Elle, elle voulait nager jusqu’à la grotte.
C’était une sorte de rituel. Elle démarrait entre les deux rochers en face de la corniche Manara, puis atteignait le grand rocher, nageait longtemps sur le dos au milieu de la faille creusée par le temps, faisant de la partie inférieure une voûte sous laquelle coulait l’eau. Là, elle fermait les yeux et s’abandonnait aux éclaboussures des vagues qui giclaient du rocher et recouvraient son corps de gouttelettes colorées scintillant au soleil. Puis elle tournait sur elle-même et nageait jusqu’au bassin que les Français avaient appelé « la grotte aux Pigeons ». Là, elle pénétrait dans l’obscurité de l’eau et disparaissait. Karim n’était entré dans la grotte qu’une seule fois, il nageait à ses côtés, avait pénétré dans l’obscurité, puis s’était exclamé qu’il avait besoin d’air, qu’il étouffait. En faisant demi-tour, il l’avait entendue éclater de rire. Puis il l’avait attendue à l’entrée de la grotte. À son retour, un quart d’heure plus tard, il lui avait dit qu’il craignait pour elle les bêtes marines.
– Et pourquoi tu n’es pas revenu me sauver ? dit-elle en riant.
– J’ai eu peur.
– Tu as eu peur pour moi ou pour toi ?
Il l’attendait à l’entrée de la grotte avant de reprendre la barque à fond plat pour rejoindre le Sporting Club où ils avaient l’habitude de siroter un jus d’orange.
Karim n’était pas loquace, il lui avait parlé de Dany et de quelques autres camarades fedayin, mais Hind n’était pas très intéressée.
« Vous êtes comme les hommes qui jouent aux cartes en se disant allons tuer le temps. Non seulement vous allez tuer le temps, mais vous allez vous entretuer et tuer des gens autour de vous. »
Karim refusait de lâcher prise face aux paroles de cette belle fille bronzée par le soleil et la mer, qui allait partager sa vie. Il se disait qu’elle changerait sûrement d’avis avec le temps.
En s’allongeant sur une chaise longue au club, elle dit qu’elle avait fait un rêve horrible trois jours plus tôt, mais qu’elle ne voulait pas le raconter pour éviter de lui donner trop de réalité. Puis elle changea d’avis et décida de le lui raconter, car aujourd’hui, pour la première fois, elle avait eu peur dans l’obscurité de la grotte.
C’était un long rêve qui avait duré toute la nuit, elle s’en souvenait entièrement et elle en avait eu peur.
« Les rêves expriment nos désirs refoulés, dit Karim. Vas-y, raconte, voyons quels sont tes désirs. »
Il s’assit au bord de la chaise, alluma une Gauloise sans filtre, inhala profondément une première bouffée et attendit.
« Quel est ce tabac qui sent si mauvais ? »
Il répondit que le tabac brun était moins nocif pour la santé tout en étant plus intense. Il ne dit pas qu’il s’était laissé influencer par Dany et que le tabac français était désormais à la mode dans la gauche libanaise après la révolution de Mai 68 en France.
« Je nageais avec toi sous le Rawché et comme d’habitude je t’ai laissé pour entrer dans la grotte. Il faisait sombre, l’eau était très froide, j’ai senti qu’elle me collait à la peau. J’ai eu peur et j’ai essayé de sortir. Je me suis dirigée vers l’entrée et, au lieu de voir la lumière, j’ai eu l’impression que l’obscurité devenait plus dense. D’habitude, au moment de sortir, le plus beau spectacle au monde s’offre à moi : le soleil se couche presque au ras de l’eau dans la grotte, la lumière surgit des profondeurs de l’eau. Je me suis retournée encore une fois pour trouver l’entrée, mais je n’arrivais pas à m’orienter, j’ai tourné en rond et j’ai crié, je n’ai pas entendu ma voix, j’étais comme aphone. Je savais que personne ne viendrait à mon secours.
– J’étais où, moi ? demanda Karim.
– Tu avais disparu, répondit Hind. J’étais seule, j’ai appelé mon père. Je ne sais pas comment l’idée m’est venue d’appeler quelqu’un que je ne connaissais qu’en photo. Au lieu de venir à mon secours, il était à la maison, en train de siroter un whisky, alors que ma mère faisait des allers-retours entre le salon et la cuisine pour préparer le déjeuner. On sonne à la porte, ma mère m’a dit d’aller ouvrir, j’ai couru, mais j’ai trouvé la porte ouverte et un grand homme était là avec un revolver à la main. Il a tiré sur moi dès qu’il m’a vue, j’ai vu le sang gicler de mon épaule, mais je ne suis pas tombée. Ma mère a hurlé que son mari avait tué sa fille et je l’ai vue se frapper la tête et crier que j’étais morte. J’ai tendu le bras vers mon père et je lui ai dit à voix basse : au secours, père ! Puis j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu mon père couché par terre, et l’homme que ma mère avait appelé son mari était sur lui. Je suis tombée, et soudain j’étais en train de nager dans la mer. Le ciel était bleu et la mer calme, étale, mon père nageait à côté de moi. En parvenant au Rocher, j’ai constaté qu’il était en train de sombrer, comme un navire et, au lieu de s’appuyer sur le petit rocher, le grand rocher l’a percuté et ils ont sombré tous les deux. J’ai vu comment le rocher se noyait dans l’eau, je me suis mise à pleurer en me demandant comment les gens allaient pouvoir reconnaître Beyrouth désormais. Si le Rawché disparaissait, Beyrouth disparaîtrait aussi. Qui me reconnaîtrait si je n’avais plus de nom. Je me noyais aussi, j’ai crié vers mon père. Tout était sombre et j’étais coincée au fond de la grotte.
– Et après ?
– Après, je me suis réveillée en frissonnant. Je suis allée à la cuisine pour boire un verre d’eau, j’ai vu ma mère assise dans le noir en train de fumer. Je me suis approchée pour l’embrasser et j’ai vu que son visage était inondé de larmes. Elle sanglotait en silence. Je voulais lui dire que le Rawché s’était noyé, mais quand je l’ai vue en larmes j’ai gardé le silence et je suis retournée dans ma chambre.
Pour la première fois, Hind avait eu peur de la mer et de la grotte. C’était au début du mois d’avril 1975 (1), le soleil printanier ne parvenait pas à dissiper la fraîcheur de l’air marin. Hind nageait toute l’année, elle aimait le choc de l’eau froide qui ravivait le cœur et activait la circulation sanguine. Karim n’aimait pas le froid, il avait essayé à maintes reprises de convaincre Hind d’abandonner cette habitude de nager toute l’année, mais en vain.
Assis sur sa chaise, enroulé dans une serviette pour se protéger du vent frais qui s’infiltrait dans ses pores, il écoutait le songe de Hind, allongée en bikini sur le dos, les yeux fermés.
– Qu’en dis-tu ?
– Je n’en sais rien. C’est un songe bien étrange. Je sais juste que, lorsqu’on rêve de la mer, cela correspond au désir sexuel refoulé. Mais ton rêve est très complexe.
– Comme les rêves de Milia. J’ai bien peur qu’il ne m’arrive la même chose qu’à elle.
– Qui est Milia ? demanda Karim.
– Nous étions les voisins de ses neveux. Ma mère m’a raconté des histoires étranges à son sujet. Ses rêves se réalisaient et tout le monde les craignait.
– Et après ?
– Après ? Je n’en sais rien.
Il dit que le meilleur remède aux songes était de les oublier, il dit aussi qu’il avait froid et qu’il voulait se rhabiller.
Lorsque la guerre éclata, il raconta à Dany que sa copine avait prédit la guerre en rêvant que le Rawché s’était noyé et que ce symbole, fabriqué par les Français et exhibé sur toutes les cartes postales comme l’incarnation de Beyrouth au temps du Mandat, devait disparaître avec l’ancien Liban.
Dany s’était contenté d’un sourire hautain. Il l’avait écouté sans l’interrompre avant de prononcer sa célèbre phrase réfutant les thèses freudiennes qui faisaient de l’homme l’esclave des zones obscures appelées « inconscient ». En France, Karim découvrirait que les Français n’avaient rien à voir avec le nom du Rawché. À Montpellier, en discutant avec Talal du film de Maroun Bagdadi (2), le songe de Hind lui était revenu à l’esprit. Il avait dit à Talal que le film devait s’achever par la disparition du Rocher, et lui avait raconté l’histoire du symbole du Mandat qui devait disparaître.
– Quel rapport avec les Français ? demanda Talal.
– Ils ont donné le nom de Rawché à tout le quartier, ça vient du mot « rocher » en français.
Talal n’eut pas le sourire hautain de Dany, mais il expliqua au médecin libanais qu’il s’agissait d’une rumeur, que les Français n’avaient rien à voir avec l’histoire. « Le mot Rawché est d’origine syriaque et signifie “tête”. C’était le nom du rocher de Ras Beyrouth, ou cap Beyrouth, selon nos ancêtres qui parlaient le syriaque. Notre ignorance nous a fait croire que c’était une invention française. Les Français ont appelé le quartier “grotte aux Pigeons”, d’après la grotte qui se trouve près du rocher, alors que ce dernier possédait un nom syriaque à cent pour cent. » Talal ajouta que sa mère, qui était une femme vraiment bizarre, lui avait raconté cette histoire : « Elle m’a appelé de Beyrouth, alors que les roquettes pleuvaient, pour me parler de ses découvertes linguistiques. Elle m’a dit que le dictionnaire et les œuvres d’Anis Freiha (3) sont le meilleur moyen d’oublier la guerre. »
Karim n’était pas très lié avec Talal, il le rencontrait de temps en temps au bar, ils prenaient une bière en bavardant. Il avait revu Maroun Bagdadi par son entremise et voici qu’il venait lui apporter maintenant une autre interprétation du songe de Hind.
Ce texte est extrait du roman Sinalcol, d’Elias Khoury, à paraître aux éditions Actes Sud le 4 septembre. Il a été traduit de l’arabe par Rania Samara.