Le Guépard à Caracas

« Il y a dans toute société une certaine dose de “guépardisme” », écrit la journaliste vénézuélienne Giuliana Chiappe dans les colonnes du quotidien El Universal, en référence au phénomène analysé par l’écrivain sicilien Giuseppe di Lampedusa dans son célèbre roman. Publié en 1958, Le Guépard décrit « la façon dont les individus s’adaptent – bien plus vite qu’on ne pense – aux changements de pouvoir, adhérant à ces nouveaux systèmes que, dans le fond, ils rejettent, mais dont ils cherchent à tirer avantage », explique Chiappe. Véritable métaphore de la crise politique qui secoue le Venezuela, Nosotros todos, premier roman de Manuel Acedo Sucre, avocat d’affaires de Caracas, est une version latino-américaine du Guépard, qui brosse le portrait d’une société marquée par quatorze années de chavisme. Sorti en novembre 2012, quelques mois avant le décès d’Hugo Chávez, l’ouvrage en est déjà à sa quatrième réimpression.

La structure du roman est conçue sur le mode d’une conjugaison verbale, dont les quatre chapitres décrivent successivement les personnages de « Moi, le banquier », « Toi, la dépravée », « Lui, l’opérateur » et « Nous tous ». « Moi, le banquier » est un riche Vénézuélien qui a émigré aux États-Unis dans les années 1990 et qui, « alors qu’il faisait partie du gratin de la finance mondiale, s’est mis en tête dix ans plus tard, en pleine Révolution bolivarienne, de rentrer au pays, pour mieux connaître le monstre de l’intérieur », rapporte Michelle Roche Rodríguez dans El Nacional. « Toi, la dépravée », pour sa part, « connaît la frustration depuis le jour où elle est entrée dans la très sélective école de Sœurs où ses parents l’avaient inscrite », poursuit El Nacional. Quant à « Lui, l’opérateur », c’est le dernier « rejeton d’une de ses vieilles familles ruinées de Caracas, prêt à tout pour l’argent ». Trois personnages qui incarnent, pour le romancier, autant de stéréotypes de cette classe moyenne qui survit à Caracas – vieilles familles et nouveaux riches confondus.

« Je voulais décrire cette “bolibourgeoisie”, cette bourgeoisie bolivarienne que le chavisme a engendrée », déclare l’auteur à El Universal : « Les arrivistes, les fonctionnaires complaisants qui profitent des circonstances politiques… Je voulais décrire comment tout cela fonctionne, comment se déroule le processus d’adaptation de certains groupes sociaux à la réalité que les Vénézuéliens vivent tous. » Car « moi, toi, lui » ne sont finalement que des émanations de ce « Nous tous » éponyme qui incarne, selon les mots mêmes de l’écrivain, « l’archétype d’une société trop accommodante, polymorphe, avide de consommation et d’argent facile ».

Retour en Bohême

Rybí Krev n’est pas un roman écolo. Certes, l’ouvrage raconte la construction, à partir de 1987, de la centrale nucléaire de Temelín dans le sud de la Bohême, projet communiste lourd de conséquences pour la population locale. « Mais cet événement ne sert que de toile de fond », affirme le site iLiteratura. Rybí Krev est avant tout une chronique rurale et familiale. C’est l’histoire d’Hana qui, trente ans après avoir quitté l’un des villages condamnés, est de retour, décidée à faire face à ceux qu’elle avait laissés : son père, un paysan buté, son taulard de frère, ses anciennes amies et son premier amour.

Originaire de la région, Jirí Hajícek connaît bien le terrain et sait décrire les paysages de la Bohême avec sensibilité. « La campagne se ressent jusque dans son style, sobre et réaliste », note l’hebdomadaire Respekt. Des adjectifs repris par le quotidien Hospodárˇské noviny, qui conclut : « Plusieurs auteurs tchèques sont capables d’écrire une phrase mieux que lui. Mais pas un roman. » Pour preuve, ce discret auteur vient de remporter pour la deuxième fois le prestigieux prix Magnesia Litera.

Saviano est mort, vive Saviano !

Sept ans après le succès planétaire de Gomorra, l’écrivain et journaliste napolitain Roberto Saviano revient avec Zero zero zero, en référence à la cocaïne la plus pure, une « enquête sur le trafic international de cette drogue ». « Le portrait d’une époque obsédée par l’appât du gain et la consommation, lit-on sur la quatrième de couverture. La cocaïne est la denrée la plus utilisée, désirée et commercialisée de notre temps. Elle incarne les rêves d’excès sans limite qui rongent nos vies et notre société. L’or blanc qui enflamme les corps mais détruit les esprits. » Sorti en avril dernier, l’ouvrage, qui s’est vendu à plus de 250 000 exemplaires, divise pourtant la critique.

Curieux mélange des genres, à mi-chemin de l’enquête et de la fiction, ce « vrai-faux roman », selon les mots du Corriere della Sera, peine à convaincre une presse italienne qui a fini par s’agacer de la médiatisation à outrance de Saviano. « Devenu un véritable personnage public, il est omniprésent sur les plateaux de télévision et dans les colonnes des journaux. Commentateur politique, moraliste, prophète, il est devenu une parodie de lui-même », estime l’écrivain Christian Raimo sur le journal en ligne Linkiesta.it. « Dans un style grandiloquent, avec des accents de gourou, il essaie, comme la cocaïne, de susciter chez le lecteur l’excitation suprême. En vain. Les descriptions des guerres entre narcotrafiquants colombiens tombent à plat, qui mêlent les transcriptions de procès-verbaux aux articles de Wikipédia et aux manuels d’histoire contemporaine. » De son côté, la journaliste Stefania Vitulli fustige, dans l’hebdomadaire Panorama, l’ouvrage d’un « journaliste embedded », qui n’apporte que très peu d’idées nouvelles mais égrène des « remerciements au kilomètre à l’intention des forces de l’ordre et des institutions judiciaires du monde entier ».

Pour Federico Varese, professeur de criminologie à Oxford et auteur d’ouvrages de référence sur la mafia russe, le livre de Saviano est victime d’une « énorme machinerie publicitaire qui vend ce livre comme “une enquête sur le trafic international de cocaïne” quand il est publié dans la collection “Romanciers” de la maison d’édition Feltrinelli et ne respecte aucune des conventions du genre : pas de cartes, pas de bibliographie, aucune information détaillée sur les individus interviewés », explique-t-il dans les colonnes de La Stampa. Loin de produire un essai scientifique, le Napolitain a en revanche commis, avec Zero zero zero, « le premier roman expérimental d’enquête », ajoute Varese. « Le moment est venu d’affranchir Saviano de son étiquette de “journaliste” ». Car l’auteur sait excellemment décrire la complexité des êtres, la finesse des frontières entre le bien et le mal. « C’est un grand écrivain italien », conclut le criminologue.

L’éternelle modernité de Diderot

L’idée de la modernité de Diderot court comme un fil invisible à travers le livre que vient de lui consacrer Gerhardt Stenger, une biographie intellectuelle fouillée à la manière de celle de Raymond Trousson il y a quelques années. Elle apparaît à de multiples endroits de sa biographie par Jacques Attali, qui se concentre sur les événements de l’existence de Diderot mais a le mérite d’offrir en abondance au lecteur des échantillons de sa merveilleuse prose : souvent, ils sont présentés comme des textes « d’une extraordinaire modernité ». Diderot, « si actuel, […] si moderne » : cette formule de Jean d’Ormesson résume le sentiment fréquemment exprimé au sujet de l’écrivain dont on célèbre cette année le trois centième anniversaire de la naissance. Pour l’historien des idées Peter Gay, Diderot est « possédé par la fébrilité de l’homme moderne ». Aux yeux du critique P.N. Furbank, il est « un écrivain qui nous parle aujourd’hui d’une manière que Voltaire ne fait pas, sauf dans Candide ».

Une grande familiarité avec le milieu médical

Mais en quel sens exactement Diderot est-il moderne ? On peut dire qu’il l’est en raison de ses idées, par exemple en matière scientifique, domaine dans lequel on le décrit volontiers comme un précurseur du transformisme de Lamarck, voire de l’évolutionnisme de Darwin. Mais s’il maîtrisait admirablement les sciences de son temps (notamment la chimie et les mathématiques), Diderot n’en demeurait pas moins, fondamentalement, un philosophe. Déiste dans ses premiers écrits, il évolua rapidement vers un matérialisme athée d’inspiration biologique – un matérialisme vitaliste différent à la fois de celui de son ami d’Holbach, de celui d’Helvétius et du matérialisme mécaniste développé par La Mettrie dans le sillage de la théorie de l’homme-machine de Descartes. « Pour Diderot », souligne Dominique Lecourt, « le corps humain n’est ni “une machine du genre des hydrauliques”, ni un alambic. Les phénomènes vitaux sont d’un ordre particulier et obéissent à des lois propres ». Cette sensibilité à la spécificité du vivant, notre homme la tenait de sa connaissance de la pensée de Leibniz, mais, surtout, de sa grande familiarité avec le milieu médical : « Pas de livres que je lise plus volontiers que les livres de médecine, pas de conversation plus intéressante pour moi que celle des médecins. »

Dans la Lettre sur les aveugles, essai sur la vision qui contient des réflexions sur la genèse des formes vivantes, Le Rêve de d’Alembert, discussion philosophique imaginaire mettant aux prises le mathématicien, sa maîtresse Mlle de L’Espinasse et le médecin Bordeu, ainsi que dans les Pensées sur l’interprétation de la nature et les Éléments de physiologie, Diderot, s’appuyant notamment sur les travaux de Buffon, formule une série d’hypothèses parfois farfelues mais souvent étonnantes d’intuition : « Pourquoi la longue série des animaux ne serait-elle pas des développements différents d’un seul ? […] Le règne végétal pourrait bien être la source première du règne animal, et avoir pris la sienne dans le règne minéral. » Ainsi que le rappelait François Jacob dans La Logique du vivant, l’idée de transformation ne suffit cependant pas à définir le transformisme ; a fortiori, dira-t-on, la théorie de l’évolution, en l’absence de l’idée du mécanisme de sélection naturelle sur la base de variations spontanées. Les idées de Diderot demeuraient très spéculatives et il n’avançait pas, en scientifique, des preuves à l’appui de ses hypothèses. S’il n’a par conséquent pas joué de véritable rôle dans l’histoire de la biologie, le philosophe, soulignait Jean Rostand, par ses réflexions inspirées et sa puissante imagination a néanmoins très probablement indirectement « contribué à simuler l’esprit des naturalistes et à élargir le champ de leurs préoccupations ». On sait par exemple que Claude Bernard a lu avec beaucoup d’intérêt les Éléments de physiologie et qu’il a même songé un moment à publier les notes qu’il avait prises à leur sujet.

On a souvent raillé l’imprudente prophétie faite par Diderot à propos de l’avenir des mathématiques : « Cette science s’arrêtera tout court où l’auront laissé les Bernoulli, les Euler, les Maupertuis, les Clairaut, les Fontaine, les d’Alembert et les La Grange. » Quelques années plus tard, les travaux de Gauss viendront lui apporter un cinglant démenti, constamment confirmé par la riche histoire des mathématiques depuis lors. Mais cette déclaration fracassante peut être interprétée en termes positifs. De tous les penseurs du XVIIIe siècle, faisait observer Ernst Cassirer, Diderot est celui qui possédait « le flair le plus délié pour tous les mouvements et les transformations de son temps ». À la base de sa prédiction, on peut donc dire qu’il y avait un sentiment juste : « Le point qu’il veut mettre en valeur […] est que les mathématiques ne peuvent plus désormais prétendre au monopole dans le domaine des sciences de la nature. »

La manière dont l’imagination de l’auteur du Rêve de d’Alembert pouvait le conduire très près de certaines vérités scientifiques est bien illustrée par un court passage de sa célèbre fable anthropologique le Supplément au voyage de Bougainville : un « dialogue […] sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas » dans lequel, à partir de la description d’une société tahitienne largement inventée, il entendait faire saisir aux Européens la relativité de leurs idées sur la sexualité et le mariage. Pour expliquer la présence sur une île éloignée d’animaux qui nous sont familiers, un des interlocuteurs avance l’hypothèse que cette terre aujourd’hui isolée pourrait avoir été dans le passé liée au continent, ce qu’on pourrait montrer « par la forme des arrachements ». On a dit que Diderot pressentait là le phénomène de la dérive des continents. Quelques années plus tard, Alexandre von Humboldt attirera effectivement l’attention sur la façon dont les contours de l’Afrique et de l’Amérique du sud s’emboîtent. Mais on sait aujourd’hui que la formation des atolls coralliens comme Tahiti est le produit d’un autre mécanisme que celui évoqué (lié il est vrai à la tectonique des plaques), le volcanisme sous-marin.

Contre la colonisation et l’esclavage

Diderot a-t-il été visionnaire en politique ? Ses idées dans ce domaine étaient moins structurées que celles de Montesquieu, Rousseau ou Condorcet. Mais elles étaient courageuses et vigoureuses et ses vues d’une grande clairvoyance. S’il ne s’est pas mobilisé personnellement au service de la cause de la liberté comme l’a fait Voltaire en défendant la mémoire de Jean Calas et du Chevalier de La Barre, victimes de l’intolérance religieuse et de l’arbitraire royal, Diderot approuvait le combat de l’auteur de Zadig et ne s’en cachait pas (il admirait d’ailleurs davantage Voltaire, qu’il n’a rencontré qu’une fois dans sa vie, comme combattant de la liberté que comme écrivain). Au départ partisan du despotisme éclairé, dans l’article « Autorité politique » de L’Encyclopédie, il énonçait avec force les conditions dans lesquelles à ses yeux le pouvoir devait s’exercer : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. […] Le prince tient de ses sujets mêmes l’autorité qu’il a sur eux ; et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l’État. » Avec le temps, ses idées se sont radicalisées. Ses Observations sur le Nakaz, un traité de philosophie politique rédigé par Catherine de Russie, chez qui il a séjourné quelques mois à la fin de sa vie, sont si virulentes que l’impératrice refusa de les lire. Dans les nombreuses remarques qu’il glisse anonymement dans L’Histoire des deux Indes de l’Abbé Raynal, il dénonce avec éloquence et véhémence la colonisation et l’esclavage. L’Essai sur les règnes de Claude et de Néron, son dernier ouvrage, sous couvert d’une histoire de ces deux empereurs stigmatise avec exaltation toutes les formes de tyrannie. On y trouve aussi un étonnant paragraphe au sujet de la révolution américaine, qui annonce avec cinquante ans d’avance les analyses de Tocqueville. Les antennes de Diderot étaient aussi sensibles en politique que dans les autres domaines. Il est certain qu’il a vu venir la Révolution française, qui éclatera cinq après sa mort. Il n’est pas sûr qu’il se serait réjoui de la forme qu’elle a prise.

Sur certains points, ses positions sont plus ambiguës. Dans son essai Sur les femmes, Diderot déplore avec compassion et lucidité le sort fait aux femmes, dans les régions civilisées du monde autant que les pays sauvages : « Dans presque toutes les contrées, la cruauté des lois civiles s’est réunie contre les femmes à la cruauté de la nature. Elles ont été traitées comme des enfants imbéciles. » Mais il entérine aussi les préjugés médicaux du temps, selon lesquels les femmes sont totalement dominées par leur physiologie, magnifiant et exagérant même les stéréotypes traditionnels, fait remarquer Gerhardt Stenger, par sa rhétorique enflammée et hyperbolique. Comme le montrent ses annotations à l’ouvrage du juriste italien Cesare Beccaria Des délits et des peines, Diderot n’était pas hostile par principe à la peine de mort, à laquelle il attribuait un pouvoir dissuasif. Et s’il était opposé à la « question préliminaire » appliquée pour obtenir des aveux, il ne refusait pas l’idée de l’usage de la torture pour prévenir la mort d’innocents.

Une nouvelle façon d’écrire de la philosophie

Diderot est aussi déclaré moderne pour avoir été un inventeur, un innovateur. Éric-Emmanuel Schmidt l’a montré avec une particulière netteté : Diderot a inventé à la fois une nouvelle philosophie, qui tourne résolument le dos aux questions scolastiques sur la nature de la pensée, de la substance et de l’entendement, pour se concentrer sur le monde réel et matériel et l’homme, « terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener », et une nouvelle façon d’écrire de la philosophie. Ce faisant, il a aussi imaginé de nouvelles formes littéraires. « [Diderot] a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d’art » déclarent les frères Goncourt dans leur Journal (dans ses Fragments posthumes, Nietzsche reprendra ce jugement sans en mentionner l’origine). Ceci est vrai dans une large mesure. La Religieuse est un roman d’une incontestable nouveauté par l’audace de son sujet, la réclusion des nonnes dans les cloîtres, dont Diderot décrit les effets psychologiques avec perspicacité et une grande finesse : « L’homme est né pour la société. Séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se tournera, mille affections ridicules s’élèveront dans son cœur, des pensées extravagantes germeront dans son esprit. » Avec Le Neveu de rameau, qu’admireront Balzac et Nerval, et Jacques le fataliste, applaudi notamment par Stendhal, on a affaire à des œuvres si surprenantes dans leur construction qu’elles en deviennent inclassables. Conformément à une habitude qui reflète une caractéristique fondamentale de la personnalité de l’écrivain, ces ouvrages sont bâtis autour de dialogues mettant aux prises deux protagonistes dont l’un semble l’incarnation de l’auteur, mais entre lesquels, en réalité, il distribue ses opinions contradictoires. En face du philosophe, Le Neveu de Rameau met en scène un personnage imaginé à partir du parent du musicien, artiste marginal, flamboyant parasite, cynique, profiteur et sans scrupules. Entre les deux hommes s’engage un brillant dialogue sur la morale et la vie en société dont il est bien difficile de déterminer qui, au bout du compte, sort vainqueur. Au beau milieu de la conversation apparaît une réflexion dont Sigmund Freud, toujours prompt à recueillir et citer ce qu’il considérait comme des anticipations de ses idées par les génies littéraires, fit grand cas, en la présentant comme une prémonition de sa théorie du complexe d’Œdipe : « Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère. » Développant un scénario explicitement emprunté à Vie et opinion de Tristram Shandy de Lawrence Sterne, Jacques le fataliste offre au lecteur une vingtaine d’histoires sur le thème de la prédétermination et du libre-arbitre emboîtées les unes dans les autres, racontées par cinq personnes différentes. Dans les années de triomphe du Nouveau roman et du structuralisme, on soutenait volontiers que ces deux romans de Diderot faisaient anticipativement éclater les limites du récit balzacien. On réalise aujourd’hui que leur grande vertu est d’exploiter avec un art consommé et une formidable créativité des idées trouvées chez Rabelais, Cervantès, Swift et Sterne.

Stanislavski et Lee Strasberg

Faire de Diderot l’inventeur d’une nouvelle forme de théâtre peut par contre sembler paradoxal, tant ses œuvres dans ce domaine nous semblent aujourd’hui dépassées. Composées dans un esprit de moralisme édifiant, ses pièces ont pourtant influencé Beaumarchais, Lessing et Schiller. Par leur intermédiaire et par le truchement de ses écrits sur le théâtre, Diderot a contribué à créer, entre la tragédie et la comédie, le nouveau genre du « drame bourgeois ». Un de ses textes les plus célèbres sur l’art dramatique est le Paradoxe sur le comédien dans lequel, curieusement pour quelqu’un qui mettait aussi haut la sensibilité, il affirme que ce qui fait l’acteur de talent n’est pas la capacité à se laisser emporter par les émotions, mais l’aptitude à reproduire l’expression des sentiments par l’analyse et la réflexion. Contestée par certains acteurs et metteurs en scène comme Louis Jouvet, cette thèse a fait l’objet d’un grand intérêt de la part de Constantin Stanislavski et de son disciple Lee Strasberg, fondateur de l’Actor Studio. Une des idées originales de Diderot en matière théâtrale était celle d’un « quatrième mur virtuel » séparant les spectateurs des acteurs. Le réalisateur Sergueï Einsentein s’est plu à y voir une anticipation du cinéma. Contrairement aux vues dominantes à son époque, Diderot défendait aussi la thèse que la danse est un art à part entière, pouvant donner lieu à des spectacles particuliers, plutôt qu’une simple composante de l’opéra-ballet : « Une danse est un poème. Ce poème devrait donc avoir sa représentation séparée. »

Quant à la critique d’art, s’il ne l’a pas à proprement parler inventée, Diderot lui a donné une envergure inédite en rédigeant pour la Correspondance littéraire de Grimm, qui circulait à travers l’Europe dans un cercle restreint de personnalités choisies, des comptes rendus des expositions qui se tenaient tous les deux ans au Louvre, les Salons. Son style étincelant y fait merveille. Ainsi à propos de Boucher, qu’il détestait : « Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d’en voir ; mais je ne veux pas qu’on me les montre. » Ou de Chardin, qu’il adorait : « On s’arrête devant un Chardin, comme d’instinct, comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais. » Parmi les morceaux de bravoure qui émaillent ces pages figure l’enchanteresse « promenade Vernet », une longue excursion imaginaire à travers les paysages montrés dans sept toiles de ce peintre : « Nous voilà partis. Nous causons. Nous marchons. J’allais la tête baissée, selon mon usage ; lorsque je me sens arrêté brusquement par le site que voici. À ma droite, dans le lointain, une montagne élevait son sommet vers la nue. » Cinquante pages ébouriffantes, dans lesquelles la description est constamment interrompue par des digressions philosophiques et des réflexions sur l’art et la vie. Ou l’extraordinaire commentaire du tableau de Greuze La Jeune fille qui pleure son oiseau mort : imaginant, à tort ou à raison, un sous-entendu érotique à la toile (ce que la jeune fille pleure en réalité, c’est la perte de son innocence), l’écrivain y apostrophe affectueusement le personnage : « Mais, petite, votre douleur est bien profonde, bien réfléchie ! Que signifie cet air rêveur et mélancolique ? Quoi ! Pour un oiseau ! Vous ne pleurez pas. Vous êtes affligée, et la pensée accompagne votre affliction. Çà, petite, ouvrez-moi votre cœur parlez-moi vrai […]. Le sujet de ce petit poème est si fin, que beaucoup de personnes ne l’ont pas entendu; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serin. […] Cet enfant pleure autre chose, vous dis-je. »

Un causeur éblouissant

Moderne, Diderot l’est précisément aussi par son style d’une grande liberté et sa langue riche et colorée d’une extrême vivacité, celle qu’on entendait en l’écoutant. Dans un siècle qui a coïncidé avec l’âge d’or de la conversation, ses contemporains, nous rappelle Roland Mortier, « s’accordent à nous le dépeindre comme un causeur éblouissant, poussant l’originalité jusqu’au paradoxe, sautant d’une idée à l’autre avec une parfaite désinvolture, poursuivant un intarissable monologue sans se soucier des timides interventions de l’interlocuteur ». Au témoignage de Dominique-Joseph Garat et de Catherine de Russie, il était aussi un homme aux manières exubérantes qui, dans le feu de l’argumentation, frappait les cuisses de ses auditeurs les plus proches comme si elles étaient les siennes. À côté des Salons, le brio de la sa conversation se reflète dans sa correspondance, plus particulièrement avec Sophie Volland, dans laquelle il s’est mis tout entier.

Aussi conservateur dans sa vie matrimoniale qu’il était libéral dans ses écrits, Diderot traitait sa femme d’une manière tout à fait conventionnelle, la confinant au foyer parce qu’il était terriblement jaloux et ne l’impliquant à aucun titre dans sa vie intellectuelle et sociale. Il était de surcroît enclin à l’infidélité. Sa femme fut donc malheureuse et son mariage pénible, essentiellement par sa faute. Ses grandes aventures de cœur, il les a vécues avec trois de ses maîtresses, Madeleine de Puisieux au début de sa vie, Jeanne-Catherine de Maux à la fin, et, entre les deux, Sophie Volland (prénommée en réalité Louise Henriette), interlocutrice privilégiée à qui il racontait ce qui lui arrivait, rapportait ses conversations, faisait part de ses enthousiasmes et exposait ses vues philosophiques. Diderot a été très amoureux d’elle, au moins durant les premières années (leur liaison dura près de trente ans). Il était en même temps parfaitement conscient de la valeur littéraire des lettres qu’il lui adressait. Une des plus belles est aussi la plus courte, un billet qu’il laissa chez elle un soir où il ne l’y avait pas trouvée, rédigé dans l’obscurité : « Voilà la première fois que j’écris dans les ténèbres : cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres. Je n’en éprouve qu’une : je ne saurais sortir d’ici. L’espoir de vous voir un moment m’y retient, et j’y continue de vous parler, sans savoir si j’y forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime. »

L’âme et le moteur de L’Encyclopédie

Diderot nous apparaît également moderne en raison du rôle qu’il a joué dans le projet de L’Encyclopédie, dont il a été durant vingt ans l’âme et le moteur, en compagnie de d’Alembert, puis seul. Jacques Proust pour la rédaction et les aspects intellectuels, Robert Darnton pour l’édition matérielle et la diffusion, ont raconté en détail l’histoire de cette entreprise : dix-sept volumes, plus de soixante-dix mille articles liés par un double système de renvois (« par les mots » et « par les choses »), dont quelque cinq mille de la plume de Diderot et plus de dix-sept mille rédigés par le Chevalier de Jaucourt, héros peu connu de L’Encyclopédie qui se ruina pour payer les ouvriers chargés de sa fabrication. L’idée de rassembler toutes les connaissances n’était pas neuve (L’Encyclopédie s’est développée à partir du projet de traduction d’un ouvrage anglais plus modeste mais de même nature). Les fameuses planches qui ont fait la renommée de L’Encyclopédie, ajoutées pour illustrer les articles consacrés aux métiers et aux arts mécaniques, présentent un état des techniques déjà dépassé, puisqu’elles montrent souvent des machines en bois quand s’amorçait la révolution industrielle du charbon et de l’acier. Dans l’ensemble, cependant, il émane de cette aventure un exceptionnel souffle de modernité : l’ambition de Diderot et d’Alembert était de « changer la façon commune de penser », de produire « une révolution dans les esprits ».

Enfin, l’image de modernité qu’offre le philosophe est liée à son cosmopolitisme. Fortement attaché à son pays, casanier et malheureux loin de Paris, il n’en était pas moins un homme des Lumières, « c’est-à-dire d’une civilisation qui refuse de se fixer des frontières » (Jean Fabre). Un homme qui lisait Shaftesbury, Swift, Hobbes, Hume, Gibbon et Locke dans leur langue et qui a entamé sa vie littéraire comme traducteur d’ouvrages en anglais ; qui s’intéressait à la philosophie allemande, entendait l’italien et avait pour grand ami l’abbé napolitain Galiani, dont les vues le conduisirent à abandonner, en économie, les théories conservatrices de ses amis physiocrates. Le destin posthume de Diderot consacrera cette dimension internationale. Goethe (qui traduisit Le Neveu de Rameau), Hegel (qui en livra dans la Phénoménologie de l’esprit une interprétation philosophique notoirement absconse), Marx (dont il était le prosateur favori), Lessing, Jacobi, Schiller, Schlegel et Hoffman, furent ses admirateurs et le public allemand découvrit ses chefs-d’œuvre romanesques avant même les Français. En Angleterre, Coleridge s’enthousiasma pour lui. Les premiers grands ouvrages de synthèse à son sujet, au XIXe siècle, sont les œuvres d’un Allemand (Karl Rosenkranz) et d’un Anglais (John Morley). L’auteur de sa meilleure biographie (Andrew M. Wilson) est américain, et la première revue qui lui a été entièrement consacrée a vu le jour aux États-Unis.

« Contemporain perpétuel »

À l’âge de trente-six ans, Diderot a été enfermé au Donjon de Vincennes pour avoir publié des écrits jugés impies et séditieux, dont Les Bijoux indiscrets, une fantaisie érotique se moquant trop ouvertement des amours de Louis XV et de Mme de Pompadour. Ce séjour derrière les barreaux est célèbre en raison de la visite que lui fit à cette occasion Jean-Jacques Rousseau, avec lequel le liait alors une intense amitié qui prit fin au bout de quinze ans pour une combinaison de raisons personnelles et idéologiques. C’est en effet au cours de cette visite que Rousseau est censé avoir conçu l’idée maîtresse de son Discours sur les sciences et les arts – le progrès engendre la corruption des mœurs –, qui allait devenir la clé de son système de pensée.

Il est aussi notoire qu’après cet épisode Diderot ne publia plus rien qui puisse le mettre en danger, jouant constamment au chat et à la souris avec la censure, nourrissant anonymement la Correspondance littéraire de Grimm, ne diffusant beaucoup de ses textes qu’à un nombre limité de personnes de confiance et conservant par devers lui les manuscrits de ses écrits les plus subversifs, dans la perspective d’une publication posthume. Parce qu’il ne voulait pas se trouver obligé d’édulcorer ses vues les plus audacieuses, il attendait le jugement de la postérité en lançant ses meilleures œuvres comme des bouteilles à la mer (P.N. Furbank), à destination des générations à venir.

Pari risqué, mais qu’il a gagné. Par définition, la modernité est éphémère, elle s’estompe et se dissipe à mesure que ce qui est moderne cesse de l’être. Mais celle de Diderot résiste au passage du temps. Pour quelle raison ? De toutes les figures emblématiques du siècle des Lumières, il est le penseur qui en incarne le mieux et avec le plus d’éclat l’esprit, qu’il définissait lui-même comme l’esprit de la liberté. Mais par son indépendance intellectuelle, sa curiosité inextinguible, sa générosité inépuisable, sa culture classique d’homme fasciné par l’Antiquité, son refus des conventions et des systèmes, sa fantastique vitalité, son humanisme foncier, sa lucidité, son imagination débordante, son étonnante sensibilité, son honnêteté, la spontanéité de son expression, la manière dont il se livre en toute franchise à nous, il échappe aussi à son époque.

Diderot était sceptique (« Le scepticisme est le premier pas vers la vérité »), passionné (« Tout ce que la passion inspire, je le pardonne »), contradictoire et conscient de ses contradictions (« J’enrage d’être empêtré d’une diable de philosophie que mon esprit ne peut s’empêcher d’approuver ni mon cœur de démentir ») et généreux : « Un plaisir qui n’est que pour moi me touche faiblement et dure peu. C’est pour moi et pour mes amis que je réfléchis, que j’écris, que je médite, que j’entends, que je sens. » À l’instar de Montaigne, un homme au tempérament très différent du sien, aussi indolent qu’il crépitait d’énergie, mais avec lequel il se sentait en affinité, Diderot nous apparaît aujourd’hui à la fois comme « un contemporain perpétuel », pour emprunter la belle expression de Jean-Claude Bonnet, et comme un ami en compagnie de qui on ne s’ennuie jamais. C’est ce qui fait qu’il nous semble si proche. Autant qu’à ses idées, à la forme de ses œuvres et à sa langue, l’éternelle modernité de Diderot tient à sa personnalité.

Michel André

Contes de la frontière pakistano-afghane

Un fonctionnaire pakistanais est envoyé comme administrateur au Baloutchistan, dans les années 1950. « N’importe qui d’autre aurait fait des pieds et des mains pour être muté loin de cette région désolée de la frontière du Nord-Ouest, refuge des tribus qui vivent à cheval entre l’Afghanistan et le Pakistan », écrit Ba­sharat Peer dans le Guardian. Pas Jamil Ahmad. Il restera des décennies dans ce coin du monde « aujourd’hui plus communément associé au terrorisme et à la guerre des drones » ; il apprend le pachto, se familiarise avec les peuples nomades qui vivent là, leur consacre même un livre. Ce livre, après trente-cinq ans passés dans les tiroirs, est présenté dans une compétition littéraire qui lui vaut d’être remarqué… et publié. À 78 ans, Jamil Ahmad connaît soudain le succès.

Tout, dans cet ouvrage, est surprenant. À commencer par sa forme, une suite de nouvelles dont le seul dénominateur commun est un jeune nomade orphelin. On y découvre pêle-mêle la destinée d’un couple adultère, l’histoire d’une femme qui préfère être vendue au bordel local qu’humiliée par la seconde épouse de son mari, ou la confrontation entre un chef de tribu et le représentant de l’État dont le vainqueur est le meilleur conteur des deux. Au fil des récits, l’orphelin, le « faucon errant » du titre, « passe d’un protecteur à l’autre, sans un regard en arrière, tour à tour espion, guide, maquereau, laissant le lecteur entrevoir un monde de règles et de codes stricts, où l’individu a bien moins d’importance que la communauté », commente Kamila Shamsee dans The Observer.

Quant à l’auteur – nouvelle surprise –, il parvient à se tenir à égale distance entre deux mondes, le moderne et l’ancien, l’État pakistanais et les tribus irrédentistes, les sédentaires et les nomades. En adoptant un ton qui balance entre récit poétique et constat anthropologique, à la fois « témoignage respectueux envers ce monde de discipline tribale et regard lucide sur sa cruauté », poursuit Kamila Shamsee. Mais il ne faut pas s’y tromper : derrière cette impartialité se dissimule « une critique implacable des États-nations qui ont voulu imposer leurs frontières artificielles à des sociétés plus anciennes et plus fluides », écrit encore Basharat Peer. Symbole de cet affrontement immémorial : la scène où une vieille femme d’une tribu d’éleveurs nomades décide de forcer le passage de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, où ils mènent chaque été paître leurs troupeaux, accès qu’interdisent désormais les troupes d’Islamabad. Elle avance, un coran sur la tête pour se protéger. Deux mitrailleuses ouvrent le feu : « Des hommes, des femmes et des enfants moururent, écrit Jamil Ahmad, et avec eux la conviction de Gul Jana que le Coran allait empêcher une tragédie. »

21 citations glanées dans le numéro 45

• « Et je lui fis mettre sa main sur ma chose jusqu’à ce qu’elle me fît faire la chose avec sa main. » Samuel Pepys

• « De nouveau mon cœur en miettes me pèse. » Ferdinand Beneke

• « Je me suis accroupie au fond et ai pissé jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. » Anne Lister

• « Un humaniste est celui qui se souvient du visage de celles qu’il a fessées. » John Tynan

• « Je me suis enfin laissée aller avec une joie muette entre ces bras dont j’avais si souvent rêvé. » Isabella Robinson

• « J’ai beau détester vivre, mépriser les gens et aspirer à l’oubli, je trouve la vie exaltante. » Arthur Imman

• « Dans ce fauteuil rouge où je suis assis, elle s’est assise. Ses mains ont touché ce tissu rouge que touchent les miennes. » José Fernandez Arroyo

• « Nous nous battons pour établir la supériorité d’une race qui a souffert de discrimination. » Ito Sei

• « Quel autre peuple chante au combat, quel autre peuple part à la mort en chantant ? » Harry Kessler

• « La prison est soudain devenue pour moi un palais, et je ne souhaiterais être nulle part ailleurs. » Sainte Perpétue

• « Maudits bolcheviks. Je les déteste. Tous des hypocrites, des menteurs et d’ignobles individus. » Nina Lougovskaïa

• « Que faire l’après-midi de demain ? Quelques idées : 1. Brandir haut le magnifique étendard rouge de la pensée de Mao Zedong… » Anonyme

• « Celui qui apprend à juger apprend bien assez tôt à quel point les hommes sont méprisables. » Walter M.

• « Qu’ils sont laids les pauvres Juifs qui portent, cousue à leurs vêtements, l’ignoble étoile jaune. » Philippe Jullian

• « Nos corps sont emprisonnés derrière des barreaux, mais nos esprits évoluent, ailes grandes ouvertes. » Suga Kanno

• « Le Führer est merveilleux : il voit les choses en grand, et il fait ce qu’il dit. » Joseph Goebbels

• « Peut-être m’est-il après tout donné de survivre pour témoigner. » Victor Klemperer.

• « Une volonté farouche de s’adapter à la réalité et au diktat a durci les visages. » Jaroslava Lukavská

• « Il paraît que les Juifs vont même devoir donner leurs pull-overs. » Petr Ginz

• « La peur colle ses tentacules à chacun  de nous pour ne plus le lâcher. » Rutka Laskier

• « Je mangeais de la neige en la ramassant là où elle était la plus propre. » Polina Jerebtsova

La force de l’intime

L’adjectif « intime » vient du latin intimus, superlatif de interior. En usage depuis le début du XVIe siècle pour désigner la vie intérieure (souvent dans son rapport à Dieu), le mot est presque aussitôt substantivé (Pascal : « dans l’intime de la volonté de Dieu » ; au siècle suivant, Bossuet : « dans l’intime de ton intime »). Bien qu’on en trouve au moins un exemple dans l’Antiquité et qu’il faille rappeler les surprenants journaux des dames de cour japonaises au XIe siècle, le journal intime proprement dit, c’est-à-dire secret, naît apparemment au XVIe siècle en Angleterre. D’abord surtout le fait d’hommes, il se répand chez les femmes à partir de la fin du XVIIIe siècle.

Dans ce numéro spécial de Books, nous avons volontairement laissé de côté les journaux des écrivains célèbres, qui sont les plus connus et souvent aussi les plus ambigus, car proches de l’œuvre littéraire, quand ils ne sont pas destinés à en faire partie. Nous avons privilégié les textes écrits « dans l’intime de l’intime », destinés soit à demeurer à jamais un dialogue avec soi-même, soit à apporter un témoignage historique, pour le cas parfois improbable où ils seraient préservés. Nous présentons aussi quelques cas hors catégorie, comme le carnet d’un fonctionnaire chinois pendant la Révolution culturelle.

Le trait commun aux journaux intimes non conçus comme une œuvre littéraire est – au moins en principe – l’exigence de vérité. Ce jour-là j’ai vu, pensé, ressenti cela. Je l’ai inscrit tel quel, pour moi, sans les déformations induites par la possibilité du regard de l’autre, du moins de mon vivant. Et je ne reviendrai pas dessus. Comme un pacte d’authenticité devant la mort. C’est la raison de la fascination exercée par le journal réellement intime. L’exact opposé de la déferlante de l’affichage de soi sur les blogs et autres réseaux sociaux à laquelle on assiste aujourd’hui.

Pour tous les goûts

Les deux tiers des journaux intimes sont tenus par une femme et le hasard veut que le premier du genre à nous être parvenu soit celui d’une jeune mère sous l’Empire romain. Chrétienne promise à la fosse aux lions, elle écrit dans sa prison (lire p. 56). Lui fait écho le journal d’une jeune anarchiste japonaise qui attend son exécution (p. 74). Sur un registre aussi tragique, il y a les textes d’adolescents juifs promis à la mort en déportation (p. 90 et 92). Les journaux souvent les plus intéressants émanent de témoins de périodes sombres, qui expriment une résistance impuissante face aux événements : une jeune Tchétchène (p. 93), une lycéenne soviétique (p. 61), une jeune femme juive dans Paris occupé (p. 73), une Pragoise après Munich (p. 87), un Juif allemand sous le IIIe Reich (p. 80). Le journal de Goebbels présente l’envers du décor (p. 76). Plus sereins mais non moins précieux sont les cahiers d’un esthète allemand au tournant de la Première Guerre mondiale (p. 50) et, sur les raisons du déclenchement de celle-ci, un document exceptionnel, les notes prises par le secrétaire particulier du chancelier Bethmann Hollweg (p. 46). Sans prétention historique, les journaux d’un bourgeois anglais du XVIIe siècle (p. 16), allemand au tournant du XIXe (p. 20) ou américain après la Seconde Guerre mondiale (p.  36) sont riches en surprises. Le journal intime, c’est aussi le rapport à la folie (p. 98) et bien sûr à l’amour, qu’il soit romantique (p. 42), coupable (p. 32) ou interdit (p. 24). Entre autres trouvailles, nous publions trois extraits inédits, tirés du journal d’un soldat allemand prisonnier dans un camp soviétique (p. 70), de celui d’un fonctionnaire pendant la Révolution culturelle (p.  68) et d’une jeune femme qui éconduisit poliment Benjamin Constant (p. 30). Spécialiste incontesté des journaux intimes, Philippe Lejeune évoque les multiples fonctions du genre (p. 14), tandis que l’anthropologue argentine Paula Sibilia se penche sur l’affichage de soi à l’ère d’Internet (p. 101).

Books

Philipe Lejeune : « Une psychanalyse sans psychanalyste »

 

Philippe Lejeune est un universitaire français qui s’est spécialisé dans l’étude du journal intime et de l’autobiographie. Il a publié de nombreux ouvrages sur ces thèmes, depuis L’Autobiographie en France (1971) jusqu’à Autogenèses. Brouillons de soi (2013), en passant par « Cher cahier ». Témoignages sur le journal personnel (1990). 

 

« Le journal intime est presque impossible à définir, il y en a de toutes sortes et pour tous les goûts », a dit le romancier anglais William Boyd. Peut-on malgré tout dégager des traits communs ?

Le journal intime, c’est d’abord et surtout une sorte de mémoire de la vie psychique. Il fige le souvenir des faits, et surtout de la façon dont on a, sur le moment, vécu et perçu ces faits. Quand on relit son journal, parfois des décennies plus tard, il nous met face à face avec un ancien nous-même et nous dit : « Mais oui, mon petit, tu as fait ci, tu as pensé ça ! » Cela peut être tout à fait désagréable. L’oubli joue en effet un rôle crucial – sans lui, nous croulerions sous notre passé.

 

Le journal comme garant de ce qui s’est vraiment passé ?

Oui, parce que la mémoire est fallacieuse. Elle reconstruit sans cesse, elle n’arrête pas de changer notre histoire. Prenez Jean-Paul Sartre : entre ses Carnets de la drôle de guerre, écrits au service de météorologie des armées, et Les Mots, une autobiographie datant de 1964, il a carrément changé d’enfance. Dans le premier texte, il a une enfance heureuse, très bourgeoise, pleine de succès amoureux auprès des petites filles, et même d’amorces de succès littéraires. Dans le second, son enfance est devenue une période douloureuse (quoique tout aussi bourgeoise), pleine de refoulements ; il passe du confort de la croyance religieuse à une sorte de religion du littéraire ; il se perçoit même comme un futur raté, en tout cas sur le plan des conquêtes féminines. C’est qu’entre-temps la célébrité est venue au rendez-vous, et il commence à vouloir manipuler son image, consciemment ou non.

 

Ce type de texte est donc à l’opposé de l’autobiographie ?

Oui, celle-ci est écrite après coup, a posteriori, même si elle vient parfois buter sur le présent. L’autobiographie est toujours plus ou moins le reflet d’un projet, d’une mise en scène de soi-même, l’expression de ce que Paul Ricœur appelle une « identité narrative », c’est-à-dire le passé accommodé à la sauce du présent. Alors que le journal intime, lui, est un instantané, un récit en principe spontané.

 

La vraie différence n’est-elle pas plutôt que le journal intime est en principe privé, alors que l’autobiographie est destinée au public ?

Même si on n’en a pas toujours conscience, on écrit toujours son journal intime pour un tiers, un lecteur futur. Ne serait-ce que soi-même – mais un soi-même éloigné dans le temps, qui sera peut-être fort différent du soi existant au moment de la rédaction. De fait, on peut être très surpris à la lecture de son propre journal, avec de longues années de recul : on ne se comprend pas toujours, rétrospectivement – et, parfois même, on ne comprend plus ce que l’on a voulu dire. En outre, de nombreux journaux intimes ont été écrits dans l’intention de les voir lus ou même publiés après la mort.

 

Mais la tenue du journal intime n’est-elle pas foncièrement un acte privé, voire secret ?

Bien des personnes cachent leur journal soigneusement ou inventent des codes, plus ou moins transparents mais souvent indéchiffrables par l’entourage – c’est vrai. Samuel Pepys ou Anne Lister avaient mis au point une sorte d’écriture secrète (lire p. 16 et 24). Benjamin Constant écrivait en français avec l’alphabet grec, pour que sa femme Charlotte ne puisse pas lire son journal (lire p. 30). Adèle Hugo, la fille de Victor, notait ses émois amoureux en verlan. J’ai eu moi-même sous les yeux le journal intime d’une personne qui écrivait parfaitement à l’envers, « en miroir ».

 

Le journal intime est-il une œuvre littéraire ?

C’est une autre différence avec l’autobiographie. L’autobiographie est « écrite » – c’est un exercice technique, très difficile (même si Albert Thibaudet disait de l’autobiographie que c’est « l’art de ceux qui ne sont pas artistes »). Le journal intime, lui, n’a aucune prétention et le plus souvent aucune ambition « littéraire ». Il n’est prisonnier d’aucune exigence formelle. C’est un lieu où l’on n’a pas peur de faire des fautes d’orthographe, d’être bête. Bien sûr, depuis qu’on a pris la fâcheuse habitude de publier les journaux, beaucoup de gens relatent leur intimité en costume-cravate. Mais la plupart continuent de le faire les pieds dans leurs vieilles pantoufles, en s’en fichant. C’est cette spontanéité qui fait le prix, le charme du journal intime. Il est bavard et allusif. En même temps j’ai été frappé en dépouillant nombre de ces textes, censés n’être jamais publiés, de voir à quel point ils étaient propres, sans ratures, comme si leur auteur faisait d’abord une sorte de brouillon rapide dans sa tête. Pour ne pas laisser derrière soi quelque chose de désordonné, de sale…

 

Un journal intime est-il toujours un texte ?

Le plus souvent, mais pas forcément. Il peut être fait de photos, de coupures de journaux, de souvenirs de lecture, de n’importe quoi. L’important, c’est que les entrées en soient datées. Le journal intime est écrit au jour le jour, en tout cas avant qu’on ne connaisse la suite des événements.

À l’origine, c’était souvent un agenda plus ou moins développé, un aide-mémoire, un livre de famille, un livre de bord maritime, un carnet de voyage… Ou encore un livre de comptes (« journal » est aussi un terme de comptabilité). La tradition perdure : celui d’Andy Warhol a commencé comme un relevé de ses dépenses pour le fisc américain. L’essentiel, c’est la fiabilité du souvenir.

 

Pourquoi cette forme d’écriture est-elle si souvent associée à la féminité ?

Chaque fois que je vais dans une papeterie, je suis frappé d’y trouver d’innombrables modèles de carnets avec des petites serrures, et des couleurs « féminines » – rose, mauve, etc. Les deux tiers des diaristes peut-être, aujourd’hui comme hier, sont des femmes, très souvent des adolescentes (1). Je pense qu’il s’agit d’un héritage de l’histoire. Au XVIIe siècle déjà, on voit des femmes rédiger leur « journal spirituel ». Au XIXe, il était de bon ton d’inciter les jeunes filles à tenir leur journal intime, comme à faire de l’aquarelle. L’intention était édificatrice. Il fallait former les futures épouses et les futures mères, qui contrôleraient leurs maris et leurs familles, c’est-à-dire toute la société en fait ! Elles-mêmes enseigneraient cet art à leurs propres filles… L’étonnant est que cette tradition perdure.

 

L’exercice n’a-t-il pas aussi une fonction thérapeutique ?

C’est souvent une sorte de psychanalyse sans psychanalyste. On peut tout raconter à son journal, sans qu’il ne vous fasse payer le moindre centime ! Jacques Lacan avait conseillé à Françoise Giroud de noter au jour le jour le déroulement de la dépression dans laquelle l’avait plongée sa rupture avec Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Aux États-Unis, la writing therapy est devenue un beau marché (lire p. 99). Mais le journal intime peut aussi devenir addictif, presque une sorte de maladie. Le Suisse Amiel, qui a laissé un journal de 17 000 pages, recense indéfiniment ses problèmes. Il les cultive, les soigne, les arrose tous les jours. Il écrit : « Je suis comme un écureuil qui tourne en rond dans sa cage. » L’exercice excessif du journal intime peut conduire au repli sur soi, mais certainement pas à la folie, comme le suggère Harry Matthews, dans son roman Le Journaliste (2) !

 

Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.

Le fétichiste du quotidien

Dans l’ouvrage qui accompagne les onze volumes du Journal de Samuel Pepys, superbement transcrit et édité par Robert Latham et William Matthews, on trouve décrit dans ses moindres détails le contexte londonien de cette chronique. Les rues, les bâtiments officiels de la petite cité encore à moitié en bois, la façon dont ses habitants s’habillaient, ce qu’ils mangeaient, ce qu’ils buvaient, les métiers, les tavernes, les cafés, la circulation dans les artères soigneusement cartographiées – tout cela fait l’objet de nombreuses entrées qui éclairent aussi les tensions politiques et religieuses de la période allant de Cromwell à la Restauration (1), soit de la décennie couverte par le journal jusqu’aux lendemains de la mort de Pepys. Les auteurs sont des universitaires, et un index décrit brièvement chaque personnage figurant dans le journal, ainsi que le gigantesque clan rural des ancêtres et parents de Pepys.

Le long article de Richard Ollard sur la situation et la stratégie de la marine anglaise à cette époque présente un intérêt technique même pour ceux qui, comme moi, ont tout oublié de ce que l’école leur avait appris du conflit anglo-hollandais pour le contrôle de la Manche. Pourquoi les Pays-Bas et l’Angleterre – deux puissances de second ordre, qui plus est alliées de longue date contre « le colosse catholique qui enjambait l’Europe et le Nouveau Monde » [l’Espagne NdlR], l’une et l’autre championne du protestantisme et du gouvernement représentatif – en sont-elles donc venues aux mains ? Par rivalité marchande. Le commerce, généralement considéré comme pacifique par nature, était alors armé jusqu’aux dents. La plupart des navires de commerce de l’époque avaient des canons. L’un des amis de Pepys, le capitaine Cocke, ci-devant marchand de poix et de corde, exprimait bien la position commune des Anglais : « Il n’y a pas assez de place pour deux dans le commerce mondial, l’un de nous doit s’en aller par le fond. »

Tour à tour, Charles Ier, Cromwell et Charles II avaient décidé que les Hollandais étaient « déraisonnables » et que leur tort suprême était de « demander trop et [d’]offrir trop peu ». Les Anglais l’emportèrent de justesse ; mais non sans traverser ce qui apparaît, avec le recul, comme « le moment le plus noir de leur histoire », quand les vaisseaux bataves parvinrent à remonter la rivière Medway, et que Pepys lui-même dut se précipiter à la campagne pour ensevelir son or dans le jardin et jeter sa vaisselle d’argent dans les lieux d’aisance.

Depuis le Moyen Âge, les membres de la tribu Pepys s’étaient lentement élevés de la condition de métayers ou de petits propriétaires à celle d’artisans, d’avocats, voire de membres de la petite noblesse terrienne. Le père de Samuel n’était qu’un pauvre tailleur londonien ayant réussi à s’installer dans la capitale en contournant on ne sait comment les restrictions imposées par la guilde de la profession. Il avait épousé la fille d’un boucher de Whitechapel, et son fils était suffisamment brillant ou doté de relations suffisamment influentes pour entrer à l’école Saint Paul, pré carré de la bonne bourgeoisie, puis finalement à l’université de Cambridge.

Pepys bénéficiait de l’appui des puritains (2), et son ascension fut favorisée par la protection de son cousin germain, Edward Montagu, capitaine de navire et diplomate très influent dans les affaires maritimes anglaises sous Cromwell. Il devint son secrétaire privé et, pendant la crise de la Restauration, Montagu l’emmena avec lui en Hollande lors d’une mission semi-secrète destinée à ramener le nouveau roi Charles II pour le placer sur le trône d’Angleterre. Moment enivrant : notre homme assista, à bord même du bateau, à l’anoblissement de Montagu, qui allait devenir le premier comte de Sandwich.

Le zélé Pepys se montra rapidement un rouage essentiel des affaires maritimes, un serviteur jouissant d’un accès direct au souverain qui, en dépit de sa frivolité, était un défenseur acharné de la puissance navale anglaise. Même dans sa jeunesse, Pepys apparaissait comme un homme d’ordre et d’organisation. C’était le type même de l’administrateur consciencieux qui, dans l’ombre, s’y entendait comme personne pour armer une flotte ; un ambitieux commençant sa journée de travail, l’été, à quatre heures du matin, désireux de grimper le plus haut possible, jamais hostile aux petites « gratifications » ni à la constitution d’une respectable fortune. Pendant les interminables guerres anglo-hollandaises, on l’appelait « le sauveur de la marine royale ».

Et puis, il y a l’autre Pepys, celui qui, neuf années durant, est rentré chez lui chaque soir pour rédiger son journal à la lueur de la chandelle, et s’est arrêté uniquement par crainte de devenir aveugle. Son puritanisme avait fait long feu, quoiqu’il se soit réjoui en assistant à la décapitation de Charles Ier (3). Sa curiosité semblait toujours le pousser à assister aux exécutions.

 

Sérieux et sensuel à la fois

Le charmant portrait de Pepys à 33 ans par John Hayls évoque l’homme tel qu’il est connu des Anglais : l’amateur de musique, sérieux et sensuel à la fois, et le jouisseur, le « bon vivant », comme il se désignait lui-même. Les grands yeux brillent d’une curiosité tranquille. La ride rectiligne entre les arches des sourcils dénote l’homme de réflexion. Ses lèvres sont pleines et sensuelles. Et pour parfaire le tout, la partition qu’il tient dans ses mains est celle de « Beauté, éloigne-toi », l’une des chansons qu’il a écrites.

On ne peut que se demander comment ce carriériste-né pouvait avoir tant de cordes à son arc, et devenir l’auteur du plus sincère et du plus précis des journaux secrets. Certes, il existait chez les puritains une tradition diariste. Mais à qui donc s’adressait Pepys quand il rentrait chez lui à la nuit tombée pour consigner les faits et gestes du jour, brossant du même coup le vivant portrait de lui-même et de Londres ? Se confessait-il à Dieu ?

Peu probable ! Peut-être se contentait-il de L’informer, car le Seigneur devait Lui aussi être amateur d’ordre et d’organisation. Peut-être agissait-il par vanité – Pepys étant bel et bien vaniteux. Mais, en fait, il était surtout intéressé par lui-même, tout comme Montaigne et plus tard Boswell. Au bureau, ses rapports paraissaient écrits dans un anglais très formel ; mais dans son journal, il était naturel et familier, s’exprimant dans un anglais voisin de la langue parlée, truffé de proverbes et de mots de tous les jours aujourd’hui disparus. Il me semble qu’au fond il pratique cette nouvelle « science » que voulait encourager la toute récente Royal Society (4) : la curiosité.

La Royal Society accueillait de grands savants, des expérimentateurs d’un enthousiasme confinant à l’excentricité, voire la folie. Dans son article, le professeur Rupert A. Hall mentionne des expériences de transfusion sanguine d’abord entre chiens puis entre hommes (un mort). Ou une tentative loufoque pour mesurer le poids de l’air. Sans oublier une intéressante communication sur la fabrication du feutre. Mais les débats les plus intéressants portaient sur les nouveaux instruments d’optique, principalement le « verre ardent » et le microscope – du moins pour ce qui est de Pepys. Lui-même possédait l’un de ces nouveaux joujoux. C’était un observateur émerveillé et enthousiaste.

Le microscope – c’est son génie – agrandit et révèle la vie intense et mystérieuse dont sont animées les choses les plus infimes. La principale impression que donne ce journal est celle d’un texte-microscope, révélant les détails minuscules de la vie de Pepys et de la capitale. La plus légère allusion – à la façon dont son épouse française laisse traîner ses habits par terre, à la capture d’une souris qui traverse son bureau et qu’il coince « jusqu’au lendemain » dans un rayonnage, ou à la manière dont on ruse lors des ventes aux enchères – devient un événement.

Alors, pourquoi est-ce un journal secret ? Quand les temps sont incertains, il est politiquement risqué d’accepter systématiquement « cadeaux » et pots-de-vin ; en cas de découverte, par suite de quelque machination partisane, cela peut se révéler dangereux et provoquer la disgrâce. La cachotterie était sage ! Pepys avait de l’audace, mais aussi parfaitement conscience des vertus de la discrétion. De toute évidence, il adorait le secret – c’est-à-dire le loisir de conférer en tête à tête avec lui-même. Ce qui nous a permis de découvrir que le fonctionnaire était aussi un artiste.

Sa fameuse sténographie, la fascination qu’il avait pour ces signes, était en phase avec sa maîtrise du grec, du latin, du français et de l’espagnol. Par la grâce du secret, ou du moins d’une discrétion bien avisée, il pouvait aussi se remémorer et revivre sans crainte ses aventures sexuelles. Son tempérament l’apparentait fort à la vieille « Angleterre joyeuse » de ses ancêtres (5). La vue de la moindre jolie femme lui chauffait illico les sangs.

La musique, curieusement, était le seul art que les vieux puritains ne réprouvaient pas. Le volume d’accompagnement est très éclairant sur la question. Pepys avait une belle voix de basse et chantait dans le chœur de la Chapelle royale. Il pratiquait la viole, le violon, le luth, le théorbe, le chitarrone (6) et le flageolet. Il apprit la flûte à bec et l’art subtil de siffler. Il manquait certes de pratique, mais il tirait grande fierté d’être un « virtuose » – comme on appelait alors les grands amateurs. Il ne savait pas jouer de l’épinette, mais pouvait en accorder une. Il s’est même laborieusement essayé à la composition. Pepys éprouvait à l’égard de la musique, comme l’explique le Dr Richard Luckett dans un long article érudit sur le sujet, une passion aussi dévorante que pour les jolies femmes (deux passions à l’origine de ses brouilles – et réconciliations – récurrentes avec son épouse adorée).

 

Virtuose de la rhétorique

Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, écrit le Dr Richard Luckett, « il était en effet encore possible à tout un chacun de jouir d’un enseignement musical de première qualité. Les théories éducatives de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, faisant de la musique une branche des mathématiques et de la philosophie plutôt qu’un art en soi, avaient toujours cours ». Ce sont les augustiniens qui, au XVIIIe siècle, rejetteront cette conception ; pour eux, cet art « n’était qu’un luxe, moins une affaire de sens que des sens ». À l’époque de Pepys, on avait détruit les orgues dans les cathédrales, les églises et les chapelles pendant les guerres civiles ; pourtant, même en ces temps de fanatisme, on pratiquait apparemment la musique chez soi avec enthousiasme. Les barbiers de Londres gardaient souvent dans leur boutique une guitare ou un violon, et il arrivait qu’un client en attente régale l’assemblée d’un petit air. Un certain Roger North a écrit que « beaucoup préféraient rester à gratter du violon chez eux plutôt que de sortir et prendre un coup sur la tête ». Pepys lui-même avait emporté deux livres de chansons dans l’expédition qui devait ramener Charles II en Angleterre.

L’article du Dr Luckett est une habile introduction à l’étude qu’il fait ensuite de la langue de Pepys. Celui-ci maîtrisait impeccablement deux sortes d’anglais : l’anglais formel et celui de tous les jours. Il était un critique subtil de tout ce qui se déclamait en chaire ou sur la scène. Il avait prononcé en 1668 un élégant discours, très remarqué, en l’honneur du département de la Marine ; et il n’est pas douteux que son éducation classique et sa bonne connaissance du français et de l’espagnol faisaient de lui un virtuose de la rhétorique et du débat. Pourtant, selon le Dr Luckett, les phrases simples ou relâchées du journal tiennent surtout de la conversation familière. Sa grammaire est souvent approximative ; il élucubre maladroitement, comme s’il parlait tout seul, sans grammaire sous la main.

Le langage, chez Pepys, est en effet une façon d’appréhender les objets, pas un objet en soi. L’utilisation d’un idiome plein de naturel, authentiquement familier, nous frappe tout particulièrement parce que les aspects fondamentaux de cette langue ont relativement peu changé au cours des trois derniers siècles – quoique le processus d’évolution se soit récemment accéléré sous l’influence de la radio et de la télévision.

 

« Princesse lointaine »

Pour le Dr Luckett, Pepys est par excellence le poète du quotidien – un barde, pourrait-on dire – qui nous fredonne la petite musique de la vie au foyer, dans les rues, ou à la cour du roi. Le bourdonnement simple et monotone des tracas ordinaires. Son vieil anglais et son orthographe excentrique peuvent nous amuser, mais ils sont la voix des jours véritablement vécus, du temps qui passe. Est-ce un fétichiste des faits ? Oui, mais certains faits sont plus égaux que d’autres !

Le journal expose les surprises sans importance de la vie intérieure, un mélange d’élans moralisateurs, de tentatives de se réformer, de faux-semblants, de brefs appels au pardon, le tout saupoudré de rébellion. Fou d’amour pour l’inaccessible Lady Castlemaine, Pepys se convainc « qu’elle est une prostituée » ; mais, en même temps, il est tenté de prier pour que rien ne lui arrive de fâcheux. Elle est si belle : « Que Dieu me pardonne ! » Il ne peut s’empêcher de la contempler – c’est sa « princesse lointaine ». Une fois n’est pas coutume, pas l’ombre d’une allusion rustaude au « frotti-frotta » avec cette idole !

Pepys n’avait rien d’un vicaire de Bray (7). Comme la nation, et comme toujours les fonctionnaires, il ne souhaitait que la stabilité. Dans le genre archi-londonien, il rappelle beaucoup le docteur Johnson (8), en moins sévère. Il est plus proche par sa personnalité de Chaucer, son poète favori (il exécrait Milton). Certains estiment que son journal trahit une grande peur de la mort – mais il y avait de quoi. Rien ne décrit mieux son caractère que ce banquet qu’il donnait triomphalement chaque année, pour commémorer sa survie à la terrifiante opération d’un calcul, subie sans aucune forme d’anesthésie dans sa jeunesse. Le sinistre objet y figurait en bonne place, comme un trésor. Et quoi de plus triste que la menace de cécité précoce causée, selon lui, par les heures passées à scruter ses dossiers à la chandelle ? Elle a sonné le glas du journal de Pepys, qui avait alors déjà réduit sa consommation de vin « à une rincée le matin », et cessé de s’empiffrer de rôtis, tourtes et autres dindes, tout comme de courser les bonnes.

Il a perdu son emploi prestigieux lorsqu’une nouvelle révolution, la « Glorieuse (9) », apporta à l’Angleterre un monarque plus solennel en la personne de Guillaume d’Orange. Pepys se disculpait facilement de l’accusation d’être secrètement devenu catholique sous Jacques Ier : il détestait, disait-il, tout autant l’arrogance des évêques que le fanatisme des puritains. Il se disait content d’avoir du temps pour lui, pour profiter de sa fortune, de sa belle bibliothèque, de ses gravures, et pour bavarder avec ses intelligents amis. Preuve de son absence de prétention sociale, il n’est pas allé s’établir à la campagne en gentleman, comme le faisaient habituellement les hommes de sa condition. Jusqu’au bout, il sera resté un Londonien.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 27 octobre 1983. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.