Pour qui et pourquoi tient-on son journal intime ? La question, toujours, se pose. Alors qu’il se rendait pour la première fois à Londres, en 1762, le jeune James Boswell avait bon espoir que la tenue de son journal lui crée « une habitude d’application et améliore [s]on expression ». Peut-être même l’exercice le rendrait-il « plus soucieux de bien faire » (1). Quoi qu’il en soit, John Johnston of Grange, un jeune homme sans éclat à peu près de l’âge de Boswell, mais dont la compagnie affectueuse et bienveillante l’apaisait davantage que toute autre, recevait chaque mardi vingt-quatre pages résultant de ce labeur volontaire.
Auteur d’un journal entamé l’année de ses 15 ans, la romancière Fanny Burney invoquait un autre motif : quand viendrait « l’heure où le temps prend le pas sur la mémoire », son journal conserverait la trace de ses idées, de ses habitudes, de ses relations et actions passées. À ces pages, elle pourrait aussi confesser « chacune de [s]es pensées » et « ouvrir tout [s]on cœur ». Pour un tel trésor, le seul dépositaire adéquat était, ainsi qu’elle l’observait avec malice… personne. Toutefois, Fanny Burney finit par succomber à la tentation d’écrire pour sa sœur chérie, ainsi qu’un ami de la famille – Samuel « Daddy » Crisp –, de sorte que son journal fut au bout du compte bien moins intime qu’escompté, et assurément beaucoup moins que celui d’Anne Lister.
Anne Lister était la fille aînée d’un hobereau du Yorkshire qui avait combattu durant la guerre d’Indépendance américaine. La mort de ses quatre frères avait fait d’elle une héritière à part entière et, au début du XIXe siècle, elle vivait, âgée de 26 ans et célibataire, avec un oncle et une tante à Shibden Hall, à un kilomètre et demi au sud de la ville de Halifax. Les vingt-quatre volumes de son journal (dont I Know My Own Heart présente des extraits pour la période 1817 à 1822) dénotent une sincérité telle qu’il était au départ difficile de ne pas y voir un faux. Et ce d’autant que l’on ne disposait d’aucune information ou presque sur la provenance de cette chronique. Il suffit pourtant de feuilleter l’édition de 1822 de l’atlas Paterson’s Roads – un vade-mecum à l’intention du voyageur – pour constater que la petite noblesse du Yorkshire de l’Ouest évoquée par Anne Lister y figurait bel et bien, au même titre que ses manoirs. Une recherche plus poussée permit ensuite d’établir avec certitude l’authenticité de l’ensemble, qui se trouvait parmi les scellés de la propriété de Shibden Hall légués dans les années 1930 au conseil municipal de Halifax, et aujourd’hui conservés aux Archives régionales de Calderdale. Comme Fanny Burney, Anne Lister avait à l’esprit « un mémorial à moi seule destiné, que je pourrai plus tard lire, avec peut-être un sourire, quand le Temps aura gelé le cours de ces sentiments qui s’écoulent aujourd’hui si vivement ». Finalement, son journal s’intéressera, dans l’ordre décroissant, à ses soucis quotidiens, aux personnalités et potins du coin, à Dieu, aux études qu’elle menait en autodidacte, et à l’analyse exigeante des sentiments qu’elle évoque.
Une écriture théâtrale
Bien que son extrême franchise fît écho à celle de James Boswell, ce sont Les Confessions de Rousseau qui lui servirent de modèle. Pour Anne Lister comme pour le philosophe, il s’agissait d’écrire l’histoire de ses émois. Elle partageait aussi avec lui la certitude de sa propre singularité et cite Les Confessions : « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. » Cette remarque empruntée contenait une vérité d’évidence, car son allure si masculine avait valu à Anne Lister d’être surnommée à Halifax « Gentleman Jack ». Son journal révèle que les gens avaient tendance à la dévisager, qu’elle était souvent l’objet de plaisanteries graveleuses. « Ça, c’est un homme ! » s’exclamait-on en la voyant. Un jour, elle entendit une voix s’enquérir bruyamment : « Votre bite se dresse-t-elle ? » À ce genre de boutades, elle répondait par une indifférence souveraine. L’éditrice passe rapidement sur ce point, mais il y avait semble-t-il longtemps qu’Anne Lister avait accepté sa différence. Cela ne la dérangeait plus. Eût-elle vécu de nos jours, elle aurait peut-être changé de sexe. En aurait-elle été plus heureuse ? Le stoïcisme chèrement acquis qu’elle manifestait permet d’en douter. Quoi qu’il en soit, et elle le reconnaît elle-même, la tenue régulière de son journal contribua énormément à son équilibre.
Comme les Mémoires de Boswell et Rousseau, ceux d’Anne Lister sont introspectifs. Mais ils relèvent plus du récit historique que de l’éloge de soi ; et chez elle, l’introspection ne va pas jusqu’à éclipser les choses du quotidien. On trouve bien des considérations sur l’argent et les prix, avec de fréquentes allusions à la bonne chère : « Me suis fait servir des côtelettes de veau froides, des pommes de terre nouvelles et du chou froid, dont j’ai fait un bon repas, après quoi ai bu trois tasses de thé et me suis régalée de ce dîner tardif », note-t-elle avec délectation un soir de juin 1817. Autre similitude avec Boswell, son écriture a un caractère théâtral. Voici comment elle relate la mort de son oncle, telle que rapportée par une servante : « Juste avant le thé, ai fait venir Fanny dans le salon et ai transcrit mot pour mot, comme elle me l’a conté, le récit suivant (sur un morceau de papier, d’après lequel je recopie ici). “Mon maître s’est beaucoup agité jusqu’à midi, il lançait les bras en tous sens en disant : ‘Ah, je suis malade, je suis bien malade, parlez-moi. N’est-ce pas ce qu’on appelle partir ?’ Alors Madame est entrée, s’est avancée vers lui et a dit : ‘Dois-je venir à vous, Joseph ?’ et mon maître a répondu : ‘Oui, je vous en prie !’, en lui tendant la main. ‘Ah, je suis fort malade’ et Madame a dit : ‘Implorez le Seigneur, Joseph, Il nous entendra, Il nous aidera, Il nous consolera en ces temps de peine, mon ami, Il le fera.’ ‘C’est ce que je veux, m’en remettre au Seigneur.’ Puis Madame a dit : ‘Allons, Joseph, vous vous sentez mieux, vous êtes consolé, n’est-ce pas Joseph ?’ et il a répondu ‘Oui’.” »
Lire Juvénal en cachette
Mais l’écriture d’Anne Lister possède aussi une qualité que ne partagent pas à ce point Boswell ou Fanny Burney, qui ont en un sens « créé » leur journal, le façonnant encore et encore, à l’image d’un Gainsborough composant ses toiles en atelier à partir d’esquisses. Anne Lister excellait, elle, dans l’art impressionniste de saisir les choses « sur le vif », de mettre en mots le moment fugace, à la façon dont ses contemporains aquarellistes peignaient leurs paysages. C’est cette aisance extraordinaire qui lui permet d’exprimer aussi spontanément ce qu’elle voit et ressent. En l’occurrence, il s’agit souvent de bien peu de choses. Prenez cette Miss Fairfax qui apparaît lors d’une réception « atrocement défigurée par des mèches défrisées tombant littéralement sur cinquante centimètres, danseuse maladroite aux coudes écartés comme volaille en broche » ; et son vieux père dont elle fustige la « désespérante vulgarité », lui qui « parle fort de ce qu’il a vu ou fait il y a des lustres », « montre du doigt à tout bout de champ, et crache de temps en temps » ; ou encore le jeune homme venu abattre la vieille jument noire : « Il l’a percée jusqu’au cœur, elle est morte en moins de cinq minutes et a été enterrée aussitôt. » Autant de phrases qui portent à n’en pas douter la marque du talent.
Elle se donne aussi à voir d’un trait sans complaisance, en train de se curer les dents, réparant son corset, se soulageant de façon peu convenable alors qu’elle attend seule dans le coche devant l’auberge de la Croix d’Or à Leeds (« me suis accroupie au fond et ai pissé jusqu’à ce qu’il n’y en ai plus ») ou, comme Emily Brontë, vidant son pistolet par une fenêtre de sa chambre : « La détonation fut terrible. L’arme m’a échappé de la main, traversé la fenêtre, brisant le plomb et deux vitres. J’en eus la main engourdie pendant un certain temps. »
Son talent d’évocation ne s’étend pas, toutefois, à la contemplation de la nature. Elle prête un intérêt certain au temps qu’il fait, en ce qu’il affecte récoltes et voyages, mais son journal n’offre rien qui ressemble aux paysages évocateurs de Dorothy Wordsworth (2) ou, plus tard, des sœurs Brontë (qui vivaient à peine à plus de trente kilomètres de Shibden). Elle a conscience de la campagne qui l’entoure, mais cette conscience ne semble nullement sublimée par des lectures telles que les superbes Saisons de James Thomson (3) ou d’autres plus modestes comme les Bucoliques du poète William Cowper. C’est étrange, car la jeune femme, qui aspirait en secret à devenir écrivain, passait pour un bas-bleu, y compris à ses propres yeux (4). À l’instar de la poétesse Elizabeth Carter ou des Dames de Llangollen (5), qu’elle admirait beaucoup et qui l’avaient précédée dans le courant dit de la Sensibilité (6), elle désirait se soumettre à un « système », un emploi du temps qui lui permettrait de se forger elle-même une instruction. N’avait-elle pas d’ailleurs lu un traité de l’une de leurs amies, Harriet Bowdler, intitulé « Du bon usage du temps, des talents et de l’argent » ? C’est sans doute ce qui la poussa à prendre la résolution de ne jamais se lever après cinq heures du matin – une règle qui semble avoir subi de fréquentes entorses sous la forme de grasses matinées passées à priser du tabac, ce qui était aussi mal vu que l’est aujourd’hui le goût pour la cigarette.
Il faut toutefois reconnaître qu’Anne Lister avait des activités intellectuelles beaucoup plus exigeantes que celles des Dames et de la majorité de leurs amies. Quelques-unes des œuvres mentionnées dans son journal – Lalla Roukh, ou la Princesse moghole de Thomas Moore, Les Nuits d’Edward Young, Le Pèlerinage de Childe Harold de Lord Byron ou La Solitude de Johann Georg Zimmermann – étaient, certes, familières aux femmes aristocrates se revendiquant de la Sensibilité ; mais ses lectures étaient en général plus austères. Elle lisait Démosthène et Sophocle dans le cadre de ses leçons de grec et de latin avec le pasteur local, et peut-être même, en cachette, les Satires de Juvénal (la sixième en particulier, qui aborde quelques joyeuses impudeurs du comportement féminin). Elle connaissait aussi Euclide, la Mécanique de William Emerson, l’Algèbre de John Bonnycastle, la Chimie de Thomas Thomson et l’Essai sur le principe de population de Malthus. « J’aimerais mieux être philosophe que polyglotte », confie-t-elle sombrement à son journal.
« Une compagne à adorer »
Et pourtant, toute femme savante qu’elle fût, Anne Lister ne manifestait nulle disposition d’esprit libérale – en politique du moins – et cela à une époque et dans une région où le radicalisme était à son comble. Les révoltes luddites décrites par Charlotte Brontë dans Shirley avaient éclaté dans le Yorkshire de l’Ouest cinq ans avant que ne débute le journal de la jeune femme, et le massacre de Peterloo eut lieu deux ans plus tard, en 1819, dans la ville voisine de Manchester (7). « Ai demandé un quotidien, écrit-elle au sujet de sa visite dans cette ville un mois après la tragédie ; ai lu un moment mais nerveuse et lasse d’attendre à la maison, ai envoyé chercher quelqu’un pour me faire visiter Petersfield et ses environs, le lieu du récent meeting d’où les réformistes radicaux de Manchester ont été dispersés par la milice et l’armée. » Elle ne fait aucun autre commentaire. Pourtant, le jour de l’émeute, elle avait relevé le vote par les radicaux réunis à Halifax d’une motion de remerciement adressée à un certain M. George Pollard, lequel s’était opposé au recrutement d’une troupe de miliciens. Peut-être avait-on ainsi évité un bain de sang dans sa propre ville, hasardait-elle.
La jeune femme était probablement moins réactionnaire au sens politique du terme que conservatrice par tempérament. « Le temps sanctifie tellement tout à mes yeux », devait-elle écrire par la suite. C’était particulièrement vrai de son cœur, et l’histoire de ce cœur constitue, comme dans Les Confessions de Rousseau, l’épicentre de son journal intime. « Je suis au plus bas. Les larmes jaillissent tandis que j’écris, mais, Dieu merci, je trouve en général un certain soulagement à m’épancher ainsi sur la page […]. Oh, comme mon cœur aspire à une compagnie et comme je souhaite souvent avoir mon propre foyer, mais aussi peut-être suis-je trop vieille pour m’attacher quelqu’un, et j’aurai passé ma vie dans cette morne solitude que je supporte si mal. » « Ah, si j’avais une compagnie appropriée pour tromper les heures d’ennui. » Cette complainte allait devenir un refrain constant, et la recherche d’« une compagne à adorer » lui attirer plus d’une fois « des ennuis. »
Un lundi de janvier 1821, elle note avoir brûlé les vers d’adieux d’un certain Mr Montagu : « Que ne persiste nulle trace de l’admiration d’un homme. Je ne suis point faite pour cela. J’aime le beau sexe et uniquement le beau sexe, et, aimé de ce sexe en retour, mon cœur se révolte à l’idée de tout autre amour. » Il n’est pas si étonnant, étant donné ses inclinations particulières, de lire un tel manifeste sous la plume d’Anne Lister. En revanche, qu’elle ait rencontré, comme en témoigne son journal, une réciprocité aussi enthousiaste parmi les dames de la bonne société de York et de Halifax jette une lumière d’un rose troublant sur le paysage social de l’époque.
Près de trente ans auparavant, une autre diariste, Hester Thrale [maîtresse de Samuel Johnson, NdlR], notait dans son journal l’apparition en société d’une nouvelle forme d’amitié féminine, jusqu’alors insoupçonnée : « La reine de France est à la tête d’une bande de créatures qui s’appellent entre elles des Saphistes », écrivait-elle. Bien plus tard, la même Hester Thrale soupçonnerait que la ville de Bath était devenue « une cage remplie de ces poules malpropres ». Jusqu’alors, la relation secrète qui pouvait unir une femme à une autre n’avait jamais reçu de définition plus claire que celle d’« amitié romantique », en Angleterre du moins. Le journal d’Anne Lister montre pourtant que le culte de Sapho était déjà bien établi dans la vie provinciale du nord de l’Angleterre quand parut le roman de Jane Austen L’Abbaye de Northanger, en 1818 (8). Anne évoque la possibilité que certains livres aient été à l’origine de ce phénomène, de même que la vie en pensionnat de jeunes filles. Mais jamais elle ne commente la tolérance extraordinaire, même selon les critères actuels, avec laquelle ces affections étaient considérées en société, ni la liberté avec laquelle on en débattait.
Se pourrait-il, demande une certaine Miss Hodgson en train de broder un beau chemisier, qu’il y ait davantage que de l’« amitié » entre les célèbres Dames de Llangollen ? Assise près d’elle, mangeant des pétales de roses fanées, Anne parle, comme elle l’avoue dans son journal, « dans une sorte de style galant, contant fleurette à Miss Hodgson qui le prit exceptionnellement bien, répondit sur le même ton, sembla apprécier et comprendre ». Quant à la question concernant les Dames, Anne semble hésiter un instant : « Je ne puis m’empêcher de penser que ce n’était sûrement pas platonique. Le Ciel me pardonne, mais je regarde en moi-même et je doute […]. Pourtant, tout ou presque dépend de l’histoire de leur vie antérieure, du temps passé avant qu’elles ne vivent ensemble, de ce rêve fébrile que l’on nomme la jeunesse. »
« Je sais faire plaisir aux jeunes filles »
Bien que l’introduction nous en dise fort peu sur sa jeunesse à elle, il semble qu’à l’adolescence Anne soit tombée sous le charme d’Isabella Norcliffe, son aînée de six ans qui vivait à Langton Hall, près de Malton. Il parut pendant un temps possible qu’elles s’établissent ensemble comme les Dames de Llangollen ou comme les héroïnes de Millennium Hall, un roman à succès de Sarah Scott, parfaite illustration du courant de la Sensibilité féminine. Isabella fut pourtant bientôt remplacée dans le cœur d’Anne par une femme bien plus jeune, Marianne Belcome. Malgré l’intensité de cette nouvelle relation, Marianne épousa un châtelain du Cheshire, tout en continuant de temps à autre à rendre visite à son amie, et à lui laisser entendre qu’elle allait quitter son mari pour venir vivre avec elle. En conséquence, le cœur d’Anne devait pendant un certain temps balancer entre « M » et « Tib ». Les récits souvent douloureux de ces atermoiements ont été rédigés dans un code chiffré, dont l’auteur fournit fort judicieusement la clé pour chaque amie évoquée. Ce qui a permis à Helena Whitbread de pénétrer une vie secrète tout à fait remarquable pour la franchise de son expression.
En marge de ces deux idylles à la fois mélancoliques et hilarantes (à un moment donné, Anne envisage même de se déguiser en homme pour épouser Tib à l’église), la jeune femme flirte allègrement avec les demoiselles Greenwood, Brown et autres Pickford, qui toutes appartiennent à la bonne société de Halifax : « Je sais faire plaisir aux jeunes filles », affirme-t-elle avec aplomb. Voilà qui incite à s’interroger sur la véritable nature de cette société en apparence si placide décrite dans les livres de Jane Austen, et plus encore lorsque Anne Lister évoque les traitements qu’elle eut à subir pour soigner une maladie vénérienne (contractée auprès de M), et ses fantasmes : « Rêves absurdes au sujet de Caroline Greenwood, je la rencontre sur la lande de Skircoat, je l’emmène dans une cabane qui est là et me connecte à elle. Je m’imagine en habit d’homme, j’ai un pénis, mais rien de plus. Tout cela est très mauvais. Tâchons de faire un grand effort et de surmonter cette langueur… Que Dieu m’aide dans cette résolution ! »
Le « mariage de deux âmes »
Il est tout aussi fascinant de voir comment elle concilie son mode de vie et ses convictions religieuses. Sur ce point, elle semble n’éprouver aucun doute, du moins si l’on en croit l’interrogatoire auquel elle soumit la pauvre Miss Pickford, et dont la subtilité est digne de ceux que mène Lucy Steele dans Raison et sentiments. Miss Pickford a une amie, Miss Threlfall, et Anne désire connaître la nature exacte de leur relation : « J’ai dit que je considérais sa liaison avec son amie comme le mariage de deux âmes, et même un peu plus, commence-t-elle habilement. Que si elles étaient en visite et que leur hôte les hébergeait séparément, cela serait inutile, puisqu’elles s’empresseraient de s’installer ensemble. Dans d’autres circonstances, il aurait été étonnant qu’avec sa beauté, sa fortune, etc. Miss Threlfall ne se mariât pas, mais à présent ce n’avait plus rien d’étonnant. Ai demandé à Miss Pickford si elle me comprenait maintenant tout à fait. Elle a répondu que oui. J’ai dit que beaucoup l’auraient condamnée sans appel, mais que ce n’était pas mon cas. Si l’inspiration de sa conduite était venue des livres et non de la nature, la chose aurait été différente. Ou s’il y avait eu une incohérence, d’abord d’un côté de la question ou de l’autre, mais, en l’occurrence, la nature était leur guide et je n’avais rien à y redire. On ne pouvait comparer un cas comme celui-ci à la sixième Satire de Juvénal. Dans l’une des situations, l’acte était artificiel et incohérent, dans l’autre, il était l’effet de la nature et toujours cohérent avec lui-même. “En tout cas, dis-je, vous vous rappelez un des premiers chapitres de la Genèse, et ceci vaut infiniment mieux que la chose dont il y est fait mention, c’est-à-dire l’onanisme (9). Ce crime-là est, par comparaison, assurément impardonnable. Il n’y a aucune affection mutuelle pour l’excuser.” »
« “Or, poursuit Anne Lister, faisant de plus en plus penser à Lucy Steele, telle est la différence entre vous et moi : j’ai la théorie, vous avez la pratique. Je suis instruite par les livres, et vous par la nature. Je suis très chaleureuse en amitié, fort peu de gens le sont davantage, peut-être même personne. Mes manières pourraient vous tromper mais, en réalité, je ne vais pas au-delà des limites extrêmes de l’amitié. Mes sentiments s’arrêtent là. Si tel n’était pas le cas, vous le voyez bien à toute mon attitude, je ne craindrais point de l’avouer. Me croyez-vous, à présent ?” “Oui, répondit-elle, je vous crois.” »
Ce passage que l’on pourrait croire tiré d’un livre de Jane Austen montre qu’Anne aurait fait une excellente romancière. Sa casuistique se trouve quelque peu rachetée par la conclusion : « “Hélas, pensai-je. Vous voilà enfin entièrement abusée. Ma conscience faillit me foudroyer, mais je songeai à ‘M’. C’est pour elle que j’eus l’idée de duper ainsi la pauvre Pic et que je la berne alors qu’elle me fait toute confiance.” »
En fin de compte, ni M ni Tib ne partagèrent le quotidien d’Anne Lister. Elle et M continuèrent un moment à se voir, mais cette dernière ne put jamais vraiment se résoudre à quitter son mari et les attraits de son domaine, tandis que Tib, peut-être par désespoir, commença de sombrer, sous l’effet de l’abus d’alcool et de tabac. C’est avec une héritière locale, Miss Anne Walker, que notre Anne choisit finalement de partager le reste de sa courte existence, mais il faudra attendre un second volume pour découvrir leur vie commune et les voyages qu’elles firent ensemble [lire ci-dessous « La vie d’un journal »].
Helena Whitbread a su puiser dans le remarquable journal de cette femme courageuse pour nous en livrer une sélection très variée et admirablement libre de tout préjugé. La transcription de sa petite écriture serrée fut probablement aussi fastidieuse que la traduction du code, qui prit à elle seule deux ans. Mais comme Helena Whitbread a eu raison de ne pas laisser cette femme fascinante enterrée dans les archives de Calderdale, et d’exhumer cette vie extraordinaire cachée dans le labyrinthe d’un code ! Car, dans la littérature du monde entier, on serait bien en peine de trouver un diariste qui sonde avec autant de courage et de franchise les tréfonds de l’esprit et du cœur.
Ce texte est paru le 4 février 1988, dans la London Review of Books. Il a été traduit par Laurent Bury.