La constance d’un bourgeois allemand

Notre homme est de très mauvaise humeur : les bras croisés, les poings serrés, un regard noir lancé au photographe. L’expérience ne lui a clairement pas plu – un gadget moderne, ce daguerréotype, mais que ne ferait-on pas pour sa famille ? Il faut bien que le fils, qui se trouve à Cuba, voie comment elle se porte, à Hambourg : le père, la mère, les trois frères et sœurs ont l’air sage et sérieux dans leurs habits bourgeois.

Mais si l’on fait abstraction de cette mauvaise humeur, on distingue aussi de la chaleur et du mouvement dans cette image, dans ces mains qui se touchent, ces corps penchés les uns vers les autres : ces gens ont passé beaucoup de temps ensemble et beaucoup partagé. Le patriarche, Ferdinand Beneke, alors dans sa soixante-dixième année, est un homme de l’ancien temps, un enfant du XVIIIe siècle tardif, d’une époque où, sous l’influence de Klopstock et Lessing (1), on s’exaltait en se promenant dans la nature, on échangeait de tendres œillades avec les femmes et on jouait avec ses enfants. Où l’on s’intéressait à l’éducation et à la communauté, et où le bien du genre humain était considéré comme un objectif digne de tous les sacrifices et donc atteignable.

Comment ce vieil homme, né en 1774 et qui devait s’éteindre en 1848, est devenu ce qu’il est, et ce qu’il fut, c’est ce que l’on apprend dans un ouvrage exceptionnel : le journal que Ferdinand Beneke a tenu pendant près de cinquante-six ans. En rendant compte de l’époque qui va de la Révolution française à l’échec de la révolution allemande (2) à sa manière : en jeune homme et étudiant en droit, en amant malheureux et époux comblé, en défenseur des pauvres et démocrate engagé, en bourgeois éclairé et père affectueux, en ami loyal et voyageur enthousiaste. Il a connu le monde morcelé des principautés allemandes, les villes libres de la Hanse, Hambourg, Lübeck et Brême, suivi avec passion l’ascension et la chute de Napoléon et rêvé de s’embarquer pour l’Amérique. Les Lumières allemandes tardives ont trouvé là un témoin de premier ordre, et les lecteurs, un nouvel auteur et ami : le diariste de langue allemande sans doute le plus assidu de notre histoire.

« De nouveau, mon cœur en miettes me pèse. » C’est avec des phrases comme celle-ci, rares aveux d’une âme blessée, que s’exprime l’unique crise d’écriture de l’auteur Beneke au cours de toutes ces décennies. Une semaine de silence, c’est tout ce qu’il s’est autorisé en plus de vingt mille jours. Vingt mille jours au cours desquels, en règle générale, il a couché ses pensées et le récit de ses faits et gestes le soir, en savourant sa pipe. Mais même pendant cette semaine de mutisme, il a noté « l’essentiel sur une feuille et l’a recopié ensuite ici ». Car c’est une exigence plus forte que toutes les autres que ce « désir de poursuivre l’écriture de [s]a vie jusqu’à ce que la mort [lui] arrache la plume des mains ».

Une passion malheureuse est à l’origine du silence de Beneke. Il a alors 26 ans et tombe éperdument amoureux de Charlotte, la fiancée de son ami Rambach ; il cherche ses regards, languit en sa présence d’une façon si peu discrète que l’ami se voit contraint d’intervenir. Beneke lui remet son journal en gage de bonne foi, et obtient en réponse une lettre qui lève toutes les ambiguïtés et le plonge dans un « effroyable désespoir » : quand deux personnes s’aiment, il n’y a pas de place pour une troisième.

Il lui faudra longtemps pour surmonter sa douleur. Mais il cherche et trouve une petite consolation à l’occasion d’un voyage qui le conduit chez ses parents. « Nous restions entre nous et l’amour trônait au milieu du foyer. Je me déridai ; et ma chère mère elle-même ne soupçonnait pas les soucis qui m’avaient assailli. »

Beneke est un homme qui a le sens et le goût de la famille. Il aime et respecte ses parents, des marchands aisés de Brême qui lui ont procuré, à lui comme à ses frères et sœurs, une éducation de haute volée : il savait déjà monter à cheval, se battre à l’épée, parler plusieurs langues, danser et jouer du piano, lorsqu’en 1790 il est parti faire son droit à Rinteln, puis à Halle. Livré à lui-même, il souffre de mélancolie et d’hypocondrie, mais les divertissements avec ses camarades, les concerts et les excursions dans la nature l’aident à supporter des études peu exaltantes. « Mes cours recommencent, note-t-il le 15 octobre 1792. Je n’ai jamais été aussi motivé, et jamais cela n’a été si nécessaire de l’être. Voici le plan selon lequel je veux vivre : étudier de 5 à 10 heures. Cours jusqu’à midi ou 3 heures. Puis promenade dans les prés. Retour à la maison à 4 heures. J’étudie en robe de chambre jusqu’à 7 heures. Au lit à 9, 10 heures. »

Il s’y tient pendant des mois. Son journal lui tient lieu de confesseur et de procès-verbal, d’aide-mémoire et de lieu d’introspection. Au cours de cette période, Beneke noue des amitiés profondes, mais l’esprit de suite lui manque dans sa quête d’une philosophie de vie appropriée. Souvent « j’étais sur sa trace, mais mes yeux défaillants ne parvenaient pas à la garder en ligne de mire, à chaque découverte la tête me tournait et au bout du compte ce n’avait rien été de plus qu’une vision fugitive ». Il adhère à la franc-maçonnerie et consacre ses nuits à ce mélange de pensée éclairée, de bigoterie et de sectarisme qu’il nous est si difficile de comprendre aujourd’hui et dont seul le livret de La Flûte enchantée nous donne une idée. « Le but terrestre de l’homme est le perfectionnement de ses connaissances », note le frère maçon Beneke dans une écriture cryptée inventée par ses soins.

 

Un citoyen du monde en devenir

À ce petit détail se révèle la grande différence avec son imposant alter ego Samuel Pepys. L’Anglais, qui tint un journal pendant neuf années à peine, y codait notamment ses escapades érotiques par peur de compromettre son mariage. [Sur le journal de Samuel Pepys, lire p. 16.] Les tensions qui traversaient l’existence du puritain Pepys, et qu’il cherchait à soulager par ses annotations secrètes, reposaient sur la contradiction entre les exigences de la moralité et celles des sens ; la rébellion, l’ironie et un certain goût pour la double vie étaient ses principales armes. La tension qui traverse la vie du luthérien Beneke est avant tout d’ordre moral : comment puis-je passer le temps terrestre qui m’est imparti d’une façon sensée, et comment devenir un homme dont je puisse être satisfait ?

Cela devient à la fois plus difficile et plus simple lorsque le destin lui offre des tâches à sa portée : en 1790, la maison de commerce de ses parents fait faillite, les Beneke déménagent sans lui à Minden, en Westphalie, où quatre ans plus tard il réussit à obtenir un poste. À force de patience et d’habileté il parvient à éviter la misère totale à sa famille, mais la configuration de sa vie est bouleversée : il n’est plus un riche héritier en puissance, mais un jeune juriste qui a pour seul capital ses contacts et ses compétences professionnelles. Le voilà contraint de jouer les hypocrites, non seulement en morale, mais en politique. « Demain je vais sans doute être examiné par le gouvernement local, lit-on à la date du 5 mars 1794. Alors qu’en mon for intérieur je m’efforce de devenir un bon républicain, un démocrate heureux, en public, le citoyen du monde se transforme en employé du roi – c’est vraiment pousser loin la bizarrerie ; mais mon destin et la concurrence ne m’y contraignent-ils pas ? »

 

Le cœur saignant

La situation sociale l’indigne, la province l’ennuie, la domination prussienne l’aigrit. « À 9 heures, je suis allé au siège du gouvernement. – NB : Une pauvre délinquante s’écroule en entendant le verdict rendu contre elle, cela me touche », note-t-il en mai 1794 et deux jours plus tard, à l’occasion de l’exécution de la sentence contre un déserteur : « Ai assisté au supplice le cœur saignant. »

Il lui faudra des années, à poursuivre ses études et à passer des examens, pour ne plus être en proie à une indignation stérile. Quand il sera devenu un juriste influent, il pourra contribuer à changer la situation. Le jour de la Saint-Sylvestre 1801, à la fin du premier tome de ce gigantesque projet éditorial qui en comptera deux autres, il est encore très désemparé. « Je suis effrayé lorsque je songe à l’année qui s’annonce. »

Au bout des 3 485 premiers jours de son récit, on quitte un jeune Beneke malheureux en amour, toujours gêné financièrement, mais déjà citoyen ambitieux de sa chère république de Hambourg.

 

Cet article est paru dans le Spiegel du 4 mars 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Les curieux entretiens du Dr Dee

Mathématicien, astrologue et géographe, John Dee est l’une des figures intellectuelles les plus brillantes du XVIe siècle britannique. Cet esprit universel, familier de la cour de Marie Stuart, jouissait de son vivant d’une certaine célébrité. On venait de partout le consulter pour profiter de ses lumières (notamment dans le domaine de la navigation) et de son impressionnante bibliothèque, l’une des plus riches d’Europe. Il avait aussi un penchant prononcé pour la magie, la divination et l’hermétisme. Il s’acquit même une tenace réputation de sorcier qui en fait aujourd’hui encore une référence pour les amateurs d’occultisme.

Le quotidien du savant, tel qu’il transparaît dans le journal intime qu’il commença de rédiger en 1577, est pourtant d’une réconfortante banalité. Dee notait scrupuleusement « les visites de personnages célèbres (et d’anonymes), ses voyages, son état de santé, celui de sa famille et de la reine, ses audiences à la cour, ses démarches juridiques, ses relations avec les domestiques et les serviteurs qui l’assistaient dans ses travaux alchimiques et divinatoires… », explique John Henry Jones dans le Times Literary Supplement. Il prenait également soin de consigner « les règles de sa femme et la fréquence de leurs rapports sexuels ». Chose étrange, il ne tenait pas son journal dans un carnet mais dans les marges d’un éphéméride (1). Ce procédé, poursuit Jones, « lui permettait de corréler immédiatement les événements quotidiens à la position des corps célestes – c’était l’une de ses principales raisons de tenir un journal ».

En 1582, Dee entama la rédaction d’un second opus au contenu nettement moins terre à terre. Cette même année, il avait fait la connaissance d’un certain Edward Kelley, soi-disant médium, qui parvint à le convaincre qu’il était capable de communiquer avec les anges par le truchement d’une boule de cristal. Pour Dee, qui s’efforçait en vain depuis des années d’entrer en relation avec les messagers célestes, ce fut une révélation. Sept années durant, les deux amis ne se quittent plus et enchaînent les séances, Dee consignant au fur et à mesure dans un « journal spiritique » ses entretiens avec les êtres surnaturels. « Les archanges Uriel, Raphaël, Michel et Gabriel se manifestaient et lui prodiguaient des connaissances divines, le mettant en garde contre les esprits trompeurs, les ennemis secrets, et de terribles calamités menaçant le royaume », raconte Jones. Hélas, loin d’avoir la douceur que leur prête la tradition, ils « se révélèrent des maîtres implacables aux exigences coûteuses, alors même que Dee était financièrement sous pression ». Dee et son comparse multiplient les voyages, et tentent – sans succès – de convaincre l’empereur Rodolphe II et le roi de Pologne de l’importance de leurs découvertes. Les archanges allèrent jusqu’à ordonner à Dee et Kelley d’échanger leurs épouses. « Après moult méditation et force prières, et la conclusion d’un pacte secret entre les quatre intéressés, cette exigence fut finalement satisfaite », note Jones, qui voit dans cet échange loufoque « une tentative de Kelley d’avoir une descendance, car sa femme était stérile ». L’amitié des deux hommes ne résista pas à cet épisode.

Gentleman Jack

Pour qui et pourquoi tient-on son journal intime ? La question, toujours, se pose. Alors qu’il se rendait pour la première fois à Londres, en 1762, le jeune James Boswell avait bon espoir que la tenue de son journal lui crée « une habitude d’application et améliore [s]on expression ». Peut-être même l’exercice le rendrait-il « plus soucieux de bien faire » (1). Quoi qu’il en soit, John Johnston of Grange, un jeune homme sans éclat à peu près de l’âge de Boswell, mais dont la compagnie affectueuse et bienveillante l’apaisait davantage que toute autre, recevait chaque mardi vingt-quatre pages résultant de ce labeur volontaire.

Auteur d’un journal entamé l’année de ses 15 ans, la romancière Fanny Burney invoquait un autre motif : quand viendrait « l’heure où le temps prend le pas sur la mémoire », son journal conserverait la trace de ses idées, de ses habitudes, de ses relations et actions passées. À ces pages, elle pourrait aussi confesser « chacune de [s]es pensées » et « ouvrir tout [s]on cœur ». Pour un tel trésor, le seul dépositaire adéquat était, ainsi qu’elle l’observait avec malice… personne. Toutefois, Fanny Burney finit par succomber à la tentation d’écrire pour sa sœur chérie, ainsi qu’un ami de la famille – Samuel « Daddy » Crisp –, de sorte que son journal fut au bout du compte bien moins intime qu’escompté, et assurément beaucoup moins que celui d’Anne Lister.

Anne Lister était la fille aînée d’un hobereau du Yorkshire qui avait combattu durant la guerre d’Indépendance américaine. La mort de ses quatre frères avait fait d’elle une héritière à part entière et, au début du XIXe siècle, elle vivait, âgée de 26 ans et célibataire, avec un oncle et une tante à Shibden Hall, à un kilomètre et demi au sud de la ville de Halifax. Les vingt-quatre volumes de son journal (dont I Know My Own Heart présente des extraits pour la période 1817 à 1822) dénotent une sincérité telle qu’il était au départ difficile de ne pas y voir un faux. Et ce d’autant que l’on ne disposait d’aucune information ou presque sur la provenance de cette chronique. Il suffit pourtant de feuilleter l’édition de 1822 de l’atlas Paterson’s Roads – un vade-mecum à l’intention du voyageur – pour constater que la petite noblesse du Yorkshire de l’Ouest évoquée par Anne Lister y figurait bel et bien, au même titre que ses manoirs. Une recherche plus poussée permit ensuite d’établir avec certitude l’authenticité de l’ensemble, qui se trouvait parmi les scellés de la propriété de Shibden Hall légués dans les années 1930 au conseil municipal de Halifax, et aujourd’hui conservés aux Archives régionales de Calderdale. Comme Fanny Burney, Anne Lister avait à l’esprit « un mémorial à moi seule destiné, que je pourrai plus tard lire, avec peut-être un sourire, quand le Temps aura gelé le cours de ces sentiments qui s’écoulent aujourd’hui si vivement ». Finalement, son journal s’intéressera, dans l’ordre décroissant, à ses soucis quotidiens, aux personnalités et potins du coin, à Dieu, aux études qu’elle menait en autodidacte, et à l’analyse exigeante des sentiments qu’elle évoque.

 

Une écriture théâtrale

Bien que son extrême franchise fît écho à celle de James Boswell, ce sont Les Confessions de Rousseau qui lui servirent de modèle. Pour Anne Lister comme pour le philosophe, il s’agissait d’écrire l’histoire de ses émois. Elle partageait aussi avec lui la certitude de sa propre singularité et cite Les Confessions  : « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. » Cette remarque empruntée contenait une vérité d’évidence, car son allure si masculine avait valu à Anne Lister d’être surnommée à Halifax « Gentleman Jack ». Son journal révèle que les gens avaient tendance à la dévisager, qu’elle était souvent l’objet de plaisanteries graveleuses. « Ça, c’est un homme ! » s’exclamait-on en la voyant. Un jour, elle entendit une voix s’enquérir bruyamment : « Votre bite se dresse-t-elle ? » À ce genre de boutades, elle répondait par une indifférence souveraine. L’éditrice passe rapidement sur ce point, mais il y avait semble-t-il longtemps qu’Anne Lister avait accepté sa différence. Cela ne la dérangeait plus. Eût-elle vécu de nos jours, elle aurait peut-être changé de sexe. En aurait-elle été plus heureuse ? Le stoïcisme chèrement acquis qu’elle manifestait permet d’en douter. Quoi qu’il en soit, et elle le reconnaît elle-même, la tenue régulière de son journal contribua énormément à son équilibre.

Comme les Mémoires de Boswell et Rousseau, ceux d’Anne Lister sont introspectifs. Mais ils relèvent plus du récit historique que de l’éloge de soi ; et chez elle, l’introspection ne va pas jusqu’à éclipser les choses du quotidien. On trouve bien des considérations sur l’argent et les prix, avec de fréquentes allusions à la bonne chère : « Me suis fait servir des côtelettes de veau froides, des pommes de terre nouvelles et du chou froid, dont j’ai fait un bon repas, après quoi ai bu trois tasses de thé et me suis régalée de ce dîner tardif », note-t-elle avec délectation un soir de juin 1817. Autre similitude avec Boswell, son écriture a un caractère théâtral. Voici comment elle relate la mort de son oncle, telle que rapportée par une servante : « Juste avant le thé, ai fait venir Fanny dans le salon et ai transcrit mot pour mot, comme elle me l’a conté, le récit suivant (sur un morceau de papier, d’après lequel je recopie ici). “Mon maître s’est beaucoup agité jusqu’à midi, il lançait les bras en tous sens en disant : ‘Ah, je suis malade, je suis bien malade, parlez-moi. N’est-ce pas ce qu’on appelle partir ?’ Alors Madame est entrée, s’est avancée vers lui et a dit : ‘Dois-je venir à vous, Joseph ?’ et mon maître a répondu : ‘Oui, je vous en prie !’, en lui tendant la main. ‘Ah, je suis fort malade’ et Madame a dit : ‘Implorez le Seigneur, Joseph, Il nous entendra, Il nous aidera, Il nous consolera en ces temps de peine, mon ami, Il le fera.’ ‘C’est ce que je veux, m’en remettre au Seigneur.’ Puis Madame a dit : ‘Allons, Joseph, vous vous sentez mieux, vous êtes consolé, n’est-ce pas Joseph ?’ et il a répondu ‘Oui’.” »

 

Lire Juvénal en cachette

Mais l’écriture d’Anne Lister possède aussi une qualité que ne partagent pas à ce point Boswell ou Fanny Burney, qui ont en un sens « créé » leur journal, le façonnant encore et encore, à l’image d’un Gainsborough composant ses toiles en atelier à partir d’esquisses. Anne Lister excellait, elle, dans l’art impressionniste de saisir les choses « sur le vif », de mettre en mots le moment fugace, à la façon dont ses contemporains aquarellistes peignaient leurs paysages. C’est cette aisance extraordinaire qui lui permet d’exprimer aussi spontanément ce qu’elle voit et ressent. En l’occurrence, il s’agit souvent de bien peu de choses. Prenez cette Miss Fairfax qui apparaît lors d’une réception « atrocement défigurée par des mèches défrisées tombant littéralement sur cinquante centimètres, danseuse maladroite aux coudes écartés comme volaille en broche » ; et son vieux père dont elle fustige la « désespérante vulgarité », lui qui « parle fort de ce qu’il a vu ou fait il y a des lustres », « montre du doigt à tout bout de champ, et crache de temps en temps » ; ou encore le jeune homme venu abattre la vieille jument noire : « Il l’a percée jusqu’au cœur, elle est morte en moins de cinq minutes et a été enterrée aussitôt. » Autant de phrases qui portent à n’en pas douter la marque du talent.

Elle se donne aussi à voir d’un trait sans complaisance, en train de se curer les dents, réparant son corset, se soulageant de façon peu convenable alors qu’elle attend seule dans le coche devant l’auberge de la Croix d’Or à Leeds (« me suis accroupie au fond et ai pissé jusqu’à ce qu’il n’y en ai plus ») ou, comme Emily Brontë, vidant son pistolet par une fenêtre de sa chambre : « La détonation fut terrible. L’arme m’a échappé de la main, traversé la fenêtre, brisant le plomb et deux vitres. J’en eus la main engourdie pendant un certain temps. »

Son talent d’évocation ne s’étend pas, toutefois, à la contemplation de la nature. Elle prête un intérêt certain au temps qu’il fait, en ce qu’il affecte récoltes et voyages, mais son journal n’offre rien qui ressemble aux paysages évocateurs de Dorothy Wordsworth (2) ou, plus tard, des sœurs Brontë (qui vivaient à peine à plus de trente kilomètres de Shibden). Elle a conscience de la campagne qui l’entoure, mais cette conscience ne semble nullement sublimée par des lectures telles que les superbes Saisons de James Thomson (3) ou d’autres plus modestes comme les Bucoliques du poète William Cowper. C’est étrange, car la jeune femme, qui aspirait en secret à devenir écrivain, passait pour un bas-bleu, y compris à ses propres yeux (4). À l’instar de la poétesse Elizabeth Carter ou des Dames de Llangollen (5), qu’elle admirait beaucoup et qui l’avaient précédée dans le courant dit de la Sensibilité (6), elle désirait se soumettre à un « système », un emploi du temps qui lui permettrait de se forger elle-même une instruction. N’avait-elle pas d’ailleurs lu un traité de l’une de leurs amies, Harriet Bowdler, intitulé « Du bon usage du temps, des talents et de l’argent » ? C’est sans doute ce qui la poussa à prendre la résolution de ne jamais se lever après cinq heures du matin – une règle qui semble avoir subi de fréquentes entorses sous la forme de grasses matinées passées à priser du tabac, ce qui était aussi mal vu que l’est aujourd’hui le goût pour la cigarette.

Il faut toutefois reconnaître qu’Anne Lister avait des activités intellectuelles beaucoup plus exigeantes que celles des Dames et de la majorité de leurs amies. Quelques-unes des œuvres mentionnées dans son journal – Lalla Roukh, ou la Princesse moghole de Thomas Moore, Les Nuits d’Edward Young, Le Pèlerinage de Childe Harold de Lord Byron ou La Solitude de Johann Georg Zimmermann – étaient, certes, familières aux femmes aristocrates se revendiquant de la Sensibilité ; mais ses lectures étaient en général plus austères. Elle lisait Démosthène et Sophocle dans le cadre de ses leçons de grec et de latin avec le pasteur local, et peut-être même, en cachette, les Satires de Juvénal (la sixième en particulier, qui aborde quelques joyeuses impudeurs du comportement féminin). Elle connaissait aussi Euclide, la Mécanique de William Emerson, l’Algèbre de John Bonnycastle, la Chimie de Thomas Thomson et l’Essai sur le principe de population de Malthus. « J’aimerais mieux être philosophe que polyglotte », confie-t-elle sombrement à son journal.

 

« Une compagne à adorer »

Et pourtant, toute femme savante qu’elle fût, Anne Lister ne manifestait nulle disposition d’esprit libérale – en politique du moins – et cela à une époque et dans une région où le radicalisme était à son comble. Les révoltes luddites décrites par Charlotte Brontë dans Shirley avaient éclaté dans le Yorkshire de l’Ouest cinq ans avant que ne débute le journal de la jeune femme, et le massacre de Peterloo eut lieu deux ans plus tard, en 1819, dans la ville voisine de Manchester (7). « Ai demandé un quotidien, écrit-elle au sujet de sa visite dans cette ville un mois après la tragédie ; ai lu un moment mais nerveuse et lasse d’attendre à la maison, ai envoyé chercher quelqu’un pour me faire visiter Petersfield et ses environs, le lieu du récent meeting d’où les réformistes radicaux de Manchester ont été dispersés par la milice et l’armée. » Elle ne fait aucun autre commentaire. Pourtant, le jour de l’émeute, elle avait relevé le vote par les radicaux réunis à Halifax d’une motion de remerciement adressée à un certain M. George Pollard, lequel s’était opposé au recrutement d’une troupe de miliciens. Peut-être avait-on ainsi évité un bain de sang dans sa propre ville, hasardait-elle.

La jeune femme était probablement moins réactionnaire au sens politique du terme que conservatrice par tempérament. « Le temps sanctifie tellement tout à mes yeux », devait-elle écrire par la suite. C’était particulièrement vrai de son cœur, et l’histoire de ce cœur constitue, comme dans Les Confessions de Rousseau, l’épicentre de son journal intime. « Je suis au plus bas. Les larmes jaillissent tandis que j’écris, mais, Dieu merci, je trouve en général un certain soulagement à m’épancher ainsi sur la page […]. Oh, comme mon cœur aspire à une compagnie et comme je souhaite souvent avoir mon propre foyer, mais aussi peut-être suis-je trop vieille pour m’attacher quelqu’un, et j’aurai passé ma vie dans cette morne solitude que je supporte si mal. » « Ah, si j’avais une compagnie appropriée pour tromper les heures d’ennui. » Cette complainte allait devenir un refrain constant, et la recherche d’« une compagne à adorer » lui attirer plus d’une fois « des ennuis. »

Un lundi de janvier 1821, elle note avoir brûlé les vers d’adieux d’un certain Mr Montagu : « Que ne persiste nulle trace de l’admiration d’un homme. Je ne suis point faite pour cela. J’aime le beau sexe et uniquement le beau sexe, et, aimé de ce sexe en retour, mon cœur se révolte à l’idée de tout autre amour. » Il n’est pas si étonnant, étant donné ses inclinations particulières, de lire un tel manifeste sous la plume d’Anne Lister. En revanche, qu’elle ait rencontré, comme en témoigne son journal, une réciprocité aussi enthousiaste parmi les dames de la bonne société de York et de Halifax jette une lumière d’un rose troublant sur le paysage social de l’époque.

Près de trente ans auparavant, une autre diariste, Hester Thrale [maîtresse de Samuel Johnson, NdlR], notait dans son journal l’apparition en société d’une nouvelle forme d’amitié féminine, jusqu’alors insoupçonnée : « La reine de France est à la tête d’une bande de créatures qui s’appellent entre elles des Saphistes », écrivait-elle. Bien plus tard, la même Hester Thrale soupçonnerait que la ville de Bath était devenue « une cage remplie de ces poules malpropres ». Jusqu’alors, la relation secrète qui pouvait unir une femme à une autre n’avait jamais reçu de définition plus claire que celle d’« amitié romantique », en Angleterre du moins. Le journal d’Anne Lister montre pourtant que le culte de Sapho était déjà bien établi dans la vie provinciale du nord de l’Angleterre quand parut le roman de Jane Austen L’Abbaye de Northanger, en 1818 (8). Anne évoque la possibilité que certains livres aient été à l’origine de ce phénomène, de même que la vie en pensionnat de jeunes filles. Mais jamais elle ne commente la tolérance extraordinaire, même selon les critères actuels, avec laquelle ces affections étaient considérées en société, ni la liberté avec laquelle on en débattait.

Se pourrait-il, demande une certaine Miss Hodgson en train de broder un beau chemisier, qu’il y ait davantage que de l’« amitié » entre les célèbres Dames de Llangollen ? Assise près d’elle, mangeant des pétales de roses fanées, Anne parle, comme elle l’avoue dans son journal, « dans une sorte de style galant, contant fleurette à Miss Hodgson qui le prit exceptionnellement bien, répondit sur le même ton, sembla apprécier et comprendre ». Quant à la question concernant les Dames, Anne semble hésiter un instant : « Je ne puis m’empêcher de penser que ce n’était sûrement pas platonique. Le Ciel me pardonne, mais je regarde en moi-même et je doute […]. Pourtant, tout ou presque dépend de l’histoire de leur vie antérieure, du temps passé avant qu’elles ne vivent ensemble, de ce rêve fébrile que l’on nomme la jeunesse. »

 

« Je sais faire plaisir aux jeunes filles »

Bien que l’introduction nous en dise fort peu sur sa jeunesse à elle, il semble qu’à l’adolescence Anne soit tombée sous le charme d’Isabella Norcliffe, son aînée de six ans qui vivait à Langton Hall, près de Malton. Il parut pendant un temps possible qu’elles s’établissent ensemble comme les Dames de Llangollen ou comme les héroïnes de Millennium Hall, un roman à succès de Sarah Scott, parfaite illustration du courant de la Sensibilité féminine. Isabella fut pourtant bientôt remplacée dans le cœur d’Anne par une femme bien plus jeune, Marianne Belcome. Malgré l’intensité de cette nouvelle relation, Marianne épousa un châtelain du Cheshire, tout en continuant de temps à autre à rendre visite à son amie, et à lui laisser entendre qu’elle allait quitter son mari pour venir vivre avec elle. En conséquence, le cœur d’Anne devait pendant un certain temps balancer entre « M » et « Tib ». Les récits souvent douloureux de ces atermoiements ont été rédigés dans un code chiffré, dont l’auteur fournit fort judicieusement la clé pour chaque amie évoquée. Ce qui a permis à Helena Whitbread de pénétrer une vie secrète tout à fait remarquable pour la franchise de son expression.

En marge de ces deux idylles à la fois mélancoliques et hilarantes (à un moment donné, Anne envisage même de se déguiser en homme pour épouser Tib à l’église), la jeune femme flirte allègrement avec les demoiselles Greenwood, Brown et autres Pickford, qui toutes appartiennent à la bonne société de Halifax : « Je sais faire plaisir aux jeunes filles », affirme-t-elle avec aplomb. Voilà qui incite à s’interroger sur la véritable nature de cette société en apparence si placide décrite dans les livres de Jane Austen, et plus encore lorsque Anne Lister évoque les traitements qu’elle eut à subir pour soigner une maladie vénérienne (contractée auprès de M), et ses fantasmes : « Rêves absurdes au sujet de Caroline Greenwood, je la rencontre sur la lande de Skircoat, je l’emmène dans une cabane qui est là et me connecte à elle. Je m’imagine en habit d’homme, j’ai un pénis, mais rien de plus. Tout cela est très mauvais. Tâchons de faire un grand effort et de surmonter cette langueur… Que Dieu m’aide dans cette résolution ! »

 

Le « mariage de deux âmes »

Il est tout aussi fascinant de voir comment elle concilie son mode de vie et ses convictions religieuses. Sur ce point, elle semble n’éprouver aucun doute, du moins si l’on en croit l’interrogatoire auquel elle soumit la pauvre Miss Pickford, et dont la subtilité est digne de ceux que mène Lucy Steele dans Raison et sentiments. Miss Pickford a une amie, Miss Threlfall, et Anne désire connaître la nature exacte de leur relation : « J’ai dit que je considérais sa liaison avec son amie comme le mariage de deux âmes, et même un peu plus, commence-t-elle habilement. Que si elles étaient en visite et que leur hôte les hébergeait séparément, cela serait inutile, puisqu’elles s’empresseraient de s’installer ensemble. Dans d’autres circonstances, il aurait été étonnant qu’avec sa beauté, sa fortune, etc. Miss Threlfall ne se mariât pas, mais à présent ce n’avait plus rien d’étonnant. Ai demandé à Miss Pickford si elle me comprenait maintenant tout à fait. Elle a répondu que oui. J’ai dit que beaucoup l’auraient condamnée sans appel, mais que ce n’était pas mon cas. Si l’inspiration de sa conduite était venue des livres et non de la nature, la chose aurait été différente. Ou s’il y avait eu une incohérence, d’abord d’un côté de la question ou de l’autre, mais, en l’occurrence, la nature était leur guide et je n’avais rien à y redire. On ne pouvait comparer un cas comme celui-ci à la sixième Satire de Juvénal. Dans l’une des situations, l’acte était artificiel et incohérent, dans l’autre, il était l’effet de la nature et toujours cohérent avec lui-même. “En tout cas, dis-je, vous vous rappelez un des premiers chapitres de la Genèse, et ceci vaut infiniment mieux que la chose dont il y est fait mention, c’est-à-dire l’onanisme (9). Ce crime-là est, par comparaison, assurément impardonnable. Il n’y a aucune affection mutuelle pour l’excuser.” »

« “Or, poursuit Anne Lister, faisant de plus en plus penser à Lucy Steele, telle est la différence entre vous et moi : j’ai la théorie, vous avez la pratique. Je suis instruite par les livres, et vous par la nature. Je suis très chaleureuse en amitié, fort peu de gens le sont davantage, peut-être même personne. Mes manières pourraient vous tromper mais, en réalité, je ne vais pas au-delà des limites extrêmes de l’amitié. Mes sentiments s’arrêtent là. Si tel n’était pas le cas, vous le voyez bien à toute mon attitude, je ne craindrais point de l’avouer. Me croyez-vous, à présent ?” “Oui, répondit-elle, je vous crois.” »

Ce passage que l’on pourrait croire tiré d’un livre de Jane Austen montre qu’Anne aurait fait une excellente romancière. Sa casuistique se trouve quelque peu rachetée par la conclusion : « “Hélas, pensai-je. Vous voilà enfin entièrement abusée. Ma conscience faillit me foudroyer, mais je songeai à ‘M’. C’est pour elle que j’eus l’idée de duper ainsi la pauvre Pic et que je la berne alors qu’elle me fait toute confiance.” »

En fin de compte, ni M ni Tib ne partagèrent le quotidien d’Anne Lister. Elle et M continuèrent un moment à se voir, mais cette dernière ne put jamais vraiment se résoudre à quitter son mari et les attraits de son domaine, tandis que Tib, peut-être par désespoir, commença de sombrer, sous l’effet de l’abus d’alcool et de tabac. C’est avec une héritière locale, Miss Anne Walker, que notre Anne choisit finalement de partager le reste de sa courte existence, mais il faudra attendre un second volume pour découvrir leur vie commune et les voyages qu’elles firent ensemble [lire ci-dessous « La vie d’un journal »].

Helena Whitbread a su puiser dans le remarquable journal de cette femme courageuse pour nous en livrer une sélection très variée et admirablement libre de tout préjugé. La transcription de sa petite écriture serrée fut probablement aussi fastidieuse que la traduction du code, qui prit à elle seule deux ans. Mais comme Helena Whitbread a eu raison de ne pas laisser cette femme fascinante enterrée dans les archives de Calderdale, et d’exhumer cette vie extraordinaire cachée dans le labyrinthe d’un code ! Car, dans la littérature du monde entier, on serait bien en peine de trouver un diariste qui sonde avec autant de courage et de franchise les tréfonds de l’esprit et du cœur.

 

Ce texte est paru le 4 février 1988, dans la London Review of Books. Il a été traduit par Laurent Bury.

Chronique d’un homme déchu

Ceux qui ont vu Oh ! Calcutta au début des années 1970 se souviennent peut-être de Kenneth Tynan, une légende en Angleterre et aux États-Unis. Critique à The Observer dans les années 1950, il avait donné le la du théâtre d’avant-garde et démoli la plupart des spectacles donnés à Londres. « Le travail du critique, écrit-il – au moins les neuf dixièmes –, consiste à faire de la place au bon en démolissant le mauvais. » Laurence Olivier, qu’il avait joyeusement éreinté parmi tant d’autres, en fit son bras droit à la National Theatre Company en 1963. C’est Tynan qui le persuada de jouer le rôle d’Othello, un immense succès relayé par un film. Devenu une figure de la gauche caviar londonienne, il fut apparemment le premier à prononcer le mot « fuck » à la télévision britannique, en 1965, lors d’une émission restée célèbre, durant laquelle il fut aussi le premier à défendre l’idée de représenter l’acte sexuel sur scène. Finalement éjecté de la National Theatre Company après le départ de Laurence Olivier, il entreprit une carrière de concepteur de spectacles et de scénariste qui le conduisit d’échec en échec. Oh ! Calcutta fut certes un succès, mais celui-ci tenait plus au scandale provoqué par la présence d’acteurs nus qu’à une réelle qualité théâtrale. Il n’en tira que peu d’argent, n’étant guère doué pour les affaires. Il contribua aussi à l’exécrable Macbeth de Polanski, produisit un autre spectacle qui fit un four, s’éreinta à trouver des fonds pour réaliser un film fondé sur le « sadisme anal » et n’acheva jamais une biographie du psychanalyste allumé Wilhelm Reich, dont les fantasmagories orgasmiques l’avaient séduit (lire Books, mai 2012).

Enfant brillant, il avait commencé un journal à l’âge de 6 ans. Il s’y remit en 1971, au moment où sa carrière basculait. Il le légua à sa fille en 1980, à l’âge de 53 ans, intoxiqué par le tabac, mourant d’emphysème dans un hôpital californien. C’est le journal d’une déchéance, pimentée par la grande obsession sexuelle de sa vie : frapper la croupe des femmes avec lesquelles il vivait ou qu’il rencontrait. La chose la plus désirable, écrit-il, est « la proximité d’un fessier de femme que je puisse fouetter à loisir ». Le rire est sardonique : « Un humaniste est celui qui se souvient du visage de celles qu’il a fessées » (ce qu’il faisait avec un fouet mais plus souvent une canne, dont il avait une collection, voire une pagaie…). Il n’est que trop conscient de son échec : « L’une des raisons pour lesquelles je ne peux plus écrire est que je ne n’ai plus de posture, d’attitude, ce que George Eliot appelait, dans une lettre à Lytton Starchey, “l’essentiel : le ton”. » Et plus tard : « Si je me suicidais ce ne serait que tuer une personne qui a déjà, à peu près à tous égards, cessé d’exister. »

Dans les dernières années, il avait pourtant réussi à écrire de longs articles pour le New Yorker, qui le payait grassement. Vivant au-dessus de ses moyens, il se faisait injecter des hormones de mouton et écumait, squelette ambulant, les soirées mondaines d’Hollywood.

Le discret journal d’Amélie

En 1803, pendant trois mois, Benjamin Constant a tenu un journal… d’hésitation : devait-il ou non, pour échapper à la tyrannie de Mme de Staël, sa maîtresse, épouser Amélie Fabri, une jeune femme de 31 ans, pimpante, vive, gaie, mais, selon lui, très bête ? Au bout de trois mois, il nous dit jeter l’éponge et renoncer. Ce journal, qui se lit comme un petit roman, intitulé Amélie et Germaine, a été publié un siècle et demi plus tard, en 1952. Mais la jeune femme était-elle vraiment bête ? Il y a eu, depuis, une réponse de la bergère au berger : car Amélie, elle aussi, on vient de le découvrir, a tenu un journal ! Un journal pas si bête que cela, et même tout à fait intelligent et sensible. Il est rédigé sur un bel album, mais elle se sert aussi des cartes d’invitation reçues pour y faire le récit de la soirée correspondante. Sous l’apparence d’une chronique de sa vie mondaine, Amélie suit le fil de sa vie sentimentale : c’est l’histoire déchirante de son amour impossible pour un jeune homme de 20 ans, Jean-Jacques de Sellon, le petit frère de ses meilleures amies. Si psychologue qu’il fût, Benjamin n’a pas su deviner son secret. Elle, en revanche, suit avec amusement ses manœuvres qu’il croit habiles, et nous révèle que, s’il a jeté l’éponge, c’est qu’elle l’a, gentiment mais fermement, envoyé promener. Le journal d’Amélie, où l’épisode Constant tient d’ailleurs peu de place, avait été conservé dans la famille d’une de ses sœurs. Il y a été découvert en 1963, sans que les spécialistes de Constant le prennent alors en considération. Il est entré en 2007 à la Bibliothèque de Genève. Je l’y ai (re)découvert en 2012, je l’ai transcrit et j’en prépare une édition. Ce sera un hommage à une femme sensible, qui analyse avec finesse sa solitude et qui a rêvé d’écrire. Ce récit d’amour s’achève en 1806 de manière pathétique avec l’indication des premières douleurs d’une maladie qui l’emportera en 1809.

 


 

Benjamin, 6 janvier 1803

Je me sens dans une de ces crises du cœur et de l’imagination qui ont plus d’une fois bouleversé toute mon expérience, brisé toutes mes relations, qui m’ont transporté dans un monde nouveau, où il ne me restait, de celui que j’avais quitté, que quelques souvenirs assez effacés, mais plutôt tristes, des ennemis qui nécessitaient des explications fatigantes, mais en général…


 

Benjamin, 19 février 1803

… La parfaite bêtise est une excellente garantie pour une femme. À moins de se mettre en face d’Amélie, et de lui crier : « Je suis amoureux de vous », elle ne comprendra jamais et ne verra dans tout ce que je lui dis qu’une manière de passer le temps…


 

Benjamin, même jour

J’ai beaucoup réfléchi sur la bêtise d’Amélie. Il est certain qu’elle n’est pas spirituelle. Elle n’a point d’instruction, mais je la crois assez disposée à se livrer à celui qui voudrait la caresser. Si on la traitait doucement, ce serait un animal assez fidèle.


 

Amélie, 12 mars 1803

… Soupé chez Mme Doxat avec cinquante personnes. Benjamin est bien vite venu à moi avec sa grâce et son esprit ordinaires ; nous étions en coquetterie sans but, mais jouissant du présent.


 

Benjamin, même jour

… Soupé chez Mme Doxat.


 

Amélie, 28 mars 1803

Mademoiselle Amélie Fabri est priée de faire l’honneur à Mad. Pictet Diodati de prendre du thé chez elle lundi 28 février mars [1803].

Je ne sais comment il s’y prend, mais il est tous les jours plus aimable, plus empressé ; et tous les jours Mad. de Staël a plus d’humeur et me déteste d’avantage [sic] ; il est vrai que Benjamin l’abandonne bien pour moi ; mais qu’elle se rassure, je ne profiterai point de cette préférence et ne fais rien au monde pour la mériter ; seulement je plais, mais sans trop m’en soucier ; et c’est peut-être ce qui l’attire et le pique ; sans être aimé, il est trop aimable pour n’être pas écouté, mais cela ne lui suffit pas, il me conjure de l’adorer et je ne le peux pas ; ce qui le met dans une grande colère ; alors il me dit qu’au moins je me laisse aimer ? ; et je lui réponds À quoi bon ? – et il est obligé de rire malgré sa passion. Il me reproche ma raison, et je lui dis qu’on est bien heureux de trouver une femme qui en a pour la lui faire perdre. Il me demande s’il aura jamais ce bonheur-là ; et je dis que non, d’un ton à ôter toute espérance. Mais cependant il en conserve.


 

Amélie, 31 mars

Mademoiselle Fabri est priée de faire l’honneur à Made. Boissier Le Fort de prendre le thé chez elle jeudi 31 mars.

Je n’y suis point allée, malgré les supplications de Benjamin, pour lui accorder cette dernière grâce ; Dieu sait tout ce qu’il m’aurait dit ? Il est séduisant, plein d’esprit et d’adresse ; j’aurais peut-être eu de la peine à le renvoyer, et j’y étais décidée. Il est parti furieux. Je plaisais à cet homme ; il m’a fait pendant 5 mois la cour la plus assidue et la plus flatteuse, parlant de moi de la manière la plus aimable, m’entourant pour ainsi dire de toutes les séductions de l’esprit, et du charme d’un homme amoureux, ce qui en a toujours pour une femme, surtout lorsque c’est l’homme le plus aimable de France, comme dit mad. De Staël. Il n’a pas été jusqu’à mon cœur ? – N’est-ce point par hasard qu’il serait occupé ? – Alors c’est bien heureux !


 

Benjamin, 23 septembre 1804

Soirée chez Mlles Sellon. Amélie était charmante. Quel dommage qu’elle n’ait point de gorge et soit maigre comme un hareng. Mais la traiter en femme serait impossible au bout d’un mois, en jugeant par ce qu’elle montre, et Dieu sait ce qu’elle ne montre pas !

 

Lady Bovary

Le 24 juin 1858, Charles Darwin interrompit la rédaction de son « interminable livre sur les espèces » pour écrire à son cousin et ami William Darwin Fox. Charles se faisait un sang d’encre pour sa fille Etty et pour son  dernier-né, tous deux malades [le bébé mourra peu après de la scarlatine, NdlR]. Six jours auparavant, il avait appris avec anxiété que son confrère Alfred Russel Wallace était arrivé à des conclusions semblables aux siennes sur la sélection naturelle. Mais le sujet principal de la lettre est le sort du docteur Edward Lane, directeur de l’établissement thermal de Moor Park, dans le Surrey, où Darwin avait lui-même séjourné plusieurs fois pour soigner des états anxieux et dépressifs. Or la réputation du médecin se jouait à présent devant une cour instituée peu de temps auparavant à Londres, le Tribunal des divorces et affaires matrimoniales, devant lequel un certain Henry Robinson, ingénieur civil de son état, avait formé une requête en dissolution de mariage au motif que son épouse, Isabella, l’avait trompé avec Lane (1).

Ce qui rendait l’affaire encore plus scandaleuse – « incomparable par sa nature et par ses circonstances », pour reprendre les propos du Lord Chief Justice, le plus haut magistrat du pays – était l’élément de preuve constitué par le journal intime de l’accusée, dérobé par son mari un jour qu’elle était malade et délirante. Celui-ci avait demandé à son avocat de le produire devant la cour. Les trois volumes de ce texte rédigé entre 1850 et 1855 décrivaient, comme aurait pu le faire le dernier roman en vogue, l’union malheureuse de Mrs Robinson et le développement de son affection pour le docteur Lane, de dix ans son cadet, à l’occasion de ses visites amicales à Moor Park. Au milieu des notes de l’année 1854, certains passages prétendaient rendre compte de l’épanouissement de cette liaison, qui seraient ensuite lus devant la cour et retranscrits avec force détails dans  la presse. C’est ainsi qu’au cœur de la « Grande puanteur » de l’été 1858, alors que les températures frisaient les 38 °C, ce sensationnel « Journal du vice » choqua, émoustilla et intrigua l’opinion (2).

Darwin était convaincu de l’innocence de Lane et craignait que le retentissement du procès ne « lui soit fort préjudiciable ». Mais le plus extraordinaire à ses yeux était « le fait sans précédent d’une femme narrant par le menu son adultère, ce qui me paraît plus improbable que d’inventer une histoire inspirée par une extrême sensualité […] ». De fait, ce « singulier procès » Robinson contre Robinson et Lane connut son épilogue quand le tribunal finit par récuser la véracité du journal intime de Mrs Robinson. Le Dr Lane, qui était passé durant le procès du banc des accusés à celui des témoins, le qualifia de « tissu d’affabulations du début  à la fin », si bien que ce texte, qui avait commencé par scandaliser l’Angleterre victorienne pour sa description d’un adultère, finit sa carrière publique en étant considéré comme un cas inquiétant d’hallucinations sexuelles chez la femme.

Flagrant délit d’adultère

Quoi qu’il en soit, Henry Robinson n’obtint pas gain de cause, Lane ayant été innocenté sur la base d’un argument purement technique : nulle part dans son journal, Isabella n’allait jusqu’à décrire de façon explicite une relation sexuelle avec lui. En l’absence d’« aveu clair et précis d’une infidélité qui aurait eu lieu », la demande de divorce fut donc rejetée. Et c’est dans la plus grande discrétion que le mariage des Robinson serait finalement dissous en 1864, après qu’Isabella eut été prise en flagrant délit d’adultère dans deux hôtels de Londres avec l’ancien précepteur de ses enfants, un jeune Français dont elle s’était depuis longtemps entichée.

L’affaire Robinson fut vite oubliée. Il semble d’ailleurs que Lane se soit donné beaucoup de mal pour en effacer les traces, aidé en cela par des amis influents, soucieux comme lui de préserver la réputation de la profession et la relation médecin-patient. L’importance et les grandes lignes du procès furent, certes, rappelées à l’occasion. Ainsi le psychiatre américain Ralph Colp, spécialiste de la santé de Darwin, publia-t-il en 1981 un article consacré à l’obsession du naturaliste pour cette affaire Robinson (3). Trente ans plus tard, dans un ouvrage collectif intitulé The Female Body in Medicine and Literature (aux presses universitaires de Liverpool), la chercheuse Janice M. Allan procéda selon sa propre expression à « un acte indispensable de réhabilitation », mettant au jour certains détails du procès et les replaçant dans le contexte de la professionnalisation de la médecine (une loi avait été adoptée en ce sens en 1858).

Mais le livre de Kate Summerscale va beaucoup plus loin. Elle révèle l’arrière-plan du mariage des Robinson, la relation d’Isabella avec Lane, et la signification du procès, mais aussi le devenir des principaux personnages, là où les précédents auteurs ignoraient tout de ce qu’il était advenu des Robinson. Le résultat est un récit absolument passionnant, et un brillant travail d’historien. Surtout, Summerscale situe judicieusement cette affaire au confluent d’une série d’évolutions juridiques et sociales, à commencer bien sûr par la professionnalisation de la médecine et la réforme de la législation sur le divorce. En effet, l’institution dans ce domaine d’un tribunal civil – lequel siégea pour la première fois en janvier 1858, quelques mois avant le procès Robinson – avait mis le divorce à la portée de la bourgeoisie victorienne (4). Durant ses quinze premiers mois d’existence, les juges de la cour eurent à examiner 302 requêtes en dissolution de mariage, parmi lesquelles six seulement (dont celle de Henry Robinson) furent rejetées.

 

Du bon usage des fiacres…

Autre fait significatif, les extraits du journal d’Isabella lus à haute voix durant les audiences passaient pour tellement obscènes que la rédaction de The Observer, ce vénérable journal du dimanche, refusa de les reproduire au motif qu’ils pourraient heurter la sensibilité des familles – une décision sans nul doute encouragée par la loi sur les « publications obscènes » (Obscene Publications Act), entrée en vigueur l’année précédente. Ses confrères de la Saturday Review n’eurent pas les mêmes préventions, ce qui ne les empêcha pas d’affirmer que les écrits d’Isabella Robinson étaient « peut-être les plus répugnants jamais produits par la main d’un être humain ». Madame Bovary, paru en France deux ans plus tôt, avait été jugé trop licencieux pour être publié en Grande-Bretagne ; la traduction d’Eleanor Marx ne paraîtrait que six ans après la mort de Flaubert, en 1886. Et pourtant, un passage du journal de Mrs Robinson publié dans la presse faisait étrangement écho à la scène du fiacre où Madame Bovary trompe son mari avec le clerc de notaire Léon Dupuis. Écrivant n’avoir « jamais vécu une heure aussi heureuse », Isabella décrit elle aussi un trajet en voiture avec Lane : « Je ne relaterai pas TOUT ce qui s’est passé, me bornant à dire que je me suis enfin laissée aller avec une joie muette entre ces bras dont j’avais si souvent rêvé, et que j’ai baisé ces boucles et ce visage lisse, si rayonnant de beauté […]. » Avec leur « mouvement ondulatoire » et leurs « gentils petits cahots de-ci de-là » qui contribuaient « grandement à accroître le plaisir de l’instant critique », les fiacres étaient, à en croire un guide de la prostitution de la fin du XVIIIe siècle, le lieu idéal pour les rendez-vous illicites.

La tenue de son journal est présentée dans la première partie du livre comme un moyen, pour Isabella Robinson, d’analyser et de résoudre les différents problèmes auxquels elle se trouve confrontée, et qui vont au-delà de son mariage avec un homme antipathique, « absolument acrimonieux ». Ayant perdu la foi, la jeune femme ne sait que faire d’une existence vide de sens, où elle ne trouve ni réconfort, ni sentiment d’accomplissement personnel. Summerscale a mis la main sur la correspondance qu’Isabella échangea un temps avec George Combe, un pionnier de la phrénologie (5) qui devint pour elle comme un père de substitution au moment même où elle commençait de succomber aux charmes du docteur Lane. Combe reconnaissait la belle intelligence d’Isabella – elle était bien au-dessus de « la moyenne des femmes instruites » –, mais la mettait en garde contre un excès d’« amativité » (le goût de l’amour physique), lié selon lui à la taille inhabituelle de son cervelet, engendrant un manque de « prudence » et de « réserve ».

Summerscale ne laisse planer aucun doute sur les ambitions littéraires d’Isabella. La jeune femme écrivait sur la religion, elle soumettait ses poèmes à des journaux ; il est même possible qu’elle soit l’auteur d’un article publié en 1853 dans le Chambers’s Edinburgh Journal, qui offrait un point de vue pour le moins critique sur le mariage. Sa relation avec Edward Lane était d’ailleurs en partie fondée sur les échanges d’idées qu’ils avaient durant leurs promenades dans le domaine de Moor Park, et sur leur amour commun des grands auteurs. Dans son journal, Isabella déplore toutefois sa propre et « infortunée tournure d’esprit qui se raccroche à des chimères ». Une fois l’affaire révélée, elle adressa une lettre à Lady Drysdale, la belle-mère de Lane, où elle confessait que les mentions de sa supposée aventure avec lui étaient « l’expression insouciante et purement imaginaire des pensées d’une dame ». Comme celle de bien d’autres femmes intelligentes pareillement désœuvrées, la vie fantasmée d’Isabella était devenue de plus en plus difficile à distinguer de la réalité.

Lors des auditions à Westminster Hall, les experts médicaux jugèrent finalement en partie fictif le journal de Mrs Robinson. Il s’agissait selon eux d’une conséquence indirecte de sa maladie utérine, un mal fourre-tout supposé « produire les plus extravagants errements de l’esprit ». Lors de l’exposé médical, on pria les femmes de quitter la salle, tant le témoignage des spécialistes était jugé inconvenant pour elles. Et pour cause ! L’explication selon laquelle la condition physique – et mentale – d’Isabella pouvait lui causer des accès d’érotomanie ou de nymphomanie relevait d’une hypothèse si choquante qu’elle ne put même être pleinement formulée devant la cour : l’idée que les scènes érotiques figurant dans le journal d’Isabella étaient des textes pornographiques sur mesure pour aider à la masturbation heurtait, en particulier, ces médecins qui continuaient d’affirmer que les femmes étaient étrangères à toute forme de désir sexuel. Parce qu’elle avait pris du plaisir à transcrire ses pensées lubriques, Isabella Robinson passait pour gravement dérangée.

 

Comme un roman

Jusqu’à quel point précis avait-elle eu recours à l’imagination pour décrire sa relation avec Edward Lane ? Nous ne le saurons jamais. Peut-être y a-t-il eu de son côté à lui davantage d’encouragements, ou du moins d’intentions romantiques, que la cour et Isabella elle-même, désireuse qu’elle était de le protéger, ont bien voulu l’admettre. Mais Summerscale refuse même d’envisager cette possibilité.

Du journal d’Isabella, il ne nous est en définitive parvenu que neuf mille mots contenus dans un digest des premières affaires examinées par le Tribunal des divorces. Le reste, consigné par Isabella dans des carnets John Letts, a semble-t-il disparu depuis longtemps. Cela dit, les détails de l’affaire ont beau avoir été effacés depuis plus de cent cinquante ans, son influence demeure clairement visible dans les portraits d’épouses maussades et insatisfaites que nous ont légués les « romans à sensation » des années 1860 (6). Summerscale s’attarde en particulier sur l’héroïne et l’intrigue du bestseller de Mrs Henry Wood, Les Mystères d’East Lynne, publié entre 1860 et 1861 : Lady Isabel Carlyle est mariée à un notaire de province qui ne la rend pas heureuse ; follement éprise d’un « fascinant » jeune homme, elle est en proie à des rêves qui viennent cruellement souligner la réalité de son existence, et finit par tromper son mari à Boulogne-sur-Mer (là même où Isabella et Henry Robinson vécurent brièvement), lequel, une fois découvert le pot aux roses, décide de divorcer. Curieusement, Summerscale omet de mentionner dans le même genre La Femme du docteur de Mary Elizabeth Braddon – autre roman dont l’héroïne se prénomme Isabel. Négligée par son mari, celle-ci se réfugie dans ses rêveries érotiques et trouve du soutien auprès du « gentil phrénologue » Charles Raymond, selon qui cette « enfant faible et malheureuse souffre de n’avoir aucun devoir à accomplir sur cette terre ».

Quant à la vraie Mrs Robinson, Kate Summerscale a fait une autre découverte à son sujet : comme ces fameuses héroïnes adultères du XIXe siècle – Emma Bovary, Anna Karénine ou Thérèse Raquin –, il est semble-t-il possible d’affirmer, en prenant certes des libertés, qu’elle périt de sa propre main. Dans son cas, toutefois, les circonstances furent nettement moins sensationnelles puisque Isabella Robinson se découvrit à l’automne 1887, près de trente ans après la publication infamante de son journal, un abcès infecté au pouce qui causa sa mort par septicémie trois jours plus tard.

 

Cet article est paru le 9 mai 2012, dans le Times Literary Supplement. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Le Casanova des vitriers

Les Mémoires de Casanova s’intitulent Histoire de ma vie. Un improbable contemporain, le vitrier Jacques-Louis Ménétra, compagnon du Devoir, a écrit Journal de ma vie. C’est davantage un vrai journal que l’œuvre du Vénitien, car il a commencé de le rédiger à l’âge de 26 ans, et fini à 65 (en 1803). Mais ce n’est pas non plus un vrai journal intime, car il l’a manifestement réécrit, peut-être plusieurs fois. Il en a fait une œuvre, lui aussi, qu’il a entièrement recopiée en 1802 (sans ponctuation). Une œuvre où les faits inventés se mêlent aux souvenirs réels (il prétend avoir rencontré le bandit Mandrin, ce qui est impossible, et avoir été l’ami intime de Rousseau, avec qui il a peut-être fait une partie de dames en public mais qu’il n’a sans doute que côtoyé). Cependant, la plupart des histoires relatées sonnent juste. Dans la préface, le grand spécialiste américain du XVIIIe siècle, Robert Darnton, y voit « le meilleur témoignage écrit de la vie de la classe ouvrière dans le Paris prérévolutionnaire ».

Pas seulement à Paris, d’ailleurs, car Ménétra nous fait vivre tous les détails de son « tour de France » de jeune compagnon vitrier, plus un second périple, moins complet que le premier. Et pas seulement prérévolutionnaire, car il raconte aussi la Révolution, avec sympathie au début, horreur ensuite.

Ce « journal » de quelque 331 folios a été découvert dans les années 1970 par l’historien Daniel Roche dans les archives de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Rédigé dans une langue simple et directe, il relate une vie mouvementée, ponctuée de bagarres et d’aventures lestes, dont le sieur Ménétra se vante à peu près comme le fait Casanova, mais en homme du peuple, sur un mode un tantinet plus rustaud. Il parle volontiers du « gibier féminin » et n’hésite pas à forcer une fille quand l’occasion se présente. Généralement, l’approche est plus conviviale. Un passage typique : « Je lorgnais une jolie repasseuse qui demeurait dans notre maison que je désirais bien repasser. » Comme Casanova, il trouve chaussure à son pied dans des couvents (qui avaient besoin de vitriers), et plaît de même aux femmes : dans certains cas, ce n’est pas lui qui prend l’initiative. Dans un restaurant, où il hésite à demander une poularde parce qu’il n’a plus d’argent, une femme lui en passe sous la table. Sans compter les prostituées (qui lui ont donné la petite vérole), Daniel Roche comptabilise cinquante-deux liaisons prémaritales et treize postmaritales (car il s’était marié, et grâce à la dot avait ouvert boutique à Paris).

Pour l’historien, l’intérêt de ce journal tient surtout aux multiples détails du métier de Ménétra et de la vie du peuple qu’il décrit, à Paris et aux quatre coins de la France. Toutes sortes de choses étonnent, comme son goût apparemment très répandu pour le tourisme et les randonnées de cinq ou six heures pour faire l’ascension d’un sommet, par exemple le Ventoux. C’était aussi un homme de convictions : « Je n’aime pas les prêtres, parce qu’ils font les hypocrites. » À propos des protestants : « La religion prétendument réformée. » Ses relations avec son père, sa mère, son épouse (une maîtresse femme) et ses propres enfants sont aussi du plus haut intérêt.

En rendant compte de ce livre, la London Review of Books a titré « Pénétra ». Certains lecteurs se focaliseront sur homo fornicator, y écrit Bonnie Smith, laissant l’homo faber aux historiens collet monté. Mais, comme l’écrit Darnton, une découverte comme celle de ce texte est « le rêve de l’historien ». Et, pour le non-spécialiste, le récit vaut le voyage.

 

La vie aux dix-sept millions de mots

Le 5 décembre 1963, le jour où Jack Ruby abattit Lee Harvey Oswald à Dallas, un certain Arthur Inman, habitant Boston, réussit, après plusieurs tentatives de suicide, à se mettre une balle dans la tête. Toutes sortes de maladies et douleurs chroniques l’avaient réduit à l’état d’invalide pendant l’essentiel de ses soixante-huit ans d’existence et, en dehors de quelques brèves excursions dans une Cadillac conduite par son chauffeur, il vivait depuis 1919 enfermé dans Garrison Hall, un immeuble du centre-ville. Un jour ordinaire, il pouvait passer jusqu’à seize heures alité, quand il n’était pas assis dans sa salle de bains, à lire. Les pièces où il vivait étaient maintenues dans l’obscurité pour la même raison que sa voiture était peinte en noir mat : pour protéger ses yeux. Il souffrait régulièrement de saignements de nez, de rhume des foins, d’arthrite, de grippe, d’affaissement de la cage thoracique, de migraines, de douleurs dans les testicules, dans le cou, la clavicule et l’épaule, de refroidissements, d’aphtes, d’éruptions cutanées, de maux d’estomac (qui exigeaient de fréquents lavements), de maux de gorge (qui nécessitaient un traitement par ultraviolets), de douleurs au coccyx – auxquelles se consacrèrent un cortège d’ostéopathes successifs. Il était particulièrement dépendant du docteur Cyrus Pike, qui eut pendant de nombreuses années une liaison avec son épouse Evelyn.

Inman recevait chaque jour la visite d’une kyrielle de médecins, infirmières, prescripteurs et autres charlatans, ainsi que de parfaits inconnus, un bon millier au fil des ans, qui répondaient à ses petites annonces dans le journal (il cherchait, moyennant salaire, quelqu’un qui veuille bien lui parler, lui faire la lecture ou se rendre utile d’une manière ou d’une autre). L’un de ces individus était Eddie Simms, chauffeur, valet de pied, confident et conteur, qui prétendait avoir été patineur professionnel, joueur de baseball et le chauffeur de célébrités du monde des affaires et du spectacle. La plupart de ceux qui répondaient aux annonces devenaient pendant un moment partie intégrante du ménage élargi d’Inman, acceptant de confier leur histoire à un homme qui les écoutait avidement dans la pénombre, leur donnait des conseils d’une grande franchise et n’était évidemment pas en position de se montrer moralisateur ou condescendant à l’égard du comportement avoué de quelqu’un d’autre, si bizarre qu’il fût. Les adolescentes pubères et les jeunes femmes l’attiraient particulièrement. Il eut un béguin pour une certaine Alma Bush, parce que « ses pieds, ces subtils indicateurs du caractère d’une femme, étaient parfaitement bien tenus ». Il invitait ses recrues à se déshabiller, admirait les plus belles parties de leur corps, les caressait et les persuadait assez souvent de le rejoindre dans son lit. Certaines universités voisines n’approuvaient pas, mais son épouse, qui avait fait ses études à Wellesley, ne se lia pas seulement d’amitié avec certaines de ces hôtesses : elle les embaucha.

Une telle maisonnée exigeait des revenus annuels considérables, fournis non sans rechigner et en posant des conditions par sa riche famille d’Atlanta, ville natale d’Inman, puis par un fonds de placement. Cela supposait aussi beaucoup d’espace. Il louait cinq appartements dans Garrison Hall ; bien que délabré, l’immeuble était bon marché, confortable et le gérant se montrait généralement tolérant. Un appartement était occupé par Evelyn qui, avec son besoin d’indépendance et son goût des voyages, exaspérait souvent son mari. Elle le quitta à plusieurs reprises et fut à deux doigts de divorcer, mais resta son épouse pendant quarante ans, jusqu’à sa mort. Un autre logement était destiné aux secrétaires et domestiques ; un troisième était réservé de manière intermittente à sa favorite du moment. Comme Kathleen Connor. Lorsqu’il fit sa connaissance en 1958, elle avait 16 ans, et il envisagea de l’adopter. Outre celui qu’habitait Inman lui-même, un cinquième appartement était loué à l’étage inférieur, puis sous-loué, afin de s’assurer une certaine tranquillité. Inman était d’une sensibilité hystérique au bruit, et ce facteur joua un rôle important dans ses tentatives de suicide. Le vacarme, la saleté et la conviction d’être dérangé devinrent particulièrement aigus au début des années 1960, lorsqu’un ensemble d’immeubles fut construit sur le terrain voisin, jusque-là occupé par des entrepôts. Ce chantier sonna le glas de l’existence savamment protégée qu’il s’était soigneusement organisée et, comme l’un de ses héros, Adolf Hitler, il se suicida dans son propre bunker alors que l’ennemi approchait.

Kathy put passer une heure seule avec le cercueil ouvert d’Inman, au funérarium, et même si cette Irlandaise originaire de Charleston avait assisté à quantité de veillées mortuaires, elle fut horrifiée par l’aspect du cadavre, comme nous l’apprend l’épilogue ajouté au journal lui-même par Daniel Aaron, le responsable de l’édition du texte : « “Jésus, Marie, Joseph, dit-elle s’être exclamée, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?” Cet Arthur qui détestait le parfum et la poudre, qui avait plus d’une fois ordonné à une fille de retirer la peinture qu’elle avait sur le museau, était entièrement maquillé. Cela la fit rire et pleurer à la fois. Elle lui dit qu’il avait l’air affreux, lui rappela qu’elle avait promis de ne pas l’abandonner, et redressa sa cravate. Au moment de partir, elle aperçut une petite tache de sang dans son oreille et l’ôta en mouillant un coin de sa robe. »

 

Un journal impubliable

On ne perçoit dans ce récit, direct, modeste et sans façons, presque aucune distance entre les mots et la réalité qu’ils décrivent. C’est comme si aucun style ne s’interposait entre la vie et nous, comme si l’écriture était le produit de l’expérience vécue, et non l’inverse. Il fournit donc une conclusion très appropriée à cette édition du journal d’Inman, et apporte la preuve de l’habileté, de l’imagination et de la concision rigoureuse qui caractérisent tout ce qu’Aaron a réussi à tirer de ce document stupéfiant et tentaculaire. Pendant ces quarante-quatre années à Garrison Hall, Arthur Inman vécut dans l’obsession de son journal, de jour comme de nuit. Chacune de ses sorties, de ses disputes avec son père pour des histoires d’argent, de ses opérations boursières ou immobilières, de ses ingérences dans la vie des gens qui travaillaient pour lui ou lui rendaient visite, l’ensemble des personnalités en vue et des événements survenus entre la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l’émergence de l’empire américain, tout s’est frayé un chemin dans son récit. Tout n’existait que pour être consigné noir sur blanc. À la fin, le journal faisait un total de cent cinquante-cinq volumes, et comptait la bagatelle de dix-sept millions de mots (À la recherche du temps perdu n’en contient qu’un million et demi). Il laissa des instructions à ses exécuteurs testamentaires pour qu’ils soumettent son journal à l’université d’Harvard, dans l’espoir d’en voir publier une version, avec l’appui financier de la succession Inman. David Donald lut le manuscrit – il affirme sur la jaquette qu’il s’agit du « journal le plus remarquable jamais tenu par un Américain » – et le recommanda aux presses de l’université, en suggérant que le travail éditorial soit confié à Aaron, de la faculté d’anglais. La tâche prit sept années et supposa la réduction des dix-sept millions de mots à moins d’un dixième, et de mille « personnages » à environ quarante-cinq.

C’est très tard dans sa vie, et à contrecœur seulement, qu’Inman accepta l’idée que son journal était impubliable sous sa forme originelle : au mieux, il pouvait espérer qu’un « éditeur sensible et judicieux » ferait pour lui ce qui avait été fait pour Thomas Wolfe, l’auteur de Look Homeward, Angel (1). « Sans l’édition généreuse de ses œuvres, demande-t-il, Thomas Wolfe se serait-il taillé une place au sein des lettres américaines ? » La plupart du temps, il nourrissait d’immenses ambitions pour son journal. Comment aurait-il pu en aller autrement, puisque c’était la seule raison de vivre qu’il pouvait offrir à lui-même et aux autres ? Il est dès lors remarquable qu’il n’ait pas davantage souffert de son impuissance à en faire publier des extraits de son vivant, de l’enthousiasme tout juste poli manifesté par la quasi-totalité de ceux à qui il en montra des passages, et du jugement sévère qu’il portait souvent lui-même sur ses écrits. Aaron a la bonne idée de reproduire des moments du journal où Inman devance, de quelques secondes seulement, à mon avis, le reproche que le lecteur est sur le point de lui adresser : ce texte est « informe », « amorphe », il s’agit souvent de « “remplissage”, ennuyeux et geignard ». Même s’il n’était pas particulièrement spirituel, Inman évoque ailleurs « une activité sans valeur et sans fruit que ce travail d’écriture, comme de tricoter des chaussettes trop grandes pour des enfants sans pieds ».

 

« L’un des plus étranges documents autobiographiques jamais écrits »

Aaron voit plusieurs manières de lire ce journal : comme l’histoire d’un « fils du Sud » transplanté dans le Nord et obsédé par ses ancêtres ; comme une histoire sociale de l’Amérique, le récit d’un autodidacte qui y vécut de 1919 à 1963 ; comme un « roman vrai », idée qui plaisait à Inman, où il est question de personnes et d’événements réels, ponctué de dialogues et de récits épistolaires. On pourrait cependant soutenir que l’énumération de ces alternatives prouve seulement qu’Inman ne savait pas réellement quelle forme son texte devait prendre ou comment le lecteur était censé l’aborder. Sans les interventions d’Aaron, le journal n’existerait pas en tant que livre. En 1945, en relisant certaines de ses pages, Inman reconnaît :

« Je songe parfois que ce journal est l’un des plus étranges documents autobiographiques jamais écrits par quiconque. Ses pages contiennent une accumulation de sujets que seuls des goûts très éclectiques auront envie d’absorber, me semble-t-il. Il n’y a pratiquement aucun déplacement pour entretenir l’intérêt grâce aux changements de décor. Un célibataire malgré lui en est l’auteur. La philosophie et les pages d’histoire se baladent à côté de bouffées d’émotion et de rencontres sentimentales. Il y a de temps à autre une certaine beauté, une aisance dans l’expression, une gravité impétueuse, mais aussi de réelles vulgarités ici et là, beaucoup de maladresses de conception, autant d’immaturité que de sagesse… J’ai beau détester vivre, mépriser les gens et aspirer à l’oubli, je trouve la vie exaltante, les gens stimulants et l’oubli encore loin. Si je transmets à un petit segment de la postérité l’exaltation, la tension, la stupeur, le suspense, la confusion de ces années, je serai satisfait. Les individus mentionnés dans cette chronique ne sont pas de grands personnages, à part certains de ceux qui occupent l’arrière-plan historique ; les événements qui me sont proches n’ont rien de renversant ; mes journées se passent, pour ainsi dire, derrière une vitre. Pourtant, dans cet étrange document, je serai peut-être parvenu à perpétuer les pulsations d’une époque. »

Quand cette entrée fut rédigée, la Seconde Guerre mondiale venait de s’achever en Europe, et chacun pouvait sentir les « pulsations » de l’époque, de la dernière guerre « justifiée ». Mais pas vraiment à l’unisson d’Inman. Car si, en ce temps-là, nombre de ses compatriotes partageaient son aversion pour les Juifs, les Irlandais de Boston et les Noirs, ils auraient jugé scandaleuse, voire anti-patriotique, son admiration pour Hitler, Mussolini et les Japonais. Même chose en ce qui concerne la haine teintée de jalousie que lui inspirait Roosevelt, qu’il surnommait Roosie le Rat. Sans surprise, il est ensuite devenu un fan du général MacArthur et du sénateur Joseph McCarthy. Ses opinions sur les personnalités et les événements sont tellement imbéciles qu’elles en deviennent inoffensives ; si l’on ajoute à cela sa bizarrerie générale et la manière dont il abandonne ses préjugés dès qu’il a affaire à tel Juif, tel Irlandais ou tel Noir, on est enclin à absoudre le journal en sa qualité de « confession publique ». Par ailleurs, ses haines sont souvent tempérées par sa propension à se condamner lui-même, comme lorsqu’il dit en 1943 : « Je déteste les Juifs, les Anglais, Roosevelt, la vie et moi-même. »

Les vociférations sociales et politiques d’Inman ne nous apprennent presque rien d’important sur son époque. Elles nous en apprennent beaucoup, en revanche, sur l’étrange obsession du pouvoir qui l’habitait. Tout au long du texte, on devine un individu remarquable, très tôt effrayé par ses propres exaltations et les dangereuses transgressions auxquelles elles pourraient le conduire. Il se dissimulait à lui-même et aux autres, notamment son père, par le biais d’une paranoïa forgée de toutes pièces, et nécessairement confirmée par sa capacité à trouver des persécuteurs ; que sa haine des minorités opprimées le cède de temps en temps à une bien plus intéressante identification à elles, voilà qui est d’ailleurs symptomatique de sa confusion mentale. Il se réjouissait des limites bornant sa vie parce qu’elles l’empêchaient de mettre à l’épreuve ses sentiments ou son désir de pouvoir, alors même qu’il les projetait sur les autocrates, les fauteurs de troubles et les conquérants. Il s’était créé un environnement sûr et parfaitement contrôlé dans lequel il pouvait exprimer son immense énergie. Comme Garrison Hall, son journal donnait forme à son existence.

De petits aperçus de sa vie avant la maladie laissent entrevoir sa nature bizarre, comme lorsqu’il se rappelle une nuit où il alla aux toilettes situées derrière l’école de garçons Donald Fraser, à Atlanta, dans laquelle il dit avoir passé « le meilleur hiver de [s]a vie » : « Clair de lune très vif. La lumière inonde le toit de la grande maison. Des clôtures, sombres. Le grand réservoir qui se détache, silhouette noire. La vieille écurie vide, mystérieuse. Silence complet, moi, seul, qui me déplace dans un monde par ailleurs immobile. Superbe. »

Ce passage fut écrit en 1937, trente ans après, et en un sens il décrit la singularité de cette ambition de toute une vie : se déplacer sans obstacle dans un monde par ailleurs immobile, ou imaginer un monde qui se déplacerait selon ses vœux pendant que lui resterait immobile. Naturellement, il enviait – et admirait parfois à contrecœur – Roosevelt, président extrêmement puissant en fauteuil roulant.

 

Impossible de le haïr

Garrison Hall et le journal étaient des manifestations de pouvoir paradoxalement fondées sur l’invalidité. Autre caractéristique de ses écrits : lorsque le ton se fait catégorique ou hyperbolique, il s’atténue presque aussitôt avec force démentis et formules conciliantes ; tout comme Inman est souvent à la fois péremptoire et implorant dans sa façon de traiter son entourage. Il est impossible de le haïr car il est impossible de le connaître, même après dix-sept millions de mots. Il est impossible de dire, par exemple, s’il était vraiment malade, et à quel point. Aaron a demandé au Dr David Musto, de Yale, un rapport médical fondé sur le journal, qu’il reproduit en appendice du second volume. Musto pense que la vie d’Inman fut « cruellement compliquée par un mauvais traitement médical et l’ingestion excessive et chronique de bromure, d’alcool et d’autres produits chimiques. Ces tentatives de soins eurent presque sans exception un effet destructeur sur sa stabilité émotionnelle, son jugement et sa santé physique ». Il conclut par cette hypothèse :

« Sa maladie à la fin de l’adolescence lui permit de créer un environnement sûr dans lequel il pouvait être productif selon ses propres critères. Sa pathologie initiale aurait-elle pu ne pas déboucher sur une vie d’invalide ? C’est difficile à dire. Le bénéfice collatéral était si grand et résolvait tant de ses problèmes émotionnels qu’il n’avait guère de raison de changer de style de vie. Il persista dans son ambition d’écrire une réponse à son époque, et il y parvint. Sous le couvert de la maladie, Arthur Inman était animé d’une volonté indomptable ; c’est cette interaction entre pathologie et créativité qui le rend fascinant. »

Je pense que le cas d’Inman nous permet d’aller au-delà de cette idée familière et bienveillante d’interaction entre maladie et créativité. L’ambition littéraire, le désir d’être écrivain, me semble dans la plupart des cas impliquer une attitude usurpatoire, autocratique et brutale face à la vie, au nom du mythe de la valeur rédemptrice de la littérature. Le journal est remarquable notamment parce que, étant fondamentalement dénué de forme, dépourvu des effets médiateurs d’un style ou d’une construction sophistiquée, il nous confronte sans ambages à Inman l’écrivain, ou plutôt aux appétits et aux connivences, à l’entêtement et au pathétique de son ambition littéraire et de ses effets sur l’entourage. Il ne dissimule jamais le fait que son existence est vouée non à la libre exploration de la vie, mais à ces agencements extrêmement structurés et organisés permettant d’accueillir seulement le type de vie qui servirait son journal. Il a écrit dix-sept millions de mots parce qu’il n’y avait à l’œuvre dans son texte aucune discipline en limitant la forme, pas plus qu’il n’y en avait chez Thomas Wolfe. Aucun principe de modulation, de subordination, de mise en relief, de suspense, rien de tout ce qui nous autoriserait à utiliser le nom prétentieux de « journal-roman » auquel il aspirait. Voilà l’essentiel : la seule forme dans laquelle s’inscrivait le journal, avant l’intervention d’Aaron, préexistait à sa rédaction. C’était l’organisation de Garrison Hall et les volumes vides encore à remplir.

 

Eloge et rejet de son propre travail

Inman aurait pu devenir l’écrivain qu’il rêvait d’être – il admirait Dos Passos, Fitzgerald et Parkman, le grand historien de la France et de l’Angleterre en Amérique du Nord, qui souffrait lui aussi de bon nombre de maladies handicapantes – et avait bon goût en poésie, bien que ses propres vers soient exécrables. Il aurait même pu écrire le genre de journal qu’il envisageait parfois : « Faire dans le domaine de la non-fiction ce que Balzac a fait dans le domaine de la fiction. » Mais pour cela, il lui aurait fallu prendre le risque de sacrifier les conditions mêmes qu’il avait inventées, conditions qui lui fournissaient le matériau pour écrire d’une façon qui lui permettait d’éprouver un sentiment de pouvoir flatteur sur ledit matériau. Il exerçait sa puissance créatrice simplement dans la fourniture du matériau, non dans la manière de le mettre en scène. Sans Garrison Hall et ce qui allait avec, il aurait été contraint d’exercer son pouvoir par le biais d’arrangements littéraires formels, avec ainsi une chance de découvrir un tant soit peu qui il était. Mais cela, il ne le voulait pas.

Je me place sur un plan littéraire et non moral, puisque nous devrions tous avoir accepté à présent l’idée que « la vie » dans une œuvre littéraire n’existe que grâce à un système meurtrier d’exclusion et d’inclusion. Inman ne pouvait être injuste que dans la préparation de son œuvre, pas dans l’exécution. Il manipulait les gens, il avait des opinions scandaleuses, il flirtait avec les dictateurs et les durs, mais il paya trop cher, psychologiquement et spirituellement, la vie qui venait à lui de la seule façon qu’il lui avait permise. En se fixant ces conditions, il se priva du pouvoir de faire davantage que consigner le quotidien, excusant même ce processus par des oscillations constantes entre l’éloge et le rejet de son propre travail. Certains des passages les mieux écrits et les mieux construits du journal ne sont pas du tout de lui, puisqu’il s’agit de lettres qu’il avait reçues. Ainsi de Patricia Caffree, qui commença à lui faire la lecture et la conversation en 1931. Elle évoque longuement sa brève carrière de danseuse à Broadway ; Hollywood et son désastreux mariage avec un homme dont le petit ami (qu’elle appréciait beaucoup) passait tous les samedis soir avec eux ; l’Allemagne, où son second mari était en garnison dans la police militaire. Il y a quelques lettres bien écrites par Evelyn, lorsque son mari l’envoya enquêter sur les conditions de vie dans le Midwest, et par Anthony Abruz-zo, ancien clochard, voleur, ivrogne et cadre communiste dont les excellents récits furent sollicités et payés par Inman. Cette correspondance, ainsi que la transcription des conversations avec toutes sortes de personnages également hauts en couleur témoignent par le menu d’une existence très ordinaire. Ils font de l’édition du journal par Aaron d’inestimables annales de la vie en Amérique à cette époque.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books en mars 1986. Il a été traduit par Laurent Bury.

« Elle pue l’ail ! »

 

2 Juin 1965
Elizabeth Taylor et Richard Burton sont mariés depuis plus d’un an :
Debout [à] 10 heures mais il fait gris. Eu une bonne dispute avec Burt [l’un des nombreux surnoms dont Richard Burton affuble Elizabeth Taylor]. Je l’ai accusée, entre autres, d’avoir mauvais goût. Elle m’a accusé, entre autres, d’être snob. Je lui ai dit que la seule chose que nous avions en commun était le Yam’s. J’en ai oublié quelques-unes.


 

3 novembre 1966
Je me suis rongé les sangs ce matin à propos d’E, pour je ne sais quelle raison, me demandant si elle m’aimait, imaginant à quel point il serait affreux de la perdre, etc. Je me suis mis dans un état pas possible et j’ai ressenti un soulagement absurde quand elle m’a appelé du studio. Qu’est-ce qui me prend ?


 

10 janvier 1967
J’ai envie d’elle comme un fou en ce moment, et ça n’a rien à voir avec le fait de l’aimer tout le temps. Je voudrais lui faire l’amour à chaque minute, mais ce n’est hélas pas possible ces deux prochains jours. Elle aura du mal à marcher dans deux ou trois jours.


 

30 septembre 1967Paris-Cap Caccia (Sardaigne)
À midi aujourd’hui, j’ai fait quelque chose de totalement scandaleux. J’ai offert à Elizabeth le jet à bord duquel nous avons volé hier. Neuf, il coûte 960 000 dollars. Elle n’était pas mécontente.


 

4 avril 1969
Drôle de journée hier. Tout allait parfaitement bien jusqu’à 15 h 30, avant de tourner à l’aigre. Voici l’un de nos échanges, dans les grandes lignes :
Moi : (j’étais monté lire dans la chambre autour de 20 heures) « Ça sent toujours mauvais dans les toilettes ? »
Elle : « Oui »
Moi : « Je ne sens rien. Peut-être que c’est toi. »
Elle : « Va te faire f… » (Elle sort de la chambre et descend, pendant que moi je reste lire au lit.)
Elle : (revenue à l’étage au bout de 20 minutes environ, elle se tient sur le pas de la porte avec une expression de pur dégoût) « Je te déteste, je te hais. »
Moi : (j’enfile ma robe de chambre) « Bonne nuit, dors bien. »
Elle : « Toi aussi. »

NB : il convient de souligner, pour la pleine compréhension de cette petite scène de la vie conjugale chez les Burton, que tous ces mots inoffensifs furent prononcés sur un ton transpirant une méchanceté malsaine.


 

2 octobre 1969 Genève
Quand nous sommes sortis du musée des Beaux-Arts, le chauffeur de taxi avait disparu, mais il est revenu quelques minutes plus tard après avoir gentiment acheté une rose pour Elizabeth. Quelque part entre ce moment et le dîner, j’ai commencé à broyer du noir. Des insultes dévastatrices ont entrecoupé nos longs silences. À un moment, E, n’ignorant rien de ma méchante humeur, m’a dit : « Allez Richard, prends ma main. » Moi : « Je ne tiens pas à toucher tes mains. Elles sont grandes et laides, rouges, comme celles d’un homme. » Ou quelque chose de ce genre.
Ce matin, E m’a dit qu’il fallait absolument que je lui achète cette bague de 69 carats : ainsi, ses grosses mains laides sembleront plus petites et moins laides ! Personne ne sait plus intelligemment et plus promptement qu’Elizabeth tirer profit des injures proférées contre elle.


 

10 octobre 1975
Seize mois après leur premier divorce, Taylor et Burton viennent de se remarier au Botswana :
Ai pris une cuite indigne et, malgré toutes mes bêtises – j’ai aussi été méchant –, nous sommes heureux comme des gosses. De temps en temps, nous nous arrêtons pour reprendre notre souffle, et nous nous disons, dans une sorte d’émerveillement et de ravissement béat : « Hé ! Tu te rends compte que nous sommes mariés ? » Nous avons dû nous le répéter des dizaines de fois. Jamais je n’ai été aussi heureux. E s’est occupée de moi avec amour et même prodigalité. Ce mariage est meilleur que le premier, et de loin, malgré la façon stupide (et dangereuse) dont il a commencé [référence à un atterrissage rocambolesque].


 

14 mars 1983
Les deux stars, qui ont divorcé une deuxième fois en 1976, se retrouvent à Broadway pour répéter la pièce Les Amants terribles, de Noel Coward :
ET [Elizabeth Taylor] boit toujours. Que du vin, soi-disant. N’arrivait même pas à lire les répliques correctement. Ces sept mois promettent d’être très longs. ET commence à m’ennuyer, ce que je n’aurais jamais cru possible il y a toutes ces années. Comme le temps est une chose terrible.


 

15 mars 1983
ET en retard d’un quart d’heure seulement, mais a passé un autre quart d’heure à se maquiller les sourcils. Elle pue l’ail – qui peut avoir l’idée de manger de l’ail au petit déjeuner ? Elle doit aussi prendre quelque chose parce qu’il y a ici ou là des répliques qu’elle n’arrive pas à dire du tout. Très inquiétant. Me répète toutes les demi-heures à quel point elle se sent seule.

 

Ces extraits de The Richard Burton Diaries (Yale University Press, 2012) ont été publiés dans le Telegraph le 17 septembre 2012. Ils ont été traduits par Delphine Veaudor.

« Je sens des désirs infinis de l’aimer »

Flensburg, 20 août 1953 ! – Le train filait dans la nuit à grande vitesse. Des gens bizarres partageaient avec moi le compartiment, des gens qui ne parlaient pas et s’endormaient tout à coup en dodelinant de la tête contre le dossier. Les kilomètres s’enfuyaient rapidement dans la nuit. À chaque instant je m’éloignais un peu plus de mon pays et chaque kilomètre me rapprochait de la réalité de mon rêve. Ce sentiment de réalité, de certitude incontestable, me causait inquiétude et peur…

Puis je me suis moi aussi endormi. À mon réveil se levait un jour plombé d’un brouillard gris et d’une tristesse diffuse. Les pensées, les songeries, les souvenirs et même les craintes languissaient au rythme du train. La brume de la matinée s’était infiltrée en moi. Mais, parfois, je sentais se lever une mystérieuse vague d’inquiétude, d’angoisse, de peur. L’anxiété et le songe grandissaient.

Nous traversions de grandes villes, de petits villages avec leurs maisons aux toits de tuiles pointues, de larges rivières aux eaux martyrisées par les bateaux. Hambourg et son immense port hérissé d’interminables grues, de navires, de bateaux à l’infini, et ses énormes édifices, larges, massifs. Paysages toujours verts et humides, champs de foin et de seigle, prairies, pâturages aux vaches pensives regardant obstinément un point fixe, paysans entassant le foin et l’herbe sèche pour l’hiver… Tout m’était étranger, différent, et en même temps familier, identique, connu.

Des gens en uniforme entraient dans le compartiment et parlaient. Il fallait montrer passeport, billets, papiers… On approchait de la frontière du Danemark, et de ma destination. Les pensées, la peur, l’inquiétude, l’anxiété montaient, grandissaient en moi, et je sentais dans tout mon être un tremblement inexplicable. Le voyage touchait à sa fin et le train réduisait sa vitesse. « FLENSBURG » annonçaient déjà les panneaux en grandes lettres bleues (1). Tout me paraissait irréel, mais, inéluctablement, le train s’est arrêté à la gare. Flensburg, enfin. Sur le quai, des gens, pas beaucoup en fait. Quelqu’un m’attendait-il ? C’était donc le terminus, il fallait descendre et entrer dans la réalité. Un homme me regarde attentivement et s’approche : « José ? » Il prononce mon prénom avec un accent étrange et un léger sourire. Aussitôt je le reconnais : c’est le père d’Edelgard. La poignée de main supplée le mot que je suis incapable d’articuler.

Nous allons à la maison. En chemin, il essaie de me faire comprendre, en parlant lentement, qu’Edelgard n’est pas à la maison, elle est dans la ville voisine de Schleswig, à l’hôpital où elle a été opérée il y a quelques jours, et que Sigrid est aussi avec elle, opérée il y a cinq semaines (2)…

Je suis dans mon rêve. Edelgard n’y est pas. Ce n’est pas encore l’heure du réveil. Voilà sa maison. Oui, c’est l’endroit du rêve. Tout est pareil. Mais elle n’est pas là. Sigrid non plus. Il n’est pas possible de leur rendre visite aujourd’hui, il faut attendre demain.

C’est sa maison, je le ressens puissamment. Dans ce fauteuil rouge où je suis assis, elle s’est assise. Ses mains ont touché ce tissu rouge que touchent les miennes. Son corps a occupé le même espace qu’occupe le mien. Et voilà le piano où elle a dû jouer quelquefois en pensant à moi. Dans cette pièce, dans toute la maison, je sens puissamment sa présence encore irréelle et je suis troublé par un étrange sentiment. Je pense à elle sans cesse et il me semble la voir passer comme une apparition, relever le couvercle du piano pour jouer cette musique, le milieu dans lequel baigne sa vie irréelle et fantastique, hors de ce qui existe ; son monde mystérieux, où elle se réfugie et s’évade.

La nuit tombe lentement, enfin, après un long après-midi d’attente assis dans ce fauteuil rouge à suivre son image et son souvenir entre les volutes des cigarettes. Est-il possible que tout cela soit vrai ? À cette table où je mange maintenant, elle a été, sur cette chaise où je suis assis, dans cette tasse où je bois du thé, son corps réel a existé, dont les mystérieuses vibrations semblent percevoir le mien. Mais tout demeure encore dans le rêve… Ce sentiment est très difficile, absolument inexprimable pour mon propre langage.

Après dîner, je vais avec son père dans un café. Nous accompagnent des connaissances à lui, des amis qui me regardent avec curiosité et me parlent comme on parle à un étranger. Mais je ne les comprends pas bien et mon inexplicable inquiétude m’empêche d’exprimer clairement mes pensées, même s’ils me disent poliment que je parle bien l’allemand. On boit de la bière et des alcools, ça parle et ça rit. Tous parlent et rient, et moi je pense qu’elle ne peut pas rire, cette pensée m’emplit de chagrin et d’amertume.

Nous rentrons à la maison et son père me dit que je dois dormir dans le lit d’Edelgard, que c’est elle qui le veut. Voilà sa chambre, qu’elle partage avec Sigrid… Et voilà leurs lits, les lits où elles passent leurs nuits réfugiées dans leur monde idéal. C’est une chambre spacieuse dont les murs sont tapissés de couleurs douces et claires. Le miroir, l’armoire, la coiffeuse, les tables de nuit… Je sens ici comme de mystérieuses émanations de son être réel.

Il faut que je dorme dans son lit. C’est elle qui l’a demandé. Dans ce lit de bois clair, couvert d’un moelleux et chaud édredon. Il est difficile d’exprimer ce que je ressens maintenant. C’est comme une profanation de quelque chose d’idéal et de pur, au-delà de toute réalité. Ou comme la réalisation d’un amour irréel et fantastique avec un être fantastique et irréel.

Mais oui, tout cela est la réalité qui peu à peu prend corps. La fantaisie se dilue dans une succession de sentiments hâtifs et indicibles.

Son lit est blanc et tiède, mais elle, elle demeure dans le rêve, et on pourrait encore croire que cela n’est pas la véritable réalité.

 

Flensburg, 21 août

Cette nouvelle journée apporte la rencontre avec la vie. Je passe la matinée à attendre longuement. Derrière la fenêtre du salon rouge, il pleut lentement, obstinément. Le ciel est gris plomb et un vent froid souffle du nord.

Le repas se déroule en silence. La cousine d’Edelgard (une femme d’une quarantaine d’années qui s’occupe de la maison), M. Lambrecht et moi mangeons absorbés dans nos pensées. Bientôt vient l’heure de partir. La voiture est déjà à la porte et la véritable fin du rêve est imminente, le moment tant attendu et redouté.

Nous prenons la direction de Schleswig. La route nous rapproche à toute allure, inexorablement. Le paysage est vert, baigné dans la grisaille du ciel et de la pluie persistante. Je regarde hypnotisé le va-et-vient de l’essuie-glace qui semble aussi nettoyer les étranges craintes de mon esprit.

Tout au long de la route il y a de petites maisons, dont les jardins débordent de fleurs. Nous aussi nous apportons des fleurs à Edelgard et à Sigrid. Il est curieux d’observer qu’ici presque tout le monde apporte un bouquet, comme si c’était un rite obligé des visites. Malgré la pluie, tout est beau et presque pimpant.

Nous arrivons à Schleswig. Tout va trop vite. Une étrange et profonde émotion me tient absorbé dans de fugaces pensées. Je songe sans cesse à elle, que je vais voir enfin, et c’est comme si je percevais aussi ses pensées. C’est le réveil. La réalité, redoutée et désirée.

Nous montons déjà l’escalier. À peine quelques minutes, quelques secondes. Le père d’Edelgard ouvre la porte de la chambre numéro 10, entre, et la porte reste ouverte, d’un geste, il m’invite à entrer. Alors je ressens puissamment la peur et je voudrais me réveiller pour découvrir que tout cela n’a été qu’un rêve… Je voudrais m’enfuir…

Mais il faut entrer… Quelques pas de plus et… Dans la chambre, il y a deux lits jumeaux : Sigrid à gauche, Edelgard à droite… Je les reconnais aussitôt et remarque leurs yeux impressionnants, inquiétants, fixés sur moi, elles sont aussi surprises et incrédules que moi. C’est impossible. On ne peut décrire cette impression : le langage n’a pas de tournures ni d’expressions capables de pallier mes mains impuissantes. Tout est au-delà du pouvoir de la parole.

Je m’avance jusqu’au bord du lit. Je prends sa main et la serre fortement entre les miennes. Nos regards fixes, comme soudés en un seul et unique regard, veulent tout dire. Les mots m’abandonnent, c’est impossible, même ma voix s’est éteinte dans ma gorge… Sa main entre les miennes, nous nous regardons intensément, et pendant un long moment rien d’autre n’existe. Mais la réalité se cristallise peu à peu. Sigrid… Dans le lit voisin, elle aussi me regarde fixement, m’observe. Je presse aussi sa main. Ses yeux sont terriblement perçants. Là est toute leur vie : leurs yeux reflètent une force miraculeuse ; tout le reste est fragile.

Des sentiments confus s’agitent en moi. Comme toujours, la réalité est destructrice, impitoyable, et quelque chose de fragile se brise légèrement. C’est un réveil non pas triste, ni décevant, peut-être inconsolable. Mais le rêve lutte pour ne pas s’évanouir et absorber avec douceur l’incontestable réalité.

On parle. On dit des choses que je ne comprends pas. On m’offre une chaise près d’Edelgard. Je ne peux toujours pas articuler un seul mot. L’impression a été pour moi atterrante. Mais je ne peux détacher mes yeux des siens. On dirait qu’il m’est impossible d’exprimer autrement ce que je ressens et elle le comprend. Qu’est-ce qui se dit ? Que dit-elle ? Que dois-je dire ?… Je ne peux rien dire. Tout se déroule trop vite et mon cœur est troublé.

Nous sommes restés seuls maintenant, avec Sigrid dans le lit voisin. Elle me pose des questions, elle dit quelque chose. Mais parfois ce n’est pas facile de se comprendre avec notre français commun. Elle maîtrise le français mieux que moi, mais le parle avec un accent allemand auquel je ne suis pas encore habitué. En réalité, il vaut mieux ne rien dire. Je prends sa main entre les miennes et la caresse en silence, je sais qu’elle lit dans mes yeux ce confus sentiment de tendresse, d’affection, de compassion et de peur qui trouble mon esprit. D’une voix timide d’enfant désemparée, elle dit que mes yeux sont clairs et mes mains belles. Je regarde ses grands yeux, fixes, sombres, comme perdus dans la profondeur des choses, son front bombé et brillant, ses cernes, ses joues rondes, ses petites lèvres, enfantines, son petit menton, ses cheveux roux sur la blancheur de l’oreiller… On dirait une petite fille, une enfant faible et délicate. Ses mains sont menues, minces et osseuses, d’une pâleur et d’une froideur inquiétantes, je les caresse avec insistance, délicatement, passionnément, avec une infinie tendresse qui m’envahit peu à peu, débordant tout mon être comme une vague et je sens des désirs infinis de l’aimer, de la protéger, de la rendre heureuse…

Je souris légèrement en la regardant. Elle exprime avec ses yeux et un frémissement à peine perceptible de sa bouche ce qu’est son impossible sourire lui aussi plein de tendresse et de compréhension. Et je continue à croire que je rêve. La réalité est peu à peu vaincue par ce merveilleux sentiment de tendresse, de protection et d’affection qui m’envahit avec de plus en plus de certitude et d’intensité. Et je comprends non seulement combien elle a dû souffrir, mais aussi combien elle doit souffrir encore. Elle est si délicate, si fragile et si malade qu’elle me semble être une fleur qui pourrait se casser d’un moment à l’autre.

Que de pensées rapides et distinctes se succèdent ! Je ne peux que penser… La parole s’est enfuie de moi. Mais je sens qu’elle comprend mon silence, mes caresses, mes sourires, qu’elle lit dans le fond de mes yeux ce puissant sentiment qui m’envahit. J’embrasse ses mains encore et encore, avec toute ma tendresse, et je leur confie mon visage, je caresse de mes lèvres sa peau délicate et je sais que chacun de mes timides baisers porte la plus pure expression de mon amour, que je ne peux exprimer d’une autre manière. Et je remarque comme elle semble frémir intimement…

Il est maintenant impossible de quitter le rêve. Je suis inéluctablement lié à cette réalité que j’ai voulu vaincre. Il me faut être héroïque.

 

Ce texte est extrait de Edelgard. Diario de un sueño. 1948-1953 (« Edelgard. Journal d’un rêve. 1948-1953 »), publié en Espagne en 1991. Il a été traduit par François Gaudry.