Sur une servitude volontaire

Tous les Américains ou presque connaissent les aventures de Huckleberry Finn, héros du roman éponyme pour enfants de Mark Twain, publié en 1885. Le jeune Huck s’enfuit de chez lui pour échapper à un père détestable. Il rencontre Jim, un jeune esclave qui s’est aussi enfui. Huck ayant disparu, Jim est accusé de l’avoir tué. Ils se réfugient en descendant le Mississipi sur un radeau. À ses côtés, Huck abandonne son préjugé racial et tout finit bien.

Percival Everett, un romancier afro-américain maintes fois primé, musicien de jazz et directeur du département de littérature à la Southern California University, dont plusieurs livres ont été traduits en français, détourne le roman de Twain en faisant de Jim, devenu James, le personnage principal. Son propos est d’en finir avec l’image d’Épinal du bon Noir qui vient expliquer à un Blanc naïf qu’il peut lui en remontrer en fait de qualités humaines. Il ne s’agit pas pour autant d’une inversion simpliste du modèle, explique Tyler Harper dans The Atlantic. Tout en revenant sur la condition effarante des esclaves noirs, Everett décrit une personnalité complexe, imaginaire jusqu’à l’absurde. Éminemment cultivé, il a lu Voltaire, dont le fantôme lui rend visite et dont il dépeint le racisme alors même qu’il était abolitionniste. Au fil du roman, « sa rage s’amplifie, son éthique devient impénétrable, y compris à ses propres yeux ». Un personnage paradigmatique du roman est le chauffeur qui charge le charbon de la chaudière d’un bateau à vapeur, un esclave noir qui ne quitte jamais la soute, rivé au service d’un maître dont James découvre qu’il est mort depuis longtemps. « Le fidèle esclave aime sa servitude », écrit Harper. Au lieu de la fin heureuse de rigueur, ce roman picaresque, drôle et méchant, part en vrille et se termine mal.

Un encyclopédiste de notre temps

Pourquoi la « règle » de Pythagore (devenue un théorème) a-t-elle été trouvée simultanément dans plusieurs cultures avant même l’époque du mathématicien grec ? La beauté des formules mathématiques se reflète-t-elle dans le cerveau du mathématicien ? Peut-on faire le rapprochement entre l’invention de l’art non figuratif (Turner) et celle des mathématiques abstraites (Galois) ? Peut-on déceler une périodicité dans la suite des nombres premiers ? Est-il possible de vulgariser l’œuvre d’un mathématicien aussi complexe que Grothendieck ? Peut-on parler de conscience chez les animaux ? Et demain de la conscience d’une machine ? Une théorie pourra-t-elle rendre compte des vagues géantes ?

Telles sont quelques questions, parmi bien d’autres, que se pose le mathématicien américain David Mumford, né en 1937, qui reçut en 1974 la médaille Fields, la plus haute distinction de sa discipline. Féru entre autres de mathématiques indiennes, il rassemble aujourd’hui dans un livre une sélection de ses interventions sur son blog. Le pot-pourri toujours stimulant d’un encyclopédiste de notre temps.

J.-M. K.

Marseille ou la mort !

Ils avaient pensé trouver refuge en France. En mai 1940, les voilà piégés. Uwe Wittstock consacre son dernier ouvrage aux grands noms de la littérature allemande, qui après avoir fui leur pays, n’eurent d’autre choix que de fuir à nouveau. Beaucoup étaient recherchés par la Gestapo. Certains s’en sortirent, d’autres non. On connaît la triste fin de Walter Benjamin qui, malade et épuisé, s’empoisonna à la morphine dans un hôtel de Portbou, juste après avoir passé la frontière espagnole. 

L’originalité du travail de Wittstock est de rassembler des destins qui, jusqu’ici, n’avaient été racontés qu’individuellement. « La narration procède comme une succession de petits films, rapporte Joseph Hanimann dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. On passe sans cesse d’une scène à l’autre, avec des protagonistes qui changent. À Paris, le 15 mai 1940, Hannah Arendt prend le métro pour se rendre au Vel’ d’Hiv’, où les femmes des pays ennemis, l’Allemagne et l’Autriche, doivent se présenter pour être internées. […] Dans le camp d’internement de Loriol, dans le sud de la France, Golo Mann, 31 ans, est bloqué alors qu’il voulait s’engager comme légionnaire dans l’armée française. » À Nice, son oncle, Heinrich Mann, met, pour sa part, la dernière main à son livre sur Henri IV, tandis qu’Anna Seghers traverse la France à pied avec ses enfants, expérience traumatisante dont elle tirera le roman Transit

Et Marseille, qui donne son titre à l’ouvrage de Wittstock ? La ville joua un rôle central pour tous ces intellectuels traqués. C’est là que beaucoup d’entre eux convergèrent et furent sauvés, grâce aux bons offices du journaliste américain Varian Fry, envoyé de l’Emergency Rescue Committee et principal héros du livre.

Les sociopathes, ces incompris

Les sociopathes (ou psychopathes – le DSM-5 ne fait pas la différence) sont plutôt rares. Quant aux sociopathes qui décrivent leur propre trouble, ils sont carrément rarissimes. D’où l’intérêt des récits de deux Américaines, M.E. Thomas et, tout récemment, Patric Gagne, qui expriment toutes deux le même sentiment : les sociopathes sont de grands méconnus. Certes, ils souffrent « d’apathie émotionnelle », écrit David Marchese dans The New York Times ; ils ignorent l’empathie, n’ont pas de sens moral et, oui, cèdent parfois à des impulsions criminelles. Patric Gagne n’a-t-elle pas débuté « en volant des objets avant de savoir marcher » (dont les lunettes de Ringo Starr !) et en estropiant une copine de classe d’un coup de crayon ? Mais elle est depuis devenue une adulte séduisante, engagée dans une « relation très satisfaisante », et exerce avec succès la profession de… psychologue. Ce qui lui permet de postuler que si les « neurodivergents » comme elle diffèrent des « neurotypiques » comme vous et moi (?!), ils ne sont cependant pas des monstres. Ce sont des gens impétueux, adroits, bardés de confiance en eux, des séducteurs impénitents « au regard prédateur ». Ils n’aiment guère leurs semblables mais chérissent les animaux. Ils connaissent l’amour, mais sous forme « d’homéostasie mutuelle – pas comme quelque chose de transactionnel, possessif, narcissique ». Et s’ils sont dépourvus de sens moral et ignorent culpabilité et remords, c’est, pour Patric Gagne, un plus psychologique : « Mes amis sont tous rongés de culpabilité. Je suis bien contente de ne pas connaître ça ! ».

D’ailleurs « la morale » n’a rien d’universel, ce n’est qu’un assortiment de principes contingents, proteste l’autre autobiographe sociopathe, M.E. Thomas, dont le livre a été traduit en français (Confessions d’une sociopathe, Larousse, 2022). Le vrai problème avec les sociopathes, c’est qu’ils sont comme tout le monde. D’ailleurs la plupart d’entre eux ne sont pas en asile ou en prison – s’ils dépassent parfois la ligne jaune de la malfaisance, ils sont le plus souvent trop malins pour se faire attraper – mais dans la nature, où on ne les remarque pas forcément, car « ce sont des asociaux qui excellent à paraître sociaux ». Ayant le goût du risque, intelligents, sans scrupules, menteurs, manipulateurs, calculateurs, on les retrouve volontiers au sommet de la société. « Vus sous un jour différent, les symptômes de la sociopathie ne s’apparentent-ils pas aux talents des politiciens ou des entrepreneurs ? » Selon une « méta-analyse » récente, la prévalence de la sociopathie ou psychopathie, entendue au sens large, avoisinerait les 4,5 %, soit, dans nos écoles, environ un enfant par classe. 

Le rêve d’un gouvernement économique mondial

Dans le monde de 2024 déchiré par les tensions géopolitiques et les guerres commerciales, le rêve d’un ordre économique international apparaît plus irréaliste et utopique que jamais. Ainsi que le montre Martin Daunton dans son monumental ouvrage sur le sujet, l’idée d’établir une sorte de gouvernement économique mondial n’a cessé de travailler les esprits depuis un siècle. Elle s’est concrétisée avec un succès relatif, les progrès réalisés dans sa direction se révélant souvent limités et provisoires. Après que la crise financière de 2007-2008 eut été enrayée grâce à un soutien massif du système bancaire par la Réserve fédérale américaine (FED) et la Banque centrale européenne (BCE), des voix se sont ainsi élevées pour en appeler à l’organisation d’un « nouveau Bretton Woods ». Bretton Woods est le nom du lieu où s’est tenue, en 1944, la conférence intergouvernementale d’où sont sorties les institutions et les politiques sur lesquelles a reposé le fonctionnement du système monétaire et financier international durant les trois premières décennies de l’après-guerre. Associé à une période de stabilité et de croissance, le système de Bretton Woods s’est effondré en 1971 avec l’abandon, à l’initiative du président américain Richard Nixon, de la convertibilité du dollar en or qui en constituait une composante centrale. Lancer une nouvelle initiative conçue sur le même modèle est-il envisageable ? Martin Daunton ne le pense pas. 

La plus grande partie de son volumineux ouvrage est consacrée à la reconstitution détaillée des efforts entrepris, du début du siècle dernier à aujourd’hui, pour établir à l’échelle mondiale un système économique stable et efficace : une longue suite de conférences, de négociations, de processus qui donnent l’impression d’une prolifération d’initiatives. Le récit couvre les deux volets, liés mais distincts, de l’histoire de la coopération économique internationale : d’un côté les questions monétaires et financières ; de l’autre le commerce. Dans le premier domaine, le fil conducteur est fourni par un « trilemme » bien connu des économistes, l’impossibilité de poursuivre simultanément plus que deux des trois politiques suivantes : des taux de change fixes, la libre circulation des capitaux, des politiques monétaires nationales (par exemple en matière de taux d’intérêt). Dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, la conjugaison de l’étalon-or et de la libre circulation des capitaux fournissait un mécanisme de stabilisation de facto. L’abandon de l’étalon-or par des pays de plus en plus nombreux durant la guerre et les années 1920, combiné avec les effets de la crise de 1929, conduisit à un désordre général auquel les participants à la conférence internationale de Londres de 1933 ne parvinrent pas à remédier. Mais un mouvement était lancé, qui aboutit onze ans plus tard à la conférence de Bretton Woods. 

Au cours des travaux préparatoires à celle-ci, deux plans s’étaient trouvés en concurrence : celui du haut fonctionnaire du Trésor américain Harry Dexter White et celui de l’économiste John Maynard Keynes. Plus visionnaire, mais conçu aussi avec l’idée de défendre la livre sterling, le plan de Keynes prévoyait la création d’une monnaie supranationale fonctionnant comme une unité de compte, le Bancor. Le rapport de force des deux pays anglo-saxons à la fin de la guerre fit que la plan américain l’emporta. Il impliquait la libre convertibilité des monnaies et un système de parités fixes, légèrement ajustables, par rapport au dollar, lui-même arrimé à l’or. Cette disposition, qui revenait à faire d’une monnaie nationale la monnaie de réserve internationale, est à l’origine de ce que Valéry Giscard d’Estaing appellera plus tard le « privilège exorbitant » du dollar. À Bretton Woods, deux institutions internationales furent créées : le Fonds monétaire international (FMI), chargé de mettre en œuvre les politiques définies par les accords à l’aide d’instruments réglementaires et financiers, et la Banque internationale de reconstruction et de développement (Banque mondiale), pour aider les projets d’investissement. Leurs actions concernaient au départ essentiellement les pays européens. Elles se sont de plus en plus orientées vers les autres continents. Avec le temps, la frontière entre leurs champs d’intervention respectifs s’est également brouillée. Leur philosophie a changé, avec l’adoption de la politique dite du « consensus de Washington » privilégiant la privatisation des entreprises publiques et la libéralisation des échanges et des capitaux. Elle sera notamment appliquée dans les programmes d’ajustement structurel du FMI en Amérique du Sud.

Le système de Bretton Woods conférait un avantage tangible aux pays créditeurs par rapports aux pays débiteurs. Surtout, sa dépendance vis-à-vis du dollar était une source d’instabilité. Comme le fit remarquer l’économiste belge Robert Triffin, compte tenu de sa nature de monnaie internationale, le dollar ne pouvait être que trop rare ou trop abondant, en fonction de la politique économique des États-Unis. Il craignait une pénurie de dollars. Elle se produisit, mais à partir des années 1960 les dollars se retrouvèrent au contraire en excès sur le marché. C’est pour cette raison que les États-Unis, incapables de les couvrir par leurs réserves d’or, découplèrent leur monnaie de l’or. Les années 1970 marquent donc la fin de la discipline monétaire et du contrôle des capitaux, une autre pièce du dispositif de Bretton Woods. Suivront, jusqu’au début du XXIsiècle, trente années sous le signe de politiques néolibérales caractérisées par le recul du rôle économique de l’État, la financiarisation de l’économie, l’augmentation spectaculaire des flux de capitaux à l’échelle mondiale et la généralisation des taux de change flottants, à l’exception notable, pour ce dernier point, de l’Europe, qui vit la création de l’euro. 

Dans le domaine de la coopération commerciale internationale, le processus fut encore plus laborieux. Faute de ratification de la charte qui la créait par les États-Unis, l’Organisation internationale du commerce (OIC), que les Nations unies essayèrent de créer au lendemain de la guerre, ne vit jamais le jour. En lieu et place de celle-ci fut signé en 1947 l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT). Dans ce cadre, tout au long de huit cycles de négociations de plus en plus longs (les trois derniers sont le « Kennedy Round », le « Tokyo Round », et l’« Uruguay Round »), une série de droits de douanes et de barrières non tarifaires furent levés. Créée en 1991, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se heurta rapidement à de sérieuses difficultés. Ses règles rigides n’autorisaient plus la flexibilité permise par les accords du GATT. L’organisation se retrouva vite en proie aux critiques émises à l’égard de la mondialisation et exposée aux revendications des pays du Sud, qui s’estimaient défavorisés. Les conférences ministérielles de Doha, en 2001, et de Cancun, en 2003, furent des échecs. L’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 eut des conséquences extrêmement positives pour ce pays, mais des effets déstabilisateurs sur l’économie mondiale.  

Martin Daunton montre la tendance persistante, lorsqu’une initiative exhibe ses limites ou se heurte à des obstacles, à créer de nouveaux cadres de discussion : ainsi le G7, devenu le G8 puis le G20, ou la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), conçue comme une sorte d’alternative au GATT. À côté de l’importance de l’architecture des institutions et des processus de décision, notamment la pondération des voix, il souligne le poids décisif des facteurs politiques : les objectifs de politique étrangère (lorsque Kennedy lance le « Trade Expansion Act », il pense avant tout à renforcer l’Alliance atlantique), mais surtout les considérations de politique intérieure, qui l’emportent même sur l’idéologie dont se revendiquent les politiciens. Margaret Thatcher, observe-t-il, invoquait volontiers Friedrich Hayek, mais au bout du compte, ce qui lui importait le plus, c’était ce qui était pratiquement faisable et souhaitable au plan électoral. Cet aspect est particulièrement lourd de conséquences dans le cas des États-Unis, en raison du poids de ce pays dans l’économie mondiale et du rôle du dollar comme monnaie de réserve et instrument privilégié de règlement des transactions internationales. 

Dans les dernières pages de l’ouvrage, après avoir évoqué assez rapidement la crise financière de 2007-2008, sous le titre « The way ahead », Martin Daunton présente une série de recommandations. Elles sont assez générales, pas très originales et formulées comme par acquit de conscience, avec un apparent manque de conviction. The Economic Government of the World, écrit de fait Harold James, est appelé à devenir « un classique de la déception ». Adam Tooze trouve l’ouvrage « post-héroïque et désillusioné ». L’auteur, constate Jane Humphries, « n’est pas optimiste ». Rien n’indique qu’il soit en désaccord avec ces jugements de ses trois confrères historiens de l’économie. Les accords de Bretton Woods, rappelle-t-il, ont été conclus dans un contexte historique très particulier, marqué par la volonté de reconstruction des économies dévastées par la guerre, à une époque où les États-Unis et la Grande-Bretagne pouvaient encore imposer leur volonté et, malgré leurs dissensions, partageaient le désir de créer un ordre monétaire international stable. Trouver un terrain d’entente dans le monde complexe et multipolaire contemporain ne sera pas facile. Si la coopération économique internationale doit se poursuivre, elle y prendra une autre forme, moins ambitieuse et plus décentralisée. Pour améliorer les relations entre les pays, ajoute-t-il, des changements dans les politiques économiques nationales sont de surcroît une condition préalable. Pour le reste, conclut-il avec la sagesse et la modestie de l’historien, ce que sera le monde de demain est « radicalement incertain ». 

Darwin, si peu darwinien !

Darwin croyait fermement à l’influence de la vie individuelle sur l’évolution et en particulier de la transmission des caractères acquis. La publication du trentième et dernier volume de sa gigantesque correspondance l’illustre à merveille. Il avait baptisé sa théorie la « pangenèse ». Il pensait que chaque partie d’un organisme, plante ou animal, relâche des particules, ou « gemmules », qui migrent vers les organes reproducteurs et passent ainsi les caractères acquis par un individu à sa descendance. 

Selon Darwin, les comportements eux-mêmes se transmettent de cette manière, relève dans The New York Review of Books l’historienne américaine Jessica Riskinqui prépare un livre sur Lamarck. Au point que les caractères acquis à un certain âge peuvent se retrouver chez les descendants au même âge. Le célèbre naturaliste écrit aussi que « tout effet de l’éducation qui est transmis » va se manifester « à un certain âge ». 

Ce n’est pas pour autant la seule voie par laquelle l’individu influe sur l’évolution, soulignait Darwin. L’autre voie est la « sélection sexuelle », à laquelle il a consacré son livre The Descent of Man. Le fait que l’individu ne choisisse pas son partenaire au hasard a clairement une influence sur la descendance.

Darwin était un fervent abolitionniste et plaidait pour l’instruction des femmes en sciences et en médecine. Mais il était convaincu de l’inégalité morale et intellectuelle des individus et même des races. Une inégalité que les caractères acquis sont susceptibles de modifier. À propos des Noirs, il disait que leurs enfants, dans les premières années de leur vie, apprennent aussi vite que les enfants blancs, mais se voient ensuite retardés en raison du faible niveau d’instruction de leurs parents. 

Scellé dans le marbre par les successeurs de Darwin, le dogme darwinien veut que l’évolution est seulement le fait du hasard. Sans bien sûr rien devoir à la théorie fantaisiste des gemmules, cette conception est aujourd’hui ébranlée par les découvertes sur la complexité des interactions entre gènes et autres molécules et la notion d’épigénétique. Les mécanismes à l’œuvre dans l’hybridation des plantes, auxquels Darwin prêtait un grand intérêt, ont donné lieu à la notion de « transfert horizontal » de gènes. Quant à la sélection sexuelle, sa réalité paraît difficile à contester.

Génération encombrée

« On peut s’affranchir de sa classe, pas de sa génération », note l’essayiste et historien Gustav Seibt dans le Süddeutsche Zeitung. D’où quelques notables différences entre les ouvrages qui sont consacrés à l’une ou à l’autre de ces deux catégories. « Le livre sur la classe sociale vit de la dénonciation et de l’évasion – des conditions difficiles, surmontées notamment par l’écriture et le récit, poursuit Seibt. Le livre de génération est plus gai, plus contemplatif, il se réfère volontiers à des expériences communes, à des goûts partagés, il a aussi, comme récit du temps vécu, quelque chose de nostalgique. » 

Le sociologue Heinz Bude est un spécialiste de ces livres consacrés à une génération en particulier. On lui en doit un sur les Allemands nés entre 1938 et 1948 (les « soixante-huitards »), un autre sur la « génération Berlin », néologisme de son invention qui désigne ceux qui sont nés entre 1960 et 1965. Le voilà qui s’attaque à présent aux fameux « boomers », qui recoupent en partie d’ailleurs la « génération Berlin », puisqu’ils correspondent à la génération née entre 1955 et 1965, au plus fort du baby-boom. 

Bude passe en revue différentes étapes de la vie de ces boomers allemands. Leur enfance au sein d’un pays sortant tout juste de la guerre, où l’on pouvait apercevoir un coiffeur jongler dans son salon avec une prothèse de jambe ou avoir un voisin à qui manquait un bras et qui gagnait sa vie comme veilleur de nuit. Beaucoup étaient enfants de réfugiés et de déplacés. « Ils ont vu toute l’énergie de leurs parents se dépenser dans la construction d’une maison individuelle », rappelle Bude. Autres événements marquants : l’Ostpolitik de Willy Brandt, les attentats de la bande à Baader, Tchernobyl et, bien entendu, la Réunification. 

En RFA, le nombre des naissances atteint un sommet inégalé en 1964. La principale expérience commune de cette classe d’âge plus nombreuse qu’aucune autre ? Peut-être un sentiment de trop plein, justement, d’encombrement : « voies de formation bouchées, marchés du travail saturés. La réponse a été le pragmatisme et les solutions provisoires – par exemple le développement des squats, des petites communautés, la culture des clubs. Des formes de vie alternatives au lieu d’une révolution mondiale, l’observation de soi au lieu d’une grande théorie », résume Seibt. 

Aux mains des sorcières

Lina María, la protagoniste de La mano que cura, commence à remarquer quelque chose d’étrange autour d’elle après la mort de son père : la maison est remplie de mouches, une épaisse poussière recouvre chaque surface, elle sent une présence derrière elle et l’aperçoit parfois du coin de l’œil. Une toux se fait de plus en plus forte, les plantes meurent. Lorsqu’elle rend visite à sa mère et à sa sœur, la même chose se produit dans leur maison, comme si une présence obscure la suivait. Pour trouver une solution, Lina doit comprendre des choses sur le passé de sa mère qu’elle n’a fait que pressentir. Au fur et à mesure qu’elle approfondit cette partie de son histoire, elle acquiert un pouvoir avec lequel elle doit apprendre à vivre.  

La magie et la sorcellerie sont très présentes dans la culture colombienne, particulièrement au sein des familles de l’Antioquia, une région qui s’étend de la cordillère des Andes à la mer des Caraïbes. Dans la revue colombienne Libros & Letrasl’écrivain et journaliste colombien Pablo Concha explique que ce roman, bien qu’il explore des pratiques et des éléments de la sorcellerie et de l’au-delà, plutôt que de raconter une histoire d’épouvante et de monstres, nous amène à comprendre le sens de la famille, ce que nous faisons pour ceux que nous aimons le plus, ce que nous sommes prêts à taire, à sacrifier et même à oublier. Lina María Parra Ochoa, qui signe ici son premier roman, nous émeut en détaillant des rituels sombres qui, s’ils seront une découverte pour certains, pour d’autres n’auront rien d’étrange.  

« L’intérêt pour ces thèmes, que l’on peut qualifier d’ancestraux et qui relèvent pour moi plutôt des croyances populaires et des superstitions, vient du goût pour le surnaturel qui a marqué les histoires de ma famille du côté maternel, confie la romancière. Une famille originaire d’une ville d’Antioquia où la croyance aux sorcières, aux lutins, aux prières, aux âmes du purgatoire et autres superstitions populaires était courante et se situait sur le même plan de réalité que la logique ou la raison. »

Les éditeurs indépendants ont-ils un avenir ?

Toute simple, la prédiction en matière culturelle : comme les vents porteurs de nouvelles tendances soufflent d’ouest en est, à l’inverse des alizés nord, il suffit d’observer ce qui se passe aux États-Unis. Prenez l’édition : depuis plusieurs décennies, là-bas, le secteur est victime d’une « conglomération » qui a coagulé des myriades de petites maisons en immenses groupes dont elles sont, au mieux, devenues des « imprints ». « La glamoureuse édition new-yorkaise des années 1950 avec ses déjeuners à trois martinis et son sexisme rampant » a disparu, déplore Adam Fleming Petty sur le site The Bulwark ; « les excentriques à moustaches » ont été remplacés par les cadres sup « en costard-cravate » des Big 5 (HarperCollins, Simon & Schuster, Macmillan, Hachette et Penguin Random House), qui deviendront les Big 4 si Vivendi croque Simon & Schuster. 

L’universitaire Dan Sinykin fait remonter le processus aux années 1950, quand le « G.I. Bill » a ouvert aux soldats démobilisés l’accès à l’instruction supérieure – et à la lecture. Ensuite : essor des éditions bon marché (les « paperbacks »), explosion du nombre de romans publiés (d’une dizaine de milliers à plusieurs centaines de milliers par an), substitution de la littérature « de genre » à la littérature générale, focalisation sur les gros tirages, abandon du « mandat culturel » au profit… du profit. Ensuite l’Amérique a vécu l’avènement de l’ebook et de l’audiobook, et le quasi-accaparement de la distribution de livres par Amazon, qui s’y retrouve désormais en situation de monopsone (l’inverse du monopole : non pas un seul vendeur mais un seul acheteur). Si les craintes que l’ebook n’inflige aux éditeurs le même sort que le MP3 à l’industrie musicale s’avèrent (à ce jour) infondées, les menaces financières sur l’édition traditionnelle sont toujours aussi vives. Alors qu’il est « difficile de gagner de l’argent en vendant moins de 10 000 exemplaires », dit Sinykin, « sur les 45 571 livres publiés aux États-Unis en 2022, 90 % ont fait moins de 5 000 exemplaires ». Or les éditeurs sont des capitalistes – à l’instar de leur grand ancêtre, Gutenberg – et même des « venture capitalists », des parieurs. Mais des parieurs prudents qui préfèrent miser sur les usines à bestsellers, comme Danielle Steel, la stakhanoviste aux 200 livres de « romance » qui dit travailler 20 heures par jour (dont une partie à s’autopromouvoir sur les réseaux). Les livres sont désormais « manufacturés plutôt que composés ». L’auteur, qui s’est transformé en marque commerciale, a vu sa fonction redistribuée sur tout un écosystème éditorial. D’ailleurs, ajoute Sinykin, « la surestimation du rôle de l’auteur n’était en fait qu’un bref accident de l’histoire récente ». Brrrr… 

Trois figures du génie allemand

Au titre des grandes figures du monde germanophone dont l’influence s’est fait sentir tout au long du siècle dernier, il est commun de mentionner le trio de penseurs baptisé, d’après une expression de Paul Ricœur, les « philosophes du soupçon » : Karl Marx, Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud. À ce triptyque, Herfried Münkler a décidé de substituer celui formé par Marx, Wagner et Nietzsche. Pour quelle raison ? Si les idées de Freud, qui était autrichien, ont indubitablement marqué la vie intellectuelle en Allemagne, Wagner, qui a laissé une production écrite abondante et se voyait comme un théoricien de l’art autant qu’un musicien, occupe dans la culture et l’imagination allemandes une place bien plus considérable. 

Des milliers de livres ont été consacrés à chacun de ces trois hommes : Marx, Wagner et Nietzsche. Qu’ajoute ce nouveau titre à une bibliographie aussi pharaonique ? L’ouvrage n’est pas une biographie de groupe. Wagner et Nietzsche, certes, se sont connus, appréciés et ont joué un rôle important chacun dans la vie de l’autre jusqu’à ce que leur amitié se brise au bout de huit ans pour une combinaison de raisons : le retour apparent de Wagner, avec Parsifal, à une religiosité chrétienne que Nietzsche désapprouvait, mais surtout le manque d’attention témoigné par le compositeur envers son ami lors du premier Festival de Bayreuth ainsi que peut-être, selon certains biographes, la découverte par Nietzsche d’un échange entre Wagner et un médecin qu’il avait consulté où sa vie personnelle était évoquée dans des termes qu’il jugeait offensants. En revanche, Marx et Wagner ne se sont jamais rencontrés. Et si l’on a conservé quelques déclarations, plutôt sévères, du premier au sujet du second, Wagner ne s’est jamais exprimé au sujet de Marx. Quant à Marx et Nietzsche, ils se sont complètement ignorés. 

Plutôt qu’à une biographie collective, on a donc ici affaire à un triple portrait croisé. La thèse de Münkler est que la comparaison des idées des trois hommes sur les mêmes sujets et de leurs réactions aux mêmes événements est susceptible de jeter sur leur vie et leur œuvre une lumière particulière. Au fil des pages se trouvent ainsi confrontées leurs vues sur plusieurs thèmes. L’Antiquité et la tragédie, par exemple, que Wagner et Nietzsche voulaient faire renaître, mais que Marx considérait comme appartenant résolument au passé. Ou encore la religion : partant tous les trois du constat de la « mort de Dieu » et de l’effacement du christianisme, ils en tiraient des conclusions très différentes. Pour Wagner, l’enjeu était de bâtir, en revenant aux racines païennes du monde occidental, une religion pour un monde sans Dieu chrétien. Pour Marx, dans le sillage de Feuerbach, il s’agissait de dénoncer les illusions de la pensée religieuse et son retour sous la forme du « fétichisme de la marchandise ». Pour Nietzsche, l’objectif était le développement d’une spiritualité athée expurgée des idées d’arrière-monde, de rédemption et de salut. 

Dans un monde en profond changement, ainsi que le souligne le sous-titre du livre, marqué par des révolutions politiques, la révolution industrielle et l’essor de la modernité, l’avenir avait aux yeux de Marx, Wagner et Nietzsche le visage de la révolution. Mais ils ne pensaient pas celle-ci en termes identiques. Pour Marx, il s’agissait d’une révolution sociale, appelée par les contradictions du capitalisme et mettant fin au règne de la bourgeoisie. Pour Wagner, d’une révolution esthétique menée à l’aide de « l’œuvre d’art totale » et visant à retrouver les valeurs d’un monde perdu. Pour Nietzsche, d’une révolution des esprits, fondée sur la mise en question de toutes les valeurs. Avant de devenir un artiste reconnu et le protégé de Louis II de Bavière, Wagner avait été un socialiste et un révolutionnaire, contraint, comme Marx, à l’exil pour des raisons politiques. Durant la révolution de 1848, il était sur les barricades en compagnie de Bakounine. Mais sa vision de la société était tout autre. Dans des pages qui figurent parmi les meilleures de l’ouvrage, influencé par le souvenir de la mise en scène « scandaleuse » de Patrice Chéreau et Pierre Boulez à Bayreuth en 1976 à l’occasion du 100e anniversaire du Festival, Herfried Münkler se livre à une lecture « sociale » de L’Anneau du Nibelung qui fait de l’univers des dieuxune allégorie de la bourgeoisie. Foncièrement conservatrice, observe-t-il, cette bourgeoisie est dépourvue de la caractéristique qui, chez Marx, définit cette classe et doit finir par entraîner sa perte : la pulsion qui la pousse à une perpétuelle innovation et une fuite en avant à la recherche incessante de nouveaux profits. Les réactions des trois hommes aux événements de 1870 (la guerre franco-prussienne et l’insurrection de la Commune de Paris) sont très révélatrices. Wagner salua avec allégresse la victoire de la Prusse comme un triomphe de l’esprit national allemand. Marx déplora l’écrasement de la révolte populaire. Et Nietzsche s’alarma de la violence des insurgés. Effrayé par l’irrésistible progrès de ce que Tocqueville appelait « l’égalité des conditions », convaincu que le gouvernement des nations ne pouvait être efficacement assuré que par une aristocratie d’esprits libres, le philosophe éprouvait envers les classes populaires et la démocratie une extrême méfiance. 

Herfried Münkler compare aussi certains traits de caractère des trois hommes, par exemple leurs rapports avec l’argent. Extrêmement dépensier, chroniquement endetté, Wagner, jusqu’au moment où il put bénéficier des largesses de Louis II de Bavière, passa une bonne partie de sa vie à fuir les créanciers. Marx, qui n’avait pas les mêmes goûts de luxe mais une famille nombreuse à nourrir et des revenus précaires, vécut longtemps dans la misère. Nietzsche ne fut jamais riche mais échappa à la pauvreté par le choix d’une vie d’une sobriété spartiate. Sur le plan sentimental, Wagner était un séducteur qui aimait la compagnie des femmes et vécut longtemps avec l’épouse du chef d’orchestre Hans von Bülow (Cosima) avant de l’épouser. Marx était un père de famille très attaché à sa femme et ses enfants (quatre moururent en bas âge, survécurent trois filles et, peut-être, un fils illégitime avec celle qui fut la gouvernante de la famille durant quarante ans). Nietzsche fut un éternel célibataire tombant amoureux sans succès, notamment de Cosima Wagner et Lou Andreas-Salomé. Tous les trois furent accablés de problèmes de santé aggravés par le surmenage et, dans le cas de Marx, le tabagisme et des conditions de vie insalubres. Wagner était enclin aux allergies et à des accès d’eczéma. Marx souffrait du foie, d’hypertension, de furoncles à répétition et de la tuberculose. Nietzsche fut toute sa vie la proie d’atroces migraines, de troubles d’estomac et de maux oculaires en partie liés à la syphilis qui finit par le faire basculer dans la folie. Tous les trois furent accusés d’antisémitisme. À tort dans le cas de Nietzsche, qui abhorrait la haine des juifs de sa sœur Elisabeth et son mari et pour qui le juif comme « inventeur de la religion des esclaves » n’était qu’une figure philosophique. Moins injustement dans le cas de Marx, dont les opinions sur les juifs et l’argent n’étaient pas exemptes de préjugés mais qui considérait la judéité en termes religieux plutôt qu’ethniques. Avec raison dans celui de Wagner, dont les écrits attestent d’un antisémitisme virulent sans que celui-ci, même si on l’a parfois affirmé, se manifeste ostensiblement dans son œuvre.   

Un point commun des idées de Marx, Wagner et Nietzsche, souligne Münkler, est qu’elles nous sont parvenues filtrées, voire déformées. De l’œuvre restée inachevée de Marx, notamment les deuxième et troisième volumes du Capital, Friedrich Engels a tiré un corpus simplifié et cohérent qui ne reflète qu’imparfaitement sa diversité. Devenue la grande prêtresse du culte de son mari à Bayreuth, Cosima Wagner s’est employée à censurer ceux de ses écrits qui pouvaient nuire à sa légende. Quant à Élisabeth Nietzsche, prenant le contrôle total des archives et de l’image de son frère, elle a fabriqué en manipulant ses textes inédits un Nietzsche inauthentique, laudateur caricatural de la force brutale. Si Wagner est devenu un des musiciens emblématiques du régime nazi, et Nietzsche une de ses références philosophiques, c’est largement à ces deux femmes qu’on le doit. De nouvelles éditions des écrits de Marx et de Nietzsche ont permis de redécouvrir leurs œuvres dans toute leur richesse, y compris leurs contradictions. En dépit de l’effondrement des régimes communistes, de la faillite de la doctrine marxiste qui leur servait de justification, de la fragilité de beaucoup de ses thèses (sur la plus-value, la baisse tendancielle du taux de profit ou la paupérisation des prolétaires), Marx demeure le meilleur historien en temps réel du capitalisme naissant et un brillant sociologue de ce régime économique d’un formidable dynamisme, capable de mettre à son service même les forces qui devraient le tuer. Dépouillés de certaines conventions de mise en scène désuètes, les opéras de Wagner conservent toute leur capacité d’exprimer sous forme dramatique les tensions psychologiques, sociales et, ainsi que le met en lumière le philosophe Roger Scruton, spirituelles, qui traversent la vie individuelle et la société. Ceci sans parler de sa musique – les leitmotivs, la « mélodie continue », l’inventivité harmonique, les dissonances aux frontières de l’atonalité – dont il est impossible de surestimer l’influence sur la musique du XXe siècle. Nietzsche, enfin, en raison notamment de la forme fragmentaire d’une œuvre foisonnant de déclarations souvent délibérément contradictoires et de l’éclat de sa langue, restera toujours une source d’inspiration et d’excitation intellectuelle. L’attitude philosophique qu’il a définie, conjugaison d’une mise en cause radicale des certitudes, d’une critique systématique des illusions, d’une dénonciation des faux idéaux et d’une grande méfiance envers les apparences, a sans conteste façonné l’esprit de notre époque. Les idées mènent-elles le monde, comme le soutenait Hegel ? Les œuvres puissantes exercent en tout cas sur la vie de l’esprit et le fonctionnement des sociétés une influence profonde et durable. C’est le cas de celles de Marx, Wagner et Nietzsche, qui survivront longtemps encore à leurs auteurs. 

N.B. Nous avons évoqué le dernier ouvrage de Münkler dans la Booksletter précédente, datée du 22 mars 2024.