Le 23 juillet 1914, le comte Harry Clément Ulrich Kessler, esthète anglo-allemand, éditeur, collectionneur d’art, globe-trotter, écrivain, mondain et diplomate à ses heures, organisa un déjeuner à l’hôtel Savoy de Londres, où il accueillit entre autres l’écrivain Lady Cunard, le peintre Roger Fry et Lady Randolph Churchill, la mère de Winston. L’après-midi, il se rendit à une garden-party donnée chez le Premier ministre Herbert H. Asquith, puis alla contempler quelques peintures à Grosvenor House avec Lady Ottoline Morell, mécène du groupe de Bloomsbury (1). Le soir, il retrouva Serge Diaghilev au théâtre, où il avait un fauteuil dans la loge privée d’un membre de la famille Guinness. Ce fut pour Kessler une journée bien remplie, mais en rien inhabituelle.
On pourrait difficilement se douter, à lire le récit qu’il en fait dans son journal intime, que la Première Guerre mondiale allait éclater cinq jours plus tard. Mais ce n’est pas là le plus étonnant. Kessler, le cosmopolite achevé, le dandy qui parlait au moins trois langues européennes aussi couramment l’une que l’autre, qui connaissait tout le monde, de Bismarck à Stravinski, homme aussi à l’aise dans un salon aristocratique parisien ou une maison de campagne anglaise que dans un club d’officiers prussiens, acclamerait la guerre en chauviniste allemand survolté. On l’aurait cru plus proche, sur le plan du tempérament comme des convictions, d’un Lytton Strachey, écrivain qui prit ses distances avec le cataclysme européen en se déclarant objecteur de conscience ; mais non. Dans la partie de son journal consacrée aux années de guerre, Kessler rappelle davantage Ernst Jünger, l’écrivain-soldat qui glorifia les « orages d’acier » des batailles, comme si le massacre de masse était une expérience moralement édifiante et spirituellement purificatrice.
Voici ce qu’écrit Kessler à propos de la bataille de Langemarck (1914) où, selon la légende nationaliste allemande, des milliers d’étudiants volontaires furent fauchés par le feu de la mitraille en chantant Deutschland über alles : « Avec tout ce qu’il y a de plus profond dans l’âme allemande, la musique retentit elle aussi dans ce combat à mort de notre peuple … Quel autre peuple chante au combat, quel autre peuple part à la mort en chantant ? » À vrai dire, ces pauvres enfants soldats allemands ne l’ont pas plus fait que les autres. Ils n’avaient guère le temps de fredonner l’hymne national, alors qu’ils couraient à la mort. On peut pardonner à Kessler d’avoir gobé cette fable : après tout, contrairement à Jünger, il n’y était pas. C’est le ton exalté qui surprend.
Quelle mouche a donc piqué Kessler, pour le transformer en zélateur macabre, quelques mois à peine après avoir pris le thé avec Lady Cunard ? Peut-être – c’est l’une des explications possibles – était-il simplement un homme de son temps. En Angleterre et en France, comme en Allemagne, beaucoup étaient ivres de patriotisme et séduits par l’idée que la guerre apporterait la vigueur d’esprit dont on avait tant besoin en ces temps de décadence nationale. Mon grand-père britannique, qui n’avait pas 18 ans au début du conflit, trépignait d’impatience à l’idée d’être envoyé dans les tranchées assassines des Flandres. Il est vrai que ce fils d’immigrés juifs allemands avait le sentiment de devoir prouver son patriotisme. Kessler n’était pas juif, « au contraire », pour paraphraser la réplique qu’aurait faite l’irlandissime Samuel Beckett à qui l’on demandait s’il était anglais. Mais peut-être y avait-il aussi chez Kessler une certaine anxiété, une légère crainte d’être perçu comme insuffisamment germanique.
Une enfance anglaise
Une chose est sûre. Pour les Allemands de sa génération, l’héroïsme était une idée qu’avait ragaillardie la pensée de Nietzsche : le renouveau par le combat, la volonté de puissance, les hommes se chargeant des missions divines de destruction et de création. « Il n’existe probablement en Allemagne aujourd’hui aucun homme raisonnablement instruit de 20 à 30 ans qui ne doive à Nietzsche une partie de sa vision du monde », notait Kessler en 1895 dans son journal. Lui-même fut clairement influencé par la théorie selon laquelle le grand art naît d’une forme d’ivresse. Le danger commence quand cet état d’ébriété s’étend à la politique nationale.
Mais si Kessler n’était rien de plus qu’un miroir de son temps, nous ne prendrions peut-être pas autant de plaisir à lire ses cahiers aujourd’hui encore. C’est son combat contre les idées reçues de son époque qui en fait un personnage si séduisant. Il était trop cosmopolite par sa naissance, son éducation et ses goûts, pour devenir un nationaliste pur jus. Il n’empêche : Kessler ne s’est sans doute pas assez battu contre certaines des idées de son temps.
Ce journal fascine à plusieurs niveaux, et d’abord parce qu’il offre une chronique perspicace, spirituelle, souvent médisante, de la culture et de la haute société européennes entre la fin de siècle et la Grande Guerre, puis entre 1918 et le régime nazi. La seconde partie du journal, qui couvre la période de Weimar, était bien connue et a été publiée en anglais en 1971 (2). La première partie, qui s’achève en 1918, ne fut retrouvée qu’un demi-siècle après que son auteur l’eut cachée dans un coffre-fort de Majorque, où il était venu se tenir à l’écart du nazisme en 1933. Les carnets de l’avant-guerre comme ceux de Weimar possèdent l’atmosphère grisante d’un bal sur le pont du Titanic, donnant à ressentir la catastrophe imminente, que Kessler vit venir de manière prémonitoire dans les années 1920, et avec une pointe d’insouciance aristocratique dans les années 1900. Quand Hitler arriva au pouvoir, le comte était un homme brisé, désabusé, terrorisé, dépouillé de ses illusions. En 1914, il voyait encore la guerre comme une aventure romantique.
L’une des entrées les plus étranges de son journal de la Première Guerre mondiale fut rédigée à la frontière austro-polonaise le 16 janvier 1915. Il soupe avec quelques amis militaires dans la salle d’attente d’une petite gare sans importance : « Il y a dans l’atmosphère bien peu de choses qui annoncent une glorieuse aventure, et pourtant nous sommes embarqués dans l’un des voyages les plus aventureux de l’histoire mondiale. » Il s’agissait de la gare d’Oswiecim, mieux connue des générations ultérieures sous le nom d’Auschwitz.
Qui était Harry Kessler ? Il avait vu le jour en 1868 à Paris, né de l’union d’une beauté anglo-irlandaise, Alice Blosse-Lynch, et d’un banquier de Hambourg, Adolf Kessler. La famille habitait Paris, où Alice jouait de petites pièces dans son théâtre privé, avec Sarah Bernhardt, Eleonora Duse et Henrik Ibsen parmi ses invités. On passait les vacances dans des stations thermales allemandes comme Ems, où le vieil empereur Guillaume Ier eut un tel béguin pour Alice que Harry fut parfois réputé son fils naturel. En fait, comme le souligne Laird Easton dans l’utile introduction à sa traduction du journal en anglais, Alice ne rencontra l’empereur que deux ans après la naissance du garçon. Adolf fut anobli en 1879 pour services rendus à la communauté allemande de Paris.
Kessler passa les premières années de sa scolarité en Angleterre, dans un pensionnat d’Ascot. Jeune Allemand délicat, il fut probablement victime de brimades. Mais il s’est toujours remémoré avec nostalgie cette enfance anglaise, nostalgie qui n’est pas sans lien avec ses penchants homoérotiques. C’est à Ascot, puis à Potsdam, où il reçut une formation de cadet dans l’armée, écrit-il, « que je souffris peut-être des peines les plus violentes et les plus intimes. Mais je sacrifierais toutes les heures paisibles et même merveilleuses de ma vie pour goûter une fois encore ce mélange de douleur et de joie ». Revenu sur les lieux de sa jeunesse, en 1902, il se promène dans les environs de Windsor : « À Eton, en regardant ces jeunes gens agiles et légèrement vêtus, encore quelque chose du même sentiment. »
Kessler commence d’écrire son journal en 1880, encore à Ascot. S’exprimant dans un anglais parfait, il y profère des opinions conformes à ce que l’on peut attendre d’un collégien snobinard de la haute société. À propos de houleuses manifestations contre le chômage à Londres, il a ceci à dire : « Pourquoi diable n’a-t-on pas donné l’ordre à la garde à cheval de charger et disperser la foule, à coups de sabre si nécessaire ; mais enfin, lorsqu’il s’agit d’épargner aux beaux quartiers les horreurs d’un pillage, rien n’est trop sévère. »
Puis, en 1891, le journal passe tout à coup de l’anglais à l’allemand. Kessler avait décidé qu’il se devait d’être loyal envers l’Allemagne d’abord, mais n’était pas pour autant un nationaliste borné. Aspirant diplomate, collectionneur d’art et éditeur de beaux livres, il passait beaucoup de temps à Paris, où il se lia d’amitié avec les sculpteurs Auguste Rodin et Aristide Maillol, avec Paul Verlaine aussi, qui nourrissait une curieuse tendresse pour les discours de Bismarck. En Angleterre, Kessler connaissait la plupart des gens qui comptent dans les milieux politiques ou artistiques. Et fréquentait assidûment les manifestations mondaines comme les courses, auxquelles il assistait toujours avec le coup d’œil pour le détail curieux. Au Derby d’Epsom, il remarque ainsi l’une des principales attractions, qui consiste à s’attaquer à « un Nègre vivant. Il se met la tête dans un trou et, pour un penny, tous ceux qui en ont envie peuvent lui jeter une balle sur le crâne ; celui qui atteint la cible remporte un prix ».
En 1892, Kessler entreprit un tour du monde, en commençant par les États-Unis, où la compagnie des dames de New York lui parut de loin préférable à celles des messieurs, « des hommes d’affaires, les vieux souvent vulgaires, les jeunes pour la plupart ennuyeux, bruyants et souffrant d’ulcères ». Il aima le Japon, où « les manières parfaites et naturelles, même de l’homme le plus commun, font du Japonais moyen un être infiniment plus éloigné de la barbarie que l’Européen grossier et avide de sensationnel ». La pompe de l’Empire britannique en Inde ne l’intéressa guère, mais il trouva la vue de Bénarès depuis le Gange « haute en couleur, émouvante et d’une beauté indicible ». Il poursuivit sa route vers l’Égypte, puis revint en Europe par la Sicile, où il fut si ravi de voir « des villes et des lieux familiers après tous les spectacles étranges et fantasques » de l’Orient qu’il se réjouit « même à la vue de la vieille église baroque de Taormine, convertie en théâtre ».
Les beaux étalons de Whitechapel
Kessler ne deviendrait pas pacifiste, et encore moins social-démocrate, avant la République de Weimar, période qui lui valut le surnom de « comte rouge ». Même alors, quand la démocratie avait besoin de tous les défenseurs qu’elle pouvait trouver, il était trop snob pour se sentir beaucoup d’affinités avec les représentants élus de l’homme du commun. Pourtant, bien qu’attiré par la haute société des diverses capitales européennes, son regard acerbe lui a toujours permis de voir clair dans ses minauderies. Le voici qui évoque une soirée à Paris avec la baronne van Zuylen et son amante, Mme Riccoï : « Elles collectionnent, m’ont-elles dit, les parfums et tout ce qui a rapport aux parfums. Cette société totalement prétentieuse possède à peu près autant de goût qu’une robuste fermière : la Zuylen fait savoir, comme si la chose était spécialement originale, “qu’elle a la folie du gothique”. Boni de Castellane [célèbre dandy de l’époque], qui est arrivé plus tard, dit de la Riccoï “qu’elle n’aime que ce qu’elle peut lécher ; ne s’intéresse qu’à ce qui est bon à lécher”. » Kessler ajoute que la baronne van Zuylen, née Rothschild, « n’a pas l’air très juive ». On ne sait trop s’il entend porter cette remarque à son crédit.
L’un des avantages de la vie homosexuelle est qu’elle se joue volontiers des barrières de classe. Les amants de Kessler n’étaient généralement pas de son monde. Il y avait le « petit cadet de la marine Maurice Rossion » et « le petit Colin », un coureur cycliste français. Certes, le comte avait sur ces garçons un point de vue assez exclusivement esthétique, comme s’ils étaient des spécimens de cette espèce qu’il aimait contempler sur les rings de boxe du quartier pauvre de Whitechapel à Londres : « Quelques jeunes étalons minces et magnifiques parmi eux. D’une race pas aussi pure que les Grecs, mais de beaux et minces sang-mêlé. » Ses relations n’étaient néanmoins pas uniquement physiques : il aimait offrir au petit marin et au petit Colin de grandes œuvres littéraires, Balzac, etc.
Ses amitiés les plus intimes l’unissaient à des hommes brillants qui se sentaient exclus. Malgré son mépris dans l’air du temps pour les Juifs en général, deux de ses plus proches amis étaient le dramaturge viennois Hugo von Hofmannsthal et l’industriel Walter Rathenau, tous deux juifs, bien que moyennement heureux de l’être. L’antisémitisme de Kessler mérite qu’on s’y attarde, car il aide à comprendre sa vision plus large de la société et de la politique, et peut-être même pourquoi il allait devenir l’un des zélateurs d’une guerre dévastatrice.
Les remarques désobligeantes sur les Juifs, dont le journal est émaillé, sont souvent le fait d’autres que lui. Par exemple, en 1907, Degas, à propos d’un Juif belge devenu citoyen français : « Ces gens-là n’appartiennent pas à la même humanité que nous. » Ou la veuve de Richard Wagner, Cosima, à propos de « la question juive » : « Elle pense que les Juifs sont un danger parce qu’ils sont différents des Allemands… Du fait de leur cohabitation avec nous, les notions de moralité, d’honnêteté, etc. ont donc été remises en cause alors qu’elles ne devraient pas être soumises à réflexion de la part de la raison. » Kessler rapporte ces affirmations, la seconde en 1901, sans le moindre commentaire.
Les opinions de Walter Rathenau, grand ami de Kessler, sont citées longuement. L’industriel pensait que l’intellect juif, aiguisé par plus de deux millénaires de querelles talmudiques, était « complètement stérile en soi ». Mais il en allait autrement des Allemands : « Plus il [Rathenau] les connaît, plus il les respecte et les admire. » Nous sommes en 1906. Seize ans plus tard, après avoir sauvé l’industrie de guerre du Reich pendant la Première Guerre mondiale, le grand patriote juif allemand sera assassiné à Berlin par deux ultranationalistes, s’inspirant d’une chanson alors populaire dans les tavernes : « Knallt ab den Walter Rathenau, die Gottverdammte Judensau ! » (« Zigouillez le Walter Rathenau, ce foutu porc juif »).
Certaines remarques de Kessler lui-même concernent l’apparence corporelle, ainsi lorsqu’il dit de l’épouse juive d’un ami, en 1899 : « Isi a pour moi quelque chose de physiquement répugnant, comme si elle appartenait à une autre espèce. » Deux ans plus tard, à propos de la même personne : « Une apparence brune, démoniaque, parfois presque belle, mais physiquement répugnante. » Ce dégoût tient peut-être en partie à l’appartenance d’Isi à la gent féminine. Mais ces remarques sont plutôt typiques d’un homme dont les jugements sociaux, politiques et artistiques étaient avant tout esthétiques.
Voilà qui le rendit réceptif à des idées qui allaient s’avérer particulièrement toxiques. En 1896, Kessler se perd en conjectures sur la nature de la société moderne. Selon lui, l’État féodal, avec ses codes de loyauté et d’honneur, a été remplacé par l’État dynastique, fondé sur les intérêts des familles régnantes, à son tour remplacé par « l’État racial où les liens reposent sur le nationalisme et sur la langue ». Même s’il n’a guère de sympathie pour le chauvinisme (antiallemand) des Français qu’il qualifie de « maladie du nationalisme », notamment dans sa version catholique réactionnaire, Kessler trouve à l’État racial une certaine beauté. L’une des entrées les plus troublantes de son journal date du 20 juin 1904 : « J’aimerais voir quelqu’un s’installer quelque part et se donner pour mission d’embellir le corps [la race] par le sport, l’hygiène, des suppléments nutritifs pour les pauvres jusqu’à l’âge de 16 ans, peut-être même par des mariages arrangés. »
Une conception utopique de la beauté
Après l’Holocauste, ces idées sont bien sûr odieuses, même si elles jouissent encore d’un certain crédit dans de lointains pays comme Singapour. Mais 1904 n’est pas 1935. Pas la moindre violence dans la vision de Kessler. Son but est de combler l’écart entre ses convictions sociales et ses convictions artistiques grâce à une conception utopique de la beauté. Pour Kessler, le modèle n’est pas quelque fantasme wagnérien d’Allemagne médiévale ni toute autre forme de culte gothique teutonique, vulgaire à ses yeux ; mais bien la Grèce antique. C’est un idéal à la fois érotique et politique. En 1908, il note : « Est-il possible que notre culture trouve sa voie, sans rompre avec le passé [le christianisme] et atteigne un point où elle pourra dire oui, en toute bonne conscience, au désir, au nu, à la totalité de la vie, comme le faisaient les Grecs ? »
Il écrivait cela à Olympie, durant un voyage en Grèce avec Maillol et Hofmannsthal. Toujours soucieux de complaire à son mécène, le sculpteur français dit de ce pays tout ce que celui-ci voulait entendre. Il partageait avec Kessler un goût pour les croupes, suscité par les « petits matelots » plongeant dans la baie de Naples pour aller pêcher des pièces d’or, mais aussi, de manière moins évidente, par les colonnes du Parthénon, dont Maillol déclare alors qu’elles sont « comme les fesses d’une femme ». Plus tard, à Paris, il ne cachera pas son enthousiasme pour Nijinski : « C’est Éros en personne. Avant, vous vous demandiez où les Grecs étaient allés chercher cette idée. À présent, vous le voyez, c’était dans les jeunes gens comme lui. »
Hofmannsthal était moins sujet au culte de tout ce qui est grec, ce qui lui coûta presque son amitié avec Kessler. Leurs relations se tendirent encore un peu plus quand Hofmannsthal avoua avoir fouillé les bagages de Kessler à l’hôtel. « De toute évidence, écrit celui-ci, il existe quelque part une différence entre nous en matière de tact, différence peut-être raciale. »
Kessler refusa cependant de sombrer dans les abîmes de l’antisémitisme wagnérien. C’est en fait Rathenau qui mentionna, élogieusement semble-t-il, le racisme vénéneux d’Arthur de Gobineau, au cours d’une discussion – forcément – sur la Grèce. Kessler paraphrase ainsi le raisonnement de son ami : les Grecs ont perdu leur essence et sont devenus orgueilleux au Ve siècle, « quand le bon sang vigoureux et blond fut chassé par le sang noir d’une race inférieure, ce qui se produisit à peu près au moment des guerres médiques ». Kessler répliqua à son ami juif « que la question raciale était trop complexe et encore trop peu claire pour qu’on puisse en déduire des principes apodictiques aussi généraux… ».
Kessler n’était pas le seul à projeter une vision de la Grèce antique sur son époque et sa civilisation. Il suffit de songer aux innombrables colonnades gréco-romaines qui ornementaient l’Empire britannique. Mais sa vision à lui était de nature érotique, et assortie à ses espoirs de voir se réaliser en Allemagne une utopie sexuelle, un monde idéal où les hommes seraient libres de danser nus sous le soleil nordique. En 1907, revenant de Paris, il s’aperçoit que tous les Allemands semblent ne parler que de pédérastie et de zeppelins. Et espère que cela mènera à « une sorte de révolution sexuelle par laquelle l’Allemagne reprendra très vite et ouvertement la direction d’un mouvement dont la France et l’Angleterre ont jusqu’ici pris la tête. Vers 1920, nous détiendrons le record “in Paederasticis”, comme Sparte en Grèce, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ». Peut-être pas. Mais un mois plus tard, à Berlin, il évoque la nouvelle génération d’Allemands : « Partout s’éveille la sensualité, qui n’est souvent qu’une obscure soif de beauté. Comme exemple précoce, j’ai songé à la manière dont les officiers de la Garde du corps, quand j’étais moi-même sous-officier, enivraient Pfeil, alors encore cadet et joli comme un cœur, et le déshabillaient. »
Pour Kessler, le contre-modèle de la Grèce est Rome, dont le « magnifique style nouveau riche » impressionne encore le monde, « autant et même plus que les diamants de la femme d’un banquier juif ou le yacht de compétition du dernier millionnaire en date de Chicago ». C’est là ce qui offensait son sens de la beauté : la perspective de l’« américanisation », « l’État économiquement unifié » qui menaçait de remplacer « l’État racial ». Le phénomène était trivial, cupide, superficiel, vulgaire, artificiel, impur. Le symbole du parvenu américanisé était l’épouse du banquier juif.
Les Juifs « aussi nombreux que des poux »
L’Allemagne de Kessler, qui se confondait avec une vision érotique et esthétique fantasmée de la Grèce, n’existait que dans son imagination. Et il le savait. En décembre 1908, revenant à Cologne après un séjour à Paris, il note combien il aime « l’isolement d’être à l’étranger », mais ne peut renoncer à Weimar et Berlin : « Elles sont l’arrière-plan de ma vie, une sorte d’arrière-plan mythique, un peu comme le “Ciel” des chrétiens. » Et cela, à ses yeux, constituait une raison suffisante de se battre dans la Grande Guerre contre les puissances d’Europe de l’Ouest.
Ses descriptions du conflit sont extraordinaires par leur caractère saisissant et leur romantisme kesslérien en diable. Parlant de la campagne russe de 1915, il savoure la camaraderie typiquement militaire, avec des jeunes gens joyeux qui s’aventurent « d’un pied léger le long de cette ultime frontière de la vie… L’air qu’on respire est comme du champagne, la lumière qu’on goûte encore avec de jeunes yeux. C’est le dieu grec de la guerre qui prévaut ici, ce beau jeune homme qui se balance doucement, et non l’affreux et pathétique squelette ».
Un essai sur la « transformation interne de l’Allemagne » le laisse songeur : « “L’homme nouveau” comme résultat de la transformation de l’Allemagne pendant la guerre. Cet objectif mystique m’inspire aussi. » À opposer aux « Juifs, aussi nombreux dans chaque village que des poux ».
Malgré l’air léger comme du champagne, Kessler n’en voit pas moins clairement le caractère terrifiant de la guerre. Sur le front russe : « La bataille a dû être ici particulièrement âpre. La plupart des morts ont le crâne arraché, le visage enfoncé ; beaucoup de grands et beaux gaillards du régiment Séménoff de la garde impériale. » Mais il veut croire jusqu’au bout à une victoire germanique, imaginant même que, face à l’argent des Américains, l’Allemagne a « la ruse de nos Juifs, et notre efficacité en plus ».
La défaite imminente met Kessler au désespoir. Mais cela lui permet, au moins, d’adopter une vision plus réaliste du monde. À ses yeux, « la guerre a fait plus que mille Nietzsche pour déraciner la morale d’autrefois ». Il s’inquiète : « Tout l’univers européen est entré en fermentation, toute la colère des tranchées roule vers l’arrière. » Lorsqu’il visite à Zurich une exposition de peintures et de gravures (Gauguin, Seurat, Kirchner), il ne voit plus le moyen de combler l’écart entre ses idéaux esthétiques et politiques, comme il l’exprime dans l’une des entrées les plus révélatrices de son journal, le 27 mars 1918 : « Un gouffre béant sépare cet ordre [artistique] et l’ordre politico-militaire. Je me tiens des deux côtés de l’abîme, dans lequel le regard plonge de façon vertigineuse. Par le passé, il existait des ponts : religieux, mystiques, politico-culturels. Ils sont aujourd’hui écroulés. »
Un monde meilleur ne pourrait surgir de ces ruines qu’à l’aide d’« une idéologie nouvelle qui suscite un consentement général ». Cette idéologie nouvelle, aux conséquences dévastatrices, allait bientôt apparaître en Allemagne, et devait beaucoup à des idées que Kessler lui-même avait défendues : race, jeunesse, pureté. L’ère nouvelle, menant à une autre guerre mondiale, serait une caricature de son rêve de société raciale vigoureuse et virile. Kessler s’opposa radicalement à l’ethos nazi. Mais il était bien trop tard alors.
Il faut lire ce journal, non seulement pour le plaisir de la compagnie toujours stimulante et souvent amusante de son auteur, mais parce qu’on y trouve une leçon glaçante. L’un des hommes les plus cultivés et les plus cosmopolites de son temps, un intellectuel profondément attaché à la civilisation européenne, soutint néanmoins des idées qui contenaient en germe sa quasi-destruction. Cela ne peut-il rien nous apprendre sur notre propre époque, à l’heure où circulent de nouvelles idées sur la défense de la civilisation occidentale contre une foi étrangère, idées qui pourraient s’avérer tout aussi toxiques ? Le raffinement culturel, hélas, ne protège pas du charme qu’exercent les idées effroyables.
Cet article est paru le 12 janvier 2012 dans la New York Review of Books. Il a été traduit par Laurent Bury.