Journal d’une guerre conjugale

Pourquoi tient-on un journal intime ? Sophie Tolstoï, elle, semble n’avoir tenu le sien que pour se plaindre de son mari Léon, et l’inciter à s’amender. « Sophie et Léon avaient en effet l’habitude, un peu maladive, de lire chacun le journal de l’autre… Ce qui ne simplifia pas leurs rapports », écrit Tania, leur petite-fille.

Les choses avaient en effet mal commencé, et à cause d’un journal, déjà. À 18 ans, Sophie Behrs, jolie, intelligente et très amoureuse, épouse le célèbre Léon Tolstoï, 34 ans, un égocentrique hors concours, sexuellement insatiable. Quinze jours après leurs noces, Tolstoï communique à Sophie, en tremblant, son journal de célibataire : « Tout le passé de mon mari me paraît si horrifiant ! » gémit-elle face à la longue recension des nuits de débauche, de soûlerie et de jeu. « Je crois que jamais je ne m’y ferai ! »

Mais la voilà piégée, sans autre ressource que d’utiliser son propre journal comme déversoir de ses frustrations. D’où 800 pages de récriminations contre « L. N. » (Léon Nicolaïevitch), époux indifférent, procréateur frénétique, et père désastreux. « Quand je me mets à mon journal, j’ai peur de faire le procès de L. N., note Sophie. Pourtant, comment ne pas me plaindre, alors que tout ce qu’il prêche pour faire le bonheur des hommes me complique tellement la vie, au point qu’il m’est de plus en plus difficile d’exister ? »

Sophie continuera de subir tant bien que mal les impitoyables assauts nocturnes de L. N. et les innombrables grossesses qui s’ensuivent (seize !). Elle recopiera aussi inlassablement les travaux de L. N., qu’elle lit avec admiration et dont elle négocie âprement les droits. Mais, vers le milieu de sa vie, Tolstoï est la proie d’une crise spirituelle, qui bouleverse une vie conjugale déjà chaotique. Il veut renoncer au tabac, à la viande, à ses domaines et, pis encore pour Sophie, à ses droits d’auteur.

Des groupies envahissent la maison et prennent sur L. N. un ascendant croissant. Le pire d’entre eux, Chertkov, que Sophie jalouse terriblement, pousse constamment L. N. à quitter son épouse. Ultime outrage : son mari interdit à Sophie l’accès à son journal, dont il confie la tenue… à Chertkov. « S’il ne t’en coûte pas trop, supprime de ton journal toute cette animosité à mon encontre… », supplie Sophie, qui redoute d’être aussi malmenée par la postérité qu’elle l’aura été de son vivant.

Peine perdue. « L’histoire [ne verra d’abord en Sophie] qu’une hystérique, maladivement jalouse, une mégère », écrit Jay Parini du New York Times. La publication de son propre Journal changera-t-elle la donne ? Pas vraiment. Certes, Tolstoï en prend pour son grade ; mais Sophie elle-même se révèle « coincée entre l’exécration qu’elle éprouvait pour les idées de son époux, et l’ivresse suscitée par sa célébrité », écrit Jay Parini.

 

« La Russie grandit, grandit… »

 

7 juillet 1914

Suis parti avec le chancelier du Reich [pour Hohenfinow, la résidence de campagne de Bethmann Hollweg, près de Berlin]. Le vieux palais, les tilleuls merveilleux, énormes, qui flanquent la route comme une voûte gothique. Tout le monde pleure encore la mort de l’épouse [Martha von Bethmann Hollweg, le 11  mai 1914]. Mélancolie et maîtrise de soi.
Le soir, longue conversation dans la véranda, sous le ciel nocturne, à propos de la situation. Le tableau brossé par les rapports secrets dont il me fait part est préoccupant. Le chancelier prend très au sérieux les entretiens entre les états-majors navals anglais et russe, en vue d’un accord sur les débarquements amphibies en Poméranie [en cas de guerre], les considérant comme le dernier maillon de la chaîne. Lichnowsky [ambassadeur d’Allemagne à Londres] est beaucoup trop confiant. Il se laisse berner par les Anglais. La puissance militaire de la Russie se développe vite ; sa construction stratégique [de chemins de fer] en Pologne la rend impossible à arrêter. L’Autriche est de plus en plus faible et immobile ; le travail de sape [par le biais de l’agitation panslave] par le nord et le sud-est est déjà très avancé. [L’Autriche est] totalement incapable de partir en guerre, en tant qu’alliée, pour une cause allemande. L’Entente le sait, de sorte que nous sommes totalement paralysés.
J’en ai été très alarmé, la situation ne m’avait pas paru aussi grave… Le chancelier parle de décisions difficiles. L’assassinat de François-Ferdinand [le 28 juin]. Le gouvernement serbe était impliqué. L’Autriche veut se secouer. François-Joseph a envoyé une délégation au Kaiser pour s’enquérir du soutien allemand. Notre vieux problème face à toute action autrichienne dans les Balkans. Si nous leur conseillons d’agir, ils disent que nous les y avons poussés ; si nous leur conseillons de ne rien faire, ils disent que nous les avons abandonnés. Alors ils se rapprochent des alliés occidentaux, qui sont prêts à les accueillir à bras ouverts, et nous perdons notre dernier allié fiable. Cette fois, c’est pire qu’en 1912 [première guerre balkanique], parce que l’Autriche est à présent sur la défensive contre l’agitation serbo-russe. Une attaque contre la Serbie pourrait entraîner une guerre mondiale. Le chancelier s’attend à ce qu’un tel conflit, quelle qu’en soit l’issue, renverse tout ce qui existe. L’ordre établi est obsolète, dépourvu d’idées. « Tout est devenu très vieux. » Heydebrand [leader des conservateurs au Reichstag] a dit qu’une guerre conduirait à un renforcement de l’ordre et des valeurs patriarcales. Le chancelier est indigné par ces sornettes. En général, l’aveuglement nous entoure ; un épais brouillard s’est répandu sur le peuple. C’est la même chose dans toute l’Europe. L’avenir appartient à la Russie, qui grandit, grandit, et pèse toujours plus lourd sur notre poitrine.
Le chancelier est très pessimiste quant à l’état intellectuel de l’Allemagne. Déclin terrible de notre niveau politique. Les individus sont de plus en plus petits, insignifiants ; personne ne dit plus rien de grand ni d’honnête. Échec de l’intelligentsia et des universitaires. Mon objection : nous vivons une époque de spécialisation, mais aussi de grandeur collective…


 

8 juillet 1914

Un message de l’empereur François-Joseph a été apporté par Hoyos [chef de cabinet au ministère des Affaires étrangères austro-hongrois]… Le chancelier pense que le vieux Kaiser pourrait être incapable de décider d’agir. Si la guerre vient de l’Est, de sorte que nous devrons nous battre pour l’Autriche-Hongrie et non l’Autriche-Hongrie pour nous, alors nous aurons une chance de la gagner. Si la guerre ne vient pas, si le tsar ne la souhaite pas ou si la France perd courage et prône la paix, alors nous avons une chance de briser l’Entente.


 

11 juillet 1914

Deux jours à Berlin, avec toutes sortes de tâches. En Autriche, Berchtold [ministre des Affaires étrangères] et Tisza [Premier ministre] sont apparemment en désaccord sur la façon de procéder. Il n’est guère possible d’apaiser leur différend depuis Berlin. Ils veulent apparemment un ultimatum à court terme, après quoi ils partiront en guerre si la Serbie le rejette. Il leur faut apparemment un temps incroyable pour mobiliser. Hötzendorf [chef d’état-major de l’armée austro-hongroise] parle de seize jours. C’est très dangereux. Un rapide fait accompli, puis une attitude amicale envers l’Entente, alors nous pourrions survivre au choc. Et en publiant de bonnes preuves écrasantes qui ne laisseront aucune chance de se plaindre si l’on agit contre l’agitation serbe…


 

14 juillet 1914

… Notre situation est épouvantable. Si la guerre éclate et que les voiles tombent, le peuple suivra, poussé par le danger et la nécessité. La victoire sera notre libération. Le chancelier pense que je suis trop jeune pour ne pas succomber à l’attrait de l’inconnu, du neuf, du grand mouvement [Riezler a 32 ans]. Pour lui, cette action est un saut dans l’inconnu et le devoir le plus solennel. Kiderlen [ministre des Affaires étrangères mort en 1912] disait toujours que nous aurions à nous battre. Berchtold réfléchit au meilleur moment : avant ou après le voyage de Poincaré à Saint-Pétersbourg [du 20 au 23 juillet. L’ultimatum sera adressé le 23]. Avant serait mieux : il y aura alors plus de chances que la France, confrontée soudain à la perspective réelle de la guerre, prenne peur et plaide pour la paix à Saint-Pétersbourg. L’Autriche vient de se décider là-dessus aujourd’hui. Mais il faut d’abord récolter la moisson hongroise.
L’Italie flirte avec la Russie. Elle exige [de l’Autriche] le Sud-Tyrol. Article VII du Traité (1). Elle a probablement déjà opté pour la neutralité. Nous ne pouvons donc pas discuter au préalable avec les Italiens [à propos de la présentation de l’ultimatum à la Serbie]. Tout serait rapporté à Saint-Pétersbourg. [L’Italie] connaît l’état de l’Autriche et les succès de l’agitation russe parmi tous les Slaves ; elle juge la situation terrible et sous-estime la résistance de ce vieil État, qui peut supporter bien plus de conflits internes que tous les autres.


 

20 juillet 1914

Ai à nouveau évoqué l’ensemble de la situation [avec Bethmann Hollweg]. Les exigences croissantes et la puissance incroyable de la Russie. Dans quelques années, il sera impossible de l’arrêter, surtout si l’actuelle constellation européenne reste inchangée. Nous devons nous demander s’il est envisageable de transformer l’actuel système d’alliance pour créer une nouvelle constellation. Mais est-ce possible ? Seulement si la Russie n’est pas soutenue au maximum par les puissances occidentales sur la question serbe et s’aperçoit donc qu’elle doit trouver un arrangement avec nous. Mais même alors, nous devrions payer très cher pour cet accord. Elle est devenue trop puissante, et pour des raisons de politique nationale également, elle doit contrer les courants révolutionnaires en soutenant le panslavisme.
Fallait-il en arriver là ? Le chancelier réfléchit avec un certain masochisme aux erreurs qu’il aurait pu commettre. Aurait-il dû exiger de démissionner, en 1912, quand le Kaiser régla en faveur du [grand amiral] Tirpitz la question des trois croiseurs lourds (2) ? Alors Tirpitz ou quelque politicien de la même espèce serait devenu chancelier. Beaucoup disent que l’amiral empêche un accord avec l’Angleterre uniquement parce qu’il veut pouvoir s’en attribuer le mérite quand il sera devenu chancelier. Mais il ne sera jamais capable de le négocier, parce que personne ne lui fait confiance. L’homme est absolument une énigme – il sait très bien que les cuirassés qu’il fait construire ne peuvent modifier le rapport de forces avec l’Angleterre, car les Anglais seront toujours capables d’en construire deux fois plus que nous… Il a de grands talents en matière d’organisation, mais sur le plan politique c’est un enfant, bien que tout à fait impitoyable, ambitieux et malhonnête. À cause de l’indépendance de la marine, il est impossible de mener une politique étrangère raisonnable sans être dénoncé par la presse. Pour Tirpitz, la marine est une fin en soi. Sa base navale et son « centre culturel » à Tsingtao [en Chine] sont politiquement et militairement intenables. Mais si quelqu’un disait ici ce que tout le monde sait déjà en Extrême-Orient, que nous devrions renoncer à améliorer nos relations avec le Japon, cet individu serait mis en pièces par les chacals que la marine a dans la presse. Et il aurait contre lui le Kaiser, le Reichstag et la population.
Nos erreurs antérieures ont consisté à mener simultanément une politique proturque contre la Russie, une politique antifrançaise au Maroc, une politique navale contre l’Angleterre : nous avons provoqué tout le monde et entravé tout le monde sans en réalité affaiblir qui que ce soit. La raison : un manque de planification, le besoin de petites victoires de prestige, et une prise en compte excessive de chaque courant de l’opinion publique. Les partis « nationalistes » poursuivent leurs vociférations sur la politique étrangère pour entretenir leur popularité.


 

23 juillet 1914

… Le chancelier pense que si la guerre arrive, ce sera à cause d’une soudaine mobilisation russe, sans aucun pourparler. Alors il n’y aura plus à discuter, parce que nous devrons frapper aussitôt, afin d’avoir une chance de gagner. Alors tout notre peuple ressentira le danger et nous soutiendra.


 

27 juillet 1914

Samedi, je repars pour Berlin avec le chancelier du Reich. Dans le train, nous lisons les premiers télégrammes sur l’impact [de la campagne diplomatique allemande visant à « circonscrire » le conflit austro-serbe] à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Londres et à Rome. L’essentiel est que Sazonov [ministre des Affaires étrangères russe], bien que furieux, ne se soit pas encore engagé… Tout dépend si Saint-Pétersbourg mobilise aussitôt et est encouragé ou freiné par l’Ouest. Le chancelier accueille comme toujours avec scepticisme les manifestations d’optimisme. Il existe à Saint-Pétersbourg un vigoureux parti militaire. En train, nous avons une longue discussion sur le peuple allemand, son destin, ses vertus et ses faiblesses. Le chancelier pense que le destin, plus fort que tout pouvoir humain, est en train de forger l’avenir de l’Europe et de notre peuple.
Arrivée à Berlin. Mouvement dans les rues, les foules s’assemblent devant les locaux des journaux pour lire les dernières dépêches, voir la réponse de la Serbie. Mais les gens ne sont pas encore entièrement éveillés de leur rêve de paix, qu’ils continuent à prendre pour acquis…
[De nouvelles dépêches arrivent ce soir-là.] Toutes les nouvelles vont dans le sens de la guerre. À Saint-Pétersbourg, la mobilisation suscite évidemment de violents débats. L’Angleterre a changé de langage ; Londres vient évidemment de remarquer que l’Entente sera brisée si elle ne soutient pas la Russie. Lichnowsky a complètement perdu la tête. Le risque est que la France et l’Angleterre décident d’éviter d’offenser la Russie en soutenant sa mobilisation, peut-être sans croire vraiment que la mobilisation russe signifie la guerre pour nous ; ils pourraient penser que nous bluffons, et décider de répondre par leur propre bluff.
Demain, les sociaux-démocrates ont prévu une manifestation pacifiste. Ce serait dangereux. Les Français croient déjà que nos sociaux-démocrates ne défileront pas. Bien sûr, certains généraux veulent encore intervenir, ouvrir le feu sur les manifestants, et « leur faire voir, aux Rouges ». Le chancelier est intervenu avec vigueur, Dieu merci. Les sociaux-démocrates subissent des pressions de tous côtés [pour les inciter à soutenir la politique étrangère du gouvernement].
Le ministère des Affaires étrangères est terriblement occupé. Plus personne n’a le temps de dormir. Je ne vois le chancelier que quelques secondes à la fois. Il a beaucoup changé ; il n’a plus le temps de méditer et il est donc tout à fait frais, actif, vivant, et intérieurement en paix.

[Le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. C’est le début de la Première Guerre mondiale.]

 

Ce texte est extrait de Tagebücher, Aufsätze, Dokumente, le journal de Kurt Riezler édité par Karl Dietrich Erdmann. Il a été traduit par Laurent Bury.

Au nom de « l’esprit du Japon »

La plupart des intellectuels japonais ont été enthousiasmés par Pearl Harbor et, chez certains d’entre eux, la haine des Américains a atteint des sommets à la fin de la guerre. « Il ne suffira pas de traîner dans les profondeurs de l’enfer un Américain pour chaque Japonais tué, écrit le romancier Yamada Futaro le 10 mars 1945. Nous tuerons trois d’entre eux pour chacun des nôtres. Nous en tuerons sept pour deux, treize pour trois. Nous pourrons survivre à cette guerre si chaque Japonais devient un démon de vengeance. » Yamada en était depuis longtemps convaincu : seule une croyance absolue en Yamato damashii, « l’esprit du Japon », pourrait sauver le pays, écrit Ian Buruma dans la New York Review of Books à propos d’un livre consacré aux journaux de guerre des écrivains japonais.

Au lendemain de Pearl Harbor, Yochida Kenichi, éminent professeur de littérature anglaise et française, traducteur de Shakespeare et de Baudelaire, écrivait : « Mais même alors que nous savourons ce succès, que pouvons-nous faire d’autre que raviver notre résolution ? Résolution vitale dont nous devons peser la signification à chaque instant […]. Nous n’avons plus même à craindre les attaques aériennes. Le ciel de nos pensées a été vidé de l’Angleterre et de l’Amérique. »

Cette image du ciel qui s’éclaircit, des nuages qui s’évaporent, est courante dans les poèmes et les journaux intimes écrits après Pearl Harbor, note Buruma.

Ito Sei, poète et romancier, traducteur de L’Amant de Lady Chatterley, écrit le 9 décembre 1941 : « Cette guerre n’est pas une poursuite de la politique ni un autre visage de la politique. C’est une guerre qu’il nous fallait livrer, à une certaine étape, afin de nous permettre de croire fermement, du fond du cœur, que la race Yamato est supérieure à toutes les autres […]. On nous appelle la “race jaune”. Nous nous battons pour établir la supériorité d’une race qui a souffert de discrimination. Notre guerre n’est pas la même que celle de l’Allemagne. La leur est livrée contre des pays similaires, pour en tirer avantage. La nôtre est un combat pour établir une confiance en soi prédestinée. »

Selon le spécialiste américain Donald Keene, les Japonais les plus familiers du monde occidental furent souvent les défenseurs les plus acharnés de la propagande nationaliste. Il y avait des exceptions, cependant, comme l’auteur de nouvelles Nagai Kafu, un spécialiste de la littérature française devenu un marginal excentrique. Le 31 décembre 1944, il écrit : « C’est entièrement la faute des militaires [japonais]. Leurs crimes doivent être consignés pour les siècles à venir. » Watanabe Kazuo, professeur de français à l’université de Tokyo, maudissait de même « ceux qui ont gonflé l’orgueil du peuple. C’est la source de tout notre malheur ».

Le rêve grec d’un esthète allemand

Le 23 juillet 1914, le comte Harry Clément Ulrich Kessler, esthète anglo-allemand, éditeur, collectionneur d’art, globe-trotter, écrivain, mondain et diplomate à ses heures, organisa un déjeuner à l’hôtel Savoy de Londres, où il accueillit entre autres l’écrivain Lady Cunard, le peintre Roger Fry et Lady Randolph Churchill, la mère de Winston. L’après-midi, il se rendit à une garden-party donnée chez le Premier ministre Herbert H. Asquith, puis alla contempler quelques peintures à Grosvenor House avec Lady Ottoline Morell, mécène du groupe de Bloomsbury (1). Le soir, il retrouva Serge Diaghilev au théâtre, où il avait un fauteuil dans la loge privée d’un membre de la famille Guinness. Ce fut pour Kessler une journée bien remplie, mais en rien inhabituelle.

On pourrait difficilement se douter, à lire le récit qu’il en fait dans son journal intime, que la Première Guerre mondiale allait éclater cinq jours plus tard. Mais ce n’est pas là le plus étonnant. Kessler, le cosmopolite achevé, le dandy qui parlait au moins trois langues européennes aussi couramment l’une que l’autre, qui connaissait tout le monde, de Bismarck à Stravinski, homme aussi à l’aise dans un salon aristocratique parisien ou une maison de campagne anglaise que dans un club d’officiers prussiens, acclamerait la guerre en chauviniste allemand survolté. On l’aurait cru plus proche, sur le plan du tempérament comme des convictions, d’un Lytton Strachey, écrivain qui prit ses distances avec le cataclysme européen en se déclarant objecteur de conscience ; mais non. Dans la partie de son journal consacrée aux années de guerre, Kessler rappelle davantage Ernst Jünger, l’écrivain-soldat qui glorifia les « orages d’acier » des batailles, comme si le massacre de masse était une expérience moralement édifiante et spirituellement purificatrice.

Voici ce qu’écrit Kessler à propos de la bataille de Langemarck (1914) où, selon la légende nationaliste allemande, des milliers d’étudiants volontaires furent fauchés par le feu de la mitraille en chantant Deutschland über alles : « Avec tout ce qu’il y a de plus profond dans l’âme allemande, la musique retentit elle aussi dans ce combat à mort de notre peuple … Quel autre peuple chante au combat, quel autre peuple part à la mort en chantant ? » À vrai dire, ces pauvres enfants soldats allemands ne l’ont pas plus fait que les autres. Ils n’avaient guère le temps de fredonner l’hymne national, alors qu’ils couraient à la mort. On peut pardonner à Kessler d’avoir gobé cette fable : après tout, contrairement à Jünger, il n’y était pas. C’est le ton exalté qui surprend.

Quelle mouche a donc piqué Kessler, pour le transformer en zélateur macabre, quelques mois à peine après avoir pris le thé avec Lady Cunard ? Peut-être – c’est l’une des explications possibles – était-il simplement un homme de son temps. En Angleterre et en France, comme en Allemagne, beaucoup étaient ivres de patriotisme et séduits par l’idée que la guerre apporterait la vigueur d’esprit dont on avait tant besoin en ces temps de décadence nationale. Mon grand-père britannique, qui n’avait pas 18 ans au début du conflit, trépignait d’impatience à l’idée d’être envoyé dans les tranchées assassines des Flandres. Il est vrai que ce fils d’immigrés juifs allemands avait le sentiment de devoir prouver son patriotisme. Kessler n’était pas juif, « au contraire », pour paraphraser la réplique qu’aurait faite l’irlandissime Samuel Beckett à qui l’on demandait s’il était anglais. Mais peut-être y avait-il aussi chez Kessler une certaine anxiété, une légère crainte d’être perçu comme insuffisamment germanique.

 

Une enfance anglaise

Une chose est sûre. Pour les Allemands de sa génération, l’héroïsme était une idée qu’avait ragaillardie la pensée de Nietzsche : le renouveau par le combat, la volonté de puissance, les hommes se chargeant des missions divines de destruction et de création. « Il n’existe probablement en Allemagne aujourd’hui aucun homme raisonnablement instruit de 20 à 30 ans qui ne doive à Nietzsche une partie de sa vision du monde », notait Kessler en 1895 dans son journal. Lui-même fut clairement influencé par la théorie selon laquelle le grand art naît d’une forme d’ivresse. Le danger commence quand cet état d’ébriété s’étend à la politique nationale.

Mais si Kessler n’était rien de plus qu’un miroir de son temps, nous ne prendrions peut-être pas autant de plaisir à lire ses cahiers aujourd’hui encore. C’est son combat contre les idées reçues de son époque qui en fait un personnage si séduisant. Il était trop cosmopolite par sa naissance, son éducation et ses goûts, pour devenir un nationaliste pur jus. Il n’empêche : Kessler ne s’est sans doute pas assez battu contre certaines des idées de son temps.

Ce journal fascine à plusieurs niveaux, et d’abord parce qu’il offre une chronique perspicace, spirituelle, souvent médisante, de la culture et de la haute société européennes entre la fin de siècle et la Grande Guerre, puis entre 1918 et le régime nazi. La seconde partie du journal, qui couvre la période de Weimar, était bien connue et a été publiée en anglais en 1971 (2). La première partie, qui s’achève en 1918, ne fut retrouvée qu’un demi-siècle après que son auteur l’eut cachée dans un coffre-fort de Majorque, où il était venu se tenir à l’écart du nazisme en 1933. Les carnets de l’avant-guerre comme ceux de Weimar possèdent l’atmosphère grisante d’un bal sur le pont du Titanic, donnant à ressentir la catastrophe imminente, que Kessler vit venir de manière prémonitoire dans les années 1920, et avec une pointe d’insouciance aristocratique dans les années 1900. Quand Hitler arriva au pouvoir, le comte était un homme brisé, désabusé, terrorisé, dépouillé de ses illusions. En 1914, il voyait encore la guerre comme une aventure romantique.

L’une des entrées les plus étranges de son journal de la Première Guerre mondiale fut rédigée à la frontière austro-polonaise le 16 janvier 1915. Il soupe avec quelques amis militaires dans la salle d’attente d’une petite gare sans importance : « Il y a dans l’atmosphère bien peu de choses qui annoncent une glorieuse aventure, et pourtant nous sommes embarqués dans l’un des voyages les plus aventureux de l’histoire mondiale. » Il s’agissait de la gare d’Oswiecim, mieux connue des générations ultérieures sous le nom d’Auschwitz.

Qui était Harry Kessler ? Il avait vu le jour en 1868 à Paris, né de l’union d’une beauté anglo-irlandaise, Alice Blosse-Lynch, et d’un banquier de Hambourg, Adolf Kessler. La famille habitait Paris, où Alice jouait de petites pièces dans son théâtre privé, avec Sarah Bernhardt, Eleonora Duse et Henrik Ibsen parmi ses invités. On passait les vacances dans des stations thermales allemandes comme Ems, où le vieil empereur Guillaume Ier eut un tel béguin pour Alice que Harry fut parfois réputé son fils naturel. En fait, comme le souligne Laird Easton dans l’utile introduction à sa traduction du journal en anglais, Alice ne rencontra l’empereur que deux ans après la naissance du garçon. Adolf fut anobli en 1879 pour services rendus à la communauté allemande de Paris.

Kessler passa les premières années de sa scolarité en Angleterre, dans un pensionnat d’Ascot. Jeune Allemand délicat, il fut probablement victime de brimades. Mais il s’est toujours remémoré avec nostalgie cette enfance anglaise, nostalgie qui n’est pas sans lien avec ses penchants homoérotiques. C’est à Ascot, puis à Potsdam, où il reçut une formation de cadet dans l’armée, écrit-il, « que je souffris peut-être des peines les plus violentes et les plus intimes. Mais je sacrifierais toutes les heures paisibles et même merveilleuses de ma vie pour goûter une fois encore ce mélange de douleur et de joie ». Revenu sur les lieux de sa jeunesse, en 1902, il se promène dans les environs de Windsor : « À Eton, en regardant ces jeunes gens agiles et légèrement vêtus, encore quelque chose du même sentiment. »

Kessler commence d’écrire son journal en 1880, encore à Ascot. S’exprimant dans un anglais parfait, il y profère des opinions conformes à ce que l’on peut attendre d’un collégien snobinard de la haute société. À propos de houleuses manifestations contre le chômage à Londres, il a ceci à dire : « Pourquoi diable n’a-t-on pas donné l’ordre à la garde à cheval de charger et disperser la foule, à coups de sabre si nécessaire ; mais enfin, lorsqu’il s’agit d’épargner aux beaux quartiers les horreurs d’un pillage, rien n’est trop sévère. »

Puis, en 1891, le journal passe tout à coup de l’anglais à l’allemand. Kessler avait décidé qu’il se devait d’être loyal envers l’Allemagne d’abord, mais n’était pas pour autant un nationaliste borné. Aspirant diplomate, collectionneur d’art et éditeur de beaux livres, il passait beaucoup de temps à Paris, où il se lia d’amitié avec les sculpteurs Auguste Rodin et Aristide Maillol, avec Paul Verlaine aussi, qui nourrissait une curieuse tendresse pour les discours de Bismarck. En Angleterre, Kessler connaissait la plupart des gens qui comptent dans les milieux politiques ou artistiques. Et fréquentait assidûment les manifestations mondaines comme les courses, auxquelles il assistait toujours avec le coup d’œil pour le détail curieux. Au Derby d’Epsom, il remarque ainsi l’une des principales attractions, qui consiste à s’attaquer à « un Nègre vivant. Il se met la tête dans un trou et, pour un penny, tous ceux qui en ont envie peuvent lui jeter une balle sur le crâne ; celui qui atteint la cible remporte un prix ».

En 1892, Kessler entreprit un tour du monde, en commençant par les États-Unis, où la compagnie des dames de New York lui parut de loin préférable à celles des messieurs, « des hommes d’affaires, les vieux souvent vulgaires, les jeunes pour la plupart ennuyeux, bruyants et souffrant d’ulcères ». Il aima le Japon, où « les manières parfaites et naturelles, même de l’homme le plus commun, font du Japonais moyen un être infiniment plus éloigné de la barbarie que l’Européen grossier et avide de sensationnel ». La pompe de l’Empire britannique en Inde ne l’intéressa guère, mais il trouva la vue de Bénarès depuis le Gange « haute en couleur, émouvante et d’une beauté indicible ». Il poursuivit sa route vers l’Égypte, puis revint en Europe par la Sicile, où il fut si ravi de voir « des villes et des lieux familiers après tous les spectacles étranges et fantasques » de l’Orient qu’il se réjouit « même à la vue de la vieille église baroque de Taormine, convertie en théâtre ».

 

Les beaux étalons de Whitechapel

Kessler ne deviendrait pas pacifiste, et encore moins social-démocrate, avant la République de Weimar, période qui lui valut le surnom de « comte rouge ». Même alors, quand la démocratie avait besoin de tous les défenseurs qu’elle pouvait trouver, il était trop snob pour se sentir beaucoup d’affinités avec les représentants élus de l’homme du commun. Pourtant, bien qu’attiré par la haute société des diverses capitales européennes, son regard acerbe lui a toujours permis de voir clair dans ses minauderies. Le voici qui évoque une soirée à Paris avec la baronne van Zuylen et son amante, Mme Riccoï : « Elles collectionnent, m’ont-elles dit, les parfums et tout ce qui a rapport aux parfums. Cette société totalement prétentieuse possède à peu près autant de goût qu’une robuste fermière : la Zuylen fait savoir, comme si la chose était spécialement originale, “qu’elle a la folie du gothique”. Boni de Castellane [célèbre dandy de l’époque], qui est arrivé plus tard, dit de la Riccoï “qu’elle n’aime que ce qu’elle peut lécher ; ne s’intéresse qu’à ce qui est bon à lécher”. » Kessler ajoute que la baronne van Zuylen, née Rothschild, « n’a pas l’air très juive ». On ne sait trop s’il entend porter cette remarque à son crédit.

L’un des avantages de la vie homosexuelle est qu’elle se joue volontiers des barrières de classe. Les amants de Kessler n’étaient généralement pas de son monde. Il y avait le « petit cadet de la marine Maurice Rossion » et « le petit Colin », un coureur cycliste français. Certes, le comte avait sur ces garçons un point de vue assez exclusivement esthétique, comme s’ils étaient des spécimens de cette espèce qu’il aimait contempler sur les rings de boxe du quartier pauvre de Whitechapel à Londres : « Quelques jeunes étalons minces et magnifiques parmi eux. D’une race pas aussi pure que les Grecs, mais de beaux et minces sang-mêlé. » Ses relations n’étaient néanmoins pas uniquement physiques : il aimait offrir au petit marin et au petit Colin de grandes œuvres littéraires, Balzac, etc.

Ses amitiés les plus intimes l’unissaient à des hommes brillants qui se sentaient exclus. Malgré son mépris dans l’air du temps pour les Juifs en général, deux de ses plus proches amis étaient le dramaturge viennois Hugo von Hofmannsthal et l’industriel Walter Rathenau, tous deux juifs, bien que moyennement heureux de l’être. L’antisémitisme de Kessler mérite qu’on s’y attarde, car il aide à comprendre sa vision plus large de la société et de la politique, et peut-être même pourquoi il allait devenir l’un des zélateurs d’une guerre dévastatrice.

Les remarques désobligeantes sur les Juifs, dont le journal est émaillé, sont souvent le fait d’autres que lui. Par exemple, en 1907, Degas, à propos d’un Juif belge devenu citoyen français : « Ces gens-là n’appartiennent pas à la même humanité que nous. » Ou la veuve de Richard Wagner, Cosima, à propos de « la question juive » : « Elle pense que les Juifs sont un danger parce qu’ils sont différents des Allemands… Du fait de leur cohabitation avec nous, les notions de moralité, d’honnêteté, etc. ont donc été remises en cause alors qu’elles ne devraient pas être soumises à réflexion de la part de la raison. » Kessler rapporte ces affirmations, la seconde en 1901, sans le moindre commentaire.

Les opinions de Walter Rathenau, grand ami de Kessler, sont citées longuement. L’industriel pensait que l’intellect juif, aiguisé par plus de deux millénaires de querelles talmudiques, était « complètement stérile en soi ». Mais il en allait autrement des Allemands : « Plus il [Rathenau] les connaît, plus il les respecte et les admire. » Nous sommes en 1906. Seize ans plus tard, après avoir sauvé l’industrie de guerre du Reich pendant la Première Guerre mondiale, le grand patriote juif allemand sera assassiné à Berlin par deux ultranationalistes, s’inspirant d’une chanson alors populaire dans les tavernes : « Knallt ab den Walter Rathenau, die Gottverdammte Judensau ! » (« Zigouillez le Walter Rathenau, ce foutu porc juif »).

Certaines remarques de Kessler lui-même concernent l’apparence corporelle, ainsi lorsqu’il dit de l’épouse juive d’un ami, en 1899 : « Isi a pour moi quelque chose de physiquement répugnant, comme si elle appartenait à une autre espèce. » Deux ans plus tard, à propos de la même personne : « Une apparence brune, démoniaque, parfois presque belle, mais physiquement répugnante. » Ce dégoût tient peut-être en partie à l’appartenance d’Isi à la gent féminine. Mais ces remarques sont plutôt typiques d’un homme dont les jugements sociaux, politiques et artistiques étaient avant tout esthétiques.

Voilà qui le rendit réceptif à des idées qui allaient s’avérer particulièrement toxiques. En 1896, Kessler se perd en conjectures sur la nature de la société moderne. Selon lui, l’État féodal, avec ses codes de loyauté et d’honneur, a été remplacé par l’État dynastique, fondé sur les intérêts des familles régnantes, à son tour remplacé par « l’État racial où les liens reposent sur le nationalisme et sur la langue ». Même s’il n’a guère de sympathie pour le chauvinisme (antiallemand) des Français qu’il qualifie de « maladie du nationalisme », notamment dans sa version catholique réactionnaire, Kessler trouve à l’État racial une certaine beauté. L’une des entrées les plus troublantes de son journal date du 20 juin 1904 : « J’aimerais voir quelqu’un s’installer quelque part et se donner pour mission d’embellir le corps [la race] par le sport, l’hygiène, des suppléments nutritifs pour les pauvres jusqu’à l’âge de 16 ans, peut-être même par des mariages arrangés. »

 

Une conception utopique de la beauté

Après l’Holocauste, ces idées sont bien sûr odieuses, même si elles jouissent encore d’un certain crédit dans de lointains pays comme Singapour. Mais 1904 n’est pas 1935. Pas la moindre violence dans la vision de Kessler. Son but est de combler l’écart entre ses convictions sociales et ses convictions artistiques grâce à une conception utopique de la beauté. Pour Kessler, le modèle n’est pas quelque fantasme wagnérien d’Allemagne médiévale ni toute autre forme de culte gothique teutonique, vulgaire à ses yeux ; mais bien la Grèce antique. C’est un idéal à la fois érotique et politique. En 1908, il note : « Est-il possible que notre culture trouve sa voie, sans rompre avec le passé [le christianisme] et atteigne un point où elle pourra dire oui, en toute bonne conscience, au désir, au nu, à la totalité de la vie, comme le faisaient les Grecs ? »

Il écrivait cela à Olympie, durant un voyage en Grèce avec Maillol et Hofmannsthal. Toujours soucieux de complaire à son mécène, le sculpteur français dit de ce pays tout ce que celui-ci voulait entendre. Il partageait avec Kessler un goût pour les croupes, suscité par les « petits matelots » plongeant dans la baie de Naples pour aller pêcher des pièces d’or, mais aussi, de manière moins évidente, par les colonnes du Parthénon, dont Maillol déclare alors qu’elles sont « comme les fesses d’une femme ». Plus tard, à Paris, il ne cachera pas son enthousiasme pour Nijinski : « C’est Éros en personne. Avant, vous vous demandiez où les Grecs étaient allés chercher cette idée. À présent, vous le voyez, c’était dans les jeunes gens comme lui. »

Hofmannsthal était moins sujet au culte de tout ce qui est grec, ce qui lui coûta presque son amitié avec Kessler. Leurs relations se tendirent encore un peu plus quand Hofmannsthal avoua avoir fouillé les bagages de Kessler à l’hôtel. « De toute évidence, écrit celui-ci, il existe quelque part une différence entre nous en matière de tact, différence peut-être raciale. »

Kessler refusa cependant de sombrer dans les abîmes de l’antisémitisme wagnérien. C’est en fait Rathenau qui mentionna, élogieusement semble-t-il, le racisme vénéneux d’Arthur de Gobineau, au cours d’une discussion – forcément – sur la Grèce. Kessler paraphrase ainsi le raisonnement de son ami : les Grecs ont perdu leur essence et sont devenus orgueilleux au Ve siècle, « quand le bon sang vigoureux et blond fut chassé par le sang noir d’une race inférieure, ce qui se produisit à peu près au moment des guerres médiques ». Kessler répliqua à son ami juif « que la question raciale était trop complexe et encore trop peu claire pour qu’on puisse en déduire des principes apodictiques aussi généraux… ».

Kessler n’était pas le seul à projeter une vision de la Grèce antique sur son époque et sa civilisation. Il suffit de songer aux innombrables colonnades gréco-romaines qui ornementaient l’Empire britannique. Mais sa vision à lui était de nature érotique, et assortie à ses espoirs de voir se réaliser en Allemagne une utopie sexuelle, un monde idéal où les hommes seraient libres de danser nus sous le soleil nordique. En 1907, revenant de Paris, il s’aperçoit que tous les Allemands semblent ne parler que de pédérastie et de zeppelins. Et espère que cela mènera à « une sorte de révolution sexuelle par laquelle l’Allemagne reprendra très vite et ouvertement la direction d’un mouvement dont la France et l’Angleterre ont jusqu’ici pris la tête. Vers 1920, nous détiendrons le record “in Paederasticis”, comme Sparte en Grèce, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ». Peut-être pas. Mais un mois plus tard, à Berlin, il évoque la nouvelle génération d’Allemands : « Partout s’éveille la sensualité, qui n’est souvent qu’une obscure soif de beauté. Comme exemple précoce, j’ai songé à la manière dont les officiers de la Garde du corps, quand j’étais moi-même sous-officier, enivraient Pfeil, alors encore cadet et joli comme un cœur, et le déshabillaient. »

Pour Kessler, le contre-modèle de la Grèce est Rome, dont le « magnifique style nouveau riche » impressionne encore le monde, « autant et même plus que les diamants de la femme d’un banquier juif ou le yacht de compétition du dernier millionnaire en date de Chicago ». C’est là ce qui offensait son sens de la beauté : la perspective de l’« américanisation », « l’État économiquement unifié » qui menaçait de remplacer « l’État racial ». Le phénomène était trivial, cupide, superficiel, vulgaire, artificiel, impur. Le symbole du parvenu américanisé était l’épouse du banquier juif.

 

Les Juifs « aussi nombreux que des poux »

L’Allemagne de Kessler, qui se confondait avec une vision érotique et esthétique fantasmée de la Grèce, n’existait que dans son imagination. Et il le savait. En décembre 1908, revenant à Cologne après un séjour à Paris, il note combien il aime « l’isolement d’être à l’étranger », mais ne peut renoncer à Weimar et Berlin : « Elles sont l’arrière-plan de ma vie, une sorte d’arrière-plan mythique, un peu comme le “Ciel” des chrétiens. » Et cela, à ses yeux, constituait une raison suffisante de se battre dans la Grande Guerre contre les puissances d’Europe de l’Ouest.

Ses descriptions du conflit sont extraordinaires par leur caractère saisissant et leur romantisme kesslérien en diable. Parlant de la campagne russe de 1915, il savoure la camaraderie typiquement militaire, avec des jeunes gens joyeux qui s’aventurent « d’un pied léger le long de cette ultime frontière de la vie… L’air qu’on respire est comme du champagne, la lumière qu’on goûte encore avec de jeunes yeux. C’est le dieu grec de la guerre qui prévaut ici, ce beau jeune homme qui se balance doucement, et non l’affreux et pathétique squelette ».

Un essai sur la « transformation interne de l’Allemagne » le laisse songeur : « “L’homme nouveau” comme résultat de la transformation de l’Allemagne pendant la guerre. Cet objectif mystique m’inspire aussi. » À opposer aux « Juifs, aussi nombreux dans chaque village que des poux ».

Malgré l’air léger comme du champagne, Kessler n’en voit pas moins clairement le caractère terrifiant de la guerre. Sur le front russe : « La bataille a dû être ici particulièrement âpre. La plupart des morts ont le crâne arraché, le visage enfoncé ; beaucoup de grands et beaux gaillards du régiment Séménoff de la garde impériale. » Mais il veut croire jusqu’au bout à une victoire germanique, imaginant même que, face à l’argent des Américains, l’Allemagne a « la ruse de nos Juifs, et notre efficacité en plus ».

La défaite imminente met Kessler au désespoir. Mais cela lui permet, au moins, d’adopter une vision plus réaliste du monde. À ses yeux, « la guerre a fait plus que mille Nietzsche pour déraciner la morale d’autrefois ». Il s’inquiète : « Tout l’univers européen est entré en fermentation, toute la colère des tranchées roule vers l’arrière. » Lorsqu’il visite à Zurich une exposition de peintures et de gravures (Gauguin, Seurat, Kirchner), il ne voit plus le moyen de combler l’écart entre ses idéaux esthétiques et politiques, comme il l’exprime dans l’une des entrées les plus révélatrices de son journal, le 27 mars 1918 : « Un gouffre béant sépare cet ordre [artistique] et l’ordre politico-militaire. Je me tiens des deux côtés de l’abîme, dans lequel le regard plonge de façon vertigineuse. Par le passé, il existait des ponts : religieux, mystiques, politico-culturels. Ils sont aujourd’hui écroulés. »

Un monde meilleur ne pourrait surgir de ces ruines qu’à l’aide d’« une idéologie nouvelle qui suscite un consentement général ». Cette idéologie nouvelle, aux conséquences dévastatrices, allait bientôt apparaître en Allemagne, et devait beaucoup à des idées que Kessler lui-même avait défendues : race, jeunesse, pureté. L’ère nouvelle, menant à une autre guerre mondiale, serait une caricature de son rêve de société raciale vigoureuse et virile. Kessler s’opposa radicalement à l’ethos nazi. Mais il était bien trop tard alors.

Il faut lire ce journal, non seulement pour le plaisir de la compagnie toujours stimulante et souvent amusante de son auteur, mais parce qu’on y trouve une leçon glaçante. L’un des hommes les plus cultivés et les plus cosmopolites de son temps, un intellectuel profondément attaché à la civilisation européenne, soutint néanmoins des idées qui contenaient en germe sa quasi-destruction. Cela ne peut-il rien nous apprendre sur notre propre époque, à l’heure où circulent de nouvelles idées sur la défense de la civilisation occidentale contre une foi étrangère, idées qui pourraient s’avérer tout aussi toxiques ? Le raffinement culturel, hélas, ne protège pas du charme qu’exercent les idées effroyables.

 

Cet article est paru le 12 janvier 2012 dans la New York Review of Books. Il a été traduit par Laurent Bury.

Journal d’un chasseur

Il aurait abattu 274 889 pièces de gibier (dont 5 000 cerfs) au cours de sa vie. Il finit lui-même abattu d’une balle tirée par un jeune Serbe, qui lui traversa la trachée. C’était le 28 juin 1914 à Sarajevo. On a depuis eu tendance à réduire l’archiduc François-Ferdinand à son assassinat – qui entraîna, il est vrai, l’Europe dans la Première Guerre mondiale. Ce passionné de chasse était pourtant une personnalité complexe et, à bien des égards, « contradictoire », note Matthias Schulz dans le Spiegel. Le critique en veut pour preuve le journal que l’héritier de l’Empire austro-hongrois avait tenu lors d’un voyage autour du monde effectué en 1892-1893. Ce texte, « presque oublié », est paru pour la première fois en février dernier, dans une version raccourcie (l’original noircit plus de deux mille épais cahiers…).

François-Ferdinand s’embarque en décembre 1892 à Trieste. Il a alors 28  ans. Quatre cents personnes l’accompagnent. La chasse est au cœur des préoccupations de ce globe-trotter d’un genre un peu particulier. Il s’y adonne en toute occasion. Lors de la traversée en bateau qui le mène en Inde, pour passer le temps, il tire dans l’eau avec son fusil dans l’espoir de tuer des raies. Une fois à terre, il devient la terreur des vautours, des éléphants, des koalas, mais aussi des mouffettes et des cigognes. Il décrit son combat contre un varan en ces termes : « Je m’approchai du lézard comme saint George du dragon. » Schulz tient à « consoler les amis des animaux » : notre homme « paie ses carnages par des lésions incurables aux tympans ».

On le reçoit comme l’invité de marque qu’il est : à Delhi, quatre-vingt-sept tentes sont mises à sa disposition, de somptueux banquets sont organisés en son honneur, on sabre le champagne au beau milieu de la jungle. Le gouverneur britannique du Népal l’accueille avec 203 éléphants pour une gigantesque chasse au tigre. Nous sommes au pied de l’Himalaya et, devant un spectacle aussi grandiose, l’archiduc se met à chanter la tyrolienne.

Le traitement de faveur dont il est l’objet ne l’aveugle pas. Certes, il est prisonnier de bien des préjugés de son temps (les Chinois sont « fourbes », les fakirs de Bombay « paresseux »), mais se montre aussi bien plus lucide que la plupart de ses contemporains sur le système d’exploitation mis en place par les puissances occidentales. Quand il arrive en Australie, trente et un colons viennent d’être massacrés par les Aborigènes. Loin de condamner ces meurtres, il fait preuve de compassion pour les indigènes qui n’ont fait que se venger de « la cruauté avec laquelle ils ont été expulsés de leur terres et exterminés ». En Nouvelle-Calédonie, il rend visite aux bagnards. Au Japon, il se fait tatouer un dragon sur le bras.

Son périple s’achève par les États-Unis. Les cowboys mettent les pieds sur la table en sa présence, mais ce qui le choque le plus, c’est le sort réservé aux Indiens.

Sainte Perpétue, auteur du premier journal intime

Un matin de printemps, en 203 après J.-C., une jeune femme nommée Vibia Perpetua, âgée d’environ 22 ans, bien née, instruite, mariée honorablement, alla joyeusement à la mort devant une foule nombreuse dans l’amphithéâtre de Carthage. À ses côtés, quatre autres hommes et femmes, dont deux esclaves, Félicité et son mari Revocatus. Le spectacle commença par un programme varié d’animaux sauvages – un sanglier, une vache enragée, un léopard – qui malmenèrent et blessèrent leurs cinq victimes pour le divertissement des spectateurs. À la fin, les hommes et les femmes furent rassemblés au centre de l’arène. Ils s’embrassèrent les uns les autres et dirent « la paix soit avec toi ». Perpétue fut la première à crier. Le premier coup avait atteint un os, et elle dut guider l’épée du gladiateur vers son cou.

Quelques jours plus tôt, sur le forum de Carthage, Perpétue et ses amis avaient été jugés devant le procurateur romain Hilarianus. Ils avaient refusé d’offrir un sacrifice à l’empereur régnant, Septime Sévère. Choisissant de se dire chrétiens et d’affirmer leur foi, ils se condamnaient à la mort. La Passion de Perpétue et de Félicité est un bref compte rendu en latin de leur arrestation, de leur procès, de leur emprisonnement et de leur martyre. L’auteur anonyme de ce texte, apparemment un prêtre nord-africain ayant un goût peu chrétien pour le grand guignol, prédit que ces nouveaux « exemples de la foi » (exempla fidei) « seront un jour eux-mêmes anciens et se révéleront indispensables (necessaria) aux générations futures ». Il voyait juste. Ces dernières années, la Passion a probablement suscité plus d’attention critique qu’aucun des premiers textes chrétiens. Deux volumineuses études viennent de voir le jour, un méticuleux commentaire ligne à ligne réalisé par Thomas Heffernan et « Les passions de Perpétue », un recueil de dix-neuf essais présentés par Jan Bremmer et Marco Formisano (1). Un texte dont le temps est venu, donc, même si ce n’est peut-être pas pour les raisons que son auteur avait en tête.

« Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes », lit-on dans les Actes des Apôtres (2:17). Peu avant son exécution, Perpétue écrivit de sa main un récit de ses dernières semaines. Dans la langue simple de tous les jours, elle décrit les rêves qui lui vinrent quatre nuits lors de son séjour en prison, notamment durant celle qui précéda sa mort. La jeune femme était convaincue qu’il s’agissait de visions envoyées par Dieu. L’auteur de la Passion était du même avis et, au lieu de résumer le récit de Perpétue avec ses mots à lui, décida d’intégrer son journal tel quel. Au cours du dernier siècle, ces quatre pages en latin ont été scrutées en tous sens par des philologues, des historiens et des théologiens. Comme le dit Heffernan, « j’ai commencé à étudier le texte en sceptique, pensant que l’authenticité du récit était une fiction pieuse traditionnelle. Mais plus je consacrais de temps à le lire et à l’évaluer […], plus mon scepticisme s’effritait. Je me mis à penser que le récit historique contenait peut-être un document unique qui interdit de voir en ce texte un écrit normatif et convenu ».

Aussi surprenant que cela paraisse, presque tous les experts sont aujourd’hui persuadés que le journal de Perpétue est exactement ce qu’il prétend être : le seul journal intime [en français dans le texte] qui nous soit resté d’une femme de l’Antiquité. Le lecteur moderne est fasciné par les quatre rêves-visions de Perpétue, et non sans raison, car cet aperçu du subconscient rêvant d’une jeune Romaine, si fugitif soit-il, vaut une étagère entière de poésie amoureuse en latin classique. Mais le reste du journal est à peine moins extraordinaire. Comme le philologue allemand Erich Auerbach le remarqua il y a un demi-siècle, Perpétue « parle de choses qu’on ne voit nulle part ailleurs dans la littérature antique ». Ses premières heures en prison sont d’une terrible limpidité : sa peur de l’obscurité (« Je n’ai jamais été auparavant dans un endroit aussi sombre »), la chaleur suffocante et la promiscuité des corps ; les soldats en quête de pots-de-vin ; et, par-dessus tout, l’angoisse qui la tenaille au sujet de son fils, un bébé qu’elle nourrissait encore au sein, mais dont on l’avait séparée. Quand sa mère et son frère lui rendirent visite les premiers jours, Perpétue put nourrir son nouveau-né, « qui était en train de mourir de faim ». Quand enfin elle obtient la permission de garder le garçon avec elle, « la prison est soudain devenue pour moi un palais, et je ne souhaiterais être nulle part ailleurs – fini la souffrance et l’angoisse pour la santé du bébé ». À la fin, quand la jeune femme est condamnée à mort, l’enfant lui est définitivement retiré, mais désormais elle sait qu’il s’agit de la volonté de Dieu : « Non seulement le bébé cessa de réclamer mes seins, mais ceux-ci cessèrent d’être irrités, et je ne fus plus tourmentée ni par le souci du bébé ni par la douleur aux seins. »

 

Martyre et mère

Ce n’est pas, doux euphémisme, le genre de chose que l’on attend de la noble armée des martyrs. Comme presque toutes les femmes sanctifiées de l’histoire de l’Église, les martyres chrétiennes étaient presque toujours des vierges. Perpétue, de même que Félicité, l’esclave qui mourut à ses côtés, est unique car elle est mère. De fait, comme le montre Julia Weitbrecht dans sa contribution aux « Passions de Perpétue », les comptes rendus médiévaux de son martyre ont fait de leur mieux pour gommer ou « normaliser » sa féminité, en affirmant qu’elle avait violemment répudié son enfant comme le reste de sa famille. L’auteur de la Passion originale, c’est à mettre à son crédit, ne prétend rien de tel. Quand, un peu après, il raconte les derniers jours de Félicité, il fait aussi de sa maternité un trait saillant de son histoire. Juste avant l’exécution des cinq chrétiens, la jeune esclave a donné naissance en prison à une fille. Elle était prématurée de plus d’un mois et l’accouchement fut difficile. Il décrit les gardes de la prison se moquant d’elle pendant le labeur. Le dernier aperçu que nous avons de Félicité est quasiment le moment où elle est conduite à sa mort dans l’arène, ses seins commençant tout juste à laisser dégoutter du lait.

Les rêves de Perpétue ont eux aussi une tonalité indéniablement maternelle. Peu après que son bébé lui fut arraché, alors qu’elle était en prière, elle cria soudain, involontairement : « Dinocrates ! » Dinocrates était son petit frère, mort à l’âge de 7 ans d’un horrible cancer du visage. Perpétue n’avait pas pensé à lui depuis des années. Cette nuit-là, elle rêva qu’elle voyait Dinocrates dans un « lieu d’ombres », nu, assoiffé et pâle, son visage toujours défiguré par le cancer. Il se tenait devant une jarre d’eau, essayant de boire, mais le bord du récipient était trop haut, il ne pouvait l’atteindre. Quand elle se réveilla, Perpétue se mit à prier avec ferveur pour l’âme de son frère, et quelques jours plus tard elle le vit dans un second rêve. Le visage de Dinocrates était guéri, il était bien habillé et la jarre, dont l’eau débordait, arrivait maintenant au niveau de sa taille. Dinocrates buvait dans une coupe en or et, une fois désaltéré, se mit à jouer en s’éclaboussant, « comme font les enfants » (more infantium). « Après quoi, écrit Perpétue, je me suis réveillée, et j’ai su qu’il avait été délivré de son châtiment. »

 

« Christiana sum »

Nul besoin d’être Carl Jung pour comprendre la soudaine irruption de Dinocrates dans l’esprit de Perpétue à ce moment précis. Son chagrin et sa culpabilité d’avoir abandonné son bébé se frayèrent un chemin dans sa conscience endormie sous la forme d’un autre enfant « perdu » de sa famille : son jeune frère, nu et assoiffé, non baptisé et (au moins chez Perpétue) oublié jusqu’à ce jour. En sauvant Dinocrates du « lieu d’ombres », Perpétue se rassure : son terrible choix était bien le choix juste.

Christiana sum – « Je suis une chrétienne ! » Au procès, risquant la mort, Perpétue maintint que son identité de croyante était tout ce qui comptait. Mais en réalité, comme tous les premiers chrétiens, elle vivait dans deux univers à la fois : le monde privé de sa petite communauté, et le monde ouvert d’une riche province romaine à l’apogée de sa prospérité. Dans son esprit inconscient, le mur entre les deux s’écroule et Dinocrates lui apparaît dans un mélange confus d’images chrétiennes et païennes. Le « lieu d’ombres » de son rêve est clairement le terrifiant monde souterrain d’Homère et de Virgile, habité de pâles silhouettes qui portent toujours les blessures et les déformations dont ils étaient affligés dans la vie. Mais le garçon est sauvé en buvant l’eau de ce qui est manifestement un baptistère. Dans ce pays enchevêtré des rêves, le baptême et l’eucharistie (« Buvez, ceci est mon sang ») ont fusionné.

Le dernier rêve de Perpétue, qui lui vient la nuit précédant sa mort dans l’arène, étonne plus encore. Elle est conduite à travers un paysage rocheux jusqu’à un amphithéâtre, où elle doit se battre contre un Égyptien hideux : « Et l’on me mit nue, et je devins un homme (facta sum masculus) ; et mes supporters se sont mis à me frotter d’huile, comme on fait dans les compétitions. Et je vis l’Égyptien en face de moi rouler dans la poussière. Et un homme d’une stature immense s’avança, surplombant les murs de l’amphithéâtre, portant un vêtement ample, une tunique pourpre avec deux bretelles croisées sur la poitrine, des sandales ouvragées d’or et d’argent, et tenant une branche verte avec des pommes d’or. Il demanda le silence et dit : “Si l’Égyptien gagne, il la tue avec une épée. Si elle gagne, cette branche sera sienne.” » Perpétue se bat avec l’Égyptien, gagne, et la foule crie. Le maître de cérémonie lui tend la branche, l’embrasse et dit : « La paix soit avec toi, ma fille. » Elle est femme à nouveau et quitte l’arène en gloire en passant par la « Porte de la vie » (la « Porta Sanivivaria », par laquelle les gladiateurs victorieux quittaient l’arène). L’interprétation que Perpétue fit de son rêve – que le lendemain elle ne combattrait pas seulement des bêtes sauvages, mais Satan lui-même, et que la victoire serait sienne – est vraie, mais pour partie seulement. L’homme immense avec la branche et les pommes d’or est bien sûr le Christ ; mais il est aussi le maître des cérémonies païennes aux jeux carthaginois d’Apollon Pythien, où des pommes de bronze doré étaient offertes aux athlètes victorieux. L’esprit inconscient de Perpétue, cherchant une image de gloire et de victoire, s’emplit du souvenir d’un match de lutte aux jeux Pythiens : elle devint un homme, lutta, fut un gladiateur victorieux et entendit les cris d’admiration de la foule, comme elle avait elle-même crié son admiration de spectatrice dans l’amphithéâtre de Carthage.

Il n’est pas surprenant, comme le montre Joseph Farrell dans l’une des meilleures contributions aux « Passions de Perpétue », que ce journal ait tant embarrassé l’Église catholique. Les conceptions de la jeune femme en matière doctrinale étaient pour le moins personnelles. Pendant ses premiers jours en prison, son frère suggéra qu’elle consulte le Seigneur sur son sort probable, le martyre ou la liberté. « Comme je savais que je pouvais bavarder (fabulari) avec le Seigneur, écrit-elle, je fis en confiance cette promesse à mon frère : “Je te donnerai Sa réponse demain.” J’ai donc fait la demande (postulavi) d’une vision. » Même les saints martyrs ne sont pas supposés capables de bavarder avec Dieu, encore moins réclamer et obtenir à volonté des visions prophétiques.

Le problème posé par les deux rêves de Perpétue sur son frère Dinocrates n’était pas moindre. De toute évidence, elle pensait avoir réussi à sauver par le pouvoir de sa prière l’âme de son frère défunt depuis longtemps, alors même qu’il était mort non baptisé. Pour le très orthodoxe saint Augustin, qui écrivait deux siècles plus tard, cela ne convenait pas du tout. Nul doute, juge-t-il, que le petit Dinocrates était en réalité baptisé ; Perpétue a dû simplement oublié de le mentionner. Et puis, qui pourrait affirmer que le journal était authentique ? Ce pouvait être un faux ! De toute façon, même s’il était vrai, l’histoire de Dinocrates ne fait pas partie des Écritures saintes, il est donc dépourvu d’autorité canonique. On sent Augustin se contorsionner d’irritation. Il semble que la Passion de Perpétue, avec ses vues sur le salut posthume, était encore très lue au sein de la congrégation nord-africaine d’Augustin au Ve siècle ; on comprend difficilement, sinon, qu’il ait pris tant de soin à en ébranler l’autorité.

Les spécialistes de l’époque classique et les théologiens ne font que commencer à travailler sur le statut à accorder à ce texte extraordinaire. Voici cinquante ans, Auerbach suggéra que le récit simple, vivant et réaliste de Perpétue offrait peut-être le premier exemple du « style humble » (sermo humilis) proprement chrétien, qui culmina avec Augustin lui-même. Ce point de vue est élégamment rejeté dans « Les passions de Perpétue » par Walter Ameling, qui ne voit pas en elle une « narratrice sophistiquée » : son style humble est le fruit d’une instruction limitée, pas d’un rejet conscient des règles de la rhétorique classique. Certains auteurs des « Passions de Perpétue » n’en continuent pas moins d’aspirer à une lecture littéraire traditionnelle. Peke Bal va jusqu’à déconstruire le texte, à la manière de Julia Kristeva : « Peut-être ne savons-nous pas même quel est le sujet de l’histoire, puisque sa structure sape sans cesse les dichotomies de forme-contenu, ou de signe-signifiant, dans ce qui est peut-être le défi maître de ce texte, son combat contre lui-même. » Le commentaire de Heffernan se réfugie encore plus loin, dans l’univers confortable de la philologie classique, interprétant Perpétue un mot à la fois, comme si elle était Sophocle ou Virgile.

La contribution la plus efficace est peut-être celle de Marina Warner, intitulée « Mémoires des martyrs, réflexions à partir d’une enfance de fille catholique ». En apparence, Warner ne fait pour l’essentiel que raconter une suite d’anecdotes sur une éducation au couvent dans les années 1950 et le début des années 1960 : bavardages à l’heure du bain, écriture rapide et propre, les mains rudes et rougies des nonnes, « comme celles des garçons de café ou des maçons ». Mais en juxtaposant ces images familières avec les récits de la mort sauvage et sinistre des premiers martyrs chrétiens (qu’on lisait aux jeunes filles à l’heure du coucher), Warner saisit parfaitement la grâce et la tristesse de la Passion de Perpétue, une vie ordinaire brutalement interrompue sur le sable chaud et sanguinolent de l’arène.

« La littérature de l’Antiquité, écrit Auerbach, a eu son Antigone, mais il n’y eut rien de tel que la passion de Perpétue et il ne pouvait rien y avoir de tel ; aucun genre littéraire n’était capable de présenter cette réalité avec tant de dignité et de hauteur d’esprit. » La Passion nous montre une jeune mère désemparée, confrontée à la fin de sa vie de mortelle, craignant l’obscurité, tourmentée en pensant à son bébé, puisant espoir et force dans les profondeurs de son inconscient. Elle a laissé un texte étrange et précieux, ne ressemblant à rien de ce qui survit de l’Antiquité. Elle trouve peut-être enfin les lecteurs qu’elle mérite.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 14 septembre 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Nina, 15 ans, ennemie du peuple

« Qu’ils aillent se faire voir ailleurs, finalement. Il n’y a que Genia qui puisse se passionner pour la société, qui puisse rester des heures à lire ce qu’en ont dit Lénine et Staline, à étudier les exploits réalisés par notre grande Union soviétique. » Ces lignes ont été écrites dans son journal par Nina Lougovskaïa le 2 mai 1933 (Genia était l’un de ses camarades de classe). Quatre ans plus tard, la police secrète confisquait le journal et arrêtait son auteur. Quand les hommes du NKVD le lurent, ils soulignèrent ce passage, ainsi que d’autres prises de position hétérodoxes. Opposition à la nouvelle société ! Mépris pour les réalisations soviétiques ! Et tout cela de la part de la fille d’un ancien socialiste-révolutionnaire (1), déjà arrêté en 1919, juste après la naissance de Nina. En réalité, la mauvaise humeur de l’adolescente, ce 2 mai, s’explique par les malheurs de son père : sa demande d’un permis de résidence moscovite ayant été rejetée, il avait dû s’installer à Mojaïsk, une petite ville de province située non loin de la capitale ; le 1er Mai, jour férié, la mère de Nina était allée le rejoindre. La jeune fille, « le cœur lourd et triste », était restée seule à la maison. C’était la première fois qu’elle manquait la grande manifestation festive. « J’ai entendu l’orchestre jouer la marche et, quelque part au loin, des “hourra !” », écrit-elle d’un ton larmoyant.

Non que Nina ait eu spécialement envie de se joindre défilé. N’était-elle pas une antibolchevique convaincue ? Mais c’était aussi une jeune fille solitaire, encline à ce qu’elle appelait « pessimisme » ou « tristesse », en permanence en train de se chamailler avec ses sœurs jumelles bien-pensantes et d’une popularité exaspérante, qui ne réussissait pas à l’école et cherchait à s’évader en écrivant pour elle-même. Susceptible, sans charme, lucide sur son propre compte et toujours portée à l’introspection, Nina ressemblait à l’« écolière fronçant les sourcils » de W. H. Auden (2), qui « mourait d’envie qu’on la retienne ». Elle désirait par-dessus tout attirer l’attention des garçons, mais avait déjà bien du mal à se faire des amies. La condition de fille ne plaisait pas à Nina : elle voulait devenir un « personnage grand et exceptionnel » – comment une femme pouvait-elle espérer y parvenir ? Son père, comme tous les hommes probablement, méprisait la gent féminine : « Une chance que je n’aie pas de frère, parce qu’il y aurait alors une différence colossale dans la façon dont papa s’adresserait à lui et à nous », écrit-elle. De toute façon, Nina se trouvait « laide » ; elle se plaignait de son strabisme, qu’une opération n’avait pas réussi à corriger, et des « mèches de cheveux ébouriffés qui couvrent [s]es oreilles ». Elle avait beau snober les traits conventionnels de la féminité, elle rêvait d’être aussi charmante et dragueuse que son amie Ira, « pas défigurée comme moi, qui réfléchit à l’égalité et exige d’être traitée comme une personne ».

Nina n’est pas le seul adolescent de l’époque stalinienne dont le journal nous soit parvenu, mais elle est l’une des personnalités les plus singulières qui en émergent. Les historiens Jochen Hellbeck et Igal Halfin avancent que les citoyens soviétiques des années 1930 n’avaient pas d’autre choix que de se cantonner au cadre de pensée soviétique ; il n’y en avait pas d’autre. De même, le seul langage dont ils disposaient pour exprimer leurs idées était la novlangue du régime. Ainsi, s’ils tenaient un journal, expliquent ces historiens, c’était presque toujours dans le cadre d’une ascèse introspective visant à faire émerger en chacun d’eux l’« homme nouveau » soviétique, et à éliminer toute trace de leur ancienne personnalité. On connaît plusieurs de ces récits d’auto-édification : celui du fils de koulak Stepan Podlubny, Tagebuch aus Moskau [« Journal de Moscou »], a été publié en Allemagne en 1996 sous la direction de Jochen Hellbeck ; les écoles et les komsomols (3) incitaient probablement les jeunes à tenir des journaux. Mais celui de Nina relève de tout autre chose.

Pendant la période stalinienne, les adultes étaient généralement réticents envers l’exercice (trop risqué en cas de descente du NKVD) et ils n’hésitaient pas à détruire leurs cahiers durant les périodes de grande tension politique. Certains de ceux qui sont parvenus jusqu’à nous ont survécu pour avoir été confisqués puis conservés par le NKVD. C’est sans doute le cas des carnets de Nina, qu’Irina Osipova dénicha il y a quelques années dans les archives d’État russes, et fit paraître. Cela suffit à le distinguer de publications plus anciennes telles que le Journal d’une jeune fille ordinaire de Nina Kosterina (4) qui, comme celui d’Anne Frank, dut d’abord subir l’examen éditorial du père de la diariste puis de la censure soviétique.

 

« Le pessimisme et les garçons »

La Nina qui nous occupe, Nina Lougovskaïa, était prisonnière dans un camp de travail de la Kolyma en 1941, l’année même où Nina Kosterina était tuée au combat aux portes de Moscou, après s’être volontairement engagée dans la Garde nationale. Nina K. était une jeune fille gaie, sociable et sûre d’elle, jusqu’au jour où son père fut arrêté comme « ennemi du peuple » en 1937, la plongeant dans la confusion et le désespoir. La principale fonction du journal, pour l’une comme pour l’autre, était de consigner et d’explorer ses émotions, bien que Nina K. semble de temps à autre adhérer au programme soviétique d’auto-édification. Les récits de ce type sont, par nature, tenus secrets – mais, dans le cas de Nina K., ils peuvent être à l’occasion dévoilés à un petit nombre de proches triés sur le volet. Il semble que faire lire son journal, afin de communiquer à autrui ses sentiments, ait été monnaie courante dans les écoles soviétiques. Nina L., qui avait quant à elle des secrets dignes de ce nom et peu d’amis proches, ne le fit jamais mais remarquait cette pratique chez les autres avec une tristesse mêlée de regret. « Levka a montré son journal à Ira, écrit-elle avec envie. J’aurais bien aimé le lire. »

Les thèmes récurrents des notes de Nina L. sont, comme elle le dit, « le pessimisme et les garçons, les garçons et le pessimisme ». Le « pessimisme » (entendez la dépression) fut la modalité essentielle de sa vie entre ses 13 et 16 ans : irritation, ennui, tristesse, sentiment de vanité et de vacuité, dégoût de soi et angoisse de ne pas séduire – voilà ce qui remplit les premières années du journal. Elle recherchait l’isolement, l’évasion par la rêverie. Son père ne le supportait pas, ne voyant dans sa dépression que paresse et égocentrisme ; sa mère (d’après Nina) ne comprenait pas ce qu’elle ressentait et était de toute façon trop occupée pour y prêter attention. L’adolescente évoque à plusieurs reprises la question du suicide et, en octobre 1934, ayant conclu que le poison était la meilleure solution, elle prit dans l’armoire à pharmacie de sa grand-mère une fiole portant l’inscription « opium », et en avala le contenu. Il se trouve que l’opium en question était très dilué ; la tentative de suicide échoua et passa inaperçue.

À la grande honte de Nina, les garçons étaient pour elle une préoccupation constante. Dès le tout début de son journal, elle en pince pour son camarade de classe Levka. Les années passant, ses sœurs aînées se mirent à inviter des garçons à la maison et à organiser des soirées, et elle eut plusieurs coups de foudre, sans réciprocité. À 18 ans, Nina n’avait toujours pas de petit ami. L’intérêt qu’elle portait aux garçons, écrivait-elle à 15 ans pour s’en faire le reproche, était « excessif et idiot ». L’année suivante, pourtant, cela n’allait pas mieux. « Je passe ma vie entière à ne penser qu’aux garçons ; tout autre sujet me paraît sans intérêt, sans importance. Que je sois en train de lire ou de suivre une leçon, j’ai toujours l’esprit occupé par un garçon ou par un autre, et ces pensées insistantes me troublent… À l’école, mes yeux sont toujours en train de fureter… Et si, par hasard, je croise plusieurs fois le regard d’un garçon, aussitôt un soupçon de rêve, quelque chose qui ressemble presque à une pensée, remue tout au fond de mon cœur : “Est-ce que je lui plais ?”» C’est là ce que Nina a écrit de plus sexuel, la question étant il est vrai généralement absente des journaux soviétiques.

À l’école, la jeune fille était une fauteuse de troubles. Lorsqu’elle décrit sa classe comme un mélange de garnements et d’élèves modèles, Nina se range elle-même dans la première catégorie. Elle s’ennuyait, prenait facilement la mouche et (sans qu’on sache pourquoi) était plus âgée que ses camarades. « Notre comportement en classe est abominable », écrit-elle en janvier 1935. « Notre crainte des professeurs s’est évanouie, au point que nous sommes souvent grossiers à leur égard. » Elle ajoutait, comme pour s’excuser : « C’est d’un ennui si mortel, les cours, quand il n’y a pas de chahut ! » Mais l’indiscipline revêtait aussi à ses yeux un sens politique. Quand son professeur d’éducation civique vanta les réussites de l’Union soviétique dans l’enseignement supérieur, elle osa – le cœur battant – lui poser une question dérangeante sur les purges au sein des institutions, et récolta une mauvaise note. La jeune fille participa aussi au boycott d’un mouchard de sa classe, et organisa une pétition quand l’école décida de modifier le jour de congé hebdomadaire. Elle fut près d’avoir de vrais ennuis (de ceux qui impliquent la police secrète) après qu’une bataille de boules de neige l’eut envoyée dans le bureau du directeur. Quand elle découvrit, aux questions que ce dernier lui posa, qu’il avait connaissance des conversations et des liens d’amitié des élèves, Nina fut indignée (mais non surprise) de découvrir qu’il y avait parmi eux des « espions ».

Pourtant, même au plus fort de sa rébellion, Nina se disait aussi qu’elle devrait faire partie des bons élèves. Quand approcha l’échéance des inscriptions à l’université, elle se mit à travailler plus dur et à prendre davantage de plaisir à l’école. Dans une entrée de son journal, elle critique même la posture antiautoritaire qui faisait auparavant ses délices : « Nous aimons toujours autant faire des crasses » aux professeurs, « leur empoisonner la vie et, ensuite, nous murer dans un silence digne sans donner nos camarades (attitude qui mérite le respect). » Elle ajoute, avec une note de regret, que ses camarades et elle n’ont pas adopté, dans leurs rapports avec leurs professeurs, « ces liens nouveaux et excellents qu’on nomme désormais “rapports soviétiques” ».

Nina adoptait elle-même rarement l’« attitude soviétique ». Mais, quand les membres de l’expédition du Tcheliouskine furent secourus dans l’Arctique au cours de l’été 1934 (5) et accueillis en héros, la jeune fille ne fut pas loin de se mêler à la foule en liesse. Elle rapporta l’événement dans le seul passage de son cahier qui soit rédigé en pure novlangue soviétique, écrivant qu’elle voulait « pleurer de bonheur et de sympathie pour ces grands hommes… [et] [s]e fondre dans la masse des gens émus ». Cela lui ressemble si peu que le lecteur a comme un choc, mais on comprend bien vite la raison de ce revirement : les garçons, encore et toujours ! « Moi qui me suis toujours moquée des filles qui s’amourachent de personnages célèbres , écrit-elle tristement, en quoi suis-je mieux qu’elles ? » L’objet de son désir était le pilote Slepniov, dont « la « robuste et mâle stature » et la « casquette blanche » la ravissaient tant qu’elle traînait aux abords de son immeuble dans l’espoir de le croiser et s’arrêtait pour contempler son portrait dans les vitrines. Elle sauvait toutefois ses principes politiques en observant, caustique, qu’on n’entendait jamais parler des exploits avortés : « Notre gouvernement n’aime pas se rappeler ses échecs, il préfère se vanter de ses succès. »

 

« Gredins de bolcheviks ! »

Nina tenait certainement ses opinions de son père, mais cet héritage a échappé à ses sœurs jumelles, avec qui elle se disputait en permanence « sur des sujets d’actualité, comme la situation des ouvriers, la culture et d’autres choses du même ordre. Elles s’évertuaient à défendre la situation actuelle alors que, moi, je la rejetais, même quand j’étais à bout d’arguments. J’ai mis fin aux débats, mais sans renier une seule fois mes opinions. Je ne peux pas être d’accord avec mes sœurs. Pour elles, le socialisme est un régime véritable et les horreurs d’aujourd’hui sont dans l’ordre des choses ». L’idéal de Nina, c’était l’ancienne intelligentsia populiste (6), ces « gens plein de noblesse, mus par un idéal élevé » dont les bolcheviks avaient caricaturé les rêves. Elle remarquait (en visant particulièrement ses sœurs) combien sa génération soutenait mal la comparaison avec les jeunes rebelles du siècle précédent. Elle adorait son père, écrit-elle, « quand il se montre révolutionnaire. J’aime ses idées d’homme, d’homme d’action, d’homme qui conserve ses opinions, qui ne les renie pas en échange de bienfaits dans la vie quotidienne ».

Elle se rappelait sa « colère et [sa] haine » intenses le jour où la police l’avait embarqué, en 1929 (elle avait 11 ans) ; son journal est d’ailleurs rempli d’accusations et d’invectives adressées aux bolcheviks. Parfois tout à fait puériles : « Ces cours, mon Dieu, il y en a des quantités ! Gredins de bolcheviks ! Ils s’en fichent bien, des enfants. Ils ne pensent pas une seconde que nous sommes des êtres humains nous aussi. » À d’autres moments, il s’agit de réponses directes aux agissements de la police : lors d’une descente, l’année de ses 13 ans,  « restée dans le couloir, je me rongeais les ongles tout en observant le déroulement de la perquisition. J’avais l’air tranquille mais, à l’intérieur, je bouillais de colère et de haine pour ces deux types ». À 14 ans, elle passa toute une après-midi terrée chez elle, seule, alors qu’on frappait continuellement à la porte et qu’elle refusait d’aller ouvrir : « J’étais terrorisée, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. Maudits bolcheviks. Je les déteste. Tous des hypocrites, des menteurs et des ignobles individus. »

Le journal de l’année 1933 contient deux passages en forme de reportage et de commentaire sur la société soviétique, dans lesquels Nina semble tout d’un coup cesser d’écrire comme une enfant : « 60 kopecks le kilo de pain blanc ! 50 kopecks le litre de kérosène », écrit-elle le 21 août. « Dans les files d’attente, les gens se disputent et maudissent la vie. Ils sont méchants, affamés, épuisés. Nulle part on n’entend s’élever un mot de défense en faveur des bolcheviks haïs. » Suit une description détaillée des circuits de distribution qui offraient à l’élite soviétique un accès privilégié aux biens de consommation. Dix jours plus tard, elle évoque la famine en Ukraine : le cannibalisme, les réfugiés, la steppe envahie de mauvaises herbes, les villages abandonnés par leurs habitants partis à la recherche de nourriture (7). Comme celui du 21 août, tout ce passage fut souligné par le NKVD. Par leur style comme par leur contenu, ces deux textes semblent être d’une autre main (mais ce n’est pas signalé par l’éditeur et cela a pu échapper également au NKVD). On ignore en outre comment Nina avait pu prendre connaissance des conditions de vie en Ukraine. Le plus probable est qu’elle ait recopié ou paraphrasé un article du Sotsialisticheskii vestnik [« Journal socialiste »], de tendance menchevik, ou de quelque brochure du même genre publiée par des émigrés russes. Bien qu’elle ne mentionne jamais que son père ait rapporté chez lui des écrits de ce type (bien sûr illégaux et qu’il était dangereux de posséder), les agents du NKVD confisquèrent des « ouvrages socialistes-révolutionnaires » lors de la même perquisition de 1937 qui leur permit de mettre la main sur le journal de Nina.

Celle-ci comprenait bien le risque que son cahier lui faisait courir. Quand sa mère le lut, craignant « qu’il ne contienne des passages contre-révolutionnaires », et découvrit que c’était bien le cas, Nina biffa certaines des parties les plus dangereuses (mais en laissa d’autres intactes). Sa première réaction, typiquement adolescente, fut un accès de honte à l’idée que sa mère ait pu lire ce qu’elle avait écrit à propos des garçons. Une crainte déjà exprimée dans un passage plus ancien : « S’il y avait une fouille à la maison et qu’on le découvre [son journal] ? Qu’on tombe sur les passages à propos de Staline dans lesquels j’utilise des mots que la censure réprouve ? Et s’il se retrouvait entre les mains de flics qui le lisent en rigolant de mes émois amoureux ? »

 

Passages incendiaires

En fait, le journal de Nina ne fit pas du tout rire les agents du NKVD, qui s’imaginèrent avoir démasqué une sérieuse contre-révolutionnaire de 18 ans. La chose est moins invraisemblable qu’il n’y paraît. La police secrète était tout à fait capable de souligner dans les journaux intimes confisqués des passages grincheux et sarcastiques où seul le plus paranoïaque des policiers aurait décelé l’indice d’une activité dissidente. Mais dans le cas de Nina, même une lecture au premier degré aurait fourni des motifs d’inquiétude à n’importe quel responsable de la sécurité.

Deux passages étaient particulièrement incendiaires. Dans le premier, la jeune fille racontait sa réaction lorsque son père s’était vu refuser son permis de résidence à Moscou, peu après qu’il fut revenu de son premier exil en Sibérie, début 1933. C’est l’un des paragraphes que Nina avait partiellement censurés après lecture maternelle, mais cela n’a pas empêché l’éditeur postsoviétique (ni sans doute le NKVD) de déchiffrer la majeure partie du texte. Remplie de « rage impuissante » après le refus du permis, Nina commença « à pleurer. Je me suis mise à courir en rond dans ma chambre ; je jurais tout ce que je savais. J’en suis venue à la conclusion qu’il faut tuer ces salauds. C’est drôle à entendre, mais ce n’est pas de la blague. Pendant plusieurs jours, couchée dans mon lit, j’ai rêvé à la façon dont je le tuerais, ce dictateur. Les promesses qu’il fait à la Russie, ce salaud, cette ordure, alors qu’il la mutile, ce vil Géorgien ! Quoi ? La Grande Russie et le valeureux peuple russe sont entre les mains d’un immonde individu, mais comment est-ce possible ? Comment la Russie qui s’est battue pendant des siècles pour sa liberté, qui l’a enfin atteinte, comment cette Russie a-t-elle pu s’ensorceler elle-même ? Je serrais les poings de fureur. Le tuer, [mots illisibles], et le plus tôt possible. Me venger et venger papa [idem] Le tuer. »

Les italiques indiquent les passages raturés par Nina.

Une autre explosion de colère (non effacée) fut déclenchée par le meurtre de Kirov, à la fin de l’année 1934 (8). Cet assassinat affola les responsables soviétiques et entraîna des représailles à grande échelle contre les anciens opposants, les anciens aristocrates et autres indésirables. Tout en supposant comme le régime (probablement à tort) que le meurtrier, Nikolaïev, participait à une conspiration, Nina ne partagea pas l’affliction publique. « J’en ressentais de la joie : “Autrement dit, le combat se poursuit ; il reste encore des organisations et des gens bien. Tout ne s’est donc pas encore dissous dans les poubelles du socialisme.” » Les arrestations et les exécutions qui suivirent la révoltèrent, et elle rapprocha la situation de la panique qui avait suivi l’assassinat du tsar Alexandre II – à cette différence près que la pendaison des six conjurés avait alors soulevé des protestations. « Pourquoi personne ne s’indigne-t-il aujourd’hui ?… De quel droit les bolcheviks se permettent-ils de gouverner aussi cruellement un pays et tous ses habitants ?… Oser traiter de lâche un homme qui est allé à la mort courageusement, qui n’a pas craint d’être exécuté pour ses idées et qui est meilleur que ces prétendus guides de la classe ouvrière pris tous ensemble. »

 

« Je regarde vers l’avenir »

À 17 ans, la longue dépression de Nina s’estompait, elle s’était fait quelques amis et voyait du monde de temps à autre. Elle aimait l’école et avait hâte d’entrer à l’université ; les imprécations antisoviétiques de son journal se faisaient plus rares. « Je suis presque satisfaite de ma vie », écrivait-elle en octobre 1936. « J’ai dû m’adapter, et avec chaque année cette capacité s’est renforcée en moi. » Elle désignait ainsi la capacité de s’adapter socialement, mais peut-être aussi idéologiquement. Dans la dernière année de son journal, Nina ne parle presque pas de politique et d’actualité, évoquant sa seule vie personnelle. Quand elle fait le bilan de 1936 dans la dernière entrée de son cahier, le 2 janvier 1937, la jeune fille écrit que ses échecs et ses difficultés passés sont désormais derrière elle : « Je regarde vers l’avenir, seulement vers l’avenir. »

Cet avenir ne fut pas l’université, mais le goulag. Depuis l’assassinat de Kirov, la situation avait empiré pour les familles comme celle de Nina. Son père fut une nouvelle fois arrêté à l’automne 1935, passa quelques mois à la prison de Boutyrka, puis fut de nouveau exilé, cette fois au Kazakhstan. Les grandes purges battaient déjà leur plein lorsque, le 4 janvier 1937, le NKVD fouilla l’appartement des Lougovskoy et confisqua le journal intime de Nina, ainsi que les papiers de son père. Lors de l’interrogatoire qui suivit son arrestation, le 16 mars, Nina put difficilement nier qu’elle avait « une attitude extrêmement hostile à l’égard des dirigeants du Parti bolchevik, et en particulier envers Staline ». Même l’accusation de « projeter un attentat contre Staline » n’était pas si surprenante, au vu de ses rêves de revanche. Soulignant avec soin les passages séditieux, le NKVD brossa le portrait convaincant d’une ennemie jurée du régime.

Mais ce n’était pas tout. Les passages soulignés par le NKVD dessinaient aussi les traits d’une « dégénérée » : une misanthrope tordue et suicidaire ; un personnage digne de Dostoïevski, tapi dans les bas-fonds de la société, n’éprouvant que haine et jalousie pour le reste du monde. Les idées suicidaires de Nina et sa tentative pour mettre fin à ses jours figuraient bien sûr au centre du tableau. On ne manqua pas non plus de souligner ses pensées philosophiques sur le non-sens de la vie et l’omniprésence de la tromperie et de la déception, ainsi que la partie où elle explique que « [s]a monstruosité physique a défiguré [s]on cœur ». On exploita jusqu’au moindre signe de misanthropie. Ainsi quand elle cite Lermontov pour se plaindre de la grossièreté du bas peuple (on peut presque entendre penser l’agent du NKVD : « Mépris pour les masses ! »), ou quand elle compare avec ironie la femme à « un chien qui s’efforce de comprendre son maître, qui tente d’occuper la même position que lui ». (« Considérations réactionnaires sur l’émancipation féminine ! ») Ce florilège aurait fourni à Maxime Gorki une matière excellente pour l’une de ses diatribes qui se plaisaient à opposer la décadence dostoïevskienne à l’élan vital soviétique.

 

Un air de défi

Le fait est typique du fonctionnement de la police stalinienne : on n’arrêta pas seulement Nina, le seul membre de la famille véritablement antisoviétique, mais aussi sa mère si travailleuse et ses sœurs, bien-pensantes et en phase avec l’idéologie du Parti. (Sur leurs photos d’identité judiciaires, Nina a un air de défi, les jumelles semblent perdues et leur mère résignée ; il est touchant de remarquer que les filles ont toutes les trois des « mèches de cheveux ébouriffés qui couvrent leurs oreilles ».) Sur les photographies réunies en fin de volume, on voit les jumelles, la peau sur les os, peu après leur sortie du camp de la Kolyma en 1942. Nina est là elle aussi, et semble en meilleure forme physique et mentale. Il y a aussi son mari, Viktor Templin, l’artiste et ancien prisonnier politique qu’elle épousa lors de son exil à Magadan [à l’extrême est de la Sibérie] à la fin des années 1940. Quand on songe aux nombreuses déceptions sentimentales consignées par l’adolescente, on est soulagé de voir un époux à son côté – un homme instruit, si l’on en juge par sa photographie, et peut-être même un idéaliste. Par la suite, ils travaillèrent comme scénographes et peintres paysagistes dans diverses villes de province, leur périple s’achevant à Vladimir.

Que faut-il retenir d’une vie comme celle de Nina ? On ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion, de regretter ce gâchis, cette brutalité absurde. Mais, en tant que lecteurs, notre attention se concentre sur son adolescence tourmentée et la manière dont son passage à l’âge adulte fut cruellement interrompu. Elle vécut encore quarante-cinq années après le goulag. Or nous ne savons presque rien sur la manière dont elle les employa. Les photographies d’elle à l’âge adulte montrent une femme de caractère. Mais c’était aussi une survivante, ce qui signifie qu’elle continua de cultiver sa capacité d’adaptation, dont elle souligne dans son journal l’émergence tardive.

Ce concept peut recouvrir bien des choses. Après la mort de Staline, comme d’autres anciens prisonniers politiques, elle demanda à être réhabilitée et obtint gain de cause en mars 1963. Dans la requête personnelle adressée à Khrouchtchev, elle expliquait que son ressentiment puéril contre Staline avait été la conséquence du traumatisme subi lors de l’arrestation de son père. Elle semblait ainsi renier ce qu’elle avait été dans l’enfance, mais il est difficile de dire si elle le faisait par calcul, ou en raison d’une évolution réelle de ses convictions. Une fois réhabilitée, elle connut un certain succès en tant que peintre, et organisa une exposition de ses œuvres en 1977, ce qui signifie probablement qu’elle avait été admise au sein de la prestigieuse Union des artistes soviétiques. « Ses amis de Vladimir ignoraient tout de son passé de prisonnière et se souvenaient d’elle comme d’une personne aimable et discrète », nous dit son éditeur.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 6 mai 2004. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le journal en images

Un événement décisif se produit dans la vie de Goya en 1792, alors qu’il est âgé de 46 ans : à la suite d’une grave maladie (dont nous ignorons la nature exacte), il devient complètement sourd. Cette infirmité transforme la nature même des images qu’il produit mais aussi l’usage qu’il en fait. On dirait que, à défaut de pouvoir communiquer avec ceux qui l’entourent, il commence à utiliser à cette fin ses dessins et gravures, qu’il accompagne de légendes assez particulières : plutôt que de désigner ce que montrent les images, elles semblent faire partie d’un dialogue imaginaire, où Goya s’adresse aux personnages qu’il dessine, avec des interpellations du genre : « Ne t’effraie pas », « Réveille-toi, innocent », « Bientôt tu seras libre » et ainsi de suite. Ces formules auraient pu se trouver dans des lettres qu’il leur aurait écrites.

D’autres images accompagnées de légendes se rapprochent davantage du journal intime, d’autant plus singulières que le peintre ne les montre à personne : les mots, ici, s’adressent à lui-même. On en trouve quelques exemples dans Les Désastres de la guerre, ensemble de quatre-vingt-deux eaux-fortes consacrées aux effets de la guerre, de la famine ou d’autres événements en cours. La gravure 44 a pour légende « J’ai vu cela », la 45 « Cela aussi » ; l’image n’est pourtant pas une photographie instantanée, mais Goya tient à indiquer qu’elle n’est pas le produit de son imagination. Dans un album de dessins datant des mêmes années, aux feuillets soigneusement numérotés et légendés par le peintre, on trouve d’autres mentions de ce type. Un dessin montre une sorcière : « On lui a tapé sur la tête. Je l’ai vue à Saragosse, à Orosio Moreno. » Un second montre une autre victime de l’Inquisition : « J’ai connu cet estropié qui n’avait pas de pieds. »

En 1824, Goya quitte l’Espagne pour la France. Avant de s’installer à Bordeaux, il fait un voyage à Paris, emportant toujours un album où il continue de consigner ses impressions et de les commenter. Les ingénieux moyens de locomotion inventés par les Français l’intriguent, ainsi cette charrette tirée par un chien (« J’ai vu cela à Paris »). Il voit aussi fonctionner une guillotine, et s’empresse de la dessiner (« Châtiment français »). Il se promène dans les rues de Bordeaux, dessine et décrit ce qui l’impressionne. « Serpent de 4 aunes en Bordeaux », « Crocodile à Bordeaux », en notant parfois la date : « Claudio Ambrosio Surat, dit le Squelette vivant, à Bordeaux en 1826. »

Dans l’un de ces albums de Bordeaux, le peintre s’est représenté en vieillard à la longue barbe blanche, un vieillard hyperbolique. Son personnage s’appuie sur deux cannes et déclare, fier et dépité à la fois : « J’apprends toujours. » Goya a alors quatre-vingts ans.

 

Au cœur de la Révolution culturelle

Gao Xingjian, prix Nobel de littérature, raconte dans Le Livre d’un homme seul comme il était dangereux de rédiger un texte personnel sous le totalitarisme maoïste : sa femme, jeune mariée, découvrant ses écrits parsemés de doutes et de réflexions personnelles, s’était empressée de le dénoncer aux autorités. Si l’on trouve aujourd’hui de nombreux documents rassemblant des souvenirs sur cette période, les publications de notes rédigées à l’époque sont beaucoup plus rares. Lorsque l’internaute Alamu découvre en 2010 un carnet datant de 1969 dans une brocante, il prend la peine d’en scanner les dix premières pages, d’en dactylographier le contenu et de le rendre public sur la Toile sinophone. L’objet a appartenu à un fonctionnaire anonyme qui instruisait le procès d’un cadre provincial accusé d’être en partie responsable de la catastrophe du Grand Bond en avant. L’importance historique du document apparaît immédiatement : il traite de l’affaire de Xinyang, qui fait l’objet du premier chapitre de Stèles, le monumental ouvrage de Yang Jisheng consacré aux quelque trente-six millions de victimes de la « grande famine » de 1958-1961 (lire « Une épine dans le flanc des autorités » Books, juin 2009). Mais il témoigne aussi de l’écrasement total de la sphère privée et d’un asservissement du langage et des idées : c’est un journal qui n’a rien d’intime.

Les grandes lignes de l’affaire sont rappelées au début du carnet, daté de l’après-midi du 27 février 1969 : un cadre de la province du Henan, Zhao Dingyuan, est accusé d’une série de méfaits. Si les atteintes à la morale publique se mêlent aux malversations, comme il est courant à l’époque (« En 1948, en passant le fleuve Jaune, [Zhao Dingyuan] a eu des relations intimes avec une femme »), les principaux crimes imputés à l’accusé sont présentés comme suit :

« 1. Pendant la campagne « anti Pan, Yang, Wang » [1957-1958], il a exagéré la production agricole du district de Xiping, et lancé un spoutnik [i. e. annoncé avoir battu un record] de 3,6 tonnes [de production sur un mu, soit 1/15 d’hectare]. Zhao a demandé à quelqu’un de le publier la nuit suivante, sous un pseudonyme.

2. Il a trompé le camarade Chen Boda [secrétaire de Mao, l’un des acteurs majeurs de la Révolution culturelle], disant dans un rapport qu’un mu de terre avait produit plus de 3 tonnes de blé, et a empêché le camarade Chen Boda de se rapprocher des masses. Quand un vieux paysan pauvre a voulu faire un rapport au camarade Chen Boda, Zhao a dit que c’était un vieux droitiste, et l’a assigné à résidence.

3. En 1959, pendant le mouvement antidroitiste, ceux qui osaient s’opposer aux fols errements de Wu Zhipu [secrétaire du Parti pour la province du Henan, ardent promoteur du Grand Bond en avant] étaient écrasés, et un tiers des cadres du bureau ont été qualifiés de droitistes. »

Certaines expressions, caractéristiques de la novlangue maoïste, sont aujourd’hui incompréhensibles pour la majorité des jeunes Chinois. On remarque que les références au passé se font le plus souvent en utilisant les noms de campagnes politiques (par exemple le mouvement « Anti Pan, Yang et Wang », qui lui-même était un épisode de la campagne « antidroitiste ») plutôt que des dates du calendrier : la politique est alors un étalon universel. Cela se traduit aussi dans l’expression de l’époque « lancer un spoutnik ». Le prestige du lancement du premier satellite artificiel de l’histoire mondiale par l’Union soviétique en 1957 avait rejailli sur l’ensemble du monde communiste, et le pouvoir chinois avait initié en 1959 une campagne d’incitation à la production de records édifiants ; la production impossible annoncée par Zhao Dingyuan – 3,6 tonnes de blé censées avoir été récoltées sur un quinzième d’hectare – avait été le premier « spoutnik » agricole publié dans le « Quotidien du peuple », et aucun spécialiste n’avait osé exprimer ses doutes. Cela avait abouti à une répression féroce des paysans du Henan, car, faute de trouver en grains l’équivalent des chiffres de rendement publiés, les autorités les avaient accusés de dissimuler leur production. Un habitant sur huit du district de Xiping était mort de faim, alors que la récolte à même de les nourrir était confisquée dans des silos d’État et n’avait pas quitté la circonscription.

La mission à laquelle participe l’auteur du carnet est donc claire : il s’agit de blanchir Mao de l’échec du Grand Bond en avant, en invoquant la responsabilité des cadres locaux. Nous sommes donc au cœur de la raison d’être de la Révolution culturelle, dont l’objectif stratégique fut de rendre le pouvoir absolu à Mao après sa mise à l’écart suite à la catastrophe du Grand Bond et de la Grande Famine. Après avoir anéanti sa droite, Mao massacre, depuis fin 1968, sa gauche.

Après ce rappel succinct et parfois confus des faits, l’auteur du carnet essaie d’organiser son travail : « Les éléments déjà bien connus seront traités aujourd’hui dans l’après-midi, ce soir et demain matin. Que faire l’après-midi de demain ? »

On s’attend à une réponse concrète, mais l’auteur ne propose que de l’idéologie et des généralités :

« Quelques idées : 1. Brandir haut le magnifique étendard rouge de la pensée de Mao Zedong, apprendre vivement et appliquer vivement les œuvres du président Mao, utiliser la pensée de Mao Zedong pour diriger notre commission. S’obstiner à “lire tous les jours”, en sortant se donner la mission d’apprendre, en revenant faire un rapport de ce qu’on a appris. Décrire l’expérience, prendre des notes. »

Si les guillemets servent à témoigner de l’adhésion à des campagnes officielles (« lire tous les jours », par exemple, est le slogan d’une incitation publique réservée aux ouvrages de Mao), l’essentiel du texte est un florilège des leitmotive de la propagande de l’époque, récités presque comme des litanies religieuses. Il dévoile la raison d’être du journal : il s’agit de rapporter ses faits et gestes, non seulement – et cela n’a rien d’extraordinaire – dans un but professionnel et historique, mais aussi pour témoigner de sa loyauté politique auprès de tous les « Big Brothers » de l’appareil de surveillance maoïste, dont chaque écrivain peut imaginer qu’il lira ses manuscrits un jour ou l’autre.

« 2. Appliquer strictement la politique du Parti, prendre en compte les preuves, les enquêtes et les recherches, et interdire les confessions sous la contrainte, tout comme les encouragements à la confession. Utiliser la pensée du président Mao pour régler les problèmes, rechercher les faits, l’inspiration et l’émulation, sans que cela soit un encouragement à la confession. »

Même si certains passages peuvent sembler d’inspiration libérale, on peut se demander s’il ne s’agit pas encore de propagande maoïste : depuis octobre 1968 et l’arrestation de Liu Shaoqi, Mao estime que la Révolution culturelle a atteint son but et en déclare officiellement la fin ainsi que le retour à une marche normale de l’État et de l’administration. Ce journal n’est peut-être ainsi que l’un des témoignages de ce changement, plus cosmétique que réel. Cependant, la répétition en apparence inutile de l’interdiction de « l’encouragement à la confession », forme d’extorsion d’« aveux » encore plus typique du totalitarisme que la torture, est-elle une sorte de lapsus, qui ferait au moins écho aux convictions personnelles de l’auteur, ou ne s’agit-il que d’une preuve de la prudence cynique d’un fonctionnaire qui ne tient pas à ce que son travail puisse être tourné en dérision ?

« 3. S’appuyer sur les masses, mobiliser les masses, faire que le travail de vérification se transforme en un processus de mobilisation des masses. On peut convoquer de vieux membres du Parti et de vieux cadres pour venir animer des débats, s’appuyer sur les dirigeants du Parti, pour obtenir du soutien.

4. Il faut saisir fermement les choses. Dans l’action, dans l’interrogation, dans les faits, il faut parachever ce travail avec la plus grande rapidité, les exigences les plus strictes, et l’enthousiasme le plus ardent. Vif comme l’éclair, fort comme le vent, il faut transcrire les paroles en actes.

5. Les formes doivent être parfaites. Cinq éléments [sic : il y en a six] : les témoins, les preuves, les circonstances, les dates, les lieux, les faits. Rien ne doit pouvoir jamais être contredit.

6. 1. Strictement mettre en œuvre les cinq articles du président Mao du manuel des missions […]. 4. Les nouveaux et les vieux camarades doivent s’accorder, en toute modestie. […] »

Ces notes peuvent refléter les conseils qu’un cadre se prépare à donner à son groupe de travail, mais on est troublé par le fait qu’elles ne contiennent quasiment qu’une méthodologie de morale politique : certes, on comprend que l’auteur préconise une instruction publique et rapide de l’affaire, mais il ne donne aucun détail opérationnel, hormis le fait que les éléments les moins connus de l’affaire (c’est-à-dire en réalité ceux qui ne sont pas déjà préjugés et peuvent faire matière à débat) seront traités à partir du lendemain après-midi.

C’est que, probablement, il s’agit simplement de mettre les formes à une condamnation déjà décidée avant l’instruction, avant même que l’auteur ne commence son carnet, dont le frontispice est composé d’une citation de Mao : « Après avoir exterminé les ennemis armés, il reste des ennemis non armés […]. Ce serait une grande erreur de les sous-estimer. » Dans ce totalitarisme où un rien peut les transformer en « ennemis non armés », le journal est pour les fonctionnaires un exercice public qui enregistre leurs faits et gestes, et la fidélité de leurs transcriptions de la propagande.

Le président des petits riens

Briefé par la CIA sur un accident d’avion en Zambie, le président Jimmy Carter dicta cette entrée de son journal : « Un parapsychologue américain a été capable d’identifier le lieu de l’accident. De nombreux rapports montrent l’efficacité de la parapsychologie. Elle a ainsi permis d’établir les coordonnées d’un site camouflé de tests de missiles, et de le décrire avec précision. Les Soviétiques et nous-mêmes utilisons ces parapsychologues à l’occasion pour nous aider sur des questions sensibles de renseignement, et les résultats sont incroyables. » Il ajoute de sa main : « Les résultats avérés de ces échanges entre nos services secrets et les parasciences soulèvent certaines des questions les plus intrigantes et les plus mystérieuses de ma présidence. Ils défient la logique mais les faits sont indéniables. » Après quoi il dicta ceci : « Nous avons eu une réunion concernant un projet de parapsychologie où des gens peuvent visualiser ce qui se passe à une telle latitude et longitude données. »

En commentant ce journal dans la New York Review of Books, l’historien Garry Wills, qui a connu Carter personnellement, fait part de sa stupéfaction. Les 570 pages qui concernent les quatre années à la Maison-Blanche ne forment qu’un quart du total, le reste demeurant archivé. [Je publie ici] « seulement ce qui me paraît le plus révélateur et intéressant ; des sujets de caractère général qui sont toujours pertinents », écrit l’ancien président. Pertinents, donc, à ses yeux, non seulement sa foi en la parapsychologie, mais aussi la foule de détails dont il encombrait ses journées. Il tenait le planning de l’occupation des courts de tennis à la Maison-Blanche ; dressait la liste des morceaux de musique classique qui devaient être diffusés dans les moindres recoins du complexe présidentiel. Vladimir Horowitz, invité à y donner un récital, vint la veille tester l’acoustique et la jugea trop sonore ; le président se mit illico à quatre pattes pour aider à recouvrir la pièce de tapis. Le journal évoque souvent, aussi, le temps passé le samedi à préparer les classes d’exégèse biblique qu’il animait régulièrement le dimanche (on en ignore le contenu).

L’ouvrage ne présente guère d’autre intérêt, sinon quelques jugements à l’emporte-pièce : le mouvement NOW est « une organisation de femmes cinglées » et Helmut Schmidt un « enfant paranoïaque ». Tout cela est d’autant plus surprenant, écrit Garry Wills, que le bilan de la présidence Carter est somme toute assez remarquable, si l’on songe à Camp David, aux mesures d’économie d’énergie ou encore à diverses initiatives écologiques qui paraissent aujourd’hui d’avant-garde.