« Ma mère est-elle toujours en vie ? »

15 avril 1945
Suis depuis le 23.2 à OK II (1). Je ne fais rien, suis allongé sur ma paillasse et attends le repas. […] La nourriture est bonne, mais il y en a peu ! Linz est tombée le 12.3 sans combattre (2). La guerre touche à sa fin.


 

16 avril
L’après-midi, concert/musique de danse.


 

19 avril
Hier, manifestation des jeunes ! Grandes discussions. On dit beaucoup de bêtises, mais beaucoup de choses sensées aussi !


 

24 avril
Anniversaire de ma mère – mes pensées reviennent sans cesse à elle. Est-elle toujours en vie ? Plaise à Dieu que oui ! Et que je puisse retourner chez nous et la revoir. Quand le temps des souffrances prendra-t-il fin ? Oui, mère… La nourriture de l’hôpital est très frugale en ce moment, sans saveur ! Beaucoup de calme. Mais l’espoir de la paix et du retour chez soi nous permet de tenir. Que peut faire Kuhbach ? Je pense souvent à Alice.
Celui qui apprend à juger apprend bien assez tôt à quel point les hommes sont méprisables, celui qui a l’âme sensible doit s’attendre à éprouver bien des douleurs, en voyant comme les chimères de la vie s’évaporent vite.

[…]


 

27 avril
Un jour de travail ! Le cœur saigne à la vue des barbelés. Si seulement la paix arrivait ! Et ensuite le retour chez soi ! On arrive à supporter son destin malgré les innombrables désagréments. On s’habitue à la frugalité des repas, et au manque d’eau.


 

28 avril
Ai lu Eugène Onéguine. Ne m’a pas fait très grande impression.


 

Dimanche 29 avril
Splendide journée de printemps. À 8 h, office religieux. À 16 h, cours. À 20 h, concert. La captivité serait tout à fait supportable si la nourriture était plus consistante. Je suis rempli de confiance, au vu des dernières nouvelles. La paix sera bientôt une réalité.


 

1er mai 45
Grand jour férié en Russie. Tout travail est interdit. Le camp est décoré. De nouvelles plantes ont été mises en terre. Le matin, cours ! Faust. L’après-midi, spectacle de marionnettes et concert. La pièce – on ne peut plus tendancieuse – sur Hitler et sa clique. L’orchestre du camp se développe vraiment bien : 4 violons, un violoncelle, un xylophone et des instruments à cordes pincées, tous achetés avec l’argent des soldats. Pour le moment on tient le coup à OK II malgré le manque de nourriture. Le calme ! Un temps magnifique, le printemps est arrivé jusqu’ici. Bientôt ce sera la paix. Ce joli mois de mai devrait nous l’apporter ! Cet espoir affermit tous les cœurs, c’est l’essentiel.


 

2 mai
Proposition de capitulation de Himmler aux Alliés le 28.4.45, qui a été refusée parce que la Russie n’y était pas mentionnée (3). Hier le bruit courait que le 1er mai, à 6 h, l’Allemagne avait aussi fait une proposition de capitulation à la Russie. On attend que ce soit confirmé.


 

3 mai
Berlin est tombé !
Aujourd’hui, à midi, au guichet de la garnison russe : Hitler, Himmler, Goebbels se sont tués. C’est à peine croyable : la radio allemande annonce qu’Hitler est mort le 1er mai (4). Donitz est son successeur.


 

6 mai
Le front nord allemand, sous le général Busch, et le front italien ont capitulé, le Danemark et la Hollande aussi. Il fait beau depuis plusieurs jours, pas de pluie. Il y a un an, je partais en permission. Hier on nous a interrogés sur nos opinions politiques. Au bout du quatrième examen, beaucoup de gens du camp OK I ont pu écrire. La prochaine fois ce sera mon tour.
La nourriture s’améliore sensiblement. Le soir, musique. L’orchestre s’est considérablement amélioré avec ses nouveaux instruments. En ce qui concerne le retour à la maison, nous sommes tous optimistes. Des prisonniers venus de Francfort-sur-l’Oder sont arrivés au camp n° 5 il y a peu. Racontent beaucoup de choses tragiques sur l’Allemagne. Mon poids : 54,8 kg. Ai pris 1,8 kg depuis Pâques.


 

7 mai
Le concert d’hier a été, malgré la distribution de l’orchestre (3 violoncelles, des violons et des guitares), exaltant et très applaudi. (Grieg, Beethoven, Dvorak, Mascagni, Schönberg, Schubert, notamment). Après une si longue période de privations, la grande musique est une expérience. – Annonce spéciale : l’Autriche et la Bavière ont capitulé.


 

9 mai 45 : fin de la guerre !
Depuis le 8 mai, à 23 h 30, les armes se sont tues dans l’Europe entière. Toutes les troupes ont capitulé !
À 3 h du matin, on a entendu des coups de feu et des fusées éclairantes se sont élevées dans le ciel, au-dessus de la garnison et de la ville. Des sentinelles ont crié : « Germansk kaputt. » Le son des harmonicas a retenti. Nous nous sommes doutés que quelque chose d’important s’était produit. Graf a été appelé à OK, et le commissaire politique nous a apporté la confirmation à 6 h. Il s’est réjoui avec nous que le peuple allemand dans son ensemble applaudisse la fin de la guerre. Il nous a assuré que tout le monde retournerait bientôt chez soi. Un jour férié a été décrété, le travail au canal est annulé, jour férié pour tout le monde ! La Russie célèbre la fin de la guerre – nous avions du mal au début à comprendre ce que ce moment avait d’exaltant. L’horreur inouïe de la guerre nous a tous marqués au plus profond de notre être. Mais peu à peu l’humeur s’est améliorée et nous nous sommes laissé gagner par la joie.
À quoi ressemble la fin de la guerre pour ma mère ? Est-elle toujours en vie ? Je l’espère, la prochaine fois, on pourra écrire. Je n’ai qu’un souhait : que le destin continue à veiller sur nous comme il l’a fait jusqu’à présent. Ah, impossible d’écrire toutes mes pensées. Je m’allonge sur ma paillasse et me laisse aller au flot de pensées qui me traversent. Le bonheur né de la splendeur de ce moment a fini par s’emparer de moi aussi. L’heure du retour est en vue. Quand arrivera-t-elle ? Bientôt, aussi soudainement que la fin de la guerre !
Les retrouvailles, non, il ne faut pas penser à ça !
Bon, cela suffit pour aujourd’hui ! Salut !

[Walter M. devra attendre encore plusieurs mois avant d’être libéré. Son journal se poursuit jusqu’au 5 septembre, jour de son retour chez lui, à Linz sur le Rhin.]

 

Ce texte inédit a été traduit par Baptiste Touverey.

Deux jeunesses françaises

On trouvait à Paris, sous l’Occupation, deux mondes qui se sont côtoyés en s’ignorant. Dans l’un, on vivait plutôt bien, on fréquentait les salles de concert et les théâtres, on écrivait et on faisait des affaires, on se promenait tranquillement dans les parcs. Car « Paris, à la différence d’autres capitales européennes occupées par les nazis, était censé paraître normal », rappelle Ian Buruma dans la New York Review of Books. C’est ce monde-là que reflète le journal intime de Philippe Jullian, jeune esthète aux ambitions littéraires affichées, homosexuel spécialiste d’Oscar Wilde et de Robert de Montesquiou, qui fréquentait assidûment les soirées mondaines et semble avoir traversé la guerre les yeux grands fermés. À la date du 8 juin 1942 (il a 23 ans), il note :

« Lu Les Pauvres Gens et je me trouve un personnage très dostoïevskien, comme j’étais extrêmement proustien il y a trois ans. Je me vois toujours à travers les vitraux colorés de mon admiration. J’ai peur de n’avoir plus de grande œuvre en quoi me plonger. Après Balzac, Proust, Dostoïevski et les Anglais, que me restera-t-il ? […]

Qu’ils sont laids les pauvres Juifs qui portent, cousue à leurs vêtements, l’ignoble étoile jaune. »

Ceux-là mêmes qui habitaient l’autre monde, le monde anormal où s’exerçaient les persécutions, à quelques rues de là. Ou plus près encore pour Hélène Berr, qui « a vécu ces deux vies », comme le confiait au Spiegel le découvreur de son journal, Antoine Sabbagh, au moment de la sortie du livre, en 2007. D’abord la vie facile de la bonne société : fille d’un polytechnicien et grand industriel juif de la chimie, étudiante à la Sorbonne, spécialiste de Keats, Hélène Berr était parisienne jusqu’au bout des ongles. Et pendant une dizaine de pages, il n’est nullement question dans son journal des Allemands, mais des parties de campagne dans la propriété familiale d’Aubergenville, des soirées passées à écouter de la musique de chambre, des visites dans les librairies, de littérature, de cours d’anglais et d’émois amoureux… « Pour elle aussi, écrit Ian Buruma, s’efforcer de mener une vie normale était affaire de fierté, jusqu’à ce que cela devienne totalement impossible. Empêchée par les lois de Vichy en 1942 de passer l’agrégation, elle a poursuivi sa thèse sur l’hellénisme de Keats. Et refusé de quitter son cher Paris natal. »

Mais, pour elle, le champ de la normalité n’a cessé de se restreindre – « elle ne se sentait peut-être pas différente des autres, en tant que Juive, écrit Buruma, mais cela ne faisait aucune différence pour ses ennemis » –, et l’autre vie de gagner à partir de ce même 8 juin 1942 ; le jour où Philippe Jullian se désole d’avoir lu tous les livres, Hélène Berr (elle a 21 ans) note :

« C’est le premier jour où je me sente réellement en vacances. Il fait un temps radieux, très frais après l’orage d’hier. Les oiseaux pépient […]. Le premier jour aussi où je vais porter l’étoile jaune. Ce sont les deux aspects de la vie actuelle : la fraîcheur, la beauté, la jeunesse de la vie, incarnée par cette matinée limpide ; la barbarie et le mal, représentés par cette étoile jaune. »

C’est la confrontation vécue de ces deux mondes, de ces deux vies, de ces deux Occupations, qui fait en partie la force singulière du journal d’Hélène Berr. Tandis qu’elle raconte « les humiliations quotidiennes, la terreur de la déportation et de la mort probable, l’expérience de voir son père traîné dans un camp de concentration (pour avoir agrafé, et non cousu, l’étoile jaune sur son costume), les proches qui disparaissent sans laisser de traces, écrit Buruma, rien de tout cela ne figure dans le journal de Philippe Jullian. Non qu’il ait de la sympathie pour les nazis. Mais son attention est ailleurs ». Et ils étaient nombreux, comme lui, à regarder ailleurs. Hélène Berr, parce qu’elle les côtoyait, le savait mieux que quiconque. « Ce qui la choquait le plus était la capacité humaine à regarder dans l’autre direction », insiste Buruma. Un dimanche d’octobre 1943, un ancien camarade de la Sorbonne, non juif, l’accompagne jusqu’au métro : « Il est douloureux de voir comme ils sont loin de nous. Sur le pont Mirabeau, il m’a dit : “Alors, cela ne vous manque pas de ne pouvoir sortir le soir ?” Mon Dieu ! Il croit que nous n’en sommes qu’à ce stade-là ! […] Je m’indigne de son incompréhension. »

Arrêtée le 8 mars 1944, à 7 heures du matin, Hélène Berr sera déportée à Auschwitz puis à Bergen-Belsen.

Entre-temps, Paris a été libéré. Philippe Jullian, ni héros ni monstre, s’en est réjoui. Mais, le 2 octobre 1944, l’homme de culture trouve matière à pinailler :

 

« Paris est peut-être plus libre, mais bien incommode. Il y a, avenue de Wagram, plus de bonnes endimanchées accrochées à des Américains qu’il n’y en avait aux bras des Allemands. Vulgarité, lubricité triste du hall du métro Étoile ; rendez-vous bêtes, temps et vies perdus. »

Le 10 avril 1945, cinq jours avant l’arrivée des troupes anglaises et canadiennes, Hélène Berr, anéantie par le typhus, n’a plus la force de se lever de son grabat. Elle est battue à mort par un gardien. Le 15 février 1944, l’anglophile en elle faisait écho à la fois à Macbeth et à Au cœur des ténèbres : « Horror ! Horror ! Horror ! » Ce sont les derniers mots de son journal.

Books

« Avoir ou non une tombe m’indiffère »

Au Xe siècle, les dames de la cour impériale de Heian fondent le genre littéraire du journal intime – nikki, littéralement « notes journalières » – en faisant usage d’une nouvelle écriture simplifiée (kana), réservée aux femmes. Ironie de l’histoire, mille ans plus tard, c’est également sous la forme du nikki que Suga Kanno, féministe et anarchiste, exprimera son violent rejet d’un pouvoir impérial injuste et totalitaire, après son arrestation pour « crime de lèse-majesté ». Elle rédigera ce volumineux journal, entrecoupé de poésies de style traditionnel, pendant les quelques jours qui séparent sa condamnation, le 18 janvier 1911, de son exécution, le 25 janvier. Nous en publions ici des extraits.

Victime de mauvais traitements et d’un viol dans son enfance, Suga Kanno se tourne dès l’adolescence vers le socialisme et le féminisme naissants. Engagée à 20 ans comme journaliste dans un quotidien d’Osaka, elle publie un roman pacifiste dans le Japon belliqueux de 1903, qui se prépare à entrer en guerre avec la Russie. Après une liaison avec le responsable socialiste Kanson Arahata, elle devient la compagne de l’anarchiste Shûsui Kôtoku et se radicalise. En 1910, tous deux sont arrêtés pour avoir évoqué avec quatre de leurs camarades l’idée d’assassiner l’empereur. L’accusation de complot sera prétexte à l’arrestation de centaines de militants de gauche. Vingt-quatre d’entre eux, jugés à huis clos, seront aussitôt condamnés à mort. Onze – dont Shûsui Kôtoku – sont exécutés le 24 janvier 1911. Suga Kanno, seule femme parmi eux, est pendue le lendemain, à l’âge de 29 ans. Les autres seront graciés, et leur peine commuée en perpétuité. Malgré un manque de preuves flagrant et la réouverture des archives après la Seconde Guerre mondiale, le procès ne sera jamais révisé. Le dernier prisonnier terminera sa vie en détention en 1975, à l’âge de 90 ans, clamant toujours son innocence. Les historiens considèrent aujourd’hui « l’Affaire de haute trahison de 1911 » (taigyaku-jiken) comme un crime d’État destiné à éradiquer l’opposition socialiste.

 

18 janvier de l’an 44 de Meiji (1911)
Temps nuageux. Aujourd’hui, peu avant midi, un fourgon cellulaire m’a emmenée au tribunal.
Le moment est venu…
Oppressée, le souffle court, j’ai gravi les interminables marches de pierre… Dès que j’ai pu retrouver un peu mon calme, j’ai risqué un coup d’œil vers mes coaccusés : les sourcils froncés par l’angoisse, tous attendaient l’ouverture du procès en silence, sans oser se regarder ni échanger la moindre esquisse de sourire. […]
Au fur et à mesure qu’avançait la lecture de l’acte d’accusation, de plus en plus arbitraire et injuste, invoquant l’article 73 de la Constitution de l’empire du Japon (1) pour démontrer la culpabilité de ceux-là mêmes qui auraient dû être acquittés, l’angoisse déferlait sur mon cœur comme un raz-de-marée, s’amplifiant d’instant en instant. Néanmoins, je me suis laissé bercer de faux espoirs, et j’ai continué jusqu’à l’annonce du verdict à prier pour que l’un d’entre eux au moins ressorte libre de ce tribunal. Hélas, finalement… Tout est perdu. En dehors de Nitta, condamné à onze ans, et Niimura à huit ans, pour les vingt-quatre autres, oui, pour nous tous sans exception, c’est la peine de mort.
À vrai dire, juste après les arrestations, j’avais envisagé l’éventualité d’une telle issue, et puis, comme les enquêtes lors des audiences s’étaient déroulées plus correctement que je ne l’avais imaginé… Mais cette fois, à peine la sentence est-elle tombée que mon sang s’est mis à bouillir sous l’effet de la stupéfaction et de la colère. Mon corps tout entier, trop affaibli pour contenir ce torrent d’émotions, a été alors saisi de violents tremblements.
Ah, mes malheureux amis. Mes camarades.
La plupart ne sont impliqués dans cette triste affaire que parce qu’ils étaient en contact avec moi et quatre ou cinq autres. Pour cette seule raison, les voilà victimes d’une effroyable condamnation. Simplement parce qu’ils sont anarchistes, les voilà précipités dans le gouffre inattendu de la mort.
Mes malheureux amis. Mes camarades… […]
« Adieu, mes vingt-cinq amis. Vingt-cinq victimes. Adieu, vous tous ! » J’ai réussi à grand-peine à prononcer ces mots. […]
Dans la lumière oblique du soleil couchant, le fourgon cellulaire roule vers la prison d’Ichigaya, à travers les rues de la capitale, que je ne foulerai plus jamais.


 

19 janvier
Temps nuageux
Bien que l’indignation contre ce procès inique ne me quitte pas, je me suis endormie hier dès la tombée de la nuit, sans doute à cause de la fatigue accumulée ces jours derniers, et ce matin je me sens toute fraîche, en dépit du temps nuageux. […]
Dans la soirée, l’aumônier de la prison m’a rendu visite. […] Si une authentique anarchiste comme moi, qui ne reconnaît absolument aucune sorte d’autorité, s’en remettait tout à coup, pour se rassurer, parce qu’elle doit affronter la mort, au pouvoir du Bouddha, voilà qui serait quelque peu ridicule.


 

20 janvier
Temps nuageux
La cime des pins et les branches mortes des cryptomerias se sont chargées pendant la nuit d’une épaisse couche de neige. Le monde s’est mué en un paysage argenté. De l’autre côté de la muraille, dans la prison des hommes, à quoi pensent mes coaccusés ? Par quel genre de réflexions et de sentiments sont-ils absorbés, tandis qu’ils contemplent, à travers les barreaux glacés de leurs cellules, la même neige que moi ?


 

21 janvier
Beau temps
La neige qui recouvre les pins étincelant au soleil du matin : cela a le charme indicible d’un paysage d’Ôkyo (2).
Le bain, le parloir et le courrier sont les rares plaisirs de la vie en détention. Mais pour une solitaire sans famille comme moi, seul compte le bain, autorisé tous les cinq jours. Depuis le ciel bleu pâle, le soleil déverse une lumière tiède qui traverse les barreaux de la fenêtre et pénètre de biais dans ma cellule. Je viens de m’asseoir devant ma table à écrire, et la sensation de détente d’après le bain me procure un plaisir ineffable. Si seulement mon corps pouvait se dissoudre, si je pouvais sombrer ainsi dans un sommeil éternel, quel bonheur ce serait !
Il paraît qu’au dehors la surveillance des autorités se resserre de plus en plus autour de nos camarades. À voir le résultat de ce procès inique, il n’est pas difficile d’imaginer que le gouvernement va en profiter pour exercer une répression plus radicale encore. Persécutez nos camarades ! Persécutez-les donc ! Plus grande est l’oppression, plus grande aussi la force de résistance : ignorez-vous ce principe ? Comment un barrage de fétus de paille pourrait-il arrêter le cours impétueux de la Sumida (3) ? […]
Pauvres juges pathétiques. Vous savez que ce verdict est injuste et illégal, mais pour préserver vos places, oui, simplement pour préserver vos places et assurer votre propre sécurité, vous n’avez pu vous empêcher de le prononcer. Pauvres juges pathétiques. Esclaves du pouvoir. Vous suscitez ma pitié plus encore que mon indignation.
Nos corps sont emprisonnés derrière des barreaux, mais nos esprits évoluent, ailes grandes ouvertes, dans un monde de pensée libre de toute contrainte, de toute ingérence. À nos yeux, vous n’êtes que des vermisseaux indignes du statut d’êtres humains que la naissance vous a donné. Que vaut une vie d’esclave privé de liberté, même si elle dure cent ans ? Pauvres esclaves ! Juges pathétiques !


 

23 janvier
Beau temps
Avoir ou non une tombe m’indiffère, et peu m’importe que mes cendres soient dispersées dans le vent, ou jetées à la mer au large de Shinagawa (4). Mais s’il faut absolument que demeure une trace de mon corps, alors je souhaite être enterrée aux côtés de ma chère petite sœur…

 

Ce texte a été traduit du japonais par Corinne Atlan.

Autoportrait du nazisme en boa constrictor

« Le Führer est merveilleux : il voit les choses en grand, et il fait ce qu’il dit ; un vrai génie », écrit dans son journal le ministre de la Propagande du Reich, Joseph Goebbels, le 20 mars 1938, quelques jours après l’annexion de l’Autriche : « À présent, il reste assis des heures durant au-dessus de la carte du pays et rumine. »

Né dans la petite ville autrichienne de Braunau, Hitler était entré dans Vienne en triomphe, acclamé par ses anciens compatriotes comme un sauveur. Il élaborait désormais de nouveaux plans pour agrandir encore l’« empire des Germains ». « D’abord ce sera le tour de la Tchéquie », la décision était déjà prise : et ce, d’après Goebbels, « à la toute première occasion qui se présentera » ; le 15 mars 1939, c’est chose faite (1). Le « territoire de Memel », passé après la Première Guerre mondiale sous souveraineté lituanienne, aurait déjà dû être « récupéré » ; huit jours plus tard, il l’est. La Baltique dans son ensemble se trouvait à l’époque sur la liste noire de la horde brune, tout comme l’« Alsace-Lorraine » perdue en 1918-1919 : « La France doit plonger toujours plus profondément dans la crise. » « Évitons toute fausse sentimentalité », plastronne Goebbels, qui se réjouit puissamment : « Nous sommes à présent un boa constrictor, qui digère. » Voilà le genre d’aperçus et d’aveux que l’on trouve dans ce journal, exhumé du fonds Goebbels gardé sous clé pendant des décennies dans les archives de Moscou.

Ce registre qu’il a tenu de sa jeunesse jusqu’à son suicide, en mai 1945, révèle la psyché malade et le funeste univers mental de l’homme qui a idolâtré Hitler comme aucun autre, voyant en lui un être « mi-plébéien, mi-Dieu ». Le texte met au jour les anfractuosités du paysage psychique de cet égocentrique qui est toujours resté un marginal, même après qu’il eut rejoint le cercle des « bandits de haut vol », comme il qualifiait les dirigeants nazis ; il dévoile son activisme convulsif et son irrationalité agressive. Goebbels fut l’incarnation de la « saine sensibilité populaire » à laquelle bien des Allemands, en cette époque épouvantable, s’identifièrent (2).

Plus que tout autre document, plus que les Libres propos sur la guerre et la paix (3) ou les Lagebesprechungen de Hitler (4), les notes de Goebbels nous plongent à l’intérieur du régime nazi et nous en révèlent les rouages. Elles montrent comment des démagogues fous, par pur cynisme, ont pu changer le cours de l’histoire et précipiter le monde dans la guerre. Nos connaissances sur le IIIe Reich n’en sortent pas bouleversées. Les faits étaient déjà connus. L’intérêt extraordinaire du journal est ailleurs : aucun autre écrit n’a jamais si crûment mis à nu et démasqué le nazisme. Tout ce qu’on y lit, aussi confus et hystérique que cela soit, a le goût de l’authentique, de l’intime.

Goebbels était un menteur patenté, c’est connu. Ses carnets n’en possèdent pas moins une valeur documentaire considérable. Ils étaient « trop précieux pour risquer d’être victimes d’un bombardement ennemi », selon leur auteur : « Ils décrivent ma vie entière et toute notre époque. » Effectivement.

Le propagandiste d’Hitler s’est voué à la doctrine nazie du salut comme personne, et, comme personne aussi, il a su s’en servir et la rabâcher à un peuple de soixante-dix millions de personnes. Lui, le « démagogue de la pire espèce » (selon son expression), ne croyait certes pas en tout ce qu’il débitait, mais il voulait croire, peu importe en qui ni en quoi.

S’extirpant du néant d’une existence brouillonne et désœuvrée de jeune universitaire, il a tracé sa route jusqu’au pouvoir, à tout prix, excessif et mégalomaniaque dans ses hauts comme dans ses bas. Lui, l’infirme, voulait s’élever, qu’importe avec qui, pour se venger de la « canaille », qu’importe de quoi – que ce soit de son corps rachitique affublé d’une trop grosse tête, ou de son pied bot qu’il aimait faire passer pour une blessure de guerre (5) : « Nous autres, les broyés de la Grande Guerre. »

Magnétique ou répugnant, spirituel ou sans scrupules, sournois ou charmant, selon ses besoins, ce propagandiste de génie a, comme nul autre, ouvert la voie à Hitler et aux nazis. Comme nul autre, il a fourni ses partisans au régime ; la Gestapo seule n’y aurait pas suffi. Goebbels fut sans doute le plus grand manipulateur des temps modernes, après ou à égalité avec son mentor. Chacun de ses mots, de ses gestes, chacune de ses pauses recueillies, tout comme son staccato, étaient calculés et orchestrés avec minutie. Tandis qu’Hitler, son maître en matière de propagande nationale-socialiste, se laissait emporter par l’enthousiasme de la foule, Goebbels, lui, gardait toujours le contrôle de ses émotions face à cette « majorité faible, lâche, paresseuse ».

Ce qui ne l’empêchait pas d’être un tribun hors pair : Gauleiter de Berlin à partir de 1926 (6), il savait mobiliser la rue, incitant les nazis à affronter les communistes dans de sanglants combats de rue. Cet antisémite qui avait été fiancé à une « demi-Juive » (selon la doctrine raciale nationale-socialiste) fut le grand ordonnateur de la Nuit de cristal en novembre 1938, au cours de laquelle des centaines de synagogues furent mises à sac, et un défenseur de la Solution finale : « Il ne reste plus grand-chose des Juifs eux-mêmes. » Les notes de Goebbels apportent la preuve définitive de ce dont certains historiens doutaient encore : qu’Hitler approuva le pogrom et même l’attisa. Goebbels : « J’expose l’affaire au Führer. Sa décision : laisser les manifestations continuer. Ne pas faire intervenir la police. Les Juifs doivent sentir la colère du peuple […]. Le Führer a ordonné l’arrestation immédiate de 20 000 à 30 000 Juifs. »

 

Pour la postérité

Plus tôt que la plupart des membres de l’entourage d’Hitler, Goebbels en vint à douter de la victoire finale, mais il continua de la prophétiser jusqu’au bout. Alors que le Führer somnolait dans son bunker et avait interrompu son dialogue avec le peuple allemand, lui enchaînait les discours optimistes, dans lesquels il croyait à peine. Car aussi inconditionnel qu’ait été le soutien de Goebbels à son Führer, et si rares qu’aient été ses objections, il n’en conservait pas moins un petit fond de réalisme. Il se faisait moins d’illusions sur les forces et les faiblesses des Alliés que d’autres dignitaires et s’attendait de leur part à des réactions énergiques.

De grandes parties du journal des années 1924 à 1941, soit quatre mille pages en tout, avaient déjà été publiées en 1987. L’historienne Elke Fröhlich de l’Institut d’histoire contemporaine s’était chargée de les éditer. Mais les lacunes étaient patentes. De temps à autre, surtout quand cela devenait particulièrement intéressant ou sulfureux, la voix de Goebbels se taisait. Ainsi ne trouvait-on rien ou presque sur des événements aussi dramatiques que la Nuit des longs couteaux, en 1934 (« décapiter la peste »), l’annexion de l’Autriche, la Nuit de cristal, la crise des Sudètes et le démantèlement de la Tchécoslovaquie, ou la crise d’août 1939 qui précède l’invasion de la Pologne et voit la conclusion du pacte germano-soviétique.

Ces silences peuvent désormais être largement comblés. Au nombre des nouveaux documents rendus accessibles par les archives de Moscou, on trouve des réflexions de Goebbels sur l’attaque japonaise contre la base américaine de Pearl Harbor, qui amena Hitler à déclarer la guerre aux États-Unis, sur le débarquement anglo-américain du 6 juin 1944 en Normandie, et sur l’attentat raté contre Hitler le 30 juillet 1944. À la date du 7 juin 1944, Goebbels note : « Le Führer est à vif. L’invasion a lieu exactement à l’endroit où on l’attendait […]. Il faudrait que le diable s’en mêle pour que nous n’en venions pas à bout. » Le diable ne s’en mêla pas, mais ils n’en vinrent pas à bout.

Fin mars 1941, Goebbels fit transférer les « vingt gros volumes » manuscrits déjà rédigés de son journal dans le coffre-fort souterrain de la Banque du Reich. À partir de la mi-juillet 1941, il dicta ses notes au sténographe de son ministère, Richard Otte, qui en établissait deux exemplaires dactylographiés (un original et une copie). Les classeurs contenant ces documents, au nombre de deux cents à peu près, furent d’abord entreposés dans une pièce spéciale du ministère de la Propagande : cela représentait deux fois cinquante mille feuilles.

Fin 1944, Goebbels prit de nouvelles précautions pour préserver ses écrits des troupes ennemies qui, à l’ouest comme à l’est, commençaient à s’approcher dangereusement. Il fit reproduire les parties dactylographiées sur des plaques de verre, recourant ainsi à une technique qui venait d’être inventée. Comme l’Armée rouge continuait à progresser irrésistiblement vers Berlin, on fit également des photocopies des manuscrits qu’on plaça dans une caisse renforcée par des rubans de fer. Un officier se chargea de l’enterrer dans les environs de Potsdam : le sténographe Otte était présent. Cette caisse n’a jamais été retrouvée, même si des microfiches ont refait surface dans les archives de la RDA.

Les cahiers manuscrits originaux et une partie de la première version dactylographiée furent, sur ordre de Goebbels – peu avant qu’il n’aille se terrer fin avril 1945 dans le « bunker du Führer » –, placés dans des caisses en aluminium et transportés à la chancellerie. Otte était censé passer les copies au déchiqueteur, tâche dont il ne put s’acquitter, dans la frénésie de l’effondrement du régime. Même ses tentatives pour les brûler dans un poêle à charbon du ministère de la Propagande échouèrent. Dans un premier temps, on ne prêta guère attention à ces documents, légèrement calcinés, qui purent ainsi être conservés pour la postérité. Une grande partie finit par être mise en lieu sûr par les occupants soviétiques.

Les soupçons de falsification, inévitables après l’affaire des prétendus carnets d’Hitler [lire p. 79], n’étaient pas de mise lors de la publication des quatre volumes de 1987. Ils ne le sont pas davantage aujourd’hui. L’Institut d’histoire contemporaine avait, à l’époque, fait faire de minutieuses analyses. L’examen de l’âge et de la structure du papier du journal, de son encre et du ruban de la machine à écrire apporta la preuve indubitable de son authenticité. En outre, d’après son éditrice Elke Fröhlich, « il est facile de comparer l’écriture et la graphie de Goebbels, les particularités grammaticales et stylistiques de son journal avec d’autres textes autographes que l’on possède de lui ».

 

Les dernières heures

Des analyses complémentaires menées par le Spiegel confirment l’authenticité de ces documents. Elke Fröhlich a comparé ceux qui sont en possession de l’Institut d’histoire contemporaine avec ceux que le Spiegel publie. Son avis : « Le texte est identique, les copies ont la même origine […]. Tout est authentique […]. C’est clairement le journal de Goebbels. » Ce qui frappe, selon elle, ce sont « les écarts inhabituels entre les mots, qui reviennent exactement à l’identique », et l’écriture gothique, « qui n’a rien de nerveux, qui est une écriture harmonieuse du dimanche, telle que nous la voyons sous sa plume dans d’autres textes du milieu des années 1930 par exemple  ». Les Archives fédérales elles-mêmes ont pratiqué une analyse critique et stylistique du journal. Leur verdict : « L’impression visuelle d’ensemble que donnent les notes ne diffère pas d’autres textes de Goebbels conservés dans les Archives fédérales. On retrouve exactement les mêmes particularités dans la graphie de certaines lettres. »

Lors du dernier anniversaire d’Hitler, le 20 avril 1945, Goebbels fanfaronnait dans tous les postes de radio encore en état de marche : « Le Führer poursuivra sa route jusqu’au bout, et ce n’est pas la ruine de son peuple qui l’attend, mais le début d’un essor sans pareil de la germanité. » Le jeune Goebbels s’était montré bien plus lucide lorsqu’au début de sa carrière, en 1926, il écrivait dans son journal ces sombres paroles : « Nous serons brûlés, consumés, oubliés. »

Le 22 avril 1945, alors que l’Armée rouge pénétrait déjà dans les faubourgs est de Berlin, Goebbels et sa femme Magda quittèrent l’appartement de fonction qu’ils occupaient et se rendirent avec leurs six enfants dans le bunker du Führer, situé dix mètres sous la chancellerie, auprès d’« Oncle Führer », comme les petits aimaient surnommer Adolf Hitler. Pour un suicide collectif. Le prophète n’avait jamais été si proche de son messie.

Le 1er mai 1945, lendemain du jour où monsieur et madame Hitler fraîchement mariés, s’étaient donné la mort, Magda pressa Goebbels d’en finir : « Les Russes peuvent arriver d’une minute à l’autre », et « si notre État s’écroule, alors c’en est aussi fait de nous ». Elle se rendit auprès de ses enfants qui étaient déjà au lit – Helga, 12 ans, Hilde, 11 ans, Helmut, 9 ans, Holde, 8 ans, Hedda 6 ans, Heide, 4 ans – et les rassura : « N’ayez pas peur, le médecin va vous faire une piqûre que tous les enfants et tous les soldats doivent subir à présent. » Le dentiste SS Helmut Kunz injecta aux petits de la morphine et, lorsqu’ils se furent endormis, madame Goebbels écrasa des capsules de cyanure dans leur bouche : « Tout est fini à présent. »

Le malingre Goebbels, devenu après la mort d’Hitler chancelier du Reich l’espace d’une journée, passa les dernières heures de sa vie à compléter son journal – pour la postérité. Aux environs de 20 h 30, il s’habilla comme à son habitude – trench-coat, chapeau, gants. En, cadeau d’adieu, il offrit à son aide de camp, l’Hauptsturmführer SS Günther Schwägermann, qui tenait prêt un bidon d’essence, une photo d’Hitler qui avait jusqu’alors orné son bureau.

C’est dans le jardin de la chancellerie – Goebbels voulait éviter au personnel du bunker les tracas occasionnés par son cadavre – que le couple mordit dans les capsules empoisonnées. Une ordonnance leur porta le coup de grâce et brûla les corps. Le ministre de la Propagande avait ordonné cette mise en scène macabre. Fataliste, il avait écrit : « Si nous succombons, pendant des siècles nos noms seront maudits. »

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 13 juillet 1992. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Hitler et Mussolini pour de faux

L’affaire des carnets d’Hitler est sans doute le plus grand scandale de l’histoire de la presse allemande d’aprèsguerre. Le 25 avril 1983, le magazine Stern organise à Hambourg une conférence de presse réunissant des dizaines d’équipes de télévision et des centaines de journalistes venus du monde entier. Son reporter vedette Gerd Heidemann y brandit ce qu’il présente comme le journal intime du Führer, sauvé de l’épave fumante d’un avion écrasé non loin de Dresde en 1945. Des historiens, dont le très respectable historien britannique Hugh Trevor-Roper, auteur de The Last Days of Hitler (« Les derniers jours d’Hitler », non traduit), (qui, à sa décharge, n’a pu l’examiner que très superficiellement) l’ont déclaré authentique : qui aurait pu prendre la peine de fabriquer un faux de soixante-deux tomes ? Trois jours plus tard, Stern titre sur sa « découverte » et propose les premiers extraits de ce qui s’annonce comme une longue série. Pour l’occasion, l’hebdomadaire imprime 400 000 exemplaires supplémentaires et augmente son prix d’un demi Deutschemark. Il faut dire que pour se procurer ces carnets, il en a déboursé plus de neuf millions…

Le 6 mai, jour où Paris Match consacre lui aussi sa une à l’événement, l’Office fédéral de police criminelle rend son verdict : le « journal d’Hitler » est un faux. Le papier et l’encre utilisés n’existaient pas avant les années 1950. Le texte est non seulement truffé d’aberrations historiques, mais tendancieux : il exonère le Führer de beaucoup de ses crimes (ainsi, après la Nuit de cristal, le voit-on s’indigner des dégâts matériels qu’elle a causés !).

Le faussaire est vite identifié : il s’appelle Konrad Kujau. Lui et Heidemann sont condamnés à quatre années de prison pour escroquerie (la plus grande partie des millions versés par Stern, vraisemblablement détournée par le reporter, n’a jamais été retrouvée).

Dans le Zeit, qui a consacré il y a quelques mois un dossier à l’affaire, l’historien Volker Ullrich s’étonne que tant de personnes aient pu à l’époque être la dupe de Kujau (Heidemann lui-même continue à prétendre qu’il a été abusé). Aucun historien n’avait jamais entendu parler d’un tel journal. Même les plus proches collaborateurs d’Hitler n’en font pas mention. S’il avait été écrit, ce n’aurait pu être que « dans le plus grand secret », estime Ullrich. Or le Führer était très rarement seul et « la nuit, quand il ne pouvait pas dormir, il n’écrivait pas, mais lisait ». En fait, et c’est là un autre argument avancé par Ullrich, Hitler n’aimait pas écrire. Il préférait dicter. Comment aurait-il pu noircir soixante-deux carnets ?

L’existence du journal de Mussolini est, elle, bien attestée : le Duce « le cite dans deux de ses livres, beaucoup de ses contemporains l’ont vu et une page authentique, donnée à son fils Romano pour ses 10 ans et, par la suite, emportée comme butin de guerre par un GI, a été publiée dans un magazine américain après 1945 », rapporte l’historien John Gooch dans le Times Literary Supplement. Mais personne n’a jamais pu le retrouver. « Il fut donc créé. »

En 1947, « Rosetta et Mimi Panvini Rosati, l’épouse et la fille d’un ancien policier de la République de Salo, se mettent au travail. Le contenu de leur “journal” est issu d’ouvrages déjà disponibles. La mère et la fille dépouillent la presse de l’époque dans les bibliothèques locales pour fournir un arrière-plan vraisemblable – y compris la météo, l’un des points forts de leur création ». La famille du Duce a beau crier à la contrefaçon (Romano Mussolini, son plus jeune fils, déclare que son père n’était pas du genre à tenir un journal « comme une fille »), le grand éditeur Oscar Mondadori est prêt à le publier, moyennant la somme astronomique de 22 millions de lires. Mais les faussaires l’ont aussi proposé au Corriere della Sera, qui, lui, avertit la police. Les deux femmes seront jugées et condamnées.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais le faux journal, censé avoir été détruit, va réapparaître à plusieurs reprises. En 1967, Vittorio Mussolini, l’aîné des fils survivants, qui avait crié à la contrefaçon la première fois « se porte garant de son authenticité ; moyennant quoi il reçoit une Jaguar »… En 1983, un graphologue conclut qu’il a été écrit au cours de longues séances, sans discontinuer, ce qui a priori ne s’accorde guère avec la manière dont on tient habituellement un journal. Qu’à cela ne tienne : on prétend que Mussolini l’aura recopié à la fin de sa vie…

Il est finalement publié à partir de 2010, en plusieurs volumes, avec un titre qui ménage la chèvre et le chou : « Journal de Mussolini : vrai ou présumé tel » (1).

Le faux journal d’Hitler a, quant à lui, été remis en avril dernier par le magazine Stern, aux archives nationales allemandes.

Le quotidien d’un Juif sous le IIIe Reich

Ce que chacun sait – que Hitler a voulu, imaginé et mis en œuvre un projet de destruction des Juifs d’Europe – était resté dans une large mesure caché aux Juifs eux-mêmes jusqu’à un stade très avancé du processus. Le Führer avait certes été clair dans Mein Kampf, mais la progression délibérément lente et secrète du travail fait en ce sens par son gouvernement a réussi à endormir ses victimes en Allemagne ; tout comme elle a trompé et confondu la plupart des observateurs étrangers. L’universitaire et auteur mineur Victor Klemperer, un Allemand de confession protestante à ses propres yeux (1) mais un Juif à ceux du régime, a vécu et consigné le désastre comme il se déroulait à Dresde. S’il a vite décelé que la monomanie d’Hitler allait détruire le nazisme, il a compris plus lentement que l’anéantissement était son but, et très tard – presque trop tard – qu’il serait lui aussi tué s’il ne se remuait pas un peu.

Klemperer était le fils d’un rabbin, le cousin du célèbre chef d’orchestre Otto Klemperer, le cadet d’une importante fratrie comptant deux médecins et un avocat, et un homme convaincu, jusqu’à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, d’être un Allemand comme les autres, et accepté comme tel. Sa carrière n’avait pas abouti à grand-chose. Journaliste dans sa jeunesse, il était en 1933, à l’orée de la cinquantaine, l’auteur de plusieurs études universitaires et occupait un poste de professeur de langues et de littératures romanes à l’École technique supérieure, où ses sujets de préoccupation continuels étaient sa santé, la trop lente progression de son Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle (2), son échec comparativement à la réussite de ses frères, et son incapacité à réunir l’argent pour la maison que sa femme Eva était résolue à construire dans le bourg résidentiel de Dölzschen, sur les hauteurs de Dresde.

Tous ces soucis, et bien d’autres encore, sont notés jusqu’aux moindres détails dans le journal intime qu’il a tenu toute sa vie. L’une des curiosités piquantes des carnets de Klemperer tient à la manière qu’il a de glisser les inquiétudes nouvelles suscitées par l’oppression nazie au côté des vieilles angoisses d’un homme que le doute de soi, l’hypocondrie, le pessimisme et l’anxiété ont accompagné toute sa vie. Quand le pouvoir nazi prend la décision – ce fut l’une des toutes premières – d’exclure les Juifs de la fonction publique, et donc de l’enseignement, Klemperer passe pour un veinard : en tant qu’ancien combattant décoré de la Grande Guerre (3), il est autorisé à conserver son poste de professeur. Mais quand on le met à la retraite anticipée en avril 1935, la première vague d’émigrants juifs issus de l’université allemande a déjà envahi les établissements de la planète et les timides démarches entreprises par Klemperer pour trouver un point de chute à l’étranger capotent vite.

Partir ou ne pas partir est l’un des leitmotive de son journal dans les premières années du régime. Avoir une épouse allemande – « aryenne » selon la théorie raciale nazie – protège à bien des égards Klemperer, mais n’atténue pas l’hostilité fondamentale du pouvoir envers les Juifs. Son frère Georg, un chirurgien célèbre qui avait soigné Lénine, déclara qu’il « préférait souffrir de privations à l’étranger que vivre dans le confort et le déshonneur ici en Allemagne ». « Voilà qui est bien dit », note Klemperer peu après que le couperet est tombé, le contraignant à vivre avec une retraite inférieure de moitié à son ancien salaire. « Mais… il ne connaît pas ma situation. »

À ses yeux, ladite situation est irrémédiable. Son journal est émaillé de références aux multiples obstacles – ainsi qu’il les voit : il ne peut toucher sa pension à l’étranger ; il n’y a pas de postes de professeur de littérature ; il ne possède aucune autre compétence ; sa femme ne veut pas quitter sa maison et son jardin ; quand bien même la villa serait vendue, les Juifs ne peuvent transférer d’argent à l’étranger ; il y a le chat ; son niveau d’anglais est faible et son français « rouillé » ; l’Allemagne est sa patrie ; il ne veut pas risquer d’être le débiteur de son frère ; il est trop vieux ; ses fréquentes palpitations cardiaques le persuadent qu’il n’a plus longtemps à vivre… Et ainsi de suite. « Nous devons rester ici pour nous en sortir », écrit-il en juin 1935. « Je ne peux pas emprisonner Eva. » Un argument spécieux, Eva étant prisonnière de fait dans son propre pays.

Les proches partent : son frère Georg pour Cambridge, Massachusetts, en 1935 ; leurs amis les Blumenfeld et les Isakowitz, pour le Pérou et la Grande-Bretagne, en 1935 et 1936 ; sa nièce Ilse pour le Brésil, en 1936 ; leur amie Gusti Wieghardt pour la Grande-Bretagne, en 1939. Klemperer est immanquablement triste au moment des adieux, mais ceux à qui il dit au revoir se sentent manifestement soulagés d’un grand poids. Isakowitz est « enjoué. Parce qu’à 45 ans il prend une fois encore un nouveau départ ». Gusti est excitée à la perspective d’aller au cinéma quand bon lui semble – un plaisir à l’époque interdit, parmi beaucoup d’autres, aux Juifs d’Allemagne.

 

Partir ou rester ?

Ce n’est pas l’espoir trompeur qui fait hésiter Klemperer. « Je m’attends vraiment à ce qu’un jour ou l’autre on mette le feu à notre petite maison, écrit-il durant l’été 1936, et qu’on vienne m’assommer. » Il sait que ses amis et voisins juifs s’ajouteront à la liste des morts, et il note même l’estimation juste d’un ami – « six à sept millions ». Après avoir eu maille à partir avec la Gestapo, sa femme et lui sont « tourmentés par la question de partir ou rester. Partir trop tôt, rester trop tard ? Aller là où nous n’avons rien… ». En janvier 1941 encore, il entretient des fantasmes de fuite vers la liberté en Amérique. « Mais je vais avoir 60 ans et mon cœur se rebelle chaque jour. » Cet été-là, l’émigration des Juifs sera interdite une fois pour toutes et Klemperer acceptera presque avec soulagement la fermeture définitive de la porte. « Tant que la guerre continue, écrit-il, nous ne pouvons plus partir, après la guerre nous n’en aurons plus besoin, d’une manière ou d’une autre, morts ou vifs. »

En l’observant froidement à soixante ans de distance, éloigné aussi par l’océan, la langue, l’identité ethnique et le tempérament, je trouve pervers et inexplicable, irritant même, ce rejet obstiné du départ. Difficile de s’empêcher de penser qu’un homme qui ignore tant d’avertissements mérite son sort. Mais refuser d’être mis à l’écart est aussi une forme d’héroïsme, et rester a permis à Klemperer de laisser une œuvre de témoignage unique, d’une force rare, sur l’épisode le plus sombre de l’histoire de l’humanité. Tout le monde sait à peu près ce qui est arrivé aux Juifs d’Europe – abattus ou tabassés à mort quand l’envie en prenait à la Gestapo, fusillés au bord de fosses communes en Russie, convoyés dans des wagons à bestiaux vers les camps d’extermination de Pologne – mais Klemperer nous donne à voir autre chose : le lent et atroce étranglement des Juifs, isolés du monde et les uns des autres, privés d’espoir, réduits à la mendicité, et surtout cruellement et injustement martyrisés jusqu’à ce que la faim, le suicide ou le gaz mettent un terme au supplice. Car le péché fondamental des nazis ne fut pas seulement le meurtre à une échelle sans précédent, mais la persécution systématique d’une catégorie d’êtres humains, à laquelle d’autres peuples – et en aucun cas les seuls Allemands – furent obligés d’assister malgré eux, sans rien faire, en profitant chichement, et devant vivre après cela avec le fardeau de la complicité et du silence. Les mille huit cents pages de Klemperer ne sont jamais ennuyeuses, malgré les répétitions. Elles ne se lisent pas pour autant rapidement, ni facilement, et je n’ai pas réussi à en ingurgiter plus de trente par jour. Mais ces pages donnent vie à ce qui s’est passé comme aucun répertoire des horreurs ne pourrait seulement commencer de le faire. « Tout ce que vous écrivez, c’est connu », proteste un ami alors que la guerre en a encore pour un an. « Et les grandes choses, Kiev, Minsk, etc., vous ne les connaissez pas. » Il voulait dire les batailles cruciales, les décisions en haut lieu.

« Ce ne sont pas les grandes choses qui importent, lui répond Klemperer, mais la tyrannie au jour le jour que l’on va oublier. Mille piqûres de moustiques sont pires qu’un coup sur la tête. J’observe, je note les piqûres de moustiques. »

C’est ça mais ce n’est pas tout. Car ce qu’il fait, c’est rendre vivant un groupe de personnes, et montrer comment ces individus parfaitement ordinaires, ces vieilles dames amatrices de canaris et ces messieurs férus de discussions philosophiques, ces veuves et ces jeunes femmes en quête de mari, ont été arrachés à l’existence qu’ils avaient avant Hitler et ajoutés à la liste des six millions. Aucune des piqûres de moustiques consignées par Klemperer n’est mineure ou simplement urticante, toutes pénètrent en profondeur, à commencer par l’exclusion des Juifs de la fonction publique. La perte de son emploi, le port de l’étoile et l’interdiction de fréquenter les jardins publics, voilà les seules mesures dont je me souvenais. Il y en eut beaucoup d’autres, chacune cuisante à sa manière.

Voici une liste partielle, telle que dressée par Klemperer : les Juifs sont bannis des salles de lecture des bibliothèques (octobre 1936) ; obligés de renoncer au téléphone (décembre 1936) ; contraints d’ajouter « Israel » ou « Sarah » à leur prénom (Klemperer doit donc signer « Victor Israel » – août 1938) ; réduits à faire leurs courses entre 15 et 16 heures (août 1940) ; ont interdiction de posséder une automobile (février 1941) ; « La laitière… n’a plus le droit de fournir de lait aux maisons juives » (mars 1941) ; « Un nouveau malheur : plus de tabac pour les Juifs » (août 1941) ; sont tenus de remettre aux autorités les machines à écrire (« j’en ai été profondément affecté, elle n’est guère remplaçable » – octobre 1941) ; ont interdiction d’utiliser les cabines téléphoniques (décembre 1941) ; d’acheter des fleurs (mars 1942) ; de garder des animaux domestiques (« c’est la sentence de mort pour Muschel » – leur matou – mai 1942) ; d’organiser la scolarisation des enfants juifs soit en privé soit collectivement (juillet 1942) ; d’acheter ou détenir des journaux (juillet 1942) ; d’acheter des œufs et des légumes (juillet 1942). « Pas un jour sans un nouveau décret contre les Juifs », résume Klemperer.

 

« Un abattoir travaillant vite »

Mais cela ne s’est pas arrêté là. On a successivement interdit aux Juifs d’exercer leur métier, d’emprunter les transports publics, de fréquenter non seulement les parcs mais les rues alentour, les restaurants, les théâtres et les cinémas, de sortir après 21 heures. Ces étapes ont été progressivement accompagnées, puis finalement remplacées, par un programme de meurtre organisé : pour les Juifs de Dresde, la déportation vers Theresienstadt, un camp de transit sur la route d’Auschwitz, « qui semble être un abattoir travaillant vite », note Klemperer en octobre 1942.

On croise de nombreux morts dans ce journal, mais toujours en coulisse, souvent par suicide. Un cas emblématique est l’ami Moral, un juge de district qui pense que la guerre engendrera un pogrom général et l’extermination des Juifs, « proprement raflés et plaqués contre le mur des casernes ». Il apparaît fréquemment en 1938 et 1939, toujours inquiet, sombre, seul, craintif. En juin 1939, Klemperer le décrit « totalement déprimé et affolé, caressant des idées de suicide, et venant chercher la consolation chez nous comme un enfant ». Quelques semaines après le déclenchement de la guerre en septembre 1939, le professeur passe un samedi après-midi épuisant à le convaincre de ne pas mettre fin à ses jours. Deux semaines plus tard, Moral se tue. En mai 1940, obligé d’abandonner la maison de Dölzschen pour un petit appartement dans une « maison de Juifs (4) » à Dresde et abattu par les victoires éclairs d’Hitler à l’ouest, Klemperer avoue : « Cent fois par jour, j’envie Moral. »

À l’orée de la troisième année de guerre, les Juifs vivent dans un état de terreur permanente, appréhendent les descentes de la Gestapo, qui signifient malheurs et hurlements, être malmené et prendre des coups, tiroirs renversés, vaisselle cassée, vol du moindre objet de valeur ou des denrées alimentaires. « On en est là maintenant, c’est devenu la règle, le lendemain d’une perquisition : suicides », écrit Klemperer en avril 1942.

Il y a aussi les arrestations : pour possession d’objets interdits, violation du black-out, détention de réserves alimentaires, non-respect du couvre-feu, manquement au port de l’étoile jaune, écoute des radios ennemies, diffusion de rumeurs. Ou pour rien du tout. « Le plus terrible pour moi, confie une femme, ce sont les gens qui me disent toujours : “Mais votre mari doit bien avoir fait quelque chose, ils ne tuent pas quelqu’un comme ça sans raison !” »

Un à un, les hommes disparaissent des « maisons de Juifs ». Ernst Kreidl est convoqué au quartier général de la Gestapo le matin du 19 novembre 1941. Il n’en reviendra pas. Des mois passent sans aucune information sur son sort ni même sur les charges retenues contre lui. Enfin, en avril 1942, « quelque chose de nouveau. Au bout de cinq mois, un signe de vie d’Ernst Kreidl : une carte de Buchenwald. Joie poignante ». Six semaines plus tard arrive l’annonce de sa mort, « abattu au cours d’une tentative d’évasion ». Presque au même moment, l’ami de Kreidl, Friedheim, est arrêté ; il tient une semaine. Un premier rapport prétend qu’il est mort d’une crise cardiaque ; un second qu’il s’est pendu dans sa cellule. Des urnes contenant les cendres des deux hommes sont expédiées à la « maison de Juifs », et placées côte à côte sur un manteau de cheminée. « Il m’est pénible de voir le banc vide dans le jardin sous ma fenêtre, note Klemperer. Tout l’été dernier, Ernst Kreidl et le Dr Freidheim sont venus s’y asseoir des centaines de fois pour discuter ensemble. Kreidl a été exécuté et Freidheim est “mort” en prison. » Être arrêté pour n’importe quel crime, aussi insignifiant soit-il, valait sentence de mort. « Personne ne revient, littéralement personne. » Qui vit et qui trépasse semble parfaitement arbitraire. En une seule année, cinq des six hommes de la « maison de Juifs » ont rejoint les six millions. « Ils sont si nombreux à tomber autour de moi et je suis toujours vivant, écrit Klemperer. Peut-être m’est-il après tout donné de survivre pour témoigner. »

 

De menus actes d’héroïsme

Et ce dont il témoigne, ce n’est pas seulement la souffrance, mais aussi l’héroïsme, toujours à petite et humaine échelle : supporter quand il semble impossible de poursuivre, partager quand il n’y a presque rien, offrir encouragement et espoir, refuser d’abandonner. Klemperer lui-même sait que la découverte de son journal par la Gestapo signifierait la mort, mais il continue d’écrire ; Eva sait qu’il est dangereux de transporter les feuillets manuscrits à travers la ville jusqu’à la maison d’une amie pour les cacher, mais elle fait le voyage chaque semaine ou tous les quinze jours ; l’amie, Annemarie Köhler, une « Aryenne », sait qu’elle encourt l’arrestation pour avoir dissimulé ces notes, mais elle le fait quand même. L’une des grandes surprises du journal de Klemperer est la fréquence avec laquelle il consigne les menus actes d’héroïsme de la part d’Allemands ordinaires – saluer des Juifs dans la rue, leur rendre visite à domicile, leur donner des coupons de rationnement pour acheter du pain, les aider à porter des pommes de terre, leur glisser un petit quelque chose en plus à l’épicerie, murmurer un mot gentil. Il ne s’imagine pas pour autant que l’Allemagne elle-même ne soit pas en partie responsable de l’antisémitisme nazi. « Le national-socialisme est une excroissance allemande », écrit-il – le produit d’une « nation de rêveurs et de pédants, d’une obsession maladive de la cohérence et du culte de l’organisation. Même la cruauté, même le meurtre sont organisés ici ».

Mais la cruauté que Klemperer décrit émane presque entièrement d’institutions comme la Gestapo et la SS, dont c’est à la fois la philosophie et la discipline. « Je suis allemand, écrit-il, et j’attends que les Allemands reviennent ; ils doivent se terrer quelque part. » Mais, son propre témoignage l’atteste : les Allemands qu’il cherche n’ont jamais cessé d’être là – impuissants, mais néanmoins doués d’un savoir-vivre et d’une humanité simple. Malgré les « cruautés toujours nouvelles de la Gestapo, note Klemperer en juin 1942, pas un jour ne se passe maintenant sans qu’on n’entende d’un côté ou de l’autre : “Tel ou tel Aryen m’a dit : ‘Tenez bon – il y a le feu partout, à l’intérieur et au front.’” » Voir quelqu’un porter l’étoile, lui dit un chauffeur de bus, « c’est la possibilité de parler sans détour, pour une fois ! » Même un officier de la Gestapo murmure à une voisine âgée de Klemperer, qui a ordre de se présenter au quartier général : « Un bon conseil : demain matin, n’y allez pas ! »

Il n’est pas facile de faire la part des choses à la lecture de ces faits. Klemperer consigne aussi des incidents, quand on lui crie dessus dans la rue, qu’on le traite de parasite, qu’il est ridiculisé par un groupe de la Jeunesse hitlérienne. Mais il range les authentiques antisémites avec les vrais croyants en Hitler et en la victoire finale : « Je pense que pour un croyant… il doit bien y avoir aujourd’hui [mars 1942] cinquante incroyants. Et c’est aussi la proportion de ceux qui… nous insultent par rapport à ceux qui nous adressent des signes de sympathie. »

L’Allemand ordinaire en qui il finit par avoir le plus confiance est un certain Richter, le « gérant » officiel de la maison de Dölzschen, qu’il a été obligé de louer à un « Aryen ». Klemperer subit de plus en plus de pressions pour vendre la villa à prix bradé, mais Richter l’aide à se faufiler dans le maquis de la réglementation. C’est lui qui rapporte l’affirmation d’un officier de la Gestapo selon qui « la race entière allait être exterminée ». En mai 1942, Klemperer confie à Richter tout ce qu’ils ont subi. « Il était épouvanté. Il répétait sans cesse : “Cette bestialité”, “ce sadisme !”… Le peuple n’est quasiment pas au courant des cruautés infligées aux Juifs. » En septembre, ils ont une nouvelle conversation. Le gérant confie : « 90 % des Allemands savent que la victoire est impossible. » Klemperer décline gentiment une offre de savon à raser – être pris en possession de produits interdits signifie la mort. Richter, malgré toute sa compassion humaine, est tout aussi effrayé et prudent : « Je devrais prendre strictement mes distances avec vous. » Klemperer : « Bien entendu, vous avez une femme et un enfant, vous êtes parfaitement innocent. » Réponse : « Personne n’est innocent en Allemagne. Pourquoi avons-nous toléré ce régime si longtemps ? »

Début 1943, ils se rencontrent à nouveau. Le gérant l’informe qu’un coup d’État va prochainement renverser le gouvernement. « Où irez-vous ? demande-t-il à Klemperer. Vous devrez aussitôt aller à la campagne… Il se pourrait que cela tourne au carnage. » Le professeur est sceptique à l’idée de fuir mais Richter insiste ; il lui propose une maison près d’une voie de chemin de fer, à une quinzaine de kilomètres, à l’extérieur de la ville. Bien sûr, il n’y a pas de coup. Et Richter finit par être arrêté. On ne sait pas bien si son crime fut d’avoir joué un rôle dans quelque complot contre l’État, ou d’avoir simplement été « trop gentil avec les Juifs ». En mai 1944, Klemperer entend dire qu’il a été incarcéré à Buchenwald. Il n’en sera plus jamais question dans le journal et son sort – comme son prénom, que Klemperer a négligé de noter – n’est pas connu.

Ce n’est pas sa bienveillance qui fut le plus beau cadeau de Richter à Klemperer ; mais l’idée que, au bon moment, il lui faudrait filer – fuir, se cacher. Quelque chose dans le caractère de Klemperer rendait la chose presque impensable. Même dans les premières années du régime, il ne lui traverse jamais l’esprit qu’il est capable de protestation et de résistance, et si l’on en juge par son journal, cela n’a guère traversé l’esprit de qui que ce soit d’autre non plus. Jusqu’à un stade très avancé de la guerre, le sujet n’est jamais évoqué. Des années d’oppression, de souffrance et de péril croissants ont transformé Klemperer en fataliste : il se peut qu’il vive, il se peut qu’il meure, il n’est pas en son pouvoir d’en décider. Un jour, il consigne la remarque d’un homme qui « se sent comme un veau à l’abattoir, assistant au massacre des autres veaux, en attendant son tour ». Et ajoute : « Cet homme a raison. » Les Juifs mariés à des Allemands sont comme « Ulysse dans l’antre de Polyphème : “Toi, je te dévorerai en dernier.” Sauf qu’aucun de nous ne peut jouer le rôle d’Ulysse. Le secours doit venir de l’extérieur ».

En mars 1944, une amie demande à Klemperer s’il sait où se cacher « quand le moment sera venu ». Eva suggère qu’il pourrait se faire passer pour un Allemand pendant un jour ou deux, mais elle répond : « Impossible, il ne faut pas qu’il se montre, on le remarquerait aussitôt. » Klemperer est accablé quand elle explique : « Après toutes ces années de persécution, monsieur le professeur a l’air d’un chien battu. » Le diariste est d’accord : « Je marche courbé, j’ai les mains qui tremblent, et je perds le souffle à la moindre émotion. »

Tous les Juifs allemands ne se sentaient pas aussi impuissants. Certains se sont cachés, même à Berlin, et ont survécu à la guerre. D’autres se sont forgé une nouvelle identité en se faisant passer pour allemands. Klemperer fut pendant longtemps incapable d’imaginer une chose pareille, encore moins de la mettre en œuvre, mais le conseil de Richter est resté gravé dans son esprit et le jour vint enfin pour lui de se débarrasser de la passivité servile du chien battu en cessant de s’en remettre au destin.

Nous sommes en février 1945. Le mardi 13, Klemperer est convoqué au bureau de la Communauté juive pour se voir assigner la tâche pénible de porter des ordonnances de déportation aux quatre coins de la ville. L’explication officielle est « le service du travail à l’extérieur », mais les très vieux et les très jeunes figurent aussi sur la liste. Tout le monde comprend que ce n’est pas du travail que les nazis réservent à ceux qui doivent se présenter très tôt le vendredi matin avec un bagage à main et des provisions pour deux ou trois jours de voyage. Les visages horrifiés, les protestations paniquées, la réticence à signer le reçu tendu par Klemperer disent clairement que tous savent ce qui les attend.

« Encore plus pitoyable, le cas Bitter-wolf dans la Struvestrasse. Là aussi une pauvre maison ; je m’évertuais à déchiffrer en vain les noms dans l’entrée, lorsqu’une jeune femme blonde au nez retroussé est arrivée avec une mignonne petite fille, visiblement en bonne santé, d’environ 4 ans. Je lui ai demandé si une Frau Bitterwolf habitait ici. C’était elle-même. Je lui ai dit que j’avais une mauvaise nouvelle pour elle. Elle a lu le papier, a répété à plusieurs reprises toute décontenancée : “Mais ma petite fille, que va-t-elle devenir ?”, puis elle a signé calmement avec un crayon. Pendant ce temps, l’enfant se poussait contre moi en me tendant son ours en peluche et en disant avec une joie radieuse : “Regarde, regarde ! C’est mon petit ours, mon petit ours !” Puis la femme a monté l’escalier avec l’enfant sans dire un mot. Tout de suite après, je l’ai entendue sangloter. »

 

L’hypothèse la plus sombre

De retour au bureau de la Communauté juive ce soir-là, après avoir porté ses dizaines de feuilles, Klemperer écoute son ami Waldmann (pas de prénom) « développer avec une grande certitude l’hypothèse la plus sombre. Pourquoi emmène-t-on les enfants juifs ? Lisl Eisenmann [11 ans] n’est tout de même pas en âge de travailler. Pourquoi Ulla Jacobi doit-elle partir seule – son père est encore considéré comme indispensable en tant qu’administrateur du cimetière. Il y a des intentions de meurtre là-derrière. Et nous qui restons, “nous n’avons qu’un sursis d’environ huit jours. Puis on viendra nous tirer de nos lits à 6 heures du matin. Et nous finirons exactement comme les autres”. »

Le journal ne dit pas comment les autres ont fini, mais le destin a voulu qu’ils jouissent de la même chance – ni plus ni moins – que Klemperer lui-même. Cette excellence de l’organisation et de l’attention au détail qui a tué presque tous les Juifs de Dresde est suspendue deux heures après la sombre prédiction de Waldmann par ce qu’on ne peut que qualifier d’intervention divine : le bombardement allié qui détruisit la ville. Ce fut l’un des événements réellement terrifiants de la guerre, qui n’eut d’égal que la destruction de Hambourg, Tokyo, Hiroshima, Nagasaki et l’Holocauste lui-même. Le centre de la ville fut démoli par de puissantes bombes conventionnelles, puis embrasé par des bombes incendiaires qui provoquèrent une énorme conflagration conduisant à une tempête de feu – un incendie d’une telle intensité qu’il aspire l’air ambiant et engendre son propre système de vents, semblables à ceux d’un ouragan. De vastes secteurs de la ville furent entièrement détruits et des dizaines de milliers de personnes sont mortes dans les explosions et dans les flammes, ou périrent à cause d’une chaleur si intense que de la graisse humaine fondue coulait dans les caniveaux.

Mais l’horreur infligée à la ville a épargné Klemperer et sa femme. Séparés dans la confusion et la fumée, échappant de justesse à une succession ininterrompue de dangers pendant cette longue nuit, la chance les réunit. « Quelqu’un m’a appelé : Eva était assise là, saine et sauve, dans son manteau de fourrure sur sa valise. » Elle lui raconte qu’elle a essayé d’allumer une cigarette à quelque chose qui se consumait par terre, avant de réaliser que c’était un cadavre. Tirant leurs valises, ils commencent de se frayer un chemin à travers la ville détruite. Leur propre maison est en ruine. En tant que Juifs, ils n’ont pas le droit d’entrer dans les parcs, les bâtiments publics, certaines rues et certains quartiers. Pendant la nuit, Klemperer s’était enveloppé dans une couverture qui dissimulait son étoile : à présent, il comprend qu’il lui faut s’en débarrasser. « Sur ce, Eva arracha avec un petit canif de poche l’étoile de mon manteau. » Ce moment, consigné si platement, représente d’une certaine manière la victoire de la volonté de survie. Rabaissé pendant une dizaine d’années, vivant quotidiennement dans la terreur, résigné à son destin, Klemperer reconquiert par cet acte simple son autonomie fondamentale d’être humain.

Durant les derniers mois de guerre, lui et sa femme vont vers l’ouest à pied, en charrette, parfois en train, pour s’arrêter dans un village des environs de Munich, où ils sont enfin rejoints par les troupes américaines. Pendant cette fuite, Klemperer n’avoue son identité à personne. La paix revenue, les Allemands ordinaires semblent se défaire des années nazies avec soulagement et une sorte d’incompréhension muette. « Le IIIe Reich est déjà presque oublié, tout le monde y était opposé, s’y était “toujours” opposé. » Klemperer ne sait pas bien quoi faire de cela. Pendant des années, il a noté d’incessants petits actes de considération et de gentillesse. Il est convaincu qu’il y avait dans l’oppression des Juifs quelque chose de spécifiquement allemand ; mais il n’a jamais pensé que les sévices étaient l’expression d’un sentiment authentiquement populaire. Klemperer rapporte ces propos d’une femme : « Qu’est-ce que c’est, la “Gestapo” ? Je n’ai jamais entendu ce mot. » Et il se demande : « Est-ce une véritable ignorance ? » Il n’a pas la réponse. Si un Allemand avait écrit quoi que ce soit de pareil, on lui aurait immédiatement reproché ce plaidoyer malhonnête, mais Klemperer est un témoin à prendre au sérieux. Trois jours seulement avant la fin officielle de la guerre, il écrit : « Malgré Versailles, le chômage et l’antisémitisme profondément enraciné, la question de savoir comment l’hitlérisme a pu s’imposer devient pour moi de plus en plus mystérieuse. »

Ce n’est pas plus facile à expliquer aujourd’hui. La force de ce livre vient en partie de son incapacité déclarée à comprendre ce qui a déclenché le cataclysme. Le diariste ne semble pas non plus s’inquiéter outre mesure de cet échec de la théorie. C’est le fait nazi qui intéresse Klemperer. Il avait consigné sa vie pendant des années et vite compris que cette chronique elle-même serait sa contribution à la compréhension de la période.

Cet ouvrage sait nous raconter ce qu’ont vécu les Juifs allemands ; l’expérience de Klemperer fut typique en tout point, sauf son issue – il a survécu. Le portrait frappant qu’il fait de ceux, nombreux, qui n’ont pas eu cette chance, son méticuleux inventaire des propos entendus dans la rue ou rapportés par d’autres, le récit de son propre avilissement alors qu’il est privé de chacun de ses droits et libertés, sa prise de conscience croissante de l’énormité de ce qui arrive aux Juifs d’Europe, son refus d’omettre le moindre geste de courage ou de générosité, sa découverte qu’il est un Juif après tout, le soin qu’il met à remarquer les privations de la guerre quand la nourriture, le fioul et les vêtements sont d’abord rationnés puis disparaissent : ces observations préservent ce qui peut si facilement se perdre – la sensation de ce qui s’est produit. Pour cela seul, son livre ne sera jamais oublié.

 

L’extermination des canaris juifs

Une bonne part de ce que les Juifs de Dresde ont enduré n’est pas condamnable parce que c’était douloureux, mais parce qu’ils furent choisis pour cela. À partir du premier jour de la guerre, la plupart des produits de luxe et toutes les denrées de base se sont raréfiés, mais ces privations ont touché d’abord et plus durement les Juifs – parce qu’ils étaient juifs. Leur massacre effectif ne fut que l’ultime et inévitable étape d’un processus qui avait commencé en les définissant, et non plus simplement en les décrivant, comme Juifs. Klemperer cite un Allemand qui demande : « Que diable signifie “non aryen” ? » Cela a fini par signifier un homme exclu ; de la protection de la loi, d’abord ; puis de la famille humaine. Le 22 mai 1942, Frau Elsa Kreidl apprend que son mari Ernst a été tué à Buchenwald. Une semaine plus tard, sa belle-sœur doit porter son canari dans un lieu d’extermination central – pas d’animaux domestiques pour les Juifs. Il est en outre interdit de donner l’oiseau à quelqu’un d’autre et illégal de le tuer chez soi : ce devait être fait par les autorités. On exigeait ainsi de Frau Kreidl qu’elle porte le canari dans sa cage jusqu’à l’autre bout de la ville à pied – pas de Juifs dans les transports en commun. Le mari d’une Frau Kreidl et le canari de l’autre Frau Kreidl furent tués pour la même raison – parce que les Kreidl étaient juifs. Notre meilleure compréhension des droits de l’homme est née de l’exemple atroce de l’Holocauste, quand les Juifs cessèrent d’avoir des droits parce qu’ils cessèrent d’être des hommes.

La guerre finie, Klemperer et sa femme sont rentrés chez eux à pied. Des 4 675 Juifs qui vivaient à Dresde en 1933, des 1 265 qui restaient à la fin de 1941 et des 198 encore là en février 1945, seule une poignée a survécu à la guerre. Toujours aussi entêté, refusant d’envisager ce que serait la vie dans l’Allemagne de l’Est occupée par la Russie, résolu à reprendre le fil rompu de sa vie exactement là où il l’avait laissé, Klemperer est revenu dans la maison de Dölzschen. Il a vécu là quinze ans encore, et s’est même remarié après la mort d’Eva [en 1951]. Sa seconde épouse a transcrit son journal à partir des morceaux de papier sur lesquels il l’avait consigné ; la chute du pouvoir communiste en 1989 a enfin rendu possible sa publication. Angoissé et pessimiste jusqu’à la fin, il ne sut jamais qu’il avait écrit un livre aussi grand que tous ceux qu’il avait lus.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 21 septembre 2000. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

 

« Je promène mes yeux absents sur la carte de notre pays »

12 octobre 1938 – Chacun de nous ne peut qu’être horrifié en cherchant nos plus belles contrées sur la nouvelle carte de notre pays mutilé. Ils nous ont si bien dépouillés que, bientôt, il ne restera de notre ravissante patrie que Prague et ses environs.

Je pense aux gens que je connais et j’ai du mal à réaliser que leurs maisons doivent, pour la plupart, être passées aux mains du Reich allemand. J’ai le cœur serré en lisant le nom de nos villes occupées. Nous avons toujours été tellement fiers de notre eský Krumlov (1), si pittoresque avec son charme médiéval. Nous l’étions tout autant de Znojmo et de sa campagne légendaire. Et que dire de Píbor, de Duchcov (2)… […]

Ils nous ont aussi pris Litomice, Beclav, Trutnov, Liberec, eská Lípa, Ústínad Labem, Most, Polika, Svitavy, Prachatice (3). Et puis Horšv Týn, avec tante Anna. Elle est morte sous la Première République tchécoslovaque. Elle sera enterrée sous le IIIe Reich.

Ils nous ont également enlevé Dín, notre Suisse tchéco-saxonne. Même Žatec, grande productrice de houblon pour les brasseries Plzeský Prazdroj, ils l’ont arrachée à notre patrie. Plze est devenue une ville frontalière, tout comme Litomyšl, Litovel, Náchod et eská Tebová.

Je promène mes yeux absents sur la carte de notre pays. Je l’ai dépliée à ma gauche, sur la table. À droite, j’ai posé un vieux journal citant deux promesses d’hommes d’État français – nos « alliés ». La première : « Les engagements de la France à l’égard de la Tchécoslovaquie sont inéluctables et sacrés. » Une phrase de Daladier, datant du 12 juillet 1938. La seconde : « La France restera fidèle au pacte et aux traités qu’elle a conclus. Elle restera fidèle aux engagements qu’elle a pris. » Voilà ce qu’avait annoncé l’homme d’État français Georges Bonnet, cité par l’hebdomadaire parisien Le Populaire.


 

25 octobre 1938

D’après ce qu’on peut lire dans les journaux, entendre à la radio et tout autour de nous, quelque chose est en train de bouger dans notre pays. Les larmes de notre peuple ont séché. Une volonté farouche de s’adapter à la réalité et au diktat a durci les visages. […]

Notre peuple avait sombré en moins d’un mois sous les coups terribles du destin, mais il commence déjà à relever la tête, ayant pris conscience que le pays a besoin de lui. Il a mis sa force physique dans le travail, pour redresser l’économie, venir à bout du chômage et enrayer la déchéance morale de la jeunesse. Les esprits, eux, se sont mobilisés pour planifier la reconstruction. La tâche est délicate. Il suffit de constater comme tout a changé chez nous : nos exploitations agricoles ont été déplacées, notre industrie pillée, les voies de chemin de fer coupées, et puis il y a les échanges de populations dans les zones frontalières entre Tchèques et Allemands, l’aide aux réfugiés de ces régions, sans compter la nécessité d’établir de nouvelles institutions, de nouvelles lois… Ceci exige l’intervention d’un guide, d’une intelligence supérieure.

Aujourd’hui, les leaders sont ceux que Dieu a dotés d’un don pour l’organisation et de hauteur d’esprit. Car l’idée de clivage a disparu avec l’ancienne époque. Il n’y a plus de place pour cela. Il n’est pas rare désormais de voir un communiste et un militant de droite discuter ensemble de la situation du pays. Ce ne sont pas des débats hargneux, de ceux qui auraient mené auparavant à des débordements politiques. Non. Il n’y a plus d’hommes de gauche ni d’hommes de droite. Mais des Tchèques et d’autres Tchèques. […]

Alors que Prague se remet péniblement en marche, des lettres envoyées d’autres régions, comme celle de ma mère que j’ai reçue hier, sont là pour nous rappeler que le volcan qui s’est réveillé pour s’acharner sur notre nation en septembre ne s’est pas rendormi.

Košice (4), où maman habite avec la famille de Zdenka [sa sœur], se situe dans une autre zone sensible, celle de la frontière slovaquo-hongroise. La lettre que maman nous a envoyée, à Dalibor et à moi, est datée du 22 octobre.

Elle écrit : « Votre lettre est arrivée avant-hier, au moment où nous allions le plus mal, et elle nous a donc été d’un grand réconfort. On venait en effet de dire au gendre Písecký, à son travail, de faire du rangement dans les documents administratifs, parce qu’un ordre d’évacuation pouvait tomber à tout moment. Nous étions convaincus que nous allions devoir venir habiter chez vous, à Prague, avec Zdenka et Jeníek, tandis que le gendre serait contraint d’aller travailler ailleurs. Nous avions déjà tout emballé à la maison, ce que nous voulions emporter avec nous et ce que nous avions l’intention de confier à nos voisins hongrois.

La voisine de Písecký avait promis de louer la maison et de garder un œil dessus, mais comme elle est gouvernante chez un Juif, ils n’auraient peut-être pas pu rester là longtemps, eux non plus.

Ainsi donc, en proie à une inquiétude constante, nous passions notre temps à déballer et remballer ce dont nous avions besoin. Et l’espoir n’est revenu qu’hier, en entendant à la radio que Košice ne devrait pas tomber. Vous ne pouvez pas imaginer quel fut notre soulagement ! Dire que nous aurions pu tout perdre… »

Soudain m’est venue à l’esprit l’image de cette réfugiée, arrivée à la gare Wilson de Prague un violon dans une main, son petit garçon agrippé à l’autre.

Maman écrit ensuite : « Les familles de militaires avaient déjà été évacuées. Le tribunal régional avait aussi reçu l’ordre de déménager ; mais, hier, ils sont revenus dessus. Nous autres avions dû faire l’inventaire de nos biens, puis demander une certification au notaire. Tout cela en cas de perte et de demande de dédommagement. Je vous précise tout cela pour que vous sachiez à quoi ressemble une évacuation. » En lisant la lettre de maman, je me suis souvenue avoir lu dans le journal que la crainte d’une annexion de Košice par la Hongrie était sans fondement. Mais après celles tout aussi inattendues de Polika, P  íbor et Beclav, nous ne pouvons plus rien croire ni personne.

Si seulement, pensai-je encore, toutes les évacuations pouvaient se passer comme ce que maman décrit… Mais c’est loin d’être le cas. J’ai vu tellement de désespoir sur le visage de tous ceux qui, n’ayant pu préparer leur fuite, débarquaient à Prague sans avoir nulle part où aller, ni rien de vraiment utile ou précieux dans leurs bagages. Certains avaient un tablier, par exemple. Ou, comme la belle-sœur de Fabiánova, un livre de recettes. J’ai même vu un homme transporter un pneu. Mais cela ne faisait rire personne. C’est juste que, dans la précipitation et la confusion du départ, ces gens avaient oublié les plus élémentaires objets du quotidien. Voilà pourquoi on organise dans tout Prague des collectes pour leur venir en aide.

Lors de la mobilisation, quand il semblait que Prague aussi serait évacuée, Dalibor lui-même avait perdu toute notion de la valeur des choses. Dans la valise que nous avions préparée et qui attendait dans le vestibule, il avait mis une tasse en fer-blanc et un vieux cintre tout tordu. Alors quand, avec madame Fabiánova, nous avions examiné son contenu (madame Fabiánova voulait savoir ce que nous avions préparé avec Dalibor pour s’en inspirer), nous n’avions pu nous empêcher d’éclater de rire. Pourtant, à ce moment-là, nos larmes étaient loin d’avoir eu le temps de sécher : nous venions d’apprendre qu’à deux heures, dans la nuit du 20 au 21 septembre, les ambassadeurs français et anglais avaient fait irruption dans l’appartement de notre président pour lui faire signer un document. Bien sûr, nous ne savions pas encore de quoi il s’agissait, mais nous pressentions qu’il n’y avait là rien de bon (5). Les affaires convenables et justes, on s’en occupe en plein jour.


 

27 octobre 1938

Tout le monde ne parle plus que de « réorientation ». Ou, parfois, de « changement ». Même les éditions Melantrich, pilier de notre ancienne République, en appellent dans leurs journaux à une transformation et à une révision de notre organisation politique.

Il y a peu, toute la presse soutenait l’amitié de notre pays pour la France. Et, soudain, elle essaie d’attirer notre attention sur de nouveaux éléments : par exemple, Hitler vivrait uniquement grâce aux bénéfices de Mein Kampf ; il n’accepterait aucun des privilèges qui lui sont offerts ; et on prétend même que, grâce à lui, les droits des animaux progressent…

Ces derniers temps, tout se fait au coup par coup, et le combat pour la survie de notre nation exige un changement de régime.

Les pays démocratiques baissent la tête devant la dictature et lui apportent des agneaux à sacrifier. La démocratie nous a menés dans une impasse. Ses mots d’ordre se sont avérés n’être qu’un leurre et nous, nous les avons suivis aveuglément pendant vingt ans.


 

[Passage non daté]

Prague est loin des frontières. Notre capitale n’est donc pas directement exposée aux chocs et ne constate les blessures infligées à notre pays que sur les cartes exposées dans les vitrines et publiées dans les journaux. Ou encore quand elle voit affluer vers ses gares ces files interminables de réfugiés. Il n’est pas rare de voir des femmes venues de la campagne entourées de Pragois désireux d’égayer, ne serait-ce que par un mot gentil, leur cruel destin.

Celle-ci pleure la ferme qu’elle a dû abandonner et ses vaches laissées à leur faim et à leur soif. Elles doivent meugler à la mort, la tête tournée vers la porte, incapables de comprendre pourquoi leur maîtresse ne vient pas leur donner à boire… Le chien-loup que cette femme tient en laisse est tout ce qu’elle a pu sauver dans sa fuite. L’animal regarde avec étonnement les inconnus massés tout autour. Habituées au silence et à la solitude de la forêt profonde de Šumava (6), ses oreilles se dressent craintivement dès que retentit un bruit inconnu. À voir ses yeux sages, loyaux, écarquillés par le trouble, et tellement humains, on comprend immédiatement pourquoi cette femme a préféré faire le deuil de tout ce qu’elle possédait plutôt que de se séparer de son chien. Mon regard est happé par les yeux de cette brave bête. Dans ses rétines se reflètent la peur et les passants. Une question muette. Mais où sa maîtresse l’avait-elle donc amené ? Il ne se plaît pas ici. Il se frotte contre le genou de la femme. « Que sont, demande son regard angoissé, ces gouttes tièdes qui tombent des yeux de ces gens sur mon pelage ? » […]

À Prague, les fenêtres des immeubles ont presque retrouvé leur aspect normal, même si, aux endroits où l’on a peiné pour arracher le papier qui recouvrait les vitres, on peut encore voir les traces de colle. Nous avons tous les ongles cassés d’avoir tant gratté.

Les buffets et garde-manger sont remplis de boîtes de conserve, de riz, d’allumettes et de bougies. Il n’y a pas de place pour le sel, ni même pour les assiettes. Des affiches placardées dans les immeubles somment chaque foyer de faire des réserves. Cela nous a coûté nos dernières couronnes. Nous avons aussi dû acheter des ampoules bleues à dix-huit couronnes et des lampes à pétrole au verre bleu. La trousse de secours obligatoire nous a aussi coûté très cher, tout comme les masques à gaz.

Nous avons tous perdu plusieurs kilos en quelques jours. Certains ont même cessé de manger pour économiser un peu et faire des réserves. Les journaux fourmillent de petites annonces dans lesquelles les gens demandent des boîtes de conserve en échange de tout et n’importe quoi. Des nuages noirs s’accumulent au-dessus de notre peuple… Personne ne sait ce qui va lui arriver.

Je pense au rassemblement des Sokol (7) organisé en grande pompe cet été, et pour lequel nos compatriotes de l’étranger avaient afflué à Prague ! Cela semble tellement irréel aujourd’hui ! Qui aurait pu imaginer alors qu’ils n’allaient pas tarder à prendre leurs jambes à leur cou pour fuir, terrifiés, leur propre pays ?

 

Ce texte est extrait de V samotách duše, de Jaroslava Lukavská. Il a été traduit par Caroline Vigent.

La Shoah vue par un enfant

La navette spatiale américaine Columbia allait atterrir en Floride dans seize minutes. Il était neuf heures du matin (heure locale), ce 1er février 2003. Les sept membres d’équipage avaient parlé avec la base de l’état du vaisseau quelques moments auparavant. Parmi eux, Ilan Ramon, le premier astronaute israélien, 47 ans, venait de ranger dans sa poche une petite bible et le dessin d’un enfant juif mort à Auschwitz. Lors de son entrée dans l’atmosphère, la navette se désintégra. La catastrophe permit de découvrir la tragédie du jeune Petr Ginz, un adolescent juif de Prague, qui fut l’une des victimes de l’Holocauste.

« Il y a combien de temps déjà/que j’ai vu pour la dernière fois/se coucher le soleil sur Petrin (1)…/Il y a presque un an que je suis dans ce trou/avec à peine quelques rues au lieu de tes avenues./Comme un animal sauvage enfermé dans une cave… » Ce poème fut écrit en 1942 par le jeune garçon que la catastrophe de Columbia a fait revivre, alors interné au camp de concentration de Terezin, dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Petr allait périr l’année suivante dans les chambres à gaz d’Auschwitz. Son journal intime fut exhumé en 2003, lorsque Jiri Ruzicka vit à la télévision, chez lui dans le quartier Modrany de Prague, le dessin de Petr Ginz qu’avait emporté l’astronaute. Il lui rappela immédiatement d’autres papiers découverts dans le grenier de sa maison, bien rangés dans des boîtes. C’était le journal intime du garçon, un témoignage aussi déchirant qu’ingénu sur l’extermination mise en œuvre méthodiquement par les nazis. La seule survivante de la famille, sa sœur Chava Pressburger, qui a fait sa vie en Israël, reconnut l’écriture et affirma s’être rappelé les événements qui y étaient décrits.

Dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, les Ginz vivent à Prague. Ce couple aisé s’efforce d’inculquer à ses deux enfants, Petr et Chava, le goût du sport et d’une vie saine. En été, ils nagent ; en hiver, ils skient. Ota Ginz, le père, juif, est directeur d’une entreprise textile à Prague. Marie, la mère, aryenne, est mélomane. Ils se sont rencontrés pendant un congrès de praticiens de l’espéranto et mariés le 8 mars 1927. Petr est né en 1928 ; Chava, deux ans plus tard.

Mince, dégingandé, le jeune garçon avait les cheveux châtains et les yeux bleus. Il aimait la peinture et lisait voracement tout ce qui lui tombait sous la main. Entre 8 et 14 ans, il écrivit cinq romans dont les titres trahissent son admiration pour Jules Verne (« De Prague à la Chine », « Le sage de l’Altaï », « Voyage au centre de la Terre », « Le tour du monde en une seconde » et « Le visiteur de l’époque des cavernes »). Seul le dernier est parvenu jusqu’à nous. Petr lui ajouta un épilogue qui donne le frisson : « C’est ainsi que le Congo belge se libéra de celui qui le torturait et libéra le monde de ce prétendu monstre préhistorique. Mais nous devons nous demander si n’apparaîtra pas à la surface de la terre un nouveau monstre, pire que celui-ci, qui, dominé par la méchanceté et doté des plus modernes moyens techniques, soumettra l’humanité aux plus horribles châtiments. »

Petr a tenu un journal entre septembre 1941 et août 1942. Il n’était pas écrit pour être lu ; ce sont les impressions quotidiennes d’un adolescent qui note de petites choses : la visite de ses cousins, les blagues de son ami Popper, les punitions au collège : « Ce matin, promenade ; après-midi, collège », ou un laconique « rien de spécial », dans un style très semblable à celui d’une autre adolescente, Anne Frank, disparue elle aussi dans les camps d’extermination. Petr notait tout avec le stylo incrusté que lui avait offert sa grand-mère : les parties de foot avec des boîtes de conserve, les conjugaisons des verbes latins…

Il cessa d’écrire dans ses cahiers peu avant d’être embarqué pour Terezin (selon les lois de Nuremberg, les enfants de couples mixtes devaient être envoyés dans les camps dès l’âge de 14 ans). Dans ces pages, il décrit la vie des habitants de Prague occupée par les Allemands, leurs difficultés, leurs peurs. Tout semble à peu près comme avant, sinon que l’on promulgue peu à peu de nouveaux décrets sur ce que les Juifs doivent remettre aux autorités, les endroits où ils ne peuvent plus aller, les transports qu’ils ne peuvent plus emprunter. Le 1er janvier 1942, Ginz écrit : « Ce qui est devenu maintenant totalement courant aurait été un motif de scandale en temps normal. Les Juifs, par exemple, ne peuvent pas acheter de fruits, d’oies, de volailles, de fromage, d’oignon, d’ail et beaucoup d’autres choses. On ne donne pas de carte de rationnement de tabac aux prisonniers, aux fous et aux Juifs. » Ils ne peuvent pas monter non plus dans le wagon de tête des tramways, dans les autobus et les trolleybus, ni se promener au bord du fleuve : « Maintenant tout le monde sait/qui est juif et qui est aryen/parce qu’on reconnaît le Juif à l’étoile jaune et noire./Et le Juif, une fois marqué, doit se plier aux décrets. »

 

10 millions de couronnes pour l’assassin d’Heydrich

Chaque jour, au compte-gouttes, disparaît un voisin, un parent, un ami. Certains attendent le transport, euphémisme derrière lequel se cache le départ pour les camps. Petr écrit la première note de son journal le vendredi 19 septembre 1941 : « On a imposé un signe distinctif pour les Juifs, qui est plus moins comme ça [dessin d’une étoile à six branches]. »

Peu à peu, le carnet se remplit de remarques alarmantes : « Un tas de gens ont été fusillés pour sabotage ou détention illégale d’armes… On a ordonné un nouvel inventaire des vêtements des Juifs, des meubles, des machines à coudre », ou encore : « Il est permis d’emporter 50 kilos de bagages par personne, argent, couvertures, nourriture et police d’assurance. »

Un matin, Petr assiste stupéfait à une arrestation : « Devant la taverne de la rue Vezanska il y a un fourgon et une rangée de policiers sur le trottoir. Les hommes de la Gestapo ont sorti les gens de la taverne (huit ou neuf), ils les ont poussés directement dans le fourgon, ils ont fermé les portes et les ont emmenés. » À un autre moment, il écrit : « On vient d’apprendre [il paraît] que maintenant des gens sont giflés [des Juifs, bien sûr] et nous nous arrangeons pour que l’étoile ne se voie pas… », ou : « Un Allemand m’a expulsé du tramway de façon très grossière. Il m’a dit “Heraus !” [Dehors !] et j’ai dû descendre… »

« On vient de recevoir un communiqué de la communauté juive. Ils disent que nous devons remettre, avant le 31 décembre, les harmonicas, les thermomètres, les appareils photo… » Et encore : « Il paraît que les Juifs vont même devoir donner leurs pull-overs. »

Le 1er février 1942, le dernier anniversaire qu’il passera chez lui, en famille, il note sur sa liste de cadeaux : « Un gâteau fait par maman, un cahier neuf pour prendre des notes, écorce d’orange, un mouchoir… »

Les dernières semaines avant d’être déporté, l’écriture de Petr change, le trait s’affine, devient plus nerveux. Il écoute à la radio les nouvelles de la BBC. Il invente un code secret, une écriture hiéroglyphique pour noter ce qu’il entend. C’est un jeu et un point de repère. On trouve dans son journal l’écho des rafales de l’attentat qui coûta la vie à Reinhard Heydrich, le chef des SS, le maître d’œuvre de la Solution finale (2). « Ils offrent une récompense de 10 millions de couronnes à celui qui dénoncera les auteurs de l’attentat, et si quelqu’un les connaît et ne les dénonce pas, ils fusilleront toute sa famille. » « Toutes les filles majeures du quartier de Liben ont été arrêtées, on leur a lavé les cheveux et on les a relâchées. Ils cherchent une blonde qui a gardé la bicyclette des auteurs de l’attentat. »

Le dimanche 9 août 1942, Petr Ginz écrit sa dernière note dans son journal. Elle est laconique : « Matinée à la maison. »

Au camp de concentration de Terezin, une ville fortifiée à 65 kilomètres au nord de Prague, par où passèrent plus de 140 000 Juifs, Petr se rappelle dans une sorte de journal qu’il tient là les moments qui ont précédé son arrivée. « Le 22 septembre 1942, en arrivant à la maison, j’ai dit à maman : “N’aie pas peur, je fais partie du transport.” » Et les derniers préparatifs : « J’ai emporté une bonne quantité de papier et un carnet, des lames pour découper le linoléum [ce matériel lui servait à faire des gravures], un roman pas terminé, “Le sage de l’Altaï”, et deux ou trois aquarelles à moitié déchirées. » À huit heures du soir il intégra le transport. « On m’a mis un petit pain avec du salami dans une poche. »

Seule une infime partie de ce que Petr réalisa à Terezin fut conservée. Il y peignit plus de 120 œuvres, fonda et dirigea la revue Vedem, un hebdomadaire composé par le groupe de jeunes du bloc numéro 1 du secteur L417 du camp. Il écrivit une multitude de poèmes et quelques romans. Il devint un jeune homme sérieux et réfléchi. Chava arriva à Terezin deux ans plus tard et, le 28 septembre 1944, elle vit partir son frère dans le train pour Auschwitz. « J’ai passé à Petr des tranches de pain par la petite fenêtre. J’ai encore eu le temps de lui prendre la main à travers les barreaux avant que le garde du ghetto me repousse. » Il mourut dès son arrivée, dans une chambre à gaz, et son corps fut jeté dans la fosse commune. Il avait 16 ans.

 

Cet article est paru dans El País, le 11 juin 2006. Il a été traduit par François Gaudry.

« Si Dieu existait ! »

Rutka Laskier, adolescente juive de Bedzin, en Pologne, a tenu un journal entre le 19 janvier et le 24 avril 1943. En août, elle est déportée à Auschwitz et gazée. Rendu public en 2005 par son amie Stanislawa Sapinska, le texte est à la fois une évocation atrocement lucide de la situation et un recueil de confidences d’une adolescente en train de devenir femme. Extraits.

 

Le 5 février 1943
Le cercle se resserre de plus en plus autour de nous. Le mois prochain, le ghetto sera fermé, un vrai ghetto avec des murs de pierre. En été, ce sera insupportable de rester dans cette cage grise fermée, sans voir les champs et les fleurs. L’année dernière, j’allais dans les prés, j’avais toujours plein de fleurs et cela me rappelait qu’il sera possible un jour de se promener rue Malachowski sans courir le risque de se faire envoyer en déportation. […] Mon Dieu, ô mon Dieu, que va-t-il nous arriver ? Rutka, tu as dû devenir complètement folle : tu en appelles à Dieu comme s’il existait ! La parcelle de foi que j’avais jadis s’est complètement brisée. Si Dieu existait, il ne permettrait pas que l’on jette les gens vivants dans des fours.


 

Le 6 février 1943
Quand je passe à côté d’un Allemand, tout se crispe en moi. J’ignore si c’est de peur ou de haine. Je voudrais […] tourmenter leurs femmes et leurs enfants qui ordonnent à leurs chiens-chiens de salon de nous mordre […] Voilà pour une chose. L’autre maintenant. Il me semble qu’en moi la femme s’éveille, je veux dire qu’hier, tandis que j’étais allongée dans ma baignoire et que l’eau clapotait contre ma chair, j’ai eu envie que des mains me caressent…. J’ignore ce que c’est, je n’avais jamais ressenti cela auparavant…


 

Le 8 mars 1943
Que t’arrive-t-il, Rutka ? […] Que pleures-tu ou qui pleures-tu ? […] Tu pleures la pleine liberté. Ces maisons ternes, cette peur qui marque chaque visage te dégoûtent. La peur colle ses tentacules à chacun de nous pour ne plus le lâcher.

 

« J’ai vu le cadavre d’un chien dans un arbre »

6 février 2000
Il fait froid. Nous sommes à la maison. Nous dormons emmitouflées dans plusieurs vieux manteaux. Cela fait des semaines que je n’ai pas quitté mes chaussures. Le poêle-lessiveuse chauffe à perte notre appartement sans vitres. Il crache de la vapeur, comme s’il était dehors. Nos mains sont rouges de froid, on dirait des pattes d’oie. Ce matin, je n’ai pas mal à la jambe droite. Le gros éclat a abdiqué. Fais dodo, mon petit camarade en fer !

Des soldats sont venus chez nous. Ils ont vérifié nos papiers. Ils ont inscrit les noms de tous les habitants et ont dit brutalement :

– Si des tirs proviennent de vos immeubles ou de vos jardins sur notre position, nous vous abattons tous !
– Ceux qui tiraient sont partis depuis longtemps, a répondu maman. Nos immeubles ne sont habités que par des civils épuisés par la guerre ! Il y a des vieillards, des enfants. Il n’y a pas de combattants ici !

Les soldats ne nous ont pas injuriés. Ils étaient sobres. Dès qu’ils sont arrivés, je me suis carapatée chez les grands-mères d’à côté. Je n’avais pas envie de parler avec des militaires. Ils ont noté nos coordonnées et sont aussitôt repartis.

En ce moment, les tirs n’ont lieu que de nuit. Les canons ciblent les jardins – à tout hasard ! Les obus explosent de l’autre côté de la route, en face de chez nous. La nuit, on voit une lumière vacillante derrière la fenêtre. Les palissades brûlent. Les petites maisons en bois brûlent. Mais nous n’avons droit qu’à des éclats d’obus… Pendant la journée, les snipers font joujou. Nous marchons dans la rue et eux nous font peur. Ils tirent sous nos pieds ou au-dessus de nos têtes. Ils ont crevé mon bidon alors que je rapportais de l’eau de la rue basse. J’ai paniqué, je l’ai jeté sur les rails et je me suis enfuie. Maman a juré tout haut comme un charretier. Elle est revenue et a pris le bidon. Elle a dit : « Même s’il n’en reste que la moitié, nous le rapporterons ! » C’est super ! Notre bidon s’est transformé en moulin à eau. Encore heureux qu’ils ne nous aient pas touchées aux jambes. Mais c’est dommage pour l’eau.

Lors de notre expédition, j’ai vu le cadavre d’un chien dans un arbre. Il était accroché très haut, écartelé entre les branches. Son corps était partiellement décomposé. Il ne restait plus que sa peau, d’un gris blanc, et sa triste gueule, qui contemplait les hommes de la cime de l’arbre. Au début, je me suis demandé comment il avait fait pour se retrouver là-haut : les chiens ne sont pas comme les chats… Puis j’ai compris : il avait été propulsé dans les airs par le souffle d’une explosion.

Maintenant nous n’allons plus chercher notre bois de chauffage derrière notre immeuble à trois étages. Nous prenons des planches du côté de la cour, là où se trouvent les entrées. Les murs de notre immeuble nous protègent des tireurs.

Une femme a récemment été blessée. Elle traversait le chemin en direction du jardin d’enfants blanc et vert avec un bébé dans les bras. Nous avons peur de traverser ce chemin. Mais nous n’avons rien à manger, alors nous prenons quand même le risque ! Nous traversons en courant comme des dératées et en faisant des zigzags. Puis, nous nous cachons derrière l’angle d’un immeuble et nous poursuivons notre route.

Le monde dans lequel nous errons est carbonisé et meurtri par le fer. Nous entrons dans des maisons étrangères sans portes ni fenêtres… Là-bas, nous mourons de peur ! Surtout quand nous descendons au sous-sol à la recherche de nourriture, de conserves. Nous savons que les caves sont souvent minées, et les gens sautent sur les engins en tendant la main vers un bocal de confiture ou en trébuchant sur un piège explosif. Nous tombons constamment sur des cadavres, presque toujours des personnes d’âge moyen, des femmes, des hommes en robe de chambre.

Il est difficile de trouver de quoi manger, mais il faut bien survivre. Les gens intelligents ont fait des provisions pendant les premiers mois de guerre – en automne. Mais nous, nous ne bougions pas de chez nous. Nous avons dépensé tout notre argent pour nous nourrir. Nous pensions que la guerre allait vite prendre fin… Nous espérions que nous tiendrions le coup, que nous supporterions l’épreuve ! Nous nous faisions aider par des amis – nos sauveurs. Ils nous apportaient du ravitaillement. Du pain. Nous nous nourrissions ensemble. Nous n’avons commencé à partir en « expédition » qu’après le « nettoyage (1) », après notre retour. Et, comme toujours, nous avons raté le coche ! Les produits avaient depuis longtemps été raflés par les gens affamés, les civils, et aussi ceux qui se disputaient la ville, les combattants et les militaires russes. Car tous voulaient manger ! Et si possible des produits variés…

Pendant plusieurs jours, nous n’avons pas trouvé le moindre produit alimentaire. Je mangeais de la neige en la ramassant là où elle était la plus propre. Mais, finalement, nous avons eu de la chance ! Hier, nous avons trouvé des bocaux de tomates en saumure. Nous en avons rapporté cinq entiers. J’en ai mangé un d’un coup, et j’ai eu mal à l’estomac et au foie. J’ai aussi trouvé des allumettes et un petit bocal avec un reste de café. Maman, elle, vient de dénicher de la semoule de sarrasin humide dans un sachet en cellophane. Nous ne savons pas si elle est pourrie ou non. Si ça se trouve, elle est encore comestible…

Des gens qui sont toujours bien informés ont dit en passant dans notre cour : « On a commencé à distribuer de la nourriture gratuitement ! Du thé avec du lait ! De la kacha (2) ! » Quant à savoir où se trouve ce paradis, nul ne le sait. Ils citent des quartiers de la ville complètement différents. Mais là-bas, ça pétarade sec…

Princesse Boudour (3)


 

9 février 2000
Nous sommes allées chercher de l’eau. À notre retour, nous avons trouvé des « invités » à la maison. Ils fouillaient dans nos affaires et dans notre armoire à livres. À peine sommes-nous entrées qu’ils ont fait cliqueter la culasse de leurs mitraillettes et ont demandé, crispés :

– Vous êtes qui ?
– Nous habitons ici ! Et vous, qui êtes-vous ? a demandé maman aux soldats russes.

Elle est entrée et s’est aussitôt assise. Nous étions épuisées, car le chemin avait été long. En plus, il y a toujours la queue à ce puits ! Bien évidemment, maman leur a montré ses papiers avec son enregistrement. Elle a aussi présenté son passeport et mon acte de naissance.

– On a l’impression de se trouver dans une immense prison, a-t-elle tristement plaisanté.
– Nous avons découvert une bonne bibliothèque chez vous. Nous passons régulièrement et prenons des livres ! ont simplement expliqué les soldats.

Une image de la première guerre de 1994 m’est aussitôt revenue à l’esprit : une édition de Pouchkine d’avant la révolution brûlant dans un feu de lames de parquet au beau milieu de l’appartement de grand-père. Des soldats se préparaient à manger ! À l’époque, ils faisaient du feu avec des livres directement dans les appartements, maintenant ils les lisent. « Il y a du progrès », ai-je pensé.

Ils ont continué de fouiller en notre présence, pas gênés pour un sou. Et, tout en poursuivant leurs recherches, ils ont décidé de se présenter. En fait, l’un d’eux se prénommait Sacha et l’autre a dit qu’on l’appelait « Capitaine ».

– Vous avez raison ! Il vaut mieux lire que boire de la vodka jour et nuit ! a bougonné maman à l’adresse de nos « invités ». Mais quand la porte d’entrée est fermée, il ne faut pas la défoncer ! Il vaut mieux se comporter de manière civilisée et attendre les maîtres de maison.

Maman, comme une bibliothécaire, leur a montré les étagères où étaient classés la littérature fantastique et les polars. Celles où étaient rangés les livres d’histoire, les souvenirs, les correspondances, les Mémoires, les journaux de personnages illustres…

– Venez voir ! a-t-elle dit, passionnée malgré elle. Là, nous avons classé les lectures joyeuses et divertissantes : Les Douze Chaises, d’Ilf et Petrov, là c’est Avertchenko, là c’est Kozma Proutkov… Puis elle leur a soudain proposé :
– Je vais vous donner ce qui deviendra votre mémoire avec le temps ! Afin que vous sachiez où vous avez été. Dans le Caucase, nous avons une culture particulière, une culture unique ! Nous avons des légendes aussi belles que des paraboles. Mon père était russe, il était natif de Rostov-sur-le-Don. Mon père était amoureux de ce pays ! Il en étudiait les langues. Et il vénérait les coutumes locales ! Il les a, en grande partie, appliquées à notre vie quotidienne.

Sur l’étagère supérieure, maman a pris un grand album coloré intitulé « Terre antique des Tchétchènes » et elle l’a donné à celui qui s’appelait Sacha. Elle a proposé au Capitaine un livre de souvenirs d’Alla Doudaïeva, la veuve du premier président de la République tchétchène. Les soldats russes étaient contents.

– Ne prêtez pas attention à la propagande antitchétchène ! a dit maman. Ne croyez pas qu’ici ne vivent que des « culs-terreux » illettrés. Lisez leurs poèmes ! Regardez leurs tableaux ! Le fond et la forme sont intéressants. Par exemple, cette brochure d’une exposition de dessins d’enfants. Les enfants tchétchènes dessinent à merveille. Ils sont doués pour la danse et le sport. Ils ont l’oreille musicale !

Finalement, les soldats ont paru troublés.

– Nous allons rechercher les affaires qui vous ont été prises ! Nous allons demander à nos camarades, ont-ils promis en toussotant. Puis tous les deux ont fouillé dans leur sac à dos et, en chœur, ont sorti une boîte de corned-beef. En la voyant, je me suis sentie mal – j’ai eu la nausée et des vertiges. J’ai tout de suite senti que maman ne voulait pas accepter leur nourriture. Mais elle s’est tue.

Sacha et le Capitaine ont dit :

– À l’unité, on nous a tous bourré le crâne : il n’y a pas un seul civil dans la ville ! Il n’y a que des bandits ! Il faut les éliminer tous ! Nous avons été complètement bouleversés quand nous sommes entrés dans la ville et que nous avons vu le nombre de vieillards et d’enfants vivant dans des immeubles et des entrées démolis ! Mais comment avez-vous fait pour rester en vie ? Vous avez pourtant été sacrément mitraillés !
– Nous l’ignorons nous-mêmes…, a répondu maman, aussi étonnée que les soldats.
Pour finir, elle a fait le bilan de la rencontre :
– Bon ! Vous n’avez rien à nous rendre. Ces livres, gardez-les en souvenir ! Ce qui a été emporté auparavant a disparu ! Nous ne vous en voulons pas. Faisons plutôt du troc ensemble !

Elle a montré les deux boîtes de conserve. J’ai soupiré de soulagement et je suis partie dans l’appartement de tata Maryam, chez la mère de Valia. Arrivée là-bas, je me suis mise à trembler bizarrement. J’étais prise de frissons. Le fait de penser à la nourriture m’affaiblissait. J’ai entendu maman dire au Capitaine et à Sacha :

– Ne nous en voulez pas, mais… il ne faut plus revenir chez nous !
Les soldats ont eu l’air de comprendre son message parce qu’ils ont hoché la tête, même si ce n’était peut-être pas tout à fait ce que maman voulait dire. Ils nous ont saluées poliment et sont sortis.

Dans l’entrée, grand-mère Stasia les guettait :

– Mes petits ! Mes fistons ! Donnez quelque chose à grand-mère ! s’est-elle écriée de sa voix sonore. De quoi manger ou alors de l’argent.
Maman et moi, nous nous sommes esclaffées.
– Ben voyons ! Une fois de plus, elle s’est trouvé des enfants, a dit maman.

Boudour


 

10 février 2000
Quel bonheur ! Hier, nous avons enfin mangé après une longue période de jeûne. Puis nous sommes parties à la recherche de la cantine gratuite. Des rumeurs persistantes circulent à ce sujet – elle existe bel et bien ! Elle se trouve même dans notre quartier ! En faisant des arrêts pour nous reposer – tous les deux pâtés de maisons –, nous sommes arrivées à la station d’autobus Kataïama. Mais nous n’avons pas trouvé la cantine promise. En fait, elle n’est pas encore ouverte.

Sur la route gisaient des blousons ensanglantés. Qui a bien pu les arracher à leurs propriétaires ? Ou alors des soldats les auraient lancés dans leurs BTR (4) après le « nettoyage », sans réfléchir, et après les avoir examinés, dégoûtés, ils les auraient rejetés sur la chaussée ?

Nous avons compris qu’il valait mieux se déplacer entre les immeubles pour avoir un minimum de protection ! Notre trajet est jalonné de postes militaires. Il est tout à fait possible qu’un combat éclate soudain et que nous soyons prises entre deux feux, puis broyées comme deux petits cailloux sous une meule.

Nous avons fait une halte et sommes restées allongées dans la neige. J’avais tellement mal aux jambes que j’étais incapable d’avancer et que j’ai failli perdre connaissance. Puis, après avoir bien gelé dans notre congère, je me suis tout de même levée et je me suis traînée derrière maman en me motivant à la pensée d’une eau bouillante accompagnée d’un chausson.

Pendant notre expédition, des inconnus ont de nouveau brisé le verrou. Il gisait par terre dans le couloir. La porte de notre appartement, avec son plancher à moitié effondré dans la cave, était défoncée. Les grands-mères d’à côté nous ont dit qu’elles dormaient et qu’elles n’ont rien vu ni rien entendu. Nous nous sommes aperçues que les voleurs avaient emporté notre grand magnétophone Technics.

Sacha et le Capitaine, qui se sont mis à fréquenter assidûment les deux copines Aza et Lina dans l’appartement d’en face, n’ont rien à voir avec ces gens-là… Nous avons vu des livres dans les mains de ces militaires fédéraux. Nous avons vu des cartons contenant des rations de soldats. Aza et Lina ont noblement offert ces conserves à nos grands-mères d’à côté.

Nous avons fini par apprendre qu’une cantine gratuite fonctionnait depuis une semaine à l’autre bout de la ville, à l’arrêt Avtobaza. L’hôpital militaire du ministère des Situations d’urgence, où la population civile est secourue, se trouve juste à côté de la cantine ! Il va falloir y aller. Demain peut-être.

Autre nouvelle : aujourd’hui, une jeune fille que nous ne connaissions pas est allée dans le quartier privé rendre visite à des parents. Une beauté ! Elle a tout de suite attiré notre attention. Elle était bien habillée, mais elle portait des savates dans la neige. Ses pieds étaient trempés. Maman lui a dit : « Viens à la maison ! Je te donnerai des caoutchoucs et des chaussettes sèches. » La jeune fille a remercié maman mais elle a décliné sa proposition. Elle a dit qu’elle n’allait pas loin. Elle était bavarde et elle nous a montré une photo de son frère. Sur la photographie, à côté de son frère, Aladin me regardait !

« En janvier, tous deux étaient vivants, nous a dit la jeune fille. Les garçons ont été évacués de la ville ensemble ! » Hourra ! Hourra ! Nous nous sommes embrassées et nous nous sommes dit au revoir. Maman pleurait dans la rue. Elle s’est souvenue qu’Aladin nous apportait du pain noir sous les bombardements !

Princesse Polina-Boudour

 

Ce texte est extrait du Journal de Polina. Une adolescence tchétchène, de Polina Jerebtsova, paru chez Books éditions. Il a été traduit du russe par Véronique Patte.