Anthropologue de formation, l’Argentine Paula Sibilia enseigne dans le département « Études culturelles et médias » de l’université fédérale Fluminense à Rio de Janeiro. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont O homem pós-orgânico (« L’homme postorganique »). Dans son prochain ouvrage, à paraître fin 2013, elle analyse le culte contemporain du corps.
Nous avons vu se développer ces dernières années sur Internet de nouvelles pratiques « confessionnelles ». Les blogs seraient-ils les journaux intimes du XXIe siècle ?
Il existe une continuité indéniable entre les deux supports. Mais mes recherches portent d’abord sur les ruptures entre ces deux pratiques, afin de mieux déceler ce que les nouvelles formes d’expression confessionnelles disent des transformations de nos modalités d’être et de la façon dont nous construisons notre identité. Fondamentalement, un constat s’impose : il ne s’agit plus, dans les blogs, de geste introspectif et secret, mais au contraire d’une présentation publique de soi : une exhibition.
Quels sont, malgré tout, les traits communs entre le blog et le journal intime ?
L’un et l’autre sont des instruments de construction de la subjectivité. Et chacun d’eux est marqué par le contexte historique qui l’a engendré. Si les journaux intimes ont été les vecteurs essentiels de la construction de cette subjectivité « intériorisée » des XIXe et XXe siècles, qui fut la marque de l’époque « moderne », les blogs et les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle fondamental dans la fabrication des subjectivités contemporaines. Ces nouveaux outils contribuent à façonner de nouvelles modalités de l’être au monde.
Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ces deux pratiques ?
La grande différence, c’est le déplacement de l’intériorité vers l’extériorité, vers l’exposition publique de soi. Nous vivons dans une société où la valeur de la visibilité et de la célébrité est auto-entretenue. Dans la culture du spectacle et des médias qui est la nôtre, celui qu’on ne voit pas (ou qui ne sait pas se montrer) n’« existe » pas. Dans ce contexte historique précis, la demande de « mise en scène » de soi est très forte. Mieux vaut maîtriser les codes médiatiques et savoir « se vendre » en personnage visible et attractif, capable de rivaliser avec n’importe quel autre sur le marché des apparences. Les blogs et les réseaux sociaux sont autant de vitrines qui nous aident à le faire. Dans ce contexte, l’instance « intériorisée » qui faisait l’essence du sujet moderne perd tout son sens, et sa force.
En quoi cette exhibition de l’intimité modifie-t-elle l’essence du journal intime traditionnel ?
Votre question sous-entend qu’il s’agirait d’un changement dicté par les blogs ou les nouvelles technologies en général. J’inverserais plutôt la relation de causalité : si ces moyens de communication ont été inventés et se sont propagés aussi vite, c’est parce que les processus de subjectivation et les modalités de la sociabilité étaient déjà en train d’évoluer. Nous parlons de dynamiques historiques complexes, qui se déploient au moins depuis les années 1960-1970, même si elles ont connu, ces dernières années, une formidable accélération grâce à l’essor des technologies numériques. Les blogs, les Facebook, Orkut [réseau social très prisé des Brésiliens, NdlR], Twitter et autres YouTube ne sont pas les seuls outils de mise en scène de l’intime. Les médias traditionnels (télévision, journaux, magazines, cinéma, etc.) y participent aussi. Les dispositifs qui permettent et stimulent l’exhibition de soi sont de plus en plus nombreux. C’est d’ailleurs pourquoi il n’est plus nécessaire d’avoir fait quelque chose d’« extraordinaire » ou d’être un professionnel autorisé pour accéder à la visibilité. Point n’est besoin de justifier l’accès à la célébrité, puisque toute expérience est supposée intéressante en soi.
Le passage du journal intime à l’affichage de soi sur la Toile ne se réduit donc pas à un simple changement de support ?
Absolument pas. C’est à mes yeux le fruit de nouveaux besoins, désirs et demandes, engendrés par la société de ce début de XXIe siècle. Comme n’importe quelle civilisation, la nôtre exerce des pressions en tout genre sur les corps et les subjectivités de ses membres : une multitude de stimuli quotidiens nous incitent à développer certaines compétences et ambitions, ainsi que certaines inhibitions. En raison d’un ensemble de facteurs politiques, socio-culturels et économiques, il est devenu nécessaire non seulement d’« être vu » pour « être quelqu’un », mais aussi de rester « connecté » et « relié ». Nous devons nous tenir toujours « disponibles », en contact avec les autres. Voilà qui, il n’y a pas si longtemps, n’avait pas le moindre sens et passait même pour un cauchemar. Pourtant, nous le faisons tous aujourd’hui, et librement.
Cela obéit aux intérêts spécifiques de la société contemporaine : il s’agit de construire le type de subjectivité le mieux adapté à ses mécanismes et le plus utile à ses fins. Nous produisons de nouvelles « modalités d’être », plus efficaces pour réaliser notre projet de vie et de société. Cette métamorphose de l’intimité en « extimité » est emblématique de l’émergence de nouveaux modèles du moi, de nouvelles façons de se construire et de se vivre, toutes fondées sur l’importance croissante de l’image et de la visibilité, ainsi que sur le besoin de contact permanent et de contrôle mutuel. Cette stratégie est aujourd’hui plus utile et efficace que celle consistant à s’enfermer dans sa chambre pour écrire son journal intime.
Les notions d’intimité et de vie privée sont-elles dès lors menacées ?
Des mutations profondes sont à l’œuvre, mais cela ne signifie pas que l’intimité ait disparu, ni que les espaces privés et publics se confondent. Il s’agit de phénomènes complexes, qui ne vont pas sans résistances ni contradictions. Voyez comme on revendique, violemment parfois, le « droit à la vie privée » contre les systèmes de surveillance vidéo, électroniques et autres. En outre, l’intimité continue d’être identifiée à une sphère « moralement supérieure », plus « authentique », plus « vraie » que la scène publique.
Reste que certains aspects de l’univers intime qui, jusqu’à la fin du siècle dernier, se devaient d’être à l’abri des regards, protégés par le secret, sont aujourd’hui exhibés, affranchis des anciennes barrières de la pudeur, de la discrétion et de la convenance.
Est-ce la notion même d’identité qui change ?
L’axe autour duquel nous construisons notre identité se déplace : de « l’intérieur » de soi vers « l’extérieur », vers ce qui se voit. Le paradigme moderne des XIXe et XXe siècles, celui de l’homme « sentimental », fondait la subjectivité sur l’intériorité, une essence occulte, profondément enfouie au cœur de cet amas de pensées et de sentiments suffisamment solide pour définir un être dans son entier, par-delà les apparences. Le journal intime était alors comme une lettre à soi-même, permettant de plonger dans sa propre âme, d’en explorer tous les recoins, de garder la trace de chaque strate, de chaque repli de sa sensibilité.
Le moi contemporain, lui, se fonde de moins en moins sur ce noyau secret et intime pour se reposer, de plus en plus, sur le regard des autres. L’espace intime est devenu une scène sur laquelle chacun doit mettre en spectacle sa personnalité. Les autres doivent voir ce que nous sommes, ce que nous faisons – et manifester qu’ils le voient – pour que nous puissions avoir l’assurance de notre existence effective. Il s’agit de ce que l’on attend de nous : telle est notre manière d’être contemporaine.
Propos recueillis par Suzi Vieira.