Mère courage à Dacca

Jahanara Imam est une icône singulière : jamais elle n’a pris les armes, ni brigué de hautes fonctions politiques dans son pays, le Bangladesh. Pourtant, son portrait géant a dominé durant plusieurs semaines la place Shahbag, au centre de Dacca, où s’étaient rassemblés début 2013 des milliers de manifestants. Objet de leurs protestations : la condamnation trop clémente à leurs yeux de l’un des hommes qui ont collaboré avec l’armée pakistanaise pendant la guerre d’indépendance de 1971, qui s’est soldée par 300 000 à 500 000 morts et a donné lieu à d’innombrables atrocités. « Symbole national de justice et de sagesse », selon le journaliste et romancier anglais Philip Hensher, Jahanara Imam avait lancé, avant de mourir d’un cancer en 1994, une vaste campagne visant à faire traduire en justice les criminels de guerre.

La ferveur que continue de susciter cette femme a pour origine le journal qu’elle a tenu de mars à décembre 1971 (de la déclaration d’indépendance à la fin du conflit indo-pakistanais), paru quinze ans plus tard sous le titre Ekattorer Dinguli (« Jours de 71 »). « Bestseller dès sa publication, le livre continue d’être lu par tout le monde au Bangladesh », affirme Hensher dans le Guardian. L’ancienne directrice d’école, devenue après l’indépendance un écrivain reconnu, y consigne l’irruption de la guerre dans sa vie jusqu’alors paisible (l’instauration d’un couvre-feu, les bandes de jeunes qui viennent frapper à sa porte la nuit, le manque de vivres), jusqu’au jour où l’on vient chercher son mari et ses deux fils, dont l’un – Rumi – s’est engagé dans la guérilla. Deux d’entre eux reviendront, avec de terribles récits de torture ; mais pas Rumi, son « grand amour », âgé de 18 ans. Philip Hensher en tire un parallèle avec le plus célèbre des journaux intimes : « De la même manière que le Journal d’Anne Frank a permis de ramener le nombre ahurissant des morts de l’Holocauste au cas d’un seul être humain, le massacre des Bangladais a trouvé à s’incarner grâce à ce livre dans les sentiments d’une mère pour son fils. »

Livre de douleur, Ekattorer Dinguli n’en reste pas moins toujours à la lisière de l’horreur, les événements violents s’y déroulant hors champ. Au milieu du chaos, Jahanara Imam trouve en effet refuge dans de « petites préoccupations domestiques », dérisoires mais si précieuses (elle s’attache par exemple à dénicher un joli morceau de tissu pour décorer l’arrière d’une armoire qui lui sert à cacher aux visiteurs de passage l’insurgé qu’elle héberge). Même après la disparition de Rumi, elle parvient à donner un ton « presque comique » au récit de sa visite chez un religieux, soidisant devin, dont elle espère qu’il l’éclairera sur le sort de son fils. Las, il lui apparaît vite que l’homme travaille probablement pour les Pakistanais et qu’« il obtient ainsi de ces femmes désespérées des renseignements sur les prisonniers ». Pudique et engagé, tragique et délicat, Ekattorer Dinguli est « le genre de livre sur lequel on bâtit des nations », conclut Hensher.

 

« J’ai quitté Pampelune pour me fuir…

Zizur, 21 novembre 1999
Je vis depuis plus d’une semaine un processus d’autodestruction. Ma pensée s’emballe, je dois la ralentir. La maladie me gagne de vitesse et je commence à penser qu’il m’arrive des choses surnaturelles. Je suis conscient qu’il existe une maladie qui fait croire qu’on est un homme choisi par Dieu et qu’on a une tâche à accomplir sur terre. J’ai connu des illuminés qui pensent et agissent de cette façon à cause de la maladie. Il faut donc que je me rappelle que moi aussi je suis malade, que je suis un traitement psychiatrique, que j’ai été plusieurs fois interné dans des services psychiatriques…, et me défaire de toute pensée qui s’écarte de la normalité. C’est difficile. Je pense réellement qu’il m’est arrivé des choses surnaturelles, même des miracles, mais je ne dois pas le croire, parce que ces choses sont absurdes. En plus, je suis conscient qu’il y a des périodes de ma vie où ma tête ne fonctionne pas bien et où je dois me méfier de moi-même.


 

Zizur, 19 décembre 1999
J’ai tellement d’informations dans la tête que ça aspire mon cerveau. La technologie, les urgences, les pressions en tous genres me paralysent et mettent mes facultés en suspens. Je ne comprends pas les publicités à la télévision, et, en plus, la plupart des programmes, c’est de la télé-poubelle. Je ne comprends rien de rien parce qu’il y a tellement de possibilités qu’il vaut mieux laisser tomber. Je ne comprends pas non plus les informations, que ce soit par la presse, la radio ou la télévision. C’est le chaos. Je ne sais même pas mettre le chauffage de la maison en route. Là, je reviens d’un repas avec les anciens camarades de ma promotion, et quand on est allés dans la vieille ville, j’étais out, je n’entendais pas les conversations à cause de la musique si forte dans les bars. Je suis un attardé par rapport à la vie d’aujourd’hui.

Au collège, on a eu un cours sur la programmation informatique avec le système BASIC. On ne voyait pas à quoi ça pouvait servir. Presque tout le monde a un ordinateur et l’informatique a tellement progressé que la puce d’un portable d’aujourd’hui (c’est tout juste si on ne te le donne pas gratuitement) est plus puissante que l’installation informatique du vaisseau spatial qu’on a envoyé sur la Lune. Pourtant, j’entre dans le nouveau millénaire avec un retard spectaculaire par rapport aux autres. Je ne suis préparé à rien. Maintenant, avec Internet, les gens sont comme fous. Au lieu d’aller faire un tour ensemble, ils deviennent amis sur la toile, et beaucoup s’isolent, collés à leur écran. On est en train de construire une société fictive.


 

Zizur, 4 janvier 2000
Il me faut d’urgence un directeur spirituel, mais je vais le chercher tranquillement. Je veux éclaircir ma vie spirituelle, qui parfois est malmenée par la schizophrénie. Je vais chercher un prêtre qui me guidera et me mettra en garde quand je ferai une bêtise, et qui insistera sur mes points faibles en même temps qu’il m’encouragera à aller de l’avant. Je ne me sens pas capable de diriger ma vie tout seul.


 

Algarra, 7 janvier 2000
À présent je suis à Algarra. J’ai quitté Pampelune pour me fuir et, à peine arrivé au village, je me suis retrouvé. Je dois aller partout avec moi. Ça paraît une blague, mais il y a une part de vrai ; je n’arrive pas à accepter mes limites et mon mal-être général chronique. Je rêve encore qu’un jour je me lèverai le matin et je ne remarquerai rien, je serai guéri pour toujours. Comme ça, je trouverai le bonheur céleste, ou quelque chose de semblable. On peut me traiter de naïf, mais je ne le suis pas tant que ça, parce que je crois que ça arrivera exactement comme je le dis. Quand je mourrai.

La chambre où je suis est glaciale. Il y a deux lits, j’en ai fait un pour dormir. Le presbytère d’Algarra est très austère. Je viens d’emmener « le Futé » dans ma voiture à une maison où vient de mourir une femme pour qu’il lui donne l’extrême-onction et dise quelques mots de consolation. Je suis penché sur l’ordinateur où j’écris tout ça pendant que mon frère [qui est moine, NdlR] se promène dans le village de bon matin en récitant le rosaire. On dirait un vieux film en noir et blanc de Frankenstein. Heureusement que demain sera un autre jour.


 

Zizur, 9 février 2000
Travailler me demande un effort surhumain. Je crois que je travaille bien, mais je le vis très mal. Je dois prendre constamment des comprimés pour me tranquilliser, parce que je me bloque ou deviens excessivement nerveux. Je le vis mal. Maintenant je travaille à mi-temps, mais quand je suis à la tâche, je me rends compte pourquoi on m’a accordé une incapacité permanente : je ne peux pas avoir le même rendement que si j’étais normal.


 

Zizur, 16 février 2000
Depuis que Cuca est venue s’installer à la maison, tout va mieux. Moi aussi je vais mieux. Avec elle on ne s’endort pas, elle est très vive et elle t’embarque tout le temps dans de nouveaux projets qui lui passent par la tête. Mais il y a un risque : si tu te laisses emporter, ta tête peut éclater. Elle brasse tellement trop d’informations qu’elle te remplit la tête et ça finit par la bloquer. Dans ce cas, le mieux est de s’en aller et de reprendre peu à peu le rythme de ta pensée jusqu’à ce que tu sois tranquillisé.

Voilà ce qui m’est arrivé aujourd’hui. On devait manger à l’université et elle m’a parlé à une telle vitesse et de choses tellement différentes en même temps que mon cerveau s’est atrophié. Elle m’a amené à la bibliothèque et c’est là que je me suis effondré complètement. Elle me sortait des livres de partout et moi je voyais des volumes à l’infini, pendant qu’elle m’expliquait et résumait je ne sais quoi. Ça m’a donné le tournis et mes systèmes d’alarme se sont déclenchés, ça a commencé à siffler de partout avec la lumière rouge. J’ai dû rentrer à la maison et prendre un calmant. Cette Cuca est très bien et on est heureux de vivre avec elle. Je suis plus équilibré qu’avant. Pourtant, il y a des fois où tu dois te créer de nouvelles défenses pour ne pas trop perdre la tête… et surtout ne pas être avec elle dans des endroits où il y a une infinité de solutions, comme un supermarché ou une bibliothèque.


 

Zizur, 18 février 2000
Ce qui me fait le plus peur, me panique, c’est le Démon. Il existe, c’est un esprit très intelligent dont la seule occupation est de haïr et de faire en sorte que rien ni personne ne soit proche de Dieu, parce que, contre Lui, il ne peut rien faire. Si, par exemple, je suis à la maison et que je commence à penser à Satan, je me mets à avoir peur et le moindre bruit me paraît suspect et terrifiant. J’ai eu une expérience avec le Démon, qui n’était que le fruit de ma maladie, mais je l’ai vécue comme réelle. Vers l’âge de 18 ans, une nuit, je me tordais d’angoisse dans mon lit sans pouvoir fermer l’œil et une peur ravageuse m’envahissait jusqu’à des limites insoupçonnées. J’ai pensé tout de suite que c’était le Démon. J’ai appelé Genaro, qui dormait à côté, dans la même chambre, mais il était profondément endormi. Ma peur ne cessait de grandir, je n’en pouvais plus. Alors j’ai entendu dans la chambre de mes parents une voix qui parlait comme dans une langue ancienne. Je n’avais jamais été aussi mort de peur. Le plus probable est que tout ça était le fruit de mon imagination, mais je l’ai vécu exactement comme je viens de le dire. J’essaie d’effacer ces événements de ma tête pour vaincre la maladie. Il s’agit de détruire ma pensée et de rire de moi-même.


 

Zizur, 24 février 2000
Paradoxalement, la maladie la plus répandue de cette société hypercommunicante, c’est la solitude et la tristesse ; l’angoisse, en définitive. Nous courons follement après le bonheur, en pensant que nous pouvons l’acheter, et tout ce que nous obtenons, c’est de tomber dans le stress. Nous avons tout et nous sommes vides. Arriverons-nous à freiner tous ces progrès technologiques absurdes, ou sommes-nous condamnés à ce qu’ils nous sucent la cervelle ? Je ne sais pas.

Au moins, je ferai ce qui est en mon pouvoir pour redresser ce tort. J’essaierai de vivre tranquille tout en sachant très bien que le bonheur absolu n’est pas possible dans cette vie. Moi, j’aurai des bonheurs relatifs. J’essaierai de ne pas perdre de temps en essayant de tout avoir. Je profiterai de ce que j’ai.

 

Cet extrait est tiré de l’ouvrage Diario de un esquizofrénico (« Journal d’un schizophrène »), publié en Espagne en 2001. Il a été traduit par François Gaudry.

Paula Sibilia : « À l’ère d’Internet, l’intimité s’offre en spectacle »

 

Anthropologue de formation, l’Argentine Paula Sibilia enseigne dans le département « Études culturelles et médias » de l’université fédérale Fluminense à Rio de Janeiro. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont O homem pós-orgânico (« L’homme postorganique »). Dans son prochain ouvrage, à paraître fin 2013, elle analyse le culte contemporain du corps.

 

Nous avons vu se développer ces dernières années sur Internet de nouvelles pratiques « confessionnelles ». Les blogs seraient-ils les journaux intimes du XXIe siècle ?

Il existe une continuité indéniable entre les deux supports. Mais mes recherches portent d’abord sur les ruptures entre ces deux pratiques, afin de mieux déceler ce que les nouvelles formes d’expression confessionnelles disent des transformations de nos modalités d’être et de la façon dont nous construisons notre identité. Fondamentalement, un constat s’impose : il ne s’agit plus, dans les blogs, de geste introspectif et secret, mais au contraire d’une présentation publique de soi : une exhibition.

 

Quels sont, malgré tout, les traits communs entre le blog et le journal intime ?

L’un et l’autre sont des instruments de construction de la subjectivité. Et chacun d’eux est marqué par le contexte historique qui l’a engendré. Si les journaux intimes ont été les vecteurs essentiels de la construction de cette subjectivité « intériorisée » des XIXe et XXe siècles, qui fut la marque de l’époque « moderne », les blogs et les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle fondamental dans la fabrication des subjectivités contemporaines. Ces nouveaux outils contribuent à façonner de nouvelles modalités de l’être au monde.

 

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ces deux pratiques ?

La grande différence, c’est le déplacement de l’intériorité vers l’extériorité, vers l’exposition publique de soi. Nous vivons dans une société où la valeur de la visibilité et de la célébrité est auto-entretenue. Dans la culture du spectacle et des médias qui est la nôtre, celui qu’on ne voit pas (ou qui ne sait pas se montrer) n’« existe » pas. Dans ce contexte historique précis, la demande de « mise en scène » de soi est très forte. Mieux vaut maîtriser les codes médiatiques et savoir « se vendre » en personnage visible et attractif, capable de rivaliser avec n’importe quel autre sur le marché des apparences. Les blogs et les réseaux sociaux sont autant de vitrines qui nous aident à le faire. Dans ce contexte, l’instance « intériorisée » qui faisait l’essence du sujet moderne perd tout son sens, et sa force.

 

En quoi cette exhibition de l’intimité modifie-t-elle l’essence du journal intime traditionnel ?

Votre question sous-entend qu’il s’agirait d’un changement dicté par les blogs ou les nouvelles technologies en général. J’inverserais plutôt la relation de causalité : si ces moyens de communication ont été inventés et se sont propagés aussi vite, c’est parce que les processus de subjectivation et les modalités de la sociabilité étaient déjà en train d’évoluer. Nous parlons de dynamiques historiques complexes, qui se déploient au moins depuis les années 1960-1970, même si elles ont connu, ces dernières années, une formidable accélération grâce à l’essor des technologies numériques. Les blogs, les Facebook, Orkut [réseau social très prisé des Brésiliens, NdlR], Twitter et autres YouTube ne sont pas les seuls outils de mise en scène de l’intime. Les médias traditionnels (télévision, journaux, magazines, cinéma, etc.) y participent aussi. Les dispositifs qui permettent et stimulent l’exhibition de soi sont de plus en plus nombreux. C’est d’ailleurs pourquoi il n’est plus nécessaire d’avoir fait quelque chose d’« extraordinaire » ou d’être un professionnel autorisé pour accéder à la visibilité. Point n’est besoin de justifier l’accès à la célébrité, puisque toute expérience est supposée intéressante en soi.

 

Le passage du journal intime à l’affichage de soi sur la Toile ne se réduit donc pas à un simple changement de support ?

Absolument pas. C’est à mes yeux le fruit de nouveaux besoins, désirs et demandes, engendrés par la société de ce début de XXIe siècle. Comme n’importe quelle civilisation, la nôtre exerce des pressions en tout genre sur les corps et les subjectivités de ses membres : une multitude de stimuli quotidiens nous incitent à développer certaines compétences et ambitions, ainsi que certaines inhibitions. En raison d’un ensemble de facteurs politiques, socio-culturels et économiques, il est devenu nécessaire non seulement d’« être vu » pour « être quelqu’un », mais aussi de rester « connecté » et « relié ». Nous devons nous tenir toujours « disponibles », en contact avec les autres. Voilà qui, il n’y a pas si longtemps, n’avait pas le moindre sens et passait même pour un cauchemar. Pourtant, nous le faisons tous aujourd’hui, et librement.

Cela obéit aux intérêts spécifiques de la société contemporaine : il s’agit de construire le type de subjectivité le mieux adapté à ses mécanismes et le plus utile à ses fins. Nous produisons de nouvelles « modalités d’être », plus efficaces pour réaliser notre projet de vie et de société. Cette métamorphose de l’intimité en « extimité » est emblématique de l’émergence de nouveaux modèles du moi, de nouvelles façons de se construire et de se vivre, toutes fondées sur l’importance croissante de l’image et de la visibilité, ainsi que sur le besoin de contact permanent et de contrôle mutuel. Cette stratégie est aujourd’hui plus utile et efficace que celle consistant à s’enfermer dans sa chambre pour écrire son journal intime.

 

Les notions d’intimité et de vie privée sont-elles dès lors menacées ?

Des mutations profondes sont à l’œuvre, mais cela ne signifie pas que l’intimité ait disparu, ni que les espaces privés et publics se confondent. Il s’agit de phénomènes complexes, qui ne vont pas sans résistances ni contradictions. Voyez comme on revendique, violemment parfois, le « droit à la vie privée » contre les systèmes de surveillance vidéo, électroniques et autres. En outre, l’intimité continue d’être identifiée à une sphère « moralement supérieure », plus « authentique », plus « vraie » que la scène publique.

Reste que certains aspects de l’univers intime qui, jusqu’à la fin du siècle dernier, se devaient d’être à l’abri des regards, protégés par le secret, sont aujourd’hui exhibés, affranchis des anciennes barrières de la pudeur, de la discrétion et de la convenance.

 

Est-ce la notion même d’identité qui change ?

L’axe autour duquel nous construisons notre identité se déplace : de « l’intérieur » de soi vers « l’extérieur », vers ce qui se voit. Le paradigme moderne des XIXe et XXe siècles, celui de l’homme « sentimental », fondait la subjectivité sur l’intériorité, une essence occulte, profondément enfouie au cœur de cet amas de pensées et de sentiments suffisamment solide pour définir un être dans son entier, par-delà les apparences. Le journal intime était alors comme une lettre à soi-même, permettant de plonger dans sa propre âme, d’en explorer tous les recoins, de garder la trace de chaque strate, de chaque repli de sa sensibilité.

Le moi contemporain, lui, se fonde de moins en moins sur ce noyau secret et intime pour se reposer, de plus en plus, sur le regard des autres. L’espace intime est devenu une scène sur laquelle chacun doit mettre en spectacle sa personnalité. Les autres doivent voir ce que nous sommes, ce que nous faisons – et manifester qu’ils le voient – pour que nous puissions avoir l’assurance de notre existence effective. Il s’agit de ce que l’on attend de nous : telle est notre manière d’être contemporaine.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Slumdog millionnaire, mode d’emploi

Cela se passe dans une grande ville indéterminée, d’un pays indéterminé – « le Pakistan, probablement », commente Omar Ahmed dans le quotidien DNA. Au long des deux cent quarante pages du tout dernier roman de Mohsin Ahmid (l’écrivain le plus en vue de la scène littéraire pakistanaise), le héros progressera, en huit décennies d’existence, de la misère crasse à la richesse extrême… et retour. Une longue carrière, au cours de laquelle le protagoniste aura tout connu en matière de trafics, corruptions, brutalités, coercitions et autres malversations.

Cadet d’une famille rurale très pauvre, le héros deviendra en effet un magnat de l’eau en bouteille (d’abord frelatée, puis de plus en plus propre), avant d’être ruiné par son ancien beau-frère. Ce n’est pas tant la teneur de l’intrigue que l’originalité de sa narration qui vaut au roman les louanges unanimes de la presse. Car Mohsin Ahmid a l’audace d’utiliser, entre autres ressorts, le déroutant récit à la deuxième personne. Un procédé rarement employé depuis la parution de La Modification de Michel Butor, en 1957. Or, s’il ne donne « pas accès à l’intériorité du personnage, comme dans un récit à la première personne, constate Zehra Nabi dans le magazine Newsline, il permet de développer avec lui un rapport à la fois intime et distant ».

Autre originalité : le récit est structuré à la manière d’un manuel de « développement personnel », genre très en vogue en Asie comme ailleurs, que l’auteur prend un malin plaisir à parodier. Chacun des chapitres s’ouvre sur une exhortation : « Étudiez ! », « Méfiez-vous des idéalistes ! », etc. Le chapitre « Ne tombez pas amoureux ! » avertit même contre le danger de l’amour, qui risque de « faire baisser la pression dans la chaudière de l’ambition », rapporte Malcolm Forbes dans The National.

Des conseils aussi ridicules que vains. Essoré par les tumultes d’un récit mené tambour battant, le lecteur ne peut en effet, à la fin de l’ouvrage, formuler qu’une seule conclusion : pour devenir « pourri de fric » dans l’environnement darwinien de la « rising Asia », il faut certes être intelligent, plein d’énergie et totalement dénué de scrupules. Mais l’essentiel, là peut-être plus qu’ailleurs, c’est la chance ! Comme le relève l’Indo-Américaine Parul Sehgal dans les colonnes du New York Times, « l’impuissance du héros face au destin est le véritable thème au cœur du récit » de Mohsin Ahmid.

Les indignées de la ‘Ndrangheta

Le journaliste Lirio Abbate vit depuis des années sous escorte suite à ses enquêtes sur la Cosa Nostra sicilienne. Aujourd’hui, dans un livre bestseller en Italie, il s’attaque à la ‘Ndrangheta calabraise. La région, telle que la décrit Lirio Abbate, rapporte Il fatto quotidiano, est « plus proche de l’Afghanistan que de l’Europe » : « Une terre atroce, où règnent des lois archaïques, où l’on applique le crime d’honneur aux femmes adultères, tuées par leur propre frère ou bien leur fils. » En 2009, pourtant, Giusy Pesce, jeune nièce du parrain de Rosarno, avait décidé de parler pour sauver ses trois enfants d’un destin déjà écrit. Elle rompait ainsi avec la culture de l’omerta et faisait des émules. Si certaines, comme Tita Buttafusca, se sont « suicidées » à l’acide après avoir parlé, la révolution menée par ces femmes n’en est pas moins en marche. Désormais, ce que craignent le plus les clans, conclut Il Sole 24 Ore, c’est de ne pas réussir à « tenir leurs femmes », elles qui menacent les piliers de toute mafia : l’honneur, l’omerta et la loyauté envers la famille. 

L’empire éditorial des Bourbons

1 La enzima prodigiosa (Tout se joue dans l’intestin), de Hiromi Shinya, Aguilar

2 Nadie es más que nadie (« Personne n’est au-dessus des autres »), de Miguel Ángel Revilla, Espasa

3 Cosas no aburridas para ser la mar de feliz (« Plein de choses amusantes pour être super-heureux »), de Mr. Wonderful, Lunwerg

4 Adios, Princesa (« Adieu, Princesse »), de David Rocasolano, Foca

5 El zorro rojo: Santiago Carrillo (« Le renard rouge : Santiago Carrillo »), de Paul Preston, Debate

6 Nosotros, los mercados (« Nous, les marchés »), de Daniel Lacalle, Deusto

7 Todo lo que era sólido (« Tout ce qui était solide »), de A. Muñoz Molina, Seix Barral

8 Papa Francisco (Je crois en l’homme. Conversations avec Jorge Bergoglio), de R. Ambrogetti et S. Rubín, Ediciones B

9 El futuro es un país extraño (« L’avenir est un pays étrange »), de Josep Fontana, Pasado & Presente

10 Ladies of Spain, de Andrew Morton, La Esfera de los Libros

El Cultural, 17 mai 2013.

 

Depuis qu’il a été fondé en 1991, le magazine El Cultural, supplément du quotidien El Mundo, publie régulièrement la liste des meilleures ventes en Espagne. À la lecture du palmarès des essais, un fait majeur se dégage. Outre la traditionnelle popularité des biographies (« Le renard rouge », portrait du leader communiste Santiago Carrillo, n° 5), des bréviaires de régime préestival (Tout se joue dans l’intestin, du médecin japonais Hiromi Shinya, n° 1) et des ouvrages de développement personnel (« Plein de choses amusantes pour être super-heureux », écrit par deux designers espagnols sous le pseudonyme de Mister Wonderful), les livres consacrés à la famille royale espagnole se taillent une part importante du marché éditorial ibérique. En filigrane, la passe difficile que traversent depuis plusieurs mois le roi Juan Carlos et ses enfants, notamment à la suite de l’affaire Nóos, du nom de la fondation dirigée par le conjoint de l’infante Cristina, accusé de détournement de fonds publics entre 2004 et 2006. Ce scandale, qui ternit singulièrement le blason de la maison Bourbon, et pour laquelle l’infante elle-même a été mise en examen début avril, a fait naître dans la société espagnole une immense défiance à l’égard de la Couronne. On la voit qui se reflète dans l’irrévérencieuse couverture du livre de Miguel Ángel Revilla, l’ancien président de la communauté autonome de Cantabrie, qui montre l’auteur en train d’aider le roi à enfiler une chaussure traditionnelle à l’occasion d’une fête folklorique (« Personne n’est au-dessus des autres », n° 2). Plus explicite encore, « Adieu, Princesse » (n° 4), de David Rocasolano, le cousin de Letizia Ortiz, révèle que la princesse des Asturies a subi par le passé un avortement – avant sa rencontre avec le prince Felipe –, et que les deux tourtereaux ont caché la chose au couple royal, de peur qu’il ne s’oppose à leur union. Quant à Ladies of Spain, du journaliste britannique Andrew Morton, biographe controversé de Lady Di, il dépeint les amours et les désillusions des femmes de sang royal, établissant un parallèle entre les tourments actuels de la dynastie et ceux qu’avaient connus en 1992 les Windsor.

Tout cela n’éclipse cependant pas totalement l’autre tendance lourde du marché éditorial espagnol, qu’incarnent les différentes analyses (de quelque bord qu’elles soient) de la crise économique et sociale où le pays s’embourbe chaque jour un peu plus, et que représentent ici « Nous, les marchés » (n° 6), de l’économiste Daniel Lacalle, « L’avenir est un pays étrange » (n° 9), de l’historien et essayiste Josep Fontana, et « Tout ce qui était solide » (n° 7), de l’écrivain Antonio Muñoz Molina.

Juan Manuel Bellver est journaliste, correspondant à Paris du quotidien El Mundo.

Les adieux de Václav Klaus

En mars dernier, à la suite de la première présidentielle au suffrage universel en République tchèque, le très libéral Václav Klaus passait la main au social-démocrate Miloš Zeman. L’occasion pour lui de publier un livre sur les vingt-trois années de démocratie qu’a connues le pays depuis 1989. L’ouvrage est aussitôt devenu un bestseller. « Pour Klaus, nous n’avons pas tiré les leçons du communisme », résume le site novinky. « Nous nous écartons des principes de liberté, d’économie de marché et de démocratie parlementaire embrassés au début des années 1990. Avions-nous alors une vision erronée du monde ? Avons-nous été naïfs et stupides ? » s’interroge dans l’ouvrage cet europhobe et climato-sceptique notoire, qui n’hésite pas à accuser les défenseurs de l’environnement de porter une « grave atteinte à la liberté », comme autrefois les communistes.

La revanche d’un poète

Depuis son lancement fin février, l’œuvre complète du poète brésilien Paulo Leminski s’est hissée en tête des ventes du pays, « détrônant même la saga de la Britannique E. L. James, Cinquante nuances de Grey », rapporte la Gazeta do povo. Décédé en 1989, adepte des poèmes très courts et des haïkus, Leminski fut une figure de la contre-culture brésilienne des années 1970, et admirablement chanté par Caetano Veloso. « Pas sûr, d’ailleurs, que le poète, qui provoqua toute sa vie, à coups d’aphorismes, la bourgeoisie du pays, eût apprécié de voir son œuvre devenir aujourd’hui l’objet de ses éloges », estime Luciano Trigo dans O Globo.

Humour indigeste ?

Mary Roach serait-elle abonnée au succès ? Sorti le 1er avril, le dernier livre de cette championne de la vulgarisation scientifique figure en bonne place dans le classement des meilleures ventes du New York Times. Relativement court (350 pages) mais ambitieux, Gulp est une exploration curieuse et déjantée du système digestif, et s’efforce de raconter « tout ce qui se passe entre le moment où l’on s’assoit à table et le moment où l’on doit… s’asseoir à nouveau », écrit Kate Tuttle dans le Boston Globe. On y retrouve les éléments qui ont fait la fortune des trois précédents opus de l’auteur, Stiff (traduit chez Calmann-Lévy sous le titre Macchabées), Spook et Bonk, qui traitaient respectivement de la mort, de l’au-delà et de la sexualité : une bonne dose d’humour, une plume alerte et un flair infaillible pour dénicher les travaux scientifiques les plus insolites. Témoin ces quelques titres d’articles savants cités chemin faisant par l’auteur : « Les odeurs fécales du hérisson malade déclenchent l’attraction olfactive de la tique », « La psychologie des animaux avalés vivants », ou encore « S’alimenter par le rectum ». Dans une très sérieuse revue canadienne, Mary Roach découvre même que si « les hommes “émettent à chaque pet un volume de gaz plus important”, l’odeur des gaz féminins est “généralement considérée comme sensiblement plus mauvaise” ».

De fait, Mary Roach a réservé ses plus précieuses pépites à la dernière partie de l’ouvrage, consacrée à l’extrémité inférieure du tube digestif. Au cours d’une enquête dans les prisons, elle apprend que le rectum y est souvent surnommé « portefeuille du détenu ». Et pour cause : bon nombre de prisonniers n’hésitent pas à y dissimuler divers objets, parfois encombrants, pour tromper la vigilance des gardiens. « Les téléphones portables et les chargeurs sont populaires, relève Kate Tuttle, mais un surveillant raconte aussi à l’auteur l’histoire d’un détenu qui transportait ainsi “deux boîtes d’agrafes, un taille-crayon, des lames pour taille-crayon et trois attaches pour classeur”. » De la mort d’Elvis Presley sur la cuvette des toilettes (la star souffrait de constipation chronique, causée par la distension de son gros intestin) au décès accidentel d’un Français dont l’estomac s’est rompu alors qu’il subissait une coloscopie, Mary Roach multiplie les anecdotes et donne libre cours à sa verve potache, sans trop se soucier du bon goût. Les lecteurs américains lui donnent raison, mais le procédé agace certains critiques, tel Jon Thompson du New York Times qui, tout en saluant le talent de l’auteur, n’apprécie guère ces « morts horribles distillées à longueur de livre dans un but comique ».

Les geôles du paradis

Romancière engagée (elle participa dans les années 1970 à la guérilla colombienne M-19), Laura Restrepo a su se faire une place de choix sur la scène mondiale des auteurs hispanophones de bestsellers en série. Son dernier ouvrage, qui séduit les lecteurs de Bogota, raconte l’histoire de Bolivia, « une mère colombienne qui se bat, comme tant d’autres, pour que ses filles restées au pays puissent elles aussi goûter au rêve américain, et la rejoindre dans ce pays qu’elle leur décrit comme le paradis, bien qu’elle y vive elle-même sans domicile fixe », rapporte Patricia Lara Salive dans El Espectador. Une fois arrivée, l’une d’elles, Maria Paz, pugnace, finit par décrocher un poste enviable. Et se marie avec un gringo, policier véreux dont elle sera accusée à tort d’être la meurtrière. Maria Paz connaîtra alors les geôles humides de la prison de Manninpox, les rapports conflictuels entre détenues, « l’opposition des latinas aux gringas, que Restrepo rend admirablement dans un jeu de langage sur la chaleur et la sensualité de l’espagnol qu’elle oppose au pragmatisme de l’anglais », conclut dans ses pages El Universal.