Un sionisme de légende

Meir Shalev serait-il le plus russe des écrivains israéliens ? Pour le site JewishBoston, cela ne fait aucun doute : « Sa manière d’entremêler les vies de personnages innombrables et de décrire par le menu le dur labeur est typiquement russe, tout comme la nature circulaire de son récit. » Il est vrai que c’est d’Ukraine que sont partis, dans les années 1920, le grand-père et la grand-mère de l’écrivain, cette Tonia à laquelle il consacre son dernier livre. Un hommage drôle et tendre à cette maniaque de la propreté qui mène une guerre acharnée contre la poussière, et à qui son beau-frère – honni pour avoir choisi la capitaliste Amérique – offre un aspirateur. Elle ne l’utilisera jamais. Pourquoi ?

« C’est probablement le livre le plus réjouissant jamais écrit sur le trouble obsessionnel compulsif », salue dans Hareetz Saguy Green, qui souligne aussi la part de myopie d’un roman dont la nostalgie « estompe la complexité du passé » : « C’est l’histoire de la merveilleuse terre d’Israël, si merveilleuse que l’on n’y croise ni religieux, ni militant de droite, ni Arabe, une terre sans catastrophes politiques ni traumatisme national. »

Meurtre dans un éden anglais

« Le respect de la vie privée est la chose par excellence qu’aucun romancier n’accorde à ses personnages », souligne Helen Dunmore du Guardian. Dans son dernier roman, Philip Hensher pousse cet axiome jusqu’à ses conséquences les plus dérangeantes : tout en plaçant le lecteur en position de voyeur, « lui faisant franchir des portes qui ne s’ouvriraient jamais devant lui », l’écrivain « dissèque ce qui est perdu lorsque ses personnages ne peuvent plus se cacher les uns des autres ». Car l’intrigue se déroule dans une bourgade sélecte du sud-ouest de l’Angleterre où l’enlèvement d’une fillette provoque le débarquement en masse des médias. Et l’invasion des caméras. Chacun se retrouve sous surveillance, et c’est bien là ce qui intéresse l’écrivain, davantage que l’élucidation de l’énigme : « Hensher excelle à décrire les différents archétypes sociaux, comment on s’habille, comment on s’exprime, de quoi on s’enorgueillit », salue Francine Prise dans le New York Times. Le résultat est une étonnante plongée dans « les prétentions, les peccadilles, et les petits snobismes de l’Angleterre provinciale », selon Lucy Daniels dans le Telegraph.

Le nouvel Orphée

Martin Suter est l’auteur suisse qui a vendu le plus de livres dans le monde depuis quinze ans. Comme le rappelle Elmar Krekeler dans le Welt, « tout souriait » à cet ancien publicitaire qui partage sa vie entre Ibiza et le Guatemala. Jusqu’à la mort brutale de son fils adoptif de 3 ans, à qui il dédie son dernier roman, où il est question de surmonter le deuil : son héros, Peter Taler, a perdu son épouse. Un soir de 1991, le couple s’était disputé, elle est sortie sans sa clé ; quand elle est rentrée, il a tardé à venir lui ouvrir et l’a retrouvée abattue d’une balle dans le dos. Le meurtrier n’a jamais été retrouvé. Plus de vingt ans après, Peter cherche toujours à comprendre. Jusqu’à ce qu’un mystérieux voisin, veuf également, lui propose de modifier le passé… Le temps n’existe pas, lui explique-t-il, « la réalité n’est qu’altérations des êtres et des choses », résume Werner Theurich dans le Spiegel. Il suffirait donc d’abolir ces altérations pour remonter le temps, de reconstituer aussi exactement que possible le décor de cette fatale soirée de 1991 pour en changer l’issue. Krekeler voit dans cette intrigue une reprise du mythe d’Orphée, et juge le roman de Suter aussi « élégant » que ses précédents, mais bien plus « profond ». 

Des gens bien sous tous rapports

Roman culte, traduit pour la première fois en France chez Flammarion en 1971 et lauréat cette même année du Médicis étranger, Délivrance avait inspiré à John Boorman un film devenu non moins culte. Mais le texte était introuvable depuis de nombreuses années. Gallmeister en propose une nouvelle traduction. L’occasion de revivre la terrifiante descente en canoë de Lewis, Bobby, Ed et Drew dans une contrée reculée de Géorgie destinée à être bientôt engloutie par les eaux d’un lac de barrage. Le deuxième jour de leur périple, les quatre amis citadins sont attaqués par « deux péquenauds scrofuleux », pour reprendre les termes de Christopher Lehmann-Haupt dans le New York Times. Dès lors, explique le critique, ils se retrouvent dans « une mauvaise situation elle-même insérée dans une situation impossible, elle-même enveloppée dans une situation désespérée ». « Délivrance est un roman sur la manière dont des gens bien sous tous rapports en viennent à tuer », résumait l’auteur, James Dickey, dans un entretien à la Paris Review

Downton Abbey, côté cuisine

C’est en lisant l’autobiographie de l’ancienne domestique Margaret Powell, parue à la fin des années 1960, que John Fellowes eut l’idée de créer Downton Abbey, série télévisée à succès sur une famille aristocratique anglaise du début du XXe siècle. Somptueuse reconstitution d’un mode de vie raffiné en passe de disparaître, le feuilleton connaît depuis 2010 un énorme succès, qui explique sans doute le regain d’intérêt pour le livre, traduit pour la première fois en français. Pourtant, si la série verse parfois dans une certaine nostalgie, Margaret Powell ne regrette pour rien au monde ses années de labeur.

Lectrice boulimique mais issue d’une famille très modeste, la petite Margaret dut bien vite quitter l’école. En 1922, à 15 ans seulement, elle est embauchée comme assistante cuisinière dans une riche famille londonienne. De 5 h 30 du matin à 10 heures du soir, six jours par semaine, la jeune fille participe à la préparation des repas, véritables festins (quatre services au déjeuner, sept au dîner). Elle doit aussi s’acquitter d’une foule de tâches annexes dont Elisabeth Lowry, du Wall Street Journal, dresse la liste vertigineuse : « Lustrer les bronzes de la porte d’entrée, laver les marches de pierre, lessiver le sol de brique de la cuisine avec du savon et de la soude, récurer les poêles avec une pâte à base de poudre d’argent, de sel, de vinaigre et de farine, laver un service de cent vingt-six couverts (et le vaisselier sur lequel il était rangé), et cirer toutes les chaussures et bottes de la maison, sans oublier de repasser les lacets. » À ce travail harassant s’ajoutent les vexations qui viennent, de temps à autre, lui rappeler sa condition. « Un employeur qui trouvait son nom – alors Margaret Langley – trop “chic” pour une cuisinière décida de l’appeler Elsie. Et un jour, surprise qu’elle veuille emprunter un livre de la bibliothèque familiale, sa patronne l’apostropha ainsi : “J’ignorais que vous lisiez, Margaret” », relève Kathryn Hughes dans le Guardian.

Lors de sa sortie, en 1968, le livre piqua au vif certains lecteurs de bonne famille, ulcérés par le tableau très noir que brossait l’ancienne cuisinière. Nombre d’entre eux, raconte Hughes, lui écrivirent pour l’assurer que « leurs parents s’étaient toujours efforcés de traiter leurs domestiques comme des êtres humains ». Guère convaincue par ces protestations, Powell maintenait que, aux yeux de ses anciens maîtres, « les domestiques n’étaient pas de vraies personnes douées d’une conscience et de sentiments. C’étaient des choses qui leur appartenaient ».

Indignée par l’injustice sociale dont elle fut victime, Powell n’a pourtant jamais songé, s’étonne Hughes, à embrasser l’idéologie socialiste : « La politique et les questions de principe étaient apparemment pour elle un luxe réservé à la bourgeoisie, auquel elle n’avait ni le temps ni l’énergie de se consacrer. »

La réalité est une illusion médiatique

« Lorsque Luhmann, observe quelque chose, il le fait à fond », notait le philosophe Richard David Precht dans le Zeit en 1996, à l’occasion de la sortie outre-Rhin de La Réalité des médias de masse. Le grand sociologue, qui devait décéder deux ans plus tard, y constatait d’emblée : « Ce que nous savons sur notre société, sur le monde dans lequel nous vivons, nous le savons par les médias de masse. Cela ne vaut pas seulement pour notre connaissance de la société et de l’histoire, mais également pour notre connaissance de la nature. Ce que nous savons de la strato-sphère ressemble à ce que Platon sait de l’Atlantide : on en a entendu parler. » Et d’ajouter, impitoyable : « D’un autre côté, nous en savons suffisamment sur les médias de masse pour ne pas faire confiance à ce type de source. » Malgré sa complexité, l’ouvrage avait connu un étonnant petit succès de librairie en Allemagne. Mais il restait inédit en français.

« Le message est clair et net, explique Precht : les médias ne nous informent pas sur la réalité. » Ils l’occultent, la déforment, la trient en sélectionnant les événements les plus pertinents à leurs yeux. Bref, ils la construisent. « Les nouvelles telles qu’elles sont présentées sont fabriquées selon des règles, des schémas que les journalistes ont déjà en tête », explique Nikolaus von Festenberg dans le Spiegel. La dimension morale des choses est l’un de ces schémas, dont l’effet est de réduire la complexité du réel : en distribuant les rôles de bons et de méchants, les médias mettent en valeur, écrit Luhmann, « la façon dont le monde doit être lu ». Le privilège accordé à la nouveauté, au frappant, au scandaleux est une autre de ces règles de fonctionnement qui aboutissent à la création d’un effet de réalité trompeur. Dont il s’ensuit, résume Precht, que « la vraie fonction des médias est d’irriter. La télévision et les journaux informent des contradictions et des incohérences de l’existence. Ils apportent l’inquiétude dans la société ».

Les journalistes se trompent d’ailleurs eux-mêmes, qui comprennent leur travail comme un service rendu au public. Or ce dernier leur est foncièrement étranger. « Dans l’univers professionnel des médias, le public réel reste aussi invisible que la face cachée de la Lune, remarque Precht. L’image que les hommes de presse s’en font est une chimère. »

Autre phénomène observé par Luhmann : la colonisation de l’intériorité par les médias de masse. Les films, sitcoms et autres talk-shows proposent aux téléspectateurs de fugaces identités de substitution. Comme l’explique Festenberg, « Luhmann montre comment la presse et la télévision fournissent à l’homme moderne des scénarios et des schémas. Selon lui, la quête de sa propre identité est elle-même soumise à l’influence des médias ». La publicité, enfin, participe de ce modelage de l’individu : en diffusant des schémas esthétiques, elle offre « des goûts à celui qui n’en a pas ».

Le Vietnam au cœur

Son premier roman, Ru, s’est vendu à 120 000 exemplaires au Québec, et a reçu le prestigieux prix du Gouverneur général en 2010. Kim Thúy, qui avait exercé une ribambelle de métiers (dont cuisinière, couturière et avocate), est depuis écrivain à plein temps. Dans son dernier ouvrage, celle qui a quitté le Vietnam à 10 ans parmi les boat people décrit l’existence de Mãn, arrivée au Québec à l’âge adulte « et confrontée, au contact de la liberté et du confort occidental, à ses propres choix », comme l’écrit Christian Desmeules dans Le Devoir.

Mêlant habilement ce destin à celui d’autres immigrants, Kim Thúy livre un roman tissé de ses souvenirs et d’une poésie que laisse percevoir Samuel Larochelle dans la version québécoise du Huffington Post : « On découvre des hommes et des femmes qui quittent leur famille pour une cause collective qui éclipse leur vie individuelle, et cette jeune femme qui grandit sans rêver, évoluant dans un état d’assouvissement. On pénètre dans un restaurant où le menu suit l’envie de ses clients et le hasard de leurs souvenirs. Et on est initié aux vertus des bracelets de jade qui forcent les mouvements à se ralentir, imposant l’élégance à chacun des gestes. »

La mort de Freud

Réfugié à Londres, rongé par un cancer de la mâchoire qui avait atteint l’orbite de l’œil, Freud était à l’agonie. Selon le récit de son biographe consacré Ernest Jones, jugeant que vivre n’avait plus de sens, il demanda à son médecin de hâter la fin. Celui-ci lui donna « un tiers de grain de morphine » et Freud mourut le lendemain. Or il n’est pas du tout certain que ce tiers de grain de morphine ait hâté la mort, écrit dans le Times Literary Supplement Gary E. Frank, spécialiste des soins palliatifs à l’Alberta Hospital, Edmonton. « La durée d’action d’une dose de morphine est de quatre heures en moyenne. Un tiers de grain (environ 20  mg) calme la douleur chez un patient non encore exposé aux opiacés mais il n’est pas du tout certain qu’il hâte la venue de la mort. » Pour lui, « nous ne saurons jamais » si Freud n’est pas simplement mort de son cancer. 

L’ambition d’Alexandre

Selon Diodore de Sicile, Alexandre a laissé à sa mort soudaine, à 32 ans, un document mentionnant le projet colossal de transférer en Asie des populations d’Européens et en Europe des populations d’Asiatiques, afin, écrit Diodore, d’« apporter aux deux continents, par le biais de mariages mixtes et de liens familiaux, une commune harmonie et une affection fraternelle ». Ce plan est aujourd’hui considéré comme authentique par la majorité des historiens, écrit James Romm dans la London Review of Books. 

Autofliction

Il avait publié en 1998 Le Journal d’un perdant, roman bien reçu par la critique et sur lequel l’éditeur n’a pas perdu d’argent, mais sans plus. Après un autre livre trois ans plus tard, aussi bien accueilli et médiocrement vendu, Benjamin Anastas se décida à devenir écrivain à plein temps. Et ne trouva pas d’éditeur pour le livre suivant. « Cela m’a pris beaucoup de temps pour admettre que j’avais échoué », écrit-il en guise d’ouverture de son nouveau livre, qui raconte son ratage. Succès ! Pourtant, « je ne suis pas sûr d’avoir jamais vraiment voulu écrire ce livre », a-t-il déclaré. « J’avais 41 un ans et rien publié depuis près de dix ans… » C’est un genre à part entière, estime Giles Harvey dans le New Yorker : « Quand plus rien ne marche, écrire sur son échec. » Échec sur toute la ligne, en l’occurrence : il a trompé sa fiancée, elle lui a pardonné, ils se sont mariés, elle est tombée enceinte… et est partie avec un autre : « Et maintenant tu me prends mon bébé avant même qu’il soit né ! Il ne connaît même pas la voix de son père ! » Séance chez un psy conseiller en divorce, etc. Bientôt il est à court d’argent. Hélas, « la candeur ne remplace pas le talent », note Giles Harvey. Mais le livre marche ! Le genre a été inauguré en 2001 par Toby Young avec « Comment perdre ses amis et se faire des ennemis (1) ». « Tu as la main brune », lui avait dit le rédacteur en chef de Vanity Fair. « Ça veut dire quoi ? » demanda-t-il. « C’est le contraire d’avoir la main verte. Tout ce que tu touches se transforme en merde. » Son livre « creux et bavard » (dit Harvey) est devenu un bestseller. Plusieurs ont suivi depuis 2006 : « Cela semblait une bonne idée à l’époque », par David Goodwillie ; « Autobiographie d’un échec », par Josh Gidding, aux titres de chapitre éloquents (« Mon échec à entrer à Harvard » ; « Échec à New York » ; « Mon échec d’écrivain ») ; et un second livre de Toby Young : « Le son des mains qui n’applaudissent pas ». Autre cas d’école, Greg Baxter. Lui n’est pas même parvenu à faire publier son premier roman. Ni son deuxième, d’ailleurs. Après avoir fui les États-Unis pour l’Irlande et vu son mariage se désintégrer, il publie « Préparation à la mort » en 2010, conçu comme une « campagne de sabotage personnel ». Bien qu’il admette n’avoir guère de talent (ce que confirme Giles Harvey), c’est un succès ! Les critiques en saluent la « dérangeante honnêteté », la « justesse des émotions », le « courage d’acier ». Du coup, Baxter a trouvé un éditeur pour publier un roman. Autre cas d’espèce cité par Harvey : David Shields. Cette fois il s’agit d’un romancier et essayiste confirmé. Mais voilà : il n’arrive plus à écrire de roman. D’où son dernier ouvrage : « Comment la littérature m’a sauvé la vie », dont le contenu dit en gros le contraire du titre. Pour Shields, le roman est fini, il ne sait plus représenter la vie. Pour Harvey, l’échec personnel de Shields, raconté sans art, n’annonce pas la fin du monde. Quoi qu’il en soit, « dans une société où le succès est un culte, écrit Harvey, l’échec est un sujet irrésistible ».