C’est en lisant l’autobiographie de l’ancienne domestique Margaret Powell, parue à la fin des années 1960, que John Fellowes eut l’idée de créer Downton Abbey, série télévisée à succès sur une famille aristocratique anglaise du début du XXe siècle. Somptueuse reconstitution d’un mode de vie raffiné en passe de disparaître, le feuilleton connaît depuis 2010 un énorme succès, qui explique sans doute le regain d’intérêt pour le livre, traduit pour la première fois en français. Pourtant, si la série verse parfois dans une certaine nostalgie, Margaret Powell ne regrette pour rien au monde ses années de labeur.
Lectrice boulimique mais issue d’une famille très modeste, la petite Margaret dut bien vite quitter l’école. En 1922, à 15 ans seulement, elle est embauchée comme assistante cuisinière dans une riche famille londonienne. De 5 h 30 du matin à 10 heures du soir, six jours par semaine, la jeune fille participe à la préparation des repas, véritables festins (quatre services au déjeuner, sept au dîner). Elle doit aussi s’acquitter d’une foule de tâches annexes dont Elisabeth Lowry, du Wall Street Journal, dresse la liste vertigineuse : « Lustrer les bronzes de la porte d’entrée, laver les marches de pierre, lessiver le sol de brique de la cuisine avec du savon et de la soude, récurer les poêles avec une pâte à base de poudre d’argent, de sel, de vinaigre et de farine, laver un service de cent vingt-six couverts (et le vaisselier sur lequel il était rangé), et cirer toutes les chaussures et bottes de la maison, sans oublier de repasser les lacets. » À ce travail harassant s’ajoutent les vexations qui viennent, de temps à autre, lui rappeler sa condition. « Un employeur qui trouvait son nom – alors Margaret Langley – trop “chic” pour une cuisinière décida de l’appeler Elsie. Et un jour, surprise qu’elle veuille emprunter un livre de la bibliothèque familiale, sa patronne l’apostropha ainsi : “J’ignorais que vous lisiez, Margaret” », relève Kathryn Hughes dans le Guardian.
Lors de sa sortie, en 1968, le livre piqua au vif certains lecteurs de bonne famille, ulcérés par le tableau très noir que brossait l’ancienne cuisinière. Nombre d’entre eux, raconte Hughes, lui écrivirent pour l’assurer que « leurs parents s’étaient toujours efforcés de traiter leurs domestiques comme des êtres humains ». Guère convaincue par ces protestations, Powell maintenait que, aux yeux de ses anciens maîtres, « les domestiques n’étaient pas de vraies personnes douées d’une conscience et de sentiments. C’étaient des choses qui leur appartenaient ».
Indignée par l’injustice sociale dont elle fut victime, Powell n’a pourtant jamais songé, s’étonne Hughes, à embrasser l’idéologie socialiste : « La politique et les questions de principe étaient apparemment pour elle un luxe réservé à la bourgeoisie, auquel elle n’avait ni le temps ni l’énergie de se consacrer. »