Litost

« Dans la liste de ce que nous ne pardonnons pas à ceux que nous aimons, je place en tête les services que nous leur rendons, ceux que nous ne leur rendons pas, mais par-dessus tout la litost : ce sentiment qu’ils nous donnent si souvent – et parfois malgré eux – de nos propres faiblesses. »

D. P.

« Litost est un mot tchèque intraduisible en d’autres langues, écrit Milan Kundera dans Le Livre du rire et de l’oubli. Sa première syllabe, qui se prononce longue et accentuée, rappelle la plainte d’un chien abandonné. Pour le sens de ce mot je cherche vainement un équivalent dans d’autres langues, bien que j’aie peine à imaginer qu’on puisse comprendre l’âme humaine sans lui. »

Aidez-nous à trouver le prochain « mot manquant » En français le mot « vainqueur », nom ou adjectif, n’a pas de féminin. Existe-t-il une langue dans laquelle son équivalent existe au féminin ?

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Le mot du mois

« Quand je serai mort, j’espère qu’on dira de moi : “Ses péchés étaient écarlates, mais on lisait ses livres.” »

Hilaire Belloc, « On his Books », Sonnets and Verse, 1923.

Verdi, Wagner et le triomphe de l’opéra romantique

Le hasard, dit-on volontiers, fait souvent bien les choses. Celui du calendrier gratifie notre époque avide de commémorations d’une remarquable occasion de célébrer simultanément, en cette année 2013, le deux centième anniversaire de la naissance des deux plus grands compositeurs d’opéras du XIXème siècle et, plus largement, de l’histoire de la musique lyrique : Giuseppe Verdi et Richard Wagner. Depuis le début de l’année, ce double anniversaire a donné lieu, partout en Europe et dans le monde, à de nombreuses initiatives : concerts, expositions, coffrets spéciaux d’enregistrements, conférences, publications. D’autres sont prévues durant les mois à venir. Certaines sont exclusivement consacrées à l’un des musiciens (le plus souvent à Wagner), mais beaucoup les concernent tous les deux. C’est notamment le cas de plusieurs ouvrages publiés pour l’occasion. Deux d’entre eux ont été rédigés par des compatriotes de Wagner : Wagner und Verdi, de l’historien Eberhard Straub, examine plus particulièrement la dimension politique des œuvres des deux musiciens et les liens de celles-ci avec la question nationale en Italie et en Allemagne ; comme l’indique son titre, Liebestod. Wagner – Verdi – Wir, du musicologue Holger Noltze, prend pour fil conducteur la question des liens de l’amour et de la mort dans les opéras des deux hommes.

À ce jour, aucun livre sur le sujet n’est paru en français (on en annonce un pour la rentrée de septembre, par un spécialiste de Wagner), et pas davantage, plus curieusement, en italien. Mais un copieux ouvrage sur ce thème a été publié en anglais il y a deux ans, dans la perspective des célébrations de 2013. Intitulé Verdi and/or Wagner. Two men, Two Worlds, Two Centuries, il a pour auteur le critique Peter Conrad et devrait conquérir une place de choix dans la littérature existante sur les deux musiciens, déjà terriblement abondante, plus spécialement dans le cas de Wagner. Si les opéras de Verdi demeurent aujourd’hui les plus joués au monde, Wagner, du fait de la place particulière qu’il occupe dans l’histoire de la musique ainsi que du caractère très controversé de son œuvre et de sa personnalité, fait en effet l’objet d’un intérêt qui ne s’est jamais démenti. Une légende tenace veut qu’on ait écrit davantage sur lui que sur n’importe quelle autre personnalité historique à l’exception de Jésus-Christ et de Napoléon. Ce n’est bien sûr pas exact, mais la bibliographie wagnérienne comprend tout de même plusieurs dizaines de milliers d’entrées.

Wagner et Verdi étaient loin d’être des inconnus pour Peter Conrad. Professeur à l’université d’Oxford, Conrad fait partie avec Clive James, Germaine Greer et Robert Hughes (le grand critique d’art récemment décédé), de cette poignée d’intellectuels australiens établis en Grande-Bretagne que caractérisent notamment, outre le talent, un rapport d’amour-haine avec le continent sur lequel ils ont grandi et des relations d’amitié et d’estime mutuelle en partie gâtées par la jalousie et la rivalité. Spécialiste d’histoire culturelle, Conrad a publié, à côté d’ouvrages sur la littérature, le cinéma et la télévision, une histoire de l’opéra et deux épais volumes dont le premier propose une immense fresque historique de la culture au XXème siècle et le second s’interroge sur les liens de l’art et de la création sous deux angles distincts : la création comme thème artistique et l’idée que les artistes se font des mécanismes de la créativité. Ces deux derniers livres contiennent plusieurs dizaines de pages sur Wagner, qui fait par ailleurs l’objet d’un des chapitres de l’histoire de l’opéra, Verdi bénéficiant d’un autre.

Névralgie récurrente

Peter Conrad a moins le sens de la formule brillante que Clive James, et son style n’a pas la vigueur et la flamboyance de celui de Robert Hughes. Mais il écrit avec élégance et son érudition est impressionnante. Ici, il semble avoir lu une bonne partie de ce qui a été écrit au sujet de Verdi et Wagner, jusqu’à de cursives allusions au détour d’une entrée de journal. Pas vraiment tout, cependant. Deux des meilleures biographies de Verdi actuellement existantes, par exemple, sont celles de l’américaine Mary Jane Phillips-Matz et de l’historien français Pierre Milza. Mais Conrad ne s’appuie que sur la première. S’il cite en passant les réflexions de Baudelaire et de Romain Roland à propos de Wagner, ainsi que la merveilleuse formule de Proust comparant les leitmotivs wagnériens à une névralgie récurrente, il ignore complètement ce qu’ont dit à son sujet Stéphane Mallarmé, pourtant auteur d’un sonnet d’hommage au musicien, ainsi que Paul Valéry, qui n’a pas hésité à affirmer que rien ne l’avait plus influencé que l’œuvre du compositeur allemand. Et s’il mentionne à plusieurs reprises Thomas Mann, Conrad est loin d’exploiter l’incomparable richesse des réflexions de l’auteur de La Montagne magique à propos d’un artiste qui l’obsédait et avec lequel il entretenait un rapport complexe de fascination coupable et de passion réticente. Très curieusement, il ne dit pas non plus un mot des travaux du philosophe anglais Bryan Magee, wagnérien souvent un peu trop enthousiaste mais qui a réussi à écrire sur un homme compliqué des pages d’une extraordinaire clarté.

Farcis de références et sautant d’un domaine à l’autre, les ouvrages de Peter Conrad sont d’une richesse et d’une densité parfois décourageantes. Parce qu’il reste centré sur les deux musiciens et leur œuvre, Wagner and/or Verdi se lit avec un peu plus de facilité que les énormes livres précédents. Il est pourtant rédigé selon un procédé de construction déconcertant, insolite et audacieux. L’ouvrage propose un portrait croisé total de Verdi et Wagner, contrastant les différents aspects de leur personnalité, de leur vie et de leur destin sujet par sujet, quasiment paragraphe par paragraphe. Cette formule de confrontation détaillée et systématique pourra sembler par moments un peu artificielle. Mais son emploi s’avère très éclairant, tant les deux hommes se prêtent à un tel exercice.

Un double portrait kaléidoscopique

Conrad peut par exemple opposer au monde très réaliste de Verdi la place occupée par les éléments de nature fantastique, surnaturelle et spirituelle chez Wagner : « Verdi ne pouvait concevoir le pouvoir que sous l’espèce physique, comme la capacité d’infliger de la douleur aux autres ou de les tuer […]. Le pouvoir qui intéressait Wagner était par contre de nature mentale. » Il met aussi en regard l’effort fait par Wagner pour évoquer musicalement les bruits de la nature et le manque d’intérêt de Verdi pour « la musique qui n’est pas produite par des êtres humains ». La combinaison de multiples remarques de ce type, souvent précises et d’une grande finesse, lui permet de composer par petites touches un très convaincant portrait en diptyque des deux musiciens, en nuançant, complétant ou corrigeant de nombreuses affirmations régulièrement faites à leur sujet. Un ouvrage organisé de cette façon ne constitue cependant pas la meilleure introduction possible à Verdi et Wagner, et pour pouvoir pleinement l’apprécier et en tirer profit, il est quasiment indispensable de posséder une certaine familiarité avec la vie et l’œuvre des deux compositeurs.

Quelle image de celles-ci ressort-elle de ce double portrait kaléidoscopique ? Le premier aspect qui retiendra l’attention est le caractère des deux hommes et leur personnalité. Tant Verdi que Wagner, déjà canonisés de leur vivant (le second n’a pas tardé à être également démonisé), font l’objet de véritables mythes et de nombreuses légendes circulent à leur propos, en partie créées et entretenues par eux-mêmes. Verdi, par exemple, aimait se présenter comme un fils de paysans pauvres, un « enfant du peuple » sorti de la misère à force de travail et de volonté. Il y a là de l’exagération. Le musicien était, certes, issu du milieu rural et d’une famille modeste. Mais son père, petit propriétaire terrain et aubergiste de Roncole près de Busseto, en Émilie-Romagne, ne faisait pas partie du prolétariat agricole. Il était aussi suffisamment lettré pour qu’on ait conservé de lui des échantillons de correspondance. Il demeure toutefois vrai que l’enfance de Verdi s’est déroulée dans un environnement largement marqué par les valeurs et la culture paysannes. « De cette rusticité de proximité » relève Pierre Milza, « découlent un certain nombre de traits : d’un côté le caractère entier du personnage, sa simplicité, sa sincérité, son franc-parler, le peu d’intérêt qu’il porte aux mondanités et aux honneurs, de l’autre une “sauvagerie” qui se manifeste à la fois par la violence des sentiments, la rudesse des propos, l’amour des grands espaces et des promenades solitaires, beaucoup de réserve et de méfiance dans ses rapports avec autrui […] l’âpreté en affaires, son goût de l’argent […] l’esprit madré dont il fait preuve dans ses transactions aussi bien professionnelles que privées ».

Dans son essai La Vulgarité de Verdi, Alberto Moravia a loué ce caractère paysan du compositeur, qu’il présentait comme un sain anachronisme en un temps marqué par le triomphe de la petite bourgeoise. Chez Verdi, affirmait-il, s’exprimaient encore l’exubérante vitalité et la vision humaniste du monde qui caractérisaient l’Italie de la Renaissance, vision abandonnée par la classe dirigeante italienne après la Contre-Réforme, mais dont des fragments ont longtemps survécu dans le peuple : « Verdi est proche de ces paysans qui savaient par cœur des vers de l’Arioste, de ces gondoliers qui récitaient des strophes du Tasse ». Dans le même esprit, Isaiah Berlin vantait la « naïveté » de Verdi, cette qualité de spontanéité, d’immédiateté et d’heureuse inconscience dans l’exercice de leur art que Schiller attribuait à certains créateurs comme Homère, Shakespeare et Goethe, à laquelle il opposait la conscience tourmentée d’eux-mêmes caractérisant les artistes « sentimentaux » de sensibilité moderne, comme lui-même et, aurait-il pu ajouter s’il l’avait connu, Richard Wagner.

« L’allure vestimentaire d’une drag queen »

Peter Conrad évite soigneusement de tomber dans le piège consistant à appliquer à Verdi et Wagner les stéréotypes de l’Européen méridional face à celui du Nord. Avec raison : comme beaucoup d’habitants de la région des plaines du Pô, Verdi était un homme secret, taciturne et peu communicatif. Réciproquement, fantasque, passionné et volubile, Wagner témoignait volontiers de ce comportement histrionique qu’on attribue facilement aux Latins. Cette différence de caractère se reflétait dans leur apparence. Habillé de manière austère dans sa jeunesse, avec un peu plus de recherche lorsqu’il a commencé à fréquenter le monde, Verdi ne s’est jamais départi d’une grande sobriété de mise. À l’opposé, Wagner arborait des tenues extravagantes, ces costumes de velours et de soie qui faisaient dire au poète W. H. Auden qu’il avait « l’allure vestimentaire d’une drag queen ».

Dans l’ensemble, s’il lui consacre un peu plus de pages qu’à Verdi, Conrad n’éprouve visiblement guère de sympathie pour Wagner. Il est loin d’être le seul dans ce cas. Même ceux, nombreux, qui s’inclinent avec admiration et une dévotion quasiment religieuse devant son génie musical et artistique éprouvent de fortes difficultés à dissimuler leur gêne devant les traits de caractère pour lesquels il est passé dans la petite histoire de la musique. Témoins et historiens s’accordent en effet à dépeindre Wagner comme un abominable personnage : un homme totalement dépourvu de scrupules, menteur invétéré, mauvais payeur (il a passé la plus grande partie de sa vie à fuir ses créanciers), un monstre d’égoïsme et de vanité, exceptionnellement imbu de lui-même et faisant état de son génie avec une complète absence de pudeur et une ostentation pitoyable.

Collectionnant les aventures féminines, il a traité sa première femme, « Minna » Planner, d’une manière qu’il est difficile de baptiser autrement qu’abusive et courtisait volontiers les femmes de ses amis. Mathilde Wesendonck, par exemple, épouse d’un de ses bienfaiteurs, qui lui a inspiré cette célébration de l’amour qu’est Tristan et Isolde. Ou celle qui après avoir longtemps été sa maîtresse allait devenir sa femme, sa muse, sa secrétaire (c’est à elle qu’il a dicté son autobiographie), puis l’intendante de son héritage matériel et artistique après sa mort et la grande prêtresse de son culte posthume : Cosima Wagner, fille de son maître Franz Liszt et femme du chef d’orchestre Hans von Bulow, son disciple et collaborateur (il a créé deux de ses opéras), qui le considérait comme son meilleur ami.

Un effet magnétique

En dépit de cette peu banale combinaison de défauts, la personnalité de Wagner exerçait sur son entourage un effet souvent décrit comme magnétique, une fascination confinant parfois à l’adoration, comme dans le cas de son plus généreux mécène (ses largesses l’ont définitivement arraché à la précarité matérielle), le roi Louis II de Bavière, en partie il est vrai parce que s’y mêlaient des éléments d’attrait homosexuel.

On présente par contre habituellement Verdi comme un homme de cœur, foncièrement bon et généreux. Il l’était sans le moindre doute, et c’est l’image de lui que Conrad entend à l’évidence donner. Celle qui ressort de ses deux biographies les plus objectives et complètes est malgré tout un peu plus nuancée. Spontanément compatissant, surtout passé un certain âge, lorsque la notoriété et la richesse lui eurent conféré un statut de patriarche, Verdi pouvait aussi se montrer peu amène, dur avec ses employés, irritable avec ses proches, en un mot pas très facile à vivre. « Il était impulsif et emporté » rappelle Pierre Milza, « capable d’éclater à tout moment lorsqu’il estimait qu’on lui avait manqué ».

Comme beaucoup de commentateurs, Peter Conrad témoigne d’une grande indulgence envers la manière dont Verdi s’est comporté avec sa deuxième femme, la cantatrice Giuseppina Strepponi. Devenu veuf très jeune, après le décès en bas âge des deux filles issues de son premier mariage (une triple perte qui le marqua profondément), Verdi, qui, comme on dit, portait beau, ne manquait pas de succès dans les salons et les coulisses des salles d’opéra. À l’âge de vingt-sept ans, il fit la connaissance de Giuseppina Strepponi, avec laquelle il allait avoir une longue liaison qualifiée de « scandaleuse » par la prude société de l’époque. Verdi finira par l’épouser dix-sept ans plus tard. Mais au bout d’un certain temps, approchant de la soixantaine, il s’éprit d’une cantatrice autrichienne de vingt ans plus jeune que lui, Teresa Stolz, avec laquelle il entama une aventure. Suite à une réaction violente de Giuseppina Strepponi, qui avait longtemps fermé les yeux, il dut y mettre fin, mais renoua rapidement avec son amante. Selon la version officielle, la femme de Verdi finit par s’en accommoder et pardonna à sa rivale, dont elle devint même la grande amie, pour former avec elle et Verdi un étrange ménage à trois. On peut penser qu’elle s’est simplement résignée par peur de perdre Verdi, pour qui, à l’instar de Cosima pour Wagner, elle éprouvait un sentiment de vénération. On peut aussi considérer que la conduite du musicien, dans cette affaire, a singulièrement manqué d’élégance.

Dans l’ensemble, Verdi apparaît cependant avoir été au plan humain une personne dotée de bien plus de qualités que le compositeur allemand. À l’instar de la plupart des créateurs, Verdi et Wagner étaient de féroces égocentriques vivant avant tout pour leur art. Mais, chez Verdi, ce trait de personnalité s’accompagnait d’une réelle générosité et d’une certaine forme de modestie (à l’opposé de Wagner, il n’a jamais voulu écrire son autobiographie), qui le rendent attachant. Les deux hommes ont laissé derrière eux des témoignages de leur existence dans la pierre. Dans le cas de Wagner, il s’agit de l’opéra de Bayreuth, temple consacré à sa musique et monument à sa gloire, ainsi que de la luxueuse villa bâtie à proximité dans laquelle il résidait (aujourd’hui le Musée Wagner), tous deux édifiés grâce à un don financier de Louis II de Bavière. Verdi a, lui, fait construire un hôpital destiné à accueillir les employés des propriétés qu’il possédait et leurs familles, et une maison de retraite pour musiciens nécessiteux à Milan, la Casa di riposo per musicisti, dont il a souhaité qu’elle n’ouvre ses portes qu’après sa mort, pour éviter à ses premiers hôtes l’obligation de le remercier. Les deux institutions fonctionnent encore aujourd’hui.

Shakespeare et Schiller

En termes d’intérêts intellectuels et artistiques, Verdi et Wagner étaient à la fois proches et différents. En partie autodidactes l’un et l’autre, ils possédaient tous les deux une solide formation littéraire. Chez Wagner, elle était complétée par des connaissances philosophiques qui font de lui le compositeur le plus savant de l’Histoire, si savant que certains ont pu le considérer comme un intellectuel qui écrivait de la musique plutôt que comme un musicien particulièrement cultivé.

Au chevet de Verdi, dit-on, dans la dernière partie de sa vie, se trouvaient les œuvres de Shakespeare et de Schiller, les deux auteurs qu’il a le plus exploités pour composer ses opéras. Trois des plus célèbres, MacbethOtello et Falstaff, sont basés sur des pièces de Shakespeare (le troisième sur les deux pièces dans lesquelles apparaît le personnage qui lui donne son titre), et quatre autres sont des adaptations musicales de drames du poète romantique allemand, que ce dernier aurait sans doute écoutées avec un grand plaisir, lui qui confiait dans une lettre à Goethe : « J’ai toujours eu une certaine confiance en l’opéra pour développer la tragédie en une forme plus noble. »

Mais c’est en réalité tous les opéras de Verdi qui sont nés de rencontres littéraires : La Traviata est tiré du roman d’Alexandre Dumas fils La Dame aux camélias, Ernani et Rigoletto de pièces de Victor Hugo, Le Corsaire et Les Deux Foscari respectivement d’un poème et d’un drame de Byron, etc. Verdi trouvait dans ces œuvres d’esprit ou d’inspiration romantique le matériau dramatique qu’il entendait exalter par le langage musical. Il demandait à des librettistes comme Arrigo Boito de le développer dans une langue expressive permettant d’en tirer le meilleur parti. La relation particulière qu’il entretenait avec Shakespeare, son auteur de prédilection, n’a rien d’étonnant. Shakespeare est le peintre inégalé des passions humaines, des sentiments et des vices sous leur forme la plus exacerbée : l’ambition, la convoitise et le remords dans Macbeth, l’amour possessif, la jalousie, l’envie et la trahison dans Othello. Verdi, qui a longtemps rêvé d’adapter Le Roi Lear sans que cette idée ne dépasse jamais le stade du projet, se reconnaissait pleinement dans l’univers shakespearien.

Un univers puissant et singulier

Contrairement à Verdi, Wagner, écrivait lui-même les livrets de ses opéras. Mais ceux-ci ont également leur source dans la littérature. Sans éprouver pour Shakespeare la même admiration sans borne que Verdi, Wagner mettait très haut le dramaturge. Dans son autobiographie, il déclare même n’avoir appris l’anglais que pouvoir le lire dans le texte. Un de ses opéras de jeunesse est basé sur Mesure pour mesure, et dans plusieurs de ses créations ultérieures on peut identifier des images et des thèmes qui sont incontestablement d’origine shakespearienne. Wagner a aussi emprunté des sujets à Heinrich Heine (Le Vaisseau Fantôme) et d’autres poètes romantiques allemands comme Ludwig Tieck, E.T.A Hoffmann, Achim von Arnim et Clemens Brentano. Pour composer Tristan et Isolde, il a puisé dans toutes les versions de ce mythe disponibles en allemand et les langues qu’il lisait. Et L’Anneau du Nibelung est la synthèse personnelle et originale d’une épopée médiévale germanique et de sagas nordiques (notamment l’Edda), enrichie d’apports variés provenant du folklore, de la mythologie et de la littérature populaire. On ne peut toutefois contester à Wagner une réelle capacité de création poétique et dramatique. L’univers qu’il a bâti par la fusion de thèmes, de situations et de personnages issus de ses abondantes lectures est puissant et singulier.

À côté de la littérature, Wagner a été profondément marqué par ses lectures philosophiques, plus particulièrement celle du maître ouvrage de Schopenhauer Le Monde comme volonté et comme représentation, au sujet duquel il eut de fréquentes conversations, à l’époque où ils étaient très proches, avec Nietzsche, avant que celui-ci ne prît résolument ses distances avec les idées du philosophe et avec Wagner lui-même. Wagner a découvert Schopenhauer à un moment de sa vie où il avait déjà derrière lui une partie importante de son œuvre, mais ce qu’il y a trouvé en a résolument influencé la seconde moitié, qui contient ses chefs-d’œuvre. Ce fut d’ailleurs une rencontre davantage qu’une découverte, Wagner retrouvant avec plaisir chez Schopenhauer un certain nombre d’idées qui étaient déjà les siennes. « Ce que Schopenhauer a apporté à Wagner » résume très bien Bryan Magee, « c’est une vision du monde au sein de laquelle toutes les affaires publiques, y compris la politique, avaient un caractère trivial, qui plaidait en faveur du désillusionnement à leur égard et de l’éloignement du monde et de ses valeurs ; une vision au sein de laquelle l’amour érotique et les arts, par-dessus tout la musique, constituaient les activités humaines dotées du plus de valeur ».

Wagner n’était pas qu’un lecteur boulimique. Il était aussi un écrivain prolifique qui a noirci des milliers de pages sur la musique, la politique, la philosophie et la littérature : ses œuvres complètes représentent seize volumes et il est l’auteur d’une très substantielle correspondance. On ne peut malheureusement pas affirmer que, dans cette impressionnante production, la qualité soit à la hauteur de la quantité. Wagner tendait à s’exprimer de manière vague et générale, et son style est souvent pompeux et ampoulé. Bryan Magee attribue cette caractéristique de la prose de Wagner à l’influence persistance qu’a eue sur sa façon d’écrire la langue abstraite et obscure de Hegel, même après qu’il eut renié ce penseur, pour lequel il avait éprouvé un réel engouement dans sa jeunesse, en le déclarant incompréhensible. Peut-être devrions-nous nous montrer ici indulgents avec Wagner, suggère Bryan Magee : « Après tout, il ne faisait qu’écrire à la manière dont la plupart des auteurs, des universitaires et des journalistes écrivaient en Allemagne à cette époque […] et la seule raison pour laquelle nous nous intéressons à Wagner l’écrivain, c’est Wagner le musicien. » Même pour quelqu’un d’aussi intéressé que lui par Wagner, avoue cependant Magee, « le lire n’est pas un plaisir – sauf dans le cas de son autobiographie, qui a été dictée […] dans un style personnel, direct et familier très différent de celui de ses autres écrits ».

Des émotions si fortes qu’elles en deviennent des idées

Un trait que Verdi et Wagner partageaient complètement était une grande sensibilité théâtrale. Tous deux se voulaient avant tout des hommes de théâtre, et rien ne comptait davantage à leurs yeux que la façon dont la musique et les mots pouvaient se combiner au service du récit dramatique. « Chaque partition de Verdi » relève le critique musical Alex Ross, « contient une série de points pivots que les chanteurs sont supposés transformer en pure épiphanies vocales. Ils ne consistent parfois qu’en quatre ou cinq notes s’élevant l’une au-dessus de l’autre en pente raide. Verdi persécutait ses librettistes pour qu’ils trouvent les mots les plus appropriés pour ces paroxysmes [appelés à devenir] des étendards de l’émotion ». De fait, « ce que Verdi attendait des chanteurs, c’étaient des émotions si fortes qu’elles en deviennent des idées ».

Si Verdi voyait cette mobilisation convergente des mots et des notes sous la forme d’un processus de renforcement mutuel, Wagner l’envisageait plutôt comme une espèce de fusion du langage poétique et du langage musical. De manière générale, Verdi considérait l’opéra comme un instrument permettant de tirer le meilleur parti des possibilités du théâtre. Mais Wagner allait plus loin encore. Sous la bannière de « l’art total », il envisageait ses opéras comme des formes modernes de tragédies antiques et la célébration du culte d’une religion sans dieu.

En termes concrets, leur carrière et leur production ont revêtu des allures identiques sous certains aspects, dissemblables à certains égards. Leurs débuts à tous deux furent difficiles : l’un et l’autre ont connu durant leur jeunesse des années de galère et ont mis un certain temps avant de se faire reconnaître. Au total, Wagner nous a laissé quatorze opéras, dont dix sont considérés comme des chefs-d’œuvre, créés à intervalles réguliers tout au long de sa vie. Verdi en a composé le double (vingt-neuf), mais les deux derniers ont vu le jour à l’issue d’une interruption de seize longues années. Après avoir terminé Aïda, Verdi, se sentant vieillir et en proie à des problèmes de santé, avait en effet décidé de s’arrêter d’écrire des opéras. Il ne s’y remettra qu’à l’âge de soixante-dix ans, stimulé par le désir de redorer le blason de l’art lyrique italien dont le public se détournait au profit des œuvres de Wagner et encouragé par la mort de ce dernier, qui lui laissait le champ libre. Otello sera créé en 1883, et, sur la lancée, Verdi écrira encore Falstaff, avant de mourir à l’âge avancé de quatre-vingt-sept ans.

Il est courant d’affirmer qu’Aïda et Otello portent l’empreinte de Wagner. Bien que Verdi n’ait pas eu l’occasion d’entendre beaucoup d’œuvres de son rival, on pourrait être tenté de trouver dans ces deux opéras des échos de sa musique. Mais il serait plus juste de dire qu’ils sont le produit d’une évolution qui a conduit le compositeur italien dans une direction le rapprochant progressivement de Wagner. Les premières œuvres de Verdi s’inscrivaient dans le prolongement de la tradition du bel canto, dont les derniers grands représentants furent Rossini, Donizetti et Bellini, tradition qui fait se succéder, dans le déroulement d’un opéra, des arias, qui sont autant de morceaux de bravoure pour les interprètes, et des récitatifs assurant la continuité du récit. Verdi n’abandonna jamais les arias, mais à mesure que le temps passait, ses opéras, dotés d’une orchestration sans cesse plus élaborée, tout en restant des œuvres de facture résolument italienne, prirent de plus en plus la forme d’un discours musical continu, comparable, mutatis mutandis, au flux mélodique ininterrompu (la « mélodie infinie ») des grandes créations wagnériennes.

Contrairement à Verdi, Wagner ne s’est jamais véritablement appuyé sur une tradition lyrique existante. Certes, il été influencé par Carl Maria von Weber. Mais les musiciens qui ont compté dans sa formation étaient principalement Beethoven (également une source d’inspiration pour Verdi) et Liszt, c’est-à-dire deux compositeurs qui ont cultivé le style symphonique. D’emblée, ses opéras ont donc eu un caractère symphonique, un trait qui ne fera que s’accroître avec le temps, l’orchestre prenant de plus en plus de place et d’importance par rapports aux chanteurs : chez Wagner le chant est au service de la musique, quand dans l’opéra classique, c’est l’inverse.

« VIVA V.E.R.D.I »

La personne et l’œuvre de Verdi sont indissociablement liés à l’histoire de l’unification italienne, le Risorgimento, dont le compositeur est une figure emblématique aux côtés de Giuseppe Garibaldi, Giuseppe Mazzini, Camillo Cavour et du roi Victor Emmanuel II. Contrairement à ces derniers, Verdi n’a cependant pas été un acteur direct de ce processus historique qui vit se construire un pays à partir d’une situation dans laquelle, selon le mot célèbre de Metternich, « Italie » n’était qu’une expression géographique, puisque la péninsule était morcelée en une série d’États indépendants ou occupés par des puissances étrangères, l’Autriche et la France. De l’unification italienne, Verdi est plutôt devenu, sans véritablement l’avoir cherché, le symbole, une figure d’artiste immensément populaire comme l’a été en France, pour la république, Victor Hugo, auquel Verdi a justement souvent été comparé à cet égard. De fait, si Verdi était patriote, et s’engagea même activement en politique en se faisant élire sénateur, par tempérament, souligne Conrad, il n’était pas un révolutionnaire : « Franz Werfel a décrit Verdi comme un amalgame contradictoire de Garibaldi et de Cavour, les deux héros de la révolution italienne. Verdi admirait les exploits héroïques de Garibaldi […]. Mais le comportement de fauteur de troubles de l’agitateur itinérant […] avait davantage de traits communs avec celui des héros de Verdi qu’avec l’attitude du musicien lui-même. Le compositeur très comme il faut était plus proche de Cavour, le politicien professionnel […] qui s’épuisa à trouver ses solutions aux problèmes aigus posés par l’unification. »

Lorsqu’il apparut que le thème de l’unité nationale, très présent dans Les Lombards et Nabucco, était à même de transformer ses opéras en outils de mobilisation de la population au service d’une cause à laquelle il était sensible, Verdi accepta bien volontiers d’être le porte-drapeau de l’unification. Comme on sait, « VIVA V.E.R.D.I », devise des patriotes italiens qui faisait l’objet de nombreux graffiti, avait pour signification cachée (à peine cachée, en vérité, et trahie aux yeux des initiés par les points séparant les lettres du deuxième mot) « Viva Vittorio Emanuele Re D’Italia » (« Vive Victor Emmanuel Roi D’Italie »). La volonté de Verdi de se conformer au rôle qui lui était ainsi assigné le conduisit même à livrer de certains faits de sa vie un récit un peu arrangé. Dans un texte autobiographique qu’en dépit de sa réticence à se raconter il a consenti à dicter alors qu’il approchait les soixante-dix ans, Verdi, déformant, consciemment ou non, la vérité historique, raconte que l’impulsion à composer Nabucco lui est venue en lisant un passage du livret rédigé par le poète Thémistocle Solera : les fameux vers Va, pensiero, sull’ali dorate, qui allaient devenir le chœur des Hébreux du troisième acte, un des plus célèbres chœurs de l’histoire de l’opéra avec celui des pèlerins dans Tannhäuser de Wagner, et un air que les Italiens considèrent comme leur second hymne national. (Lors d’une représentation donnée à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la création de l’Italie, le chef d’orchestre Riccardo Muti a exceptionnellement consenti à le reprendre en bis, en invitant le public à l’entonner avec les chœurs présents sur scène, en guise de protestation chantée contre les coupes dans le budget de la culture décidées par le gouvernement de Silvio Berlusconi.)

Grand admirateur de Bakounine

L’image de Richard Wagner également est associée à l’histoire des idées nationalistes, dans le cas d’espèce à celle du nationalisme allemand, né à une époque où l’Allemagne, à l’instar de l’Italie, n’était qu’une mosaïque d’États. Mais elle l’est d’une manière qui, contrairement à ce qui s’est passé avec Verdi, n’est pas jugée positivement. On l’oublie parfois, homme de tempérament rebelle, Wagner a longtemps été un libéral acquis aux idéaux révolutionnaire, un grand admirateur de l’anarchiste Bakounine, avec lequel il était lié et en compagnie duquel il a fui Dresde après une insurrection manquée à laquelle ils avaient tous deux participé, pour un exil de douze ans à Paris, puis à Zurich. Avec le temps, Wagner se fera un avocat de plus en plus fervent de l’idéologie du pangermanisme, dans de nombreux textes exaltant le sentiment national allemand. Mais lui non plus ne sera jamais un acteur politique. Il ne deviendra même pas un symbole comme Verdi. Grâce à une conjonction d’initiatives politiques, militaires et diplomatiques du chancelier de Prusse Bismarck, l’unité de l’Allemagne se fera au cours de sa vie, mais sans que le musicien prenne part à aucun titre à ce processus. Si Wagner occupe aujourd’hui une place dans l’histoire du nationalisme allemand, c’est en raison de la teneur de ses écrits politiques et de l’usage qui a ultérieurement été fait de ceux-ci et de ses œuvres par le régime nazi.

Des dizaines de milliers de page ont été écrites sur cette question des liens de Wagner et du nazisme. Assurément, Wagner était un des compositeurs favoris des dignitaires du Troisième Reich, qui avaient volontiers recours à sa musique lors des grands rassemblements comme ceux de Nuremberg. Mais pas davantage que Bruckner et Beethoven. Pourtant, c’est Wagner que l’on associe depuis toujours au nazisme : rares sont les documentaires sur l’Allemagne des années trente ou la seconde guerre mondiale dans lesquels ne se fasse pas entendre à un moment ou un autre la marche funèbre du Crépuscule des dieux. Bien sûr, certains membres de ce qu’on appela rapidement le « clan Wagner » entretenaient des liens avec les Nazis : Winnifred Wagner, belle-fille du compositeur, était même une amie personnelle de Hitler, que ses enfants Wieland et Wolfgang appelaient familièrement « oncle Wolf ». Il est toutefois difficile de tenir Richard Wagner comptable des sympathies politiques de sa famille et, à l’instar de Nietzsche, qui subit le même sort, on ne peut pas non plus peut le considérer responsable de son appropriation ultérieure par les Nazis. Mais il faut honnêtement reconnaître que ses écrits contenaient beaucoup de déclarations qui rendaient très aisée leur récupération par le nazisme.

Antisémitisme

C’est notamment le cas de tous ceux dans lequel s’exprime son antisémitisme, un trait de sa personnalité sur lequel Peter Conrad apparaît réticent à s’étendre. L’antisémitisme de Wagner est certainement en partie le produit des années pénibles qu’il a passées à Paris sans parvenir à s’imposer sur une scène dominée par des compositeurs juifs, comme l’Allemand Giacomo Meyerbeer et le français Fromental Halévy. Wagner a-t-il été directement influencé à la fin de sa vie par les théories racistes d’Arthur Gobineau, qu’il a eu l’occasion de rencontrer ? Certains l’ont affirmé, mais cela semble douteux. Comme dans le cas d’autres artistes du XIXème siècle qui ont fait l’objet de semblables accusations, plusieurs historiens et critiques ont soutenu que les idées antisémites énoncées dans un grand nombre de ses textes n’étaient que le reflet d’une vision très répandue à son époque, et qu’il ne convient pas de les interpréter rétrospectivement à la lumière des horreurs de la « solution finale ». C’est ce que déclare notamment Barry Millington dans un ouvrage publié à l’occasion du bicentenaire, par ailleurs très informatif mais explicitement conçu dans un esprit de réhabilitation militante. On a aussi fait valoir que Wagner ne manquait pas d’amis et collaborateurs juifs, à commencer par Hermann Levi, qui a créé Parsifal. Et dans une tentative peu convaincante d’exonérer Wagner, Bryan Magee s’est efforcé de mettre en évidence ce qu’il pouvait y avoir de vérité sociologique sur la condition des musiciens juifs de l’époque dans son opuscule Le Judaïsme et la musique.

Mais rien n’y fait : la lecture de ce que Wagner a écrit au sujet des Juifs demeurera toujours une expérience extrêmement déplaisante. À l’exception de la façon dont certains personnages de L’Anneau du Niebelung, principalement le nain Mime et son frère Alberichse conforment au stéréotype du Juif, l’antisémitisme de Wagner n’a toutefois heureusement pas contaminé son œuvre, et il restera toujours possible d’apprécier sa musique sans approuver le moins du monde ses idées dans ce domaine. Si les quelques tentatives entreprises jusqu’ici de jouer Wagner en concert en Israël se sont systématiquement soldées par des scandales, de nombreux chefs d’orchestre d’origine juive (George Solti, Leonard Bernstein, Zubin Mehta, Lorin Maazel, Daniel Barenboïm) n’ont d’ailleurs pas hésité à diriger des œuvres du musicien.

Pianississimo

Traitant abondamment de la personnalité et de la vie de Verdi et Wagner, et de leur place dans l’histoire et la culture du XIXème et du XXème siècle, Peter Conrad ne dit presque rien de leurs techniques musicales respectives. On fera remarquer que des dizaines de milliers de pages ont déjà été publiées à ce sujet, mais il est quand permis de regretter une aussi énorme omission : après tout, si Verdi et Wagner sont passés dans l’Histoire, c’est grâce à leur musique.

Celle de Verdi a la réputation en partie justifiée d’être simple, une qualité soulignée par Howard Goodall dans sa belle histoire de la musique : « Tout au long de sa glorieuse carrière […] Verdi a réussi à transmettre des émotions, des histoires et souvent des idées ressenties avec intensité sans disparaître dans un monde privé de complexité musicale que seuls d’autres musiciens auraient pu apprécier […]. Les sons [de sa musique] étaient fermement enracinés dans le style vocal italien, aisé à saisir et charmant à chanter, de sorte que les gens ordinaires pouvaient sortir du théâtre en fredonnant ».

Écoutée attentivement, cette musique se révèle pourtant extrêmement élaborée. Verdi n’était pas qu’un exceptionnel mélodiste, il maîtrisait parfaitement les techniques de l’harmonie. Plus discrètement que Wagner, certes, il a également eu recours au procédé du leitmotiv, généralement associé au compositeur allemand en raison de l’usage systématique qu’il en fait. Considéré comme le maître des chœurs puissants et des tutti orchestraux véhéments, Verdi maniait par ailleurs avec un art consommé les intensités faibles. Au terme d’un des plus beaux et poignants duos d’amour de l’histoire de l’opéra, Aïda s’achève sur un pianissimo d’une infinie douceur ; comme se termine pianississimo (ppp) le Libera me qui clôture le somptueux Requiem écrit par Verdi à l’occasion de la mort d’un des hommes qu’il admirait le plus, l’écrivain Alessandro Manzoni, sur un accord de do majeur généralement générateur de sérénité, mais amené ici, fait très justement observer Riccardo Muti, d’une manière qui contribue à créer un sentiment d’incertitude.

L’art de de Wagner, dans sa grande nouveauté, tient à l’usage singulier qu’il fait de l’harmonie, en démembrant et distendant les accords et en organisant entre ceux-ci des transitions inédites, ainsi qu’à une manipulation concomitante du temps. Les opéras de Wagner sont terriblement longs et comportent de nombreux passages que l’auditeur souhaiterait franchement pouvoir abréger. Mais tous comprennent aussi des moments d’une stupéfiante intensité. C’est ce qui faisait méchamment dire à Rossini : « Monsieur Wagner a de beaux moments et de mauvais quarts d’heure ». L’intensité des moments en question est souvent le produit d’une distorsion du temps. L’accord en mi bémol majeur sur lequel s’ouvre L’Or du Rhin, par exemples’étire en arpèges sur 137 mesures en une interminable répétition évoquant le roulement sans fin des eaux du fleuve. Les premières minutes du prélude de La Walkyrie ne sont qu’une longue suite de trémolos de violons « bourdonnant et tournant autour de nos têtes comme un essaim d’abeilles géantes », pour emprunter l’image très parlante d’un critique. Combinée avec une harmonique audacieuse et l’usage des leitmotivs, ce ralentissement du temps musical contribue à créer une atmosphère extraordinairement prenante, bien décrite par Michel Schneider : « Les thèmes conducteurs, sans cesse repris, renversés, dissociés, fondus les uns dans les autres ou s’appelant mutuellement comme des échos […] forment une mélodie continue, multiple, dense, lac agité où l’on se plonge, forêt bruissante où l’on se perd, nuit profonde et transparente où l’on se dissout […]. Dans ce nouveau système, les sons ne sont plus le fondement de la tonalité, ils se contentent de conduire l’énergie musicale comme le fer conduit la foudre. »

L’accord de Tristan

Un des procédés favoris de Wagner était l’utilisation d’accords augmentés ou diminués, « qui créent une impression de nervosité, d’anxiété, d’incertitude » (Howard Goodall), et que Wagner emploie en abondance « pour évoquer la douleur ou l’angoisse, ou indiquer que quelque chose de sinistre est sur le point de se produire ». Le plus fameux est celui sur lequel s’ouvre Tristan et Isolde, si fameux qu’il est d’ailleurs connu sous le nom d’« accord de Tristan ». Il s’agit certainement du plus célèbre accord de l’histoire de la musique, et des centaines de pages ont été écrites à son sujet. Théoriquement un accord de nature assez classique (fa, si, ré dièse, sol dièse), auxquels d’autres compositeurs (Bach, Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt) ont eu recours avant Wagner, l’accord de Tristan possède des propriétés, notamment temporelles, singulières qui rendent difficile de le caractériser. Une cinquantaine d’interprétations en ont été proposées par les musicologues dans leurs efforts pour l’analyser harmoniquement d’une manière permettant de l’intégrer dans le système tonal. Aucune d’entre elles n’étant parfaitement satisfaisante, il est commun d’affirmer que cet accord a représenté le premier pas vers l’affranchissement des contraintes de la tonalité. C’est en tous cas la thèse défendue par Arnold Schönberg, le créateur de la musique atonale, mais l’idée est pour le moins discutable, la musique de Wagner, en dépit de l’usage qu’elle fait des dissonances, restant complètement intégrée dans le système tonal.

L’accord de Tristan est fondé sur deux dissonances. Sa caractéristique remarquable est qu’il n’est pas complètement résolu immédiatement après son exécution, avec pour effet d’introduire une tension qui perdure tout au long de l’opéra, qui est identiquement la double tension du désir amoureux et de sa frustration sur laquelle est construit Tristan et Isolde. Elle ne disparaîtra, après une tentative avortée au deuxième acte, qu’avec l’accord final en si majeur, premier accord parfait de la partition, qui marque la mort d’Isolde, à l’issue du plus long crescendo de l’histoire de la musique après celui du Boléro de Ravel.

L’ampleur et la puissance des effets esthétiques et émotionnels qu’obtient Wagner à l’aide de tels procédés expliquent qu’il ait si souvent été décrit comme un magicien, un enchanteur ou un sorcier. L’accord de mi bémol majeur sur lequel s’ouvre L’Or du Rhin, (pertinemment défini par Thomas Mann comme « une idée acoustique : l’idée du commencement de toutes choses »), est à peine de la musique, fait remarquer l’historien James Joll. Mais l’impact considérable qu’il exerce sur le subconscient des auditeurs contribue à créer « ce sentiment que l’art de Wagner agit sur nous d’une manière étrange et magique, l’impression que nous sommes en quelque sorte manipulés par un hypnotiseur contre notre volonté ».

Peter Conrad ne s’intéresse guère à l’influence qu’ont eue les deux compositeurs sur les musiciens qui les ont suivis. Celle de Wagner a incontestablement été la plus importante. La musique de Wagner a profondément marqué Gustav Mahler, Anton Bruckner, Richard Strauss, Arnold Schönberg et de nombreux autres musiciens, même parmi ceux qui ont voulu prendre un maximum de distance avec elle, comme Claude Debussy. Souvent directe, elle a parfois été indirecte et même dans quelques cas négative, en stimulant une autre façon de composer que la sienne. Verdi a, lui, consolidé tout en la renouvelant profondément la tradition de l’opéra italien, rendant possible les œuvres de Leoncavallo, Mascagni et celui que George Bernard Shaw a le premier identifié comme son véritable successeur, Giacomo Puccini. Mais son influence n’est pas strictement confinée au champ de la musique lyrique italienne, qu’elle a quelque peu débordé. Du prélude de Simon Boccanegra, qu’on ne peut écouter sans songer au poème symphonique La Mer de Debussy, Claudio Abbado disait avec justesse : « Il y a déjà là de petites pointes d’impressionnisme. »

« Mickey Mousing »

Dans les dernières pages de Verdi and/or Wagner, on trouvera une série de réflexions sur la présence de Verdi et Wagner dans le cinéma. Peter Conrad passe en revue les films consacrés à la vie des deux musiciens ainsi qu’une partie de ceux dans lesquels leur musique a été employée. Pour Verdi, il s’agit notamment de Senso et Le Guépard de Visconti, La Luna et Prima della rivoluzione de Bertolucci et Pretty Woman de Gary Marshall. Il aurait également pu mentionner l’étrange film intitulé Ein Mann wie EVA, qui raconte une vie fictive du réalisateur Rainer Werner Fassbinder, et dont la bande sonore, parce que le récit est organisé autour d’un « film dans le film » qui est une adaptation à l’écran de La Dame aux Camélias, contient plusieurs extraits de La Traviata dans une des inoubliables versions que nous a léguées Maria Callas. Pour Wagner, Conrad cite entre autres L’Âge d’or de Luis Buñuel, Parsifal de Hans-Jurgen Syberberg et Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, passé dans l’histoire du cinéma pour la dantesque séquence de l’attaque d’un village vietnamien par des hélicoptères de l’armée américaine aux accents de la chevauchée des Walkyries. On pourrait ajouter la scène emblématique du film Le Dictateur dans laquelle Charlie Chaplin/Hynkel joue avec un globe terrestre accompagné par le prélude de Lohengrin.

Peter Conrad ne dit toutefois pas un mot de l’influence déterminante qu’a exercée Wagner sur la musique de cinéma en général, qu’expliquent plusieurs traits distinctifs de la sienne : l’usage des leitmotivs, la mobilisation des cuivres et des cordes au service d’effets grandioses, et même une anticipation de ce que les spécialistes appellent le « Mickey Mousing », le procédé consistant à souligner par des effets sonores les gestes des acteurs ou les états d’âme des personnages. Cette influence est notamment bien documentée chez Max Steiner, le prolifique compositeur hollywoodien auteur des musiques d’Autant en emporte le ventKing Kong et Casablanca, et Bernard Hermann, collaborateur attitré d’Alfred Hitchcock. Plus près de nous, on mentionnera John Williams, qui a inventé des dizaines de leitmotivs pour la saga Star Wars ; Hans Zimmer, qui, pour composer les thèmes de Gladiator, emprunta délibérément à l’univers musical wagnérien dans l’intention d’illustrer, par l’intermédiaire de ses connotations politiques, le parallèle fait par le film entre l’empire romain et le Troisième Reich ; et Howard Shore, plus particulièrement dans la bande sonore de la trilogie Le Seigneur des anneaux, adaptation d’une œuvre à l’évidence en partie inspirée par l’univers de Wagner, en dépit des dénégations peu convaincantes de son auteur (« Les deux anneaux sont circulaires et la ressemblance s’arrête là » affirmait J. R. R. Tolkien).

« Shore réussit la prouesse de créer une atmosphère wagnérienne sans copier l’original » explique le critique musical Alex Ross. « Il connaît la science de l’harmonie de l’épouvante. Tout d’abord, il lâche une armée de triades mineures, des accords de trois notes en mode mineur. [Mais celles-ci] ne suffiraient pas à elles seules à évoquer quelque chose d’aussi richement sinistre que le pouvoir de l’anneau. C’est ici que Wagner vient à son aide […]. Dans le Ring, une importance spéciale est attachée aux paires d’accords mineurs séparés par quatre demi-tons, mi mineur et do mineur, par exemple. » Howard Shore, fait remarquer Alex Ross, utilise un procédé semblable pour évoquer la propriété qu’a l’anneau de rendre invisible celui qui l’enfile à son doigt.

Deux expressions du romantisme

Verdi et Wagner ne se sont jamais rencontrés, et ce n’est pas le fruit du hasard. Se percevant mutuellement comme rivaux, les deux plus grands compositeurs d’opéras du XIXème siècle s’évitaient soigneusement. D’accord sur certains points (Verdi approuvait l’idée de Wagner de soustraire l’orchestre à la vue du public en l’enterrant dans la fosse, pour ne pas distraire l’attention de ce qui se passait sur la scène), ils se sont très peu exprimés au sujet l’un de l’autre. De Verdi, on a conservé un petit nombre de réflexions à propos de Wagner, quelques-unes sévères, d’autres élogieuses. Wagner n’a presque pas parlé de Verdi. Il l’a fait à l’occasion d’une exécution de son Requiem, et c’était pour dire qu’il était préférable de ne rien en dire. À Bayreuth, il était d’ailleurs quasiment interdit de prononcer le nom du musicien italien.

Verdi considérait sa musique comme une source de joie et de réconfort face au spectacle des souffrances engendrées par l’existence et les passions humaines. « En vérité », va jusqu’à déclarer un peu emphatiquement mais non sans fondement Albert Bensoussan, « Verdi a fait couler plus de larmes – et des larmes de bonheur – que tout l’opéra de tous les pays et de tous les temps ». Aux yeux de Wagner, la musique et l’opéra avaient une autre fonction. De son point de vue, ils étaient des instruments de rédemption, des véhicules pour le transport de l’esprit et des sens dans un monde idéal existant dans une dimension spéciale, saturé de significations, exempt des pesanteurs du monde ordinaire et affranchi des contraintes qu’impose aux hommes réels leur petitesse et leurs limites. Pour cette raison, conclut Conrad, « Verdi attire les humanistes, Wagner les mystiques et aussi les misanthropes ». Et il ajoute aussitôt : « Est-il impossible pour une même personne de les aimer tous les deux ? »

La question a en réalité un caractère rhétorique, tant sont nombreux les exemples d’individus appréciant, souvent au même degré, les deux musiciens. George Bernard Shaw, qui a écrit Le Parfait Wagnérien, a consacré à Verdi des pages élogieuses ; à la suite d’Arturo Toscanini, régulièrement présent à Bayreuth jusqu’à l’arrivée au pouvoir des nazis, les plus grands chefs d’orchestre (Claudio Abbado, Herbert von Karajan, George Solti, Riccardo Muti, Valeri Gergiev) ont dirigé avec le même talent et une égale passion des œuvres des deux compositeurs ; à l’instar d’Alex Ross, de nombreux musicologues, historiens de la musique et critiques, à commencer par Peter Conrad lui-même, ont analysé avec une pertinence comparable et une semblable pénétration les opéras de Verdi et Wagner ; et des millions d’amateurs sont là pour témoigner qu’il est possible et fréquent d’être touché au même degré par les deux musiciens, entre lesquels il est en vérité aussi peu fatal de devoir choisir qu’entre Picasso et Dali, Tolstoï et Dostoïevski ou les Beatles et les Rolling Stones.

C’est que la musique de Verdi et celle de Wagner, et leurs univers poétiques et dramatiques respectifs, répondent à des besoins en partie différents, mais que la plupart d’entre nous éprouvent avec la même intensité. Verdi émeut, stimule, emporte, séduit, console et réconcilie avec le monde ; Wagner sidère, envoûte, hypnotise, excite les nerfs, et nous fait entrer dans un état de demi-possession dans un univers enchanté. Peter Conrad le reconnaît d’ailleurs : « À un moment donné ou un autre, sinon simultanément, nous avons besoin des deux formes contradictoires de musique que Verdi et Wagner nous ont laissées. » Ces deux formes correspondent à deux expressions différentes de ce courant artistique et d’idées qui a profondément marqué de son empreinte le XIXème siècle, le romantisme.

En ce sens, le hasard qui nous permet de fêter en 2013 l’anniversaire de la naissance de ces deux artistes n’en est pas totalement un. Que les deux artistes aient vu le jour exactement la même année est bien sûr tout à fait fortuit. Mais Verdi et Wagner étaient les enfants d’une même époque. Chacun à sa manière, ils illustrent une facette particulière de cette sensibilité romantique qui s’est déployée durant le siècle avec lequel leur vie a coïncidé. Avec eux s’affirme sous deux formes distinctes, complémentaires davantage qu’antagonistes, le triomphe de l’opéra romantique, qui marque dans une large mesure l’apogée de l’opéra tout court.

Michel André

La thérapie par l’écriture

Graham Greene l’avait déjà dit : « L’écriture est une forme de thérapie (1). » A fortiori l’écriture de soi. Comme l’a prouvé le psychologue texan James Pennebaker (2) en menant à la fin des années 1980 une série d’expériences sur la question. Il avait demandé à deux groupes d’étudiants d’écrire pendant une vingtaine de minutes, trois jours durant, les uns sur une expérience traumatique, les autres sur n’importe quoi. Les jeunes du premier groupe s’étaient rapidement révélés bien mieux lotis que ceux du second, aussi bien psychologiquement que physiquement, avec en particulier une nette amélioration de plusieurs marqueurs chimiques et biologiques (3).

Quels pouvaient être les mécanismes à l’œuvre ? D’abord, l’évident bénéfice du « dévoilement » d’un traumatisme enfoui (« disclosure »), c’est-à-dire d’une cura posterior, pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt : l’évacuation par le récit d’un souvenir très douloureux (la Shoah, dans le cas d’Hannah Arendt).

Mais, outre l’action cathartique du récit, Pennebaker a cru discerner aussi un effet de l’écriture elle-même. Le père de la writing therapy aurait ainsi détecté une nette corrélation entre l’utilisation par les étudiants de certains mots (à connotation positive, notamment) et l’amélioration de leurs marqueurs biologiques. Mieux : « Certains aspects [de leurs] récits se sont révélés de très bons indices de la bonne santé à long terme du sujet. »

Selon quelques psychologues, ce phénomène pourrait provenir de ce que l’écriture mobilise d’autres zones du cerveau que le langage, avec des conséquences inconnues. Lacan pour sa part attribuait à la langue (la « Lalangue ») et à l’écriture un rôle majeur dans la structuration de l’inconscient. Raison pour laquelle il se passionnait tant pour la graphie chinoise, l’écriture parfaite (un caractère – un phonème), allant jusqu’à dire qu’il n’était devenu lacanien que par ce qu’il avait étudié le chinois (4).

L’écriture favorise l’extériorisation, car elle offre paradoxalement la double possibilité de libérer davantage sa spontanéité (on peut s’exprimer quand on veut, sans solliciter quiconque – se lever par exemple au milieu de la nuit pour transcrire un cauchemar) et d’encourager un supplément de réflexion sur soi-même, par le jeu de la relecture.

Quoi qu’il en soit, la « psychanalyse » par l’écrit est aujourd’hui en plein essor. Certes, elle exige que le patient soit capable d’exprimer ses émotions sur papier de façon éloquente et sincère. Et pas seulement sur papier : l’écran est de plus en plus mis à contribution dans le cadre de la writing therapy, car il permet, immense avantage, de suivre sur le Web une cure à moindre coût, et sans bouger, même pour poster une lettre à l’analyste. De surcroît, en cas d’échec, on peut recommencer – il suffit de relire les e-mails archivés !

 

 

 

Sönke Neitzel : « Un danger pour la sécurité »

 

L’historien allemand Sönke Neitzel est un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. Il enseigne à la London School of Economics et à l’université de Glasgow (où il occupe, depuis 2011, la prestigieuse Chair of Modern History). Avec le psychosociologue Harald Welzer, il a dépouillé 150 000 pages de comptes rendus d’écoutes effectuées par les Alliés auprès de prisonniers allemands. En est résulté un document exceptionnel : Soldats, paru chez Gallimard ( lire « Quand l’un des leurs crevait, souvent, les Russes le bouffaient » Books, n° 43 et « Dans la tête des soldats de la Wehrmacht » Books, n° 27).

 

L’interdiction des journaux intimes était-elle une règle générale dans les camps de prisonniers soviétiques ?

Pour autant que je sache, oui. Même l’écriture de lettres était strictement réglementée. Les Soviétiques faisaient très attention à ce qu’aucune information sur la vie du camp ne sorte sans être contrôlée. À leurs yeux, les journaux intimes pouvaient représenter un risque pour la sécurité. Il fallait empêcher l’émergence d’un savoir fixé par écrit sur un aspect peu reluisant de la vie en Union soviétique.

 

Le journal de Walter M. est-il une exception ?

Non, il existe plusieurs autres journaux de soldats allemands écrits à la même période, pendant ou après la guerre. Les notes de Walter M. sont tout à fait typiques : elles portent avant tout sur l’ici et maintenant, la question du retour dans la patrie et l’inquiétude à propos des proches qui y sont restés. Walter M. fait peu d’allusions à son expérience de la guerre. Ce qui domine, c’est ce qui se passe sur le moment, pas la réflexion critique sur ce qui s’est passé et le rôle qu’on y a joué.

 

Walter semble plutôt soulagé de la capitulation allemande. Cette attitude est-elle représentative ?

Le manque de sources fait qu’il est difficile de le savoir. Malgré tout, je serais enclin à penser que les propos de Walter M. le sont. La plupart des soldats étaient sans aucun doute heureux que la guerre s’achève enfin et que s’ouvre ainsi la perspective d’un retour chez eux. Sans aucun doute également, la grande majorité de ces soldats étaient des patriotes, qui aimaient leur pays. Toutes les mauvaises expériences, leurs crimes par exemple, ils les occultaient, en les attribuant aux SS, ou bien en ne les considérant pas comme tels. On s’identifiait encore avec la nation de manière positive. Il en allait en revanche tout autrement de l’identification avec le nazisme. Elle faiblit à partir de l’automne 1944 au moins, et de manière massive à partir du début 1945.

 

Il est surprenant de voir des prisonniers allemands si bien traités par les Soviétiques. Walter peut assister à des concerts, jouer au football…

Notre connaissance de la vie des prisonniers allemands dans les camps soviétiques s’est considérablement améliorée ces dernières années. Tout d’abord, le chiffre d’un million de morts a été ramené à « seulement » 400 000. Plus on était fait prisonnier tard, plus on avait de chances de survivre. Malgré tous les dysfonctionnements et toutes les exactions (les chiffres parlent d’eux-mêmes), malgré aussi de grandes différences d’un camp à l’autre, la plupart des soldats allemands ont pu rentrer chez eux. o

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey

Faut-il intervenir en Syrie ?

Il est difficile d’écrire l’histoire d’une révolution encore inachevée, comme le regrette David Lesch dès les premières pages du nouveau livre très fouillé qu’il consacre à la Syrie. L’un de ses précédents ouvrages s’intitulait « Le nouveau lion de Damas », jeu de mots flatteur sur le nom de famille de Bachar al-Assad. Cette fois, il prédit sa chute, même si ce pourrait être, prévient-il, l’affaire de plusieurs décennies (1).

C’est bien pourquoi il faut abréger le processus, plaide avec fougue Fouad Ajami. S’il a écrit son opus plus rapidement encore que David Lesch, le résultat, aussi profondément érudit qu’ouvertement partisan, ne s’en ressent pas (2). L’auteur est un éloquent avocat des rebelles syriens, qu’il dit abandonnés de l’Occident. Il ne bénéficie certes pas, comme Lesch, de vingt-trois ans d’expérience en matière de recherche et d’écriture sur la Syrie, mais il s’appuie sur un impressionnant éventail de sources et sur sa familiarité avec les questions de politique étrangère.

La perspective offerte par Samar Yazbek est différente. Témoin direct du soulèvement, la romancière a tenu, entre mars et juillet 2011, le journal de ce qu’elle a vu ; son puissant récit apporte de nombreux éclairages tirés de sa proximité avec les événements et de sa connaissance de la société syrienne. Elle aussi a soutenu les rebelles, ouvertement écrit contre le régime et fini par fuir le pays pour échapper à la répression.

Chacun à sa manière, ces trois livres analysent la succession d’événements qui s’est déroulée en Syrie depuis que, dans la ville de Deraa, le cadavre d’un adolescent – châtié pour avoir peint un graffiti anti-Assad – fut rendu torturé et mutilé à ses parents. La cruauté n’a fait depuis que décupler. Yazbek relate ce qu’elle a vu pendant qu’on lui faisait visiter un centre de détention, dans le but de l’intimider : « Les trois corps étaient presque nus. […] Il s’agissait de jeunes gens qui n’avaient pas plus de 20 ans […]. Leurs mains étaient accrochées à des chaînes, leurs orteils touchaient à peine le sol. »

Comment un pays traditionnellement connu pour la gentillesse de son peuple et la beauté de sa poésie en a-t-il été réduit à cela ? En réalité, et nos trois auteurs le reconnaissent, les graines de la brutalité d’État ont été semées de longue date. « Est-ce aujourd’hui mentir que de dire que la vie des esclaves de Rome se rejoue en Syrie ? » demandait l’écrivain Faraj Ahmad Birqdar – l’un des nombreux auteurs cités par Ajami – en 1993 (3). À l’époque, le parti Baas, qui avait naguère promis l’égalité et la liberté, était déjà englué dans « le sang et la honte » pour reprendre l’expression d’un de ses anciens membres, Sami al-Joundi (4).

Birqdar avait raison : le roman national syrien possède un je-ne-sais-quoi de romain. En Syrie comme dans la Rome antique, une république oligarchique a cédé la place, dans le sang, à une dictature militaire. Le tempérament doux de Bachar al-Assad avait laissé espérer des réformes ; mais son flegme se révèle à présent aussi trompeur que celui du sinistre Octave dans le Tout pour l’amour de John Dryden : « Il tue, et garde son calme (5). » Mais Octave ne s’est pas contenté de massacrer : il a gagné ses batailles, et survécu assez longtemps pour se tailler sous le nom d’Auguste une réputation de grand empereur. Assad le jeune est-il fait de cette étoffe ?

Ajami pense que non. Bachar n’a pas la finesse de son père, soutient-il : en recevant le Premier ministre libanais Rafic Hariri pour le menacer, il montra bel et bien que c’en était « fini des mondanités, de l’art consommé du récit et des rencontres interminables pour lesquels Assad Senior était connu » (6). Ce fut une erreur stratégique. L’assassinat de Rafic Hariri a mis en colère sa marraine, l’Arabie saoudite, sans pour autant sauver la position de la Syrie au Liban, où l’autorité de Damas n’a cessé de diminuer ces douze dernières années.

Or le retrait des troupes de Damas du pays du Cèdre eut un prix (7) : le Liban fournissait un emploi à une partie des 30 000 jeunes Syriens qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Tout cela est parfaitement expliqué dans l’essai minutieux que Bassam Haddad consacre au capitalisme népotiste du pays, et aux velléités de le réformer. Il rappelle qu’il fallait en Syrie, avant le soulèvement, trois fois plus de temps qu’au Maroc pour obtenir un permis de construire, dix fois plus pour installer une ligne téléphonique, et près de vingt fois plus pour la moindre création d’entreprise. Il affirme aussi que le gouvernement syrien avait commencé, sous Bachar, de remédier à cette situation. Si c’est vrai, le changement est arrivé trop tard. Le régime est même revenu sur les réformes économiques depuis le début de la révolution, en une reconnaissance apparente de leur caractère déstabilisant ou peut-être simplement de leur impopularité. Haddad ne fait en revanche que mentionner en passant les sécheresses qui ont réduit les campagnes à la misère et aiguisé le problème posé par la flambée des cours mondiaux des denrées alimentaires – un facteur qui a incontestablement joué un rôle dans la progression rapide de la révolte à travers la province syrienne. Et qui aide à comprendre pourquoi les villes les plus importantes et les plus riches, Damas et Alep, ont tardé à rejoindre le mouvement.

Depuis la conquête du pouvoir en 1966 par des éléments radicaux venus des campagnes, et souvent issus de la minorité alaouite, ces intrus à la puissance toute neuve et les traditionnels détenteurs sunnites du capital avaient dû surmonter leur défiance mutuelle pour travailler ensemble. Discrètement associés à des dignitaires alaouites, les hommes d’affaires sunnites étaient profondément investis dans le régime. (Ils auraient contribué au financement des abominables Chabbiha, les hommes de main du régime.) Voilà qui corrige utilement le tableau volontiers présenté d’une guerre exclusivement confessionnelle.

 

La longue exclusion des alaouites

Tout comme le fait de rappeler que l’alliance entre l’Iran et la Syrie est fondée bien davantage sur l’intérêt politique que sur la foi partagée. Les deux pays, qui vivaient sous la commune menace de l’Irak de Saddam Hussein, se sont encore rapprochés après que l’assassinat de Hariri eut isolé un peu plus Assad des gouvernements arabes et occidentaux. (Même si les récents événements d’Irak ont donné l’impression que la République islamique fondait sa politique étrangère sur la religion, ce n’est pas toujours le cas : ses relations avec l’Arménie chrétienne sont ainsi bien meilleures que ses relations avec l’Azerbaïdjan voisin, peuplé en majorité de chiites.)

Il n’empêche, l’identité confessionnelle a joué un rôle sans cesse croissant dans la vie politique du pays. Le père de Bachar, Hafez al-Assad, est resté au pouvoir près de trente ans, alors même que la Syrie avait changé dix-huit fois de président au cours des vingt-quatre années précédentes, et qu’aucun d’eux n’avait duré beaucoup plus qu’un dixième de cela. Comment a-t-il fait ? Certes, comme Saddam, il avait à sa disposition le puissant appareil politique du parti Baas ; mais certains de ses prédécesseurs aussi (8). Ajami laisse entendre que la cohésion de la communauté alaouite, à laquelle appartenait Assad, l’a beaucoup aidé en lui fournissant un contingent tout trouvé d’hommes de main et de lieutenants dévoués.

Les alaouites, avant le XXe siècle, étaient des réprouvés d’entre les réprouvés, formant une minorité au sein du chiisme, lui-même minoritaire au sein de l’islam. Comme les autres chiites, ils croient que le cours de l’histoire musulmane a avorté quand les descendants du prophète Mahomet ont été écartés du pouvoir (9). Mais ils entretiennent aussi des croyances et des coutumes propres, que connaissaient bien les plus anciens habitants de la Syrie : la foi en la réincarnation, par exemple, et en l’importance de personnages historiques tels qu’Alexandre le Grand et Aristote. Quand ils ont voulu intégrer le clergé chiite dominant, dans les années 1940, les alaouites ont été traités avec une réserve confinant à l’hostilité. Ce n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad qu’ils ont commencé d’être pris plus au sérieux.

Les alaouites que j’ai récemment rencontrés au Liban ont gardé le silence sur leur doctrine religieuse, préférant évoquer la longue histoire d’exclusion sociale et de pauvreté qui fut celle de leur communauté. Une histoire partagée par certains des autres groupes qui alimentent en combattants les forces de sécurité du régime. Au début de son livre, Yazbek est arrêtée à un check point par un groupe de soldats et d’agents en civil. « Ils ont en commun, observe-t-elle à propos de ces hommes, d’être issus d’une minorité. »

Elle n’entend pas simplement par là minorité religieuse. Les cultes sont nombreux en Syrie – il y a les chrétiens, les alaouites, les ismaélites, les druzes et d’autres – mais on y trouve aussi de multiples groupes ethniques et sociaux comme les Kurdes, les Bédouins, les Circassiens et les Arméniens. Certains d’entre eux sont plutôt hostiles au régime ; d’autres lui sont majoritairement favorables. Le soldat qui se penche vers Yazbek au check point et la menace de« transformer [sa] peau en tambour » se trouve être un Bédouin, un musulman sunnite originaire de la zone désertique située à l’est du pays.

Il est possible que l’intérêt économique ait été sa seule motivation. Mais plusieurs communautés ethniques et confessionnelles syriennes ont manifestement peur, et depuis le début, de voir le pays sombrer dans une anarchie semblable à celle qui, en Irak, s’est soldée par l’écrasement des plus petites minorités religieuses et ethniques, victimes de la violence ou contraintes à l’émigration. Ces populations craignent peut-être, aussi, qu’un gouvernement postrévolutionnaire soit moins tolérant que ne l’ont été les Assad vis-à-vis de la diversité religieuse.

Ces hantises ne sont pas nouvelles. Ajami exhume une pétition soumise, avant la création de l’État syrien moderne, par certains alaouites, où ils affirment que « la haine et le fanatisme » des musulmans sunnites les « anéantiraient » en cas d’indépendance (10). Ces peurs-là se sont révélées exagérées. Mais des inquiétudes du même type persistent, et le pouvoir syrien en a joué. Il est soutenu, selon Yazbek, par 30 % de la population « qui appartiennent pour la plupart aux minorités effrayées ». Elle montre certains fils du nœud gordien qui lie les Syriens au régime : le régime fait tirer sur ses propres soldats, pour leur faire croire à l’existence d’un ennemi inconnu ; des agents gouvernementaux infiltrés dans toutes les communautés pour souffler sur les braises du sectarisme.

L’Occident peut-il trancher ce nœud ? Yazbek et Ajami semblent le penser, convaincus que l’apathie de l’Occident, et non son impuissance, est responsable de l’absence d’intervention étrangère. « Le monde entier est d’accord », commente amèrement Yazbek : « Les Syriens doivent mourir seuls. » Ajami parvient à la même conclusion : « Il est incontestable que les corps constitués de l’ordre international ont laissé tomber le peuple syrien. »

Peut-être ont-ils raison. Il est difficile de lire une histoire d’injustice et de cruauté comme celle-ci sans avoir envie d’utiliser, pour y mettre fin, la puissance que possède l’Occident. Le développement du sectarisme et de l’extrémisme parmi les forces rebelles est parfois présenté comme une raison supplémentaire de le faire : si les pays occidentaux interviennent, il leur sera possible, alors, de renforcer les modérés. Sans doute. Mais il nous faut d’abord tirer les leçons de ces deux grandes tragédies de politique étrangère que sont l’Irak et l’Afghanistan. Pour avoir été diplomate en poste dans ces deux pays, je peux apporter ici mon propre éclairage.

L’intervention militaire occidentale en Irak a causé la mort de centaines de milliers de personnes, beaucoup plus que n’en a fait jusqu’à présent le conflit en Syrie [70 000 morts selon l’Onu]. On suppose parfois que ce terrible bilan est uniquement le résultat du péché originel dans lequel fut engendrée la guerre d’Irak – que si l’ONU avait voté l’intervention ou si les informations sur les armes de destruction massive avaient été vraies, le résultat aurait été meilleur, d’une manière ou d’une autre. Mais ce ne sont pas ces raisons qui ont incité les Irakiens à tuer et à mourir. La violence fut la conséquence inévitable de l’effondrement d’un régime répressif qui avait joué des divisions de la société, et d’années de sanctions éprouvantes – tout cela conjugué aux mauvaises décisions prises dans l’administration du pays après l’invasion (11), sans oublier le ressentiment des Irakiens envers l’ingérence occidentale.

La Syrie serait-elle si différente ? Je subodore que nous manquons là encore de l’unité, de la connaissance profonde des personnalités et de la vie politique du pays, ainsi que de l’engagement populaire nécessaires pour parvenir à un résultat différent. Il nous faudrait aussi traiter, comme en Irak, avec les vestiges de l’ancien régime – ceux-là mêmes que décrit Yazbek – formés à la torture et à la manipulation, détenteurs des dossiers de la police secrète, et acculés, le dos au mur. Avec Israël pour voisin, une Russie qui soutient Assad et l’exacerbation de la tension entre les États-Unis et l’Iran, les risques sont en vérité plus grands encore que ceux auxquels la coalition a été confrontée en Irak.

 

La chute de Bachar ne mettra pas fin à la guerre

L’approche actuelle, qui consiste à augmenter régulièrement l’aide aux rebelles, tout en les encourageant à renforcer leur cohésion interne, est une voie plus sûre. Cette stratégie s’apparente, bien sûr, à la politique adoptée en Afghanistan dans les années 1980 et qui a conduit à la guerre civile et à l’apparition des talibans. Mais elle n’est pas condamnée à produire le même bilan désastreux et semble avoir été, cette fois, plus mûrement réfléchie. Mais où cela mène-t-il au final ?

La chute de Bachar al-Assad, comme celle de Saddam Hussein ou du régime prosoviétique à Kaboul, ne sera qu’un jalon. Elle ne mettra pas fin à la violence. Les alaouites se flattent – c’est du moins ainsi qu’ils le voient – d’être les descendants des hommes restés auprès du petit-fils du Prophète, Hussein, à la bataille de Kerbala, et qui ont combattu à ses côtés jusqu’à la fin. Ils n’abandonneront pas facilement. Si l’on ne veut pas que le chemin pris par la Syrie mène à l’anarchie et à la guerre sans fin, il faudra négocier un compromis politique – le genre d’arrangement que l’on a recherché en Irak, après des années de bain de sang, et que l’on recherche aujourd’hui en Afghanistan.

Si ces auteurs de grand talent avaient mis en avant des propositions claires sur la manière de parvenir à ce compromis, ils nous auraient rendu un plus grand service encore. (Lesch est celui qui s’en approche le plus, avec de nombreux commentaires perspicaces sur les motivations et la probable stratégie de Bachar – mais cela ne l’empêche pas de pronostiquer lugubrement une impasse sanglante et prolongée.) En l’état, ils ne proposent pas de remède. Ils ne peuvent que nous ouvrir les yeux sur la terrible souffrance de la Syrie, et apporter quelques explications sur la manière dont elle en est arrivée là. Ce en quoi ils nous offrent une forme d’avertissement sur les conséquences de l’injustice économique, du mauvais gouvernement et de la méfiance que l’on cultive entre les religions.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 21 janvier 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

18 faits & idées à glaner dans le numéro 44

• Aux États-Unis, le congé maternité existe dans cinq États seulement.

Durkheim fut l’un des premiers avocats de l’intégration européenne.

• 400 000 hospitalisations pourraient être évitées en France chaque année.

• Le revenu des femmes dépassera celui des hommes aux États-Unis en 2028.

• Les femmes surclassent désormais les hommes dans les tests de QI.

• En France, un garçon sur cinq sort sans qualification du système scolaire.

• 80 % des bègues sont de sexe masculin.

• Le crâne des GIs est tondu de bien plus près que ne l’exigeraient les considérations d’hygiène.

• La guerre se fait désormais par procuration, avec des professionnels et des drones.

• L’influence de la violence des jeux vidéo sur celle des jeunes reste une question controversée.

• L’intervention occidentale en Irak a causé la mort de centaines de milliers de personnes.

• Les Hard Rock Cafés tirent profit du recours à la pensée magique.

• L’adjectif « totalitaire » a sans doute été forgé par le marxiste dissident Victor Serge.

Borges est celui qui, dans la littérature mondiale, a jeté un pont entre le modernisme et le postmodernisme.

• La Shoah n’a pratiquement pas de place dans la mémoire des familles allemandes.

Margaret Thatcher est le premier « homme » d’État à avoir dénoncé le changement climatique.

• La Bibliothèque publique digitale va-t-elle supplanter Google Books ?

• En Assyrie, la punition infligée au violeur était le viol de son épouse par un autre.

Que se passe-t-il vraiment ?

Selon une étude du Boston Consulting Group (BCG) publiée voici déjà quatre ans, la quasi-totalité de la hausse des revenus américains au cours des quinze ou vingt dernières années est due aux femmes. La rémunération moyenne des moins de 30 ans est supérieure à celui des hommes du même âge à New York, Los Angeles, Chicago, Dallas… Le BCG prévoit que le revenu des femmes, tous âges confondus, dépassera celui des hommes aux États-Unis en 2028. Selon Liza Mundy, qui vient de publier The Richer Sex, on peut s’attendre au même renversement en Europe (lire p. 25). L’évolution est spectaculaire dans le monde riche, mais elle s’observe aussi dans nombre de pays du Sud, où les femmes sont également majoritaires à l’université. Au Brésil, plus d’un tiers des épouses gagnent plus que leur mari.

À l’école, les garçons en situation d’échec sont désormais de 50 % plus nombreux que les filles et le décrochage relatif est la règle : ce sont eux qui occupent majoritairement les filières professionnelles et les classes de rattrapage (p. 30). Plus tard dans la vie, le rapport tend à s’inverser, au sein du couple, entre le niveau d’études de la femme et celui de son compagnon. Les hommes vont de plus en plus souvent rechercher une épouse loin de chez eux, dans des pays où les femmes accusent encore un retard (p. 26), tandis que des femmes surdiplômées mentent sur leurs qualifications pour accroître leurs chances de trouver un mari.

Parallèlement, un nombre étonnant d’hommes affichent des comportements que d’aucuns jugent immatures. En Europe, un jeune de 25 à 34 ans sur trois vit chez ses parents (p. 42) et, en France, un sur deux se marie après 35 ans. Aux États-Unis, plus de 70 % des adultes « mâles » jouent à des jeux vidéo (p. 43). Et la figure du « métrosexuel » narcissique est devenue une norme (p. 44). Faut-il faire le lien ? Près de 50 % des enfants naissent hors mariage.

Face à un phénomène sans précédent, sociologues et historiens se montrent perplexes (p. 36 et 41).

Books

La rupture du « contrat »

La nouvelle, quand elle est tombée à l’été 2012, avait le parfum de l’inéluctable : les femmes surclassent pour la première fois les hommes aux tests de QI (1). Car cela fait longtemps que les filles réussissent mieux que les garçons les épreuves du baccalauréat et la majorité des étudiants sont désormais des étudiantes. Une fois diplômées, elles ont aussi davantage de chances qu’eux de trouver un travail et deviennent de plus en plus souvent le soutien de famille. L’expression « émasculés du portefeuille » – à propos de ces maris financièrement dépendants de leur femme – s’insinue peu à peu dans la langue anglaise, et avec elle la prise de conscience que l’égalité n’est plus la question. En Grande-Bretagne comme ailleurs, nous assistons à un renversement du rapport de forces entre les sexes.

Il est étrange qu’un phénomène d’une telle portée soit matière à plaisanteries. Cela étant, nous avons pu constater, il y a cinq ans de cela, qu’il se trouvait au moins un homme politique chevronné pour échapper au soupçon de ne pas prendre les femmes au sérieux. Alors chargé de l’enseignement supérieur au sein du parti conservateur, Boris Johnson, l’actuel maire de Londres, remarqua que l’heure des femmes avait sonné. « Elles sont désormais bien plus nombreuses que les hommes à recevoir ce qui constitue, en théorie, une formation universitaire d’élite, écrivait-il. C’est un fait stupéfiant, la plus grande révolution sociale de notre temps. » Quand ces diplômées auront atteint l’apogée de leur carrière, poursuivait-il, « c’est toute la structure dirigeante de la Grande-Bretagne qui aura été transformée et féminisée… C’est colossal, cela se produit à tous les niveaux, et personne ne semble vouloir réfléchir aux conséquences ».

Il se trouve que j’ai précisément réfléchi auxdites conséquences, ces dernières années, en consacrant mon livre The Richer Sex à la manière dont se produit aux États-Unis ce renversement de pouvoir. Quand j’ai entrepris d’éplucher les statistiques britanniques, j’ai découvert que le mouvement était, à tout prendre, encore plus accusé de ce côté-ci de l’Atlantique. Moyennant, tout de même, une différence essentielle : au Royaume-Uni, ce changement est envisagé dans une large mesure en termes de mode de vie ; les hommes qui vivent aux crochets de leur femme sont perçus comme des anomalies un peu ridicules. Aux yeux des Américains, cette évolution n’est rien de moins qu’une refonte totale de la société.

Les Britanniques feraient bien de commencer à y prêter attention. Ce sera une mutation profonde, et certainement difficile à vivre. Si les États-Unis ne sont pas sans posséder leur tradition machiste – la culture cow-boy et tout ce qui va avec –, la Grande-Bretagne semble à bien des égards un pays plus traditionnel encore. Les valeurs chevaleresques et le sens du devoir y ont la vie dure. Le nouvel ordre économique n’en sera que plus difficile à accepter, provoquant déchirement et angoisse chez des hommes et des femmes qui ne savent plus très bien quel rôle ils sont censés jouer au sein du couple. Car les plaisanteries n’ont pas empêché le Royaume-Uni d’entrer, à la suite des États-Unis, dans cette nouvelle ère où la femme, et non l’homme, fournira au ménage l’essentiel de ses revenus – que le ménage en question soit un couple, une « solo » ou une mère célibataire.

L’avènement – en termes banalisés – du soutien de famille féminin est considéré par certains comme un crime de lèse-nature. Il n’en est pas moins là pour durer, et transformera la façon dont les personnes des deux sexes se rencontrent, nouent une relation, se marient, construisent l’avenir, cuisinent, font le ménage, se distraient, discutent, vont se coucher, font l’amour, élèvent leurs enfants et ont le sentiment (ou pas) d’être heureux. Le renversement de pouvoir changera aussi bien nos conversations les plus intimes que le visage de la vie publique. D’ici une génération, les Britanniques ne s’inquiéteront plus du manque de femmes à la direction des entreprises nationales. On pourrait avoir instauré une politique de quotas pour les hommes [lire ci-dessous « Un quota pour les hommes »].

Fortes de leur autonomie financière, davantage de femmes choisiront le célibat ou le concubinage. Celles qui convoleront seront plus souvent obligées de contracter un mariage « descendant », avec un homme moins instruit (à l’image des couples homosexuels, qui ont de tout temps été plus enclins à faire abstraction des barrières sociales traditionnelles). Et pourtant, les femmes seront plus libres que jamais de se marier par amour.

Chalumeaux à crême brulée

À mesure que l’homme au foyer sera mieux admis, les couples débattront pour savoir lequel des deux fera bouillir la marmite et lequel prendra le boulot sympa et hasardeux à temps partiel. Les femmes pourront davantage se permettre de batifoler allègrement avant de se ranger, comme l’a fait de toute éternité la gent masculine [lire  « Prédatrices d’un soir », ci-dessous]. Ces messieurs pourraient découvrir qu’ils ont, plus que ces dames, besoin du mariage, et commencer à paniquer s’ils n’ont pas trouvé de compagne à un certain âge. Même les maisons changeront : c’en sera fini de la traditionnelle caverne masculine qu’était l’atelier, le sous-sol ou le garage, car le logis entier aura vocation à devenir un antre viril, l’époux régnant sur la cuisine, qu’il meublera et équipera de chalumeaux à crème brûlée et autres couteaux à sushi japonais dans son ardeur à apporter sa pierre à l’édifice domestique.

L’idée d’un renversement de pouvoir est particulièrement déstabilisante pour les hommes quand on songe à ce qu’était la situation voici quelques générations à peine. Les mâles ayant toujours craint de voir leur dulcinée virer harpie pour peu qu’elle jouît d’un peu trop de ressources propres, le patrimoine de la femme – et même son identité – a été, pendant la plus grande partie de l’histoire, intégré à celui du mari au moment des noces. La dépendance des épouses était jugée à ce point essentielle au maintien de l’ordre établi que l’idée même d’accorder le droit de propriété à l’épouse était perçue comme une menace existentielle pour la société britannique. En 1868, un éditorial du Times l’exprimait on ne peut plus clairement. Le mariage doit être fait « d’autorité d’un côté et de subordination de l’autre », expliquait-il. Le pouvoir économique fondait l’ascendant masculin : « Qu’est-ce qui empêcherait » une épouse disposant d’une richesse personnelle, « d’aller où elle veut et de faire ce qui lui plaît ? »

S’emparant du sujet, des féministes comme Simone de Beauvoir ont vu dans l’indépendance économique de la femme la clé de son émancipation, voire de sa pleine humanité. À l’instar de Virginia Woolf (2), Beauvoir posa que, des siècles durant – des millénaires, même –, les hommes avaient usé de leur pouvoir économique pour acheter la domesticité de leurs compagnes, s’assurer de leur fidélité, leur refuser l’accès à l’instruction et tout rôle dans les affaires publiques. Elle appelait cela « le contrat » et affirmait que les femmes s’appauvrissaient, dans tous les sens du terme, en l’acceptant.

Aujourd’hui, « le contrat » est rompu – ou, plus exactement, ses termes sont en train de changer du tout au tout. En Grande-Bretagne, 58 % des diplômés du premier cycle universitaire sont des diplômées. Les femmes représentent la moitié des avocats stagiaires et 56 % des étudiants en médecine, contre 25 % dans les années 1960 (3). Quand Diana a épousé le prince Charles, elle n’avait que 20 ans, et personne (alors) ne jugeait cela trop jeune. Kate Middleton s’est mariée à 29 ans, après avoir subi les railleries des esprits chagrins qui l’avaient surnommée « Katie qui poireaute ».

À vrai dire, les deux noces furent l’une et l’autre le parfait reflet des forces à l’œuvre dans la société britannique. En moyenne, les femmes s’y marient désormais à 30 ans, contre 23 lorsque Diana a prononcé ses vœux (4). Elles prennent plus que jamais le temps de se former, gagner leur vie, puis choisir un compagnon. Le niveau d’études de chaque princesse est également un signe de leurs temps : Diana était moins instruite que son époux, alors que la duchesse de Cambridge pourrait devenir la première reine diplômée d’université de l’histoire du pays.

Tout cela se produit pour de nombreuses raisons. Le déclin de la discrimination scolaire et le développement de l’instruction au plus jeune âge permettent aux filles de récolter les fruits de leur maturité plus précoce, de leurs compétences verbales et de leur capacité de concentration [lire « Ces garçons qui décrochent »]. Elles surpassent les garçons à l’examen de fin d’études secondaires depuis le milieu des années 1980, et continuent de l’emporter sur eux dans toutes les catégories sociales. Mieux, les femmes ont désormais des vues plus hautes. Comme le montrent les économistes, les jeunes filles ont rapidement repensé leur avenir dès la généralisation de la pilule. Leurs carrières étant moins sujettes à interruption par les grossesses imprévues, elles ont commencé d’investir dans les études et la formation. Leurs parents aussi. Au printemps 2012, un important groupe de recherche américain révélait que les jeunes femmes attachent désormais plus d’importance que les jeunes hommes à la perspective d’une carrière à hauts revenus (5).

Le renversement de l’écart salarial

Comme nous l’a clairement rappelé la récession, des pays comme les États-Unis et la Grande-Bretagne sont en train de rompre avec la vieille société industrielle dans laquelle un homme sans formation supérieure pouvait subvenir aux besoins de toute sa famille. Nous cheminons vers l’économie de la connaissance, dans laquelle les bons emplois reviendront aux détenteurs d’une bonne formation. Les femmes se sont mieux préparées à cette nouvelle donne. Les Anglaises représentent 46 % de la main-d’œuvre, contre 37 % il y a quarante ans (6). Les Anglais, eux, ont emprunté la trajectoire inverse : en 1979, seuls 9 % des hommes d’âge actif étaient sans emploi mais ne cherchaient pas de travail ; aujourd’hui, ils sont 16 %.

Il est vrai que persiste la différence salariale entre les sexes, et qu’un homme gagne en moyenne 10 % de plus qu’une femme (7). Mais il faut observer les jeunes d’une vingtaine d’années aujourd’hui pour discerner l’avenir : dans cette génération, ce sont les femmes qui creusent désormais légèrement l’écart. Pendant de nombreuses années, quand une épouse gagnait davantage que son mari, cela signifiait généralement qu’il était malade ou inemployable. Ce n’est plus le cas ; la femme soutien de famille existe dans toutes les catégories socioprofessionnelles. [Lire « Elles gagnent plus qu’eux », ci-dessous]

L’incapacité d’accepter les termes de ce renversement de pouvoir peut être douloureuse, même pour les gagnantes. Les femmes que j’ai interrogées pour mon livre ne vivent pas toujours leur nouveau statut comme une libération. À vrai dire, certaines en souffrent davantage que les hommes. Certes, elles ont souvent grandi dans l’idée, maintes fois professée, qu’il leur fallait être capables de subvenir à leurs propres besoins ; mais généralement pas qu’il fallait aussi envisager de subvenir aux besoins de leur compagnon. On les a encouragées à désirer une vie de parité parfaite, où l’homme et la femme travaillent le même nombre d’heures, se partagent équitablement les tâches domestiques, ont un salaire égal. Mais en vérité, surtout avec des enfants, la vie peut être plus facile quand l’un des parents autorise l’autre à se démarquer. De plus en plus de couples, en s’installant, s’apercevront que l’épouse a de meilleures perspectives salariales, et s’organiseront en conséquence.

Les femmes sont souvent surprises de se découvrir en train de jouer le premier rôle dans le couple. Certaines de celles que j’ai rencontrées avaient divorcé de leur mari : il leur semblait paresseux, désinvolte ou simplement inapte à l’effort. Parmi les jeunes diplômées, qui évoluent dans un bassin matrimonial plus riche en filles qu’en garçons, l’obsession croissante est de trouver un partenaire « à son niveau ». Certaines sautent dans l’avion et parcourent le monde à la recherche d’un homme aussi titré qu’elles. D’autres réagissent en renonçant tout bonnement au mariage.

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L’impuissance à assumer le renversement de pouvoir n’épargne pas la chambre à coucher. J’ai interviewé une certaine Félicité, qui avait épousé un vendeur fort sociable dont le salaire représentait le tiers du sien. Il appréciait le train de vie que leur valaient les revenus de sa femme, mais il a fini par en concevoir de l’amertume, s’est mis à travailler moins, jouer au golf davantage, et regarder la télévision plutôt que d’aller se coucher avec elle. Sans s’étonner de découvrir un jour son stock de vidéos porno, elle n’en a pas moins été choquée, et a décidé de consulter un psy. « Le thérapeute dit qu’il se comporte ainsi parce qu’il est fragilisé – cela lui permet de se sentir plus viril, m’a-t-elle confié. Je remplis le rôle masculin traditionnel de chef de famille. » Peut-être cela explique-t-il pourquoi une étude savante fondée sur des statistiques danoises révèle que les hommes moins bien rémunérés que leur compagne sont plus susceptibles que les autres de suivre un traitement pour troubles de l’érection. Cela explique aussi pourquoi Félicité a quitté son mari, préférant la compagnie de son chien, soutien indéfectible : « Je vais garder le chien et me débarrasser de toi », s’est-elle dit (8).

À certains égards, l’éditorial du Times, il y a toutes ces années, voyait juste. Les femmes qui ont de l’argent peuvent aller où elles veulent et faire ce qui leur plaît (les économistes parlent d’« effet d’indépendance »). Elles mettront donc fin à un mariage malheureux ; élèveront seules leurs enfants si elles ne trouvent pas de partenaire digne de ce nom (9) ; et passeront plus de temps avec leurs amies. Il n’y a pas là que du mauvais. Voir dans les restaurants des tablées de copines en goguette peut sembler bien insignifiant ; ça l’est moins dès qu’on se souvient comment les sociétés fondamentalistes et conservatrices se sont escrimées à enfermer les femmes entre quatre murs.

Nous voyons aussi se développer un autre phénomène : les femmes célibataires qui mentent sur leurs revenus en sens inverse des hommes, connus pour les exagérer. Une jeune médecin m’a avoué qu’elle prétendait travailler « à l’hôpital, pour s’occuper des patients » auprès des hommes rencontrés dans des bars ou lors de soirées, les encourageant ainsi à la croire infirmière. Une vice-présidente d’université dit qu’elle est « au service des admissions », espérant qu’ils l’imagineront simple cadre moyen. Ce dont ces femmes n’ont pas conscience, c’est que les hommes changent ; quand on leur demande de définir les qualités de la partenaire idéale, ils valorisent bien moins qu’autrefois les compétences ménagères, et bien plus les perspectives financières. Eux comprennent qu’avoir une compagne capable de payer sa quote-part est un bénéfice, pas une dette.

Les dames peinent à le croire, mais les messieurs effectuent plus de tâches domestiques qu’auparavant (même si nous ne sommes pas encore à parité) et les économistes montrent que, par chance, ils ont commencé de repasser quand elles ont commencé de gagner leur vie. La masculinité est une entité plus flexible que nous ne voulons le reconnaître, capable d’intégrer le golf, la chasse, et la garde d’enfant. C’est là que les mixeurs et les chalumeaux à crème brûlée aident vraiment. Dotez les hommes d’un équipement domestique masculin, et la maison prend une allure high-tech et macho. Que sont les outils, après tout, sinon un retour au bon vieux temps des cavernes ?

Le modèle de la femme des cavernes

La génétique pourrait-elle venir briser net cette évolution économique ? Il existe une conviction répandue : parce que les femmes sont les seules à pouvoir enfanter, elles seront toujours attirées par les chasseurs-cueilleurs. Ce n’est pas affaire de sociologie, dit cette thèse, c’est affaire de nature. Mais, comme l’explique la bio-anthropologue Helen Fisher, les femmes des cavernes n’étaient pas exactement le genre à rester tranquillement assises à regarder Oprah à la télé. Chaque jour, elles fouillaient la terre en quête de racines et de baies, pendant que les hommes rentraient les uns après les autres avec leur savoureux trophée de chasse. Nos contemporaines, dit Fisher, renouent avec ce rôle originel de cosoutien de famille. « L’université est faite pour le cerveau féminin. Car enfin, qu’y fait-on ? On s’y assoit. On y lit. On y écrit et on y parle. » Nous avons progressé vers le passé, explique-t-elle. « Il faut maintenant se débarrasser d’un système de croyance vieux de 10 000 ans. Et personne ne sait comment s’y prendre. » 

L’histoire moderne montre que les êtres humains sont, d’abord et avant tout, prodigieusement adaptables. Trois économistes ont récemment étudié le taux de nuptialité en France après la Première Guerre mondiale, pour jauger la volonté des hommes d’épouser une femme d’une classe sociale supérieure à la leur. Ils ont découvert que, dans les régions à la mortalité la plus élevée – c’est-à-dire souffrant d’une nette pénurie de potentiels maris –, ceux-ci avaient la possibilité de trouver de meilleurs partis, en termes de richesse et de statut social, et s’empressaient de le faire (10). Si l’on en croit cette étude, nous sommes une espèce flexible, capable de surmonter rapidement les stéréotypes qui régissent les relations entre les sexes. Les hommes feront des mariages « ascendants », et les femmes des mariages « descendants », remettant en question la vieille idée qu’elles sont « programmées » pour chercher le quidam capable d’assurer le ravitaillement [lire ci-dessous « Les nouvelles lois du mariage »].

Le monde change, donc, mais les comportements doivent changer avec lui. Et le problème pourrait bien n’être pas le machisme vieux jeu, mais l’atavisme féminin. Si les ambitieuses réussissent à vaincre la peur du « mariage descendant », elles comprendront peut-être qu’avoir un partenaire relax les aidera à propulser leur propre carrière. J’ai interrogé une femme dont le mari a travaillé comme mécanicien auto pour financer ses études de droit. Elle en a profité, se sentant aimée et choyée, trop heureuse d’avoir un compagnon avec qui elle pouvait parler d’autre chose que de droit.

James Delingpole a bien résumé, dans le Spectator, le problème auquel sont confrontés les messieurs anglais, quand il affirma qu’il est plus important d’investir dans l’instruction d’un garçon que dans celle d’une fille susceptible de finir en simple épouse (11). Peut-être, mais ladite fille a aussi plus de chances d’obtenir un diplôme et de devenir soutien de famille. Aussi douloureux que ce soit pour les Britanniques, la conception chevaleresque que l’on se fait aujourd’hui du devoir de l’homme pourrait bientôt être aussi obsolète que l’idée qu’on se faisait hier de la place des femmes. Pour les moins de 30 ans, il n’y a rien là de futuriste : le beau sexe devient aussi le sexe riche. Voici venir un monde de femmes [lire « L’exception qui confirme la règle », ci-dessus]. La réussite et le bonheur iront probablement à ceux, et à celles, qui s’adapteront le mieux à cette réalité.

Cet article est paru dans l’hebdomadaire britannique The Spectator le 8 septembre 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Ces garçons qui décrochent

Il suffit de passer quelques minutes au téléphone avec Danny Frankhuizen pour se dire, en raccrochant : « Quel charmant garçon ! » Il est réfléchi, intelligent, s’exprime bien. Il a de bonnes relations avec sa mère, va à l’église tous les dimanches, adore le groupe de rock Phish et passe des heures chaque jour à pratiquer la guitare. Mais dès qu’il se retrouve à l’intérieur de son immense lycée de Salt Lake City, tout semble aller de travers. À 16 ans, il ne sait pas s’organiser. Il finit ses devoirs, puis ne les retrouve plus dans son cartable. Il est incapable de maintenir son attention pendant les cours, et, avec quarante élèves à gérer, les profs ne lui sont pas d’un grand secours. « Quand je ne comprends pas quelque chose, ils me disent de me débrouiller tout seul », confie Danny. L’an dernier, ses notes sont tombées de B à D, et même F. Lui qui rêvait naguère de Stanford remonte à présent la pente, mais il redoute « de ne pas même réussir à intégrer une université de seconde zone ».

Sa mère, Susie Malcolm, une prof de maths divorcée, témoigne du déchirement que ce fut de contempler son fils perdre pied. « J’essaie de me convaincre qu’il va s’en sortir, explique-t-elle, mais c’est déprimant de voir ces portes qui se ferment et ces perspectives qui s’évanouissent. » Qu’est-ce qui ne va pas, chez Danny ?

Selon presque tous les critères, les garçons dans l’ensemble du pays, quel que soit le groupe démographique, sont en train de décrocher. Dans le primaire, ils ont deux fois plus de risques de se voir diagnostiquer des troubles de l’apprentissage que les filles, et deux fois plus de probabilités d’être placés dans des classes d’éducation spéciale. Les lycéens sont dépassés par les lycéennes dans les tests d’aptitude normalisés en rédaction. Selon une étude de l’université du Michigan, le pourcentage des garçons disant n’avoir pas aimé l’école a augmenté de 71 % entre 1980 et 2001 (1). Mais c’est à l’université que l’évolution est la plus manifeste. Dans le premier cycle, il y avait, voilà trente ans, 58 % de jeunes hommes ; ils sont désormais en minorité, à 44 % (2). La différence croissante de performance entre garçons et filles « a des conséquences considérables pour l’économie, la société, la famille et la démocratie », a déclaré la secrétaire à l’Éducation de George Bush, Margaret Spellings.

Tandis que des millions de parents se font des cheveux blancs, les spécialistes de l’éducation cherchent de nouvelles méthodes pour pallier les difficultés des garçons. Des livres comme le bestseller de Michael Thompson Raising Cain (3), ou l’ouvrage de référence du psychologue de Harvard William Pollack, Real Boys (4), sont devenus des lectures incontournables en salle des profs. 15 000 enseignants se sont inscrits aux séminaires de l’Institut Gurian, créé par le thérapeute familial Michael Gurian en 1997 pour aider les éducateurs à aider les garçons. Même la fondation Gates, qui a déboursé près d’un milliard de dollars pour les écoles expérimentales au cours des cinq dernières années, a décidé de se concentrer sur ce problème. « Aider les garçons ayant des problèmes de scolarité fait désormais partie de notre mission essentielle », explique Jim Shelton, le responsable de l’éducation au sein de la fondation.

Mais le problème ne sera pas résolu du jour au lendemain. Depuis une vingtaine d’années, le système éducatif américain se focalise sur une forme quantifiable et étroitement définie de la réussite scolaire, affirment les experts, et cette vision réductrice nuit aux garçons. Ceux-ci sont différents des filles du point de vue de leur biologie, de leur développement, et de leur psychologie – et le corps enseignant doit apprendre à tirer le meilleur de chacun. « Des personnes animées des meilleures intentions du monde ont mis en place un modèle éducatif qui fait complètement l’impasse sur les différences biologiques », explique le Dr Bruce Perry, un neurologue de Houston qui défend les enfants en difficulté. Il y a trente ans, c’étaient les filles et non les garçons qui accusaient un retard. Le titre IX de la loi fédérale de 1972 sur l’éducation a obligé les écoles à leur offrir les mêmes opportunités qu’à ceux-ci, en salle de classe comme sur le terrain de sport. Pendant les deux décennies suivantes, on a englouti des milliards de dollars pour trouver de nouveaux moyens d’aider les filles à réussir. En 1992, l’Association américaine des femmes à l’université publiait un rapport expliquant que le « titre IX » n’avait pas atteint tous ses objectifs, et qu’elles étaient toujours derrière en maths et en sciences. Mais, vers le milieu des années 1990, ces demoiselles avaient réduit l’écart en maths, et elles étaient désormais plus nombreuses que les garçons à choisir les options chimie et biologie dans le secondaire (5).

Les dévoiements du féminisme

Des universitaires, notamment Christina Hoff Sommers, de L’American Enterprise Institute, imputent la responsabilité du décrochage des garçons aux dévoiements du féminisme. Dans les années 1990, confie-t-elle, alors que les filles progressaient clairement et régulièrement vers la parité à l’école, les enseignantes féministes continuaient à les juger défavorisées et leur prodiguaient un maximum de soutien et d’attention. De leur côté, les garçons, dont les performances avaient déjà commencé de péricliter, étaient abandonnés à leur sort, et on laissa leurs difficultés s’aggraver.

Les garçons sont depuis toujours des garçons. Ce qui a changé, c’est ce qu’on attend d’eux en termes de comportement et d’apprentissage à l’école. Ces dix dernières années, du fait de l’implication de certains parents dans la réussite de leurs enfants, la qualité des établissements a été mesurée de deux manières simples : le nombre d’élèves en « cours accélérés (6) », et l’obtention systématique de bons résultats aux examens. On fait désormais communément passer des tests d’évaluation aux bambins dès l’âge de 6 ans. Et les programmes scolaires sont devenus beaucoup plus contraignants. Plutôt que de laisser aux professeurs la possibilité d’adapter le contenu et le rythme de l’apprentissage à chaque classe, on leur dicte dans certains États ce qu’il convient d’enseigner, quand et comment (7). En même temps, le nombre d’élèves par professeur a augmenté, la part dévolue à l’éducation physique et aux sports a diminué, et les récréations longues ne sont plus qu’un lointain souvenir (8). Ces nouvelles contraintes réduisent les points forts et accentuent les points faibles de ce que les psychologues appellent désormais le « cerveau de garçon » – ce comportement agité, brouillon, très agaçant mais parfois brillant, dont les scientifiques pensent aujourd’hui qu’il est non pas acquis mais inné [lire ci-dessous « Le cerveau masculin est-il plus fragile ? »].

Déficit de l’attention

En conduisant Sam, son fils de 3 ans, chez un pédiatre, pour vérifier s’il était atteint du « trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité » (TDA/H), Cris Messler, de Mountainside, dans le New Jersey, symbolisait le désespoir que peuvent éprouver les parents. Sam est un gosse plein d’énergie, et sa mère s’est surprise à espérer un diagnostic positif (9). « Si j’avais obtenu cet avis du docteur, j’aurais pu donner un médicament à Sam. » Mais le médecin a dit que son fils était tout à fait normal. Sa scolarisation a cependant été difficile. Pour la lecture, c’est une catastrophe, selon son institutrice. Son instituteur de CP se plaint de son excitation permanente et lui-même, à présent âgé de 7 ans, se dit « stupide ». Cris Messler est soulagée que son fils n’ait pas besoin de traitement, mais se demande ce qu’elle peut bien faire pour l’aider dans sa scolarité.

Chez de nombreux garçons, le problème commence dès l’âge de 5 ans, quand ils apportent en maternelle des capacités mentales et physiques très différentes de celles des filles. Comme presque tous les parents le savent, la plupart des gamines de 5 ans s’expriment mieux et savent reconnaître plus de mots. Les garçons ont une meilleure coordination visuomotrice, mais leurs gestes sont moins précis et certains peinent à contrôler le crayon ou le pinceau. Ils sont plus impulsifs que les filles, et même s’ils peuvent rester assis sagement, beaucoup préfèrent ne pas – du moins pas longtemps.

Il y a trente ans, les féministes faisaient valoir que le comportement « masculin » classique était socialement déterminé ; aujourd’hui, les scientifiques pensent au contraire qu’il résulte de la différenciation chimique du cerveau mâle. Pendant le premier trimestre de la gestation, le fœtus masculin commence à produire des hormones sexuelles mâles qui vont imbiber son cerveau de testo­stérone pendant les mois suivants. « Cette exposition à la testostérone produit une conformation différente du cerveau masculin », déclare Arthur Arnold, professeur de physiologie à l’université de Californie à Los Angeles. Comment ? Les scientifiques ne savent pas exactement. Mais de nouvelles études montrent qu’une exposition prénatale aux hormones sexuelles mâles affecte directement la façon dont les enfants jouent. Les filles dont la mère a eu un haut niveau de testostérone durant la grossesse sont plus enclines à jouer avec des camions qu’avec des poupées (10).

Dans les classes du primaire, où les instituteurs insistent sur l’acquisition du langage et valorisent la capacité de rester assis tranquillement et de parler chacun à son tour, le divorce entre les garçons et l’école peut devenir patent. « Le comportement des filles se transforme en référence absolue, explique Michael Thompson. Les garçons sont traités comme des filles déficientes. » [Lire ci-dessous « Le décrochage des garçons en France »]

Il y a deux ans, la directrice d’une école élémentaire de Boulder, dans le Colorado, a pris acte de cette différence entre les sexes et décidé de faire quelque chose. Les garçons avaient un handicap de 10 points sur les filles en lecture et de 14 en écriture. Ils étaient aussi beaucoup plus nombreux à être considérés comme souffrant de difficultés d’apprentissage. Elle a demandé à ses enseignants d’acheter le livre de Michael Gurian, The Minds of Boys (11), consacré aux moyens d’adapter les classes aux garçons, et s’est lancée à l’automne 2004 dans une expérience assez hardie. Autant que possible, les instituteurs devaient remplacer le temps consacré à la lecture par des séances interactives et animées appréciées de tous les enfants. Il y a trois semaines, plutôt que d’organiser une discussion autour d’un roman de l’auteure pour enfants E.L. Konigsburg, l’une des enseignantes a ainsi divisé ses élèves de CE2 en trois groupes, un enfant de chacun d’eux devant jouer le rôle d’un personnage du livre. Cela donne des classes plus bruyantes, dit-elle, mais où les garçons réduisent l’écart. Au dernier trimestre, les filles de l’école ont obtenu une moyenne de 106 au test d’écriture, et les garçons un fort respectable 101.

Jeunes primates

Les primatologues le savent depuis longtemps, les jeunes chimpanzés mâles ne se bagarrent pas seulement pour l’accès à la nourriture et aux femelles, mais aussi pour établir et conforter leur position hiérarchique dans le groupe. Les primates préfèrent s’affronter les uns les autres plutôt que de paraître faibles. Selon les psychologues, c’est exactement le même impératif, dicté par l’évolution, qui pénalise les garçons au collège, et empêche les gamins en échec d’admettre avoir besoin d’aide. Le passage du primaire au secondaire est toujours délicat, mais, comme les jeunes primates qu’ils sont, les collégiens feront tout pour éviter de reconnaître qu’ils sont dépassés. « Le garçon mesure chacun de ses actes et de ses mots à l’aune de cet unique critère : est-ce que cela me donne l’air faible ? Et si la réponse est oui, il ne le fera pas », écrit Michael Thompson. C’est l’une des raisons pour lesquelles les jeux vidéo ont une telle emprise sur eux : il y a constamment de l’action, chacun peut choisir son niveau de défi, et quand on perd, c’est à l’abri des regards.

Quand Brian Jones est arrivé en cinquième, il n’a jamais admis combien il se sentait vulnérable. « J’ai perdu pied et je n’ai jamais pu rattraper mon retard », reconnaît-il aujourd’hui, à l’âge de 17 ans, alors qu’il est en pension. Quand ses parents ont tenté de lui donner un coup de main, il les a rembarrés. Quand Anita, sa mère, a voulu l’aider à organiser son travail personnel, il s’est montré évasif sur les dates de remise de ses devoirs. Anita ne savait pas vers qui se tourner pour trouver de l’aide. L’école de Brian disposait d’un programme spécial pour les enfants précoces et d’un système d’assistance pour les élèves en difficulté. « Mais que faites-vous pour les enfants comme mon fils qui se situent au milieu, et qui ont du mal ? » a demandé Anita aux professeurs. Ces gamins-là, a répondu l’un des enseignants, « sont ceux qui passent à la trappe ».

On comprend que les collégiens se sentent désarmés. Les filles atteignent leur maturité sexuelle deux ans avant eux ; et d’autres différences moins visibles jouent en leur défaveur. Le cortex préfrontal est une région grumeleuse du cerveau, située juste derrière le front, que les scientifiques pensent responsable de l’organisation de nos pensées complexes, du contrôle de nos impulsions et de l’évaluation des conséquences de nos comportements. Au cours des cinq dernières années, le professeur Jay Giedd, un spécialiste du développement du cerveau aux National Institutes of Health, a démontré à l’aide de scanners que le cortex préfrontal atteint son épaisseur maximale chez les filles à l’âge de 11 ans, et qu’il continue à se développer pendant au moins une dizaine d’années ; chez les garçons, le processus intervient avec un retard de dix-huit mois.

Une moindre maturité cérébrale

Il se peut aussi que les collégiens utilisent leur cerveau d’une façon moins efficace. Grâce à un type d’IRM qui trace l’activité cérébrale, Deborah Yurgelun-Todd, directrice du laboratoire de neuro-imagerie cognitive à l’hôpital McLean de Belmont, Massachusetts, a pu tester les circuits d’activité du cortex préfrontal chez des sujets de 11 à 18 ans. Confrontées à des images de personnes en pleurs, les filles activent la partie droite du cortex préfrontal, comme les adultes. Chez les adolescents mâles, en revanche, ce sont les deux côtés du cortex qui sont utilisés, ce qui témoigne d’une moindre maturité cérébrale. Le traitement de l’information est en outre plus rapide chez les adolescentes. Dans une étude publiée par la revue scientifique Intelligence, des chercheurs de l’université Vanderbilt ont soumis huit mille garçons et filles de 5 à 18 ans à des tests chronométrés de sélection d’objets similaires et d’appariement de nombres. En maternelle, la vitesse de traitement de l’information est à peu près identique. Au début de l’adolescence, les filles sont plus rapides et font preuve de plus de précision. À partir de 18 ans, il n’y a plus de différence, ni de précision ni de rapidité.

Les scientifiques le soulignent, la recherche cérébrale n’est pas tout : il faut aussi prendre en compte le caractère de l’individu, le milieu familial, l’environnement, qui jouent un rôle essentiel. Il y a des garçons aussi bien organisés et sûrs d’eux que les filles les plus brillantes. Et tous les enfants peuvent être perturbés par les problèmes de violence, d’alcool ou de drogue dans la famille. Il n’en reste pas moins que, « si votre cerveau n’a pas encore atteint sa maturité, il ne pourra pas jouer son rôle de façon optimale », explique Yurgelun-Todd.

À travers l’Amérique, certains pédagogues sont en train de ressusciter une vieille idée : séparer les garçons des filles. Au collège Roncalli de Pueblo, dans le Colorado, la direction affirme que la séparation est bénéfique pour les uns comme les autres. Dernièrement, avec l’accord des parents, le conseiller d’éducation a, pour les matières fondamentales, réparti de façon aléatoire cinquante élèves de sixième dans des classes non mixtes. Quand le professeur de sciences naturelles Pat Farrell donne comme travail de laboratoire la mesure des cristaux, les filles rassemblent tout le matériel nécessaire (un bec Bunsen, un flacon de salicylate de phényle, une cuillère), elles lisent soigneusement les instructions et les suivent scrupuleusement de bout en bout. Les garçons, au contraire, commencent par poser la question : « Est-ce que ça se mange ? » Ils sont moins bien organisés, mais, fait remarquer Pat Farrell, « souvent prêts à en faire plus que ce qu’on ne le leur demande ». Avec cela en tête, le professeur distribue aux deux groupes les instructions écrites, mais revient dessus étape par étape avec les garçons. Il est encore trop tôt pour crier victoire, mais les premiers signes sont encourageants : les plus timides des adolescents s’impliquent beaucoup plus. Et si c’est la classe féminine qui a obtenu les meilleurs résultats en maths, elle est suivie immédiatement par la classe masculine, le groupe mixte venant en dernier.

Une génération de garçons sans père

L’un des indicateurs qui permettent le mieux de prédire si un garçon réussira ou non au lycée tient en une seule question : y a-t-il dans sa vie un homme qui puisse lui servir de modèle ? Trop souvent, la réponse est non. La fréquence des divorces et le grand nombre de mères célibataires ont créé une génération de garçons sans pères. Dans tous les types de quartiers, riches ou pauvres, un nombre croissant d’entre eux sont élevés sans leur géniteur (12).

Les psychologues font valoir que les grands-pères ou les oncles peuvent apporter une aide, tout en soulignant qu’un adolescent sans figure paternelle est comme un explorateur sans carte. C’est encore plus vrai pour les garçons de milieux pauvres ou ceux qui ont des difficultés scolaires. Un homme plus âgé, explique Michael Gurian, sert au jeune de modèle en matière de maîtrise de soi et d’habitudes de travail. Qu’il soit en permanence sur son dos à propos de ses notes ou le presse d’être à l’heure en classe, « l’homme plus âgé rappelle au jeune, d’une multitude de façons, que l’école est essentielle pour réussir sa vie ».

Autrefois, les garçons avaient moult occasions d’apprendre de leurs aînés. Ils pouvaient être flanqués d’un précepteur, placés comme apprentis, ou employés dans le magasin familial. Et le lycée leur offrait toute une panoplie de rôles qui permettait de tester ses talents de leader – chef de classe, responsable de l’almanach annuel, membre du club des débats. Aujourd’hui, à l’exception du sport, ce sont surtout les filles qui s’engagent dans ces activités.

Dans les quartiers où les pères sont moins nombreux, le taux de décrochage scolaire est catastrophique : moins de la moitié des Afro-Américains terminent leurs études secondaires. David Banks, le directeur de la Eagle Academy for Young Men de New York, l’un des quatre lycées publics de garçons du système scolaire de la ville, attend de chacun des 180 élèves non seulement qu’il obtienne son diplôme de fin d’études, mais aussi qu’il s’inscrive à l’université. Et il ne laisse rien au hasard. Presque chaque adolescent a son mentor – un policier, un avocat ou un chef d’entreprise issu du quartier, le South Bronx. L’impact de ce programme a été, dit Banks, « abyssal ». Raphael Mendez, en seconde, déclare sans ambiguïté que son mentor « est la meilleure chose qui [lui] soit jamais arrivée ». Avant d’aller à la Eagle Academy, Raphael ne rêvait que de devenir joueur de baseball professionnel. Mais son mentor, procureur adjoint du Bronx, lui a montré une autre façon de réussir dans la vie : il envisage désormais d’aller à la fac pour apprendre la médecine légale.

Complètement exclus

Les universités seraient ravies d’avoir plus de candidats comme Raphael. Dans bien des établissements publics, les filles pèsent déjà pour 60 % dans la balance. Rétablir l’équilibre, estime Ange Peterson, président de l’Association américaine des administrateurs scolaires, exigerait une sérieuse réforme des établissements primaires et secondaires. « Il existe, dit-il, un groupe entier de jeunes hommes complètement exclus sur le plan éducatif. »

Pour Nikolas Arnold, en première au lycée public de Santa Monica, en Californie, l’université n’est plus qu’un rêve lointain. Nikolas est intelligent, avec une connaissance encyclopédique des armes et de la guerre. Mais, dès le CP, son directeur a dit à sa mère, une veuve, qu’il n’était pas assez mûr et devrait suivre un traitement contre le TDA/H. Elle en a été indignée. « Pas assez mûr ? À 6 ans et demi ! » Nikolas a toujours été un lecteur précoce, mais ses résultats sont irréguliers. L’année dernière, quand son professeur de littérature a mis au programme deux livres très appréciés des filles, Geisha [LGF, 2008] et Le Secret des abeilles [J’ai Lu, 2005], il a obtenu une note calamiteuse. Mais, depuis quelque temps, il apprécie son prof de maths et s’est pris d’intérêt pour l’arithmétique. Il participe plus et ce garçon d’ordinaire plutôt discret en classe a vu ses notes progresser un peu. Sa mère, qui envisage pour lui l’université, se prend à espérer que son fils soit enfin en train de prendre ses marques. Ce n’est pas parce que les filles ont de bonnes notes, lui dit-elle, que les garçons ne peuvent pas y arriver aussi.

 

Cet article est paru dans Newsweek le 29 janvier 2006. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.