Marcel Gauchet : « Un sujet tabou »

On commence à parler de « fracture sexuée », de « nouveau sexe faible », de « nouveau deuxième sexe » (1). Que penser de ces expressions ?

Elles forcent un peu le trait mais ont le mérite d’attirer l’attention sur un phénomène social de grande ampleur qui n’a pas encore émergé sur la scène publique. C’est un sujet tabou, en France, même dans les hautes sphères de l’Éducation nationale. Mais dès qu’on a affaire à des professionnels qui ne manient pas la langue de bois, on bute sur le problème.

Comment le définiriez-vous, ce problème, en quelques mots ?

Les garçons ont de moins bons résultats que les filles à tous les niveaux. Ils sont, et de loin, les plus concernés par l’échec grave ; et les principaux responsables des comportements perturbateurs. Quand on parle de violences ou d’incivilités à l’école, les auteurs sont des garçons, dans la plupart des cas.

Comment analysez-vous le phénomène ? Accordez-vous une part à la biologie ?

Je ne sais pas et, à la vérité, personne ne sait. Certains ont avancé l’idée que la maturation ne se fait pas au même rythme chez les deux sexes et que la puberté est beaucoup plus déstabilisatrice chez les garçons. Mais, d’une façon générale, nous sommes au tout début de la réflexion. Les causes restent obscures. Il faut tester les hypothèses méthodiquement.

Quelles sont à votre avis les principales pistes pour comprendre ?

La première explication qui a été invoquée, c’est la féminisation massive du corps enseignant. L’instruction dispensée à l’école est identifiée aux rôles féminins. La culture, avec ces objets électifs que sont la lecture, le goût du langage châtié, c’est une affaire de filles, de « meufs », de « pédés ». Elle est rejetée par les garçons. Ils se réfugient dans le repli, la contestation, la mise en cause du bon élève, du « bouffon »… Le film L’Esquive mettait bien en scène cette rupture : un malheureux garçon des banlieues, en peine avec la parole, tombait amoureux d’une fille, autrement à l’aise sur le plan verbal, qui jouait une pièce de Marivaux… Rencontre impossible ! Pourquoi les filles issues des milieux de l’immigration s’en tirent-elles si bien et les garçons si mal ?

La réussite des filles ne porte-t-elle pas aussi atteinte au narcissisme masculin ?

Je ne suis pas sûr que les garçons soient intrinsèquement déstabilisés par la concurrence des filles. En revanche, ils doivent forcément ressentir que les valeurs qui comptent au sein de la société actuelle sont des valeurs associées aux femmes : le rôle maternel, le soin, la sollicitude. D’où la tentation de se réfugier dans ces châteaux forts que sont l’informatique, le fric ou encore les spectacles sportifs, hauts lieux de la masculinité encore et toujours triomphante.

En fait, c’est la féminisation de la société dans son ensemble que vous invoquez ?

Je crois que le problème le plus profond, très tôt ressenti par le jeune garçon, est que les rôles masculins traditionnels sont désaffectés de l’intérieur. Dans le monde actuel, où sont les rôles classiques auxquels les garçons auraient envie de s’identifier ? Que sont devenus les modèles forgés par le métier, la compétence professionnelle, le travail bien fait ? Et les figures culturelles que représentaient le prêtre, le professeur, le dirigeant politique, le savant, le soldat ? On est passé du combattant qui meurt pour la patrie au gangster qui sème la terreur dans sa cité ! Ce n’est pas tout à fait la même chose. Ce qui reste, c’est la régression ironique, la dérision. Pas très positif. Mais, encore une fois, la réflexion ne fait que commencer.

Que faut-il faire ? Créer des laboratoires… ?

 

… de masculinologie, ou plutôt d’andrologie !

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Marcel Gauchet est un philosophe et historien français. Rédacteur en chef de la revue Le Débat, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales, il a publié de nombreux ouvrages sur la démocratie, la folie ou encore la religion et écrit avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi Pour une philosophie politique de l’éducation (Bayard, 2002). 

Fini le temps du guerrier

« Quant à la guerre, dit Hector à Andromaque dans L’Iliade, elle est faite pour les hommes. » Par le passé, presque toutes les sociétés acceptaient cette idée sans se poser de questions, et dans deux sens différents. Puisque les hommes échappent à la grossesse, sont en général plus grands et plus forts et possèdent un cœur et des poumons plus gros, la guerre a traditionnellement été pensée comme leur domaine légitime et nécessaire, et non comme celui des femmes. Les rares exceptions apparentes à la règle contribuaient surtout à la confirmer. Dans l’Antiquité, Boadicée, reine des Icenis, conduisit ses guerriers britanniques contre les légions de la Rome impériale. Lakshmi Bai, rani de Jhansi, mourut en 1858 en combattant les armées du Raj. Mais il s’agissait là de souveraines, d’hommes à titre honorifique, en quelque sorte. Au début du XVe siècle, Jeanne d’Arc porta un temps l’armure et devint un chef militaire actif ; bien qu’elle l’ait fait au nom de Dieu et du roi de France, cela ne lui épargna pas le bûcher. Tout au long de l’histoire, partir en guerre fut une prérogative masculine jalousement gardée, preuve par a + b de la supériorité mâle, et souvent condition préalable de la citoyenneté politique.

On a pensé que la guerre était faite pour les hommes également dans un autre sens : comme une occupation et un destin qui non seulement les différencient des femmes, mais aussi permettent aux mâles alpha, plus forts et plus courageux, de se distinguer des spécimens moins impressionnants de leur propre sexe. À maintes reprises, presque toutes les cultures ont considéré le champ d’honneur comme le meilleur cadre pour mettre à l’épreuve ce que Theodore Roosevelt appelait « les qualités de fer qui doivent aller de pair avec la vraie virilité » (1). Ce n’était qu’en exposant par intermittence un grand nombre de corps masculins au risque de mutilation et de d’anéantissement, croyait-on, que pouvaient être convenablement exhibées et préservées la virilité véritable et la santé de la société dans son ensemble.

Dans son livre « De la chevalerie au terrorisme », Leo Braudy entend notamment enquêter sur ces croyances anciennes et omniprésentes : « Esquisser une histoire des idées imbriquées de guerre et de masculinité depuis le Moyen Âge, centrée principalement, mais pas exclusivement, sur l’Europe et les États-Unis. » Bien sûr, la guerre intéresse les historiens depuis Thucydide, tandis que les hommes servent traditionnellement et tacitement de « genre de référence » pour la plupart des auteurs (2). Mais la manière dont Braudy aborde la guerre et les hommes reflète les préoccupations universitaires et culturelles d’aujourd’hui. Il affirme à juste titre que la guerre ne se limite jamais à la somme des troupes, de la tactique, des armes, de la logistique, du commandement, et ainsi de suite, mais doit être explorée dans son contexte culturel le plus large. Il prend également pour acquis que la masculinité n’est pas une qualité simple et monolithique ancrée dans la physiologie, mais plutôt une notion fluctuante, contestée et qui évolue avec le temps.

Il sait en outre que cette histoire n’est pas seulement linéaire. Vivant, extrêmement ambitieux, son ouvrage synthétise une masse de données sur l’Occident depuis le début des temps modernes, à destination des « amateurs curieux ». L’une de ses qualités est d’attirer l’attention sur la récurrence de certains schémas de comportement et de croyance. Par exemple, les guerriers se sont souvent intéressés aux cheveux et à la barbe, de manière infiniment diverse. Une pilosité hirsute à la Samson était parfois l’idéal, le combattant déployant sa propre chevelure ou une toison d’emprunt comme le plumet d’un casque ou le bonnet à poil d’ours de la garde royale anglaise. À d’autres époques, la masculinité militaire s’exprimait à travers une absence de pilosité étudiée. Le crâne des GIs est tondu de bien plus près que ne l’exigeraient les considérations d’hygiène, et c’est l’une des raisons pour lesquelles tant d’opposants à la guerre du Vietnam et tant d’anciens combattants aimaient arborer barbes et cheveux longs.

Il existe d’autres schémas récurrents bien plus significatifs. Au fil des siècles, la technologie, les ressources, les effectifs, la maladie et le hasard ont souvent compté davantage que le courage personnel dans les conflits, tandis que les actes de bravoure passaient aisément inaperçus au milieu du tumulte et du carnage de la bataille. La prise de conscience de cette réalité a toujours provoqué des inquiétudes. Car si la guerre est arbitraire et n’offre pas une garantie de notoriété, comment peut-elle permettre d’éprouver et d’exhiber convenablement les vertus masculines ?

Ainsi que le démontre Braudy, se réfugier dans la nostalgie d’un passé guerrier révolu et largement imaginaire fut une réaction classique à ce dilemme. Toutes les sociétés occidentales ont leurs précieux récits d’antiques héros grecs et romains, leurs sagas comme les légendes arthuriennes ou La Chanson de Roland, leurs histoires de cow-boys et les exploits de leur cavalerie dans le cas des États-Unis. Comme aujourd’hui les films tirés du Seigneur des anneaux, ces mythes et demi-mythes offraient une vision de mâles combats où la bravoure, la camaraderie, l’honneur et les succès individuels étaient à la fois flagrants et efficaces. Pour la classe des officiers, cependant, ce réconfort culturel ne suffisait guère. Par souci de statut autant que d’orgueil masculin, ils ont cherché à s’assurer que leurs prouesses pouvaient être vues et applaudies. Les chevaliers du Moyen Âge s’entraînaient au combat singulier lors de tournois publics, et même si les rois et les prêtres désapprouvèrent d’abord ces jeux stylisés et meurtriers, ils en vinrent à trouver des moyens de contenir et de récompenser la mâle violence des patriciens. L’Église créa ses propres ordres de chevalerie et bénit les croisades, tandis que les monarques européens fondèrent des ordres chevaleresques comme celui de la Jarretière, jusque tout récemment réservés à l’élite masculine, et souvent mérités sur le champ de bataille.

Cependant, le coût croissant de la guerre et l’ampleur des innovations techniques dans ce domaine contrariaient la prééminence et les priorités des individus, si prestigieux ou courageux fussent-ils. En 1415, la bataille d’Azincourt montra que les arcs longs maniés par des paysans à pied pouvaient détruire les plus superbes gentilshommes à cheval ; l’impact et le potentiel subversif de la poudre et des armes à feu furent plus grands encore, parce qu’elles ne nécessitaient ni long apprentissage ni compétences spécifiques. Braudy cite un proverbe ottoman selon lequel « la virilité est morte avec l’invention des armes à feu » – armes que tentèrent d’interdire les shoguns Tokugawa dans le Japon des XVIe et XVIIe siècles. En Occident, en revanche, les fusils et canons coûteux proliférèrent, et la guerre se transforma de plus en plus en un monopole de l’État-nation. Dans les armées européennes de l’Ancien Régime, un guerrier issu des classes supérieures portait encore l’épée pour le combat et pour le prestige. Il pouvait encore se distinguer du commun de l’infanterie par la qualité de son cheval et par la magnificence de son uniforme bien coupé (jusqu’à ce que l’invention de la poudre sans fumée impose les couleurs ternes et le camouflage) ; il n’était néanmoins qu’un rouage dans la machine à tuer contrôlée par l’État. Après 1776, son prestige se heurta à un nouveau défi.

Le diadème de Bonaparte

La guerre d’Indépendance des États-Unis, puis les guerres révolutionnaires et napoléoniennes popularisèrent l’idée du soldat citoyen : l’homme ordinaire, en vêtements civils, qui quittait son foyer, sa charrue ou son atelier et partait guerroyer (et vaincre) pour son pays. Comme le remarque Braudy, cette démocratisation de l’effort militaire favorisa « une définition de la masculinité fondée sur le combat, encore plus explicitement que du temps où la guerre était l’affaire d’une classe particulière au sein d’une société hiérarchisée ». En outre, les élites européennes traditionnelles subissaient une terrible pression pour se montrer supérieures, sur le champ de bataille comme ailleurs. Un journaliste commentait en 1809 : « Le diadème de Bonaparte a terni l’éclat de toutes les vieilles couronnes d’Europe, et les généraux aristocratiques ont été surpassés par des hommes que leurs propres exploits ont hissés au-dessus de la foule ordinaire. » Face à ces bouleversements sans précédent, les réactions divergèrent radicalement de part et d’autre de l’Atlantique. Aux États-Unis, la croyance patriotique en la supériorité du soldat citoyen encouragea l’idée que la masse des armées européennes était formée d’individus illettrés et opprimés, simple chair à canon, alors que, selon le général Grant, « nos troupes se composaient d’hommes capables de lire » et donc largement supérieurs. Mais pour les Européens, la défaite qu’infligèrent à Napoléon en 1815 des armées de métier commandées par des patriciens prolongea la vie des idées plus traditionnelles sur la nature de la guerre et des guerriers. Waterloo, bataille que Braudy ne mentionne que brièvement malgré son influence immense, eut aussi une autre conséquence bien plus importante. Elle offrit à l’Europe une période de paix intérieure sans précédent, avec cet effet paradoxal : à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un nombre extraordinaire d’hommes politiques et de jeunes gens du continent aspiraient plus que jamais à connaître ce qu’ils percevaient comme l’expérience neuve et purificatrice de la guerre.

Quand Braudy arrive à cette époque, certaines des tensions inhérentes au parcours historique qu’il propose deviennent flagrantes. Il s’agit en partie d’un simple excès d’ambition, péché d’auteur assurément véniel. Retracer l’histoire de la célébrité sur plusieurs siècles est une chose. C’en est une autre de proposer une thèse sur les armes et l’homme occidental depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne, sujet immense, malaisé et controversé qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Comme on pouvait le prévoir, Braudy laisse trop d’éléments de côté, et arase trop les subtilités et les tendances contradictoires.

Mais des problèmes plus fondamentaux surgissent à la fois de son usage des sources et de son approche des questions plus générales liées à l’histoire de la guerre. Dans ce domaine, aucun auteur sensé ne peut négliger les aspects culturels, et Braudy est tout à fait capable par moments de puiser à bon escient dans la littérature occidentale. Il établit des rapprochements stimulants, par exemple, entre l’inquiétude de l’élite mâle face à l’évolution de l’art de la guerre et de l’art de gouverner à la fin du XVIIe siècle, et certains textes des beaux esprits de la cour d’Angleterre, comme sir George Etherege (dramaturge contemporain de Racine), à propos des problèmes sexuels et des échecs des mâles sur ce champ de bataille qu’est un lit. Dans l’un de ses poèmes, Etherege joue sur les analogies entre l’homme comme guerrier vulnérable et (en l’occurrence) un peu trop précoce, et la femme comme forteresse assiégée mais par trop résistante : « Quand, transporté par ma victoire, je tombe / Mort au pied du rempart qui s’est rendu. »

Donner la priorité aux sources littéraires peut néanmoins entraîner certaines distorsions. Il semble désormais clair que l’ouvrage classique de Paul Fussell sur la Première Guerre mondiale (3) s’appuyait parfois trop sur les réactions raffinées et bien connues de grands poètes et écrivains face à la bataille. À y regarder de plus près, dans les tranchées, de nombreux combattants ordinaires semblent avoir été moins ironiques, plus religieux, plus impassibles, ou avoir eu une foi plus entière en leur patrie que des auteurs comme les poètes anglais Wilfred Owen et Siegfried Sassoon ou le romancier allemand Erich Maria Remarque. Ce sont les réactions de la majorité silencieuse, et pas seulement celles des écrivains connus, qui ont modelé les attitudes occidentales de l’entre-deux-guerres (4). De la même manière, Braudy, visiblement très influencé par Fussell, se montre parfois trop prompt à croire qu’un écrivain éminent était forcément influent et représentatif de l’opinion générale. Il consacre ainsi un chapitre à T. E. Lawrence, dont les exploits dans le désert pendant la Première Guerre mondiale devinrent connus de millions de personnes grâce à son livre Les Sept Piliers de la sagesse. Pourtant, un spécialiste d’histoire militaire affirmait récemment « avoir cherché en vain la moindre mention de T. E. Lawrence dans les documents personnels des soldats » britanniques ; Lawrence était peut-être un guerrier trop extraordinaire et un personnage trop atypique pour incarner une autre attitude que la sienne en matière de guerre et de masculinité (5).

On découvre un autre aspect du même problème quand Braudy évoque la résolution tristement célèbre votée en 1933 par la Société des débats de l’université d’Oxford : « En aucun cas cette Assemblée ne combattra pour son roi et son pays », et le serment signé trois ans plus tard par 120 000 « Jeunes Anglais » renonçant à la guerre. Selon Braudy, « une nouvelle version de la masculinité, délivrée du lien automatique avec le nationalisme et avec la guerre, était en cours d’élaboration pour s’opposer au moi-machine du soldat docile ». Pourtant, en 1939, bon nombre de ces mêmes jeunes gens qui avaient débattu à Oxford six ans auparavant, ou qui avaient signé le serment pacifiste, partirent en serrant les dents se battre contre l’Allemagne d’Hitler, avec leurs compatriotes. Si fascinantes que puissent être les expressions culturelles de l’élite, ce sont les États, les nations, les dirigeants et l’attitude de vastes communautés humaines qui décident quand éclatent les guerres et qui se bat. Braudy ne prête qu’une attention limitée aux rivalités entre nationalismes et au pouvoir étatique, ce qui fausse inévitablement son analyse.

Dans ce volume, il est ainsi souvent question de « l’Europe » et des « Européens » comme entités homogènes. Pourtant, la Suisse neutre, découpée en cantons, et la France, dont l’unification remonte à plusieurs siècles, qui entretient depuis longtemps une importante armée permanente, n’ont évidemment pas du tout eu la même implication dans les guerres, et on peut supposer qu’elles n’ont pas non plus la même attitude face à la masculinité militaire [sur les guerriers suisses, lire Books, n°33, juin 2012]. Et qu’en est-il de ces nations qui possèdent ou possédaient une importante marine ? Au cours des siècles, la flotte a joué un rôle crucial dans les guerres en Occident (ainsi qu’ailleurs, souvent) et dans la définition de l’identité occidentale, mais il en est rarement question chez Braudy. Il suffit cependant d’ouvrir un roman de Jane Austen pour constater que les officiers de marine n’avaient pas la même réputation que leurs confrères de l’armée de terre. La chaleur avec laquelle Austen traite le capitaine Wentworth et les autres marins dans Persuasion, sa réprobation envers le capitaine Wickham et ses collègues de la milice dans Orgueil et préjugés, tout cela vient en partie du fait qu’elle avait des frères dans la Marine royale, mais son attitude a aussi des racines plus profondes. En Grande-Bretagne et dans d’autres pays, les marins étaient des guerriers appréciés parce qu’ils protégeaient la métropole et son commerce, à bonne distance des côtes nationales. Les soldats, au contraire, éveillaient la méfiance parce qu’ils étaient établis sur le territoire et pouvaient donc constituer un danger pour leur propre pays d’origine, notamment pour la vertu de ses habitantes. Dans les villes de garnison du monde entier, il existait (et il existe encore) bien des jeunes femmes qui, comme Lydia Bennet dans Orgueil et préjugés, se laissent abuser par le prestige de l’uniforme.

C’est pourtant au sujet de son propre pays, les États-Unis, qu’apparaît le plus nettement le peu d’intérêt de Braudy pour les enjeux du nationalisme et des différentes formes de pouvoir étatique. Il explique avoir terminé son livre après les attentats du 11 Septembre, qui ont autant influencé sa conclusion que son titre. À ses yeux, Al-Qaïda est une « société de guerriers saints autoproclamés », en lutte non seulement contre « l’universalisme démocratique […] le progrès et le changement technologique » de l’Occident, mais aussi contre sa conception libérale et flexible des rôles dévolus aux deux sexes. « Plus les femmes sont séparées des hommes dans une société, affirme-t-il tout au long de son livre, plus la force physique et les prouesses militaires sont les principaux critères de masculinité. » On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que l’islam « conserve, dans certaines de ses versions, un aspect plus masculin et guerrier que le christianisme, qui même dans ses périodes les plus militantes pouvait aussi s’appuyer sur une tradition alternative, voire pacifiste ».

Policiers et pompiers, nouveaux héros

Nos soucis actuels relèvent donc en un sens d’une lutte sur les significations et les idéaux de la masculinité. Il y a, d’une part, « les États-Unis et l’Europe […], où au cours du siècle la définition de la masculinité s’est séparée comme jamais auparavant de son incarnation militaire ». Du point de vue de Braudy, cette partie du monde avance résolument vers le progrès et « se donne aujourd’hui une nouvelle panoplie de héros parmi les policiers, les pompiers et autres serviteurs de l’État ». Et il existe, d’autre part, « le terrorisme intégriste et combattant » qui est peut-être le « dernier soubresaut d’une personnalité guerrière et militante qui a survécu au passage des siècles ».

On ne peut reprocher à un auteur d’être en prise sur son époque, mais les œillères que Braudy arbore ici sont alarmantes. Comme les autres, les sociétés musulmanes possèdent incontestablement leurs propres traditions guerrières et violentes, et certaines, mais pas toutes, ont une interprétation rigide et restrictive des droits et des rôles de la femme. Mais en se concentrant étroitement sur les liens entre l’islam, le dieu Mars et la masculinité d’antan, tout en affirmant que « l’Europe et les États-Unis en particulier se situent à un tournant dans l’histoire de la guerre et de la masculinité », Braudy néglige deux aspects évidents et essentiels. Depuis 1700, et depuis le déclin des Empires ottoman et moghol, ce sont en fait des régimes théoriquement chrétiens, occidentaux et d’une modernité agressive qui ont été responsables des conflits internationaux les plus meurtriers. De plus, si les États-Unis ont adopté une attitude moins crispée en ce qui concerne le rôle des hommes et des femmes au cours des dernières décennies, ce phénomène a coïncidé avec un développement spectaculaire de la capacité d’intervention armée américaine.

Comme l’a dit un historien, la guerre fut d’emblée « au cœur de la construction des États-Unis comme nation et comme société (6) ». La conquête des territoires indiens, l’expulsion des colons français, puis britanniques, l’expansion vers l’ouest, la préservation de l’Union et l’accession au statut de puissance mondiale après 1914, tout cela fut accompagné et en partie accompli par l’action militaire. Néanmoins, avant 1939, l’arsenal américain était en général négligeable, jugé à l’aune des autres grandes puissances. Depuis, le pays a connu une transformation sans précédent. En 1940, le budget de la Défense américain était encore inférieur à 1 milliard de dollars. En 1970, il dépassait celui de toute autre nation, avec 80 milliards de dollars. Aujourd’hui, les dépenses militaires américaines s’élèvent à plus de 400 milliards, soit davantage que celles des dix premières puissances de la planète réunies. En outre, cette suprématie écrasante semble vouée à s’accentuer encore à l’avenir. Les États-Unis sont si riches qu’ils peuvent s’acheter des canons en grande quantité tout en autorisant la plupart de leurs citoyens à jouir d’un niveau de vie relativement élevé.

Il est extraordinaire et regrettable que Braudy consacre à peine une phrase à cette évolution capitale. Extraordinaire, parce qu’on pourrait s’attendre à trouver dans un pareil ouvrage l’analyse des tendances culturelles apparemment paradoxales qui ont accompagné l’ascension des États-Unis vers l’hégémonie militaire. On a vu se succéder des productions hollywoodiennes à grand succès comme Officier et gentleman, Die Hard, Top Gun, ou les Rambo et autres Rocky [lire « De l’Algérie et du Vietnam à Rambo 5 » , ci-dessous]. Sans oublier l’élection d’Arnold Schwarzenegger à la tête de cette Californie qu’habite Braudy. Ce dernier événement est souvent expliqué par le culte de la célébrité, mais il ne se serait sans doute pas produit si Arnold s’appelait Angela, ou si le nouveau gouverneur mesurait 1,57 m et avait remporté des oscars en jouant des rôles de pacifiste.

Pourtant, à côté de ces célébrations populaires et typiquement américaines de la force et de la violence masculines, on observe aussi – certes seulement dans certaines parties des États-Unis, et pour certains groupes – une émancipation croissante pour les deux sexes. Les droits des homosexuels sont aujourd’hui plus respectés que jamais. Les hommes américains, hétérosexuels ou homosexuels, prennent désormais part à l’éducation des enfants et à la vie domestique à un point que les générations antérieures auraient jugé étrange ou inacceptable. En même temps, les femmes ont été attirées par le marché du travail plus vigoureusement et plus totalement que dans n’importe quel autre pays, y compris dans toutes les branches de l’institution militaire. Cette acceptation croissante d’un « plus large spectre de potentialités masculines et féminines », pour reprendre la formule de Braudy, s’est néanmoins avérée tout à fait compatible avec des élans de patriotisme ardent et brutal, et une recherche toujours plus enthousiaste des instruments de l’Apocalypse.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 13 mai 2004. Il a été traduit par Laurent Bury.

Ils refusent de grandir

Qu’est-ce que la maturité ? Historien de la culture populaire américaine, Gary Cross ne définit jamais le mot. Mais il sait ce qu’elle n’est pas. Partout où se tourne son regard, il voit « des hommes qui refusent de grandir, des maris de 35 ans qui prennent plaisir à jouer à ces jeux vidéo qui obsèdent les garçons de 12 ans ; des petits amis qui évitent de s’engager dans le mariage ou de fonder une famille ; des pères qui entrent en conflit avec l’arbitre ou l’entraîneur de leur fils dans les compétitions sportives junior (1). Nous connaissons tous des hommes de la trentaine ou la quarantaine qui préfèrent s’occuper de leur voiture plutôt de leur famille, des pères qui veulent partager les marottes de leurs enfants, et même des patrons et des leaders politiques qui agissent avec l’impulsivité de l’adolescence. Beaucoup éprouvent un sentiment de frustration et de confusion à l’égard de ce qu’est la maturité et de la question de savoir s’ils peuvent ou veulent y accéder. Je les appelle les hommes-garçons ».

Nous avons certes tous à l’esprit les personnages immatures de bien des films et romans contemporains, les Peter Pan débraillés qui ont pour seule idée de s’amuser et faire la fête, dépourvus de tout intérêt pour ces exigences de l’amour ou du travail qui pourraient les détourner de la recherche du plaisir immédiat (2). Certains sont des jeunes hommes qui refusent de grandir, d’autres des adultes qui cherchent à être jeunes.

Cross ne traite pas des femmes qui essaient de s’habiller et de parler comme leur fille, « veulent partager les marottes de leurs enfants », entrent en conflit avec les organisatrices des jeux de leur gamine ou sont obsédées par la jeunesse et la peur de vieillir. On aurait pu accepter cette omission si le but de l’auteur était d’explorer le changement de signification de la condition masculine à une époque où le service militaire et le statut d’unique soutien de famille n’en sont plus les traits principaux. Mais pour un livre sur « la fabrique de l’immaturité moderne », Cross aurait dû nous expliquer ce qui différencie les hommes-garçons des femmes-filles dans un monde où règne le marketing asexué des produits promettant une perpétuelle jeunesse et dont l’économie est fondée sur l’hyperconsommation. L’absence des femmes comme groupe de comparaison affaiblit son analyse. « La plupart des hommes de la génération de mon père ne sont pas devenus des beatniks, des playboys ou des rodders (3), écrit-il, mais beaucoup ont trouvé un dérivatif en lisant Sur la route de Kerouac, le “Playboy Adviser (4)” ou le magazine Hot Rod. Cela faisait partie d’une révolte silencieuse des chefs de famille. » [Lire  « Trois générations », ci-dessous.] Révolte ? N’était-ce pas plutôt un moyen d’échapper momentanément au rôle du soutien de famille, comme cela peut l’être aujourd’hui pour une femme de regarder Sex and the City ou de lire les rubriques de conseils d’un magazine féminin ?

Le défi présenté par le sujet fascinant abordé par Cross n’est pas seulement d’identifier des tendances qui sont propres aux hommes mais aussi de distinguer ce qui, dans la société actuelle, ne relève pas simplement d’un changement d’oripeaux de la bonne vieille psychologie humaine. Ainsi, les anciens de toute génération adorent fulminer contre l’ignorance et la sottise des jeunes, et contre les innovations high-tech, assurées de détruire la société. (Les parents sumériens devaient se plaindre de l’invention de la roue : « Les humains se sont très bien débrouillés sans depuis 143 000 ans, et maintenant les gamins ne vont plus rien vouloir faire. ») Cross est conscient de ce piège, mais y tombe régulièrement, comme lorsqu’il juge des jeux vidéo. Au moins ne les rend-il pas responsables de la violence des adolescents. Il ne résiste cependant pas à la tentation de mentionner que certains jeunes tueurs de masse américains en étaient fans. La remarque tombe à plat, puisque la violence des adolescents a plongé au cours des décennies qui ont vu grandir la popularité les jeux vidéo (5). Ce que leur reproche Cross, c’est de contribuer à l’immaturité prolongée des mâles : « Les jeux vidéo conduisent des hommes “mûrs” par ailleurs à négliger les relations féminines et familiales […] au profit de la rencontre très individualiste et passablement solitaire avec d’éphémères sensations fortes » [lire ci-dessous « Quadras et jeux vidéo »]. Est-ce à dire qu’avant les hommes « mûrs » entretenaient une relation profonde avec leur femme et leur famille ? Ou bien préféraient-ils le poker, le sport, les bars et la confection de maquettes de voiliers dans leur garage ? « Ces jeux, ajoute-t-il, renforcent la vision infantile du monde, censément rempli de croquemitaines cachés sous le lit, et la réaction non moins infantile qui consiste à prendre plaisir à les flinguer. » Une vision certes infantile, mais malheureusement partagée par des personnes de tout âge, comme en témoigne la façon dont les adultes ont toujours considéré « l’ennemi ». Que faisaient les Américains « mûrs » des années 1950 pendant la Guerre froide, sinon renforcer la vision infantile que le monde était rempli de dangereux communistes dans les films et les écoles ? Cross pense-t-il que la plupart des adultes ne ressentent pas un plaisir intense à « flinguer » des ennemis à la guerre ? Et qu’en est-il lors des matchs de foot ?

Une charge jubilatoire

En historien de la culture, Cross se concentre sur le « rejet de la maturité » visible dans tous les champs culturels – télévision, cinéma, héros, vêtements, et toute la panoplie des loisirs allant de Disneyland aux jeux vidéo –, bref, le passage de Cary Grant à Hugh Grant [lire ci-dessous « Les métrosexuels vont fêter leurs 20 ans »]. La charge est jubilatoire pour des représentants de la génération du baby boom, comme moi, qui en tirent un sentiment de nostalgie pour un passé révolu et voient justifiée leur hargne à l’égard de la culture contemporaine, mais cela ne constitue en rien une explication satisfaisante de quoi que ce soit. Nombre d’affirmations du livre se désintègrent comme des pissenlits quand on souffle dessus. Ainsi, Cross nourrit notamment cette idée implicite de la maturité : « Devenir adulte signifiait [naguère] abandonner les fantasmes et les sensations fortes au profit de plaisirs culturels complexes. » Vraiment ? Les plaisirs culturels complexes sont bons pour ceux qui ont du temps, une solide instruction et de l’argent pour l’opéra, Ulysse et le polo. Mais abandonner les fantasmes ? Tous les êtres humains entretiennent des fantasmes, qu’ils soient générés lors d’un rêve éveillé ou par procuration dans une lecture ou un film, de Beowulf à Batman. Les fantasmes sont les clauses dérogatoires de toutes ces peines à perpétuité auxquelles la vie nous condamne.

Reste que Cross a identifié un phénomène intéressant : l’idée que nous nous faisons de la maturité a changé. Le mot lui-même paraît vieux jeu, il semble émaner de quelque aîné autoritaire qui voit dans le fait de s’amuser une menace contre l’ordre social. (Cross se sent obligé de défendre l’amusement, même s’il ajoute qu’« il est parfois difficile de faire la différence entre l’amusement des hommes et celui des hommes-garçons ».) Il fut un temps où il était aisé de savoir quand on devenait un adulte : les étapes de la vie vous le disaient. Vous obteniez un boulot d’adulte et mettiez des vêtements d’adulte ; vous aviez votre première aventure sexuelle sérieuse ; vous faisiez votre service militaire ; vous enterriez vos amours d’adolescent et vous vous mariiez ; vous deveniez un parent peu après 20 ans. Les bouleversements démographiques et économiques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont bousculé ces jalons pour des millions de personnes, avec pour conséquences de retarder les décisions de carrière, le mariage ou la cohabitation et le passage au statut de parent, en moyenne, jusqu’à l’aube de la trentaine voire davantage. La mondialisation a changé la nature du travail et la sécurité des emplois ; et les enfants des baby-boomers ont moins d’opportunités et une bien moindre sécurité de carrière que leurs parents.

Adultes émergents

Ces évolutions sont si profondes que les psychologues du développement ont défini une nouvelle période entre l’adolescence et l’âge adulte, en gros entre 18 et 25 ans : les « adultes émergents (6) ». Les jeunes gens de cette catégorie sont souvent dans le premier cycle universitaire, en école professionnelle ou occupent des emplois temporaires mal payés et sont donc au moins en partie dépendants financièrement de leurs parents – principale cause d’« immaturité » [lire ci-dessous « Ils vivent chez leurs parents »]. C’est le groupe le plus susceptible de vivre une vie instable, de se sentir déraciné et de prendre des risques. Ces « adultes émergents » sont aussi la population la plus mobile : ils quittent le domicile familial puis y reviennent, vont d’une ville à l’autre, font des allers et retours entre un appartement partagé et l’indépendance. Ils ne s’enracinent pas, comme leurs parents l’avaient fait à leur âge, et le taux de comportements à risque – binge drinking, rapports sexuels non protégés, conduite à grande vitesse en état d’ivresse – est plus élevé que dans toute autre tranche d’âge, adolescents inclus.

Cross reconnaît ces mutations démographiques et économiques mais n’en fait pas la pièce maîtresse de ses analyses et le résultat est plus un livre sur le glaçage du gâteau que sur le gâteau lui-même. Si les emplois convoités se font rares, pourquoi ne pas en tester d’autres ? Si les emplois sont moins sûrs, pourquoi ne pas se montrer plus modeste dans ses ambitions ? Si l’on n’a plus l’assurance d’une carrière stable de la première embauche à la retraite, pourquoi s’accrocher à la première filière trouvée ? Si le mariage a tant de chances de se briser, pourquoi se dépêcher de se marier ? Et si tout est relatif, si le monde ne peut être sauvé, si rien n’est vrai, pourquoi sacrifier le présent pour l’avenir alors qu’on peut s’amuser ? Cross attribue le refus de la maturité visible dans les comportements, les vêtements, l’humour, la culture et les valeurs – et l’essor concomitant d’une société dédiée à la « recherche sans fin de sensations fortes » – à (entre autres) : le rejet par la génération des baby-boomers du modèle patriarcal de la paternité et du respect de l’autorité, le féminisme et l’innovation technique.

Ces évolutions ne furent pas entièrement mauvaises, admet-il. Le féminisme a permis aux hommes de devenir de meilleurs pères, plus impliqués – du moins ceux qui ont choisi d’avoir des enfants. Mais, avance-t-il, ces changements ont aussi « diminué la “rétribution” du patriarcat et de la culture de la maîtrise de soi, du raffinement et de la responsabilité. Ces changements ont émasculé les hommes […] et ont aussi réduit la responsabilité masculine au travail et en famille, rendant leur vie moins “mûre” ». En l’absence d’un modèle intelligent de maturité capable de remplacer l’ancien, devenu archaïque, le marché l’a fait à notre place, vendant les valeurs de la complaisance envers soi-même, de la consommation et des émotions fortes. À mesure que la culture jeune s’est vue commercialisée et institutionnalisée, les attitudes qu’elle induit ont commencé de dominer dans toutes les générations, avec son humour scatologique puéril, son cynisme en matière de relations et son goût pour les « manifestations de la violence esthétisée ».

Je comprends ce contre quoi Gary Cross maugrée, mais j’aurais malgré tout préféré qu’il consacrât moins d’attention aux shows télévisés et plus de temps à examiner les significations de la maturité dans le monde actuel. En l’absence de marqueurs extérieurs comme le mariage, les enfants et les perspectives de carrière, que signifie être « un adulte » ? La chronologie ne nous fournit plus de réponse : nous connaissons tous des jeunes de 15 ans plus mûrs que des personnes de 45 ans qui essaient de s’habiller, de penser et d’agir comme des jeunes de 15 ans. Aujourd’hui, les marques de la maturité sont devenues des qualités internes. À mes yeux, la liste comprendrait le fait de prendre son parti des regrets et des déceptions, de ne pas accuser ses parents de tout ce qui cloche dans sa vie, d’assumer la responsabilité des décisions qui ont mal tourné, d’avoir des règles de conduite et de s’y tenir ; de faire ce qu’il faut quand le moment vient de s’occuper de ses proches malades ou en difficulté, de s’engager pour les autres et pour des causes plus importantes que soi-même. La maturité n’est pas comme le scorbut, un trait que l’on « a » ou que l’on « n’a pas ». C’est un stade que l’on atteint, par l’expérience, le travail, les essais et les erreurs, l’amour et le deuil. Nous pouvons être adultes dans certains domaines et infantiles dans d’autres. Nous pouvons atteindre une certaine forme de maturité très tôt, quand c’est nécessaire, ou repousser ce moment pendant des décennies. Nous pouvons nous efforcer d’y parvenir ou y être contraint par les événements. « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce que l’on a fait de nous », écrivait Jean-Paul Sartre.

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 10 octobre 2008. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay. 

Victor Rodwin : « Le système de médecine libérale est archaïque »

 

Victor Rodwin est professeur de politique et de gestion de la santé à l’université de New York. Il a publié de nombreux travaux comparatifs sur les systèmes de santé. Il est régulièrement consulté par les autorités françaises en la matière.

 

Vous avez publié voici trois ans, avec Didier Tabuteau, À la santé de l’Oncle Sam. Qu’est-ce qui vous a amené à engager cette réflexion à deux ?

Nous étions l’un et l’autre étonnés par le manque de connaissances, des deux côtés de l’Atlantique, sur les différences qui marquent nos systèmes de santé. On croit le plus souvent que le régime français est collectif et public, tandis que le dispositif américain serait fondamentalement individualiste et privé. Or c’est souvent le contraire !

 

Une célèbre étude de l’OMS publiée en 2000 plaçait la France au premier rang des systèmes de santé et les États-Unis à la 37e place. Que faut-il en penser, avec le recul du temps ?

Beaucoup de choses ont changé depuis, mais revenir sur cette étude est un bon point de départ pour la réflexion. Le rapport de l’OMS a été critiqué à juste titre. Son mérite était d’attirer l’attention sur l’intérêt que comporte l’évaluation des différents systèmes de santé à travers le monde. Mais les méthodes utilisées et les données recueillies étaient biaisées et les résultats ne sont pas valides.

 

Qu’a-t-on reproché au classement de l’OMS ?

En premier lieu, il accordait beaucoup trop de poids (50 %) à la mesure de ce qu’on appelle la santé populationnelle, pour l’essentiel l’espérance de vie à la naissance pondérée par une mesure de la qualité de vie. Or cette donnée ne dépend pas principalement de l’efficacité des systèmes de soins, mais du style de vie, des habitudes alimentaires, de la biologie des personnes, du niveau de richesse, de l’environnement social, etc. L’espérance de vie est nettement plus faible aux États-Unis qu’en France, mais la responsabilité de l’organisation des soins dans cette différence n’est pas établie. On ne peut lui imputer le fait que les Américains ont un taux de maladies cardiaques très supérieur à celui des Français. Globalement, l’impact du système sur la santé populationnelle est au maximum de 15 à 20 %.

Une autre critique tient à ce que l’OMS ne disposait pas des statistiques correspondant à ses critères pour tous les États de la planète. Afin de résoudre ce problème, elle a imputé des valeurs à certains pays en fonction de données diverses concernant la région du monde où ils se trouvent ; cela enlevait évidemment beaucoup de signification au classement.

 

D’autres critiques avaient-elles un intérêt particulier concernant les différences entre les États-Unis et la France ?

Oui. Ainsi, l’OMS avait retenu comme critère la « réactivité » du système, rangeant sous ce terme des éléments très variés, comme le temps d’attente, la qualité de l’accueil, mais aussi le degré d’autonomie des personnes, la liberté dans le choix des médecins et autres professionnels de santé. Sur le temps d’attente et la qualité de l’accueil, elle s’est contentée d’interroger 1 000 personnes travaillant pour l’OMS : échantillon ridicule, absolument pas représentatif. Si l’étude avait privilégié la qualité de l’organisation du système dans son ensemble, la France aurait sans doute été moins bien classée. Elle aurait aussi été moins bien classée si avait été retenu le critère de la mortalité évitable globale, qui inclut les suicides, les accidents, et les comportements à risque en général, comme le tabagisme et l’alcoolisme. La France réalise de mauvaises performances en ce qui concerne la mortalité prématurée, surtout pour les hommes.

 

L’organisation du système de soins aux États-Unis est-elle, à certains égards, meilleure qu’en France ?

Oui ! Un bon exemple est la coordination entre l’hôpital et le médecin traitant. En France, celui-ci n’est pas bien informé de ce qui se passe durant l’hospitalisation et il reçoit trop souvent le compte rendu  avec retard. La coordination n’est pas satisfaisante non plus aux États-Unis, mais c’est moins grave car le médecin traitant est souvent celui qui décide de l’admission de son patient et il donne ses instructions à ses collègues hospitaliers. Autre exemple : la France en est restée au système archaïque de la médecine libérale, où la plupart des praticiens travaillent encore en solitaires dans leur cabinet. En France, c’est le patient qui paie la consultation, attendant d’être plus ou moins complètement remboursé selon qu’il bénéficie ou non d’une mutuelle, selon le niveau de couverture garanti par celle-ci et selon l’existence ou non d’un dépassement d’honoraires. Aux États-Unis, la règle est le tiers payant. Le malade ne paie qu’un ticket modérateur. L’essentiel de la rémunération du médecin vient de la facture que ce dernier envoie à l’organisme d’assurance du patient, avec lequel le praticien lui-même est souvent lié par contrat.

 

Si vous aviez à faire un classement des systèmes de santé, quels critères retiendriez-vous ?

Un critère pertinent est mal connu en France. C’est ce qu’on appelle en anglais amenable mortality, c’est-à-dire la mortalité évitable, non plus au sens général, mais grâce au système de soins. Développé par des Hollandais et des Britanniques, ce concept permet de comparer le taux de mortalité prématurée pour des causes sensibles aux effets des soins médicaux. Un bon système doit maintenir au strict minimum les taux de mortalité maternelle, les décès provoqués par la tuberculose, les cancers de la peau et autres cancers traitables, les maladies ischémiques du cœur. Or, sans qu’on sache très bien pourquoi à vrai dire, la France occupe la première place des dix-neuf pays les plus riches de l’OCDE pour ce critère, alors que les États-Unis occupent la dix-neuvième place (1).

Un autre indicateur significatif, mal connu des autorités françaises, est l’hospitalisation évitable, qui mesure l’efficacité des soins ambulatoires de proximité. Un bon système de ce type permet d’éviter, par exemple, des taux élevés de séjours hospitaliers pour les complications du diabète, une insuffisance cardiaque ou une pneumonie bactérienne. J’ai participé à des études sur ce sujet (2). Paris a 2,5 fois moins d’hospitalisations évitables, par personne, que Manhattan, où près du quart de la population n’est pas assuré (3). D’une façon générale, la France se positionne mieux que les États-Unis et même que le Royaume-Uni et l’Allemagne à cet égard, bien qu’il reste beaucoup à faire : on estime le nombre annuel d’hospitalisations évitables en France à 400 000 (4). Cela dépend beaucoup de l’accès aux soins de proximité, de la qualité du médecin traitant, et plus encore de la capacité du système à prendre en charge les maladies chroniques.

 

Qu’apporte concrètement la réforme Obama ?

Elle ne transforme pas le système existant mais l’ouvre à davantage de monde. Pour les pauvres, elle va relever à partir de 2014 le seuil d’éligibilité de l’accès à la protection sociale publique Medicaid et augmenter les tarifs remboursés aux médecins qui interviennent dans ce cadre. Il est difficile de prévoir ce qui va se passer exactement parce que la Cour suprême a laissé chaque État libre d’appliquer ou non cette mesure. Pour ceux qui sont au-delà de ce seuil mais ne sont pas assurés, la réforme instaure à partir de 2014 l’obligation de souscrire à une assurance maladie, sous peine d’amende. L’Office of Management and Budget du Congrès américain estime que cette réforme permettra au total de couvrir trente des cinquante millions d’Américains encore non assurés.

 

Le magazine Time a publié récemment une grande enquête mettant férocement en cause les prix exorbitants des hôpitaux américains à but non lucratif (5). Qu’en avez-vous pensé ?

Menée par un excellent journaliste, Steven Brill, l’enquête reflète malheureusement une réalité que les Français auraient intérêt à connaître, car certaines des idées de réforme qui circulent ici valorisent exagérément le système hospitalier américain. L’article de Time met en cause la dérive des dépenses qui se traduit par une surfacturation absurde des services hospitaliers et un enrichissement déraisonnable des établissements privés à but non lucratif, qui forment la majorité du tissu hospitalier. Steven Brill donne des exemples à peine croyables mais vrais. Des analyses de laboratoire menées pendant quelques jours à l’hôpital peuvent coûter le prix d’une voiture. Dans plusieurs villes, les établissements à but non lucratif sont devenus les affaires les plus rentables, avec des administrations pléthoriques, des salaires mirobolants et des locaux somptueux (6). Les principales victimes sont les patients qui n’ont pas d’assurance privée, ou dont l’assurance privée est insuffisante, et qui ne bénéficient ni de Medicaid ni de Medicare, le système de sécurité sociale pour les plus de 65 ans.

 

Voilà donc un domaine où la France fait mieux ?

Oui, mais avec d’autres problèmes et des risques nouveaux. Paradoxalement, dans ce pays de tradition étatiste, la part du secteur hospitalier privé à but lucratif est plus élevée que dans la plupart des pays occidentaux ; elle est même supérieure à celle des hôpitaux publics pour la chirurgie. Or la loi HPST de 2009 a étendu aux cliniques privées le droit d’assumer des missions de service public et confié l’attribution de ce droit, pour des tâches précises, aux agences régionales de santé (ARS). La notion de service public hospitalier devenant plus souple, il est à craindre que les ARS renforcent la centralisation étatique pour laquelle la France est bien connue, pour le meilleur et pour le pire.

 

L’Institut Montaigne, un think-tank influent présidé par le patron d’une grande compagnie d’assurances, recommande de permettre aux hôpitaux publics de devenir des établissements privés à but non lucratif (7). Qu’en pensez-vous ?

L’enquête de Time met en garde contre certains risques associés à une telle idée. Cela dit, le résultat dépend largement de la qualité du contrôle exercé par l’État. La dérive des hôpitaux privés américains à but non lucratif est liée à une déficience des mécanismes de contrôle, entretenue par la puissance des lobbies. Inversement, aux États-Unis, le fonctionnement des assurances de santé privées est beaucoup plus étroitement contrôlé, réglementé et transparent qu’en France. Je suis moins troublé que certains de mes collègues français quant aux risques induits par une extension du secteur privé à but non lucratif. C’est un outil de flexibilité, notamment pour recruter du personnel de service et des médecins. L’essentiel est que la puissance publique joue son rôle.

 

Que pensez-vous des reproches de surprescription et de surconsommation classiquement adressés au système français ?

On consomme presque autant de médicaments en France qu’au Japon, où ce sont les médecins eux-mêmes qui les vendent ! La raison est dans une large mesure culturelle. Les patients veulent des prescriptions, le praticien a peur de perdre sa clientèle s’il ne leur en donne pas ou pas assez. Et les médicaments connus pour leur utilité médicale (ce qui n’est pas le cas de tous les médicaments prescrits) sont relativement bien remboursés en France.

 

Quel est, selon vous, le principal problème du système de santé français ?

La coordination des soins à la base, comme je l’ai dit ; et l’inégalité dans l’accès à des soins de qualité. Sur ce plan, j’ai l’impression que votre Institut national du cancer (INCA) et le plan cancer mis en place depuis 2003 ont beaucoup amélioré la situation ; mais pourquoi est-ce le cas s’agissant des cancers et non des cardiopathies ?

Lorsque votre système d’assurance maladie a été créé et généralisé en 1945, le grand problème était l’accès aux soins et les prestations en espèces qui remplaçaient les salaires lorsque l’assuré était malade. Aujourd’hui, le problème concerne l’accès à des soins médicaux de qualité et l’information qui permet d’évaluer cette qualité. La France n’est d’ailleurs pas la seule à devoir relever ce défi. Aucun pays n’a encore réformé son système de sorte que les assurés, les médecins de ville, les praticiens hospitaliers et d’autres professions de santé puissent connaître les meilleurs parcours de soins. C’est pourtant dans ce sens qu’évoluent les dispositifs performants. Et pour y arriver, il faudra encadrer l’installation des médecins, organiser des systèmes d’information partagés qui protègent le secret médical tout en permettant de suivre la trajectoire des patients, leurs prescriptions pharmaceutiques et les résultats de leurs examens de biologie et de radiologie.

 

Que les Américains devraient-ils le plus admirer dans le système français ?

La couverture universelle et la plus grande facilité d’accès aux soins. Et aussi le moindre coût global de la santé : 11,6 % du PIB contre 18 % aux États-Unis.

 

Et que les Français devraient-ils le plus admirer dans le système américain ?

La diversité et la faculté d’innovation organisationnelle. De nombreuses institutions qui ont fait leurs preuves sont des initiatives de terrain, qui sont encouragées par l’État et souvent même subventionnées par lui. Par exemple, environ 20 % des Américains qui ont souscrit une assurance adhèrent à une organisation de soins privée, dans laquelle des praticiens se sont groupés pour proposer leurs services à une population cible. C’est une tradition centenaire, qui n’a cessé de devenir plus sophistiquée, avec une grande variété de modèles. En France, on considère qu’il revient à la puissance publique de réformer. La faculté d’innover laissée sur le terrain est faible. Les agences régionales restent des émanations de l’État central. Il existe depuis 2009 une Agence nationale d’appui à la performance des établissements de santé (ANAP), qui fait remonter les expériences locales, mais cela reste modeste. Les Américains ont beaucoup plus d’expérience que les Français dans ce domaine. Comme pour la recherche biomédicale (NIH) et la veille sanitaire (CDC) (8), en ce qui concerne les réformes organisationnelles dans le secteur de la santé, nous servons de laboratoire pour le monde.

 

Propos recueillis par Bernard Granger et Olivier Postel-Vinay.

La preuve par l’ADN

C’est si facile, pour Hercule Poirot. Il lui suffit de se fier à ses « petites cellules grises » pour découvrir immanquablement lequel, parmi la dizaine d’invités réunis au manoir ou de passagers du train-couchettes, a commis le meurtre. Et il ne fait aucun doute que, si un procès devait se tenir, il aboutirait à la condamnation des coupables. Mais comment un officier bien réel de la police new-yorkaise est-il censé procéder quand, dans une ville comptant pas moins de quatre millions d’individus mâles, la victime d’un viol est découverte inconsciente dans un lieu isolé, frappée d’amnésie et incapable de se rappeler le moindre détail de l’agression ? Une piste évidente consiste à rechercher un lien entre ce crime et d’autres actes de violence commis dans le même secteur, à peu près à la même heure.

Le 19 avril 1989, vers 21 heures, une jeune femme entrait dans Central Park à proximité du Metropolitan Museum pour y poursuivre son jogging vers le nord. À peu près au même instant, une bande d’adolescents noirs et latinos empruntaient l’entrée nord-est du parc, bien décidés, eux, à mener une expédition virile vers le sud. D’après le plan des allées, leur chemin a très probablement croisé celui de la joggeuse.

Le groupe de jeunes s’est séparé un peu plus tard dans la soirée après plusieurs altercations violentes avec des promeneurs, dont un passage à tabac en règle. Cinq des garçons sont sortis du côté ouest du parc, où la police, prévenue de leurs agissements, était venue les cueillir. Ce n’est que bien plus tard, vers 1 h 30 du matin, que deux passants découvriraient Patricia Meili baignant dans son sang, à moitié inconsciente après avoir été violée, non loin du lieu où s’étaient déroulées deux des altercations signalées plus tôt. Mais jamais elle ne serait en mesure de donner la moindre précision sur son agression ou sur ses assaillants. Les enquêteurs firent alors le rapprochement, sans doute évident à leurs yeux, avec les « cinq de Central Park » – désormais au cœur de l’enquête.

Les policiers leur ont appliqué la technique éprouvée du gentil et du méchant flic, alternant interrogatoires musclés et paroles de réconfort, dans l’espoir d’en obtenir une confession. On promit aux suspects qu’ils pourraient rentrer chez eux s’ils avouaient. En fin de compte, ils ont tous reconnu leur complicité, soit pour avoir observé le viol à distance, soit pour avoir maintenu la jeune femme pendant qu’un autre membre du groupe la violait. Mais aucun n’avoua être lui-même l’auteur du crime. Non seulement leurs versions entraient en contradiction les unes avec les autres, mais elles ne collaient pas non plus avec l’état dans lequel on avait retrouvé le corps de la victime. Ainsi, bien que la jeune femme fût couverte de sang, les vêtements des accusés n’en portaient aucune trace. Il semble assez clair aujourd’hui que ces garçons immatures, désireux d’échapper à tout prix aux conditions dans lesquelles ils étaient détenus, et s’imaginant peut-être aussi qu’ils ne pourraient, à terme, être tenus pour responsables d’un acte qu’ils n’avaient pas commis, étaient tout disposés à dire aux policiers ce qu’ils voulaient entendre.

Ils avaient tort. Afin d’étayer sa demande d’inculpation, le parquet fit analyser un prélèvement vaginal effectué sur la victime. On ne trouva qu’une empreinte ADN partielle, mais elle ne correspondait à aucun des cinq accusés. En apprenant la nouvelle, la procureure en charge de l’affaire a confié s’être sentie « estomaquée » – sans décider pour autant d’aller chercher le violeur ailleurs. Plus tard, en plein procès, une technicienne du NYPD parvint à isoler une tache de sperme plus importante sur l’une des chaussettes de la joggeuse ; son analyse montra de façon certaine qu’il n’appartenait à aucun des cinq garçons.

 

Dix ans pour prendre en compte l’ADN

Mais le parquet n’en démordit toujours pas et, sur la foi des aveux, parvint à convaincre le jury de condamner les accusés. Ils passèrent de six à treize ans derrière les barreaux. Alors qu’il se trouvait encore en prison, celui qui avait écopé de la peine la plus lourde fut approché par un détenu, un certain Matias Reyes. Celui-ci lui confia être le véritable auteur du viol de Central Park. L’analyse ADN confirma : Reyes était un violeur en série, impliqué dans un grand nombre d’affaires non élucidées. Qu’à cela ne tienne, le bureau du procureur, ainsi que différents responsables de la police continuèrent d’affirmer que justice avait été faite dans cette affaire, que les aveux de Reyes étaient mensongers et la preuve ADN non concluante. Les condamnations des « cinq de Central Park » finirent tout de même par être annulées en 2002. Les intéressés ont depuis attaqué la Ville de New York pour « poursuites abusives, discrimination raciale et préjudice émotionnel ».

Ce cas n’est pas unique. En 1991, à Chicago, cinq jeunes gens, les « cinq de Dixmoor » [dans le comté de Cook], furent accusés du viol et du meurtre d’une adolescente de 14 ans. Eux aussi furent condamnés, malgré des analyses génétiques les disculpant, après avoir avoué en garde à vue. Il fallut dix ans pour que la procureure du comté se décide à prendre en compte l’ADN et à demander l’annulation des condamnations.

Trois ans plus tard, en 1994, une prostituée était violée et étranglée dans les quartiers sud de Chicago. Quatre garçons furent reconnus coupables, après s’être confessés aux enquêteurs qui avaient promis de les libérer s’ils avouaient. L’un d’eux raconte une situation hélas familière : « J’avais 17 ans, je n’avais jamais été impliqué dans ce genre d’affaire… Je n’avais aucune idée du poids d’un aveu, ni des conséquences qu’il pouvait avoir. Cela m’a coûté dix-sept ans de ma vie… » À l’été 2011, l’examen tardif d’une empreinte ADN mena à un délinquant sexuel notoire. Aperçu à proximité des lieux, celui-ci avait d’ailleurs été interrogé à l’époque des faits. Mais la procureure – la même que dans l’affaire précédente –  fit valoir quelques jours avant le jugement d’annulation des condamnations que « l’ADN n’est pas en soi la “reine des preuves” que l’on croit » (New York Times du 15 novembre 2011). Le fait que le violeur présumé soit décédé entre-temps n’était probablement pas étranger à cette obstination : en l’absence de procès et donc de toute possibilité de condamnation, la mise hors de cause des quatre jeunes gens ferait tomber l’affaire dans la catégorie des crimes « non élucidés » ; un succès de moins à mettre au bilan de cette magistrate élue (1).

 

5 chances sur 1 milliard de milliards

Étant donné la place croissante qu’occupe en matière pénale la preuve par l’ADN, il est indispensable que le grand public dispose d’un minimum de connaissances sur les techniques d’analyse et les débats sociétaux et éthiques que ces méthodes suscitent. Genetic Justice est, de ce point de vue, un ouvrage incontournable. Ainsi que l’expliquent ses auteurs Sheldon Krimsky et Tania Simoncelli, on trouve éparpillés un peu partout dans notre génome de courts segments d’ADN ayant pour caractéristique la répétition en tandem d’unités de base. Les séquences ainsi formées, appelées microsatellites ou Short Tandem Repeats (STR), n’ont aucune fonction physiologique ou de développement apparente. Elles sont pour la plupart composées de quatre éléments – adénine (A), thymine (T), guanine (G) et cytosine (C) – combinés de différentes façons. Il existe en tout 256 possibilités d’enchaînements (par exemple, ATGG, GATG ou encore CATA). Chez une personne donnée, un motif peut être répété trois fois en tandem en un point donné d’un chromosome du génome (par exemple, GATGGATGGATG), tandis que, chez un autre individu, ce motif y sera répété six fois. En outre, puisque l’être humain possède ses chromosomes en deux exemplaires (l’un transmis par la mère, l’autre par le père), le nombre de répétitions peut varier de l’un à l’autre chez une même personne. Autrement dit, le motif peut être répété trois fois sur l’un des chromosomes de la paire et cinq fois sur l’autre, tandis que chez un individu différent il le sera respectivement douze et neuf fois, par exemple.

Pour procéder aux identifications par ADN, les scientifiques ont isolé treize emplacements (ou loci) situés respectivement sur l’un des vingt-quatre types de chromosomes que compte le génome humain. Chaque locus possède un motif caractéristique. Mais le nombre de répétitions de ce motif connaît, lui, une très grande amplitude de variations au sein de n’importe quelle population humaine. Prenons le chromosome 7 : un individu donné pourra présenter cinq répétitions d’un motif sur l’exemplaire de chromosome hérité de son père et douze sur celui venant de sa mère, alors qu’un autre en affichera trois sur celui venant du premier parent, et neuf sur celui légué par le deuxième.

 

« La femme la plus dangereuse d’Allemagne »

Sachant qu’il suffit d’une seule différence pour exclure qu’un individu soit la source d’un ADN prélevé sur une scène de crime, toute la question est de savoir combien de personnes sont susceptibles de présenter le même nombre de copies d’un motif sur l’ensemble des treize régions étudiées. D’autant que, si certains schémas de répétition sont rares, d’autres sont beaucoup plus répandus. Les auteurs font l’hypothèse suivante : d’un côté, un suspect dont l’échantillon prélevé affiche entre quatre et quatorze répétitions selon les séquences ; de l’autre, une population au sein de laquelle la fréquence d’apparition d’un profil varie entre 0,01 % et 0,10 % sur chacun des treize emplacements – ce qui correspond à peu près à ce que l’on observe dans la réalité. La probabilité de tomber par le plus pur des hasards sur deux profils identiques au sein de cette population s’élève à environ cinq sur un milliard de milliards ! Autrement dit, le profil génétique du suspect est, en pratique, unique. Que l’on retrouve ce type d’ADN sur une scène de crime signifie que ledit suspect (ou bien son jumeau monozygote) doit s’y être trouvé aussi. À moins que…

Genetic Justice s’ouvre sur cette histoire vraie : en 1993, au cours de l’enquête sur la mort par strangulation d’une Allemande, un ADN féminin n’appartenant pas à la victime fut retrouvé sur une tasse. Huit ans plus tard, une antiquaire était découverte étranglée dans une autre région d’Allemagne ; le même ADN – qui n’était pas non plus le sien – apparut sur divers objets ainsi que sur la poignée de la boutique. On le signala encore en 2007 à Heilbronn (au nord de Stuttgart), lorsqu’une policière fut tuée d’une balle, par derrière, dans son véhicule de patrouille. Et ainsi de suite… L’ADN en question a été retrouvé sur de nombreuses scènes de crime, toutes très différentes.

En 2009, « la femme la plus dangereuse d’Allemagne » était recherchée pour une quarantaine d’affaires par les polices allemande, autrichienne et française… Qui l’ont alors retrouvée, à son poste, dans l’usine autrichienne qui fabriquait les cotons-tiges utilisés par les enquêteurs pour leurs relevés d’indices. C’est l’un des principaux problèmes de la preuve par l’ADN : nous en laissons partout où nous passons. N’importe quel spécialiste un tant soit peu compétent dispose de suffisamment de matière pour établir un profil génétique à partir des cellules dont se débarrassent chaque jour nos doigts, ou de celles provenant des cheveux que nous perdons, de l’éternuement que nous laissons échapper avant d’avoir pu sortir un mouchoir, ou encore de la salive que nous déposons – vieux jeu que nous sommes – sur l’enveloppe d’une lettre à un ami. Mais la découverte sur la scène d’un crime d’une empreinte ADN suffisamment complète pour établir un profil génétique ne suffit pas à désigner le coupable. Dans le cas d’un viol, une trace relevée en grande quantité sur les sous-vêtements de la victime ou dans son vagin n’aura pas la même signification qu’un ADN résiduel prélevé sur son manteau ou d’autres effets personnels. Un second problème tient, comme le montrent Krimsky et Simoncelli, au degré de soin et de compétence apporté au prélèvement et à l’analyse des échantillons. Or celui-ci varie beaucoup d’une localité à l’autre. Par exemple, la garantie de qualité est relativement plus sérieuse dans une ville comme New York, où toute analyse d’un prélèvement issu d’une enquête criminelle doit faire l’objet d’un contrôle impliquant une séquence d’ADN connu. En outre, le FBI local se refuse à rendre compte d’analyses si celles-ci ne sont pas fondées sur au moins dix loci. Toutes les juridictions ne disposent cependant pas de moyens aussi importants, ni de techniciens aussi scrupuleux. Un audit indépendant mené au sein du laboratoire de la police de Houston a ainsi conclu que, sur cent trente-cinq affaires où l’ADN entrait en ligne de compte, quarante-trois avaient pâti de graves erreurs d’analyse.

L’usage accru du profilage génétique a conduit un certain nombre de pays à constituer des bases de données nationales, que peuvent consulter ou alimenter les différents services de police. Y sont répertoriés les ADN des personnes arrêtées – qu’elles aient ou non été condamnées – et celui prélevé sur les scènes de crimes (2). Aux États-Unis, ce fichier baptisé Combined DNA Index System (CODIS) est géré par le FBI ; il contient plus de huit millions d’empreintes. Les enquêteurs utilisent le CODIS et ses équivalents pour effectuer ce qu’ils appellent des « ratissages » – une technique qui consiste à comparer l’ADN relevé sur le lieu d’un crime ou sur une personne liée de près ou de loin à celui-ci avec les empreintes déjà répertoriées. En cas de correspondance parfaite, la police tient son principal suspect. S’il s’avère qu’il était, au moment des faits, mort, en prison, ou dans quelque incapacité physique de les commettre, on supposera qu’une erreur s’est produite au cours de l’analyse, ou que l’échantillon a été contaminé par un autre ADN. En dehors de ces situations embarrassantes, tout autre élément tendant à disculper le suspect est évacué.

Une seconde forme de « ratissage » est fondée sur des présupposés concernant le profil social du criminel, y compris la race, ou sur la proximité géographique. La méthode a notamment été utilisée dans une affaire de viols en série à Miami, pour laquelle il fut demandé à plus de cent vingt hommes hispaniques de se soumettre à un test ADN. De même à Ann Arbor, dans le Michigan, la police a requis des prélèvements sur plus de six cents hommes noirs – dont 160 ont accepté – dans une affaire semblable. Cette opération est emblématique des questions qui se posent en termes de libertés individuelles et de légalité des procédures. Le chef de la police locale menaça en effet quiconque refusait le prélèvement d’être considéré comme suspect.

 

Semeurs d’ADN

On l’a vu, la probabilité pour que deux personnes non apparentées présentent un profil parfaitement identique sur les treize loci examinés est à peu près nulle. En revanche, de proches parents peuvent présenter des similarités sur une partie des segments, ce qui ouvre la voie à des recherches dites « familiales » – le repérage d’un membre de la parentèle du criminel pouvant in fine conduire au dénouement de l’affaire. Seuls les jumeaux monozygotes ont des profils génétiques identiques, mais les frères et sœurs partagent en moyenne la moitié de leurs allèles (3), tout comme un parent et son enfant, tandis que des cousins en partagent le quart. Isoler un groupe de parents putatifs du criminel peut dès lors permettre aux enquêteurs de réduire suffisamment le champ de leurs investigations pour exploiter d’autres types d’indices (4).

Au même titre que la technique des rapprochements partiels évoquée plus haut, les recherches familiales posent de sérieux problèmes sur le plan des libertés. Dans les deux cas, il s’agit d’effectuer des prélèvements sur des corps ou d’analyser des sécrétions de personnes qui ne se sont pas portées volontaires pour offrir leur salive ou leur sang. En outre, ces méthodes impliquent souvent, comme on l’a vu à Ann Arbor, des pressions et menaces contre des individus qui ne sont pas eux-mêmes suspectés de crime. On peut aussi imaginer que des objets leur appartenant soient analysés à leur insu… Autant de procédés qui violent, selon Krimsky et Simoncelli, le quatrième amendement de la Constitution des États-Unis, lequel interdit les perquisitions et saisies arbitraires. Si la police ne peut pénétrer dans ma maison, en fouiller ou en saisir le contenu sans mandat, il ne fait aucun doute que mon corps doit bénéficier des mêmes mesures de protection. On peut même se demander si les cellules et les cheveux que je sème, la salive que je dépose sur une enveloppe, et les excréments que je rejette peuvent être considérés comme autant de matières « abandonnées » et, à ce titre, librement utilisables par les forces de l’ordre (ou quiconque s’y intéresse). Tel est le statut que leur confèrent jusqu’à présent les tribunaux, même si l’on ne voit pas exactement comment pourraient s’y prendre des juges auprès de qui des citoyens revendiqueraient leur droit de propriété sur ces substances.

 

Inventaire d’erreurs

Si l’ADN est devenu un outil majeur dans l’appréhension et la condamnation des auteurs d’actes de violence, il a aussi permis de prouver l’innocence de personnes accusées à tort. Sur ce point, on ne peut que recommander la lecture du livre de Brandon Garrett, professeur de droit à l’université de Virginie. Convicting the Innocent (Harvard University Press, 2011) est le fruit d’une longue collaboration avec deux autres juristes, Barry Scheck et Peter Neufeld, fondateurs et directeurs d’un programme baptisé Innocence Project, qui utilise l’ADN pour dénoncer des erreurs judiciaires. Plus de 250 personnes condamnées aux États-Unis pour différents types de crime graves ont à ce jour pu être ainsi disculpées, la plupart après de longues années d’emprisonnement et, dans certains cas, la menace d’une exécution.

L’une des ironies de cette histoire est que Scheck et Neufeld étaient, au départ – tout comme l’auteur de ces lignes –, hostiles à l’utilisation de l’ADN par la justice. En effet, l’identification génétique posait problème à ses débuts car elle était fondée sur des séquences particulières dont  la fréquence varie fortement d’une race et d’un groupe ethnique à l’autre. Un exemple de cas problématique : une Indienne Abenaki avait été assassinée sur un terrain de caravaning dans le nord du Vermont. Environ un tiers des résidents étaient des Abenakis, dans une région qui en compte elle-même beaucoup. Or, dans cette population, la fréquence de ces séquences diffère nettement de celle observée chez les personnes de type caucasien. Un Abenaki dont l’ADN correspondait au sang retrouvé sur les lieux du crime fut mis en accusation. Mais, étant donné que le terrain se trouvait sur un axe nord-sud très fréquenté par les touristes, comment savoir à quel type de séquence se référer ? Celle des Abenakis ou celle des Blancs ?

Ce débat n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, les différences de fréquence des séquences pèsent pour presque rien dans les conclusions. L’Innocence Project peut donc disculper des individus au-delà de tout doute raisonnable sans avoir à argumenter sur le terrain de l’appartenance ethnique.

Dans son livre, Garrett donne des exemples de toutes les raisons qui peuvent conduire des innocents en prison : des aveux mensongers concédés par des personnes vulnérables subissant une pression psychologique extrême, à qui l’on promet la liberté (ce fut le cas, entre autres, des « cinq de Central Park ») ; des erreurs d’identification de la part de témoins eux-mêmes sous la pression de la police ; des séances d’identification manipulées par les policiers ; des expertises erronées concernant les empreintes digitales ou de chaussures, la reconnaissance vocale ou les cheveux ; sans oublier les mensonges purs et simples de la part d’indics incarcérés ou de témoins ayant intérêt, pour quelque raison que ce soit, à travestir la vérité.

L’ouvrage de Garrett tire une partie de sa valeur d’une remarquable annexe statistique recensant les cas de condamnations à tort, leurs conséquences et les facteurs qui y ont contribué. On y apprend que, dans 47 % de ces cas, la reconnaissance de l’erreur judiciaire est intervenue entre seize et trente-cinq ans après la première condamnation ; que 62 % des personnes innocentées étaient noires, et 89 % accusées de viol ; que 74 % des condamnations avaient été étayées par des preuves scientifiques et 76 % par un témoignage oculaire. On ne pourrait imaginer sept pages plus accablantes pour le système judiciaire de ce pays, où le carriérisme est si profondément ancré.

Un article du New York Magazine de novembre 2011 citait ainsi la réponse faite par le procureur d’un comté proche de Chicago au grand quotidien local à propos des éléments contradictoires émaillant une affaire dont il avait la charge : « Les contribuables ne me paient pas pour exercer ma curiosité intellectuelle. Ils me paient pour obtenir des condamnations. » Cela m’a immédiatement rappelé ces mots de la Tosca contemplant la mort du chef de la police, Scarpia : « Avanti a lui tremava tutta Roma » (« Devant lui tremblait tout Rome »). Devant de tels procureurs, toute l’Amérique doit trembler.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 23 février 2012. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

 

Éloge de la superstition

En septembre 1863, un journal local du Somerset, en Angleterre, publia un article à propos d’un couple de Taunton dont l’enfant avait été frappé par la scarlatine. Terriblement familier, le fait lui-même ne méritait pas l’attention – ce sont les remèdes proposés qui ont défrayé la chronique. Les parents affolés avaient en effet demandé conseil à un groupe de femmes, et ce « jury de matrones », pour reprendre l’expression de la gazette, s’accorda à dire qu’il n’y avait aucun espoir de survie. Elles suggérèrent donc plutôt les moyens d’éviter à l’enfant une « épouvantable agonie » : ouvrir les portes, tiroirs, placards et coffres de la maison, dénouer tous les nœuds – dans un lacet, un cordon de rideau, une ceinture de tablier – et ôter les clés des serrures.

En 1707, Taunton avait été le théâtre de l’un des derniers procès en sorcellerie d’Angleterre, et si le journal ne qualifiait pas franchement ces matrones de sorcières, un lecteur citadin aurait probablement oscillé entre perplexité et consternation en découvrant la survivance de ces superstitions antédiluviennes dans les petites bourgades du pays. Les rituels domestiques préconisés par ces femmes émanaient d’une croyance plurimillénaire, une croyance en la « magie sympathique », expression forgée en 1890 par l’anthropologue James G. Frazer dans Le Rameau d’Or – monumentale étude sur la magie, la science et la religion. Les sympathies concernées étaient ordinaires : les objets du quotidien pouvaient affecter le comportement et les actes humains. En ouvrant les portes et en défaisant les nœuds, le jury de matrones du Somerset avait offert leur meilleur conseil afin d’assurer au bambin un « passage sûr et facile dans l’au-delà ».

Miraculeusement, l’enfant n’est pas mort. Quelques années plus tard, un chirurgien qui connaissait bien le cas émit l’hypothèse que ce conseil avait, par inadvertance, permis d’aérer la maison, et il salua cette part d’intervention « magique » (« Ah, si seulement il y avait, dans les cas de scarlatine, une bonne dose de remèdes de bonne femme de ce genre ! »). Dans son livre, Frazer a bien plus de mépris pour ces dames et leurs prescriptions : « Chose étrange, l’enfant refusa de profiter des possibilités de mourir si obligeamment mises à sa disposition par la sagesse et l’expérience des matrones britanniques de Taunton ; il préféra vivre plutôt que de rendre l’âme. »

Il est dommage que notre savoir sur la « magie sympathique » doive tant à un homme dont l’attitude à l’égard du phénomène était… si dénuée de sympathie. Depuis sa parution, Le Rameau d’Or a influencé et inspiré tout le monde, de T.S. Eliot à H. P. Lovecraft, de W.B. Yeats à Joseph Campbell (1). Personne, avant Frazer, n’avait décrit de manière aussi exhaustive le vaste éventail de pratiques chamaniques, magiques et religieuses existant à travers le monde, ni cherché si minutieusement à en faire la synthèse dans une œuvre consacrée aux structures fondamentales de la croyance humaine. Pourtant, malgré son immense rigueur, Frazer a répété du début à la fin cet odieux refrain : la magie est un « système qui se revendique abusivement des lois de la nature, un guide de conduite fallacieux », une « fausse science », un art « avorté » et « bâtard ».

En s’appuyant sur les questionnaires qu’il avait envoyés à des anthropologues, des chercheurs de terrain, des missionnaires et des administrateurs coloniaux, Frazer a analysé un large éventail de rituels magiques – la conservation de cheveux et de rognures d’ongles, la destruction d’images et d’effigies, le pouvoir guérisseur des couleurs – pour les rassembler in fine en deux grandes catégories : la loi de la similitude, par laquelle « le semblable appelle le semblable » (une figurine en cire mutilée, par exemple, remplaçant une personne honnie), et la loi de contact, selon laquelle « les choses qui ont un jour été en contact continuent d’agir l’une sur l’autre à distance » (les cheveux, les rognures d’ongles et les vêtements ayant appartenu à une personne peuvent parfaitement faire l’affaire).

La magie sympathique puise dans un ordonnancement symbolique du monde où des objets et des idées disparates peuvent entretenir des affinités inattendues et acquérir ainsi de nouveaux potentiels. Cette sorte d’enchantement reflète l’ordre de notre vie, même si elle cherche à s’en rendre maître. Son génie réside dans sa simplicité, qui offre une explication élémentaire mais globale des événements naturels et humains. Fort du geste ou du totem appropriés, l’ensemble de la terre et du ciel est entre les mains du sorcier. La magie sympathique est facile à comprendre, n’exige pas de véritable formation, et s’applique à tout ; quiconque est capable de faire des nœuds ou de modeler une poupée de cire peut l’utiliser, du roi à aux paysans analphabètes qu’il a pour sujets.

 

« Un âge d’ignorance infantile »

Sans doute est-ce pourquoi Frazer dédaignait cette pratique : par sa simplicité même, les savants lui trouvaient quelque chose de fruste et d’enfantin. L’anthropologue voit ainsi dans les cérémonies d’invocation de la pluie chez une tribu d’Amérindiens l’expression d’« une sorte d’illusion puérile », par laquelle on cherche à créer une affinité avec la pluie en se mouillant ; quant aux rites de fertilité, ce sont « les reliques d’un âge d’ignorance infantile », utilisées par ceux qui ne comprennent pas l’obstétrique moderne.

Ce n’est pas un hasard si l’étude de la magie et des rituels a fait florès dans la dernière phase de l’Empire britannique ; les croyances des civilisations indigènes étaient alors recueillies et étudiées dans l’intention de les corriger. Les recherches sur le sujet importaient « non seulement pour l’anthropologue mais aussi pour l’administrateur colonial et le missionnaire, s’ils voulaient montrer aux peuples qu’ils gouvernaient et instruisaient qu’ils comprenaient leur conception du bien et du mal », expliquera plus tard l’ethnologue Evans-Pritchard. Pour certains, la principale raison d’étudier cette pratique était de l’éradiquer.

Malgré son érudition et son intelligence, Le Rameau d’Or a pendant plus d’un siècle contribué à renforcer l’idée que la magie est une pensée inadaptée, malavisée. Ce n’est pourtant pas sa méthodologie qui distingue la sorcellerie de la science, comme le note Frazer lui-même : « Dire que toute magie est nécessairement fausse et stérile relève du truisme, presque de la tautologie ; car si elle était amenée un jour à devenir vraie et féconde, ce ne serait plus de la magie mais de la science. » Ce qui la distingue, c’est le fait que les gens du commun peuvent la pratiquer, et transformer leur vie grâce à l’ambitieuse puissance de la pensée quotidienne.

Le mépris pour ces croyances remonte à deux mille ans avant Frazer et ses pairs. Dans Les Lois, de Platon, l’Étranger d’Athènes se plaint de la crédulité des citoyens, déplorant qu’« il est même inutile d’entreprendre de prouver à certains esprits, si soupçonneux les uns à l’égard des autres, qu’ils ne doivent point s’inquiéter des petites figures de cire qu’on aurait mises ou à leur porte ou dans les carrefours ou sur le tombeau de leurs ancêtres, et de les exhorter à les mépriser, parce qu’ils ont une foi confuse à la vertu de ces maléfices ». Même conscient du caractère fallacieux de ces croyances, Platon semble hésiter à les ignorer complètement, et poursuit en avisant que, si la magie sympathique est parfaitement acceptable, tout devin professionnel ou prophète soupçonné de se servir « de ligatures, de charmes, d’enchantements et de tous autres maléfices de cette nature, à dessein de nuire par de tels artifices » doit être condamné à mort.

Dans ses Satires, Horace est plus caustique, qui écrit à propos d’un bloc de bois sculpté en statue de Priape et devant subir les rituels de deux sorcières, Candidia et Sagana : « Il y avait une figurine en laine, une autre en cire. La première était grande et semblait menacer l’autre, dont les bras de cire, levés, suppliaient, comme une esclave craignant la mort. »

Le poème continue dans cette veine, parlant sinistrement de la magie noire et des rites terrifiants, bien que le ton change soudain quand le « derrière fendu en bois de figuier » de la statue laisse échapper un pet : « Et là il fallait les voir courir vers la ville, et Candidia en perdre son dentier, Sagana son chignon postiche, les herbes et les bandelettes magiques leur tomber des bras ! Tu aurais bien ri, cela t’aurait bien amusé ! »

Platon et Horace étaient perplexes mais tolérants à l’égard des figurines de cire et autres expressions de la magie sympathique. La révolution chrétienne sera féroce. Dès le IVe siècle, des empereurs comme Constantin II et Théodose commencent d’édicter des lois strictes à l’encontre des pratiques magiques païennes – d’abord, les sacrifices furent interdits, puis les vieux temples fermés, et enfin la mort prescrite pour quiconque persistait à accomplir les vieux rites.

Pourquoi alors, en dépit de toute logique, en dépit du ridicule, en dépit des menaces de violence et de mort, tant de gens ont-ils continué à y adhérer ? Pline l’Ancien propose une théorie succincte de la fascination qu’elle exerce. En écrivant que la magie avance déguisée « sous le masque crédible de la médecine », qu’elle a, de plus, « exploité tous les ressorts de la religion » ; et qu’elle s’est, enfin, « approprié l’art astrologique ; or, tout homme est avide de connaître son avenir, et tout homme pense que cette connaissance se tire du ciel avec le plus de certitude ». La magie sympathique promet de transformer ce qui compte le plus, et que les êtres contrôlent le moins – le climat et les récoltes, la maladie et la fertilité, sans oublier le fantôme toujours présent de la mort inattendue. Ceux qui se sentaient le plus intensément à la merci de ces forces étaient ceux que la pratique attirait le plus.

 

Rituels d’enrichissement

Un bon chrétien n’avait aucune raison de craindre le trépas ou le désastre, ni de les conjurer à l’aide d’envoûtements. Ars moriendi, « l’art de bien mourir », un texte populaire du milieu du XVe siècle, enseignait que la mort était un événement à préparer et attendre avec impatience. La magie sympathique – en particulier les rituels pratiqués par les pauvres, les vieillards et les femmes – devint de plus en plus synonyme de magie noire et de sorcellerie. Dans la France du XIVe siècle, Anne-Marie de Georgel fut accusée de rôder « la nuit autour des pendus accrochés à leur potence, pour s’emparer de lambeaux de leurs vêtements, de la corde qui les attachait, de leurs cheveux, de leurs ongles ou de leur graisse ». Une autre femme condamnée au cours du même procès, Catherine Delort, avoua après force tortures avoir fabriqué des figurines en cire à l’effigie de ses tantes afin de les placer ensuite sur un bûcher, « pour que leurs vies regrettables se consument, comme les figurines de cire fondent dans le brasier ».

Ainsi qu’il était de coutume dans les procès en sorcellerie, Georgel et Delort furent accusées d’employer ces rituels pour s’enrichir. (On prétendit que Delort essayait de toucher un héritage familial.) La magie était impie car impatiente : un raccourci vers la santé et la richesse. Le Malleus Maleficarum, un abominable manuel de 1486 destiné à traquer l’hérésie et la sorcellerie, fustigeait en particulier les femmes « faibles », qui « trouvent là un moyen facile et secret de se faire valoir ». Le projet divin était universel, mais souvent impénétrable, et la croyance dominante voulait que les êtres incapables d’y prêter foi se tournent plutôt vers le remède miracle des rites magiques. En 1926, le théologien britannique Montague Summers, sans doute le dernier à avoir cru en l’existence des sorcières, des vampires et des loups-garous, prétendait ainsi que les magiciennes étaient par-dessus tout « des ennemies déclarées de la loi et de l’ordre, des anarchistes incandescentes que rien n’arrêterait dans la réalisation de leurs propres fins ». La sorcellerie semblait offrir ce que l’Église, avec son insistance sur la souffrance constante et la pauvreté, ne pouvait proposer – la richesse et le pouvoir. Mais ce n’est qu’un élément du tableau.

En témoigne la série d’événements tragiques qui se produisirent à North Berwick, en Écosse, en 1590. Un adjoint du bailli du nom de David Seaton conçut des soupçons à l’égard de sa servante, Geillis Duncan, et établit ensuite qu’elle sortait en cachette la nuit, et « se chargeait d’aider ceux qui étaient frappés par toutes sortes de maladie ou d’infirmité, et en peu de temps accomplissait des choses fort miraculeuses ». Duncan ne fut à aucun moment accusée de rechercher le profit matériel ou de poursuivre des objectifs égoïstes, mais Seaton ne l’en accusa pas moins de sorcellerie, et la fit torturer le temps qu’il fallait pour lui faire reconnaître les faits. Dans ses aveux, elle désigna une dizaine de complices, parmi lesquels une sage-femme du nom d’Agnes Sampson, connue comme « la plus vieille sorcière de toutes », qui sera de même jugée et torturée.

L’affaire Sampson est remarquable car elle a attiré l’attention de Jacques VI, roi d’Écosse puis de Grande-Bretagne, sous le nom de Jacques Ier. Le souverain se prit personnellement d’intérêt pour la procédure, allant jusqu’à examiner lui-même Sampson. Jacques était récemment rentré de Copenhague, dont il avait épousé la reine, Anne de Danemark. La capitale danoise bruissait alors de rumeurs de sorcellerie et, quand le navire qui les ramenait essuya des tempêtes imprévues, Jacques se persuada que c’était là le fruit de quelque maléfice. Soumise à suffisamment de sévices, Sampson avoua qu’elle avait obtenu un lambeau de vêtement porté par le roi et l’avait enduit de venin de crapaud, car le diable haïssait le souverain, « pour la raison que le roi est le plus grand ennemi qu’il ait au monde ». Jacques, satisfait d’avoir trouvé le coupable et mis fin à la conspiration, la fit pendre puis brûler.

 

La cause de tous les dangers

Il entreprit ensuite d’écrire son propre ouvrage sur le sujet en 1597, renforçant encore l’idée que les sorcières peuvent « soulever des tempêtes dans les airs, sur mer ou sur terre ». Cette conviction que des magiciennes se dissimulaient derrière les pires tourmentes et autres périls imprévus représente un curieux renversement de perspective sur la magie sympathique. Jadis utilisée comme refuge face aux incertitudes, aux caprices de la nature et à la mort soudaine, elle était à présent vue par beaucoup comme la cause de ces dangers.

Ces subtilités s’étaient incontestablement perdues quand le déni et le gaspillage d’humanité que fut la peur panique des sorcières en Europe acquirent une logique et un immobilisme propres. Car enfin, l’affaire était juteuse. La torture et l’exécution d’Agnes Sampson, comme la plupart des jugements de cet ordre, n’étaient pas précisément bon marché, mobilisant juges, scribes, huissiers, geôliers, et bourreaux – dont chacun avait un intérêt financier à la multiplication des poursuites. Les actes du procès de Suzanne Gaudry, exécutée en 1652 à Ronchain, établissent que chaque membre de la cour devait être payé 4 livres et 16 sous, tandis que le soldat chargé d’accompagner l’accusée à Roux pour le jugement devait recevoir 30 livres. Vers 1593 à Trèves, le savant Cornelius Loos déclara malicieusement que la persécution des sorcières était une nouvelle forme d’alchimie, par laquelle « on transformait le sang humain en or et en argent » – avant que tous ses livres ne fussent brûlés et qu’il abjurât en public avoir jamais dit chose pareille.

Plus la religion patriarcale et le capitalisme naissant entreprenaient de régenter le monde, plus la magie, qui échappait à leur emprise, devenait une menace : elle offrait une vie en dehors de l’autorité de l’Église et des hiérarchies qu’elle avait soigneusement cultivées. Les hommes se sentaient toujours impuissants face à la nature, mais plutôt que de se tourner vers les envoûteurs, ils les rendaient désormais responsables de leurs malheurs. L’Église a rarement attaqué la magie sympathique au motif qu’elle était empiriquement fausse ou inefficace ; elle représentait simplement une source de pouvoir rivale. Le mélange des classes sociales, notamment, était l’un des aspects scandaleux des sabbats de sorcières tels qu’ils étaient communément dépeints : des femmes – et des hommes de plus en plus – de tous les milieux, des paysans à l’aristocratie, égaux à l’office de minuit. Cette vision d’une utopie noire était aussi effrayante – sinon plus – que n’importe lequel des rites démoniaques qu’on pratiquait là.

En 1608, le chasseur de sorcières William Perkins comptait parmi ses condamnées non seulement celles qui « tuent et tourmentent », mais aussi celles qui « ne font pas du mal mais du bien », concluant qu’« il valait mille fois mieux pour le pays que toutes les sorcières, mais particulièrement les bienfaisantes, subissent la mort ». La magie guérisseuse était jugée aussi néfaste, sinon plus, que la magie noire. Les hommes étaient en particulier terrifiés par les sages-femmes, puisque l’enfantement était à la fois de tant de conséquence et tellement hors du contrôle masculin. Le travail d’accoucheuse se tenait au cœur d’un mystérieux royaume des femmes, et ses secrets nourrissaient une jalousie professionnelle de longue date.

Cela changea lentement, à partir de la fin du XVIIIe siècle, quand la plupart des pays passèrent progressivement de l’accouchement à domicile assisté par une sage-femme à l’accouchement à l’hôpital supervisé par des médecins. Mais si nous voyons à présent cela comme une forme de progrès, cela suscitait à l’époque une terreur absolue : même si la recherche s’affranchissait alors de siècles d’idées reçues et de croyances, il restait bien des phénomènes que la science ne pouvait expliquer.

Personne à Vienne, en 1840, ne pouvait expliquer la différence entre les taux de mortalité des deux services obstétriques de l’Hôpital général : 10 % des patientes du premier mouraient de fièvre puerpérale, alors que le chiffre dépassait rarement 2 % dans le second, apparemment identique. Voilà qui aurait singulièrement désarçonné les chasseurs de sorcières du Moyen Âge, puisque la seconde maternité employait des sages-femmes, tandis que la première était dirigée par des médecins. Les parturientes étaient tellement effrayées à l’idée d’atterrir dans le premier service que certaines préféraient accoucher dans la rue.

Le jeune Ignace Semmelweis, nommé à la clinique obstétrique de Vienne en 1846, était de ceux qui cherchaient désespérément à comprendre cette mortelle différence. Horrifié par ce gâchis insensé et l’indifférence apparente des collègues qui l’entouraient, il finit par découvrir que les femmes de la maternité étaient infectées par ce qu’il appelait des « particules cadavériques », encore sur les mains des médecins qui venaient de procéder à une autopsie (les sages-femmes de la seconde clinique ne pratiquaient pas de dissections, et n’étaient pas régulièrement en contact avec des dépouilles). En instaurant la règle du lavage des mains à l’eau chlorée, Semmelweis fit baisser le taux de mortalité du premier service au niveau du second, presque du jour au lendemain.

Il n’en fut pas moins vertement critiqué pour ses méthodes, que ses adversaires jugeaient purement spéculatives, faute d’avoir été testées rigoureusement et d’être étayées par une théorie. Semmelweis, en somme, était accusé d’accomplir quelque magie rituelle : les « particules cadavériques » n’étaient que l’autre nom de la loi de contact de Frazer, cette capacité qu’ont les objets malfaisants de toucher des victimes innocentes à distance. Semmelweis perdit son poste quelques années plus tard, et s’installa à Budapest dans le déshonneur ; en 1865, il fut interné contre sa volonté dans un asile d’aliénés, où il est mort deux semaines plus tard.

À bien des égards, ses critiques avaient raison. Semmelweis ne savait pas pourquoi ce qu’il faisait marchait, il savait simplement que ça marchait. Il ne s’est jamais départi de ses convictions, car l’alternative – attendre que Louis Pasteur et Robert Koch formulent la théorie microbienne des maladies – aurait entraîné la mort de centaines de patientes de plus. « Mes doctrines, affirma-t-il, existent pour débarrasser les maternités de leur horreur, sauver l’épouse pour son mari et la mère pour son enfant. » Semmelweis n’a cessé de tourmenter les historiens de la science parce qu’il faisait effectivement de la sorcellerie, et qu’il avait raison. Son histoire prouve peut-être la véracité de l’affirmation de Frazer : toute magie efficace est simplement de la science déguisée, et pas moins valable pour cela. En attendant que le savoir rattrape son retard, nous nous accrochons parfois à ces croyances parce que c’est la seule façon de nous dire que le monde a un sens.

 

528 000 dollars pour le collier de Lennon

La foi en la magie sympathique – irrationnelle, superstitieuse, merveilleuse – persiste obstinément dans notre monde hyperrationaliste. En dépit de la conscience que nous avons du caractère fallacieux de la magie. Au cours des dernières décennies, les objets ayant appartenu à des célébrités et des sportifs sont ainsi devenus un marché très lucratif ; des sites de vente aux enchères comme gottahaverockandroll.com permettent de faire une offre sur ces objets ordinaires auréolés de leur ancienne proximité avec la star ; le site se vante d’avoir vendu le collier talisman de John Lennon, porté sur la pochette de l’album Two Virgins avec Yoko Ono, au prix record de 528 000 dollars ; et une petite quantité de cheveux recueillis après le séjour de Michael Jackson à l’hôtel Carlyle, achetés par un site de jeux en ligne qui envisage d’en faire une bille de roulette. Pendant ce temps, les Hard Rock Cafés continuent de tirer profit d’un modèle économique consistant à servir une cuisine médiocre, magiquement sublimée par le voisinage des guitares de vedettes suspendues au-dessus de la tête des clients. Naguère utilisée pour se protéger du chaos, se doter d’une manière de contrôle sur les caprices de la nature, la magie sympathique offre aujourd’hui une chance de fuir, même brièvement, l’univers de hiérarchie et d’ordre qui est le nôtre. Dans ce monde où chacun se voit assigner sa place, tenir la chemise d’Elvis Presley, c’est ravir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de la magie de son existence, habiter une autre vie que la nôtre. C’est une manière de se débrouiller pour vivre.

À moins qu’il ne s’agisse de faire face à la mort. Au lendemain du décès de son mari, l’écrivain Joan Didion s’est surprise à essayer régulièrement d’user de la magie pour surmonter la perte. Elle dit avoir été incapable d’abandonner certaines des possessions de son époux, comme si elles avaient la faculté de le ressusciter. « Je pensais comme pensent les enfants, écrit-elle, comme si mes pensées ou ma volonté avaient le pouvoir de renverser le cours de l’histoire, d’en changer la fin. Dans mon cas, cette perturbation mentale était restée secrète, personne d’autre, je crois, ne l’avait remarquée, je me l’étais dissimulée à moi-même, mais elle avait été aussi, rétrospectivement, à la fois irrépressible et constante (2). »

Didion a combattu les pulsions de ce mode de pensée archaïque par la recherche, par la science, par la pensée rationnelle lucide : « Quand les temps sont difficiles, m’avait-on enseigné depuis toute petite, lis, apprends, travaille, va vers les textes. » Pour elle, l’affliction réside précisément dans cette lutte, du rationnel contre le magique, du travail de deuil contre l’espérance folle de triompher de la mort. Nos attitudes envers la magie sympathique n’ont pas vraiment changé, même si cette bataille – le vieux conflit entre l’autorité logique et la superstition puérile – est devenue pour beaucoup d’entre nous, comme pour Didion, intériorisée, les deux moitiés de notre cerveau fonctionnant en dissonance. Il n’y a rien de particulièrement dérangé ni infantile dans tout cela. Nous nous tournons vers la magie parce que, parfois, c’est tout ce qui nous reste ; face aux événements qui échappent à notre contrôle, la pensée magique est la dernière étincelle d’espoir dont nous disposions à jamais.

 

Cet article est paru dans Lapham’s Quarterly à l’été 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Comment dit-on shopping en latin ?

Le plus mémorable récit de l’Antiquité à propos d’une virée dans les magasins se trouve dans des vers ironiques du poète Hérondas, qui vivait au IIIe siècle av. J.-C. à Alexandrie, alors la ville de beaucoup la plus sophistiquée du monde occidental. Dans le poème, une femme du nom de Metro et quelques amies se rendent chez le chausseur, un certain Kerdon (« profiteur »). À peine sont-elles entrées que des esclaves les font s’asseoir sur un banc, tandis que le propriétaire des lieux tente d’éveiller leur intérêt pour ses marchandises en portant aux nues leur style, leur finition et leurs coloris flamboyants. Tous les modèles de la boutique (« sicyoniennes », pantoufles, bottes, sandales argiennes, souliers « écarlates », ballerines) sont finalement présentés avant que les clientes se mettent à négocier le prix et à s’inquiéter de ce qu’elles porteront aux pieds lors d’une prochaine fête.

On dit souvent que le shopping, au sens où nous l’entendons aujourd’hui (ce mélange de transaction économique, de voyeurisme et de divertissement), est une invention relativement récente. L’expression anglaise « to shop » [« faire les magasins, faire des courses »] ne désigne une activité en lien avec le commerce que depuis le milieu du XVIIIe siècle (1). Ce poème montre pourtant qu’une activité très ressemblante se pratiquait dans le monde méditerranéen antique, et que le plaisir recherché était en partie le même.

Cela étant, le texte n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Le lecteur a tôt fait de remarquer que cette Metro figure également dans le poème qui précède immédiatement celui-ci. Elle y admire le godemiché rouge écarlate d’une amie, qui lui raconte qu’il a été fabriqué et lui a été vendu par un certain Kerdon. Vu la répétition des noms, la plupart des spécialistes estiment que l’histoire du magasin doit être lue comme la suite du précédent texte ; ils y ont repéré toutes sortes de doubles sens laissant entendre que ces dames étaient à la recherche d’une marchandise plus compromettante que des souliers. Ainsi, les « sicyoniennes » étaient un type de chaussures d’origine grecque, mais aussi une variété bien connue de concombre et, par extension, un terme comique pour désigner le phallus ; quant aux « souliers écarlates », ils rappellent curieusement la couleur du godemiché. Si ce texte est bien un clin d’œil parodique et ouvertement érotique, il nous laisse encore plus clairement entr’apercevoir l’existence, dans l’Antiquité, d’une culture du plaisir d’acheter proche de la nôtre.

Mais ce genre d’aperçu est fort rare ; à moins que la pratique marchande elle-même n’ait été atypique dans l’Alexandrie du IIIe siècle av. J.-C. Dans son étude minutieuse intitulée Shopping in Ancient Rome, Claire Holleran n’exhume aucun texte aussi moderne, dans le ton comme dans le style, hormis peut-être quelques épigrammes où le poète Martial brosse le portrait imaginaire de personnages faisant du lèche-vitrine autour des Saepta de Rome (2), dévorant des yeux le mobilier hors de prix et les objets décoratifs qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir.

L’énigme des bars romains

Comme l’indique plus précisément son sous-titre (« La vente au détail sous la République tardive et le Principat »), le livre d’Holleran porte sur le fait de vendre et d’acheter à Rome, plutôt que sur le « shopping », terme qui n’a au demeurant aucun équivalent en latin. Pour l’essentiel, il s’efforce d’analyser les traces énigmatiques laissées par le commerce dans les villes romaines, des échoppes de restauration rapide et des bars aux banques et aux marchés de gros. L’historienne rassemble une masse impressionnante de données venues de tout l’Empire romain. Ainsi, à Viroconium, dans le Shropshire [dans l’ouest de l’Angleterre], un incendie dévastateur se déclara au beau milieu d’une vente de vaisselle, dont les hautes piles se dressaient sous le portique du forum ; 1 800 ans plus tard, les archéologues ont retrouvé les assiettes, toujours en piles, bien qu’un peu noircies. Il n’empêche : l’auteure doit parfois avouer son impuissance face à l’extrême difficulté d’interpréter les vestiges.

Considérons par exemple les magasins et les bars bordant les artères des cités romaines les mieux conservées. Lorsqu’on arpente les rues principales de Pompéi ou d’Herculanum, on a l’agréable impression de se retrouver dans un environnement très proche de celui des villes modernes : des bars et des cafés (tabernae, popinae ou cauponae) dont le comptoir fait face au trottoir pour attirer le chaland, et des magasins (également appelés tabernae) aux larges ouvertures pour mieux exposer leurs produits et intéresser le client. On retrouve même la trace des grands volets qui en interdisaient l’accès pendant la nuit, et des petits battants qui permettaient au propriétaire d’entrer dans sa boutique s’il ne voulait pas ouvrir en grand. Tout cela est bel et bon. Mais Holleran le reconnaît : l’affaire se complique dès qu’on souhaite ramener à la vie les habitants des lieux ou même simplement comprendre ce qu’on y vendait et à qui.

Les bars sont une énigme bien connue. On a toujours pensé que les jarres encastrées dans le comptoir contenaient du vin et de la nourriture chaude bon marché (de la soupe, du ragoût) que le patron ou la patronne, prévenants, mettaient à la disposition de leur clientèle pauvre et famélique. Mais ces récipients n’étaient pas vernissés et on ne pouvait les retirer pour les nettoyer. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’ils n’étaient pas conçus pour contenir des liquides, chauds ou froids. Amedeo Maiuri, qui a dirigé pendant de longues décennies au XXe siècle les recherches à Herculanum, affirma avoir retrouvé dans ces récipients toutes sortes de légumes secs et de céréales. Mais les rapports de fouilles détaillés montrent qu’il prenait ses désirs pour des réalités (les restes en question furent en fait découverts dans des amphores entreposées aux étages supérieurs). En tout et pour tout, on n’a retrouvé dans les jarres de comptoirs à Herculanum que des noisettes, souligne Holleran. Les plats à emporter destinés au client moyen étaient apparemment plus frugaux, même si l’on peut supposer que les haricots et les grains découverts à l’étage servaient à mitonner quelque chose.

Le mystère est plus épais encore pour l’autre catégorie de tabernae : les boutiques. Les fouilles ne révèlent que très épisodiquement ce qui s’y passait. L’un des bâtiments de Pompéi était à l’évidence un cabinet médical, et on a retrouvé à Herculanum l’atelier d’un forgeron (qui tirait probablement une partie de ses revenus de réparations, à en juger par le pied de lampe abîmé qui l’attendait le jour de l’éruption). La présence, ailleurs, de couteaux de boucher indique assurément qu’on y vendait de la viande. Parfois aussi, une enseigne ou une publicité à l’extérieur révèle la nature du commerce : un ensemble de peintures magnifiques représentent ainsi les différentes étapes de la fabrication du feutre, de la préparation de la laine à la vente du produit fini.

Mais, la plupart du temps, nous n’avons que très peu d’indices sur la nature des biens et des services proposés, et nous ignorons tout autant si les ateliers faisaient de la vente directe. On est encore moins bien renseigné sur les gens qui se trouvaient d’un côté comme de l’autre du comptoir. Le propriétaire (ou le tenancier) vivait-il sur place, à l’étroit avec sa femme et ses enfants sur la mezzanine dont sont pourvues nombre de ces échoppes ? Ou était-ce là qu’il entreposait ses réserves ? Et qui donc venait acheter ? Comment les familles riches, par exemple, arbitraient-elles entre la possibilité de faire confectionner les vêtements par leurs esclaves et la possibilité d’envoyer ceux-ci les acheter tout faits ? Le maître ou la maîtresse de maison s’adonnaient-ils au lèche-vitrine quand ils voulaient acquérir des bijoux ou de luxueuses soieries, ou faisaient-ils venir la marchandise à domicile pour l’examiner ?

Des souliers achetés à crédit

Le problème tient pour partie au fait que les auteurs romains ne s’intéressaient guère à la réalité triviale du commerce et de la consommation. Nous n’entendons généralement parler des magasins qu’en cas d’incident. Holleran reprend l’histoire, rapportée par Sénèque, du philosophe scrupuleux qui avait commandé une nouvelle paire de chaussures ; le cordonnier étant décédé avant qu’il n’ait eu le temps de payer la note, le sage glissa la somme due par une fissure de la boutique aux volets, on l’imagine, hermétiquement clos. Cela nous informe, dit Holleran, sur la manière dont on barricadait ce type d’établissements ; cela nous apprend aussi qu’on pouvait se faire fabriquer des souliers à crédit.

Sans grande surprise, ce sont les juristes romains qui avaient le plus souvent affaire au monde du commerce. Holleran rapporte l’histoire pittoresque d’un boutiquier (tabernarius), installé dans une ruelle, qui avait laissé une lampe allumée sur son comptoir après le crépuscule. Un passant la lui faucha et, dans la bagarre qui s’ensuivit, le commerçant creva les yeux du voleur. La question de droit qui occupa les Romains fut de savoir si le boutiquier devait verser des dommages et intérêts. À nos yeux, l’histoire rappelle combien il était dangereux de rester ouvert après la tombée de la nuit.

Les données archéologiques ne sont pas beaucoup plus claires dans les sites de plus grande taille. Holleran consacre quelques pages passionnantes à ce qu’on appelle à Rome les « marchés de Trajan ». Ce complexe de plusieurs étages, adossé à l’une des collines de la ville, est souvent présenté comme le premier hypermarché. Il est vrai que c’est exactement l’impression que donne aujourd’hui ce réseau de passages et d’allées internes bordées de tabernae identiques. Mais, comme le souligne Holleran, tout cela n’est qu’une illusion : lorsqu’elles furent mises au jour dans les années 1930, la plupart de ces boutiques avaient déjà perdu tout trait architectural distinctif. C’est l’archéologue Corrado Ricci qui entreprit de les restaurer sous leur forme actuelle, pour donner à l’ensemble l’allure d’un marché antique. Le complexe n’avait peut-être aucune fonction commerciale ; certains soutiennent de façon convaincante qu’il s’agissait d’un centre administratif impérial, ou même d’une caserne.

Le prétendu « marché » (marcellum) de Pompéi, vaste enceinte rectangulaire située à l’extrémité du forum, est tout aussi mystérieux. Ici, Holleran est moins perplexe que d’ordinaire et décrit avec assurance sa structure et son organisation : au centre, une fontaine servant à préparer les poissons (les fouilles ont mis au jour une grande quantité d’écailles) ; un comptoir incliné, en forme de U, où l’on vendait du poisson et de la viande ; enfin une succession de tabernae, où l’on vendait probablement d’autres types d’aliments, disposées tout au long d’un des murs d’enceinte. L’auteur a peut-être raison – après tout, ces écailles de poisson ne laissent guère place au doute. Mais elle ne nous dit pas que, au cours des deux siècles écoulés depuis la découverte du site, on a attribué au bâtiment de nombreuses autres fonctions. Certains ont cru voir des lits de banquet dans le comptoir en U et, de manière moins convaincante, de petits restaurants dans les tabernae. On a aussi cru y reconnaître un bâtiment religieux ; il faut dire que le « marché » jouxte le temple de Jupiter, abrite dans son enceinte un imposant mausolée, et qu’il est décoré de sculptures et peintures murales qui n’ont pas pour thème la cuisine, la vente ou la consommation et sont d’une étonnante splendeur pour un marché. Au début du XIXe siècle, c’était l’un des bâtiments les plus admirés de la ville – mais comme panthéon, « temple dédié à tous les dieux ».

Les meilleurs passages de Shopping in Ancient Rome sont ceux qui disent l’omniprésence du commerce, bien au-delà des seuls marchés et boutiques, et jusque dans les lieux les plus inattendus. À Rome même, le forum bruissait autant des clameurs du négoce que de celles des procès ou des intrigues politiques. Un ensemble d’épitaphes merveilleusement vivantes nous font rencontrer certains des boutiquiers, artisans et autres personnages qui gagnaient leur vie en faisant des affaires dans (ou très près de) ce cœur symbolique de l’empire : des libraires aux fleuristes, de Marcus Caedicius Felix, vendeur d’épées, à Sellia Epyre, qui exploitait un marché de niche en fabriquant et vendant un onéreux tissu brodé de fils d’or.

Il arrivait même que certains des plus prestigieux bâtiments de Rome soient spécialement conçus pour accueillir des activités de négoce à côté de leur fonction rituelle. Ainsi du temple de Castor, l’un des monuments emblématiques du Forum romain, reconnaissable à son trio de colonnes encore debout. Peu de gens remarquent qu’une succession de tabernae sont aménagées directement dans le soubassement, de chaque côté. L’une d’entre elles, sous le règne de Tibère, a sans doute abrité la boutique d’un cordonnier, si l’on en croit l’histoire que raconte Pline l’Ancien à propos d’un corbeau ayant élu domicile sur le toit du temple et qui servait de compagnon au propriétaire du magasin (un autre cordonnier du quartier, excédé de voir tomber des fientes sur sa marchandise, finit par mettre le volatile hors d’état de nuire). Une autre de ces échoppes fut probablement à un moment donné l’adresse d’un dentiste, si l’on en juge par le nombre de dents arrachées retrouvées dans son tuyau d’évacuation. De toute évidence, la vie religieuse et cérémonielle du temple avait pour toile de fond les déjections et les croassements d’un corbeau, les coups de marteau des cordonniers et les cris des patients.

Glorieux capharnaüm

Le négoce se pratiquait aussi au coin de toutes les rues, dans des baraques temporaires et sur des étals montés à l’occasion sur tréteaux. Holleran évoque avec talent le glorieux capharnaüm qu’était le commerce à Rome, qui n’est pas sans rappeler la New Delhi d’aujourd’hui. Les colporteurs ont, à de très rares occasions, joué les figurants dans l’histoire politique de Rome : ainsi du vendeur de figues de Brindisi qui alpaguait les passants sur le port à propos de ses « cauneas » (figues sèches de Caunus [une ville côtière du sud-ouest de l’Anatolie]) précisément au moment où Marcus Crassus partait pour sa campagne désastreuse contre les Parthes, en 55 av. J.-C. Les cris du vendeur furent interprétés comme un mauvais présage, « cauneas » ressemblant beaucoup, dans le latin parlé, à « cave ne eas » (« n’y va pas ! »). Mais, plus souvent, les auteurs romains du beau monde se plaignent avec mépris des vendeurs de rue, et des terribles nuisances qu’ils font endurer à ceux qui traversent la ville. Les autorités romaines, habituellement peu interventionnistes, s’efforcèrent même de réguler leur activité. Dans l’amphithéâtre de Pompéi, on retrouve les traces du marquage des emplacements affectés aux marchands par les responsables locaux.

L’évocation la plus frappante de cet univers chaotique ne nous vient donc pas de la littérature mais d’une frise peinte qui décore une villa de Pompéi. La scène semble montrer le portique du forum local. Un instituteur et ses élèves ont élu domicile sous la colonnade, salle de classe improvisée ; une femme d’allure distinguée donne quelques pièces à un mendiant accompagné d’un chien ; d’autres hommes lisent un avis placardé sur les colonnes. Mais ce qui saute aux yeux avant tout, c’est l’activité marchande de fortune qui s’y déroule : des colporteurs arpentent les lieux pour essayer de fourguer du tissu aux passantes ; deux jeunes ambitieux ont disposé des pots et des ustensiles sur le trottoir pour attirer le chaland ; enfin, quelqu’un réveille le quincaillier qui s’était assoupi sans remarquer qu’une transaction était sur le point de se faire.

Ce document plein de vie paraît fort éloigné de la licencieuse visite au magasin de chaussures du poème d’Hérondas – jusqu’à ce qu’on remarque, au milieu de la scène, un cordonnier à l’étal plutôt élégant. La peinture est très abîmée, mais il semble que quatre femmes soient assises sur des bancs et que le vendeur prenne des paires de souliers sur les présentoirs pour leur permettre de les essayer et d’en discuter. Voilà peut-être l’équivalent romain des « sicyoniennes, pantoufles, bottes, sandales argiennes, souliers écarlates et ballerines » mentionnées dans le poème d’Hérondas. Mais, bien que la peinture soit très dégradée, je ne peux pas imaginer qu’il faille y voir des godemichés.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 janvier 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Rosa Luxemburg, la socialiste à visage humain

Rares sont ceux qui contestent ce verdict généralement admis : le caractère « totalitaire » des idéologies du XXe siècle éclipse toute prétendue différence entre ses variantes « de gauche » et « de droite ». De fait, l’adjectif même de totalitaire a vraisemblablement été forgé par le marxiste dissident Victor Serge (1) pour qualifier cette forme résolument moderne d’absolutisme qui cherche fondamentalement à abolir toute vie privée et toute conscience personnelle. Tels concepts, telles conséquences : L’Univers concentrationnaire, l’ouvrage désormais classique de David Rousset (2), anticipe la vision du « camp » comme lieu où l’on se débarrasse des déchets humains de l’utopisme, de droite comme de gauche.

Cette convergence, ou cette symétrie, n’est pas équivalence morale. Le goulag a sans doute dévoré plus d’individus que le système nazi des Lager. Mais, lorsqu’on l’interrogea sur le sujet, l’éminent historien du stalinisme Robert Conquest estima les crimes hitlériens plus abominables. Pressé de développer sa pensée, il répondit : « C’est simplement le sentiment que j’ai. » Je pense que de nombreuses personnes dotées d’intelligence morale ont la même intuition.

Une autre manière de faire une distinction est la suivante : le petit groupe d’intellectuels attirés en leur temps par le fascisme et le national-socialisme n’ont laissé aucun écrit « dissident ». Et, sans une forme de fascination malsaine pour la pornographie de la violence et du racisme, l’étude des textes politiques de Louis-Ferdinand Céline ou, a fortiori, d’Alfred Rosenberg (3) ne présenterait aucun intérêt. Les philosophes Martin Heidegger et Giovanni Gentile ont eu beau ériger un fumeux barrage d’arguments pseudo-historiques pour justifier le culte du leader suprême, ce n’est plus guère aujourd’hui qu’un objet de curiosité. Surtout, il est parfaitement impossible d’imaginer les termes dans lesquels ces intellectuels auraient pu formuler, au nom des idéaux trahis, une critique d’Hitler ou de Mussolini. Ces idéologies interdisaient toute éventualité de ce genre.

À l’inverse, même le dogmatique Développement du capitalisme en Russie de Lénine est une analyse froide qu’il serait ridicule de comparer aux délires de Mein Kampf. Et les nombreux marxistes en désaccord avec Lénine ont produit des œuvres de haute tenue, dont l’étude est indispensable à notre connaissance de l’histoire moderne. À mes yeux, la plus brillante – et la plus attachante – de ces intellectuels marxistes était Rosa Luxemburg, Juive d’origine polonaise et figure la plus charismatique du SPD, le parti social-démocrate allemand.

 

L’Internationale socialiste capitule

Le premier livre de Bertrand Russell (adapté d’une série de leçons données en 1896) portait sur la nature de ce parti. Embrassant en théorie un marxisme plutôt formaliste, le SPD offrait en pratique à des millions d’ouvriers et leurs familles une sorte de société alternative : non seulement des syndicats, mais aussi des organismes sociaux, des institutions éducatives, des colonies de vacances et des associations de femmes. Très critique à l’égard du militarisme prussien, le parti était suffisamment sûr de lui pour annoncer en 1912 qu’il lancerait, en cas de guerre, un appel à la grève et aux manifestations de masse et s’emploierait à nouer des alliances avec les partis frères des autres nations belligérantes. En réalité, l’hystérie va-t-en-guerre se révéla si diablement puissante qu’en août 1914 la majorité de l’Internationale socialiste capitula, et vota en faveur de la participation au pire fratricide qu’ait jamais connu le monde. (Lénine en fut tellement choqué qu’il refusa tout d’abord de croire que le SPD avait réellement fait défection.) Rosa Luxemburg était l’un des rares dirigeants du parti à maintenir sa position contre le Kaiser, ce qui lui valut d’être emprisonnée (4). Le cœur de la correspondance dont il est ici question date de cette triste incarcération et de cette grave rechute politique. La confusion de la période est parfaitement saisie dans une lettre d’octobre 1914, où Rosa demande d’urgence des instructions sur la manière de faire suivre des informations par l’intermédiaire de Benito Mussolini, sans se douter que cet éditeur socialiste jusque-là pacifiste avait abandonné la cause et amorcé son lent ralliement à la droite fanatique.

Légèrement boiteuse depuis l’enfance, mariée dans le seul but d’obtenir la nationalité allemande et connue pour son mordant, Rosa Luxemburg est facile à dépeindre comme un personnage frustré et sans féminité. Mais sa correspondance révèle une amante ardente et une femme que son humanisme et sa passion pour la nature et la littérature distraient constamment de la politique. Dans une seule et même lettre adressée à son amoureux, Hans Diefenbach (dont la vie allait être sacrifiée au front), écrite de la prison de Breslau durant l’été 1917, elle consigne à la fois des réflexions tendres et pleines de remords sur la mort de parents, des jugements caustiques sur le style de Romain Rolland, une recommandation de lecture (Emmanuel Quint, le fou en Christ d’Hauptmann), ainsi qu’un relevé précis des habitudes astucieuses des insectes et des oiseaux, observées depuis la fenêtre de sa geôle. Une autre missive à Hans, écrite un peu plus tôt la même année, est imprégnée de leur commune addiction aux œuvres de Goethe et Schiller, et se poursuit sur l’hypothèse audacieuse d’un Shakespeare féministe, fondée sur le personnage de l’irréductible Rosalinde dans Comme il vous plaira. « Barbares » : c’était son terme favori pour fustiger les bellicistes, et il est clair à la lecture que ce n’était pas pour elle un banal slogan ; Rosa Luxemburg y mettait sa profonde conviction que c’est la culture européenne elle-même qu’on profanait. Elle voyait plus juste même qu’elle ne le pensait.

 

Brutalité impériale

Son internationalisme était si viscéral qu’elle méprisait tout ce qui relevait du particularisme identitaire. Cela l’amena à s’opposer aux revendications nationalistes de ses compatriotes polonais et de ses coreligionnaires juifs (position que l’on peut sans doute, rétrospectivement, trouver contestable de la part d’une personnalité politique allemande). Elle écrit ainsi une lettre pleine de reproche à son amie Mathilde Wurm : « Et où veux-tu en venir avec “les souffrances particulières des Juifs” ? Pour moi, les malheureuses victimes des plantations de caoutchouc dans la région de Putumayo, ou les nègres d’Afrique dont les corps servaient de ballons aux Européens, me sont tout aussi proches. Te souviens-tu de ces lignes au dos de l’ouvrage du grand État-major qui relate la campagne de von Trotha dans le Kalahari : “Et le râle des agonisants, les cris de démence des hommes qui mouraient de soif se perdaient dans le silence sublime de l’immensité.” Oh ! Ce “silence sublime de l’immensité” où tant de cris se perdent sans jamais avoir été entendus, résonne en moi si fort qu’il n’y a pas dans mon cœur un petit coin spécial pour le ghetto : je me sens chez moi dans le monde entier, partout où il y a des nuages, des oiseaux et les larmes des hommes (5). »

Elle cite ici un soldat allemand tenaillé par sa conscience pour avoir appartenu à l’armée du général Lothar von Trotha, qui avait en 1904 lancé un ordre d’extermination générale de la tribu rebelle des Hereros dans l’actuelle Namibie. On ne peut que ressentir un frisson de prémonition en relisant l’évocation de cette atrocité jadis célèbre : les ethnologues impériaux responsables d’horribles expériences médicales sur les Hereros furent les mentors de Joseph Mengele, et le premier gouverneur de la province n’était autre que le père d’Hermann Goering. Von Trotha lui-même est devenu membre de la Société Thulé, un groupe qui cultivait le mythe de la race et servit de ferment au futur parti nazi. Pour Rosa Luxemburg, l’hécatombe de la guerre européenne était en partie l’ombre projetée sur la métropole de la brutalité impériale. Elle cherchait toujours à élargir la perspective : l’idée du « global » ne l’intimidait pas le moins du monde. À vrai dire, elle en faisait son point de départ.

Une lettre d’avant guerre destinée à un autre amant (Kostia Zetkin, fils de Clara (6)), est presque entièrement dédiée à une critique dithyrambique de la Passion selon saint Matthieu de Bach, et se termine par de vifs remerciements pour un envoi de violettes, suivis d’un aperçu des facéties de son chat, Mimi, évoqué dans de nombreuses missives. Au moment de son emprisonnement, Rosa Luxemburg avait à grand regret décidé de ne pas emmener l’animal, jugeant cruel d’enfermer un félin. Voilà qui peut paraître mièvre ou sentimental, mais lisez plutôt cet extrait de ma lettre préférée… S’adressant à Sophie Liebknecht (7) fin décembre 1917, elle décrit des buffles roumains, réquisitionnés comme bêtes de somme par l’armée allemande. Alors qu’ils traînent leur fardeau épouvantablement lourd dans la cour de la prison, un soldat particulièrement impitoyable s’acharne à les frapper avec le manche de son fouet : « Sonitchka, la peau des buffles est si épaisse, si résistante, que c’en est devenu un proverbe, et là, elle avait éclaté. Pendant qu’on déchargeait le véhicule, les buffles restaient totalement immobiles, épuisés, et celui qui saignait regardait droit devant lui avec un air d’enfant en pleurs dans son visage noir, et ses yeux noirs si doux. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on a puni durement et qui ne sait pas pourquoi, ni comment échapper à la torture et à la violence brutale… Pendant ce temps, les prisonniers s’activaient autour du véhicule, déchargeant les lourds sacs et les traînant jusque dans le bâtiment ; quant au soldat, il enfonça ses mains dans les poches de son pantalon, se mit à arpenter la cour à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, en sifflotant une rengaine qui traîne les rues. Et la guerre passa devant moi dans toute sa splendeur. »

J’émets l’avis que le tranchant de cette dernière phrase disculpe la lettre de toute forme de mièvrerie, et donne à cette chronique de la torture animale des accents dostoïevskiens. Elle souligne aussi le profond contraste entre Rosa Luxemburg et Lénine qui, de notoriété publique, se méfiait de ses émotions et faisait de son mieux pour museler les appels de l’art et de la nature. Bien qu’il ait un jour refusé de tirer sur une renarde car « elle était vraiment belle », on l’a vu se détourner d’une interprétation de la sonate Appassionata de Beethoven, de peur que son obsédante beauté ne le distraie des exigences de la lutte, et ne sortir de sa rêverie apparente au sommet d’une montagne suisse que pour s’exclamer que ces maudits mencheviks s’acharnaient à tout gâcher.

 

Les bolcheviks passibles d’engueulade

Depuis la révolution russe de 1905, Rosa Luxemburg soupçonnait la faction léniniste d’entretenir ce qu’elle appelait avec mépris un « esprit de caserne ». Peu après 1917, on la retrouve écrivant une série de lettres où la situation en Russie est décrite comme « épouvantable » et les bolcheviks dits passibles d’« une engueulade en règle » pour avoir réprimé les partis rivaux et décidé unilatéralement de dissoudre l’Assemblée constituante. Elle y condamne également la mentalité policière (les incessants « complots » de l’étranger) qui dicte la politique extérieure soviétique, et stigmatise un certain « Josef », particulièrement représentatif à cet égard. Avec un autre choc de prémonition, on découvre que « Josef » n’est autre que le sobriquet dont le parti avait affublé son compatriote polonais, Felix Dzerjinski, fondateur de la Tcheka, et futur père du KGB. C’est à cette époque que Rosa Luxemburg lance son impérissable plaidoyer pour la liberté d’expression, en affirmant avec audace que le concept n’a aucun sens s’il ne signifie pas la liberté de « celui qui pense différemment ».

Néanmoins, son optimisme global à propos de la vague révolutionnaire qui balaie les monarchies et les empires à l’origine de la guerre serre la gorge. Dans une lettre de décembre 1917, Rosa Luxemburg écrit ainsi : « Le temps des pogroms en Russie est révolu une fois pour toutes. Le pouvoir des ouvriers et du socialisme est bien trop puissant… J’imaginerais plus facilement – en Allemagne… qu’il puisse encore se produire des pogroms contre les Juifs. »

Sans doute consciente qu’elle livre un témoignage à la postérité, elle ajoute à la hâte : « En tout cas, il règne ici une atmosphère d’hostilité abjecte, de lâcheté, de réaction et d’hébétude qui s’y prêterait bien. »

C’est cette dernière prémonition qui donne le plus à réfléchir. Libérée de prison par les grèves et les mutineries qui accompagnèrent l’abdication du Kaiser, Rosa Luxemburg est projetée au centre de la scène politique révolutionnaire et journalistique berlinoise. En janvier 1919, elle est arrêtée, et a le crâne brisé à coups de crosse par l’un des membres des corps francs, une milice à la petite semaine qui allait former le noyau des Chemises brunes (8). « Par son assassinat, écrit Isaac Deutscher, l’Allemagne des Hohenzollern célébra son dernier triomphe, et l’Allemagne nazie, son premier. » Son cadavre – plus tard jeté au fond du Landwherkanal – serait enjambé par une barbarie plus impitoyable et intense encore que ce qu’elle avait osé imaginer. Si l’Allemagne avait pris l’autre direction, est-il totalement fantaisiste de concevoir une issue qui aurait contrecarré non seulement le nazisme, mais aussi, par extension, le stalinisme ? Aussi discutable que cela puisse paraître, nul ne peut lire les écrits de Rosa Luxemburg, même longtemps après, sans une conscience aiguë mais triste de ce que Perry Anderson a un jour appelé « l’histoire des possibles ».

 

Cet article est paru dans The Atlantic en juin 2011. Il a été traduit par Christine Auché.

 

Borges, la biographie impossible

Les biographies littéraires sont victimes d’un funeste paradoxe. Les lecteurs susceptibles d’être intéressés par la vie d’un écrivain – surtout quand elle est aussi longue et exhaustive que le « Borges » d’Edwin Williamson – sont, pour la plupart, des admirateurs de l’œuvre. Ils sont donc généralement tout prêts à idéaliser cet auteur et se rendre coupables (consciemment ou non) de faux raisonnement caractérisé. L’attrait de l’œuvre, pour ces fanas, vient en partie de la marque distinctive que lui confère la personnalité de l’écrivain, ses préférences, son style, ses tics et autres obsessions singulières – du sentiment, en somme, que ces histoires ont été écrites par lui et ne pouvaient l’être par aucun autre (1). Et cependant, on a souvent l’impression que l’être rencontré dans la biographie littéraire ne saurait avoir écrit ces livres que l’on admire tant. Et plus l’ouvrage plonge dans l’intime, plus ce sentiment est palpable. Dans le cas présent, le Jorge Luis Borges qui surgit du livre de Williamson – un fils à sa maman narcissique, timide, pontifiant, rongé, pendant l’essentiel de sa vie, par de versatiles obsessions romantiques – est aussi différent qu’on peut l’être de l’écrivain profondément adulte, limpide, spirituel, omniscient, dont témoignent ses récits. À tort ou à raison, quiconque vénère en Borges l’un des plus grands auteurs de fiction du siècle dernier s’insurgera contre cette dissonance et cherchera, pour l’expliquer et pour l’atténuer, des failles manifestes dans le récit de Williamson. Le livre ne le décevra pas.

Edwin Williamson est un hispaniste distingué d’Oxford, dont l’« Histoire de l’Amérique du Sud », parue chez Penguin, est un petit chef-d’œuvre de discernement. Il n’est donc pas surprenant que son « Borges » prenne un bon départ, en donnant un passionnant aperçu de l’histoire argentine et de la place qu’y a tenue la famille Borges. Pour Williamson, le grand conflit qui caractérise cette nation oppose l’« épée » du libéralisme européen civilisateur au « poignard » de l’individualisme romantique gaucho ; et il affirme que la vie et l’œuvre de Borges ne sauraient s’appréhender qu’à l’aune de ce déchirement, particulièrement prégnant durant l’enfance de l’écrivain. Au cours du XIXe siècle, ses deux grands-pères se sont distingués lors de batailles importantes pour l’indépendance sud-américaine et pour l’instauration d’un gouvernement central argentin, et sa mère était obsédée par ces titres de gloire. Quant au père, homme lui-même étouffé par ce héros de père dans l’ombre duquel il vivait, il a apparemment commis des actes tels que donner à son fils un vrai poignard pour se défendre à l’école, et plus tard l’envoyer perdre son pucelage au bordel. Le garçon a échoué à ces deux « examens », et en a gardé à jamais des cicatrices qui, selon Williamson, jonchent sa fiction.

Ces affirmations sur la manière dont la vie privée est encodée dans l’art constituent la véritable faiblesse du livre. Mais ce n’est guère, en toute honnêteté, qu’un cas particulièrement aigu du syndrome apparemment commun aux biographies littéraires – si commun qu’il renvoie peut-être à un vice de conception de l’entreprise elle-même. Le grand problème, ici, vient de ce que Williamson est un épouvantable lecteur de Borges ; ses interprétations relèvent d’une forme simpliste et malhonnête de critique psychologique. Et l’on voit bien en quoi ce pourrait être consubstantiel au genre. Car le biographe ne veut pas seulement que son récit soit captivant ; il veut aussi qu’il ait un intérêt littéraire (2). Pour cela, il faut donner le sentiment que la vie de l’écrivain et ses tourments psychiques sont au cœur de son travail. En filigrane, l’idée que l’on ne peut interpréter correctement une œuvre d’art verbal sans connaître le contexte personnel et/ou psychologique qui a présidé à sa création. Que de nombreux biographes aient transformé cette pensée en axiome est un premier problème ; que l’approche fonctionne nettement mieux avec certains écrivains que d’autres en est un deuxième. Cela marche bien pour Kafka – le seul faiseur d’allégories moderne digne de Borges, auquel il est souvent comparé –, parce que ses récits sont expressionnistes, personnels, et qu’il y projette ses émois intérieurs ; leur valeur artistique vient de ce qu’ils se veulent l’émanation de la psyché de l’auteur. Mais les nouvelles de Borges sont d’une tout autre nature. Elles sont conçues principalement comme des propositions métaphysiques (3) ; elles sont denses, closes sur elles-mêmes, et régies par leur propre logique déviante. Surtout, elles se veulent impersonnelles, au-delà de la conscience individuelle – « pour s’intégrer, disait Borges, comme la geste de Thésée ou d’Assuérus, à la mémoire de l’espèce, et transcender même la notoriété de leur créateur ou la disparition de la langue dans laquelle elles ont été écrites ». C’est que Borges est un mystique, ou à tout le moins une manière de néoplatonicien radical – pour qui la pensée, l’histoire et la conduite humaines sont toutes le produit d’un unique Esprit supérieur, ou alors les éléments d’un immense Grand Livre cabalistique contenant les clés de son propre déchiffrement. Dès lors, question biographie, nous voici face à un étrange état de choses, dans lequel la personnalité de Borges et sa situation importent uniquement dans la mesure où elles le conduisent à créer des œuvres d’art tenant ce genre d’éléments personnels pour irréels.

Le livre de Williamson, excellent quand il traite de l’histoire et de la politique argentines (4), montre le pire de lui-même quand l’auteur discute tel ou tel texte à la lumière de la vie privée de Borges. Hélas, il analyse quasiment tout ce que l’écrivain a jamais écrit. La thèse de l’historien est claire : « Sans accès au contexte autobiographique, personne ne peut saisir la signification qu’avaient vraiment ces textes pour leur auteur. » Et, d’exemple en exemple, il égrène les interprétations creuses, forcées et dénaturées – comme elles ne peuvent que l’être pour justifier le projet du biographe. Un cas pris au hasard : L’Attente, une courte et merveilleuse nouvelle parue dans le recueil L’Aleph, et hommage multiforme à Hemingway, aux films de gangsters et à la pègre de Buenos Aires. Un malfrat argentin, qui tente d’échapper à un autre en se dissimulant sous le nom de son poursuivant, rêve si souvent de l’irruption de l’assassin dans sa chambre que, lorsque les tueurs arrivent enfin : « D’un signe il leur demanda d’attendre et se tourna contre le mur, comme s’il avait repris le fil de son rêve. Agit-il ainsi pour éveiller la pitié de ceux qui le tuèrent, ou parce qu’il est moins dur de subir un événement épouvantable que de l’imaginer et de l’attendre indéfiniment, ou – et c’est peut-être le plus vraisemblable – pour que les assassins fussent un rêve, comme ils l’avaient été tant de fois, dans ce même lieu, à la même heure ?»

Cette chute interrogative distanciée – typique de Borges – ouvre au questionnement sur le rêve, la réalité, la culpabilité, la prescience et la terreur absolue. Mais, pour Williamson, la véritable clé du récit semble tenir au fait que « Borges avait échoué à gagner l’amour d’Estela Canto… Estela partie, il semblait n’y avoir plus aucune raison de vivre ». Et de réduire la fin de la nouvelle à un larmoiement neurasthénique : « Quand les tueurs retrouvent finalement sa trace, il se contente de se retourner humblement contre le mur pour se résigner à l’inévitable. »

Ce n’est pas seulement que Williamson lit le moindre fragment de l’œuvre comme un corrélat de l’état émotionnel de l’auteur. C’est aussi qu’il réduit tous ses conflits psychologiques et autres problèmes personnels à sa seule quête des femmes. L’historien convoque ici à l’appui de sa théorie deux principaux paramètres : l’incapacité de Borges à affronter une mère dominatrice (5) ; et sa conviction, puisée dans une lecture idéaliste de Dante, « que seul l’amour d’une femme pourrait le délivrer de l’infernal sentiment d’irréalité qu’il partageait avec son père et lui inspirer l’écriture d’un chef-d’œuvre susceptible de justifier sa vie ». Chaque nouvelle est ainsi interprétée par Williamson comme un message codé sur la carrière amoureuse de Borges – qui s’avère triste, timorée, puérile, chimérique et, surtout (comme chez tout le monde ou presque), terriblement ennuyeuse. La formule est appliquée tout uniment à des récits célèbres comme « L’Aleph, dont le sous-texte autobiographique se rapporte à son amour contrarié pour Norah Lange », et à des nouvelles moins connues comme Le Zahir : « Les tourments qu’y décrit Borges […] sont, bien sûr, un aveu détourné de l’intensité de son malheur. Estela [Canto, qui venait de rompre] aurait dû être “la nouvelle Béatrice”, l’inspiratrice d’une œuvre qui serait “la Rose sans épines, la Rose platonicienne, la Rose intemporelle”, mais le voici à nouveau, englouti dans l’irréalité de son moi labyrinthique, désormais sans aucun espoir de contempler un jour la Rose de l’amour mystique. »

Pour indigentes que soient les explications de ce genre, elles valent encore mieux que le procédé inverse, qui consiste pour Williamson à présenter parfois les nouvelles et poèmes de Borges comme la « preuve » de son extrême désarroi. Pour affirmer, par exemple, qu’en 1934, « après sa rupture définitive avec Norah Lange, Borges […]fut à deux doigts de se donner la mort », il se fonde exclusivement sur deux courts textes écrits à cette époque, où les protagonistes sont confrontés au suicide. Non seulement s’agit-il là d’une façon bizarre de lire et de raisonner – le Flaubert qui a écrit Madame Bovary était-il ipso facto suicidaire ? –, mais Williamson semble se sentir autorisé à proférer toutes sortes d’affirmations douteuses et humiliantes sur la vie intérieure de Borges : « Un poème intitulé “La Nuit cyclique” […], publié dans La Nacion le 6 octobre, révèle qu’il était en pleine crise personnelle » ; « Les extraits de ce poème inachevé […] montrent clairement qu’il envisageait le suicide en raison de son échec en littérature, fruit du doute qu’il entretenait sur lui-même sur le plan sexuel. » Beurk !

Encore une fois, c’est d’abord à cause des nouvelles de Borges que l’on s’intéresse quelque peu à sa vie. Et si Williamson s’étend longuement et en détail sur le succès détonant qu’a connu l’écrivain passé la cinquantaine, après que le Prix international des éditeurs décerné en 1961 (partagé avec Samuel Beckett) a fait connaître son œuvre au public américain et européen (6), il n’y a pas grand-chose dans le livre qui permette de comprendre pourquoi Jorge Luis Borges (1899-1986) est un écrivain suffisamment important pour mériter une biographie aussi méticuleuse. La vérité – pour faire court –, c’est que Borges peut être considéré comme celui qui, dans la littérature mondiale, a jeté un pont entre le modernisme et le postmodernisme. Il est moderniste en ce que sa fiction donne à voir un esprit humain de premier ordre libéré de l’ancrage des certitudes religieuses ou idéologiques – un esprit ainsi tout entier tourné vers son intériorité (7). Ses nouvelles sont hermétiques et repliées sur elles-mêmes, distillant la terreur oblique d’un jeu dont les règles sont inconnues et dont l’enjeu est tout.

En outre, l’esprit habitant ces récits est de ceux qui vivent presque toujours dans et par les livres. Il en est ainsi car Borges l’écrivain est, fondamentalement, un lecteur. Le caractère obscurément allusif de sa fiction n’est pas un tic d’écriture, ni même véritablement un style ; et ce n’est pas un hasard si ses meilleures nouvelles prennent souvent la forme de fausses dissertations ou de critiques de livres fictifs, à moins qu’un texte ne soit au cœur de l’intrigue ou que les protagonistes ne s’appellent Dante, Homère, ou Averroès. Que ce soit pour des raisons artistiques ou pour cause de névrose personnelle, voire les deux, Borges fusionne le lecteur et l’écrivain pour en faire un nouvel agent esthétique, qui invente des histoires à partir d’histoires, pour lequel la lecture est fondamentalement – et consciemment – un acte créatif. Il n’en est pas ainsi parce que Borges serait un auteur de métafiction ou un critique habilement déguisé. Mais parce qu’il sait qu’au bout du compte tout est identique – le meurtrier et la victime, le détective et le fugitif, le musicien et l’auditoire. Voilà, à l’évidence, un parfum postmoderne (preuve, comme nous le disions plus haut, que l’écrivain est un pont entre deux phases de l’histoire littéraire), mais la sagesse de Borges est en vérité, et très profondément, mystique. Effrayante aussi, puisque la frontière entre monisme et solipsisme est mince et poreuse, une affaire d’âme plus que d’esprit à proprement parler. En tant que programme artistique, cette dissolution/transcendance de l’identité individuelle tient aussi du paradoxe, puisqu’elle repose sur la conjugaison d’un égotisme grotesque et d’un effacement presque total de la personnalité. Tics et obsessions mis à part, ce qui fait d’un récit de Borges un récit de Borges, c’est l’inéluctable et étrange impression qu’il nous fait d’être l’œuvre de tout le monde et de personne à la fois. Voilà pourquoi, par exemple, il est si consternant de voir Williamson décrire L’Immortel ou L’Écriture du Dieu – parmi les deux plus grandes, plus ébouriffantes nouvelles mystiques jamais écrites, auprès desquels les « épiphanies » de James Joyce et les « rédemptions » de O’Connor font pâle et fruste figure – comme les produits respectifs du « désarroi multiforme » de Borges et de « son indifférence envers son propre destin » après avoir été largué par diverses amoureuses idéalisées. Ce genre de remarque passe complètement à côté du sujet. Même si les allégations de Williamson sont vraies, les nouvelles de Borges transcendent à tel point leur motif originel que les éléments biographiques en deviennent, au sens le plus profond et le plus littéral du terme, hors de propos.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 7 novembre 2004. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Chowringhee

Lorsque j’entrai dans l’hôtel avec mon petit sac à la main, il n’y avait dans les lieux pas âme qui vive extérieure au personnel. Bose-da s’empressa de venir à moi, depuis le comptoir de la réception, pour me souhaiter la bienvenue théâtralement.

J’étais plutôt embarrassé. Constatant ma gêne, Bose-da me dit, amusé : « Je dois te prévenir que travailler dans l’hôtellerie suppose qu’on est totalement dépourvu de ces trois défauts majeurs que sont la timidité, la couardise et la propension au dégoût… Attends cinq minutes ! ajouta-t-il en jetant un œil à l’horloge. J’ai bientôt fini mon service, William Ghosh ne va pas tarder à prendre le relais. Je vais lui passer les instructions nécessaires, puis je t’accompagnerai dans tes nouveaux appartements.

— William habite ici ? demandai-je.

— Non, il se loge à l’extérieur. Il habite à Madan Dutta Lane, dans le quartier de Bowbazar. Vous n’avez pas été présentés, à ce que je vois ? Very interesting boy ! C’est quelqu’un de passionnant ! » me répondit Bose-da.

Mes yeux s’étaient posés sur les tableaux d’une époque révolue qui ornaient le hall. Lorsque Bose-da eut fini son travail, il se joignit à moi dans ma contemplation. « C’est vraiment incroyable ! s’exclama-t-il. Tant d’années ont passé… Pourtant, au mépris des changements provoqués par le passage du temps, le vieil hôtel Shahjahan de Simpson Sahib est toujours debout au même endroit !

Qui dirait à le voir que ce bâtiment est si vieux ? fis-je, admiratif.

Notre William connaît de très jolis couplets. À force de chercher, ce gars a constitué tout un stock de proverbes et expressions bengalis. Selon lui, les bâtiments n’ont pas d’âge. Ils ne vieillissent que si leur propriétaire le veut bien. J’ai vu ces lignes écrites dans un de ses carnets :

La maintenance au bâtiment
La redevance au seigneur
La présence à l’employé.

Cela signifie ? demandai-je.

S’il était ici, William Ghosh pourrait te donner tout un tas d’explications. Mon interprétation la plus simple est qu’il faut entretenir à temps un bâtiment, payer ses taxes dans les délais et se présenter à l’heure au travail.

À voir le bâtiment de l’hôtel Shahjahan, je n’ai pas l’impression que ses propriétaires aient jamais fait preuve d’avarice pour la maintenance !

C’est parce que la vieille dame se maquille et se poudre au moment opportun qu’elle garde belle allure, répondit Bose-da, narquois. Mais cela n’est que l’aspect extérieur… Il faut examiner l’intérieur de près pour émettre un avis sans risque de le regretter plus tard ! » ajouta-t-il avec un clin d’œil. […]

« Et maintenant mon ami, allons t’installer dans tes pénates. » Comme j’allais m’emparer de mon sac, Bose-da héla un porteur.

Ledit porteur, qui attendait assis sur son tabouret à l’autre bout du hall d’entrée, se leva et s’approcha de nous en nous gratifiant d’un salut très respectueux. Mais Bose-da l’apostropha furieux : « Pourquoi ton chapeau est-il de travers ? s’exclama-t-il. Si jamais le directeur te voit dans cet état, tu peux être sûr de te faire prestement mettre à la porte ! »

Le pauvre gars avait tout d’un clown. L’uniforme des porteurs de l’hôtel Shahjahan avait dû être inspiré par les tenues de cirque. Il se composait tout d’abord d’une veste violette à col montant, mais à manches courtes, ornées tout du long en leur milieu d’une bande verte. Cette bande se poursuivait avec celle qui ornait de même façon le pantalon. Le chapeau, rond, fait de satin, présentait toujours la même bande verte. La combinaison de ce chapeau, de cette veste et de ce pantalon eût pu laisser croire qu’on y avait tracé au rouleau à peinture une longue ligne d’un vert éclatant, après que le porteur eut revêtu ce somptueux uniforme. Il était inévitable que la bande verte du chapeau se mît parfois de travers, car il fallait presque ôter ledit chapeau, en l’inclinant vers l’épaule, pour porter les bagages.

Notre porteur s’empressa de rectifier la position de son couvre-chef, tout en se confondant en excuses. « À ton avis, pourquoi a-t-on disposé tant de miroirs dans le hall ? Tu n’as qu’à t’en servir », railla Bose-da.

Le porteur prit mon bagage. Tandis que lui et moi suivions Bose-da, celui-ci demanda : « On prend l’ascenseur ou on monte à pied ? » Mais il fournit aussitôt la réponse : « Non, prenons l’ascenseur ! »

Après un bref arrêt au premier étage, l’engin poursuivit son ascension.

Toutes les chambres du premier sont destinées aux clients. Seul Marco Polo (1) faisait exception à la règle. L’ascenseur marqua un arrêt au deuxième. Une bouffée d’air conditionné vint danser sur nos visages. Le deuxième aussi est réservé aux clients.

Dès que l’ascenseur eut dépassé le deuxième étage, on sentit comme un changement de climat. Le liftier, qui se tenait jusque-là raide comme un militaire, commença à se gratter la jambe, négligemment appuyé à la paroi. Même l’air frais saisit l’occasion pour tirer au flanc et se réchauffer progressivement. « Nous avons quitté la zone d’air conditionné. Nous rentrons au bercail ! » commenta Bose-da.

Il faisait nuit d’encre à l’endroit où nous déposa l’ascenseur. Dès que la porte se referma et que celui-ci redescendit dans les entrailles de l’hôtel, j’eus l’impression d’être jeté dans un obscur cachot, d’où j’aurais entendu mon geôlier s’éloigner à grands pas, après m’y avoir enfermé.

Je n’aurais pas tardé à prendre peur si cette situation s’était éternisée. Mais le porteur, de sa main gauche restée libre, ouvrit bientôt une porte qui nous faisait face. Un flot de lumière électrique nous happa aussitôt. Je pus lire, inscrit en lettres rouges sur la porte, le mot PULL. Dès que nous eûmes franchi ladite porte, elle se referma sur nous à grand fracas, et je pus lire sur son autre face le mot PUSH.

Je ne voyais pas bien où nous allions. Bose-da me taquina : « Tu t’interroges sur notre destination ! C’est un usage vieux comme le monde : TIRE d’un côté, POUSSE de l’autre ! Ceux qui ont de la chance ouvrent ainsi la porte de la bonne fortune. Pour les malchanceux, c’est tout le contraire ! Toujours ils tirent et poussent dans le mauvais sens… si bien que jamais la porte du bonheur ne s’entrouvre devant eux. C’est pourquoi nous avons pris soin d’écrire en grosses lettres rouges le sens de l’ouverture, de crainte de voir se tromper certains d’entre nous ! »

Le toit en terrasse de l’hôtel était couvert d’innombrables petits cubes aux toits de tuile, de tôle ou d’asbeste.

« Voici les tanières qui nous sont destinées… m’expliqua Bose-da. Notre auberge gratuite ! La face cachée de l’hôtel Shahjahan… »

Un peu de lumière filtrait à peine à travers les rideaux de quelques fenêtres. Le ciel était tout noir.

L’obscurité était telle que je n’aperçus qu’après un moment une silhouette féminine à demi nue allongée sur une chaise longue. Dès qu’elle nous vit, la dame disparut aussi furtivement qu’elle était apparue.

Semblant oublier ma présence à ses côtés, Bose-da se dirigea en sifflotant vers la porte de sa chambre, d’où n’émanait aucune lumière. Un serveur vêtu de blanc accourut vers nous. À sa vue, Bose-da inclina la tête en sa direction et dit à voix basse : « Ô spectre de la nuit, allume un peu la lumière, que je voie qui tu es ! »

La lumière inonda brusquement la chambre de Bose-da. La pièce était vraiment tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Les murs n’étaient même pas de brique. Il s’agissait en fait d’une cabine de bois, avec deux petites fenêtres, à l’ouest et au nord. L’étroite porte, qui ouvrait sur le côté sud, juste au-dessus de l’avenue, ne pouvait rester ouverte en ménageant la moindre intimité.

Dès qu’il fut dans la pièce, Bose-da se jeta sur son lit, épuisé après avoir passé toute la journée debout. Resté allongé comme un mort pendant quelques minutes, Bose-da sembla reprendre vie. Toujours couché, il appela le serveur. J’eus alors l’occasion de constater l’autorité qu’exerçait Satyasundar Bose sur les employés subalternes. À peine entré dans la chambre, le serveur, sans qu’un mot fût prononcé, se mit à dénouer les lacets de l’occupant des lieux afin de le déchausser.

Après avoir soigneusement rangé les chaussures sous le lit, le serveur ôta les chaussettes avec une parfaite maîtrise de ses gestes. À côté du lit se trouvait une armoire bon marché passablement décolorée. Il l’ouvrit et en sortit une paire de tongs en caoutchouc qu’il déposa auprès du lit.

« Il faut que je vous présente, s’exclama soudain Bose-da. Voici mon ange gardien, Gurberia, me dit-il en me montrant le serveur de la main. Mon cher Gurberia, l’honorable fils du Bengale que voici a été embauché ici tout récemment, continua-t-il en me désignant. Tu dois le considérer comme l’héritier du trône de l’hôtel Shahjahan. Pour le moment, on va l’installer dans la chambre de Rosie. »

Dans ses petits souliers, le pauvre Gurberia me salua en baissant bien bas sa tête ornée d’un vaste turban.

« Gurberia, va chercher la clé de la chambre 362-A, ordonna Bose-da. Monsieur va aller se reposer dans sa chambre à présent. »

Gurberia fit aussitôt demi-tour sur lui-même pour courir chercher la clé. […]

La poussière accumulée sur la porte de la chambre 362-A suffisait à prouver qu’elle n’avait pas été occupée de quelques jours. Après m’avoir ouvert la porte et avoir allumé la lumière, Gurberia s’éclipsa rapidement, probablement appelé par une autre tâche. […]

Les draps colorés de Rosie égayaient quelque peu la chambre. Je m’assis sur le lit et ôtai mes chaussures. Je changeai ma chemise et mon pantalon contre la tenue bengali. J’avais à peine passé mon dhoti que j’entendis un grondement. Je n’avais pas eu le loisir de remarquer que le ciel s’était chargé de lourds nuages noirs. Sans doute irrité par notre manque délibéré de considération envers la nature, un orage estival entreprit de manifester sa fureur.

Un vent impétueux commença à faire battre contre le mur la porte de la chambre 362-A. J’ôtai la clé de l’extérieur de la serrure pour verrouiller de l’intérieur. Je dus aussi fermer les volets sans tarder, mais la pluie avait déjà mouillé une partie du lit. De temps à autre, la lueur des éclairs semblait venir me menacer jusque dans ma chambre, à travers les fentes des panneaux de bois. Comme si l’orage avait bel et bien compris que j’occupais illégitimement ces lieux.

Des torrents de pluie s’abattaient sur la ville. Étaient-ce les fieffés voyous du quartier qui tambourinaient inlassablement sur le toit de tôle ? J’oubliai bientôt que j’étais installé dans cette petite pièce au faîte de l’hôtel. Je me croyais exilé sur une île déserte loin de tout peuplement humain. Comme si j’étais à jamais privé de tout contact avec le reste du monde.

 

© Éditions Gallimard 2013 pour la traduction française. Cet extrait est tiré du roman Chowringhee, à paraître chez Gallimard le 20 juin 2013. Il a été traduit du bengali par Philippe Benoît.