Il faut que quelqu’un lui dise

Andy et moi on était allés acheter des bières. J’ai connu Andy grâce à Tony, et Tony grâce à Peter, et Peter, j’avais fait sa connaissance pendant que je buvais une Victorian Bitter et qu’il faisait un pool avec Andy et Tony, sur King Street, dans un pub de l’un des multiples quartiers gay de Sydney, fréquenté aussi par des hommes qui aiment les femmes, comme Andy, Tony, Peter et moi, plutôt délurés et portés sur le sexe. Trois ou quatre mois avaient passé depuis. Il était une heure du matin et les bières étaient finies. Alors Andy et moi, on avait proposé de chercher un pub pour refaire le stock. On était chez Peter et Tamhina, sa femme, une artiste australienne genre « bohème » ; elle était toujours pieds nus et allait souvent en Turquie pour acheter des tapis et des tentures qu’elle retravaillait dans son atelier – elle les peignait et les décorait à la main – et qu’elle exposait ensuite dans une galerie de Sydney, Melbourne, Canberra ou Perth, dans un lieu retiré de ce pays immense et sans frontières. Il y avait aussi Tony, et Lorrie, sa copine blonde.

– C’est dégueulasse ! a lancé Andy dès qu’on a passé la grille verte, les chaises longues et les plantes de la terrasse de Peter.

– Qu’est-ce qui est dégueulasse ? j’ai demandé, en savourant l’odeur de la nuit arborée du quartier de Leichhardt. La belle nuit étoilée qu’on pouvait voir en Australie.

– Ce qui arrive à Peter, a répondu Andy.

J’ai cru qu’il parlait du travail de Peter parce que, au cours du dîner, il nous avait raconté qu’il touchait chaque fois moins d’argent du gouvernement pour la surveillance des bois de la zone sud de Sydney – c’était là qu’il bossait, dans un organisme d’État qui s’occupait de la préservation de l’environnement, autrement dit de l’entretien de la flore et de la faune, et qui s’appelait Greenland Blue Mountains. C’est pour ça que j’ai dit :

– Je suis sûr qu’il va les convaincre de leur filer un peu plus de fric.

Andy s’est tourné vers moi et a dit :

– Je ne parle pas de ça, Mexicain – on m’appelait souvent comme ça en Australie : « Mexicain ». Je veux parler de sa femme. Tamhina baise avec un Turc. À chaque voyage, un putain de Turc se la fait. Tu piges de quoi je parle ? De la queue d’un Turc qui s’enfile Tamhina. Ces foutus tapis, c’est qu’un prétexte, et Peter n’a pas encore compris.

Il a dit ça d’une telle manière – on avait l’impression qu’il parlait de sa petite amie à lui – que moi aussi je me suis senti jaloux. J’avais vraiment de la sympathie pour eux tous. J’étais devenu non pas l’un d’eux, mais un ami de plus. C’était ce qui s’appelle un bon groupe de potes. Peter, Tamhina, Tony, Lorrie et même Sophie, une fille qu’on ne voyait plus, avec laquelle Andy était sorti. J’ai supposé qu’il savait de quoi il parlait parce que, à part Peter et Tamhina, les autres étaient tous divorcés, dans les quarante ans, avec des petites amies d’à peine vingt-cinq. En tout cas, j’ai préféré jouer les naïfs. J’ai dit : « Moi je trouve que c’est un couple génial. » Andy m’a regardé fixement. « Un conseil, Mexicain : en Australie, du moins à Sydney, tu ne trouveras jamais de “couples géniaux”, pas dans les late thirties. » J’ai trouvé ça poétique et triste en même temps, comme si l’amour n’était pas une union, mais une lutte ; comme si, à quarante ans, il n’en restait qu’un vainqueur et un vaincu.

Ensuite il a dit :

– En tout cas, il faut qu’il le sache.

– Il le sait peut-être. Ou peut-être qu’il ne veut pas le savoir, me suis-je hasardé.

Andy m’a encore regardé, juste avant d’entrer dans un pub qu’on avait trouvé en chemin, pour acheter les bières, et il a dit : « Voilà… C’est comme ça qu’on finit tous. Et c’est probablement ce que tu feras dans quelques années quand tu auras trouvé la femme avec laquelle tu penseras que tu dois partager ta vie, si tu y crois encore… Mais pas Peter. »

Alors il s’est tu ; et je me suis demandé ce qui avait fait que ces hommes avaient fini par se croiser, quel événement miraculeux les avait réunis, à quel moment de faiblesse ils avaient partagé un verre, étaient devenus amis, s’étaient juré fidélité. Ou alors ils s’étaient rencontrés dans leurs late twenties, quand ils attendaient avec anxiété que la vie commence à leur sourire, quand, de fait, ils souriaient, et croyaient avoir rencontré la femme de leur vie, avec laquelle ils allaient construire un foyer paisible au bord de la mer ou à la montagne.

– Prêt ? m’a lancé Andy. Il tenait deux grands sacs pleins de bières. Il était radieux.

– Prêt ! j’ai dit.

– Il vaut mieux que tu le sois. On va avoir une nuit très chargée.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Eh bien, on va à une remise de diplôme ! Mais non, on va faire de Peter un adulte, le dernier parmi nous, le dernier gentleman. Tu sais quoi ? Il faut que quelqu’un lui dise, même si ça nous fait tous chier. Quelqu’un doit lui dire que sa femme baise avec un autre.

– Il vaudrait mieux qu’il s’en rende compte tout seul, ai-je dit, effrayé.

– Pourquoi ? a fait Andy. Puisque moi je m’en suis rendu compte. Tu ne sais pas qui est Tamhina, mais maintenant tu vas le savoir. Peut-être que toi aussi tu vas devenir adulte ce soir.

Je n’ai pas compris ce qu’avait voulu me dire Andy, mais on a continué à marcher dans la nuit déserte, le long des rues larges et ouvertes de Sydney, des rues silencieuses avec de grands trottoirs, des pelouses vertes, des arbres, des chats, des maisons de familles australiennes et heureuses. Et puis on l’a vue.

On pouvait la voir de loin, entourée de ses plantes touffues – les plantes touffues de Peter –, assise sur une chaise longue de plage, abritée par l’obscurité. Elle tenait une tasse à la main et une cigarette entre ses doigts, le dos courbé, penchée en avant, les coudes sur les cuisses. Andy a ralenti le pas et a murmuré, ou j’ai cru l’entendre dire : « Quelqu’un m’a épargné le travail. » Et moi, j’ai regardé Tamhina, j’ai entendu un chat miauler, et j’ai pensé à Peter, à un Turc imaginaire et à Andy. Et j’ai compris, en effet, qu’on devient adulte quand on s’y attend le moins, que les relations, y compris les amitiés, sont exactement ça : un moment, l’occasion de partager temporairement une étape de notre vie avec des personnes qui ont les mêmes peurs que nous, les mêmes secrets. Et que le résultat est toujours le même, la volatilité des amours dans les late thirties, la lutte au-dessus de l’union, la défaite de l’un et la victoire de l’autre.

J’ai compris qui était le Turc, j’ai compris qui était Andy.

 

Cette nouvelle est parue dans Letras Libres en novembre 2012. Elle a été traduite de l’espagnol par François Gaudry.

La fabrique du bourreau ordinaire

Un agent donne l’ordre à un autre de faire du mal à un tiers : voilà une situation courante, qui se répète comme un motif important dans les relations humaines. L’histoire d’Abraham, à qui Dieu ordonne de tuer son propre fils, en offre une expression frappante. Ce n’est pas un hasard si Kierkegaard, qui cherchait à penser les thèmes centraux de l’expérience humaine, a choisi de prendre le conflit d’Abraham comme tremplin pour sa philosophie (1).

La guerre aussi repose sur la triade d’une autorité qui ordonne à une personne de détruire l’ennemi. Peut-être peut-on considérer toute hostilité organisée comme une reprise avec variations de ce thème, le triangle entre l’autorité, l’exécutant et la victime. Dans ce texte, nous décrivons une expérience qui vient de s’achever à l’université Yale, dans laquelle on étudie de façon expérimentale une expression particulière de ce conflit (2).

Dans sa forme la plus générale, le problème peut être défini comme suit : si X dit à Y de faire souffrir Z, dans quelles conditions Y s’exécutera-t-il et dans quelles conditions refusera-t-il ? Posée dans les termes plus limités d’une recherche en laboratoire, la question devient : si un expérimentateur dit à un sujet de faire souffrir quelqu’un d’autre, dans quelles conditions le sujet obéira-t-il aux instructions et dans quelles conditions refusera-t-il ? Le problème de laboratoire n’est pas une expression moins intense de la question générale : il offre au contraire un exemple concret de ses multiples manifestations possibles. […]

L’étude porte sur l’intensité de la décharge électrique qu’un sujet est prêt à infliger à une autre personne lorsqu’un expérimentateur lui ordonne de punir, de plus en plus sévèrement, la « victime ». L’acte d’envoyer une décharge électrique s’insère dans une expérience sur l’apprentissage, conçue en apparence pour étudier l’effet de la punition sur les capacités de mémorisation. Chaque session implique, outre l’expérimentateur, un sujet naïf et un sujet complice. Chaque sujet est payé 4,50 dollars à son arrivée. L’expérimentateur introduit l’expérience par des remarques générales, expliquant combien l’effet de la punition sur la mémoire est mal connu des scientifiques ; puis les deux sujets apprennent qu’ils vont former un couple enseignant-élève. Ils tirent au sort leurs rôles, mais le tirage est truqué de sorte que le sujet naïf se retrouve toujours dans la position de l’enseignant et le complice toujours dans celle de l’élève. Celui-ci est conduit dans une pièce adjacente et attaché à une « chaise électrique ».

On explique au sujet naïf que sa tâche est de faire apprendre à l’élève une liste de couples de termes, puis de l’interroger sur cette liste et de lui infliger une punition chaque fois qu’il fait une erreur. Le châtiment prend la forme d’une décharge électrique, infligée à l’élève via un générateur électrique contrôlé par le sujet naïf. L’enseignant reçoit pour consigne d’augmenter l’intensité d’un cran chaque fois que l’élève fait une erreur. Il est prévu que celui-ci donne beaucoup de mauvaises réponses, de sorte que le sujet naïf se trouve rapidement obligé de lui infliger la décharge électrique la plus forte. À mesure qu’augmente l’intensité des décharges, l’élève demande de façon de plus en plus insistante qu’on arrête l’expérience, qui lui est de plus en plus pénible.

Mais l’expérimentateur ordonne à l’enseignant, en des termes dépourvus d’ambiguïté, de continuer à suivre la procédure sans tenir compte des protestations de l’élève. Le sujet naïf doit alors résoudre un conflit entre deux demandes sociales mutuellement incompatibles. Il peut soit continuer à suivre les ordres de l’expérimentateur et infliger à l’élève des décharges de plus en plus sévères, soit tenir compte des suppliques de l’élève et refuser d’obéir à l’expérimentateur. L’autorité de celui-ci ne s’exerce pas dans un champ libre, mais en confrontation avec les pressions antagonistes croissantes de celui qui est puni.

Pour infliger les décharges électriques, on utilise un faux générateur, comportant trente niveaux de tension clairement identifiés, allant de 15 à 450 volts. Chaque niveau est activé par l’un des trente interrupteurs alignés sur le générateur. Le sujet naïf reçoit une décharge de 45 volts à titre d’exemple, pour le convaincre de l’authenticité de l’appareil. Sur le générateur sont inscrits des termes permettant de classer les chocs électriques, allant de « Décharge légère » à « Danger : décharge extrêmement forte ».

Les réponses de la victime sont préenregistrées, et chacune de ses réactions de protestation est associée à un niveau de décharge électrique correspondant sur le générateur. À partir de 75 volts, l’élève commence à grogner et gémir. À 150 volts, il demande qu’on le laisse arrêter l’expérience. À 180 volts, il crie que la douleur est devenue insupportable. À 300 volts, il refuse de continuer à répondre au test de mémorisation, et répète qu’il ne participe plus à l’expérience et doit donc être libéré. À la suite de cette dernière tactique, l’expérimentateur donne pour consigne au sujet naïf de considérer toute absence de réponse comme une mauvaise réponse et de suivre la procédure standard d’électrocution. L’expérimentateur renforce son ordre en affirmant : « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. » Cette tournure impérative est utilisée chaque fois que le sujet naïf tente d’arrêter. Si le sujet refuse d’infliger la décharge électrique supérieure, on considère que l’expérience est terminée. On assigne au comportement du sujet une valeur quantitative, correspondant à l’intensité de la plus forte décharge qu’il a infligée avant d’arrêter. […]

Les études pilotes pour la présente recherche présentaient quelques différences mineures par rapport aux expériences standard : la victime était placée derrière une vitre trouble et éclairée de manière à ce qu’elle ne soit que confusément visible pour le sujet.

Bien qu’essentiellement qualitatives, ces études mirent en lumière certaines dimensions significatives de la situation expérimentale. À l’origine, l’expérience n’incluait pas de réactions vocales de la victime. Nous pensions que les indications verbales et les niveaux de tensions électriques inscrits sur le tableau de bord du générateur créeraient une pression suffisante pour restreindre l’obéissance du sujet. Mais ce ne fut pas le cas. En l’absence de protestations de l’élève, pratiquement tous les participants, après en avoir reçu l’ordre, allumaient sans état d’âme l’ensemble des interrupteurs du générateur. […] Nous ne pouvions donc pas en tirer de quoi établir une échelle des tendances à l’obéissance. Il fallait introduire une force qui renforcerait la résistance du sujet aux ordres et révélerait des différences individuelles.

Cette force prit la forme des protestations émises par la victime. Nous utilisâmes d’abord des objections modérées, qui se révélèrent inefficaces. Nous introduisîmes par conséquent dans le protocole expérimental des protestations plus véhémentes. Nous fûmes consternés de voir que même les plus fortes n’empêchaient pas tous les sujets d’infliger la punition la plus dure ordonnée par l’expérimentateur. Ces protestations eurent cependant bien pour effet d’abaisser la moyenne du choc le plus élevé et créèrent une plus grande disparité dans le comportement des sujets. En conséquence, nous enregistrâmes une version standard des cris de la victime, qui fut intégrée au protocole expérimental.

Cette situation fit plus que souligner la difficulté technique de trouver un protocole expérimental opérationnel : elle montra que les sujets étaient bien plus disposés à obéir à l’autorité que nous ne l’avions initialement supposé. Elle mit aussi en lumière l’importance de la réaction de la victime dans le contrôle du comportement du sujet.

Les études pilotes montrèrent également que les sujets évitaient fréquemment de regarder la personne à qui ils envoyaient des décharges électriques, souvent en tournant ostensiblement la tête avec gêne. « Je ne voulais pas voir les conséquences de ce que j’avais fait », expliqua l’un d’eux. Les observateurs notèrent :

« Les sujets montrèrent une réticence à regarder la victime, qu’ils pouvaient voir à travers la vitre placée en face d’eux. Quand on leur en fit la remarque, ils indiquèrent qu’il leur était pénible de voir la victime en proie à des douleurs atroces. Nous remarquons cependant que, même si le sujet refuse de regarder la victime, il continue de lui infliger des décharges. »

[…]

Pour chaque situation expérimentale, l’étude fut menée sur quarante adultes. Les données révélèrent que l’obéissance diminuait significativement à mesure que l’on rapprochait la victime du sujet. Pour ce qui est de la proportion entre sujets obéissants et sujets rebelles, les conclusions de l’expérience montrent que 34 % des participants se sont opposés à l’expérimentateur dans les conditions de réaction à distance, 37,5 % dans les conditions de réaction vocale, 60 % dans les conditions de proximité et 70 % dans les conditions de proximité tactile (3). […]

Si le rapport spatial entre le sujet et la victime influe sur le degré d’obéissance, ne peut-on penser que la relation du sujet et de l’expérimentateur joue aussi un rôle ?

Il y a des raisons de croire que, lorsqu’il arrive, le sujet se sent plus proche du chercheur que de la victime. Il est venu au laboratoire prendre son rôle dans la structure offerte par l’expérimentateur, non par la victime. Il est moins venu comprendre son comportement que le révéler à un scientifique compétent, et il est disposé à se conformer aux finalités de celui-ci. La plupart des sujets semblent assez soucieux de l’impression qu’ils font sur l’expérimentateur. On peut avancer que cette préoccupation, dans un cadre relativement nouveau et déroutant, peut rendre le sujet quelque peu insensible à la nature triadique de la situation sociale. En d’autres termes, il est tellement occupé à impressionner l’expérimentateur que les influences émanant d’autres points du champ social l’affectent moins qu’à l’ordinaire. L’orientation surdéterminée de sa conduite en direction de l’expérimentateur pourrait aussi expliquer pourquoi le sujet se montre relativement insensible à la victime, et nous faire penser que, en altérant les relations entre le participant et le chercheur, nous pourrions modifier de façon importante l’obéissance obtenue.

Dans une autre série d’expériences, nous fîmes donc varier le degré de proximité physique et de surveillance exercée par le chercheur. Dans l’une de ces situations, l’expérimentateur était assis à environ un mètre du sujet. Dans un deuxième dispositif, il donnait les consignes initiales, puis quittait le laboratoire et passait ses ordres par téléphone. Dans une troisième situation, l’expérimentateur n’était jamais visible et donnait ses consignes via une bande enregistrée qui se mettait en marche quand les sujets entraient dans le laboratoire.

L’obéissance diminua drastiquement lorsque l’expérimentateur était physiquement absent. Le nombre de sujets obéissants fut presque trois fois plus élevé dans la première situation expérimentale (le cas du chercheur présent) que dans la deuxième, où il donnait ses ordres par téléphone. Vingt-six sujets se montrèrent pleinement obéissants dans le premier cas, contre seulement neuf dans le deuxième.

Les sujets semblaient capables de tenir tête bien plus fermement à l’expérimentateur lorsqu’ils n’avaient pas à lui faire face, et le pouvoir du chercheur sur le participant diminuait alors nettement.

Qui plus est, en l’absence de l’expérimentateur, les sujets faisaient montre d’un comportement intéressant, qu’ils ne manifestaient pas sous sa surveillance. Tout en continuant de participer à l’expérience, plusieurs d’entre eux infligèrent des décharges plus faibles que ce qui était requis, sans jamais informer le chercheur qu’ils dérogeaient à la procédure correcte. Lors de conversations téléphoniques, certains assurèrent expressément l’expérimentateur qu’ils suivaient les consignes et augmentaient le niveau des chocs électriques, alors qu’ils utilisaient en réalité chaque fois la décharge la plus faible du générateur. Cette forme de comportement est particulièrement intéressante : bien que ces sujets aient agi d’une façon qui sabotait clairement le but avoué de l’expérience, ils trouvaient plus simple de gérer ainsi le conflit, plutôt que de se trouver en rupture ouverte avec l’autorité.

Dans d’autres situations expérimentales, le chercheur s’absentait pendant la première partie de l’expérience, mais réapparaissait au moment où le sujet refusait catégoriquement d’infliger la plus forte décharge électrique, comme on le lui ordonnait au téléphone. Bien qu’il ait perdu son autorité à distance, l’expérimentateur réussissait souvent à se faire obéir de nouveau en réapparaissant dans le laboratoire.

Les expériences de cette série montrent que la présence physique de l’autorité est un facteur important de l’obéissance ou de la désobéissance du sujet. Ces résultats, couplés avec ceux de la série expérimentale sur le degré de proximité de la victime et du sujet, semblent indiquer l’existence de sortes de champs de force, dont l’effet décroît quand on s’éloigne psychologiquement de leur source et qui exercent une certaine emprise sur le comportement du participant. Plus on rapproche la victime du sujet, plus celui-ci a du mal à lui envoyer des décharges électriques. Quand la position de la victime demeure constante par rapport au sujet, mais qu’on éloigne l’autorité, il est plus facile au participant d’arrêter l’expérience. Dans les deux cas, l’effet est considérable, mais les résultats les plus frappants sont obtenus en modifiant la position de l’expérimentateur. L’obéissance d’un sujet à des ordres destructeurs dépend très largement des rapports de proximité spatiale entre l’autorité et ce sujet.

 

Ce texte est tiré d’Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, à paraître le 23 mai 2013 aux Éditions Zones. Il a été traduit par Claire Richard.

Portrait du poète en alexandrin

Il m’est difficile de parler d’une œuvre dont la lecture m’est devenue au fil du temps comme une deuxième nature littéraire. La poésie de Cavafis – j’ai du mal à parler de « poèmes » – est une constante dans l’idée de la littérature qui s’est incrustée dans mon subconscient d’écrivain où elle se juxtapose à Dostoïevski, à Kafka, aux premiers dialogues de Platon, ainsi qu’au goût romanesque du XIXe siècle français. Des matières bien hétéroclites, je l’admets, mais que je me refuse à soumettre au travail de l’analyse. Depuis l’âge de 14 ans, quand j’ai ouvert pour la première fois les deux volumes de ses œuvres, la lecture de Cavafis est devenue une habitude, un peu comme la cigarette. J’ai trop fumé dans ma vie mais pourtant je n’hésite pas à allumer la énième cigarette chaque fois que je me retrouve devant les cylindres élégants et dociles qui n’attendent que mes doigts pour se consumer.

Je lis Cavafis au fur et à mesure, en ouvrant le livre au hasard. Dans la plupart des cas je m’arrête au bout de quelques phrases, d’un ou deux poèmes qui me permettent de redécouvrir ce que je connais déjà mais qui ne cesse de m’étonner : cette espèce de sagesse poétique, cette pensée supérieure à toute tentative d’interprétation parce qu’elle s’identifie au ton de sa voix, à l’expression de son regard, parce qu’elle n’est que cristallisation d’un sourire un peu condescendant, un peu ironique, bref, une pensée qui échappe à toute localisation. Elle est étonnante parce qu’elle est avant tout étonnée.

C’est tout d’abord la personnalité de son langage qui étonne quand nous le lisons dans l’original. Cavafis façonne une version du grec moderne qui n’appartient qu’à lui, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, dans aucune œuvre écrite, qui, tout en étant familière, imprégnée d’oralité, n’a jamais été pratiquée. Dépouillée des stéréotypes poétiques qui pèsent sur l’œuvre de ses contemporains, intentionnellement prosaïque, elle est tissée par le mélange d’un purisme érudit et de l’idiome quotidien d’une bourgeoisie cosmopolite et polyglotte. Il était polyglotte. Né à Alexandrie dans une famille grecque de Constantinople, élevé en Angleterre jusqu’à 16 ans, il parlait aussi couramment le grec que le français et l’anglais. Il parlait aussi l’arabe et lisait le latin et le grec ancien. À croire que, comme Solomos, le grand romantique grec du XIXe siècle dont la langue maternelle était l’italien, Cavafis a opté pour le grec (c’est du moins l’avis du poète Séféris (1)). Un choix qui lui permet de mettre en perspective la chair même de sa poésie. N’évitant pas les solécismes, pourvu qu’ils produisent une signification claire ou qu’ils participent à l’atmosphère, on dirait que Cavafis adopte même, avec la langue, une attitude d’Alexandrin, un de ces Alexandrins de l’époque des Ptolémées avec qui il n’a cessé de dialoguer. Sa langue devient le réceptacle des siècles. C’est elle qui lui permet de traverser le temps avec la même aisance que lorsqu’il traversait la rue Lepsius à Athènes pour vagabonder dans le quartier louche de Massalia, sans jamais perdre la contenance du bourgeois habillé en étoffes anglaises, coiffé en chapeau de paille, sachant reconnaître le goût du bon whisky.

Il sait aussi étonner par le ton de sa voix. Ses poèmes sont des récits courts, des anecdotes racontées en sourdine : « En homme prêt depuis longtemps, en homme courageux, / une dernière fois salue Alexandrie qui s’éloigne (2). » Alors que la conscience veille devant les épaves de l’histoire, sa voix chuchote. C’est Marc Antoine qui doit saluer Alexandrie qui s’éloigne, la veille de l’attaque finale des légions d’Octave. Tous ses projets « se sont révélés n’être que chimères » et le poète, comme un vieil ami, l’encourage. Il lui demande de se tenir à la hauteur de la cité qui lui a été livrée, de fermer les oreilles aux supplications des lâches et d’écouter, « dans une ultime jouissance, les sons inouïs, les si doux instruments du mystérieux cortège ». Il avait lu Plutarque et Suétone, qu’il trouvait médiocre mais riche en anecdotes, mais c’est le ton de la voix qui l’emporte sur l’érudition. Depuis son XXe siècle, depuis Alexandrie qui fut son port, Cavafis s’adresse à Marc Antoine comme s’il conversait avec une vieille connaissance qui, assise à côté de lui au comptoir, sirotait le dernier verre de cette journée fatale qu’est la vie. Étonnante désinvolture face à la chute et à la mort imminentes. Lui-même, quand son cancer du larynx a été diagnostiqué, a accepté la trachéotomie mais n’a pas voulu la prothèse métallique : il a préféré le silence à la difformité. Selon son biographe, à l’hôpital, il ne lisait que des romans policiers. À l’âge de 70 ans, il a découvert Simenon.

Lui-même disait sa poésie « historique ». Nous ne pouvons en effet pas lire Cavafis en éliminant cette perspective. Il est hanté par la longue et lente procession de l’histoire de l’hellénisme, une procession qui ne se donne pas la peine de mesurer les distances qui séparent le monde homérique de la Grèce hellénistique ou de la Méditerranée romaine, les premiers temps du christianisme, les heurs et malheurs des empereurs de Byzance. La vue de Cavafis est presbyte. Son regard distingue très clairement tout ce qui se trouve à distance, alors que tout ce qui l’entoure dans le présent nage dans une sorte de flou. Alexandrie, si centrale dans sa vie, n’est jamais nommée dans ses poèmes autobiographiques, alors qu’elle est présente dans les poèmes historiques (3).

Sa clairvoyance ignore les limites imposées par la temporalité linéaire du récit historique. Il se tient devant le paysage comme un peintre qui sait rétablir l’unité de l’espace à travers les lignes de fuite, la tonalité des couleurs, les jeux du clair-obscur. Loin des ambitions d’exhaustivité du collectionneur, il a la sensibilité du maraudeur, avide de toucher, de sentir, d’accaparer au profit de ses sens tout ce que la vue lui offre. « Arrête-toi dans les comptoirs phéniciens / pour te procurer de précieuses marchandises, / ambre, corail, ébène, nacre / et capiteux parfums de toutes sortes, / le plus que tu pourras de capiteux parfums (4). »

« Ithaque » est le poème par excellence qui révèle sa vision du passé. Il l’a écrit en 1911, nel mezzo del camin di sua vita (« à la moitié du chemin de sa vie »), et il l’a publié, comme tous ses poèmes, sous forme de feuilles volantes. Il les envoyait par la poste à un petit cercle de lecteurs choisis. Aucun recueil n’est publié de son vivant. « Ithaque » est écrit à la première personne du singulier qui s’adresse à un « tu » qui n’est pas nommé, et qui pourrait être un de ses lecteurs élus. Pourtant, les références au périple d’Ulysse sont tellement précises que le lecteur peut se douter que celui qui se cache derrière ce « tu » inconnu est le héros même de L’Odyssée. « Quand tu prendras le chemin d’Ithaque, / souhaite que la route soit longue, / pleine d’aventures, pleine d’enseignements. » Oui Ulysse, pauvre roitelet d’un monde à jamais révolu, sache que si j’avais été à ta place, moi, Alexandrin du XXe siècle, je n’aurais jamais souhaité que ce voyage me ramène au port. « Ithaque t’a offert ce beau voyage. / Sans elle, tu n’aurais pas pris la route. / Elle n’a rien de plus à t’apporter. » Exeunt Pénélope, le nostos (le « retour à la patrie ») et le repos tant voulu. Cavafis correspond avec Ulysse pour mettre son correspondant réel à la place d’Ulysse. Les figures de l’histoire abandonnent les limites de leur propre temporalité pour se mettre à vivre dans le présent. Le temps ambivalent, « atopique », retrouve sa consistance dans l’espace – l’espace de la langue, l’espace de la ville d’où part le regard du poète. Et du coup il devient palpable. La poésie de Cavafis sent le passé en touchant ses figures, comme on touche les pierres des ruines.

Il faut lire Cavafis comme un work in progress, disait Séféris. Joseph Brodsky dans son essai Pendulum’s Song est du même avis. Il a créé une poésie proprement étonnante, par laquelle le lecteur, d’une page à l’autre, abandonne la haute mer de l’histoire pour se retrouver dans une chambre minable d’un hôtel bon marché, haut lieu d’une sensualité gravée dans la mémoire du poète comme y sont inscrites les anecdotes de la vie de Julien l’Apostat. S’il est poète historique, Cavafis est en même temps poète érotique, poète d’une sensualité qui a laissé des cicatrices sur le corps comme le passé a laissé ses ruines. Ses poèmes courts sont, sur le tombeau de la volupté, comme des épigrammes de cet hédonisme qu’il considérait, avec la langue, l’art et la philosophie sophistique, comme le plus grand acquis de l’hellénisme. « Mon corps, rappelle-toi non seulement combien tu fus aimé, / non seulement les lits où tu t’es allongé, / mais aussi ces désirs qui pour toi / brillaient ouvertement dans les yeux (5) »… Étonnant poète que celui qui n’a pas voulu masquer son homosexualité derrière des symboles qu’il savait si bien manier, malgré les inhibitions du milieu social et les mœurs orthodoxes de la communauté grecque d’Alexandrie au début du XXe siècle. Dans ses poèmes érotiques, les mots sont pris au sens littéral, sans perdre pourtant la perspective ouverte par le regard las et un peu ironique qui s’associe au chuchotement de la voix. Celui qui parle se sent vieilli, il n’aime plus son corps, il ose sentir la volupté à travers les mots qui l’évoquent. Dans ses poèmes historiques le passé devient du présent, dans ses poèmes érotiques le présent de sa vie est déjà du passé. Le temps, toujours, reste en suspens. C’est la géométrie de l’espace qui lui donne une forme, un volume, un corps. Vision grecque par excellence. Nous ne pouvons pas parler d’hellénisme, depuis Socrate et Platon, sans tracer les limites qui séparent l’en-deçà de l’au-delà d’un espace « politique » bien défini.

La tribune de Cavafis est la polis, cette ville qu’il a choisie, cette ville qui ne le quittera jamais. « Tu as dit : “J’irai par une autre terre, j’irai par une autre mer. / Il se trouvera bien une autre ville, meilleure que celle-ci. […]” / Tu ne trouveras pas d’autres lieux, tu ne trouveras pas d’autres mers. / La ville te suivra partout. Tu traîneras / dans les mêmes rues. Et tu vieilliras dans les mêmes quartiers (6). » Peut-on comprendre la poésie de Cavafis si on fait abstraction de l’atmosphère d’Alexandrie, de cette ambiance cosmopolite, de ce mélange des langues, des religions et des races, encombré par les traces d’un passé qui hante l’horizon ? Il était baptisé orthodoxe grec, il suivait la procession du vendredi saint tout en dialoguant avec les dieux de l’Olympe. Éclectique, il est conscient que le choix final sera fait par la langue et par l’espace de la ville qui n’exclut rien. Étonnant poète que celui qui fait la morale tout en respectant les règles de sa sensualité : « Et si tu ne peux pas mener la vie que tu veux, / essaie au moins de faire en sorte, autant / que possible : de ne pas la gâcher / dans trop de rapports mondains, / dans trop d’agitation et de discours (7). »

On aurait du mal à écrire une biographie de Cavafis. La seule qui existe, par l’Anglais Robert Liddell (8), consacre la plus grande partie de ses pages à ses poèmes. Les événements de sa vie n’ont qu’une valeur anecdotique. Pas de grand amour, pas de grande passion, pas de politique, rien de tout ce qui fait les délices des biographes. Il n’y a rien à révéler. C’est un monsieur élégant, fils d’une famille de commerçants aisés, employé à la Compagnie des eaux. Il ignore tous les grands bouleversements de son époque. La révolte antieuropéenne de 1882 qui a abouti à un bain de sang et au bombardement d’Alexandrie par la flotte anglaise, les guerres balkaniques, la Première Guerre mondiale et la « Catastrophe » de Smyrne en 1922 qui a marqué l’histoire de la Grèce au XXe siècle (9) – aucun de ces événements n’apparaît dans sa poésie. Il tourne le dos à l’actualité comme s’il voulait se libérer de ses servitudes pour la commenter en portant le masque des grands personnages du drame de l’histoire.

Et il reste un homme sans biographie. Séféris disait que, si on enlève sa poésie, il ne reste plus rien de Cavafis, cet « étonnant poète ».

 

Ce texte est tiré de Méditerranée, les porteurs de rêve, à paraître le 5 juin 2013 aux éditions Textuel, en collaboration avec le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Ouvrage réalisé sous la direction de Thierry Fabre et Catherine Portevin.

Vous avez dit « réchauffement climatique » ?

Entre 2000 et 2010, l’homme a ajouté autant de carbone dans l’atmosphère qu’il l’avait fait depuis 1750. Or, à la surprise générale, la température de surface de la planète n’en a pas été affectée. Par la voix même du patron du GIEC, l’organisme international public qui a le plus fait pour alerter les dirigeants de ce monde sur les dangers du réchauffement climatique, on constate une stabilisation de la température moyenne depuis dix-sept ans (1). Les spécialistes britanniques du Met Office (le service de météorologie nationale) estiment que la « pause » se poursuivra au moins jusqu’en 2017. Ce qui fera plus de vingt ans.

Les prévisions de la communauté scientifique étaient donc fausses. Pourquoi ? Dans un scrupuleux état des lieux, The Economist a recensé certains des principaux sujets d’incertitude qui ont pu faire dérailler les modèles. On connaît toujours mal l’effet des aérosols, par exemple. Ils ont tendance, globalement, à refroidir l’atmosphère, mais de combien ? L’estimation a été divisée par deux depuis 2007. L’impact des particules de suie, qui contribuent au réchauffement, est jugé deux fois plus fort aujourd’hui qu’on le pensait il y a peu. Ces deux révisions, qui devraient induire un surcroît de réchauffement, ajoutent à la perplexité des scientifiques. Ils peinent à évaluer l’effet de la vapeur d’eau, et surtout des nuages, facteur de la plus grande incertitude dans les modèles, estime le GIEC. On comprend mal, aussi, les mécanismes d’absorption du CO2 par les océans (dont la température de surface a cessé de monter). De plus, on ne sait pas évaluer l’impact relatif des variations naturelles du climat, celles qui ont régné sans partage jusqu’à la révolution industrielle. Dans un article scientifique récemment paru dans les prestigieux PNAS (2), des chercheurs concluent par exemple que « les effets de réchauffement dus à l’homme ont pu être surestimés d’un facteur deux pendant la seconde moitié du XXe siècle ».

En faisant tourner leurs modèles, divers scientifiques ont publié ces derniers temps des prévisions beaucoup moins catastrophistes que celles du GIEC. Si l’on prend comme étalon l’effet attendu sur la température d’un doublement du taux de CO2, les calculs du GIEC donnent actuellement une hausse de 3 °C. D’autres chercheurs prédisent à présent moitié moins.

Le problème de fond est double. Il y a d’abord la valeur scientifique de ces prévisions fondées sur des modèles. La découverte que la température moyenne n’a pas augmenté depuis dix-sept ans montre que cette valeur est faible. C’est parfaitement normal. Le climat de la Terre est un système d’une extrême complexité, sur lequel les scientifiques ont tendance à prétendre en savoir plus qu’ils ne savent. Pour dire les choses rapidement, ils ignorent le nombre des variables (on en identifie régulièrement de nouvelles) et ignorent comment les pondérer. Cela fait de jolies équations, mais bien éloignées du monde réel (3).

 

La mise en garde d’Eisenhower

Le second problème est plus préoccupant. C’est que les scientifiques ont tendance à croire à la validité de leurs modèles et à entraîner dans leur sillage médias et décideurs. Dwight Eisenhower est connu pour avoir mis en garde, en 1961, contre le complexe militaro-industriel – sur la question du climat, il faut avoir à l’esprit le pouvoir d’intoxication de l’industrie pétrolière. Mais, dans le même célèbre discours, le président mettait aussi en garde contre «  le risque, de force égale et opposée, que les politiques publiques deviennent elles-mêmes prisonnières d’une élite techno-scientifique ». Nous en sommes là. Le résultat est un système de croyances emboîtées au moins aussi complexe que le climat. Il est entretenu par l’idéologie écologiste – au sens où l’on parlait de l’idéologie socialiste et où l’on parle de l’idéologie néolibérale. Il est aussi entretenu par l’intérêt matériel des apparatchiks de l’administration, des ONG impliquées et des scientifiques eux-mêmes, qui se poussent du col pour avancer dans la carrière et obtenir des crédits.

Ancien analyste à la City, Rupert Darwall vient de consacrer un livre à ce qu’il appelle le « syndrome de dérangement du changement climatique ». Il tente de comprendre comment les fils se sont noués, depuis les années 1970 où la communauté scientifique alertait au contraire sur le risque d’un refroidissement. Il fait à juste titre de 1988 l’année charnière, date où le climatologue James Hansen fit une célèbre déclaration au Congrès (dans une salle où la climatisation avait été sabotée), date aussi où fut créé le GIEC, date enfin, on l’a oublié aujourd’hui, où Margaret Thatcher, premier « homme » d’État à s’être laissé convaincre, dénonça solennellement le changement climatique devant la Royal Society (elle changera d’avis après son départ du gouvernement). Quatre ans plus tard, au sommet de Rio, l’alliance entre science et politique était officiellement scellée, un succès en partie dû au talent de deux activistes de premier ordre, l’économiste Barbara Ward et Maurice Strong, ancien hiérarque de l’ONU. Le flambeau fut repris par le vice-président Al Gore et bien d’autres, dans tous les pays riches… Mais non en Chine, en Inde et dans de nombreux pays du Sud, qui font non sans quelque raison de la croissance économique leur priorité absolue. À lire ou à traduire d’urgence.

 

Superwoman, mode d’emploi

Paru en mars dernier aux États-Unis, l’ouvrage de Sheryl Sandberg, mère de famille comblée et directrice d’exploitation de Facebook, numéro deux dans l’organigramme de l’entreprise et cinquième au palmarès Forbes des 100 femmes les plus influentes du monde, passionne l’Amérique. Vendu à des centaines de milliers d’exemplaires en quelques semaines, le livre a été traduit dans la plupart des pays européens, dont la France, dès le mois de mai. Sandberg y encourage les femmes à aller de l’avant, soutenant que, oui !, il est possible de concilier une carrière de haut niveau avec une vie de famille réussie.

Érigée en nouvelle championne du féminisme par les uns, cette superwoman est vertement critiquée par les autres : parce qu’elle sous-estime les facteurs sociaux, elle se livre selon eux à une analyse par trop « psychologisante » des causes du « plafond de verre » auquel se heurte encore la carrière des femmes. (Lire aussi « La rupture du contrat », p. 25.) Elles manqueraient, en somme, d’ambition, de confiance en elles, négocieraient moins âprement que les hommes leurs salaires, prendraient moins facilement la parole en réunion et souffriraient du « syndrome de l’imposteur » – cette angoisse de n’être pas à la hauteur.

« Sa vision correspond à ce que les grandes entreprises veulent entendre », estime dans le New York Times Anne-Marie Slaughter, professeur de science politique à Princeton, qui avait elle-même lancé un pavé dans la mare en 2011 en démissionnant de son poste de directrice du Centre de prospective du département d’État, arguant du fait qu’il était impossible de concilier une telle responsabilité avec les besoins de ses deux garçons adolescents. « Pour celles qui ont réussi, comme pour les hommes avec lesquels elles travaillent, il est bien plus confortable de croire qu’il leur suffit d’inviter les jeunes femmes à leur ressembler davantage, à penser différemment et à négocier plus âprement, que de modifier le fonctionnement des entreprises », poursuit Slaughter. Mais « la gent féminine serait sans doute plus encline à foncer si on leur permettait de concilier plus facilement travail et vie personnelle : en leur offrant la possibilité de lever le pied un moment sans que cela “casse” leur carrière sur le long terme ; ou de faire en partie leur travail sur leur temps personnel plutôt que dans le cadre d’horaires rigides ».

Dans En avant toutes !, Sandberg elle-même rappelle qu’aux États-Unis le congé maternité existe dans cinq États seulement et que 50 % des salariées ne peuvent pas s’arrêter quand leur enfant est malade.

Neruda, l’homme de Prague

À première vue, le quartier de Mala Strana (« le petit côté ») est un enchevêtrement idyllique de ruelles pittoresques, niché entre la Vltava et le château de Prague. Mais pour Jan Neruda, poète tchèque du XIXe siècle, qui y vécut trente-cinq ans, l’image est trompeuse. En témoignent ses célèbres Contes de Mala Strana, toujours très lus, au point que la dernière édition s’est hissée parmi les meilleures ventes à Prague.

« La désillusion est le thème clé du recueil », note le site d'une radio tchèque. Dans chacun des douze contes, le narrateur décrit avec acuité et dérision un (ou plusieurs) habitant du quartier, parfait représentant de la petite bourgeoisie pragoise : hypocrite, mesquin, jaloux, simplement renfrogné, ou carrément mal- intentionné, comme cette harpie qui fera mourir de faim un homme, ou cette autre mégère qui court les funérailles de n’importe quel inconnu pour salir sa réputation. Aussi talentueux conteur que satiriste acerbe, le poète tchèque fut celui qui inspira son nom de plume à l’écrivain chilien Pablo Neruda.

Les meilleures ventes d’essais au Brésil : Cinquante nuances de succès

1 Uma prova do céu (La Preuve du paradis), de Dr Eben Alexander III, Sextante

2 Subliminar (Qui détient la clé de l’Univers ? Science et spiritualité), de Leonard Mlodinow, Zahar

3 Nada a perder (« Rien à perdre »), d’Edir Macedo, Planeta

4 Não se desespere ! (« Ne désespérez pas ! »), de Mario Sergio Cortella, Editora Vozes

5 O livro da filosofia (« Le livre de la philosophie »), Collectif, Globo livros

6 O livro da psicologia (« Le livre de la psychologie »), Collectif, Globo livros

7 Lincoln, de Doris Kearns Goodwin, Record

8 O homem que não queria ser papa (« L’homme qui ne voulait pas être pape »), d’Andreas Englisch, Universo dos Livros

9 Giane (« Giane »), de Guilherme Fiuza, Primeira Pessoa

10 A outra historia do mensalão (« L’autre histoire du mensalão »), de Paulo Moreira Leite, Geração Editorial

Publishnews, 30 mars 2013.

Que se passe-t-il dans le cerveau quand nous perdons conscience ? La question semble tarauder les Brésiliens, qui se sont précipités sur les essais que deux scientifiques américains consacrent au sujet. Eben Alexander, neurochirurgien, raconte l’étrange odyssée qu’a connue son esprit pendant sept jours de coma. Le pouvoir de l’inconscient est également au centre du livre de Leonard Mlodinow, pour qui « l’inconscient influence de façon imperceptible nombre de nos décisions perçues comme rationnelles », résume l’hebdomadaire Época.

En plein cœur de l’année scolaire – la rentrée des classes a lieu fin février au Brésil –, les anthologies de psychologie et de philosophie connaissent un grand succès, comme en témoignent les ventes de la collection O Globo. Mais c’est moins au programme d’histoire qu’à la sortie en salles du film de Steven Spielberg Lincoln que l’œuvre de Doris Kearns Goodwin doit sa fortune. Pourtant, « l’édition brésilienne est une version passablement tronquée de l’ouvrage original », regrette Mauricio Santoro sur le site Amálgama, l’un des meilleurs blogs littéraires du pays. Sans index, sans source et sans carte, « elle ne pourra que frustrer ceux qui l’ont achetée ».

Une autre biographie, brésilienne cette fois, a également attiré les lecteurs : celle d’Edir Macedo, le fondateur de l’Église universelle du Royaume de Dieu – l’une des églises évangéliques les plus importantes du pays. Le succès est tel qu’on pourrait bien rebaptiser l’ouvrage « Cinquante nuances de foi », ironise Mônica Bergamo dans la Folha de São Paulo, en expliquant que l’Église se vante partout de mieux vendre que la Britannique E. L. James avec son bestseller érotique mondial.

 

Bien moins commune est l’irruption de la politique parmi les meilleures ventes : le succès du livre de Paulo Moreira Leite sur le Mensalão, une affaire de corruption qui impliquerait des proches de Lula, est un camouflet pour la grande presse, qui ne lui a accordé que très peu d’attention. « Mais le buzz sur les réseaux sociaux a fait de l’ouvrage un bestseller », lit-on sur l’un des principaux blogs politiques du pays, Conversa Afiada. La performance rappelle à quel point, au Brésil, la traditionnelle critique de presse a perdu de l’influence au profit d’Internet.

Journaliste française installée à Rio, Lamia Oualalou est rédactrice en chef de la revue Samuel, un bimestriel qui traduit, en portugais, les meilleurs articles de la presse internationale.

Le vieux poète et la mort

« Mon /existence ou / mon inexistence. / C’est / indifférent. Tout est incompréhensible. » Pour Antonio Gamoneda, l’une des plus grandes voix de la poésie contemporaine, espagnole et mondiale, entre l’inexistence et l’inexistence se tient, comme un lapsus, le temps de la vie.

Dans son dernier recueil de poèmes Canción errónea, qui s’est rapidement et durablement hissé parmi les meilleures ventes du genre en Espagne, le prix Cervantes 2006 – la plus haute distinction des lettres hispanophones – dit « la fugacité de tout », s’interroge sur « la présence et l’absence, la mémoire et l’oubli, qui vont toujours de pair, et décrit aussi bien la vie que la sentence de mort qui pèse sur chaque chose en ce monde », écrit Túa Blesa, professeur de littérature et grand spécialiste de la poésie ibérique, dans le supplément littéraire d’El Mundo. « Il n’y a pas de réponse au pourquoi de la vie et, parce qu’il n’y a pas de réponse à cette question, il n’y en a pour aucune autre », poursuit le critique. Les poèmes de Gamoneda sont sa réponse, qui dit l’impossibilité même de répondre.

Le couvent de toutes les extases

« Obéissance », même en italien ce mot est laid : « obbedienza ». Qui n’obéit pas, qui agit suivant sa volonté ou sa conscience, commet un péché. L’ordre est tout ce qui compte – surtout lorsqu’il vient du Ciel. Mais si un démon s’y est insinué, ou une démone ?

À l’heure décisive, Maria Luisa dut se montrer obéissante. Un ordre de Dieu, lui avait-on dit. La jeune fille, alors âgée de 13 ans, se tenait devant une femme nue qui aurait pu être sa grand-mère : l’abbesse, la maîtresse du couvent. Elle était allongée sur son lit et une autre femme, la prieure, chuchotait à Maria Luisa comment elle devait s’y prendre pour toucher les parties intimes de l’abbesse. L’enfant dut ensuite se signer avec ses doigts humides. Sur le front, sur les lèvres.

Dès lors, Maria Luisa n’eut plus rien d’innocent, de saint, en elle.

Les actes du procès qui lui fut intenté des années plus tard, contenant notamment ses aveux, sommeillaient à Rome, dans les archives de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui veille au respect du dogme de l’Église catholique. L’historien Hubert Wolf se doutait que les documents relatifs à cette affaire, connue surtout par ouï-dire, devaient encore exister. Mais il est tombé sur ces textes par le plus grand des hasards, classés de manière incongrue. On avait peut-être voulu les cacher, estime Wolf, qui s’est empressé de les éplucher. Dans « Les nonnes de Sant’Ambrogio », le livre qu’il en a tiré, l’historien révèle un scandale qui éclata il y a un siècle et demi dans un couvent situé à un jet de pierre à peine du Vatican.

Au centre de cette incroyable histoire, Maria Luisa donc. Elle fut d’abord victime, elle devint ensuite criminelle. Menteuse, tentatrice, despote, empoisonneuse, meurtrière – tout cela sous couvert de se conformer à ce que lui dictait le Ciel. Mais ce scandale ne fut pas seulement un scandale de couvent, il fut un scandale d’Église. Car l’affaire impliqua jusqu’au pape.

La sœur Maria Luisa avait un complice : Joseph Kleutgen – directeur de conscience, confesseur, jésuite, théologien. Mais également : débauché, traître aux secrets de la confession, complice d’une tentative de meurtre, hérétique. Né en 1811 à Dortmund, Kleutgen n’était pas n’importe quel théologien, c’était l’intellectuel phare du pape. C’est sur lui que Pie IX s’appuya lorsqu’il eut besoin d’une justification théorique pour faire de l’obéissance l’un des principes de l’Église. Et c’est en grande partie de sa plume qu’est sorti le dogme de l’infaillibilité pontificale, décrétée en 1870.

Ce que Maria Luisa avait vécu avec son abbesse resta gravé dans sa mémoire et la pervertit. Aucun portrait d’elle ne nous est parvenu, mais, à en croire ses contemporains, la jeune nonne était dotée d’une aura extraordinaire, d’une beauté exceptionnelle, d’intelligence aussi. Suffisamment d’intelligence, du moins, pour apprendre beaucoup des jeux dans la chambre de l’abbesse. Le cunnilingus y était présenté comme un ordre de Dieu : dans son extase, l’abbesse sécrétait une « sainte liqueur » dont Dieu faisait « don » à l’enfant. C’est à la puberté seulement, quand elle comprit enfin les leçons sexuelles des livres qui circulaient dans le couvent, que Maria Luisa reconnut les liens entre ravissement et excitation, transe et orgasme. Elle fit croire aux autres nonnes qu’elle avait des visions, des inspirations de l’au-delà. Par ce moyen, elle obtint tout ce qu’elle désirait.

Lorsqu’en 1854, à 22 ans seulement, elle voulut devenir maîtresse des novices, elle devint maîtresse des novices. Lorsque, trois ans plus tard, elle voulut devenir suppléante de l’abbesse, elle devint suppléante de l’abbesse. Lorsqu’elle voulut être dispensée des heures de prière, elle fut dispensée des heures de prière. Lorsqu’elle voulut des bijoux hors de prix, elle eut des bijoux hors de prix. Lorsqu’elle voulut de l’argent, elle prit de l’argent. Lorsqu’elle voulut avoir des rapports sexuels avec des novices, elle eut des rapports sexuels avec des novices. Lorsque, la nuit, elle voulait un homme dans sa cellule, elle l’avait.

Trente-six nonnes vivaient dans le couvent. Elles obéissaient à Maria Luisa en tout, la considérant comme une sainte, comme un médium élu de Dieu, qui entendait des voix de l’au-delà et transmettait les volontés du Seigneur lui-même, ou de la mère de Dieu – pour le bien du monastère et de l’Église catholique, et pour le salut des âmes. Contrairement à d’autres illuminées de son époque, Maria Luisa ne portait pas les stigmates du Christ, mais elle savait rendre ses transes très vraisemblables. Comme celles de l’abbesse, c’étaient des transes avant lesquelles elle avait dû se déshabiller, pour qu’on pût pratiquer sur elle des consécrations lesbiennes. Ces leçons lui venaient de l’abbesse, qui les avait elle-même apprises lorsqu’elle était encore une jeune fille.

La violence morale et sexuelle avait une longue tradition dans cet ordre – son système, véritablement totalitaire, était fondé sur l’abandon obligatoire de toute intimité. Sur une obéissance impliquant le renoncement à toute pudeur. (1)

Aux yeux de Joseph Kleutgen, ce lieu représentait un monde idéal. Il vouait aux gémonies les Lumières, les « folies de la liberté », l’ambition de penser par soi-même, Kant, les Français, le chaos. Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites, avait réactualisé le concept d’obéissance de cadavre (« Obedientia… ac si cadaver ») et le très ignacien Kleutgen y voyait le meilleur modèle pour l’Église. Afin de lui donner un fondement théorique, il remonta jusqu’à saint Thomas d’Aquin. À ses yeux, même dans le domaine du savoir, « la liberté véritable naît de l’obéissance ». Ses biographes ont présenté Kleutgen comme l’inspirateur du néothomisme parce qu’il l’a imposé comme l’unique théologie du catholicisme (2). Mais, de ses agissements dans le couvent de Sant’Ambrogio, pas un mot. Sans doute parce qu’ils n’en avaient jamais entendu parler. Pie IX avait exigé la discrétion. L’affaire fut étouffée.

Kleutgen prit ses fonctions de directeur de conscience et de confesseur en 1856, sous un pseudonyme : Joseph Peters. Il l’avait choisi à la suite des persécutions subies, pendant ses études en Allemagne, en raison de ses activités politiques. Maria Luisa ne le connaissait que sous ce nom. Précisément à la même époque, Kleut-gen met au point ce qui deviendra le magistère de l’Église catholique (3). Jusqu’au pontificat de Pie IX, rien de tel n’existait. Il est le premier à définir ce préliminaire au dogme de l’infaillibilité pontificale. Aujourd’hui encore, ces conceptions restent admises : les ecclésiastiques ultramontains (4) ne cessent de s’y référer quand ils veulent s’opposer aux réformes.

Spirituellement, cet homme menait une double vie. Le théologien, conseiller des cardinaux et du pape, considérait que les règles de l’Église n’étaient jamais assez sévères. Le directeur de conscience les violait allègrement. Les comptes rendus de l’enquête dont il fut l’objet contiennent des preuves accablantes de ses crimes. Kleutgen commença pourtant par tout nier en bloc.

L’Inquisition intervint à la suite de la plainte d’une riche aristocrate allemande. Katharina von Hohenzollern-Sigmaringen était entrée au couvent de Sant’Ambrogio en mars 1858, à l’âge de 41 ans. Au début, elle se sentit à l’aise parmi ces nonnes qui savaient toutes lire et écrire.

Mais Katharina se rendit compte peu à peu que quelque chose clochait. Maria Luisa se laissait vénérer comme une sainte. Cela éveilla la suspicion de cette aristocrate cultivée. Et lorsqu’elle fut témoin d’un rapport sexuel avec un homme louche qui faisait semblant d’être possédé par le diable, elle demanda des explications à la maîtresse des novices. C’était enfreindre le devoir d’obéissance. L’Allemande était trop influente et trop bien née pour qu’on pût la chasser. Mais elle pouvait tout révéler. Maria Luisa se résolut donc à l’empoisonner – elle avait déjà réglé des problèmes similaires de cette façon. Hélas, Katharina von Hohenzollern survécut par miracle, sauvée par son obésité hors norme. Un éléphant aurait succombé à une telle dose d’opium, écrit Wolf. L’Allemande parvint à s’enfuir.

Le rapport qu’elle fit sur les événements contenait plusieurs accusations : la tentative de meurtre, les déviances sexuelles, la fausse sainteté, et la pratique d’un culte interdit. Le tribunal du Saint-Office (comme la Congrégation pour la doctrine de la foi s’appelait encore à l’époque), après une enquête préliminaire, laissa le pape Pie IX décider de la suite. Celui-ci ordonna que l’investigation fût menée, mais uniquement pour ce qui concernait les accusations de fausse sainteté et de pratique d’un culte interdit. Il ne voulut pas admettre la tentative de meurtre, ni entendre parler de violences sexuelles.

Avant de mettre en place la commission d’enquête, le pape mit deux de ses cardinaux à l’abri. L’un, en tant que vicaire de Rome, était le chef spirituel du couvent et n’avait, étrangement, jamais entendu parler de ce qui s’y passait. L’autre, Karl August von Reisach, un Bavarois enclin aux extravagances superstitieuses, connaissait bien Sant’Ambrogio et n’avait rien fait pour mettre fin aux dérives – bien au contraire. Le pape s’assura que ces deux éminences ne pourraient être inquiétées : l’une fut chargée de mener l’enquête et l’autre intégra la commission des juges. On pouvait désormais compter sur leur obéissance inconditionnelle.

Un dominicain du nom de Vincenzo Leone Sallua mena les interrogatoires. Les déclarations de l’ensemble des nonnes entendues, qui furent retranscrites mot à mot, étaient accablantes aussi bien pour Maria Luisa que pour Joseph Kleut-gen. Notamment parce qu’elles concordaient sur des détails essentiels. Sallua commença par les questionner sur le culte interdit. Cette hérésie, pratiquée à Sant’Ambrogio, remontait aux toutes premières décennies du XIXe siècle, dès la création de l’ordre par une femme qui divisa le Vatican : Agnese Firrao. Certains ecclésiastiques crurent en ses visions – la considérèrent comme une sainte et la vénérèrent comme telle. Le pape Léon XII par exemple. Mais d’autres la percèrent à jour. Le Saint-Office interdit le culte dont elle était l’objet en 1816 et l’exila dans un autre couvent. Mais les religieuses lui restèrent dévouées et les lettres qu’elle leur envoyait continuèrent de régenter leur vie.

L’enquête contre Maria Luisa et ses complices fit resurgir toutes ces vieilles histoires. Dans la généalogie des supérieures de l’ordre, Agnese Firrao fut la première mystificatrice, celle qui inventa les rituels démoniaques d’une pseudo-religion reposant sur la croyance en sa propre sainteté. Le fait qu’elle fût tombée enceinte par deux fois ? L’œuvre du diable qui avait abusé de la pauvre servante du Christ ! Les fœtus furent retirés à l’hôpital pour aller rejoindre le Saint-Esprit. Le fait qu’elle ait ordonné à des subalternes de la satisfaire sexuellement ? Mais c’était la volonté de Dieu ! Le fait qu’elle ait introduit une « bénédiction extraordinaire », le baiser sur la bouche avec le confesseur ? Un ordre de Dieu ! On avait foi en Agnese Firrao : n’accomplissait-elle pas des miracles et ne menait-elle pas ostensiblement une vie d’ascèse ? Pour racheter les péchés du monde, elle portait un masque de fer muni de cinquante-quatre aiguilles acérées, et elle coinçait sa langue sous une lourde pierre des minutes entières afin qu’aucun blasphème ne lui vint aux lèvres. Du grand spectacle.

Autrement dit, les aventures lesbiennes entre religieuses et les relations intimes avec les confesseurs étaient monnaie courante dans cet ordre depuis sa fondation. Et lorsque Maria Luisa y fut initiée, on en était déjà à la troisième génération – l’abbesse de son initiation avait eu, dans sa jeunesse, des rapports sexuels avec un prêtre et Agnese Firrao en personne.

Dans la description qu’il fait de ce système fondé sur l’obéissance plutôt que la conscience, Hubert Wolf n’épargne aucun détail à ses lecteurs. Il examine avec une méticulosité savante les sources et les déclarations de tous les protagonistes, ainsi que le rôle des inquisiteurs. Bien qu’il s’agisse d’un travail universitaire et d’une analyse approfondie de ces événements, le récit est mené avec grand talent. Wolf sait ménager des effets de surprise dignes d’un auteur de polars.

Même si elle rappelle Le Nom de la rose d’Umberto Eco, cette histoire du professeur Wolf, qui est aussi prêtre, n’est en rien une fiction. Exemple de retournement spectaculaire : p. 330, le confesseur Peters paraît devant les inquisiteurs, et là – surprise – il révèle s’appeler en réalité Joseph Kleut-gen. Soudain, le livre acquiert une dimension historique.

Kleutgen se défend. Quand on lui reproche d’avoir soutenu la fausse sainteté de Maria Luisa, il admet avoir fait preuve de crédulité. Un intellectuel de cet acabit, prêter foi à ces inepties ? Croire une jeune nonne qui prétend que le diable aurait pris possession de son corps pour commettre ses méfaits ? Kleutgen resta sur sa position. Mais les autres accusations, même lui, le dialecticien chevronné, l’habile sophiste, ne put les réfuter. Oui, il savait qu’on allait tenter d’assassiner Katharina von Hohenzollern. Oui, il avait violé le secret de la confession – mais uniquement sous l’injonction de la Mère de Dieu. Oui, il avait passé des nuits dans le lit de Maria Luisa. Oui, il avait eu une liaison avec une Romaine qui venait se confesser chez lui – il soutenait, toutefois, que Dieu lui avait explicitement ordonné de prendre soin de ces âmes ainsi, et qu’il n’avait ressenti aucun désir, et même aucun plaisir.

Kleutgen ne pouvait pas affirmer autre chose. Après tout, ce théologien majeur du pape défendait la thèse selon laquelle, entre la pensée et les actes, il ne devait pas y avoir de contradiction !

Les deux cardinaux indirectement impliqués dans l’affaire s’en tirèrent sans dommage. Mieux : devenus des représentants du magistère de l’Église, ils purent influer sur le jugement. Devant un tribunal ordinaire, Maria Luisa, qui avait avoué trois meurtres et une tentative d’assassinat, aurait encouru la peine de mort. Le Saint-Office la condamna à la réclusion dans un couvent et au silence. De là, elle atterrit dans un asile de fous, puis dans la rue, où l’on perd sa trace.

L’emprisonnement de l’hérétique Joseph Kleutgen dans une sorte d’établissement thermal des environs de Rome fut réduit à un an et demi par le pape. Après quoi il fut rappelé à la Curie. Où il écrivit l’histoire.

 

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 17 février 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

 

Le blues des jeunes ruraux

Aujourd’hui considéré comme l’un des auteurs les plus influents de sa génération, Xu Duoyu, 29 ans, a pourtant essuyé de multiples refus de la part des éditeurs chinois, qui ne croyaient pas au potentiel de son roman Yuan Fang (« Loin de chez soi »). Après sept années de travail, et pas moins de six réécritures, l’ouvrage est finalement paru à l’automne dernier. Plus de 300 000 exemplaires en ont déjà été vendus. Depuis décembre 2012, le livre figure même parmi les meilleures ventes du site d’achat en ligne Dangdang.

C’est à Jinzhai, d’où l’auteur est originaire – une petite bourgade d’une campagne déshéritée devenue l’un des plus célèbres villages révolutionnaires –, que se déroule l’intrigue, dans les années 1940, un peu avant la fondation de la République populaire de Chine. Élevé par des parents illettrés et des grands-parents ayant servi dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, Xu Duoyu a commencé à prendre la plume à 15 ans pour retranscrire les récits de sa famille. « Une démarche qu’il avoue être un peu étrange, lui qui n’a pas vécu personnellement ces événements. Toutefois, ce qu’il écrit ne prétend pas être autre chose que sa vision des faits », lit-on dans le China Daily. Yuan Fang est son septième livre, mais le succès, lui, ne fait que commencer.

Le roman suit le parcours de plusieurs jeunes gens qui quittent le foyer familial, avec chacun une raison propre. Mais lorsque l’heure vient de rentrer, trop de choses ont changé, et le retour se révèle impossible. Tous les personnages de Yuan Fang semblent victimes d’un destin qu’ils ne maîtrisent pas. Pour le journaliste Li Meng, qui rend compte de l’ouvrage sur le site de la radio nationale chinoise, ce récit des années 1940 fonctionne en réalité comme un portrait de la Chine contemporaine : « Il rend compte de ce que vivent à l’heure actuelle les jeunes gens des campagnes, qui refusent une vie rustique et des amours fades, et ne rêvent que de partir. Avant de réaliser, bien trop tard, la distance parcourue, le fossé creusé entre les générations et la vanité de leur fuite. » « Écrit d’une plume aiguisée, poursuit l’article, Yuan Fang met en lumière les espérances et les angoisses de toute une génération, et réussit à plonger les lecteurs dans les turbulences de notre époque en pleine mutation. »

Reste que, si l’ouvrage est encensé dans la presse, les articles consacrés à Yuan Fang saluent également la personnalité d’un auteur qui non seulement témoigne de ce qu’il voit dans la société chinoise, mais sait encore agir pour les siens. En 2009, Xu Duoyu avait fait don de 50 000 yuans pour construire une école et améliorer le niveau d’instruction dans sa province de l’Anhui. L’an dernier, il a ouvert avec son ami le poète Han Qincheng une nouvelle librairie à Hefei, au nom évocateur : le « Kafka Independent Bookstore ».