« Obéissance », même en italien ce mot est laid : « obbedienza ». Qui n’obéit pas, qui agit suivant sa volonté ou sa conscience, commet un péché. L’ordre est tout ce qui compte – surtout lorsqu’il vient du Ciel. Mais si un démon s’y est insinué, ou une démone ?
À l’heure décisive, Maria Luisa dut se montrer obéissante. Un ordre de Dieu, lui avait-on dit. La jeune fille, alors âgée de 13 ans, se tenait devant une femme nue qui aurait pu être sa grand-mère : l’abbesse, la maîtresse du couvent. Elle était allongée sur son lit et une autre femme, la prieure, chuchotait à Maria Luisa comment elle devait s’y prendre pour toucher les parties intimes de l’abbesse. L’enfant dut ensuite se signer avec ses doigts humides. Sur le front, sur les lèvres.
Dès lors, Maria Luisa n’eut plus rien d’innocent, de saint, en elle.
Les actes du procès qui lui fut intenté des années plus tard, contenant notamment ses aveux, sommeillaient à Rome, dans les archives de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui veille au respect du dogme de l’Église catholique. L’historien Hubert Wolf se doutait que les documents relatifs à cette affaire, connue surtout par ouï-dire, devaient encore exister. Mais il est tombé sur ces textes par le plus grand des hasards, classés de manière incongrue. On avait peut-être voulu les cacher, estime Wolf, qui s’est empressé de les éplucher. Dans « Les nonnes de Sant’Ambrogio », le livre qu’il en a tiré, l’historien révèle un scandale qui éclata il y a un siècle et demi dans un couvent situé à un jet de pierre à peine du Vatican.
Au centre de cette incroyable histoire, Maria Luisa donc. Elle fut d’abord victime, elle devint ensuite criminelle. Menteuse, tentatrice, despote, empoisonneuse, meurtrière – tout cela sous couvert de se conformer à ce que lui dictait le Ciel. Mais ce scandale ne fut pas seulement un scandale de couvent, il fut un scandale d’Église. Car l’affaire impliqua jusqu’au pape.
La sœur Maria Luisa avait un complice : Joseph Kleutgen – directeur de conscience, confesseur, jésuite, théologien. Mais également : débauché, traître aux secrets de la confession, complice d’une tentative de meurtre, hérétique. Né en 1811 à Dortmund, Kleutgen n’était pas n’importe quel théologien, c’était l’intellectuel phare du pape. C’est sur lui que Pie IX s’appuya lorsqu’il eut besoin d’une justification théorique pour faire de l’obéissance l’un des principes de l’Église. Et c’est en grande partie de sa plume qu’est sorti le dogme de l’infaillibilité pontificale, décrétée en 1870.
Ce que Maria Luisa avait vécu avec son abbesse resta gravé dans sa mémoire et la pervertit. Aucun portrait d’elle ne nous est parvenu, mais, à en croire ses contemporains, la jeune nonne était dotée d’une aura extraordinaire, d’une beauté exceptionnelle, d’intelligence aussi. Suffisamment d’intelligence, du moins, pour apprendre beaucoup des jeux dans la chambre de l’abbesse. Le cunnilingus y était présenté comme un ordre de Dieu : dans son extase, l’abbesse sécrétait une « sainte liqueur » dont Dieu faisait « don » à l’enfant. C’est à la puberté seulement, quand elle comprit enfin les leçons sexuelles des livres qui circulaient dans le couvent, que Maria Luisa reconnut les liens entre ravissement et excitation, transe et orgasme. Elle fit croire aux autres nonnes qu’elle avait des visions, des inspirations de l’au-delà. Par ce moyen, elle obtint tout ce qu’elle désirait.
Lorsqu’en 1854, à 22 ans seulement, elle voulut devenir maîtresse des novices, elle devint maîtresse des novices. Lorsque, trois ans plus tard, elle voulut devenir suppléante de l’abbesse, elle devint suppléante de l’abbesse. Lorsqu’elle voulut être dispensée des heures de prière, elle fut dispensée des heures de prière. Lorsqu’elle voulut des bijoux hors de prix, elle eut des bijoux hors de prix. Lorsqu’elle voulut de l’argent, elle prit de l’argent. Lorsqu’elle voulut avoir des rapports sexuels avec des novices, elle eut des rapports sexuels avec des novices. Lorsque, la nuit, elle voulait un homme dans sa cellule, elle l’avait.
Trente-six nonnes vivaient dans le couvent. Elles obéissaient à Maria Luisa en tout, la considérant comme une sainte, comme un médium élu de Dieu, qui entendait des voix de l’au-delà et transmettait les volontés du Seigneur lui-même, ou de la mère de Dieu – pour le bien du monastère et de l’Église catholique, et pour le salut des âmes. Contrairement à d’autres illuminées de son époque, Maria Luisa ne portait pas les stigmates du Christ, mais elle savait rendre ses transes très vraisemblables. Comme celles de l’abbesse, c’étaient des transes avant lesquelles elle avait dû se déshabiller, pour qu’on pût pratiquer sur elle des consécrations lesbiennes. Ces leçons lui venaient de l’abbesse, qui les avait elle-même apprises lorsqu’elle était encore une jeune fille.
La violence morale et sexuelle avait une longue tradition dans cet ordre – son système, véritablement totalitaire, était fondé sur l’abandon obligatoire de toute intimité. Sur une obéissance impliquant le renoncement à toute pudeur. (1)
Aux yeux de Joseph Kleutgen, ce lieu représentait un monde idéal. Il vouait aux gémonies les Lumières, les « folies de la liberté », l’ambition de penser par soi-même, Kant, les Français, le chaos. Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites, avait réactualisé le concept d’obéissance de cadavre (« Obedientia… ac si cadaver ») et le très ignacien Kleutgen y voyait le meilleur modèle pour l’Église. Afin de lui donner un fondement théorique, il remonta jusqu’à saint Thomas d’Aquin. À ses yeux, même dans le domaine du savoir, « la liberté véritable naît de l’obéissance ». Ses biographes ont présenté Kleutgen comme l’inspirateur du néothomisme parce qu’il l’a imposé comme l’unique théologie du catholicisme (2). Mais, de ses agissements dans le couvent de Sant’Ambrogio, pas un mot. Sans doute parce qu’ils n’en avaient jamais entendu parler. Pie IX avait exigé la discrétion. L’affaire fut étouffée.
Kleutgen prit ses fonctions de directeur de conscience et de confesseur en 1856, sous un pseudonyme : Joseph Peters. Il l’avait choisi à la suite des persécutions subies, pendant ses études en Allemagne, en raison de ses activités politiques. Maria Luisa ne le connaissait que sous ce nom. Précisément à la même époque, Kleut-gen met au point ce qui deviendra le magistère de l’Église catholique (3). Jusqu’au pontificat de Pie IX, rien de tel n’existait. Il est le premier à définir ce préliminaire au dogme de l’infaillibilité pontificale. Aujourd’hui encore, ces conceptions restent admises : les ecclésiastiques ultramontains (4) ne cessent de s’y référer quand ils veulent s’opposer aux réformes.
Spirituellement, cet homme menait une double vie. Le théologien, conseiller des cardinaux et du pape, considérait que les règles de l’Église n’étaient jamais assez sévères. Le directeur de conscience les violait allègrement. Les comptes rendus de l’enquête dont il fut l’objet contiennent des preuves accablantes de ses crimes. Kleutgen commença pourtant par tout nier en bloc.
L’Inquisition intervint à la suite de la plainte d’une riche aristocrate allemande. Katharina von Hohenzollern-Sigmaringen était entrée au couvent de Sant’Ambrogio en mars 1858, à l’âge de 41 ans. Au début, elle se sentit à l’aise parmi ces nonnes qui savaient toutes lire et écrire.
Mais Katharina se rendit compte peu à peu que quelque chose clochait. Maria Luisa se laissait vénérer comme une sainte. Cela éveilla la suspicion de cette aristocrate cultivée. Et lorsqu’elle fut témoin d’un rapport sexuel avec un homme louche qui faisait semblant d’être possédé par le diable, elle demanda des explications à la maîtresse des novices. C’était enfreindre le devoir d’obéissance. L’Allemande était trop influente et trop bien née pour qu’on pût la chasser. Mais elle pouvait tout révéler. Maria Luisa se résolut donc à l’empoisonner – elle avait déjà réglé des problèmes similaires de cette façon. Hélas, Katharina von Hohenzollern survécut par miracle, sauvée par son obésité hors norme. Un éléphant aurait succombé à une telle dose d’opium, écrit Wolf. L’Allemande parvint à s’enfuir.
Le rapport qu’elle fit sur les événements contenait plusieurs accusations : la tentative de meurtre, les déviances sexuelles, la fausse sainteté, et la pratique d’un culte interdit. Le tribunal du Saint-Office (comme la Congrégation pour la doctrine de la foi s’appelait encore à l’époque), après une enquête préliminaire, laissa le pape Pie IX décider de la suite. Celui-ci ordonna que l’investigation fût menée, mais uniquement pour ce qui concernait les accusations de fausse sainteté et de pratique d’un culte interdit. Il ne voulut pas admettre la tentative de meurtre, ni entendre parler de violences sexuelles.
Avant de mettre en place la commission d’enquête, le pape mit deux de ses cardinaux à l’abri. L’un, en tant que vicaire de Rome, était le chef spirituel du couvent et n’avait, étrangement, jamais entendu parler de ce qui s’y passait. L’autre, Karl August von Reisach, un Bavarois enclin aux extravagances superstitieuses, connaissait bien Sant’Ambrogio et n’avait rien fait pour mettre fin aux dérives – bien au contraire. Le pape s’assura que ces deux éminences ne pourraient être inquiétées : l’une fut chargée de mener l’enquête et l’autre intégra la commission des juges. On pouvait désormais compter sur leur obéissance inconditionnelle.
Un dominicain du nom de Vincenzo Leone Sallua mena les interrogatoires. Les déclarations de l’ensemble des nonnes entendues, qui furent retranscrites mot à mot, étaient accablantes aussi bien pour Maria Luisa que pour Joseph Kleut-gen. Notamment parce qu’elles concordaient sur des détails essentiels. Sallua commença par les questionner sur le culte interdit. Cette hérésie, pratiquée à Sant’Ambrogio, remontait aux toutes premières décennies du XIXe siècle, dès la création de l’ordre par une femme qui divisa le Vatican : Agnese Firrao. Certains ecclésiastiques crurent en ses visions – la considérèrent comme une sainte et la vénérèrent comme telle. Le pape Léon XII par exemple. Mais d’autres la percèrent à jour. Le Saint-Office interdit le culte dont elle était l’objet en 1816 et l’exila dans un autre couvent. Mais les religieuses lui restèrent dévouées et les lettres qu’elle leur envoyait continuèrent de régenter leur vie.
L’enquête contre Maria Luisa et ses complices fit resurgir toutes ces vieilles histoires. Dans la généalogie des supérieures de l’ordre, Agnese Firrao fut la première mystificatrice, celle qui inventa les rituels démoniaques d’une pseudo-religion reposant sur la croyance en sa propre sainteté. Le fait qu’elle fût tombée enceinte par deux fois ? L’œuvre du diable qui avait abusé de la pauvre servante du Christ ! Les fœtus furent retirés à l’hôpital pour aller rejoindre le Saint-Esprit. Le fait qu’elle ait ordonné à des subalternes de la satisfaire sexuellement ? Mais c’était la volonté de Dieu ! Le fait qu’elle ait introduit une « bénédiction extraordinaire », le baiser sur la bouche avec le confesseur ? Un ordre de Dieu ! On avait foi en Agnese Firrao : n’accomplissait-elle pas des miracles et ne menait-elle pas ostensiblement une vie d’ascèse ? Pour racheter les péchés du monde, elle portait un masque de fer muni de cinquante-quatre aiguilles acérées, et elle coinçait sa langue sous une lourde pierre des minutes entières afin qu’aucun blasphème ne lui vint aux lèvres. Du grand spectacle.
Autrement dit, les aventures lesbiennes entre religieuses et les relations intimes avec les confesseurs étaient monnaie courante dans cet ordre depuis sa fondation. Et lorsque Maria Luisa y fut initiée, on en était déjà à la troisième génération – l’abbesse de son initiation avait eu, dans sa jeunesse, des rapports sexuels avec un prêtre et Agnese Firrao en personne.
Dans la description qu’il fait de ce système fondé sur l’obéissance plutôt que la conscience, Hubert Wolf n’épargne aucun détail à ses lecteurs. Il examine avec une méticulosité savante les sources et les déclarations de tous les protagonistes, ainsi que le rôle des inquisiteurs. Bien qu’il s’agisse d’un travail universitaire et d’une analyse approfondie de ces événements, le récit est mené avec grand talent. Wolf sait ménager des effets de surprise dignes d’un auteur de polars.
Même si elle rappelle Le Nom de la rose d’Umberto Eco, cette histoire du professeur Wolf, qui est aussi prêtre, n’est en rien une fiction. Exemple de retournement spectaculaire : p. 330, le confesseur Peters paraît devant les inquisiteurs, et là – surprise – il révèle s’appeler en réalité Joseph Kleut-gen. Soudain, le livre acquiert une dimension historique.
Kleutgen se défend. Quand on lui reproche d’avoir soutenu la fausse sainteté de Maria Luisa, il admet avoir fait preuve de crédulité. Un intellectuel de cet acabit, prêter foi à ces inepties ? Croire une jeune nonne qui prétend que le diable aurait pris possession de son corps pour commettre ses méfaits ? Kleutgen resta sur sa position. Mais les autres accusations, même lui, le dialecticien chevronné, l’habile sophiste, ne put les réfuter. Oui, il savait qu’on allait tenter d’assassiner Katharina von Hohenzollern. Oui, il avait violé le secret de la confession – mais uniquement sous l’injonction de la Mère de Dieu. Oui, il avait passé des nuits dans le lit de Maria Luisa. Oui, il avait eu une liaison avec une Romaine qui venait se confesser chez lui – il soutenait, toutefois, que Dieu lui avait explicitement ordonné de prendre soin de ces âmes ainsi, et qu’il n’avait ressenti aucun désir, et même aucun plaisir.
Kleutgen ne pouvait pas affirmer autre chose. Après tout, ce théologien majeur du pape défendait la thèse selon laquelle, entre la pensée et les actes, il ne devait pas y avoir de contradiction !
Les deux cardinaux indirectement impliqués dans l’affaire s’en tirèrent sans dommage. Mieux : devenus des représentants du magistère de l’Église, ils purent influer sur le jugement. Devant un tribunal ordinaire, Maria Luisa, qui avait avoué trois meurtres et une tentative d’assassinat, aurait encouru la peine de mort. Le Saint-Office la condamna à la réclusion dans un couvent et au silence. De là, elle atterrit dans un asile de fous, puis dans la rue, où l’on perd sa trace.
L’emprisonnement de l’hérétique Joseph Kleutgen dans une sorte d’établissement thermal des environs de Rome fut réduit à un an et demi par le pape. Après quoi il fut rappelé à la Curie. Où il écrivit l’histoire.
Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 17 février 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.