Comme celle qu’il avait consacrée en 2007 à Marcel Mauss, la nouvelle biographie d’Émile Durkheim que nous offre Marcel Fournier est un monument d’érudition. Fondée sur un riche corpus de documents récemment mis au jour, elle constituera un outil de travail indispensable. Fournier présente un dossier chronologique complet, mais en aucun cas une réévaluation critique de la théorie du sociologue ni de son rôle dans l’histoire intellectuelle européenne. Pour cela, il faut remonter à l’étude de Steven Lukes, quarante ans en arrière (1). Dans la biographie de Fournier, les débats politiques et intellectuels de l’époque n’apparaissent que lorsqu’ils ont un impact direct sur l’œuvre. Il serait difficile de deviner que Paris abritait à la veille de la Première Guerre mondiale une avant-garde internationale aux valeurs diamétralement opposées au positivisme rationnel de Durkheim.
La scandaleuse première du Sacre du printemps en 1913 eut lieu quelques mois après la parution de son ouvrage le plus célèbre, Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Durkheim et Stravinsky partageaient cette fascination pour la « religion primitive » qui s’était emparée de la culture européenne et touchait aussi bien peintres, chorégraphes et musiciens que linguistes, historiens, ethnologues et psychologues (notamment Freud), ainsi que les premiers théoriciens des religions tels que E. B. Tylor et J. G. Frazer, dont Durkheim connaissait les œuvres (qu’il détestait dans le cas de Frazer). [Sur Frazer, lire aussi « Éloge de la superstition »]
Fournier nous apprend relativement peu de choses sur les relations affectives qui liaient Durkheim à ses frères et sœurs, à sa femme et à ses enfants, comparé à ce qu’il révèle de ses relations avec ses jeunes collègues (en particulier Mauss, qui était son neveu) – même s’il nous dit que son épouse a consacré sa vie à son bien-être, qu’il s’est fait le champion de la famille contre les effets corrosifs de la liberté individuelle, et qu’il a accepté la garde de neveux adolescents orphelins. Intellectuel bourgeois jusqu’au bout des ongles, il a toujours placé le devoir au-dessus de la satisfaction éphémère des plaisirs personnels. Et cependant, le fait que la mort de son fils unique pendant la campagne de Salonique en 1915 ait précipité son propre décès, en 1917, laisse deviner qu’il n’a pas tout dit de ce qui comptait le plus pour lui sur le terrain affectif.
Durkheim forme avec Max Weber et Karl Marx la Trinité des pères fondateurs de la sociologie. Les bases de la discipline ont en effet été jetées d’une part avec l’analyse marxiste du capitalisme moderne et des classes sociales ; d’autre part avec l’affirmation par Weber de l’importance du « Verstehen » (comprendre) chez l’observateur et du rôle de l’intention humaine et de la contingence des phénomènes culturels dans la causalité sociale ; enfin, avec la conception du « social » de Durkheim, dimension explicable uniquement par des « faits sociaux », plutôt que par des facteurs individuels subjectifs.
Durkheim considère la société comme un « organisme » qui est plus que la somme des individus qui le composent. Il insiste sur la « double nature » de ces derniers, à la fois acteurs et produits de la société particulière dont ils tirent une identité indélébile et leur conception de l’« universel ». Cette perception est l’un des piliers de la sociologie. Les trois pères fondateurs considéraient que cette discipline était inéluctablement comparative. Tous trois constataient le rôle social capital de la religion, malgré leur incroyance personnelle, et pensaient, dans une certaine mesure, que la « modernité » engendrait la laïcité. Ils étaient des « relativistes » qui reconnaissaient l’infinie diversité des sociétés et des cultures, mais espéraient aussi découvrir des invariants ou « lois sociales ».
C’est précisément ce relativisme culturel sous-tendant l’approche comparative qui constitue aujourd’hui le credo tacite de la société contemporaine. Le souci de la cohésion sociale qu’a le Premier ministre britannique David Cameron serait familier à Durkheim. Ce dernier a développé cette notion dans ses livres après avoir compris, dans une sorte d’illumination, que la « solidarité sociale » était le « ciment » essentiel de la société, et que ses expressions rituelles permettaient de la fonder et de lui donner corps en la sacralisant. L’ombre au tableau était la crainte qu’éprouvait Durkheim de voir la solidarité érodée par la généralisation de l’« anomie », nouvelle forme de sentiment d’aliénation et de refus de toute appartenance collective contraignante. Son premier livre, De la division du travail social (1893), identifie la source du problème dans la façon dont la division du travail change la nature de la solidarité. Qui passe, pour reprendre sa terminologie, d’une forme « mécanique » – où les individus sont tous à peu près semblables – à une forme « organique » – où ils sont différents et interdépendants : les types de criminalité, de suicide, de famille, de rites religieux et d’impératifs moraux se transforment en conséquence.
Durkheim prisait et craignait tout à la fois les libertés individuelles : il défendit les droits de l’homme toute sa vie, se voua à la cause dreyfusarde et vint en aide aux réfugiés – surtout pendant la Grande Guerre. Mais il voyait dans le développement du divorce un phénomène inquiétant, craignait les effets de la libération de la femme sur la vie familiale et déplorait la liberté anarchique aussi bien en politique que dans les relations privées. Comme Freud, Durkheim savait que la solidarité sociale a un coût, chose que l’opinion contemporaine se refuse à reconnaître.
Nous adhérons aujourd’hui à une version actualisée de la vieille idéologie libérale selon laquelle une main invisible rend les désirs individuels compatibles avec la cohésion de la société. Cette même idéologie fait obstinément appel à la psychologie pour expliquer, par exemple, les comportements criminels et religieusement déviants, comme si le rôle joué par la causalité sociale, mis en lumière par le sociologue français, était tout bonnement secondaire. Depuis Durkheim, les systèmes d’explication psychologiques et sociologiques n’ont cessé d’être en désaccord. Dans Le Suicide (1897), dont Mauss avait réalisé les enquêtes statistiques, Durkheim considère que l’incidence récurrente du phénomène est déterminée par la nature et la force de la solidarité sociale plutôt que par des choix « personnels » que seule la psychologie pourrait expliquer. Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), son dernier livre, devait beaucoup aux recherches de Mauss (même si la thèse est indubitablement de Durkheim), et constitue l’affirmation la plus intransigeante de sa conviction : la religion est le mode primordial par lequel la société se vénère elle-même ; elle détient la clé du « social ».
Aucun sociologue contemporain ne peut ignorer cet héritage et de nombreux lecteurs de la biographie de Fournier seront simplement étonnés de constater à quel point ce que l’on prend encore aujourd’hui pour acquis vient en fait de Durkheim. Ils risqueront cependant d’être en désaccord complet avec le sociologue sur un point : sa confiance dans la nécessaire « objectivité » et le détachement de l’observateur, élément central du credo méthodologique énoncé dans Les Règles de la méthode sociologique (1895), battue en brèche par la conception plus récente selon laquelle l’« objectivité » est illusoire dans la mesure où le point de vue de tout observateur est inévitablement « situé ». Durkheim s’est efforcé pendant toute sa carrière d’imposer la science sociologique « naissante » comme un domaine légitime de la vie intellectuelle européenne, surtout contre ceux qui la réduisaient à la psychologie (notamment Gabriel Tarde et ses disciples) et ceux qui faisaient dériver le programme normatif de la discipline de leurs propres engagements culturels, souvent catholiques, tel le thomiste belge Simon Deploige. En retour, ce dernier dénonça la pensée de Durkheim pour ses contradictions, ses prescriptions morales infondées et son mysticisme social, voire sa « sociolâtrie », critiques que reprendront à leur compte les détracteurs ultérieurs du sociologue.
Sa vie et son œuvre sont fertiles en paradoxes. Fils cadet d’un rabbin des Vosges, Émile David Durkheim est mort en 1917 à l’âge de 59 ans, épuisé par le surmenage, la tension due à la guerre et le chagrin inconsolable provoqué par la mort de son fils unique. Il avait fait l’École normale, puis enseigné pendant neuf ans dans des lycées de province, avant d’être muté en 1887 sur l’initiative de Louis Liard, directeur de l’Enseignement supérieur, dans la nouvelle université de Bordeaux. La même année, il épousait Louise Dreyfus (2), qui lui donnera un garçon et une fille. Il était chargé des cours de pédagogie, mais Liard attendait de lui qu’il introduise les sciences sociales aussi bien auprès du public que des étudiants, et Durkheim n’eut aucun mal à justifier un tel programme sous l’intitulé de sciences de l’éducation. Son approche missionnaire de la sociologie, sa « passion pour l’apprentissage » et ses trois premiers livres le rendirent célèbre au niveau national. Tous ses espoirs de voir créer pour lui une chaire de sociologie furent cependant déçus, et, bien qu’il ait été finalement nommé à la Sorbonne en 1902, ce fut à nouveau sur un poste en sciences de l’éducation. Le sociologue français le plus en vue de son temps n’obtint jamais une chaire dans sa discipline.
Après s’être installé à Paris, il lança une nouvelle revue, à l’instigation de Célestin Bouglé, qui devint l’un de ses disciples les plus fidèles. Entre 1902 et sa dernière livraison d’avant guerre, L’Année sociologique diffusa les conceptions durkheimiennes et imposa la discipline comme une région respectée du firmament intellectuel. Elle contenait en général des articles originaux, mais le cœur de ses numéros, souvent plus d’une centaine de pages, était consacré à la recension de toutes les contributions significatives à la sociologie publiées dans l’année, ce qui en faisait une bibliographie sans cesse actualisée du domaine.
La vie de Durkheim illustre les dilemmes des intellectuels juifs européens, qui voyaient dans l’assimilation et la laïcité le moyen de sortir du ghetto – pour découvrir que cela ne les préservait pas de l’antisémitisme, en aucun cas l’apanage de l’Allemagne. Quelques mois avant son décès, malgré son soutien actif à la propagande de guerre des Alliés et la mort de son fils pour la patrie, Durkheim fut accusé, en tant qu’« Israélite », d’avoir communiqué des informations secrètes à l’ennemi. En 1940, les nazis dispersèrent aux quatre vents ce qui restait de ses archives. C’était un laïc pour qui la religion était la clé de compréhension de la société, et un Juif complexé qui défendait d’autres Juifs en butte à l’antisémitisme. C’était un « saint laïc » qui fit sienne la version spécifiquement française du socialisme réformiste, de la démocratie et du républicanisme laïc, et devint de façon toujours plus affirmée antimarxiste et politiquement non-violent.
Il fut l’un des premiers avocats de l’intégration européenne, dans laquelle il voyait le seul espoir de parvenir à une paix précaire entre les nations du continent en plaçant leurs « petites patries » à l’intérieur d’une « patrie » plus vaste. C’était un iconoclaste et un relativiste moral pour qui le devoir social était un guide plus fiable que les désirs personnels transitoires, et, pourtant, il ne fut pas un adorateur aveugle de la « société ». Dans ses prises de position contre l’Allemagne pendant la guerre, il fit valoir qu’il était trop tard pour laisser l’État primer sur le jugement individuel en rebroussant le chemin parcouru de la « solidarité mécanique » à la « solidarité organique », à l’origine de l’individualisme et des droits humains. Sa vie comme sa pensée n’étaient pas sans ambiguïté quant à l’équilibre souhaitable entre priorités collectives et individuelles. Quand il croyait qu’une science « objective » de la société pouvait résoudre des problèmes de ce type, Durkheim était profondément dans l’erreur. La sociologie révèle les paradoxes et les ambiguïtés de la vie sociale, et non les solutions. Celles-ci relèvent de nos choix politiques et moraux.
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 1er mars 2013. Il a été traduit par Philippe Babo.