1789, révolution janséniste

Comment le Paris du XVIIIe siècle, relativement placide, a-t-il pu se transformer soudain en chaudron révolutionnaire ? Rapports de police, testaments notariés et journaux intimes à l’appui, l’historien australien David Garrioch cherche la réponse dans le Paris de la rue – fort différent de celui, mieux connu, des salons. Un Paris peu sensible aux Lumières, mais traversé lui aussi de puissants courants novateurs.

Au début du XVIIIe siècle, la ville était très peuplée (un demi-million d’habitants au moins), mais pieuse, respectueuse des hiérarchies sociales, et rigoureusement organisée (corporations, guildes, quartiers). Les miséreux, innombrables, étaient plus ou moins pris en charge par les ordres religieux, ou tout simplement par la solidarité de voisinage. Il y avait bien des émeutes de la faim (en 1725 et 1750 notamment), mais celles-ci, généralement déclenchées par les femmes, que la police royale n’osait pas massacrer, étaient dirigées contre les intermédiaires – les boulangers surtout. Talon d’Achille de la ville : son approvisionnement. Quand la Seine gelait, à l’époque un aléa fréquent, le grain n’arrivait plus, ni le bois pour le cuire, et les moulins à eau ne tournaient plus.

Mais, comme le montre Garrioch, les esprits changent au fil du siècle. Le tissu serré des réseaux qui présidaient à l’équilibre social se délite. La pratique religieuse baisse (effondrement des vocations, de la consommation d’hosties…) – en réaction aux discordes religieuses du temps, et des efforts faits par la hiérarchie catholique soutenue par la monarchie pour juguler un sentiment populaire demeuré très janséniste. Ce n’est pas un hasard si les arrondissements les plus jansénistes seront aussi, après la Révolution, les plus jacobins. Enfin, l’ascenseur social commençant à fonctionner, la noblesse perd peu à peu de son prestige ; et le roi Louis XV lui-même, prétendument « le Bien-Aimé », fait l’objet de critiques, pamphlets, chansons, de plus en plus acides.

Les rois n’ont d’ailleurs pas été d’une grande habileté. Ils ont voulu faire de Paris « la plus capitale des capitales » et, de fait, « bien plus que Londres ou New York, elle a été façonnée par l’État pour témoigner de son prestige », remarque Robert Tombs du Times Literary Supplement. Mais, en même temps, ces mêmes monarques ont, par défiance, tout fait pour limiter son expansion géographique. Enfermée dans sa ceinture de forêts royales, Paris est alors beaucoup plus dense, compacte, encombrée que ses homologues. Conséquences : une hausse spectaculaire des loyers – et un appauvrissement qui est l’une des causes directes de la Révolution. Sans compter cette fatale habitude prise par le Parisien de sortir de son logement exigu pour engager le débat dans les cafés, les théâtres ou les restaurants.

La naine de Mengele

« Les pires catastrophes commencent toujours comme ça, sans qu’on les voie venir. » José, un Allemand qui se dit vétérinaire, obsédé par la génétique, se répète sans cesse à lui-même cette sentence. La clé de la survie consiste à disparaître sans laisser de trace, encore et toujours. Voici à quoi se résume sa vie, lui qui tente d’échapper au Mossad israélien, en cet été de 1960, quand, sur la route qui le mène de Buenos Aires à Bariloche, au pied des Andes, il croise le chemin de Lilith – blonde, blanche de peau, les yeux clairs –, une naine de 12 ans, qui en paraît 8 ou 9. « L’attirance – à tous égards terrifiante – est mutuelle », rapporte Silvina Friera dans Página 12. Et « ce n’est pas la première fois qu’un “spécimen monstrueux” excite José ». Car le lecteur l’apprend dès les premières pages : José n’est autre que Josef Mengele, « l’Ange de la mort », médecin à Auschwitz, où il mena de nombreuses expériences sur les enfants atteints de noma. À partir de faits réels tirés de sa biographie, la talentueuse Lucía Puenzo s’empare d’un sujet encore tabou de l’histoire argentine et décrit les complicités dont bénéficièrent, en Amérique du Sud, les hauts dignitaires de l’Allemagne nazie.

L’homme qui a fait l’Angleterre

« Maintenant, lève-toi. » Ce sont les mots qui s’imposèrent à Hilary Mantel un matin. Comme la romancière le raconte, dans un article du Guardian, il lui fallut un moment pour comprendre que ce n’était pas une exhortation à elle-même pour commencer sa journée. C’était la première phrase de son roman. Une phrase adressée à son héros, Thomas Cromwell, que son père, brasseur ivrogne et violent, est en train de passer à tabac.

Dans l’ombre des Tudors retrace le destin de ce plébéien devenu le bras droit du roi Henri VIII (le souverain aux huit épouses) et le grand artisan de la Réforme anglaise. Paru en 2009 outre-Manche, le livre a décroché le Booker Prize. Fait rarissime dans l’histoire de cet équivalent anglais du Goncourt, sa suite, sortie l’an dernier (qui sera publiée l’an prochain en France), l’a elle aussi obtenu (voir Books, n° 35, p. 14). Le troisième et ultime volet des aventures du conseiller Cromwell, dont on sait qu’il finit décapité, est annoncé pour dans deux ans.

En attendant, ce premier tome s’achève sur une autre exécution, celle de l’adversaire de Cromwell, un autre Thomas : More. Dans l’historiographie traditionnelle (et pour l’Église catholique), l’auteur de l’Utopie est un martyr, un idéaliste mort pour ses convictions (son opposition au divorce d’Henri VIII et à son remariage avec Anne Boleyn, en l’occurrence). Cromwell est présenté, lui, comme un politicien machiavélique et impitoyable, l’homme des basses œuvres du roi, celui qui le pousse à rompre avec le pape et à se déclarer chef suprême de l’Église d’Angleterre. « Trois portraits d’Hans Holbein ont, pour des générations, dicté l’image de l’époque, rappelait Christopher Hitchens dans The Atlantic. Le premier montre le roi Henri VIII dans ses plus beaux atours, boursouflé d’arrogance. Le second nous donne à voir Sir Thomas More, l’érudit ascète qui semble prêt à perdre la vie sur une question de principe. Le troisième saisit un Thomas Cromwell ténébreux, au teint cireux, endurci par l’exercice du pouvoir. Le génie de la prose de Mantel consiste à retravailler cette esthétique : regardez de nouveau Sa Majesté, semble- t-elle nous dire, et voyez si vous ne détectez pas quelque chose d’efféminé, d’angoissé. Scrutez à présent le visage de More et notez-y le froid fanatisme qui lui permet de garder sa dignité. Quant à Cromwell, c’est peut-être la figure d’un bureaucrate sans scrupule, mais ce regard, c’est celui d’un homme qui a appris que l’esprit critique doit être cultivé et le zèle religieux fermement bridé. » Mantel réhabilite ce self-made man, bon père de famille, qui voit avec horreur brûler les hérétiques tandis que More aimerait, lui, créer une Inquisition anglaise. « À l’issue de leur confrontation mortelle, note Hitchens, il y aura les prémices d’un pays solide, l’Angleterre, qui vaincra l’Espagne et donnera naissance à Shakespeare, Marlowe et Milton. »

Books en a déjà parlé

À toi pour l’éternité, de Daniel Glattauer, traduit de l’allemand par Anne-Sophie Anglaret, Grasset, 264 p., 18 €, voir Books, n° 33, juin 2012, p. 11.
Après Quand souffle le vent du nord et La Septième Vague, l’Autrichien Glattauer reste fidèle au genre qui a fait sa popularité, la romance, mais y introduit un élément nouveau : l’angoisse. Judith, son héroïne, semble avoir tiré le gros lot avec Hannes, l’homme le plus gentil qu’elle ait jamais rencontré. Un homme peut-être trop gentil… Bestseller en Allemagne.

Amerika, de Rabee Jaber, traduit de l’arabe par Simon Corthay et Charlotte Woillez, Gallimard, 528  p., 26 €, voir Books n° 33, juin 2012, p. 12.
Ce roman a manqué de peu le Booker Prize arabe en 2010. Mais s’est rattrapé en devenant un bestseller au Liban. Rabee Jaber y décrit l’attraction qu’exerça le Nouveau Monde sur les populations moyen-orientales au début du XXe siècle. À travers le portrait de son héroïne, Martha, il fait défiler des décennies d’histoire, soulignant l’influence des lieux et des époques sur les comportements humains.

Himmler, de Peter Longerich (en deux volumes : « 1900-septembre 1939 » et « septembre 1939-mai 1945 »), traduit de l’allemand par Raymond Clarinard, Perrin, 720 et 696 p., 12 et 11 €, voir Books, n° 2, février 2009,  p. 50.
La biographie de référence du Reichsführer SS, qui fut le grand ordonnateur de l’Holocauste, sort en édition de poche. Où il apparaît que Himmler était un type ordinaire, sans charisme, mais qu’il avait les nerfs plus solides que Göring et encore moins de scrupules que Goebbels.

Le grand roman de la crise espagnole

« Une terre jonchée de décombres ». Voilà à quoi ressemble aujourd’hui l’Espagne selon l’écrivain Rafael Chirbes. Que l’on traverse le pays en voiture ou en train, « quand on regarde par la fenêtre, partout, on voit des sanitaires brisés, des tuyaux, des tas de briques », confie le romancier dans un entretien à El País. Ces décombres qui le révoltent, ruines, débris et gravats, hantent les pages de son nouveau récit, En la orilla.

L’ouvrage, qui a séduit à la fois la critique et le lectorat, relate « la fermeture d’une menuiserie, ruinée par la cupidité de son patron et la crise du bâtiment, jetant à la rue cinq employés dont les enfants se retrouvent quotidiennement confrontés à quatre problèmes : petit déjeuner, déjeuner, goûter et dîner », résume le critique Javier Rodríguez Marcos dans les colonnes du quotidien madrilène. Les voix de ces êtres « qui se cramponnent aux 400 euros de l’allocation chômage, à l’assistance publique et à une rage grandissante – “vous avez tout, moi j’ai un fusil” – alternent avec celle de leur ancien employeur, Esteban, obligé, à 70 ans, de camoufler sa faillite et de s’occuper de son père malade. Les ouvriers ont du mal à remplir le frigo ; le patron à remplir ce qui lui reste de vie ».

À l’évidence, si la critique sociale est explicite dans les romans de Chirbes, elle n’est pas manichéenne. « Je suis tous mes personnages à la fois, confie l’écrivain. J’écris sur ce que je vois. Mais, au fond, le sujet est d’abord prétexte aux digressions des protagonistes. C’est pourquoi je dis qu’ils sont tous moi. Aucun n’est complètement bon ni complètement mauvais ; même les victimes ont leurs petitesses. Et je n’aime pas que les méchants soient, de surcroît, bêtes. »

Car cet ancien militant antifranquiste – qui a été incarcéré pour raisons politiques – et écrivain engagé s’attache d’abord dans l’ensemble de son œuvre à dépeindre les contradictions de sa génération, et les travers d’un pays devenu ivre, dit-il, d’argent facile. Enfant de républicains, orphelin de père à 4 ans, Chirbes a passé sa jeunesse dans des pensionnats réservés aux fils de cheminots. Lui qui a toujours vécu loin de sa famille a pourtant fait de celle-ci, presque malgré lui, l’un de ses thèmes de prédilection. « C’est vrai, répond-il au journaliste qui l’interroge, le sujet est très présent dans mes livres. Peut-être parce que la famille fut un noyau de l’histoire d’Espagne. Elle le redevient, d’ailleurs. L’un des personnages de En la orilla répète ce que l’on entend si souvent aujourd’hui : si ça n’explose pas, c’est parce que la famille est là, parce que les chômeurs vivent grâce à la retraite de leurs parents. »

En 1994, il campait ainsi, dans Tableau de chasse (traduit chez Rivages), un père franquiste qui essuie le dédain de son fils pour s’être enrichi à la faveur de la guerre civile. Ce garçon « le méprise, mais accepte son argent », fait remarquer Chirbes. Comme le dit l’une des voix de En la orilla, après guerre, tout n’a pas été que répression : « On a aussi fait des affaires. » Terres, postes administratifs, chaires universitaires… toutes les cartes ont été rebattues. Or, « la Transition n’a pas voulu y toucher. Personne n’a rien rendu après la dictature ».

Fidèle à son désir d’explorer les paradoxes de son époque, l’écrivain a aussi connu en 2007 un succès retentissant avec Crémation (également traduit chez Rivages), une décapante succession de monologues sur l’argent sale et la bulle immobilière, tenus par un architecte qui a fini par préférer les délices de la corruption à ses idéaux politiques. « En la orilla est la longue gueule de bois qui suit cette fête. Et qui dure encore », analyse Marcos.

Franquisme et transition démocratique, relations père-fils, spéculation et éclatement de la bulle immobilière : inlassablement, Chirbes dépeint la destinée d’une génération qui a, dit-il, « effacé ses idéaux avec un dissolvant : l’argent ». Et conduit le pays de « la grande illusion démocratique à la grande occasion mercantile », écrit-il dans En la orilla.

Varsovie, portrait avant disparition

De l’ancienne Varsovie, il ne reste pratiquement rien : rasée par les nazis après l’insurrection dont elle fut le théâtre d’août à octobre 1944 et qui est aujourd’hui célébrée comme le symbole de l’héroïsme national, la capitale polonaise a été entièrement reconstruite après guerre. Mais, dans les années 1980 encore, on pouvait y trouver, au gré de ses pérégrinations, des restes de fondations, des impacts de balles ou des traces d’explosions datant de l’époque ; autant de vestiges que les journalistes Jerzy S. Majewski et Tomasz Urzykowski ont voulu inventorier avant que la modernisation ne les efface définitivement. Leur « Guide à travers la Varsovie de l’insurrection » est une rétrospective poignante, ponctuée de nombreuses photographies et témoignages, qui « raconte le destin d’une ville qui voulait vivre libre et mourut, au propre comme au figuré », selon le site Onet.

Revendiquant cette démarche conservatoire, les auteurs s’interdisent donc d’intervenir dans le débat sur le bien-fondé d’une révolte qui fut terriblement meurtrière (entre 180 000 et 200 000 morts civils), ni sur les vraies motivations des résistants qui l’ont dirigée et l’inaction de l’Armée rouge, pourtant alors massée aux portes de Varsovie : « Nous ne sommes pas là pour régler des querelles d’historiens », mais « pour évaluer ce que l’insurrection a coûté au peuple et à la culture polonaise ».

Max Weber, l’œuvre érotique

« Qui aurait cru cela de Max Weber ? » s’exclame l’historien Joachim Radkau dans le Zeit. L’objet de son étonnement : la correspondance tardive du grand sociologue, tout juste parue en Allemagne. Trop souvent associé à l’ascèse puritaine qu’il a si brillamment décrite dans L’Éthique protestante, Weber s’y révèle un amant passionné, aux penchants légèrement masochistes. Dans les lettres écrites au cours des deux dernières années de sa vie, l’éminent professeur (marié) se consume de désir pour son amante (et ancienne élève), l’ensorcelante Else Jaffé. « Il la qualifie de “maîtresse impérieuse et belle”, qui le mène comme un animal domestique, rapporte Radkau. Elle est un “chat sauvage”, qui le griffe et le mord, et pas seulement métaphoriquement, lorsqu’il ne se montre pas assez obéissant : “Ah, Dieu merci, je peux encore distinguer la marque de tes dents sur mon bras droit – mais c’est surtout mon cou qui se souvient de ce qu’à juste titre tu lui as infligé.” » Dans l’une de ses missives, Weber compare même Else à Circé, la magicienne de L’Odyssée qui transforme les compagnons d’Ulysse en pourceaux ; par chance, lui s’en tire avec une métamorphose en mouton : « Bê ! Bê ! », écrit Weber à son aimée…

Mais que l’on ne s’y trompe pas : cette correspondance où figurent aussi des lettres adressées à Mina Tobler – autre maîtresse de Weber – n’est pas anecdotique. Outre qu’elle contient des propos plus sobres, d’ordre professionnel ou politique, adressés à des correspondants divers, les lettres amoureuses elles-mêmes, manifestement pas destinées à être publiées, éclairent sous un autre jour la pensée du sociologue : « Elles n’offrent pas seulement un aperçu complètement nouveau de l’intimité de ce faux puritain, mais permettent de mieux comprendre la passion qui irrigue son œuvre (1). »

1| Sur la place de l’érotisme dans la pensée wébérienne, et son rapport à sa vie intime, vient de paraître chez Gallimard Tensions majeures : Max Weber, l’économie, l’érotisme, du sociologue Michel Lallement.

 

 

Et petit écran devint grand

Alan Sepinwall est un nom incontournable pour les fans de séries télévisées aux États-Unis : depuis des années, il commente sur son blog intitulé What’s Alan Watching? chaque saison de ses fictions préférées ; passé maître dans l’art du « recap » (le résumé d’épisodes semaine après semaine), Sepinwall a selon ses pairs révolutionné la critique télévisuelle. La parution de son livre, fin 2012, ne pouvait donc qu’être remarquée : d’abord refusé par un éditeur « traditionnel », The Revolution Was Televised a été autoédité, pour se retrouver rapidement en tête des ventes sur Amazon dans la catégorie « télévision ». Mais l’ouvrage n’est pas un copié-collé du blog. « Il offre aussi une histoire culturelle vive et clairvoyante », précise, emballée, l’une des plus influentes critiques de la vieille presse papier, Michiko Kakutani, du New York Times. Fin connaisseur des coulisses de la télévision, Sepinwall raconte en effet comment une poignée de scénaristes et de producteurs novateurs ont balayé en quinze ans tous les codes du genre ; encouragés par l’essor des chaînes câblées, privilégiant les intrigues complexes et les personnages d’antihéros, les créateurs des Sopranos, de Mad Men ou de Sur Écoute ont permis aux séries de « sortir de l’ombre du cinéma », et à la télévision de « refléter des visions d’auteurs singuliers », résume le magazine Time

D’autres vies que la nôtre

Il existe sur terre des micro-organismes pour le moins bizarres, principalement des bactéries, capables de vivre et se reproduire dans des conditions extrêmes de température, de pression ou d’acidité. Appelés « extrêmophiles », ces corps minuscules sont présents dans la glace, la roche, les nuages et même « au plus près du réacteur nucléaire de Tchernobyl », rappelle le paléontologue Richard Fortey dans le New York Times. « Bizarres », les extrêmophiles ne le sont pourtant pas tant que cela aux yeux de David Toomey, l’auteur d’un livre justement intitulé Weird Life. Après tout, poursuit Fortey, nous partageons tous un ancêtre commun avec ces drôles d’organismes qui ne représentent jamais qu’« une forme alternative de vie à base de carbone, dont la trajectoire a dévié du reste du règne vivant il y a plus de trois milliards d’années ».

Mais alors, si la vie est possible dans de telles conditions sur terre, pourquoi ne pas envisager qu’elle le soit ailleurs, sur des astres réputés inhabitables ? Le méthane de Titan (un satellite de Saturne) n’est-il pas susceptible de jouer dans l’apparition de la vie le même rôle que l’eau sur terre ? Ne peut-on imaginer, comme l’astrophysicien Carl Sagan, que des êtres semblables à de gigantesques méduses flottent dans l’atmosphère de Jupiter ? Voire qu’il existerait, sur terre, une « biosphère fantôme », aux propriétés chimiques entièrement différentes de celles que nous connaissons ? « Rien ne permet de l’exclure », écrit Dan Falk dans le Globe and Mail… et c’est là tout le problème pour Fortey, qui se fait un plaisir de rappeler à ses lecteurs quelques principes épistémologiques de base : « La science, comme nous l’a enseigné Karl Popper, est vérifiable et réfutable » (c’est ce qui la différencie de la métaphysique). Or la limite de toutes ces hypothèses, c’est qu’elles ne peuvent être « ni testées ni contredites par l’expérience ». Tout cela est donc très amusant, mais se résume pour l’heure à un «  sympathique exercice d’imagination ».

La revanche de l’antipsychiatrie

Même s’il refusait cette étiquette, l’Italien Franco Basaglia est resté dans les mémoires comme l’une des figures de l’« antipsychiatrie » des années 1960 et 1970. Ne donne-t-on pas souvent son nom à la fameuse loi 180 de 1978, qui encadrait la fermeture des asiles de la péninsule, au profit de structures ouvertes ? Trente-cinq ans plus tard, la presse se passionne pour la biographie que lui consacre un journaliste de L’Unità, Oreste Pivetta. Relatant dans ses moindres détails le combat du médecin contre une institution de nature alors quasi carcérale, l’ouvrage est, plus qu’une biographie, un véritable « manuel d’histoire » selon le Corriere della Sera.

Basaglia, qui avait connu la prison en tant que résistant pendant la guerre, fit littéralement tomber les murs de l’asile de Gorizia, en Vénétie, après en avoir été nommé directeur en 1961. Décloisonnant l’espace, bannissant les lits à menottes, les camisoles, les barreaux et les électrochocs, il fit en sorte de « rendre au malade sa dignité, ses droits et sa responsabilité », rappelle Giuseppe Ceretti dans Il Sole 24 Ore. Une expérience dont le médecin a rendu compte dans L’Institution en négation (aux éditions Arkhê). En inscrivant scrupuleusement la lutte du psychiatre dans l’histoire sociale des années 1970, Oreste Pivetta offre aujourd’hui une « victoire posthume » (selon le Corriere della Sera) au « docteur des fous », attaqué à l’époque avec une violence qui n’avait d’égale que la nouveauté de sa pensée.