Comment le Paris du XVIIIe siècle, relativement placide, a-t-il pu se transformer soudain en chaudron révolutionnaire ? Rapports de police, testaments notariés et journaux intimes à l’appui, l’historien australien David Garrioch cherche la réponse dans le Paris de la rue – fort différent de celui, mieux connu, des salons. Un Paris peu sensible aux Lumières, mais traversé lui aussi de puissants courants novateurs.
Au début du XVIIIe siècle, la ville était très peuplée (un demi-million d’habitants au moins), mais pieuse, respectueuse des hiérarchies sociales, et rigoureusement organisée (corporations, guildes, quartiers). Les miséreux, innombrables, étaient plus ou moins pris en charge par les ordres religieux, ou tout simplement par la solidarité de voisinage. Il y avait bien des émeutes de la faim (en 1725 et 1750 notamment), mais celles-ci, généralement déclenchées par les femmes, que la police royale n’osait pas massacrer, étaient dirigées contre les intermédiaires – les boulangers surtout. Talon d’Achille de la ville : son approvisionnement. Quand la Seine gelait, à l’époque un aléa fréquent, le grain n’arrivait plus, ni le bois pour le cuire, et les moulins à eau ne tournaient plus.
Mais, comme le montre Garrioch, les esprits changent au fil du siècle. Le tissu serré des réseaux qui présidaient à l’équilibre social se délite. La pratique religieuse baisse (effondrement des vocations, de la consommation d’hosties…) – en réaction aux discordes religieuses du temps, et des efforts faits par la hiérarchie catholique soutenue par la monarchie pour juguler un sentiment populaire demeuré très janséniste. Ce n’est pas un hasard si les arrondissements les plus jansénistes seront aussi, après la Révolution, les plus jacobins. Enfin, l’ascenseur social commençant à fonctionner, la noblesse perd peu à peu de son prestige ; et le roi Louis XV lui-même, prétendument « le Bien-Aimé », fait l’objet de critiques, pamphlets, chansons, de plus en plus acides.
Les rois n’ont d’ailleurs pas été d’une grande habileté. Ils ont voulu faire de Paris « la plus capitale des capitales » et, de fait, « bien plus que Londres ou New York, elle a été façonnée par l’État pour témoigner de son prestige », remarque Robert Tombs du Times Literary Supplement. Mais, en même temps, ces mêmes monarques ont, par défiance, tout fait pour limiter son expansion géographique. Enfermée dans sa ceinture de forêts royales, Paris est alors beaucoup plus dense, compacte, encombrée que ses homologues. Conséquences : une hausse spectaculaire des loyers – et un appauvrissement qui est l’une des causes directes de la Révolution. Sans compter cette fatale habitude prise par le Parisien de sortir de son logement exigu pour engager le débat dans les cafés, les théâtres ou les restaurants.